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Traduction par Jean Alexandre Buchon.
Desrez (p. Titre-xiii).


ŒUVRES COMPLÈTES
DE THUCYDIDE
ET
DE XÉNOPHON
AVEC NOTICES BIOGRAPHIQUES
PAR J. A. C. BUCHON




PARIS
A. DESREZ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE SAINT-GEORGES, 11.
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M DCCC XXXVI


À M. LETRONNE,


MEMBRE DE L'INSTITUT



HOMMAGE RENDU


À SA VASTE ÉRUDITION
TOUJOURS DIRIGÉE
PAR LE GOÛT LE PLUS PUR.



J. A. C. BUCHON.



NOTICE SUR THUCYDIDE,
Né vers l’an 471 avant J.-C. − Mort en 391.
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Dans un article aussi savant que clair, inséré dans la Biographie universelle, M. Daunou a passé successivement en revue toutes les opinions émises par les anciens et les modernes sur la personne et les écrits de Thucydide, et les a mûrement et judicieusement discutées et pesées. J’ai puisé dans cet excellent travail les éléments de cette courte notice ; on ne craint pas de s’égarer en marchant à la suite de M. Daunou.

Suivant l’opinion la plus probable, Thucydide naquit en 471. Il appartenait à deux familles illustres, l’une en Thrace, l’autre dans l’Attique, et possédait dans un canton de la Thrace des mines d’or, qui le rendaient l’un des hommes les plus riches du continent. Olorus son père était, dit-on, descendant de cet Olorus, roi de Thrace, dont Miltiade épousa une des filles. À l’âge de quinze ans, Thucydide assista aux jeux Olympiques de l’année 456, et manifesta une vive émotion à la lecture qu’Hérodote y fit de son Histoire.

Depuis les jeux olympiques de 456 jusqu’à la prise d’Amphipolis par les Lacédémoniens en 424, on ne trouve rien de positif à dire sur lui. Il raconte, dans son Histoire, qu’il se trouvait à Thasos lorsqu’il reçut ordre de venir au secours d’Amphipolis ; qu’aussitôt il se mit en mer avec sept vaisseaux ; mais, qu’au moment où il arriva, sur le soir, les Lacédémoniens venaient de se rendre maîtres de la place. Malgré le service qu’il avait rendu en préservant au moins le port d’Éion, de manière à repousser toute tentative du général Lacédémonien, les Athéniens, irrités de la perte d’Amphipolis, condamnèrent Thucydide à l’exile. Il parle sans amertume de cette condamnation qui se prolongea pendant vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à l’année 403, au moment où se terminait la guerre du Péloponnèse.

Pendant ces vingt années passées hors de sa patrie, il visita successivement les différentes nations belligérantes, et profita de ses loisirs pour recueillir les meilleurs renseignemens sur les affaires du Péloponnèse. Déjà, dès l’ouverture de la guerre du Péloponnèse en 431, il avait entrepris d’en écrire l’histoire, et il avait alors quarante ans. Ce travail continua à l’occuper pendant son exil. Ainsi, ce serait entre les années 431 et 403 qu’aurait été composé ce bel ouvrage. À la fin de son troisième livre, il parle d’une éruption de l’Etna, dont M. Daunou fixe la date à l’année 395 : il a donc au moins vécu jusque-là ; mais il faut qu’il n’ait pas atteint au-delà des premiers mois de l’année 391, puisque ce fut vers la fin de cette année que ses héritiers communiquèrent ses écrits à Xénophon.

L’histoire de Thucydide, telle que nous la possédons, est divisée en huit livres ; cette division qui a quelquefois varié dans les temps anciens, est universellement adoptée aujourd’hui.

Le livre premier est consacré à l’exposition : il contient un tableau rapide des plus anciens temps de la Grèce, tels qu’une critique sévère a pu lui en prouver la certitude, et le résumé des causes qui ont amené la guerre du Péloponnèse.

Avec le second livre, commence le récit de cette guerre. Il y comprend les trois premières années, d’avril 431 à juillet 428, en suivant toujours dans son récit l’ordre des temps par été et par hiver. L’été est, pour lui, les six mois renfermés entre l’équinoxe du printemps, où s’ouvrait la campagne militaire, à l’équinoxe d’automne, et l’hiver renfermait les six autres mois.

Les livres trois et quatre contiennent les six années suivantes jusqu’au printemps de 422.

Le cinquième livre s’étend de 422 à 416.

Le sixième livre s’ouvre au mois d’octobre 416, qui est principalement consacré aux événemens de Sicile dont il retrace l’histoire ancienne.

Le septième ne correspond qu’à l’année écoulée depuis le milieu de 414 jusqu’à l’automne de 413. C’est celui où l’intérêt historique est porté au plus haut degré.

Le huitième est si inférieur aux sept précédens, que plusieurs critiques ont déclaré qu’il n’était pas de lui. « Le ton de l’auteur, dit M. Daunou, s’abaisse tout à coup, et s’affaiblit à tel point qu’on dirait qu’il ne prend plus le même intérêt à sa matière ; sa diction devient moins précise, plus monotone, moins élégante. Selon toute apparence, l’historien s’était promis de retoucher et de perfectionner cette section de son ouvrage, qui, d’ailleurs, ne devait pas être la dernière, car elle se termine en 412, vingt-unième année de la guerre du Péloponnèse, et il avait annoncé le projet d’étendre son travail jusqu’à la vingt-septième et dernière année. »

L’Histoire de Thucydide paraît avoir été assez peu connue de son vivant. Peut-être l’estime qu’il y professe pour les Lacédémoniens retarda-t-elle pendant quelques années l’expression de l'estime qui lui était due. Quelques écrivains anciens ont rapporté qu’en l’année 391 il n’en existait qu’un seul exemplaire dont Xénophon se fit l’éditeur. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’au temps de Démosthènes, elle était fort répandue et hautement appréciée par tous les bons esprits et qu’elle a pris, parmi les meilleures compositions anciennes et modernes, une prééminence qu’elle a toujours conservée depuis.

Les manuscrits les plus anciens que l’on en possède ne remontent pas au-delà du onzième siècle. La bibliothèque du roi en possède treize qui ont été décrits par M. Gail.

La première traduction de Thucydide a été faite en latin par Laurent Valla et imprimée à Venise en 1474 ; depuis cette époque il a été traduit dans toutes les langues et réimprimé dans tous les pays. La plus ancienne traduction française est celle de Claude Seyssel, imprimée pour la première fois à Paris en 1527, en un volume in-folio, pour l’usage de Louis XII. Seyssel, en suivant l’interprétation latine de Valla, avait toujours consulté Lascaris sur les passages douteux ; mais, malgré tous les efforts de Seyssel pour mettre son style français à la hauteur de l’original, malgré l’estime qu’avait pour lui Charles-Quint qui portait toujours cette traduction dans ses voyages, sa traduction est illisible aujourd’hui.

Une seconde traduction de Thucydide fut publiée en 1610, in-folio, à Genève, par Louis Jausaud d’Usez. Si Jausaud savait le grec, il savait peu le français, et ce n’est qu’à l’aide du texte que l’on peut comprendre sa traduction, qui, pour être littérale, n’est pas exempte de contre-sens.

Perrot d’Ablancourt, dont les traductions étaient appelées de belles infidèles, a donné aussi, en 1662, une traduction de Thucydide : elle n’est plus qu’infidèle sans être belle.

La plus consciencieuse et la meilleure est celle qui a été publiée par l’Évesque. C’était un homme savant qui comprenait bien son auteur, et dont le style assez facile se lit avec plaisir. Il voile encore les nobles traits de Thucydide, mais sans les cacher ; c’est la traduction que nous avons adoptée. Nous avons aussi conservé les notes les plus utiles de l’Évesque.

Voici la manière dont l’Évesque s’exprime lui-même sur sa traduction et sur son auteur :

« Que le lecteur ne s’attende point à reconnaître dans cette traduction la fière stature et la physionomie imposante de Thucydide : elle n’en offre que le squelette, qui pourra donner seulement une idée des fortes proportions de ce grand historien. Je n’ai jamais cru aux traductions faites d’après des auteurs qui ont eu du génie dans le style : j’y ai cru d’autant moins que la langue du traducteur avait moins d’abondance, d’harmonie, de liberté, de hardiesse que celle de l’auteur. On pourrait alors comparer l’interprète à un peintre qui voudrait copier le chef-d’œuvre d’un grand coloriste, et à qui manqueraient la plupart des couleurs dont le maître a composé ses teintes.

« Cent fois j’ai voulu détruire mon travail plus ou moins avancé ; je me faisais pitié en comparant ma sèche copie aux effrayantes beautés de l’original. J’ai continué cependant ; non pour offrir à mon pays ce qui rend Thucydide admirable, mais ce qui rend utile la lecture de son histoire. La traduction de cet historien manque à la France, car on ne peut donner le nom de traduction à l’infidèle abrégé de Perrot d’Ablancourt. Je craignais d’un côté qu’elle ne manquât long-temps encore , et que la difficulté de l’exécution ne continuât de rebuter ceux qui, par leurs études, seraient capables de s’y livrer. Je craignais de l’autre que dans la foule des imposteurs littéraires, il n’en vint un qui osât publier Thucydide mis en français d’après une traduction latine ou même anglaise. Par une telle copie de copie, on ne pourrait manquer de lui faire perdre ce que j’ai tâché du moins de lui conserver : une précision que l’original peut seul inspirer ; un caractère de fermeté qui s’affaiblit toujours dans une interprétation, mais qui se détruit entièrement quand un interprète ne parle que d’après un autre interprète[1]; les tours de phrase qui sont communs à la langue grecque et à la nôtre, et les expressions qui se correspondent dans les deux langues : car l’idiome des Français est rempli d’hellénismes ; avantage qu’il doit, peut-être, à l’antique colonie fondée à Marseille par les Phocéens[2].

« J’ai fait les plus grands efforts pour rendre ma version aussi précise que le permettait notre langue. J’ai tâché de ne pas traduire seulement la pensée de mon auteur, mais de traduire encore sa phrase : c’est-à-dire de laisser, autant qu’il était possible, les différens membres de la phrase, et même les principales expressions, dans l’ordre où il les avait placés ; et j’ai reconnu que ma traduction perdait d’autant moins, que je pouvais atteindre de plus près à cette conservation du tour original. Plus d’une fois même, en relisant les morceaux que je croyais, avoir le moins malheureusement traduits, j’ai senti qu’ils pouvaient gagner encore, si j’exprimais une particule que j’avais omise, et qui se trouvait dans le texte. L’exactitude que j’ai recherchée rendra peut-être ma traduction plus utile que les traductions latines aux personnes qui, sans avoir fait de grands progrès dans la langue grecque, voudront étudier Thucydide dans sa langue[3].

« Quoi que la noble émulation de lutter contre Hérodote ait fait entreprendre à Thucydide la composition de son Histoire, il ne s’est pas rendu l’humble imitateur du père de l’histoire. Hérodote a été comparé à Homère, et il a de grands rapports avec ce poète par l’abondance de son style et le charme de sa narration, toujours si libre et si facile, qu’il semble être venu aux jeux Olympiques, et y avoir raconté sans préparation ce qu’il avait recueilli dans ses voyages. C’est un fleuve majestueux qui coule paisiblement et sans obstacle, toujours plein, jamais bruyant, et conservant ses eaux pures et limpides. Tel qu’un vieillard qui aime à conter, et qui ne sacrifie pas volontiers ce que lui rappelle sa mémoire, il divague dans ses récits, et ne les rend que plus agréables en leur prêtant le charme de la variété. Il multiplie les épisodes, sait les fondre, avec un art admirable, avec les actions principales qu’ils semblent n’interrompre que pour fournir des repos au lecteur. Il ne rejette pas même les fables ; on voit qu’il les aime, et il n’en est que plus assuré de plaire. Dans son ouvrage, comme dans les poèmes d’Homère, on ne lit pas, on est spectateur ; on assiste aux entretiens des personnages, on est avec eux. L’auteur n’a pas besoin de tracer leurs portraits, puisqu’on les voit eux-mêmes, puisqu’on est témoin de leurs mœurs, de leurs discours, de leurs pensées. C’est surtout par ce caractère que l’ouvrage d’Hérodote tient le milieu entre l’histoire et le poème épique.

« Sérieux au contraire et taciturne, Thucydide avait reçu de la nature la physionomie de son caractère ; et il porte ce caractère dans ses écrits. Il pense, en quelque sorte, plus qu’il ne parle ; il s’efforce d’offrir à ses lecteurs plus de choses que de mots. Loin de vouloir briller et plaire par l’abondance du style, il ne songe qu’à le serrer ; quelquefois même il devient obscur, pour être trop avare de paroles. On est donc obligé de le lire comme il écrivait ; et de même qu’il pensait beaucoup en écrivant, il faut aussi penser beaucoup pour le lire, et travailler avec lui, au lieu de ne faire que s’amuser en l’écoutant. Il peut fatiguer les lecteurs peu réfléchis, et il impose même une attention soutenue à ceux qui ont l’habitude de la réflexion. Hérodote entraîne ; Thucydide attache : mais de la même manière qu’on s’attache à un travail intéressant, pour lequel on s’anime, et dont on s’obstine à vaincre la difficulté. Comme il épargne les paroles et que souvent il n’en dit pas assez pour exprimer tout ce qu’il pense, c’est au lecteur à trouver, par le peu qu’il a dit, tout ce qu’il a voulu dire, comme il faut pénétrer la pensée des hommes qui n’aiment point à parler.

« Thucydide offre donc surtout le mérite d’un penseur profond ; et, comme le même homme ne peut associer les qualités contraires, il n’a pas le mérite d’être ce qu’on appelle un narrateur agréable : car ce qui constitue l’agrément d’une narration, c’est de procurer à l’auditeur un plaisir toujours nouveau, sans lui donner jamais la moindre peine.

« Cependant il existe plusieurs genres de narrations, et elles supposent aussi des mérites différens. Il en est un que l’on trouve éminemment dans Thucydide : celui de décrire et de peindre. Il le développe dans le récit des siéges, des batailles, des combats maritimes, des désordres populaires, des malheurs qui frappent les nations ; il le fait briller de tout son éclat dans le récit de la fameuse peste d’Athènes : tableau poétique que le poète Lucrèce, si savant dans l’art de peindre, s’est contenté d’imiter ou plutôt de traduire, et qui est un des plus beaux morceaux de son poème.

