Toc… Toc… Toc !/3



Chapitre VI à X Toc… Toc… Toc ! Chapitre XVI à XVIII



XIModifier

Nous restâmes silencieux une bonne quinzaine de minutes. Ses yeux erraient dans le vague ; je le dévisageai intensément et m’aperçus que les cheveux, sur son front, se soulevaient et frisaient curieusement. De l’avis d’un médecin-major qui avait soigné de nombreux malades, cet indice était le symptôme certain d’une forte fièvre cérébrale… Je songeai de nouveau, qu’effectivement peut-être, cet homme était le jouet du destin et que ses camarades n’avaient pas eu tort de lui attribuer un caractère fatal. En même temps, je le condamnais, en mon for intérieur. « Une petite bourgeoise, persiflai-je… Comme si, toi, tu étais un aristocrate ! »

« Vous me condamnez certainement, Riedel, commença Teglev, comme s’il avait deviné mes pensées. Je suis très… affecté… Mais que dois-je faire ? Que dois-je faire ? »

Il appuya son menton sur la paume de sa main et se mit à mordiller les ongles larges et plats de ses doigts courts, rouges et durs comme du fer.

« Il me semble que la première chose à faire est de vérifier vos suppositions… Il se peut que votre amante soit encore en vie. » (« Vais-je lui avouer d’où venait le bruit ? me dis-je un instant… Non… plus tard ! »)

« Elle ne m’a pas écrit une seule fois depuis que je suis ici, observa Teglev.

— Cela ne prouve rien. »

Il fit un geste évasif.

« Non, je suis certain qu’elle n’est plus… Elle m’a appelé. »

Tout à coup, il se tourna vers la fenêtre.

« On frappe de nouveau ! »

J’éclatai de rire, malgré moi.

« Ah ! non, cette fois-ci ce sont vos nerfs. Je ne vous crois plus… Voyez plutôt, il commence à faire jour ; le soleil va se lever dans une dizaine de minutes — il est 3 heures passées —, et les fantômes ne se promènent jamais en plein jour, à ce que je sache. »

Teglev me regarda d’un œil sombre, se jeta sur sa couche et me tourna le dos, avec un « Adieu ! » grommelé entre ses dents.

Je me couchai également, me demandant, avant de m’endormir, quel besoin il avait eu de faire allusion à un suicide possible de sa part… Poseur, va !… Tu ne l’as pas épousée, alors que cela ne dépendait que de toi, et à présent tu songes à te tuer ! Quelle niaiserie ! Quelle infâme comédie !

Je m’endormis profondément. Quand je rouvris les yeux, le soleil brillait haut. Teglev n’était plus là.

Son domestique m’expliqua qu’il était parti pour la ville.

XIIModifier

Je passai une journée terriblement longue et fastidieuse. Teglev ne revenait pas ; quant à mon frère, je ne l’attendais même pas.

Au soir, il se fit un brouillard encore plus dense que celui de la veille. Je me couchai d’assez bonne heure.

Je me réveillai en sursaut : on frappait à la fenêtre ! Ce fut mon tour de tressaillir !

Le bruit se répéta avec tant d’insistance qu’il ne fut plus possible de douter de sa réalité. Je me levai, ouvris la croisée et reconnus Teglev. Il se tenait immobile devant moi, enveloppé dans son manteau, la casquette baissée sur les yeux.

« Ilia ! C’est vous ?… Entrez vite ! On vous a attendu toute la journée… Pourquoi n’êtes-vous pas entré ? La porte n’est pourtant pas fermée ? »

Il fit non de la tête.

« Je n’ai pas l’intention d’entrer, fit-il d’une voix sourde. Je voulais seulement vous demander de remettre cette lettre, demain, au commandant de la batterie. »

Il me tendit une grosse enveloppe, fermée avec cinq cachets. Intrigué, je la pris machinalement. Teglev s’éloigna incontinent.

