Toc… Toc… Toc !/2



Chapitre I à V Toc… Toc… Toc ! Chapitre XI à XV



VIModifier

Teglev rompit le silence le premier et me parla de fantômes, de pressentiments, bégayant, tergiversant et se répétant, comme de coutume. Par une nuit semblable, m’assura-t-il, un de ses amis, un étudiant qui avait été engagé en qualité de précepteur au service de deux orphelins et logeait avec eux dans un pavillon au fond du parc, avait aperçu une silhouette de femme penchée sur le lit de ses pupilles ; le lendemain, il la reconnut sur un portrait auquel il n’avait pas fait attention jusque-là : c’était la mère des deux orphelins.

Puis il me raconta que ses propres parents, avant de se noyer, avaient entendu nuit et jour le bruit de l’eau qui coule ; que son grand-père avait eu la vie sauve à Borodino parce qu’il s’était penché pour ramasser un caillou gris, au moment précis où une balle sifflait au-dessus de sa tête et arrachait son plumet noir. Teglev me promit de me faire voir le caillou secourable, enchâssé dans un médaillon par ses soins. Enfin, il m’entretint de la vocation propre à chacun de nous et de la sienne en particulier, en ajoutant qu’il y croyait dur comme fer et que si jamais il avait des doutes, il saurait les détruire en même temps que sa vie, qui, dès lors, ne vaudrait plus d’être vécue.

« Vous croyez peut-être que je n’aurai pas l’estomac de le faire ? me déclara-t-il, avec un regard à la dérobée. Vous ne me connaissez pas encore… J’ai une volonté de fer ! »

« Bien dit », pensai-je à part moi.

Teglev s’abîma dans ses réflexions, poussa un long soupir, posa sa pipe et m’annonça que le 20 juillet était un jour particulièrement grave pour lui :

« C’est le jour de ma fête… Une époque… une époque toujours pénible… »

Je ne répondais rien et contemplais seulement sa silhouette gauche, voûtée, son regard rivé au sol, morose et somnolent.

« Une vieille mendiante m’a dit tantôt, poursuivit-il, qu’elle allait prier pour le salut de mon âme (Teglev ne manquait jamais de faire l’aumône à tous les pauvres qu’il rencontrait sur son chemin)… N’est-ce pas étrange ? »

« Quand aura-t-il fini de s’occuper de sa propre personne ? » songeai-je de nouveau.

Néanmoins, je dois ajouter que depuis quelque temps j’avais observé sur son visage une expression singulièrement préoccupée et même anxieuse, et il ne s’agissait point d’une mélancolie « fatale », mais d’une véritable obsession dont je n’arrivais pas à déterminer la cause. Une fois de plus, je fus frappé de l’indicible tristesse répandue sur ses traits — n’était-ce point le signe de l’apparition des doutes dont il m’avait entretenu un jour ?

Les camarades de Teglev m’avaient parlé récemment d’un projet de réformes « en matière d’affûts » qu’il aurait soumis à ses supérieurs et qui lui aurait valu un blâme. Étant donné son caractère, cette marque de dédain avait dû l’affecter profondément. Pourtant, il me semblait que sa tristesse avait un accent plus intime.

« Il commence à faire humide, déclara-t-il tout à coup en frissonnant des épaules. Voulez-vous que nous rentrions dans la chaumière ? Et d’ailleurs, il est temps de nous coucher. »

Il avait l’habitude de remuer ses épaules et de tourner la tête de droite à gauche, la main sur le cou, comme si sa cravate le serrait. Et tout son caractère — du moins le croyais-je — s’exprimait dans ce geste mélancolique et nerveux. Il était à l’étroit dans ce bas monde.

Nous rentrâmes dans la chaumière et nous nous allongeâmes chacun sur notre couche : lui, sous les icônes, et moi sur un tas de foin, près de la porte.

VIIModifier

N’arrivant pas à m’endormir, je l’entendais remuer dans son coin. Étaient-ce ses récits ou l’étrangeté de cette nuit qui m’avaient mis les nerfs à nu, mais le sommeil me fuyait obstinément et je restais étendu, les yeux ouverts, réfléchissant à Dieu sait quoi, à des bagatelles plus futiles les unes que les autres, comme cela se produit toujours quand l’insomnie vous obsède.

En me retournant d’un côté sur l’autre, je tendis les bras en avant… Mon doigt heurta une poutre. On entendit un bruit faible, sourd et prolongé : j’avais dû tomber sur un creux.

Je recommençai, à dessein cette fois-ci. Le bruit se répéta. J’insistai… Tout à coup, Teglev releva la tête.