« Cependant, comme si Thucydide avait eu plusieurs esprits qui l’inspiraient à sa volonté, supérieur à tous les historiens dans les descriptions voisines de la poésie, il laisse, quand il le veut, bien au-dessous de lui tous ses rivaux dans les narrations simples, élégantes et pures. C’est ce que les anciens ont remarqué sur plusieurs endroits de son ouvrage, et, entre autres, sur le récit de l’imprudente et malheureuse entreprise de Cylon. Ils disaient : « Ici le lion a ri. »

« Les modernes auraient une fausse idée de la manière des anciens si, d’après ce que je viens de dire, ils s’attendaient à trouver presque partout, dans Thucydide, cette force, cette fierté qui fait son caractère. À l’exemple d’Homère, il se fait du sommeil un besoin ou plutôt un devoir. Il raconte à ses lecteurs, ou leur indique les faits sur lesquels il ne juge pas nécessaire de fixer leur attention, avec une simplicité à laquelle nos plus modestes gazetiers refuseraient de descendre. C’est peut-être ce que les lecteurs français auront peine à lui pardonner ; ils veulent qu’un auteur soit beau partout : c’est vouloir qu’aucune de ses beautés n’éclate, et que chez lui rien ne brille, parce que tout éblouit.

« Hérodote avait fait entrer dans ses livres un assez grand nombre d’entretiens et de mots remarquables, prononcés par les personnages qu’il introduit sur la scène historique. Thucydide fut le premier qui sema l’histoire d’un grand nombre de longues harangues. Cette pratique a été blâmée par les modernes : elle l’a même été par quelques-uns des anciens ; mais seulement, je crois, depuis que les républiques de la Grèce furent soumises à la puissance de Rome. Chez les peuples soumis, un maître commande, et l’on obéit : dans les états libres, il n’est point de maîtres : celui qui veut conduire les autres doit commencer par les persuader. Les harangues étaient donc convenables à l’histoire du temps de Thucydide. C’était par des harangues que les conducteurs du peuple faisaient décider la guerre, la paix, les alliances ; par des harangues qu’on obtenait la punition ou l’absolution des accusés ; par des harangues que les généraux excitaient les soldats à bien servir la patrie. Elles étaient donc des parties intégrantes de l’histoire. Thucydide, il est vrai, n’a pas rapporté les discours précisément tels qu’ils avaient été prononcés ; mais il nous avertit qu’il s’en est procuré du moins le fond, quand il n’a pu les entendre lui-même[4] : il n’a fait que les soumettre à son art.

« D’ailleurs, comme l’a très bien observé Perrot d’Ablancourt[5], il avait une vue juste et profonde en faisant entrer, dans son Histoire, l’ornement au moins vraisemblable des harangues. Il sentait que le lecteur veut suivre un récit, et n’être pas interrompu par les réflexions longues et fréquentes de l’historien. Il conçut donc la pensée de tromper ses lecteurs en piquant leur curiosité. Ils étaient curieux de savoir ce qu’avaient dit, dans les occasions importantes, les principaux personnages de l’histoire : ce fut ces personnages qu’il supposa pénétrés des grandes vues politiques qui le distinguent entre tous les autres historiens.

« Quoique les harangues de Thucydide, considérées comme les accessoires d’un ouvrage historique, soient d’une assez longue étendue, il était obligé de les resserrer beaucoup plus qu’il ne l’aurait désiré, pour y faire entrer toutes les pensées qui lui étaient inspirées par le sujet : il en pressait le style, et la plus grande concision ne suffisait pas encore à renfermer l’abondance de ses conceptions. C’est aussi dans ses harangues qu’il est le plus riche de pensées et le plus avare de paroles : c’est là qu’il faut le deviner, et suppléer par la réflexion à toutes les idées qu’il insinue plutôt qu’il ne les exprime, et qui seraient nécessaires au développement de ce qu’il veut faire entendre ; c’est là, surtout, qu’on l’interprète quelquefois plutôt qu’on ne le comprend, et que Cicéron trouvait des pensées tellement obscures, qu’il était presque impossible de les saisir.

« Ce n’est pas seulement pour avoir épargné les mots que Thucydide est obscur ; il l’est encore par l’ordre dans lequel il les dispose, ou si l’on veut, par le désordre dans lequel il se plaît à les jeter. Il aime le fréquent usage de la figure que les grammairiens grecs nommaient hyperbate et qui consiste à troubler l’ordre des mots : figure employée fréquemment par les poètes lyriques, et qu’un historien devrait peut-être s’interdire, parce que son devoir est d’être clair. Il aime aussi à ressusciter des mots anciens, à en créer de nouveaux, à introduire dans la prose des expressions jusque-là réservées à la poésie : nouvelle source de difficultés pour les lecteurs. Pénétré de la sublimité de son sujet, il voulut en exprimer les principales parties dans le style sublime, et crut que le sublime d’expressions, consacré à la plus haute poésie, convenait à la grandeur de ce sujet, comme il s’accordait avec celle de son propre caractère, il veut plutôt être noble, grave, imposant et même terrible, que de se parer d’une aimable élégance. Loin de chercher un froid purisme, il affecte de s’approcher du solécisme[6]. Souvent il est âpre et dur dans son style, parce qu'il veut se hérisser de cette aspérité ; parce qu'il croit faire plus d'impression en frappant rudement l'oreille, que s'il la caressait de mots harmonieux : fait retentir sa phrase du cliquetis des armes, des cris aigus des combattans, du bruit des vaisseaux qui se heurtent et se brisent. Il étonne, et c’est ce qu’il se propose : sa prétention est de se faire admirer ; il dédaigne le soin d’être aimable. L’élégance ne convient point à sa force, et il affecte de montrer cette force dans tout ce qu’elle a d’effrayant[7].

« Hérodote sera toujours préféré par les hommes qui, dans leurs lectures, ne cherchent que le plaisir : Thucydide, par ceux qui aiment une lecture qui les oblige à penser. Démosthènes le regardait comme un grand maître d’éloquence, et le copia, dit-on, tout entier huit fois de sa main. On ajoute même qu’une fois il l’écrivit tout entier de mémoire. Ce n’est pas, comme le remarque Cicéron, que l’éloquence de Thucydide convienne aux tribunaux ni à la place publique ; mais l’orateur y trouve tous les grands moyens que peut fournir le génie, et qu’il n’a plus qu’à développer suivant les règles de son art. »

Je terminerai cet article[8] par un résumé qui reproduira de la manière la plus claire les divers événemens de la vie de Thucydide. Ce tableau est fait d’après la chronologie de Dodwell.

Olympiades. Années. Age.
LXXVII 1   471 Naissance de Thucydide.
LXXXI 1 456 Il entend aux jeux Olympiques la lecture qu'Hérodote fait de son histoire. 15
LXXXVII 1 432 Commencement de la guerre du Péloponnèse, dont il entreprend d'écrire l'histoire.
   " 2 431 L'histoire de Thucydide commence avec cette année. 40
LXXXIX 1 424 Il est envoyé comme général au secours d'Amphipolis. 58
2 423 Il est exilé. 54
412 L'histoire de Thucydide se termine avec cette année. 52
XCIV 2 403 Il est rappelé. 68
XCVI 2 395 Troisième éruption de l'Etna dont Thucydide fait mention. 76
XCVII 1 392 Sa mort. 79


HISTOIRE
de la
GUERRE DU PÉLOPONNÈSE
PAR THUCYDIDE, FILS D’OLORUS.


LIVRE PREMIER.
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I[9]. Thucydide a écrit la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens, et est entré dans le détail de leurs exploits réciproques. Il a commencé son travail dès le temps des premières hostilités, persuadé que ce serait une guerre d’une grande importance, et même plus considérable que toutes celles qui avaient précédé. Sa conjecture n’était pas dépourvue de fondement : il voyait de part et d’autre les préparatifs répondre à l’état florissant auquel les deux peuples étaient parvenus, et le reste de la Grèce ou se déclarer dès lors pour l’un des deux partis, ou former du moins la résolution de s’y réunir. C’était le plus grand mouvement que la Grèce eût encore éprouvé, qui eût agité une partie des Barbares, et même qu’eût ressenti le monde entier. La distance des temps ne permet pas de bien connaître les circonstances des événemens qui ont immédiatement précédé cette guerre, et moins encore de ceux qui remontent à des époques plus reculées : mais, autant que je puis en juger, et portant mes regards jusque dans la plus haute antiquité, je crois qu’il n’y avait encore rien eu de grand ni dans la guerre ni dans tout le reste.

II. On voit en effet que le pays qui porte aujourd’hui le nom de Grèce, n’était point encore habité d’une manière constante ; mais qu’il était sujet à de fréquentes émigrations, et que ceux qui s’arrêtaient dans une contrée, l’abandonnaient sans peine, repoussés par de nouveaux occupans qui se succédaient toujours en plus grand nombre. Comme il n’y avait point de commerce ; que les hommes ne pouvaient sans crainte communiquer entre eux, ni par terre ni par mer ; que chacun ne cultivait que ce qui suffisait à sa subsistance, sans connaître les richesses ; qu’ils ne faisaient point de plantations, parce que n’étant pas défendus par des murailles, ils ne savaient pas quand on viendrait leur enlever le fruit de leur labeur ; comme chacun enfin croyait pouvoir trouver partout sa subsistance journalière, il ne leur était pas difficile de changer de place. Avec ce genre de vie, ils n’étaient puissans, ni par la grandeur des villes, ni par aucun autre moyen de défense. Le pays le plus fertile était celui qui éprouvait les plus fréquentes émigrations : telles étaient la contrée qu’on nomme à présent Thessalie, la Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse, dont il faut excepter l’Arcadie, et les autres enfin en proportion de leur fécondité : car dès que, par la bonté de la terre, quelques peuplades avaient augmenté leur force, cette force donnait lieu à des séditions qui en causaient la ruine, et elles se trouvaient d’ailleurs plus exposées aux entreprises du dehors. L’Attique, qui, par l’infertilité d’une grande partie de son sol, n’a point été sujette aux séditions, a toujours eu les mêmes habitans. Et ce qui n’est pas une faible preuve de l’opinion que j’établis, c’est qu’on ne voit pas que des émigrations aient contribué de même à l’accroissement des autres contrées. C’était Athènes que choisissaient pour refuge les hommes les plus puissans de toutes les autres parties de la Grèce, quand ils avaient le dessous à la guerre, ou dans des émeutes : ils n’en connaissaient point de plus sûr ; et devenus citoyens, on les vit, même à d’anciennes époques, augmenter la population de la République : on envoya même dans la suite des colonies en Ionie, parce que l’Attique ne suffisait plus à ses habitans.

III. Ce qui me prouve encore bien la faiblesse des anciens, c’est qu’on ne voit pas qu’avant la guerre de Troie, la Grèce ait rien fait en commun. Je crois même qu’elle ne portait pas encore tout entière le nom d’Hellade qu’on lui donne aujourd’hui, ou plutôt qu’avant Hellen, fils de Deucalion, ce nom n’existait pas encore : les différentes peuplades donnaient leur nom à la contrée qu’elles occupaient. Mais Hellen et ses fils ayant acquis de la puissance dans la Phtiotide, et ayant été appelés dans d’autres villes par des peuples qui imploraient leur secours, le nom d’Hellènes, par une suite de ce commerce, fut celui qui servit le plus à désigner chacun de ces peuples. Il est vrai cependant que long-temps ce nom ne put l’emporter sur les autres au point de devenir commun à tous les Grecs : c’est ce que prouve surtout Homère. Quoique né fort long-temps après la guerre de Troie, il n’a pas compris sous une dénomination générique tous les alliés, pas même ceux qui étaient partis de la Phtiotide avec Achille, et qui furent cependant les premiers Hellènes ; mais il nomme distinctement dans ses vers les Danaëns, les Argiens et les Achéens. Il n’a pas employé non plus le mot de barbare[10], par la raison, comme je le crois, que les Grecs ne s’étaient pas désignés eux-mêmes par un terme distinctif opposé à celui d’étrangers. Ainsi donc chaque société d’Hellènes en particulier, et les races qui s’entendaient mutuellement, quoique partagées en différentes villes, et qui furent comprises dans la suite sous un nom générique, faibles et sans commerce entre elles, ne firent rien d’un commun effort avant la guerre de Troie ; et même si elles se réunirent pour cette expédition, c’est que la plupart commençaient à pratiquer la mer.

IV. De tous les souverains dont nous ayons entendu parler, Minos est celui qui eut le plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie de la mer qu’on appelle maintenant Hellénique ; il dominait sur les Cyclades, et forma des établissemens dans la plupart de ces îles, après en avoir chassé les Cariens : il en donna le gouvernement à ses fils, et les purgea sans doute, autant qu’il put, de brigands, pour s’en mieux assurer les revenus.

V. Anciennement ceux des Grecs ou des Barbares qui vivaient dans le continent au voisinage de la mer, ou qui occupaient des îles, n’eurent pas plus tôt acquis l’habileté de passer les uns chez les autres sur des vaisseaux, qu’ils se livrèrent à la piraterie. Les hommes les plus puissans de la nation se mettaient à leur tête ; ils avaient pour objet leur profit particulier, et le désir de procurer la subsistance à ceux qui n’avaient pas la force de partager leurs fatigues. Ils surprenaient des villes sans murailles[11] dont les citoyens étaient séparés par espèces de bourgades, et ils les mettaient au pillage : c’était ainsi qu’ils se procuraient presque tout ce qui est nécessaire à la vie. Ce métier n’avait rien de honteux, ou plutôt il conduisait à la gloire. C’est ce dont nous offrent encore aujourd’hui la preuve certains peuples chez qui c’est un honneur de l’exercer avec adresse : c’est aussi ce que nous font connaître les plus anciens poètes. Partout, dans leurs ouvrages, ils font demander aux navigateurs s’ils ne sont pas des pirates ; c’est supposer que ceux qu’on interroge ne désavoueront pas cette profession, et que ceux qui leur font cette question ne prétendent pas les insulter. Les Grecs exerçaient aussi par terre le brigandage les uns contre les autres, et ce vieil usage dure encore dans une grande partie de la Grèce ; chez les Locriens-Ozoles, chez les Étoliens, chez les Acarnanes, et dans toute cette partie du continent. C’est du brigandage qu’est resté chez ces habitans de la terre ferme l’usage d’être toujours armés.