« Attendez, attendez donc !… Où allez-vous ?… Est-ce que vous venez seulement de rentrer ? Et que signifie cette lettre ?

— Me promettez-vous de la remettre à son destinataire ? murmura Teglev en reculant encore de quelques pas… Le promettez-vous ?… »

Sa silhouette s’estompait dans le brouillard.

« Oui, je vous le promets, mais d’abord… »

Il battit encore en retraite et ne fut bientôt plus qu’une tache noire, et oblongue.

« Adieu, Riedel !… Ne m’en veuillez pas !… Et n’oubliez pas Simon… »

La tache elle-même disparut.

Décidément, c’en était trop. « Maudit poseur ! me dis-je tout bas. Tu n’en manques pas une ! »

Pourtant une angoisse sourde me saisit à la gorge. Je jetai un manteau sur mes épaules et sortis.

XIIIModifier

Où aller ? Le brouillard m’encerclait, m’étouffait. À une distance de cinq ou six pas, il était encore opaque, mais plus loin, il dressait un mur blanc et mou comme du coton. Je tournai à droite ; notre chaumière était l’avant-dernière du hameau ; ensuite, la route s’ouvrait sur un champ désert, semé de quelques arbustes ; au-delà du champ, croissait un petit bois de bouleaux, arrosé par la rivière qui contournait tout le village, au bas de la côte. Je connaissais les lieux pour les avoir souvent explorés en plein jour, mais à présent je ne voyais plus rien et pouvais deviner seulement, à en juger par la densité et la blancheur de la brume, l’endroit où coulait la rivière. La lune était accrochée au ciel comme une grosse boule mate et blafarde ; sa lumière n’arrivait plus à percer l’épaisse fumée du brouillard.

Je descendis dans la prairie et dressai l’oreille. Pas un bruit — seuls, des courlis sifflotaient au loin.

« Teglev ! criai-je alors… Ilia !… Teglev ! »

Le son de ma voix expirait à mes côtés, sans obtenir de réponse, comme si la brume l’avait empêché de se propager.

« Teglev ! »

Pas de réponse.

Je marchai devant moi, au hasard, heurtai une haie, faillis choir dans un fossé, culbutai sur une haridelle endormie au milieu du champ…

« Teglev !… Teglev !… » appelais-je toujours.

Soudain, une voix sourde, tout près de moi :

« Me voici… Que me voulez-vous ? »

Je fis volte-face.

Il était devant moi, les bras ballants, nu-tête. Son visage était blême, mais les yeux semblaient plus vifs et plus grands que de coutume… Il respirait profondément, la bouche ouverte.

« Dieu soit loué ! m’écriai-je dans un transport de joie, en pressant ses deux mains… Dieu soit loué ! Je désespérais déjà de vous retrouver… Vous devriez avoir honte de faire de telles peurs à vos amis !

— Que me voulez-vous ? répéta Teglev.

— Je veux… je veux d’abord que vous me suiviez, ensuite j’exige — j’en ai bien le droit, au nom de notre amitié — j’exige que vous m’expliquiez immédiatement tous vos actes, et notamment cette lettre au colonel. Vous est-il arrivé quelque chose d’extraordinaire à Saint-Pétersbourg ?

— J’y ai trouvé précisément ce à quoi je m’attendais, répondit-il, sans bouger de place.

— Vous voulez dire que… votre amie…, cette Marie…

— S’est donné la mort, trancha-t il d’un air de colère… On l’a enterrée avant-hier. Elle n’a même pas laissé un mot pour moi, avant de s’empoisonner. »

Immobile, pétrifié, il proféra ces paroles terribles d’une voix hâtive, pressé d’en finir.

Je levai les bras au ciel.

« Mon Dieu !… Quel drame !… Votre pressentiment ne vous a donc pas trompé !… C’est terrible ! »

Je me tus, troublé. Teglev croisa les bras sur sa poitrine, lentement, comme avec triomphe.

« Au fait, repris-je, pourquoi restons-nous là ? Nous ferions beaucoup mieux de rentrer.