« Riedel, chuchota-t-il, entendez-vous frapper sous la fenêtre ? »

Je feignis de dormir, éprouvant une soudaine envie de jouer un tour à mon « fatal » ami. De toute façon, le sommeil ne venait pas.

Il reposa la tête sur son oreiller. J’attendis un moment et frappai trois coups consécutifs.

Teglev se souleva de nouveau, dressa l’oreille.

Je recommençai. Il faut vous dire que je lui faisais face, mais qu’il ne pouvait pas voir mon bras, car je le dissimulais derrière moi, sous la couverture.

« Riedel ! » s’écria Teglev.

Je ne répondis pas,

« Riedel ! fit-il plus fort… Riedel !

— Hein ? Qu’y a-t-il ? proférai-je d’une voix ensommeillée.

— N’avez-vous pas entendu ? Quelqu’un frappe sous la fenêtre… On dirait qu’il voudrait entrer…

— Bah… un passant…

— Il faut lui ouvrir la porte… Il faut voir qui il est… »

Je ne répondis plus rien et affectai de dormir. Des minutes passèrent… Je récidivai…

« Toc… toc… toc ! »

Teglev se mit sur son séant et dressa l’oreille.

« Toc… toc… toc ! Toc… toc… toc ! »

À travers mes paupières à moitié ouvertes, je pouvais observer tous ses mouvements, à la lumière blafarde du clair de lune. Il se tournait, tour à tour, vers la porte et la fenêtre. Effectivement, il était difficile de déterminer d’où venait le bruit : il semblait glisser tout autour de la chambre, voler le long des murs. Sans le vouloir, j’avais mis le doigt sur un foyer acoustique.

« Toc… toc… toc ! »

« Riedel ! hurla enfin Teglev… Riedel !… Riedel !…

— Qu’y a-t-il ? fis-je, en bâillant.

— Est-ce que vous n’entendez pas ?… Il y a quelqu’un qui frappe !

— Que Dieu le garde ! » répondis-je en feignant de dormir et même de ronfler…

Teglev se calma.

« Toc… toc… toc ! »

« Qui est là ?… Entrez !… » cria mon compagnon.

Point de réponse, bien entendu.

« Toc… toc… toc ! »

Teglev sauta hors de sa couche, ouvrit la croisée, se pencha au-dehors et demanda d’une voix étranglée :

« Qui est là ? Qui est-ce qui frappe ? »

Puis il ouvrit la porte et répéta sa question. Un cheval hennit au loin.

Le sous-lieutenant se recoucha…

« Toc… toc… toc ! »

Teglev se retourna en sursaut et s’assit sur son lit.

« Toc… toc… toc ! »

Il se chaussa prestement, jeta son manteau sur ses épaules, décrocha son sabre pendu au mur, sortit dehors, fit deux fois le tour de la chaumière.

« Qui est là ? Qui est-ce qui frappe ? » l’entendis-je demander à plusieurs reprises.

Puis il se tut, se tint coi quelque temps, revint dans la chaumière et se coucha tout habillé.

« Toc… toc… toc ! recommençai-je. Toc… toc… toc ! »

Teglev ne faisait plus un mouvement, se contentant d’écouter, le menton appuyé sur son poing fermé.

Voyant que cela ne prenait plus, je fis semblant de m’éveiller au bout de quelque temps, et dévisageai mon compagnon en jouant la surprise.

« Est-ce que vous êtes sorti ? lui demandai-je.

— Oui, convint-il d’un air détaché.

— A-t-on frappé de nouveau ?

— Oui.

— Vous n’avez vu personne ?

— Non.

— Et le bruit a cessé ?

— Je l’ignore. À présent, cela m’est égal.

— À présent ? Pourquoi cela ? »

Point de réponse.

Je me sentis légèrement honteux et dépité. Néanmoins, je n’osai pas lui avouer ma facétie.

« Je vais vous dire une chose, commençai-je : vous êtes le jouet de votre imagination. »

Il fronça les sourcils.

« Ah !… vous le croyez…

— Vous me dites que vous avez entendu frapper à la porte.

— Et autre chose aussi, m’interrompit-il.

— Quoi donc ? »

Il se pencha en avant et se mordit les lèvres, hésitant visiblement à parler…

« On m’a appelé, murmura-t-il enfin en se détournant.

— On vous a appelé ?… Mais qui donc ?…

— Une… un être que je croyais mort… À présent, j’en suis certain.

— Ce n’est que votre imagination, je vous le jure ! m’écriai-je aussitôt.

— Mon imagination ?… Ah ! oui, vous croyez cela… Voulez-vous une preuve ?

— Oui.

— Eh bien, sortons. »

VIIIModifier

Je m’habillai à la hâte et sortis derrière lui.