VI. Sans défense dans leurs demeures, sans sûreté dans leurs voyages, les Grecs ne quittaient point les armes ; ils s’acquittaient armés des fonctions de la vie commune, à la manière des Barbares. Les endroits de la Grèce où ces coutumes sont encore en vigueur prouvent qu’il fut un temps où des coutumes semblables y régnaient partout. Les Athéniens les premiers déposèrent les armes, prirent des mœurs plus douces, et passèrent à un genre de vie plus sensuel. Il n’y a pas encore long-temps que chez eux les vieillards de la classe des riches ont cessé de porter des tuniques de lin, et d’attacher des cigales d’or dans les nœuds de leur chevelure rassemblée sur le sommet de la tête. C’est de là que les vieillards d’Ionie, ayant en général la même origine, avaient aussi la même parure. Les Lacédémoniens furent les premiers à prendre des vêtemens simples, tels qu’on les porte aujourd’hui ; et dans tout le reste, les plus riches se mirent chez eux à observer, dans leur manière de vivre, une grande égalité avec la multitude. Ils furent aussi les premiers qui, dans les exercices, se dépouillèrent de leurs habits, et se frottèrent d’huile en public. Autrefois, même dans les jeux olympiques, les athlètes, pour combattre, se couvraient d’une ceinture les parties honteuses, et il n’y a pas bien des années que cet usage a cessé. Encore à présent, chez quelques-uns des Barbares et surtout chez les Asiatiques, on propose des prix de la lutte et du pugilat, et ceux qui les disputent portent une ceinture. On pourrait donner bien d’autres preuves que les mœurs des Grecs furent celles que conservent encore aujourd’hui les Barbares.

VII. Les sociétés qui se sont rassemblées plus récemment et dans les temps où la mer fut devenue plus libre, ayant une plus grande abondance de richesses, se sont établies sur les rivages, et se sont entourées de murailles ; elles se sont emparées des isthmes pour l’avantage du commerce et pour se mieux fortifier contre leurs voisins. Mais comme la piraterie fut long-temps en vigueur, les anciennes villes, tant dans les îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer ; car les habitans des côtes, même sans être marins, exerçaient le brigandage entre eux et contre les autres ; ces villes, construites loin des rivages, subsistent encore aujourd’hui.

VIII. Les insulaires n’étaient pas les moins adonnés à la piraterie. Tels étaient les Cariens et les Phéniciens ; ils occupaient la plupart des îles : on en a une preuve. Quand les Athéniens, dans la guerre actuelle, purifièrent Délos et qu’on enleva tous les tombeaux, on remarqua que plus de la moitié des morts étaient des Cariens. On les reconnaissait à la forme de leurs armes ensevelies avec eux, et à la manière dont ils enterrent encore aujourd’hui les morts. Mais quand Minos eut établi une marine, la navigation devint plus libre : il déporta les malfaiteurs qui occupaient les îles, et dans la plupart il envoya des colonies. Les habitans du voisinage de la mer, ayant acquis plus de richesses, se fixèrent davantage dans leurs demeures, et plusieurs s’entourèrent de murailles, devenus plus opulens qu’ils ne l’avaient été. L’inégalité s’établit ; car épris de l’amour du gain, les plus faibles supportèrent l’empire du plus fort ; et les plus puissans, qui jouissaient d’une grande fortune, se soumirent les villes inférieures. Telle était en général la situation des Grecs, quand ils s’armèrent contre les Troyens.

IX. Si Agamemnon parvint à rassembler une flotte, je crois que ce fut bien plutôt parce qu’il était le plus riche des Grecs de son temps, que parce que les amans d’Hélène, qu’il conduisait, s’étaient liés par un serment fait entre les mains de Tyndare[12]. Ceux qui, sur le rapport des anciens, ont le mieux connu les traditions dont les peuples du Péloponnèse conservent le souvenir, disent que Pélops s’établit une puissance sur des hommes pauvres, par les grandes richesses qu’il apporta de l’Asie ; que tout étranger qu’il était, il donna son nom au pays où il vint se fixer, et qu’une force plus grande encore s’accumula sur ses descendans, après que les Héraclides eurent tué dans l’Attique Eurysthée, dont Atrée était l’oncle maternel. Eurysthée, partant pour une expédition guerrière, lui confia, comme à son parent, la ville de Mycènes et sa domination. Il fuyait son père qui avait donné la mort à Chrysippe. Comme il ne revint pas, Atrée fut roi de Mycènes et de tout ce qui avait été soumis a Eurysthée ; il parvint à cette puissance de l’aveu même des Mycéniens, qui craignaient les Héraclides ; il paraissait d’ailleurs capable de régner, et il avait eu l’adresse de flatter le peuple. Dès lors les Pélopides furent plus puissans que les descendans de Persée. Agamemnon réunit sur sa tête tout cet héritage, et comme il l’emportait sur les autres par sa marine, il parvint moins par amour, je crois, que par crainte, à rassembler une armée et à s’en rendre le chef. On voit qu’en partant c’était lui qui avait le plus grand nombre de vaisseaux, et qu’il en fournit encore aux Arcadiens ; c’est ce que nous apprend Homère, si l’on en veut croire son témoignage. Ce même poète, en parlant du sceptre qui passa dans les mains d’Agamemnon, dit que ce prince régnait sur un grand nombre d’îles et sur tout Argos. Habitant du continent, s’il n’avait pas eu de marine, il n’aurait dominé que sur les îles voisines, qui ne pouvaient être en grand nombre. C’est par l’expédition de Troie qu’on peut se faire une idée de celles qui avaient précédé.

X. De ce que Mycènes avait peu d’étendue ou de ce que certaines villes de ce temps-là semblent aujourd’hui peu considérables, on aurait tort de conclure, comme d’une preuve assurée, que la flotte des Grecs n’ait pas été aussi considérable que l’ont dit les poètes et que le porte la tradition ; car si la ville de Lacédémone était dévastée, et qu’il ne restât que ses temples et les fondemens des autres édifices, je crois qu’après un long temps, la postérité, comparant ces vestiges avec la gloire de cette république, ajouterait peu de foi à sa puissance. Et cependant sur cinq parties du Péloponnèse, elle en possède deux[13] ; elle commande au reste et elle a au dehors un grand nombre d’alliés. Mais comme la ville n’est pas composée de bâtimens contigus, comme on n’y recherche la magnificence ni dans les temples ni dans les autres édifices, et que la population y est distribuée par bourgades, suivant l’ancien usage de la Grèce, elle paraît bien au-dessous de ce qu’elle est. Si de même il arrivait qu’Athènes fut dévastée, on se figurerait, à l’inspection de ses ruines, que sa puissance était double de ce qu’elle est en effet. Le doute est donc déplacé : c’est moins l’apparence des villes qu’il faut considérer que leur force ; et l’on peut croire que l’expédition des Grecs contre Troie fut plus considérable que celles qui avaient précédé, et plus faible que celles qui se font maintenant. S’il faut accorder ici quelque confiance au poème d’Homère, dans lequel sans doute, en sa qualité de poète, il a embelli les choses en les exagérant, on ne laissera pas de reconnaître que cette expédition le cédait à celles de nos jours. Il la suppose de douze cents vaisseaux ; il fait monter de cent vingt hommes ceux des Bœotiens, et de cinquante ceux de Philoctète ; et comme dans son énumération il ne parle point de la force des autres, je crois qu’il indique les plus grands et les plus petits. Il ne nous laisse pas ignorer que tous les hommes qui montaient le vaisseau de Philoctète, étaient à la fois rameurs et guerriers ; car il fait des archers de tous ceux qui maniaient la rame. Il n’est pas vraisemblable qu’il y eût sur les bâtimens beaucoup d’hommes étrangers à la manœuvre, si l’on excepte les rois et ceux qui étaient dans les plus hautes dignités, surtout lorsqu’on devait faire la traversée avec tous les équipages de guerre ; d’ailleurs les vaisseaux n’étaient pas pontés, ils étaient conformes à l’ancienne construction et ressemblaient à ceux de nos pirates. En prenant donc un milieu entre les plus forts bâtimens et les plus faibles, on voit que le total de ceux qui les montaient ne formait pas un grand nombre de troupes, eu égard à une entreprise que la Grèce entière partageait.

XI. C’est ce qu’il faut moins attribuer à la faiblesse de la population qu’à celle des richesses. Faute de subsistances, on ne leva qu’une armée assez peu considérable, dans l’espérance que la guerre elle-même pourrait la nourrir en pays ennemi. Arrivés dans la campagne de Troie, les Grecs gagnèrent une bataille, c’est un fait certain ; car sans cela ils n’auraient pu se construire un camp fermé de murailles. On voit que même ils n’y rassemblèrent pas toutes leurs forces, et que, par disette de vivres, ils se mirent à cultiver la Chersonèse, et à faire le brigandage. C’est à quoi il faut surtout attribuer la résistance des Troyens pendant dix ans ; comme les Grecs étaient dispersés, leurs ennemis se trouvaient toujours en force égale contre ceux qui restaient. Mais s’ils étaient arrivés avec des munitions abondantes, restés ensemble, ils auraient fait continuellement la guerre sans se distraire par le brigandage et l’agriculture ; et supérieurs dans les combats, ils auraient pris aisément la place. Ils furent même en état, sans être réunis, de résister avec la portion de troupes qui était toujours prête au combat ; attachés constamment au siège, ils se seraient rendus maîtres de Troie en moins de temps et avec moins de peine. Ainsi, faute de richesses, les entreprises antérieures avaient été faibles, et celle-là même, bien plus célèbre que les précédentes, fut au-dessous en effet de la renommée et des récits accrédités aujourd’hui sur la foi des poètes.

XII. Et même encore après la guerre de Troie, la Grèce, toujours sujette aux déplacement et aux émigrations, ne put prendre d’accroissement, parce qu’elle ne connaissait pas de repos. Le retour tardif des Grecs occasiona bien des révolutions ; il y eut des soulèvemens dans la plupart des villes, et les vaincus allèrent fonder de nouveaux états. La soixantième année après la prise d’Ilion, les Bœotiens d’aujourd’hui, chassés d’Arné par les Thessaliens, s’établirent dans la contrée appelée maintenant Bœotie ; elle se nommait auparavant Cadméide. Il s’y trouvait dès long-temps une portion de ce peuple, et elle avait envoyé des troupes devant Ilion. Ce fut dans la quatre-vingtième année après la prise de cette ville, que les Doriens occupèrent le Péloponnèse avec les Héraclides.

Après une longue période de temps, la Grèce, parvenue enfin avec peine à un repos solide et n’éprouvant plus de séditions, envoya hors de son sein des colonies : les Athéniens en fondèrent dans l’Ionie et dans la plupart des îles ; les Péloponnésiens dans l’Italie, dans la plus grande partie de la Sicile et dans quelques endroits du reste de la Grèce. Tous ces établissemens sont postérieurs au siège de Troie.

XIII. Quand la Grèce fut devenue plus riche et plus puissante, des tyrannies[14] s’établirent dans la plupart des villes, à mesure que les revenus y augmentaient. Auparavant la dignité royale était héréditaire[15], et les prérogatives en étaient déterminées. Les Grecs alors construisirent des flottes et se livrèrent davantage à la navigation. On dit que les Corinthiens changèrent les premiers la forme des vaisseaux, qu’ils les construisirent sur un modèle à peu près semblable à celui d’aujourd’hui, et que ce fut à Corinthe que furent mises sur le chantier les premières trirèmes grecques. On sait que le constructeur Aminoclès, de Corinthe, fit aussi quatre vaisseaux pour les Samiens. Il s’est écoulé tout au plus trois cents ans jusqu’à la fin de la guerre dont j’écris l’histoire, depuis qu’Aminoclès vint à Samos. Le plus ancien combat naval dont nous ayons connaissance, est celui des Corinthiens contre les Corcyréens ; il ne remonte pas à plus de deux cent soixante ans au-dessus de la même époque.

Corinthe, par sa situation sur l’isthme, fut presque toujours une place de commerce, parce qu’autrefois les Grecs, tant ceux de l’intérieur du Péloponnèse que ceux du dehors, faisant bien plus le négoce par terre que par mer, traversaient pour communiquer entre eux, l’intérieur de cette ville. Les Corinthiens étaient donc puissans en richesses, comme le témoignent les anciens poètes ; car ils donnent à Corinthe le surnom de riche. Quand les Grecs eurent acquis plus de pratique de la mer, ils firent usage de leurs vaisseaux pour la purger de pirates, et les Corinthiens, leur offrant alors un marché pour le commerce de terre et le commerce maritime, eurent une ville puissante par ses revenus.

La marine des Ioniens se forma beaucoup plus tard sous le règne de Cyrus, premier roi des Perses, et sous celui de Cambyse, son fils. Ils firent la guerre à Cyrus, et furent quelque temps les maîtres de la mer qui baigne leurs côtes. Polycrate, tyran de Samos, pendant le règne de Cambyse, fut puissant sur mer et soumit à sa domination plusieurs îles, entre autres celle de Rhénie ; il consacra cette dernière à Apollon de Délos. Les Phocéens, fondateurs de Marseille, vainquirent par mer les Carthaginois[16].

XIV. Voilà quelles étaient les plus puissantes marines. On voit qu’elles ne se formèrent que plusieurs générations après le siège de Troie ; elles employaient peu de trirèmes, et comme au temps de ce siècle, elles étaient encore composées de pentécontores[17] et de vaisseaux longs.

Peu après la guerre médique et la mort de Darius, qui succéda sur le trône de Perse à Cambyse, les tyrans de la Sicile et les Corcyréens eurent un grand nombre de trirèmes. Ce furent dans la Grèce les seules flottes considérables avant la guerre de Xerxès : car les Éginètes, les Athéniens, et peut-être quelques autres, n’en avaient que de faibles, et qui n’étaient guère composées que de pentécontores ; ce fut même assez tard et seulement quand Thémistocle, qui s’attendait à l’invasion des Barbares, eut persuadé aux Athéniens, alors en guerre avec les Éginètes, de construire des vaisseaux sur lesquels ils combattirent ; tous n’étaient pas même encore pontés.