— Oui, rentrons… Mais comment allons-nous faire pour retrouver notre chemin ?

— Il y a de la lumière dans notre abri… Laissons-nous guider par elle. Venez.

— Marchez en avant. Je vous suis. »

Nous partîmes d’un bon pas. Point de lumière devant nous. Enfin, au bout de cinq minutes, deux taches rougeâtres. Teglev me suivait toujours. J’étais pressé de rentrer, afin de connaître tous les détails de son malheureux voyage à Saint-Pétersbourg. Frappé par ce qu’il avait eu le temps de m’apprendre, je lui confessai tout dans un accès de repentir et même de terreur superstitieuse, toute ma facétie de la veille qui s’achevait si tragiquement.

Il se contenta d’observer que je n’y étais absolument pour rien, que mon bras n’avait été qu’un instrument du sort, qu’enfin tout cela prouvait combien je le connaissais mal. Sa voix, singulièrement calme et égale, résonnait tout contre mon oreille.

« Mais vous me connaîtrez un jour, ajouta-t-il. J’ai vu votre sourire, hier au soir, quand j’ai fait allusion à ma force de caractère… Vous vous souviendrez de mes paroles. »

La première masure du village jaillit de la brume, comme un monstre noir… Voici la nôtre… Mon chien aboya, m’ayant flairé.

Je frappai à la croisée et appelai le domestique de Teglev :

« Simon !… Hé, Simon !… Viens nous ouvrir la barrière. »

Il s’exécuta bruyamment.

« Après vous, Teglev », fis-je en me retournant…

Il n’y avait personne derrière moi. Mon compagnon s’était évanoui comme une ombre. J’entrai dans la chaumière, abasourdi.

XIVModifier

Presque aussitôt, la stupéfaction fit place au dépit, et je m’en pris au domestique :

« Il est fou, ton maître… Fou à lier !… Aller à Saint-Pétersbourg, revenir ici et passer la nuit à courir dehors, sans rime ni raison !… Je l’ai obligé à me suivre jusqu’à la maison : arrivé à la barrière… pfuit ! plus personne !… Envolé !… Il choisit bien son temps pour aller traîner dehors ! »

« Pourquoi as-tu lâché sa main ? » me tançai-je intérieurement.

Simon me regardait sans rien dire, de l’air de quelqu’un qui voudrait bien répondre et ne l’ose pas : cela était bien d’un domestique d’alors.

« À quelle heure est-il parti ? demandai-je rudement.

— À six heures du matin.

— Avait-il l’air triste, préoccupé ? »

Simon baissa les yeux.

« Not’maître est compliqué, proféra-t-il ; enfin… Pas moyen de le comprendre… Avant de partir, il m’a demandé son nouvel uniforme et puis il s’est frisé.

— Il s’est frisé ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ben, il s’est frisé les cheveux. J’y avons préparé le fer. »

Je vous avouerai que c’était bien la dernière chose à laquelle je me serais attendu.

« Connais-tu une jeune fille, une amie de ton maître, qui s’appelle Marie ?

— Bien sûr… Une bien brave fille.

— Ton maître est amoureux d’elle, n’est-ce pas, et… enfin tu vois ce que je veux dire… »

Il poussa un soupir.

« Elle le perdra, j’vous le dis. Rapport qu’il l’aime et n’ose pas l’épouser… Pas plus qu’il n’ose l’abandonner… Faut croire qu’y n’a pas le caractère. P’t-être aussi qu’il l’aime trop.

— Est-elle vraiment… belle ? » m’informai-je, incapable de refréner ma curiosité.

Simon devint grave.

« Les maîtres les aiment quand elles sont comme ça.

— Et à ton goût ?

— Ben non, nous autres, ça ne nous plaît pas.

— Pourquoi cela ?

— Trop maigre.

— Si elle était morte, crois-tu que ton maître lui aurait survécu ? »

Il soupira de nouveau.