Il n’y avait pas de maison en face de notre porte, mais rien qu’une haie basse, percée par endroits, au-delà de laquelle un terrain en pente douce descendait vers la vallée. La brume enveloppait encore tous les objets, et l’on ne distinguait pratiquement rien à vingt pas devant soi. Nous marchâmes jusqu’à la haie et nous arrêtâmes.

« C’est ici, murmura-t-il en baissant la tête. Taisez-vous et écoutez ! »

Je tendis l’oreille, comme lui, et ne perçus rien d’autre que le souffle mystérieux de la nuit. Au bout de quelques minutes d’immobilité, je m’apprêtais à rebrousser chemin…

« Ilioucha ! » entendis-je chuchoter derrière la haie.

Je regardai Teglev ; il semblait n’avoir rien entendu et continuait de baisser la tête d’un air mélancolique.

« Ilioucha !… Ilioucha !… » La voix était encore plus distincte, une voix de femme.

Nous tressaillîmes tous les deux et nous entre regardâmes.

« Eh bien, murmura mon compagnon, vous n’en doutez plus, à présent ?

— Attendez, lui soufflai-je ; cela ne prouve rien… Voyons s’il n’y a personne derrière la haie… Peut-être un plaisantin… »

Je sautai par-dessus la barrière et m’avançai dans la direction d’où la voix m’avait semblé provenir.

Je sentais sous mes pas une terre molle, meuble ; les longues traînées des plates-bandes allaient se perdre dans le brouillard. J’étais dans un potager. Rien ne bougeait autour de moi. Tout semblait mort dans les chaînes du sommeil. Je fis encore quelques pas.

« Qui est là ? » criai-je, comme Teglev.

« Prrrr ! » Une caille s’envola juste sous mes pieds ; je me rejetai de côté, malgré moi… Quelle bêtise !

Je regardai en arrière. Teglev était resté à la même place. Je l’y rejoignis.

« Vous appelez en vain, souffla-t-il, cette voix nous a… m’a appelé de loin…, de très loin… »

Il passa la main sur son visage et rebroussa chemin à pas lents. Ne voulant pas m’avouer vaincu, je retournai au potager. Quelqu’un avait crié « Ilioucha ! » à trois reprises, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute : une voix plaintive et mystérieuse… Mais qu’en savais-je ? Peut-être la raison en était-elle aussi simple que celle du bruit qui avait ému mon compagnon ?

Je marchais le long de la haie, m’arrêtant par moments, l’œil aux aguets. Un saule échevelé poussait tout contre notre baraque ; il se profilait comme une énorme masse noire au milieu de la brume blafarde et aveuglante. Tout à coup, il me sembla que quelque chose de vivant remuait au pied de l’arbre. Je me ruai en avant, en hurlant : « Halte ! Qui va là ? »

Un pas léger, comme celui d’un lièvre frôlant le sol, une silhouette humaine s’évanouit, effarouchée, courbée en deux — homme ou femme ?… Je voulus l’étreindre, mais titubai, m’étalai tout de mon long dans les orties et me brûlai la face.

En me relevant, je sentis quelque chose de dur sous la main ; c’était un peigne de cuivre, attaché à un lacet, comme nos paysans en portent à la ceinture. Après cela, mes investigations demeurèrent vaines et je m’en retournai dans la chaumière, les joues en feu.

IXModifier

Teglev était assis sur sa couche, en train d’écrire quelque chose à la lueur d’une bougie, dans un petit album qui ne le quittait jamais. En me voyant, il s’empressa de fourrer l’album dans sa poche et se mit en devoir de bourrer une pipe.

« Tenez, mon vieux, commençai-je, voilà le trophée que je rapporte de ma chasse. »

Là-dessus, je lui montrai le peigne et lui racontai ce qui m’était arrivé sous le saule.

« J’ai dû faire peur à un larron… Vous avez certainement entendu dire déjà que la nuit dernière on a volé un cheval à notre voisin… »

Teglev me sourit sans aménité et alluma sa pipe. Je m’assis à côté de lui.

« Alors, vous croyez toujours que cette voix que nous avons entendue venait des contrées lointaines où… »

Il m’arrêta d’un geste autoritaire.

« Écoutez-moi, Riedel, je ne suis pas d’humeur à plaisanter, et vous demande instamment de ne pas le faire. »

Il disait vrai, quant à son humeur. Son visage lui-même avait changé : il paraissait plus blême, plus expressif et plus long. Ses yeux étranges et « disparates » étaient hagards.