XV. Telles furent les forces maritimes que possédèrent les Grecs dans les temps anciens et même dans ceux qui sont les moins éloignés de nous. Les villes qui avaient des flottes supérieures se procurèrent une puissance respectable par leurs revenus pécuniaires et par leur domination sur les autres, car, avec leurs vaisseaux, elles se soumirent les îles. C’est ce qui arriva surtout aux peuples dont le territoire ne suffisait pas à leurs besoins.

D’ailleurs il ne se faisait par terre aucune expédition capable d’augmenter la puissance d’un état ; toutes les guerres qui s’élevaient n’étaient que contre des voisins, et les Grecs n’envoyaient pas des armées au dehors faire des conquêtes loin de leurs frontières. On ne voyait pas de villes s’associer à celles qui avaient plus de force, et se soumettre à leur commandement ; des républiques égales entre elles n’apportaient pas en commun des contributions pour lever des armées, seulement les voisins se faisaient en particulier la guerre les uns aux autres. Ce fut, surtout dans celle que se firent autrefois les peuples de Chalcis et d’Érétrie, que le reste de la Grèce se partagea pour donner des secours aux uns ou aux autres.

XVI. Il survint à certaines républiques différens obstacles qui ne leur permirent pas de s’agrandir. Ainsi les Ioniens voyaient s’élever très haut leur fortune, quand Cyrus, avec les forces du royaume de Perse, abattit Crœsus, conquit tout ce qui se trouve au-delà du fleuve Halys jusqu’à la mer, et réduisit en servitude les villes du continent. Darius vainquit ensuite les Phéniciens sur la mer, et se rendit maître des îles.

XVII. Ce qu’il y avait de tyrans dans les différens états de la Grèce, occupés seulement de pourvoir à leurs intérêts, de défendre leur personne et d’agrandir leur maison, se tenaient surtout dans l’enceinte des villes, pour y vivre autant qu’il était possible, en sûreté. Si l’on excepte ceux de Sicile, qui s’élevèrent à une grande puissance, ils ne firent rien de considérable, seulement chacun d’eux put exercer quelques hostilités contre ses voisins. Ainsi de toutes parts et pendant long-temps, la Grèce fut hors d’état de faire en commun rien d’éclatant, et chacune de ses villes était incapable de rien oser.

XVIII. Après que les derniers tyrans d’Athènes et du reste de la Grèce, car presque tout entière elle avait été soumise à la tyrannie, eurent été la plupart chassés par les Lacédémoniens, excepté ceux de Sicile, ce peuple devint puissant par cet exploit, et ce fut lui qui régla les intérêts des autres républiques. Il est bien vrai que Lacédémone, fondée par les Doriens qui l’habitent, fut plus long-temps qu’aucune autre ville dont nous ayons connaissance, agitée de séditions ; mais elle eut, dès l’antiquité la plus reculée, de bonnes lois et ne fut jamais soumise au pouvoir tyrannique. Il s’est écoulé quatre cents ans et même un peu plus, jusqu’à la fin de la guerre que nous écrivons, depuis que les Lacédémoniens vivent sous le même régime.

Peu d’années après l’extinction de la tyrannie dans la Grèce, se donna la bataille de Marathon entre les Mèdes et les Athéniens ; et dix ans après, les Barbares, avec une puissante armée, se jetèrent sur la Grèce pour l’asservir. Pendant que ce grand danger était suspendu sur les têtes, les Lacédémoniens, supérieurs en puissance, commandèrent les Grecs armés pour la défense commune. Les Athéniens, ayant pris la résolution d’abandonner leur ville, montèrent sur leurs vaisseaux et devinrent hommes de mer. Les Grecs, peu après avoir d’un commun effort repoussé les Barbares, se partagèrent entre les Athéniens et les Lacédémoniens, tant ceux qui avaient secoué le joug du roi[18] que ceux qui avaient porté les armes avec lui. C’était alors les deux républiques qui montrassent le plus de puissance, l’une par terre, l’autre par mer. Leur union fut de courte durée : elles finirent par se brouiller et se firent la guerre avec les secours des peuples qu’elles avaient dans leur alliance. C’était à elles que les autres Grecs avaient recours quand il leur survenait quelques différends. Enfin, dans tout le temps qui s’est écoulé depuis la guerre des Mèdes jusqu’à celle-ci, ces deux peuples, tantôt se jurant entre eux la paix, tantôt se faisant la guerre l’un à l’autre ou combattant ceux de leurs alliés qui les abandonnaient, eurent un appareil de guerre formidable ; et comme ils s’exerçaient avec ardeur au milieu des dangers, ils acquirent beaucoup d’expérience.

XIX. Les Lacédémoniens commandaient leurs alliés sans exiger d’eux aucun tribut : ils les ménageaient pour les tenir attachés au gouvernement d’un petit nombre, le seul qui convînt à la politique de Lacédémone. Mais les Athéniens, ayant pris avec le temps les vaisseaux des villes alliées, excepté ceux de Chio et de Lesbos, leur imposèrent à toutes des tribus pécuniaires[19], et dans la guerre que nous écrivons, leur appareil militaire fut plus grand qu’il ne l’avait jamais été, lorsqu’ils florissaient le plus par les secours complets de tous leurs alliés.

XX. Tel j’ai trouvé l’ancien état de la Grèce, et il est difficile d’en démontrer l’exactitude par une suite de preuves liées entre elles ; car les hommes reçoivent indifféremment les uns des autres, sans examen, ce qu’ils entendent dire sur les choses passées, même lorsqu’elles appartiennent à leur pays. Ainsi l’on croit généralement à Athènes qu’Hipparque était en possession de la tyrannie, lorsqu’il fut tué par Harmodius et Aristogiton. On ignore qu’Hippias était l’aîné des fils de Pisistrate, qu’il tenait les rênes du gouvernement, et qu’Hipparque et Thessalus étaient ses frères. Harmodius et Aristogiton, au jour et à l’instant même qu’ils allaient exécuter leur projet, soupçonnèrent qu’Hippias en avait reçu quelques indices de la part des conjurés : ils l’épargnèrent dans l’idée qu’il était instruit d’avance, mais ils voulurent essayer du moins de faire quelque chose avant d’être arrêtés, et ayant rencontré près du temple nommé Léocorion, Hipparque occupé à disposer la pompe des Panathénées, ils lui donnèrent la mort.

Il est bien d’autres choses qui existent encore de nos jours et qui ne sont pas du nombre de celles que le temps a effacées de la mémoire, dont on n’a cependant que de fausses idées dans le reste de la Grèce. Ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un, et que les Lacédémoniens ont un corps de troupes nommé Pitanale, qui n’a jamais existé ; tant la plupart des hommes sont indolens à rechercher la vérité et aiment à se tourner vers la première opinion qui se présente.

XXI. D’après les preuves que j’ai données, on ne se trompera pas sur les faits que j’ai parcourus, en m’accordant de la confiance, au lieu d’admettre ce que les poètes ont chanté, jaloux de tout embellir ; ou ce que racontent les historiens, qui, plus amoureux de chatouiller l’oreille que d’être vrais, rassemblent des faits qui, dénués de preuves, généralement altérés par le temps et dépourvus de vraisemblance, méritent d’être placés entre les fables[20]. On peut croire que dans mes recherches je me suis appuyé sur les témoignages les plus certains, autant du moins que des faits anciens peuvent être prouvés.

Quoique l’on regarde toujours comme la plus importante de toutes les guerres, celle dans laquelle on porte les armes, et que rendu au repos, on admire davantage les exploits des temps passés, on n’a qu’à considérer par les faits celle que je vais écrire, et l’on ne doutera pas qu’elle ne l’ait emporté sur les anciennes guerres.

XXII. Rendre de mémoire, dans des termes précis, les discours qui furent tenus lorsqu’on se préparait à la guerre ou pendant sa durée, c’est ce qui était difficile pour moi-même quand je les avais entendus, et pour ceux qui m’en rendaient compte, de quelque part qu’ils les eussent appris. Je les ai rapportés comme il m’a semblé que les orateurs devaient surtout avoir parlé dans les circonstances où ils se trouvaient, me tenant toujours, pour le fond des pensées, le plus près qu’il était possible de ce qui avait été dit en effet.

Quant aux événemens, je ne me suis pas contenté de les écrire sur la foi du premier qui m’en faisait le récit, ni comme il me semblait qu’ils s’étaient passés ; mais j’ai pris des informations aussi exactes qu’il m’a été possible, même sur ceux auxquels j’avais été présent. Ces recherches étaient pénibles, car les témoins d’un événement ne disent pas tous les mêmes choses sur les mêmes faits ; ils les rapportent au gré de leur mémoire ou de leur partialité. Comme j’ai rejeté ce qu’ils disaient de fabuleux, je serai peut-être écouté avec moins de plaisir, mais il me suffira que mon travail soit regardé comme utile par ceux qui voudront connaître la vérité de ce qui s’est passé, et en tirer des conséquences pour les événemens semblables ou peu différens qui, par la nature des choses humaines, se renouvelleront un jour. C’est une propriété que je laisse pour toujours aux siècles à venir, et non un jeu d’esprit fait pour flatter un instant l’oreille[21].

XXIII. La plus considérable des guerres précédentes fut celle contre les Perses ; et cependant cette querelle fut bientôt jugée par deux actions navales et deux combats de terre. Mais la guerre que j’écris a été de bien plus longue durée, et a produit des maux tels que jamais la Grèce n’en avait éprouvés dans un même espace de temps. Jamais tant de villes n’avaient été dévastées soit par les Barbares, soit par leurs hostilités réciproques ; quelques-unes même perdirent leurs habitans pour en recevoir de nouveaux ; jamais tant d’hommes n’avaient éprouvé les rigueurs de l’exil ; jamais tant n’avaient perdu la vie dans les combats ou par les séditions. Des événemens autrefois connus par tradition, et rarement confirmés par les effets, ont cessé d’être incroyables : tremblemens de terre ébranlant à la fois une grande partie du globe, et les plus violens dont on eût encore entendu parler ; éclipses de soleil plus fréquentes que dans aucun temps dont on ait conservé le souvenir ; en certains pays, de grandes sécheresses, et par elles, la famine ; un fléau plus cruel encore, et qui a détruit une partie des Grecs, la peste ; maux affreux, et tous réunis à ceux de cette guerre.

Les Athéniens et les Péloponnésiens la commencèrent en rompant la trêve de trente ans qu’ils avaient conclue après la soumission de l’Eubée[22]. J’ai commencé par écrire les causes de cette rupture et les différends des deux peuples, pour qu’on n’ait pas la peine de chercher un jour d’où s’éleva, parmi les Grecs, une si terrible querelle. La cause la plus vraie, celle sur laquelle on gardait le plus profond silence, et qui la rendit cependant inévitable, fut, je crois, la grandeur à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la terreur qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens. Mais voici les raisons qu’on mettait en avant de part et d’autre, et qui firent rompre la trêve et commencer les hostilités.

XXIV. Épidamne est une ville qu’on trouve à droite en entrant dans le golfe d’Ionie : elle est voisine des Talautiens, Barbares de nation illyrique. C’est une colonie des Corcyréens ; Phalius, fils d’Ératoclide, Corinthien de race, et descendant d’Hercule, en fut le fondateur ; il fut mandé de la métropole, suivant l’antique usage, pour exercer cette fonction[23]. Des Corinthiens et d’autres gens d’origine dorique se joignirent à ceux qui allaient établir la colonie : ce fut, avec le temps, une cité considérable, et elle parvint à une grande population ; mais, comme on le raconte, les habitans, après s’être livrés pendant plusieurs années à des dissensions intestines, périrent en grand nombre dans une guerre qu’ils eurent avec les Barbares leurs voisins, et perdirent une grande partie de leur puissance. Enfin, avant la guerre que nous écrivons, le peuple chassa les riches ; ceux-ci se retirèrent chez les Barbares, et avec eux, ils exercèrent par terre et par mer le brigandage contre leur patrie. Les citoyens qui étaient restés dans la ville, ainsi tourmentés, envoyèrent une députation à Corcyre comme à leur métropole. Ils demandaient qu’on daignât ne les pas abandonner dans leur ruine, qu’on voulût bien les réconcilier avec les exilés et mettre fin à la guerre des Barbares. Ils firent cette demande assis, en qualité de supplians, dans le temple de Junon[24] : mais les Corcyréens ne reçurent pas leurs prières, et les renvoyèrent sans leur rien accorder.

XXV. Les Épidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucun secours à espérer de Corcyre, ne surent quel parti prendre dans leur malheur. Ils envoyèrent à Delphes consulter le dieu, pour savoir s’ils remettraient leur ville aux Corinthiens, comme à leurs fondateurs, et s’ils essaieraient d’en obtenir quelque assistance. Le dieu leur répondit de donner leur ville aux Corinthiens, et de se mettre sous leur commandement. Les Épidamniens allèrent à Corinthe, et conformément à l’oracle, ils remirent aux Corinthiens la colonie. Ils leur firent connaître qu’elle avait eu pour fondateur un citoyen de Corinthe ; et leur communiquant la réponse du dieu, ils les prièrent de ne pas les abandonner dans leur désastre, et de leur accorder des secours. Les Corinthiens étaient persuadés que cette colonie ne leur appartenait pas moins qu’aux Corcyréens ; ils prirent ces infortunés sous leur protection, touchés de la justice de leur cause, et en même temps par haine pour les citoyens de Corcyre, qui les négligeaient, quoiqu’ils fussent une colonie sortie de leur sein. Ils ne leur rendaient pas les honneurs accoutumés dans les solennités publiques, et ne choisissaient pas, comme les autres colonies, un pontife de Corinthe, pour présider à leurs sacrifices[25]. Égaux par leurs richesses aux états les plus opulens de la Grèce, et plus puissans encore par leur appareil militaire, ils dédaignaient leur métropole. Ils ne manquaient pas aussi, dans l’occasion, de vanter avec orgueil leur grande supériorité dans la marine, parce qu’autrefois les Phéaciens avaient habité Corcyre, et avaient dû leur gloire à la puissance de leurs flottes : aussi les voyait-on s’appliquer surtout à la navigation, et leur marine était formidable ; ils avaient cent vingt trirèmes quand ils commencèrent la guerre.