« J’saurions pas vous le dire… C’est l’affaire de nôt’maître… Un drôle d’homme…, et compliqué avec ça ! »

Je pris l’enveloppe que m’avait confiée Teglev, la soupesai… Elle était adressée à « Son Excellence M. le commandant de batterie, colonel et chevalier » ; suivaient le nom, le prénom et le nom patronymique. Le coin supérieur portait la mention « important » deux fois soulignée.

« Écoute-moi, Simon, j’ai peur pour ton maître. Il me semble qu’il a de mauvaises idées en tête. Il faut absolument que nous le retrouvions.

— Bien, monsieur.

— Le brouillard est tellement épais que l’on ne distingue rien à deux pas devant soi, mais cela ne doit pas nous arrêter. Nous allons emporter des lanternes et allumer une bougie à chaque fenêtre, à tout hasard…

— Bien, monsieur. »

Simon alluma les lanternes et les bougies, et nous nous mîmes en route.

XVModifier

Je vous épargnerai le récit de nos pérégrinations. Nos lanternes ne nous étaient d’aucun secours, car elles n’arrivaient pas à dissiper la pénombre blanche et molle qui nous entourait. Nous nous perdîmes à plusieurs reprises, et pourtant nous lancions de fréquents appels.

Je criais :

« Teglev !… Ilia !… Teglev !… »

Et Simon me répondait, en écho :

« Monsieur Teglev !… Votre Excellence !… »

La brume nous abrutissait ; nous marchions en titubant, comme dans un rêve, rapidement enroués, car l’humidité pénétrait au plus profond du gosier. Nous finîmes pourtant par nous retrouver près de la chaumière, grâce aux bougies allumées aux croisées. Nos recherches conjuguées n’avaient abouti à aucun résultat, car nous ne faisions que nous entraver réciproquement. Je proposai de nous séparer et d’aller chacun de notre côté.

Simon tourna à gauche, je pris à droite et cessai bientôt d’entendre le son de sa voix. Le brouillard semblait avoir pénétré jusque sous mon crâne. Je marchais, obnubilé, et lançais un appel de temps à autre :

« Teglev !… Teglev !…

— Présent ! » entendis-je tout à coup.

Dieu, quel soulagement !… Je me précipitai dans la direction d’où venait la voix… Une silhouette noire apparut à quelques pas devant moi… Enfin !

Seulement, ce n’était pas Teglev, mais un autre officier de la même batterie que lui, nommé Telepnev.

« Est-ce vous qui m’avez répondu ? lui demandai-je.

— Est-ce vous qui m’avez appelé ? répliqua-t-il.

— Non, j’ai appelé Teglev.

— Teglev ? Mais je viens de le rencontrer !… Quelle nuit idiote !… Pas moyen de rentrer chez soi !

— Vous avez vu Teglev ? Où allait-il ?

— Là-bas, je crois… »

Il balaya la brume d’un geste évasif.

« … Mais on ne s’y reconnaît plus. Pourriez-vous me dire, par exemple, où se trouve le village ?… Moi, je ne compte plus que sur les aboiements des chiens pour me guider… C’est idiot !… Permettez-moi d’allumer ma cigarette… Ça éclaire tout de même un peu… »

L’officier avait l’air légèrement éméché.

« Est-ce que Teglev ne vous a rien dit ?

— Oh ! mais si, et comment ! « Salut, frère ! » que j’y ai fait… « Adieu, frère ! » qu’il me répond… « Adieu ? Pourquoi « adieu ? » « Ben, j’veux me tirer une balle « dans le ciboulot », qu’il a prétendu… Un vrai fada ! »

Cela me coupa le souffle.

« Vous dites qu’il…

— Un vrai fada ! » répéta l’officier en s’éloignant d’une démarche mal assurée.

Avant que j’eusse entièrement retrouvé mes esprits, j’entendis crier mon propre nom, à plusieurs reprises, et identifiai la voix de Simon.

Je répondis… il s’approcha de moi.