« Je ne croyais jamais avoir l’occasion d’apprendre à un autre… à un autre que moi l’histoire que vous allez entendre et qui devait mourir… mourir dans ma poitrine. Apparemment, cela était écrit… Le destin !… D’ailleurs, je n’ai pas le choix. Écoutez donc. »

Et il me fit tout un long récit. Je vous ai déjà prévenus, messieurs, que Teglev était un piètre narrateur. Mais ce défaut ne fut pas le seul qui me frappa cette nuit-là : le son de sa voix, ses regards, ses gestes, tout ce qu’il faisait, en un mot, me parut faux, affecté, superflu d’un bout à l’autre.

Que voulez-vous ? j’étais jeune et inexpérimenté et ne savais pas que le mode rhétorique, les artifices des manières et des intonations, deviennent, avec l’usage, une véritable seconde nature, une sorte de malédiction dont on ne peut plus se débarrasser, le voulût on.

Tout dernièrement, il m’est arrivé d’avoir affaire à une femme du monde qui m’a appris la mort de son fils avec des airs tellement mélodramatiques, des trémolos dans la voix et des hochements de tête que, malgré moi, je pensai : « Quelle comédienne ! Comme elle ment ! En réalité, elle n’a jamais aimé son fils… » Pourtant, elle m’avait parlé de sa détresse « incommensurable » et de sa crainte de perdre la raison sous le coup du malheur… Eh bien ! huit jours plus tard, la pauvre femme est devenue effectivement folle. Depuis, je suis beaucoup plus prudent dans mes jugements et me fie moins à mes premières impressions.

XModifier

Voici, en quelques mots, l’histoire de Teglev.

En plus d’un oncle haut dignitaire, le malheureux avait, à Saint-Pétersbourg, une tante de condition beaucoup plus modeste, mais suffisamment fortunée. Étant sans enfant, elle avait recueilli une petite orpheline d’humble origine, l’avait convenablement élevée et la traitait en tout comme sa propre fille. Elle s’appelait Marie.

Teglev la voyait presque tous les jours, comme il fallait s’y attendre, les deux jeunes gens s’aimèrent, et Marie se donna au sous-lieutenant. La chose s’ébruita. La vieille Tegleva en conçut une violente colère, chassa honteusement sa protégée, déménagea à Moscou et adopta une autre jeune fille, de noble naissance, dont elle fit sa pupille et son héritière.

Rendue à ses parents — un malheureux couple d’ivrognes —, Marie goûta une existence amère. Teglev lui avait promis de l’épouser et s’était récusé lors de leur dernière entrevue, quand la jeune femme avait insisté pour savoir la vérité.

« Puisque tu ne veux pas de moi pour femme, avait-elle déclaré, je sais ce qu’il me reste à faire… »

Quinze jours s’étaient écoulés depuis.

« Je ne me suis jamais fait la moindre illusion quant au sens de ses paroles, ajouta Teglev. Je suis certain qu’elle s’est donné la mort…, et que c’était sa voix qui m’appelait là-bas…, dans l’au-delà… Je l’ai reconnue… C’est le destin !

— Mais pourquoi ne l’avez-vous pas épousée ? Vous ne l’aimiez donc pas ?

— Si, je l’adorais… Et je l’adore encore. »

Je le dévisageai avec curiosité, me souvenant d’un autre de mes amis, un homme d’esprit, affligé d’une femme laide, niaise et pauvre. Comme je m’étonnais de son malheur conjugal et lui demandais un jour pourquoi il s’était marié, si c’était par amour, il me répondit : « Non, pas du tout… Je me suis marié… comme ça ! » Est-ce que Teglev ne s’était pas abstenu pour la même raison, « comme ça » ?

« Pourquoi ne l’avez-vous pas épousée ? » insistai-je.

Ses yeux, hagards et somnolents, coururent dans tous les sens.

« Cela… ne se raconte pas en quelques mots, bégaya-t-il. Il y a eu des raisons… De plus, c’est une petite bourgeoise… Et puis mon oncle…, il m’a fallu tenir compte de ses avis…

— Votre oncle ? m’exclamai-je. Que diable vient-il faire là-dedans, alors que vous ne le voyez qu’au jour de l’an, lorsque vous allez lui faire votre visite de politesse ? Vous ne pouvez tout de même pas compter hériter de ses millions : il est pourvu déjà d’une douzaine d’enfants ! »

J’avais parlé avec chaleur… Teglev en fut froissé et rougit irrégulièrement, par taches…

« Je vous prie de ne pas me faire de sermons, proféra-t-il sourdement. D’ailleurs, je ne cherche pas à me justifier… J’ai causé sa mort… Il faut que je paie ! »

Il baissa la tête et se tut. Je ne trouvai plus rien à dire.