XXVI. Les Corinthiens, qui avaient contre cette république tant de sujets de plainte, envoyèrent avec joie des secours à Épidamne. Ils engagèrent ceux qui le voudraient à y aller former des établissemens, et y firent passer une garnison composée de Corinthiens, d’Ampraciotes et de Leucadiens : elle prit sa route par terre du côté d’Apollonie, colonie de Corinthe, dans la crainte que les Corcyréens ne leur fermassent le passage de la mer. Ceux-ci, informés qu’il allait à Épidamne une garnison et de nouveaux habitans, et que la colonie s’était donnée aux Corinthiens, éprouvèrent un vif ressentiment. Ils mirent aussitôt en mer vingt-cinq vaisseaux qui furent bientôt suivis d’une autre flotte, et ordonnèrent, avec une hauteur insultante, aux Épidamniens de recevoir les exilés, et de chasser la garnison et les habitans qui leur étaient envoyés de Corinthe : c’est que les exilés d’Épidamne étaient venus à Corcyre ; ils montraient les tombeaux de leurs ancêtres, faisaient valoir l’origine commune qui les unissait aux Corcyréens, et demandaient à être rétablis dans leur patrie. Les Épidamniens refusèrent de rien entendre, et ceux de Corcyre les allèrent attaquer avec quarante vaisseaux ; ils menaient avec eux les exilés, dans le dessein de les rétablir, et ils avaient pris un renfort d’Illyriens. Prêts à former le siège, ils déclarèrent qu’il ne serait fait aucun mal ni aux étrangers, ni même à ceux des Épidamniens qui voudraient se retirer ; mais que ceux qui s’obstineraient à faire résistance seraient traités en ennemis. Personne n’eut égard à cette proclamation, et les Corcyréens assiégèrent la place qui est située sur un isthme.

XXVII. Dès qu’on reçut à Corinthe la nouvelle du siège, on fit des dispositions de guerre. Il fut en même temps publié que ceux qui voudraient aller s’établir à Épidamne y jouiraient de tous les droits de citoyens ; et que ceux qui, sans partir sur-le-champ, voudraient participer aux avantages de la colonie, auraient la permission de rester, en déposant cinquante drachmes, monnaie de Corinthe. Bien du monde partit, beaucoup d’autres apportèrent de l’argent ; on engagea les Mégariens à fournir des vaisseaux d’escorte, dans la crainte d’être inquiété dans la navigation par les Corcyréens. Les Mégariens se disposèrent à les accompagner avec huit vaisseaux, et les Paliens, qui logent dans l’île de Céphalénie, avec quatre. On demanda aussi des secours aux Épidauriens, qui fournirent cinq vaisseaux ; les Hermioniens en donnèrent un, les Trézéniens deux, les Leucadiens dix, les Ampraciotes huit. On demanda aux Thébains de l’argent, de même qu’aux Phliasiens. On n’exigea des Éléens que des vaisseaux vides et de l’argent. Les Corinthiens eux-mêmes équipèrent trente vaisseaux et mirent sur pied trois mille hoplites[26].

XXVIII. Les Corcyréens, sur l’avis de ces préparatifs, vinrent à Corinthe, accompagnés de députés de Lacédémone et de Sicyone qu’ils avaient pris avec eux. Ils demandèrent que les Corinthiens, comme n’ayant rien à prétendre sur Épidamne, en retirassent la garnison et les hommes qu’ils y avaient envoyés ; que s’ils avaient à faire quelque réclamation, on s’en remettrait à l’arbitrage des villes du Péloponnèse dont les deux partis conviendraient, et que celui des deux peuples dont elles reconnaîtraient les droits sur la colonie, en resterait le maître. Ils offraient aussi de s’en rapporter à l’oracle de Delphes ; enfin ils ne voulaient pas la guerre ; mais si leurs demandes étaient rejetées, ils se verraient forcés de se procurer des secours et de se faire, chez quelques-unes des principales puissances de la Grèce, des amis, que d’ailleurs ils répugneraient à choisir. Les Corinthiens répondirent qu’ils n’avaient qu’à retirer de devant Épidamne leurs vaisseaux et les troupes de Barbares, et qu’alors on mettrait leurs demandes en délibération ; mais qu’en attendant il ne serait pas juste que les Corcyréens fussent assiégés, et eux-mêmes mis en jugement. Ceux de Corcyre répliquèrent qu’ils consentaient à cette proposition, si les Corinthiens rappelaient les gens qu’ils avaient dans Épidamne, ou que même, si les deux partis convenaient de rester tranquilles où ils se trouvaient, ils étaient prêts à faire une trêve jusqu’au jugement des arbitres.

XXIX. Les Corinthiens n’écoutèrent aucune de ces propositions. Dès que leur flotte fut appareillée, et qu’ils eurent reçu les troupes auxiliaires, ils envoyèrent un héraut déclarer la guerre à Corcyre, sortirent du port avec soixante-quinze vaisseaux et deux mille hoplites, et cinglèrent vers Épidamne. Les commandans de la flotte étaient Aristée, fils de Pellicus ; Callicrate, fils de Callias, et Timanor, fils de Timanthe : les généraux de terre, Archétime, fils d’Eurytime, et Isarchidas, fils d’Isarchus. Ils étaient devant Actium, dans les campagnes d’Anactorium, où est le temple d’Apollon, quand ils virent arriver sur un vaisseau de transport un héraut qui venait de la part des Corcyréens leur défendre de s’avancer contre eux. Ceux qui l’envoyaient appareillaient en même temps leur flotte, garnissaient de leurs agrès le plus grand nombre des vaisseaux pour les mettre en mer et radoubaient les autres. Comme le héraut ne leur rapporta, de la part des Corinthiens, aucune parole de paix, et que les navires, au nombre de quatre-vingts, étaient équipés (ils en avaient quarante au siège d’Épidamne), ils partirent à la rencontre des ennemis, mirent la flotte en bataille et engagèrent le combat. Leur victoire fut complète ; ils détruisirent quinze vaisseaux de Corinthe, et le même jour, ceux qui faisaient le siège d’Épidamne forcèrent la place à capituler. La capitulation portait que les étrangers seraient mis en vente, et les Corinthiens dans les fers, jusqu’à ce qu’on eût décidé de leur sort.

XXX. Après le combat naval, les Corcyréens dressèrent un trophée à Leucymne, promontoire de Corcyre, et firent mourir tous leurs prisonniers, excepté les Corinthiens qu’ils tinrent en captivité. Quand les Corinthiens et leurs alliés se furent retirés après leur défaite, les Corcyréens, maîtres de toute cette partie de la mer, se portèrent à Leucade, colonie de Corinthe, et la ravagèrent. Ils brûlèrent Cyllène, où était le chantier des Éléens, pour les punir d’avoir fourni aux Corinthiens des vaisseaux et de l’argent. Enfin, pendant la plus grande partie de l’année après le combat naval, ils eurent l’empire de la mer, et leurs vaisseaux désolaient ceux des alliés de Corinthe.

Mais enfin les Corinthiens, à l’approche de l’été, voyant ce que leurs alliés avaient à souffrir, firent partir une flotte et une armée ; ils campèrent à Actium et vers Chimérium dans la Thesprotide, pour garder Leucade et les autres villes amies. Les Corcyréens, avec une flotte et des troupes de terre, vinrent camper à Leucymne, en face de leurs ennemis ; mais ni les uns ni les autres ne s’avancèrent en mer pour se combattre ; ils se contentèrent de s’observer pendant tout l’été, et l’hiver venu, ils se retirèrent.

XXXI. Depuis le combat naval, pendant tout le reste de l’année où il fut livré, et dans l’année suivante, les Corinthiens, indignés de la guerre qu’ils avaient à soutenir contre les Corcyréens, construisirent des vaisseaux, se formèrent une excellente flotte et rassemblèrent du Péloponnèse et de tout le reste de la Grèce, des rameurs attirés par l’appât d’une bonne solde. À la nouvelle de ces préparatifs, les Corcyréens furent effrayés. Ils n’avaient d’alliance avec aucun état de la Grèce, et ne s’étaient fait comprendre ni dans les traités des Athéniens, ni dans ceux des Lacédémoniens. Ils crurent devoir se rendre à Athènes et essayer d’être admis dans l’alliance de cette république, et d’en obtenir quelques secours. Les Corinthiens furent instruits de cette résolution ; ils envoyèrent aussi à Athènes une députation, dans la crainte que les forces maritimes de cette république, jointes à celles de Corcyre, ne les empêchassent de faire la guerre comme ils le désiraient. L’assemblée formée, les députés de part et d’autre parlèrent contradictoirement. Voici comment s’exprimèrent à peu près les Corcyréens :

XXXII. « Il est juste, ô Athéniens, que des peuples qui ne se sont encore montrés aux autres d’aucune utilité, ni par des services signalés, ni par leur alliance, s’ils viennent, comme nous aujourd’hui, réclamer des secours, fassent d’abord connaître surtout que ce qu’ils demandent aura des avantages pour ceux qu’ils implorent, que du moins il ne leur sera pas nuisible, et qu’enfin on peut compter sur leur reconnaissance. S’ils n’établissent rien de tout cela, qu’ils ne s’offensent pas d’un refus. Les Corcyréens nous envoient demander votre alliance, persuadés que nous pourrons vous satisfaire sur tous ces points.

« Nous sentons que notre conduite passée doit sembler absurde à vos yeux dans le besoin que nous éprouvons, et les circonstances présentes la rendent funeste à nos propres intérêts. Nous qui jusqu’ici, de notre propre volonté, n’avons jamais été les alliés de personne, nous venons maintenant implorer l’alliance des autres ; et cela, quand, engagés dans une guerre avec les Corinthiens, nous nous trouvons, par cette conduite, dans un entier délaissement. Notre sagesse apparente d’autrefois, qui nous détournait de partager au gré d’autrui les hasards des guerres qui ne nous regardaient pas, ne se montre plus aujourd’hui que comme imprudence et faiblesse. C’est avec nos seules ressources que dans un combat naval nous avons repoussé les Corinthiens ; mais à présent qu’ils se disposent vivement à nous attaquer avec un appareil plus formidable, rassemblé du Péloponnèse et du reste de la Grèce, que nous nous voyons dans l’impuissance d’exister réduits à nos propres forces, et que ce serait un grand danger pour toute la Grèce s’ils parvenaient à nous asservir ; nous sommes obligés de demander du secours et à vous-mêmes et à tous ceux dont nous pouvons en attendre. On doit nous pardonner si nous osons tenir une conduite opposée à notre première insouciance, qui n’avait d’autre cause que l’erreur et non pas une mauvaise intention.

XXXIII. « Si vous vous rendez à notre prière, ce sera pour vous, à bien des égards, un heureux événement que le besoin où nous sommes réduits. D’abord vous viendrez au secours d’un peuple qui souffre une injustice et qui n’en a pas commis ; ensuite, en nous accueillant quand nous courons le danger de perdre ce que les hommes ont de plus cher, vous nous accorderez un bienfait dont le témoignage ne pourra jamais s’effacer ; enfin après votre marine, la nôtre est la plus puissante ; et considérez quelle plus rare faveur de la fortune et plus affligeante pour vos ennemis, que de voir une puissance, dont vous n’auriez pas cru acheter la jonction trop cher par de riches trésors et une vive reconnaissance, s’offrir à vous d’elle-même et se remettre dans vos mains, sans vous causer ni dangers ni dépense. C’est d’ailleurs vous assurer près du grand nombre une haute réputation de vertu, la gratitude de ceux que vous défendrez, et un accroissement de puissance ; avantages qui, dans tous les temps, ne se sont offerts réunis qu’à bien peu de nations. Il est rare qu’en sollicitant une alliance, on ne procure pas moins d’éclat et de sûreté à ceux qu’on implore, que l’on ne doit soi-même en recevoir.

« Il se trompe, celui qui se persuade qu’on ne verra pas s’élever une guerre où nous pourrons vous être utiles. Il ne sent pas que les Lacédémoniens brûlent de vous combattre, parce qu’ils vous craignent, et que les Corinthiens, puissans par eux-mêmes et qui vous haïssent, commencent par nous attaquer, pour se porter ensuite contre vous. Ils craignent que, dans notre haine commune, nous ne nous unissions contre eux, ce qui leur ferait manquer deux objets bien chers : de nous nuire et d’affermir leur puissance.

XXXIV. « Notre intérêt est de les prévenir, nous en vous offrant, vous en acceptant notre alliance, et de nous concerter d’avance contre eux, plutôt que d’avoir à nous défendre de leurs complots. Si l’on vous objecte l’injustice de soutenir dans sa rébellion une de leurs colonies, qu’on apprenne que toute colonie bien traitée révère sa métropole, et maltraitée s’en détache ; car elle a été envoyée pour être non l’esclave, mais l’égale de ceux qui sont restés. On ne peut révoquer en doute l’injustice des Corinthiens : invités à mettre en arbitrage nos différends au sujet d Épidamne, ils ont mieux aimé répondre à nos réclamations par la guerre que par les voies de la justice. Apprenez de leur conduite envers nous, qui leur appartenons par notre origine, à ne pas leur permettre de vous tromper, et trop faciles à leurs prières, à ne pas vous presser de servir leur cause. Le plus sûr moyen d’exister sans crainte, c’est de ne pas se préparer le repentir d’avoir servi ses ennemis.

XXXV. « Et ce n’est pas même rompre votre traité avec les Lacédémoniens que de nous recevoir dans votre alliance, nous qui ne sommes alliés ni de Corinthe ni de Lacédémone. Il est dit dans ce traité que toute ville grecque qui n’est l’alliée de personne est libre de s’unir à celle qui lui plaira ; et il serait étrange qu’il leur fût permis de remplir leurs vaisseaux d’hommes compris dans le traité, et même du reste de la Grèce, et même encore de vos propres sujets, et qu’ils prétendissent nous interdire votre alliance offerte à tous les opprimés, et tous les secours que nous pourrions obtenir de quelque endroit que ce fût. Peut-être vous feront-ils un crime de nous accorder notre demande ; mais nous aurons bien plus justement à nous plaindre si vous la rejetez. Quoi ! vous nous repousseriez, nous qui sommes en danger, et qui ne sommes point vos ennemis ; et non-seulement vous n’opposeriez aucun obstacle à ceux qui sont vos ennemis, qui déjà s’avancent contre vous, mais vous souffririez qu’ils tirassent des forces même de votre domination ! Quelle injustice ! Arrêtez les levées de mercenaires qu’ils font sur votre territoire, ou envoyez-nous aussi du secours : choisissez la manière que vous trouverez la plus convenable ; mais le mieux est de nous admettre à votre alliance, et de nous aider ouvertement.

« Nous vous avons annoncé d’abord, et nous devons faire voir que vous retirerez de cette conduite de grands avantages : le plus important, celui qui doit surtout vous déterminer, c’est que nos ennemis sont les mêmes ; et que loin d’être à mépriser, ils sont capables de faire beaucoup de mal à ceux qui osent se soustraire à leur empire. D’ailleurs, ce n’est pas une puissance de terre qui vient s’offrir à vous, c’est une puissance maritime ; et il vous est plus important de ne pas vous en priver. Il serait de votre intérêt de ne pas souffrir qu’il existât d’autre marine que la vôtre ; cela est impossible : soyez donc les amis de ceux qui ont la meilleure flotte.

XXXVI. « Il se trouvera peut-être quelqu’un qui sentira l’utilité de nos offres ; mais, en les acceptant, il craindrait de rompre le traité. Qu’il sache que c’est précisément ce qu’il craint qui vous procurera de la force et inspirera le plus de terreur à vos ennemis ; tandis que ce qui le rassurerait, le refus de cette force, vous rendant plus faibles contre des ennemis vigoureux, leur inspirerait plus de confiance ; qu’enfin ce n’est pas, en ce moment, sur le sort de Corcyre plutôt que sur celui d’Athènes qu’il délibère. Il pourvoit bien mal aux intérêts de cette république, celui qui ne considère que l’instant présent, et qui, pour une guerre qui se fera, qui déjà commence en quelque sorte, hésite à se fortifier de la jonction d’une ville qu’il n’est pas indifférent d’avoir pour amie ou pour ennemie. Sans parler de ses autres avantages, elle domine sur le passage de l’Italie et de la Sicile ; elle peut empêcher qu’une flotte ne passe de là dans le Péloponnèse, ni du Péloponnèse dans ces contrées. Apprenez en peu de mots, qui renferment tout, à ne pas nous refuser. Il est dans la Grèce trois puissances maritimes, dignes de considération ; la vôtre, la nôtre, celle des Corinthiens : si vous souffrez que deux de ces puissances n’en fassent qu’une, si les Corinthiens se rendent maîtres de notre île, vous aurez à combattre à la fois sur mer les Corcyréens et les Péloponnésiens ; mais, en acceptant notre alliance, vous aurez nos flottes de plus pour lutter contre le Péloponnèse. »

Ce fut dans des termes semblables que s’exprimèrent les Corcyréens. Les Corinthiens, après eux, parlèrent à peu près ainsi :

XXXVII. « Puisque les députés de Corcyre ne se sont pas bornés, dans leur discours, à solliciter votre alliance, mais qu’ils ont parlé de nos injustices, et du tort que nous avons de leur faire la guerre, nous sommes obligés, avant de traiter le sujet qui nous amène, de répondre à ces deux reproches : ainsi vous serez plus en état d’apprécier notre demande, et vous ne rejetterez pas sans motif ces grands avantages qu’ils vous présentent.

« C’est par sagesse, disent-ils, qu’ils n’ont accepté l’alliance de personne. Non ; c’est un parti qu’ils ont pris par scélératesse et non par vertu ; ils ne voulaient avoir aucun allié pour témoin de leurs injustices, ni appeler des amis pour rougir devant eux. D’ailleurs leur ville est très avantageusement située pour les rendre juges de ceux qu’ils maltraitent, et indépendans de toute convention. Il est fort rare qu’ils naviguent chez les autres ; et souvent la nécessité pousse les autres dans leur repaire. Aussi n’est-ce pas dans la crainte de partager l’injustice des autres qu’ils ont pris le parti généreux de rester isolés ; mais pour être seuls quand ils se livrent à l’injustice ; pour s’abandonner à la violence quand ils se trouvent les plus forts, gagner davantage dans le secret, et nier sans honte leurs larcins. Sans doute s’ils avaient cette intégrité dont ils se parent, plus ils sont indépendans de leurs voisins, plus ils devraient mettre en évidence leur vertu, en se soumettant aux voies de droit dans leurs contestations.

XXXVIII. « C’est ce qu’ils ne pratiquent ni avec les autres ni avec nous. Sortis de notre sein, ils se sont toujours montrés rebelles, et maintenant ils nous font la guerre. Leur excuse est qu’ils n’ont pas été envoyés en colonie pour être maltraités : notre réponse est que nous ne les avons pas envoyés en colonie pour en recevoir des offenses, mais pour les commander et pour en recevoir les respects qu’ils nous doivent. Nos autres colonies nous révèrent ; je dirai plus, elles nous aiment : et si nous plaisons aux autres, qui sont en plus grand nombre, et que nous leur déplaisions à eux seuls, c’est à eux sans doute que le tort doit être imputé. J’avoue que nous serions condamnables de leur faire la guerre, si nous n’avions pas été grièvement offensés ; mais quand nous aurions même ce tort, ce serait un honneur pour eux de céder à notre colère, et la honte serait pour nous, de nous permettre la violence contre leur modération. Mais devenus insolens et gonflés de leurs richesses, après bien d’autres injures, sans avoir réclamé la ville d’Épidamne, qui nous appartient, lorsqu’elle souffrait les horreurs de la guerre, ils l’ont prise de vive force, quand nous venions la secourir.

XXXIX. « Ils disent qu’ils ont offert d’abord de se soumettre à des arbitres : mais ce n’est pas respecter la justice, que de mettre la force de son côté, et d’attendre qu’on n’ait plus rien à craindre pour établir ses raisons et appeler en jugement son adverse partie. Il faut, avant d’entrer en procès, se montrer juste en procédés aussi bien qu’en paroles. Ce n’est pas avant de commencer le siège d’Épidamne, mais lorsqu’ils ont cru que nous ne mépriserions pas cet outrage, qu’ils ont affecté de réclamer la justice. Et non contens de s’être rendus coupables par cette entreprise, ils viennent à présent vous inviter, non pas à leur alliance, mais à partager leur crime. Ils ont commencé par provoquer notre haine, et ils vous prient de les reconnaître pour vos alliés. C’était quand ils n’avaient rien à craindre qu’ils auraient dû faire cette démarche, et non quand nous sommes offensés, quand ils sont en danger, quand, sans avoir eu part à leur puissance, vous leur ferez part de vos avantages, et qu’étrangers à leurs fautes, vous en deviendrez complices à nos yeux. Que ne venaient-ils autrefois partager avec vous leur puissance, et vous auriez couru en commun les hasards des événemens. Mais non ; c’est après leur faute, dont vous ne pouvez être accusés, qu’ils veulent vous en faire partager la punition.

XL. « Que nous ne paraissions devant vous qu’avec la justice en notre faveur, que ces gens-là soient coupables de violence et de brigandage, c’est ce qui est assez prouvé. Apprenez que vous ne pourriez les recevoir sans vous rendre injustes. Si le traité porte qu’il est permis aux villes qui n’ont pas d’alliés d’en choisir à leur volonté, cette clause ne regarde pas celles qui n’entreraient dans une alliance que pour nuire à leurs voisins ; elle concerne la république qui, sans en priver une autre de son alliance, aurait besoin de pourvoir à sa sûreté, et qui n’apportera point à ceux qui ne la recevront pas, s’ils ont de la prudence, la guerre au lieu de la paix. C’est ce que vous éprouverez si vous ne nous croyez pas ; car vous ne deviendrez pas seulement leurs alliés, mais au lieu d’être les nôtres, vous deviendrez nos ennemis. Dès que vous marcherez avec eux, il faudra bien que, pour nous défendre contre eux, nous vous combattions vous-mêmes.

« Mais la justice veut que vous restiez neutres, ou plutôt que vous marchiez contre eux avec nous ; car un traité vous lie avec les Corinthiens, et vous n’en avez eu jamais avec les Corcyréens, pas même un traité de trêve. Ne faites donc pas une loi pour recevoir sous votre protection des rebelles. Quand les Samiens se soulevèrent contre vous, quand le Péloponnèse était partagé sur la question de savoir s’il fallait les secourir. nous n’avons pas voté contre vous : nous avons hautement soutenu qu’il est permis à chacun de punir ses alliés. Si vous recevez, si vous vengez des villes coupables, on verra vos sujets en aussi grand nombre recourir à notre protection, et la loi que vous aurez portée se tournera moins contre nous que contre vous-mêmes.

XLI. « Voilà quels sont nos droits auprès de vous ; ils sont fondés sur les lois de la Grèce. Nous osons dire que, dans la circonstance actuelle, vous nous devez de la reconnaissance ; nous vous exhortons à la montrer : nous vous prions de nous accorder un juste retour, et nous ne sommes pas assez vos ennemis pour en tourner contre vous les effets, ni assez de vos amis pour le réclamer trop souvent. Lorsque autrefois, avant la guerre des Mèdes, vous manquiez de vaisseaux longs contre les Éginètes, les Corinthiens vous en prêtèrent vingt[27]. Ce bon office de notre part, celui que nous vous avons rendu contre les Samiens, en empêchant le Péloponnèse de les secourir, voilà ce qui vous a procuré la supériorité sur Égine et la punition de Samos, Nous vous avons rendu ces services quand vous marchiez contre vos ennemis ; circonstance où les hommes, tout occupés du désir de vaincre, sont incapables de toute autre considération, regardent comme ami celui qui les sert, fût-il auparavant leur ennemi, et comme ennemi celui qui s’oppose à leurs desseins, quand il serait leur ami, sacrifiant tous les égards particuliers à l’objet actuel de leur ambition.

XLII. « Voilà ce dont il faut vous pénétrer, et ce que ceux qui sont trop jeunes pour le savoir par eux-mêmes doivent apprendre des vieillards. Combattez avec nous en générosité. Et qu’on ne s’imagine pas que notre discours s’accorde avec la justice ; mais que si la guerre survenait, il serait contraire à vos intérêts de vous y conformer ; le véritable intérêt est en faveur de celui qui fait le moins de fautes. Elle est encore incertaine cette guerre à venir, dont les Corcyréens vous font peur, et pour laquelle ils vous pressent d’être injustes ; et il serait indigne de vous, dans la crainte qu’ils vous inspirent, de vous attirer, non la haine supposée prochaine, mais la haine déclarée des Corinthiens. Il sera plus sage de dissiper les mécontentemens que nous a causés l’affaire de Mégare. Un dernier service, rendu à propos, fût-il même léger, est capable d’effacer une grande offense. Ne vous laissez pas entraîner par la jonction qui vous est offerte d’une marine respectable. Ne pas être injuste envers ses égaux, c’est bien mieux assurer sa puissance, qu’épris d’avantages manifestes pour le moment, ne satisfaire son ambition qu’au milieu des dangers.

XLIII. « Puisque nous sommes tombés sur ce que nous avons dit nous-même autrefois à Lacédémone, qu’il est permis à chacun de punir ses alliés, nous attendons de vous une réponse semblable. Favorisés par nos suffrages, ne nous lésez point par les vôtres. Rendez-nous la pareille, et songez que nous sommes à présent dans une circonstance où l’on n’a pas de plus grand ami que celui qui nous sert, où celui qui s’oppose à nos desseins est notre ennemi. Ne recevez pas malgré nous dans votre alliance ces brigands de Corcyre, et ne les protégez pas dans leurs injustices. Vous comporter ainsi, c’est vous acquitter d’un devoir, et consulter vos plus grands intérêts. »

Ce fut de cette manière que parlaient les Corinthiens.

XLIV. Les Athéniens ayant entendu les deux partis, se formèrent deux fois en assemblée. Ils penchèrent la première fois en faveur des Corinthiens ; mais ils changèrent d’avis la seconde. Il est vrai qu’ils ne jugèrent pas à propos de faire avec Corcyre un traité d’alliance offensive et défensive, par lequel ils auraient eu les mêmes amis et les mêmes ennemis : car les Corcyréens auraient pu les engager à faire partir de concert leur flotte contre Corinthe ; et c’eût été rompre le traité qu’ils avaient avec le Péloponnèse ; mais ils contractèrent réciproquement une alliance défensive contre ceux qui attaqueraient Corcyre, Athènes, ou quelqu’un de leurs alliés. Ils sentaient bien que, malgré ce ménagement, ils auraient la guerre avec le Péloponnèse ; mais ils ne voulaient pas abandonner aux Corinthiens Corcyre qui avait une marine si florissante ; et leur intention était d’engager de plus en plus ces peuples les uns contre les autres, pour trouver plus faibles les Corinthiens et les autres puissances maritimes du Péloponnèse, quand eux-mêmes auraient à les combattre. D’ailleurs, l'île de Corcyre leur paraissait commodément située sur la route de l’Italie et de la Sicile.

XLV. Tels furent les motifs qui engagèrent les Athéniens à recevoir les Corcyréens dans leur alliance, et quand la députation de Corinthe se fut retirée, ils ne tardèrent pas à leur faire passer un secours de dix vaisseaux. Ce fut Lacédémonius, fils de Cimon, Diotime, fils de Strombichus, et Protéas, fils d’Épiclès, qui en eurent le commandement. Ils eurent ordre de ne pas combattre les Corinthiens, à moins que ceux-ci ne se portassent contre Corcyre et ne fussent prêts à descendre dans cette île, ou dans quelque endroit qui en dépendît ; car ils devaient s’opposer de toutes leurs forces à de telles entreprises. L’objet de cet ordre était de ne pas rompre le traité. Les vaisseaux abordèrent à Corcyre.

XLVL Dès que les Corinthiens eurent terminé leurs préparatifs, ils s’y portèrent de leur côté avec cent cinquante vaisseaux. Il y en avait dix d’Élée, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ampracie, un d’Anactorium, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Chaque ville avait nommé ses généraux : les Corinthiens en avaient cinq, dont le premier était Xénoclès, fils d’Euthyclés. Leur rendez-vous fut la côte qui regarde Corcyre : ils partirent de Leucade, et abordèrent à Chimérium dans Thesprotide. Il se trouve, dans la partie de la Thesprotide qu’on nomme Éléatis, un port, et au-dessus, à quelque distance de la mer, une ville qu’on appelle Éphyre. C’est près de là que se décharge dans la mer le lac Achérosien : le fleuve Achéron perd ses eaux dans ce lac, et lui donne son nom. Là coule aussi le fleuve Thyamis, qui sépare la Thesprotide de Cestrine, et c’est entre ces deux fleuves que s’élève le promontoire Chimérium : ce fut à cette partie du continent que les Corinthiens prirent terre, et qu’ils établirent leur camp.

XLVII. À la nouvelle de leur arrivée, les Corcyréens montèrent cent dix vaisseaux que commandaient Alidade, Æsiméde et Eurybate ; ils allèrent camper dans une des îles qui se nomment Sybota. Là vinrent aussi les dix vaisseaux d’Athènes. L’infanterie et mille auxiliaires de Zacynthe, pesamment armés, étaient sur le promontoire de Leucymne. Les Corinthiens avaient aussi de leur côté, sur le continent, un grand nombre de Barbares auxiliaires ; car ceux qui occupent cette partie de la terre ferme avaient été de tous temps amis de Corinthe.

XLVIII. Les Corinthiens, ayant fait toutes leurs dispositions, prirent des provisions pour trois jours, et quittèrent Chimérium pendant la nuit pour aller offrir aux ennemis le combat. Ils voguaient au lever de l’aurore, quand ils virent en haute mer s’avancer contre eux la flotte des Corcyréens. On ne se fut pas plus tôt aperçu des deux côtés, qu’on se mit en ordre de bataille. À l’aile droite des Corcyréens étaient les vaisseaux d’Athènes : les Corcyréens eux-mêmes composaient le reste de l’armée navale, partagée en trois corps, dont chacun était commandé par l’un des trois généraux. Telles étaient les dispositions des Corcyréens. L’aile droite des Corinthiens était formée des vaisseaux de Mégare et d’Ampracie ; au centre, étaient les alliés, chacun à leur rang ; les Corinthiens formaient l’aile gauche avec les vaisseaux qui voguaient le mieux. Ils étaient opposés aux Athéniens et à l’aile droite des Corcyréens.

XLIX. Les signaux furent levés de part et d’autre, et l’action commença. Les ponts des deux flottes étaient couverts d’hoplites, d’archers, de gens de trait. La tactique était conforme à l’ancien usage, et peu savante. Les combats de mer étaient violens, mais l’art y brillait moins que le courage : ils ressemblaient beaucoup aux combats de terre. L’affaire une fois engagée, le nombre et le désordre des vaisseaux ne permettaient pas de se détacher aisément : c’était dans les hoplites qui couvraient les ponts, que résidait surtout l’espérance de la victoire. On s’acharnait au combat, et les bâtimens ne manœuvraient plus. On ne reculait pas pour recommencer une nouvelle attaque ; mais on se chargeait avec plus de valeur et de force que de science. C’était un horrible tumulte, un trouble affreux.

Les vaisseaux d’Athènes, prêts à soutenir les Corcyréens, s’ils étaient trop vivement pressés, imposaient de la crainte aux ennemis ; mais les généraux n’attaquaient pas, intimidés par les ordres qu’ils avaient reçus. L’aile droite des Corinthiens fut celle qui souffrit davantage : vingt bâtimens de Corcyre la mirent en fuite, la dispersèrent, la poussèrent à la côte, allèrent jusqu’au camp, descendirent, brûlèrent les tentes abandonnées, et pillèrent la caisse.

De ce côté les Corinthiens et leurs alliés avaient le dessous et les Corcyréens étaient victorieux ; mais ils eurent à la gauche, où ils étaient eux-mêmes, un avantage considérable. Les Corcyréens, déjà inférieurs en nombre, avaient de moins les vingt navires qui n’étaient pas revenus de la poursuite : les Athéniens qui les virent pressés, leur donnèrent enfin du secours avec moins de crainte d’être blâmés. Ils s’étaient interdit jusqu’à ce moment de faire aucune attaque ; mais la flotte de Corcyre était mise en fuite, celle de Corinthe s’attendait à la poursuivre ; tout le monde alors prit part au combat ; il n’y eut plus de différence ; les Corinthiens et les Athéniens furent réduits à la nécessité de s’attaquer les uns les autres.

L. La fuite une fois décidée, les Corinthiens ne s’amusèrent pas à remorquer les vaisseaux qu’ils avaient mis hors de combat, mais ils se tournèrent contre les hommes, et parcoururent la flotte ennemie pour les massacrer plutôt que pour les faire prisonniers. Ils égorgeaient même leurs amis sans les connaître, ne sachant pas que leur aile droite avait été battue : depuis que les deux flottes s’étaient mêlées, comme elles étaient nombreuses, et qu’elles occupaient une grande étendue de mer, il était difficile de distinguer les vaincus et les vainqueurs.

Ce combat naval fut, par le nombre des bâtimens, le plus considérable que les Grecs eussent livré contre des Grecs. Après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à la côte, les Corinthiens se mirent à recueillir les débris des vaisseaux et leurs morts. Ils en recouvrèrent la plus grande partie qu’ils transportèrent à Sybota, port désert de la Thesprotide, où une armée de Barbares était venue par terre leur apporter du secours. Ils se rallièrent ensuite, et firent voile de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci vinrent à leur rencontre avec ce qui leur restait de vaisseaux en état de tenir la mer et les bâtimens athéniens : ils craignaient qu’ils ne tentassent une descente dans leur île. Il était déjà tard ; et l’on commençait à chanter pæan[28] pour se préparer à charger, quand aussitôt les Corinthiens se mirent à ramer du côté de la poupe[29]. C’est qu’ils voyaient s’avancer vingt navires d’Athènes. On les avait expédiés après le départ des dix autres, dans la crainte, comme il était arrivé, que les Corcyréens ne fussent vaincus, et que ce ne fût pas assez des premiers vaisseaux pour les défendre.

LI. Les Corinthiens furent les premiers à les apercevoir ; ils soupçonnèrent qu’il y en avait plus qu’ils n’en voyaient, et c’est ce qui les faisait reculer. Comme ces bâtimens venaient d’un côté où ne pouvait guère porter la vue des Corcyréens, ils ne les découvrirent pas, et la manœuvre des Corinthiens les étonnait ; mais enfin ceux des leurs qui les aperçurent les premiers, s’écrièrent qu’une flotte venait les attaquer. Aussitôt eux-mêmes opérèrent leur retraite. Le jour tombait ; les Corinthiens revirèrent de bord et partirent. Ce fut ainsi que les deux flottes se séparèrent, et la nuit mis fin à tous combas.

Les Corcyréens avaient leur camp à Leucymne, et les vingt vaisseaux d’Athènes, flottant à travers les morts et les débris de navires, y abordèrent peu de temps après qu’on les eut aperçus. Ils avaient pour commandans Glaucon, fils de Léagre, et Andocide, fils de Léogoras. Les Corcyréens, dans l’obscurité, avaient d’abord craint que ce ne fussent des vaisseaux ennemis ; mais quand ils les eurent reconnus, ils les reçurent dans la rade.

LII. Le lendemain, les trente vaisseaux d’Athènes sortirent du port avec ceux des Corcyréens qui étaient en bon état ; ils cinglèrent vers Sybota, où mouillaient les Corinthiens, pour voir s’ils voudraient s’essayer de nouveau. Ceux-ci mirent à la voile et s’avancèrent en ordre de bataille ; mais dès qu’ils furent en haute mer, ils restèrent dans l’inaction. Ils n’avaient pas envie d’engager une affaire à la vue du renfort que venaient de recevoir les Athéniens, et d’autres difficultés les arrêtaient : la garde des prisonniers qu’ils avaient à bord et le défaut de tout pour radouber, dans une solitude, ceux de leurs bâtimens qui avaient été maltraités. Ce qui les occupait le plus c’était le moyen de faire une retraite ; ils craignaient que les Athéniens, depuis qu’ils en étaient venus aux mains avec eux, ne regardassent la trêve comme rompue, et ne s’opposassent à leur retour.

LIII. Ils prirent le parti de faire monter sur une barque légère quelques hommes sans caducée, et de les envoyer aux Athéniens, pour tâter leurs dispositions. Voici les paroles que prononcèrent ces députés : «Vous faites une injustice, ô Athéniens, de commencer la guerre et de rompre le traité. Vous vous opposez à la vengeance que nous voulons tirer de nos ennemis et vous prenez les armes contre nous. Si votre dessein est d’empêcher que nous ne nous portions contre les Corcyréens ou ailleurs, suivant notre volonté, si vous avez résolu de rompre la paix, prenez-nous les premiers, nous qui venons nous remettre en vos mains, et traitez-nous en ennemis. »

Ils parlèrent ainsi : tous les Corcyréens qui pouvaient les entendre s’écrièrent qu’il fallait les arrêter et leur donner la mort ; mais les Athéniens répondirent : « Nous ne commençons pas la guerre, ô Péloponnésiens, et nous n’avons pas dessein de rompre la paix, mais nous sommes venus au secours des Corcyréens qui sont nos alliés. Nous ne vous empêcherons pas d’aller où vous voudrez ; mais si vous attaquez Corcyre ou quelque lieu qui en dépende, nous mettrons toutes nos forces à ne pas souffrir cette entreprise. »

LIV. Sur cette réponse des Athéniens, les Corinthiens se disposèrent à regagner leur pays : ils dressèrent un trophée à Sybota, sur le continent. Les Corcyréens recueillirent les débris de leurs vaisseaux et leurs morts ; la vague les avait poussés au rivage, et un vent qui s’était élevé pendant la nuit les avait dispersés sur toute l’étendue de la côte. Ils dressèrent de leur côté, en qualité de vainqueurs, un trophée dans un autre endroit qui porte aussi le nom de Sybota, et qui est aussi dans une île. Voici les raisons qu’avaient les deux partis pour se regarder comme victorieux : les Corinthiens, supérieurs dans le combat naval jusqu’à la nuit, avaient recueilli leurs morts[30] et les débris de leurs vaisseaux ; ils n’avaient pas fait moins de mille prisonniers et avaient mis hors de combat environ soixante-dix navires ; ils se crurent en droit d’ériger un trophée. Les Corcyréens avaient détruit bien près de trente vaisseaux ennemis, et depuis l’arrivée des Athéniens, ils avaient rassemblé les débris de leurs bâtimens et recueilli leurs morts ; la veille, les Corinthiens, à la vue des vaisseaux d’Athènes, avaient ramé à la poupe, et s’étaient retirés ; quand ensuite les Corcyréens s’étaient présentés, ils n’étaient pas venus à leur rencontre, voilà pourquoi ils élevèrent un trophée. Ce fut ainsi que chaque parti s’attribua la victoire.

LV. Les Corinthiens, sur leur route, enlevèrent par surprise Anactorium, à l’entrée du golfe d’Ambracie. Il leur appartenait en commun avec les Corcyréens. Ils y laissèrent une colonie corinthienne et retournèrent chez eux. ils vendirent huit cents Corcyréens de condition servile, et gardèrent prisonniers deux cent cinquante citoyens, dont ils eurent grand soin, dans l’espérance que, rentrés dans leur patrie, ils pourraient la leur soumettre, car la plupart étaient par leurs richesses des premiers de la ville. Ce fut ainsi que, dans cette guerre avec les Corinthiens, Corcyre évita sa ruine. Les vaisseaux d’Athènes se retirèrent. Ainsi la première cause de la guerre entre les Corinthiens et les Athiéniens, ce fut que les derniers, unis à la flotte de Corcyre, avaient exercé des hostilités contre celle de Corinthe, malgré la foi des traités.

LVI. Aussitôt après, s’élevèrent entre les Athéniens et les Péloponnésiens des différends qui entraînèrent la rupture. Les Corinthiens travaillaient à se venger, et les Athéniens ne doutaient pas de leur haine. Ils avaient pour tributaires et pour alliés les citoyens de Potidée, qui est une colonie de Corinthe sur l’isthme de Pallène. Ils leur ordonnèrent de détruire celui de leurs murs qui regarde Pallène, de leur donner des otages, de chasser les demiurges[31] que Corinthe leur envoyait tous les ans, et de n’en plus recevoir. Ils craignaient de les voir se soulever à la sollicitation de Perdiccas et des Corinthiens, et entraîner par cet exemple leurs autres alliés de la Thrace.

LVII. Ce fut aussitôt après le combat naval de Corcyre qu’ils prirent ces résolutions contre Potidée ; car les Corinthiens ne dissimulaient pas leur ressentiment, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, auparavant allié et ami d’Athènes, se déclarait contre cette république. La cause de son inimitié, c’est que les Athéniens avaient contracté une alliance avec Philippe son frère, et avec Derdas, qui lui faisaient la guerre en commun. C’est ce qui lui fit ouvrir des négociations à Lacédémone, pour susciter contre eux le Péloponnèse, et il s’attachait les Corinthiens dans le dessein d’opérer la défection de Potidée. Il fit aussi porter des paroles dans la Thrace aux habitans de la Chalcidique et chez les Bottiéens, pour les engager à un soulèvement. S’il avait une fois dans son alliance ces pays voisins de sa domination, il devait trouver moins de difficulté dans la guerre qu’il méditait contre Athènes.

Cette république dépêchait alors contre ce prince trente vaisseaux et mille hoplites sous les ordres d’Archestrate, fils de Lycomède, et de dix autres généraux. Sur la connaissance de ses dispositions, et dans le dessein de prévenir le soulèvement des villes, on donna ordre aux commandans de ces vaisseaux d’exiger de Potidée des otages, de raser les fortifications de cette place, et de surveiller les villes voisines, pour en empêcher la défection.

LVIII. Ceux de Potidée envoyèrent une députation à Athènes ; ils voulaient essayer d’obtenir qu’on ne fît aucun changement à leur égard. Ils allèrent aussi à Lacédémone, avec des députés de Corinthe, négocier des secours en cas de besoin. Comme après un long séjour à Athènes ils n’y trouvèrent aucune disposition favorable, que déjà la flotte mettait en mer pour agir contre eux et contre la Macédoine, et que les magistrats de Lacédémone leur faisaient espérer une invasion dans l’Attique si les Athéniens attaquaient Potidée, ils saisirent cette occasion pour s’unir par serment avec les peuples de la Chalcidique et les Bottiéens, et se détacher ensemble d’Athènes.

De son côté, Perdiccas sut persuader à ceux des Chalcidiens qui occupaient des villes maritimes, de les abandonner, de les détruire, et de s’établir à Olynthe, leur faisant entendre qu’ils seraient en sûreté dans cette place lorsqu’ils n’en auraient pas d’autres à défendre. Il assigna, pour tout le temps de la guerre contre Athènes, à ceux qui abandonneraient leurs campagnes, la partie de ses domaines et de la Mygdonie, qui est située autour du lac Bolbé. Ces peuples rasèrent leurs villes, se transportèrent dans l’intérieur du pays, et se préparèrent à la guerre.

LIX. Cependant les trente vaisseaux d’Athènes arrivent dans la Thrace, et trouvent que Potidée et les autres villes ont consommé leur rebellion. Les généraux regardent comme impossible, avec les forces qui sont à leurs ordres, de faire à la fois la guerre à Perdiccas et aux villes rebelles ; ils se tournent contre la Macédoine, suivant leur première destination, et opèrent leur jonction avec Philippe et les forces de Derdas, qui avaient pénétré dans l’intérieur du royaume.

LX. Déjà la flotte d’Athènes était autour de la Macédoine, et Potidée était soulevée, quand les Corinthiens, qui craignaient pour cette ville et qui ne regardaient pas comme indifférens pour eux les dangers qui la menaçaient, y firent passer des volontaires de Corinthe et des mercenaires levés dans le reste du Péloponnèse. Le tout faisait seize cents hoplites et quatre cents hommes de troupes légères. Ils leur donnèrent pour général Aristée, fils d’Adimante, et ce fut par inclination pour lui que la plupart des gens de guerre de Corinthe voulurent le suivre ; lui-même avait toujours eu de l’amitié pour les citoyens de Potidée. Quarante jours après la défection de cette ville, ces troupes arrivèrent dans la Thrace.

LXI. On fut bientôt instruit à Athènes du soulèvement des villes ; on apprit aussi l’arrivée des troupes que commandait Aristée, et à cette nouvelle, indépendamment des premiers vaisseaux qu’on venait d’envoyer, on en expédia encore quarante avec deux mille hoplites d’Athènes. On leur donna cinq généraux, dont Callias, fils de Calliade, était le premier. À leur arrivée dans la Macédoine, ils trouvent que les mille hommes qui sont partis avant eux viennent de prendre Thermé et font le siège de Pydna. Ils se joignent eux-mêmes à cette opération ; mais ensuite, pressés par l’affaire de Potidée et par l’arrivée d’Aristée, ils sont obligés de faire un accord avec Perdiccas et de conclure avec lui un traité d’alliance, et ils sortent de la Macédoine. Arrivés à Berrhoé, ils tentèrent de la prendre, la manquèrent, et suivirent par terre leur marche vers Potidée avec trois mille de leurs hoplites, sans compter les alliés, qui étaient en grand nombre, et six cents cavaliers macédoniens, conduits par Philippe et Pausanias. En même temps, soixante-dix vaisseaux les suivaient en côtoyant ; eux-mêmes, prenant un peu d’avance, arrivèrent le troisième jour à Gigone, et y assirent leur camp.

LXII. Les troupes de Potidée et celles qu’Aristée avait amenées du Péloponnèse, campèrent, en attendant les Macédoniens, près d’Olynthe, sur l’isthme ; elles établirent un marché hors de la ville. Les alliés élurent pour général de l’infanterie Aristée, et donnèrent le commandement de la cavalerie à Perdiccas ; car ce prince venait d’abandonner encore une fois les Athéniens, et ayant remis le gouvernement dans les mains d’Iolaüs, il s’était joint aux Potidéates. Le dessein d’Aristée était d’observer, avec ce qu’il avait de troupes dans l’isthme, l’arrivée des Athéniens, pendant que les Chalcidiens, les alliés qui se trouvaient hors de l’isthme, et les deux cents cavaliers aux ordres de Perdiccas, resteraient à Olynthe. Leur destination était, à l’arrivée des Athéniens, de les prendre par derrière, et de les renfermer entre les deux armées.

Mais le général athénien Callias et ses collègues envoyèrent de leur côté à Olynthe la cavalerie macédonienne de Philippe, avec un petit nombre des alliés, pour contenir les ennemis qui s’y trouvaient postés, et les empêcher de donner du secours à l’autre armée. Eux-mêmes levèrent le camp et s’approchèrent de Potidée. Arrivés à l’isthme, ils virent les ennemis se préparer au combat, et se mirent en ordre de bataille. Bientôt après, l’action commença : l’aile d’Aristée et ce qu’il avait avec lui de Corinthiens et de troupes choisies mirent en fuite les ennemis qui leur faisaient face, et les poursuivirent au loin. Le reste des troupes de Potidée et du Péloponnèse fut vaincu par les Athéniens, et se sauva dans la place.

LXIII. Aristée, à son retour de la poursuite, trouva que l’autre aile était vaincue ; il fut incertain sur le parti qu’il devait prendre de se jeter dans Olynthe ou dans Potidée. Il préféra la dernière place comme la moins éloignée, rallia ses soldats et s’y précipita à la course. Toujours accablé de traits, il se glissa, non sans peine, le long des éperons qui appuient le mur du côté de la mer, perdit quelques-uns de ses gens et en sauva le plus grand nombre.

La ville d’Olynthe se voit de Potidée et n’en est éloignée que de soixante stades au plus. Au commencement de la bataille et à la levée des signaux, les Macédoniens qui, de cette place, devaient porter des secours à l’armée de Potidée, avaient fait quelques pas en avant pour aller s’opposer aux ennemis ; mais la cavalerie de Philippe s’était présentée devant eux en bon ordre pour les arrêter ; et comme bientôt après la victoire avait été décidée en faveur des Athéniens et les signaux baissés, ils étaient rentrés dans la place, et les Macédoniens de Philippe avaient rejoint les troupes d’Athènes. Ainsi des deux côtés la cavalerie ne donna pas. Après la bataille, les Athéniens dressèrent un trophée et accordèrent aux Potidéates la permission d’enlever leurs morts. Ceux-ci et leurs alliés ne perdirent guère moins de trois cents hommes ; les Athéniens en perdirent cent cinquante et leur général Callias.

LXIV. Ils tirèrent aussitôt du côté de l’isthme une muraille fortifiée et y mirent garnison ; mais ils ne fortifièrent pas le côté de Pallène, jugeant impossible de veiller à la défense de l’isthme et de se porter en même temps vers Pallène pour y faire des travaux, ils craignaient en se partageant d’être attaqués par les Potidéates et leurs alliés.

Quand on eut appris à Athènes que ce côté n’était pas investi, on y envoya seize cents hoplites aux ordres de Phormion, fils d’Asopius. Il partit d’Aphytis après avoir abordé à Pallène, et conduisit lentement ses troupes du côté de Potidée, tout en ravageant la campagne. Personne ne sortit pour le combattre, et il éleva la muraille projetée. Ainsi Potidée se trouva investie de deux côtés, et elle l’était en même temps du côté de la mer par la flotte qui restait en station.

LXV. Aristée, voyant la place en cet état, n’avait pas d’espérance de la sauver, à moins d’un secours de la part du Péloponnèse ou de quelque autre événement extraordinaire. Il résolut d’y laisser cinq cents hommes et de profiter du premier vent favorable pour faire sortir le reste ; c’était le moyen de ménager les vivres. Il voulait être du nombre de ceux qui resteraient, pour veiller aux dispositions intérieures et mettre les affaires du dehors dans le meilleur état qu’il serait possible. Comme il ne put faire goûter son avis, il mit en mer sans être aperçu des Athéniens ; il s’arrêta dans la Chalcidique, y fit différentes expéditions, et ayant dressé une embuscade près de la ville de Sermylis, il tua beaucoup de monde. En même temps il était en négociations avec le Péloponnèse pour en obtenir des secours.

D’un autre côté, Phormion, après avoir investi Potidée, prit avec lui seize cents hommes qu’il commandait, alla ravager la Chalcidique et la Bottique et enleva quelques places de peu d’importance.

LXVI. Tels étaient, avant la guerre, les sujets de reproches que s’étaient donnés de part et d’autre les Athéniens et les Péloponnésiens. On se plaignait à Corinthe de ce que les Athéniens assiégeaient Potidée, colonie corinthienne, où se trouvaient des Corinthiens et des Péloponnésiens. On se plaignait à Athènes des peuples du Péloponnèse, qui avaient excité à la rebellion une ville alliée et tributaire des Athéniens, et qui leur avaient fait ouvertement la guerre avec les habitans de Potidée. Cependant il n’y avait pas du moins de rupture déclarée ; la trêve subsistait encore, et les Corinthiens seuls commettaient des hostilités.

LXVII. Ils ne se tinrent pas en repos quand ils virent assiéger Potidée. Craignant et pour la place et pour les troupes qu’ils y avaient, ils convoquèrent les alliés à Lacédémone, s’y rendirent eux-mêmes, et s’écrièrent que les Athéniens avaient enfreint la paix, et qu’ils outrageaient le Péloponnèse. Les Éginètes, par crainte des Athéniens, n’envoyèrent pas ouvertement de députés ; mais ils ne se joignirent pas moins aux autres en secret pour susciter la guerre : ils se plaignaient d’être privés de leurs libertés que le traité leur avait garanties. Les Lacédémoniens appelèrent les alliés et tous ceux qui se prétendaient offensés par les Athéniens ; et s’assemblant à leur manière accoutumée, ils les invitèrent à faire entendre leurs plaintes. Chacun porta séparément son accusation ; les Mégariens, entre plusieurs griefs importans, se plaignirent surtout d’être exilés de l’Attique contre la foi des traités, et bannis de tous les ports qui appartenaient aux Athéniens. Les Corinthiens se présentèrent les derniers, et ayant laissé les autres aigrir d’abord les Lacédémoniens, ils parlèrent ainsi :

LXVIII. « La bonne foi que vous observez, ô Lacédémoniens, dans votre administration intérieure et dans votre commerce privé, ne vous permet pas de croire aux perfidies que nous reprochons à d’autres. C’est avoir d’un côté de la sagesse, et montrer de l’autre encore plus d’ignorance des affaires du dehors. Bien des fois nous vous avons prévenus sur le mal qu’allaient nous faire les Athéniens, et ces leçons, tant de fois répétées, n’ont jamais pu vous instruire : vous avez mieux aimé supposer que c’étaient nos différends personnels qui nous faisaient parler. Inactifs tant qu’on ne nous a pas ouvertement insultés, c’est quand déjà nous en sommes aux mains que vous convoquez enfin les alliés ; et certes, nous avons d’autant plus le droit d’élever la voix au milieu d’eux, que nous avons de plus grandes plaintes à leur faire entendre, nous, outragés à la fois par les Athéniens, et négligés par vous.

« Si les injustices d’Athènes envers le reste de la Grèce pouvaient sembler incertaines, nous serions obligés de vous apprendre ce que vous pourriez ignorer ; mais à quoi bon perdre maintenant des paroles, quand vous voyez les uns déjà réduits en servitude, les autres, et même vos alliés, menacés du même sort, et les Athéniens préparés de loin à résister aux attaques qu’ils osent provoquer. Sans cela ils ne se seraient pas attaché Corcyre ; ils ne la retiendraient pas malgré nous ; ils ne feraient pas le siège de Potidée : deux places dont l’une est dans la position la plus avantageuse pour nous assurer la supériorité dans la Thrace, et l’autre fournissait une flotte très puissante aux Lacédémoniens.

LXIX. « Ces malheurs sont votre ouvrage ; à vous qui d’abord leur avez permis, après la guerre des Mèdes, de fortifier leur ville, et ensuite de construire les longues murailles ; à vous qui non-seulement jusqu’ici avez successivement privé de la liberté les villes qu’ils ont asservies, mais qui la ravissez même aujourd’hui à vos propres alliés ; car ce n’est pas l’oppresseur qui est le vrai coupable, c’est celui qui peut faire cesser l’oppression et qui la dissimule, surtout lorsqu’il s’enorgueillit de sa vertu, et se donne pour le libérateur de la Grèce. Et à peine maintenant sommes-nous assemblés ! et il semble que les crimes de nos ennemis soient encore incertains !

« Il ne s’agit plus de considérer si nous sommes offensés, mais comment nous vengerons nos offenses. Ceux dont nous avons à nous plaindre n’en sont plus à délibérer, et sans différer, ils s’avancent contre des gens qui sont encore dans l’irrésolution. Nous savons quelle est la marche des Athéniens, et que c’est par des progrès insensibles qu’ils consomment leurs usurpations. Comme ils croient que vous ne les apercevez pas, parce que vous fermez les yeux, ils ne veulent pas vous réveiller en montrant toute leur audace ; s’ils reconnaissent que vous les voyez, et que vous les laissez faire, ils s’appesantiront sur nous avec effort.

« Ô Lacédémoniens ! seuls entre les Grecs, vous aimez à temporiser ; pour tout secours, vous offrez des délais au lieu de nous prêter de la force. Seuls vous vous opposez à l’accroissement de vos ennemis, non dans sa naissance, mais lorsqu’il est doublé[32]. Et cependant on vous regarde comme un peuple infaillible dans sa politique ; réputation que les faits ne confirment pas ; car nous savons que le Mède, parti des extrémités du monde, était arrivé dans le Péloponnèse avant que vous allassiez à sa rencontre, comme il était digne de vous. Et maintenant, vous n’ouvrez pas les yeux sur les Athéniens, qui ne sont pas loin, comme l’était le Mède ; mais qui sont près d’ici ; et au lieu de marcher vous-mêmes contre eux, vous aimez mieux ne vous défendre que lorsqu’ils seront arrivés, et vous abandonner au hasard en les combattant, lorsqu’ils auront acquis bien plus de forces.

« Vous ne pouvez cependant ignorer que les Barbares ont dû à eux-mêmes la plus grande partie de leurs malheurs, et que si nous avons eu souvent de la supériorité sur les Athéniens, c’est à leurs fautes bien plus qu’à vos secours qu’il le faut attribuer, puisque les espérances que vous aviez données n’ont fait qu’entraîner. à leur perte ceux qui, se reposant sur elles, se sont trouvés sans défense. Que personne entre vous n’attribue nos paroles à de l’inimitié : prenez-les plutôt pour des représentations amicales. On fait des représentations à ses amis sur leurs fautes ; on porte des accusations contre d’injustes ennemis.

LXX. « D’ailleurs, si quelqu’un a le droit de faire entendre des reproches à ses voisins, nous croyons que c’est nous, surtout lorsqu’il s’élève de grands intérêts auxquels vous nous paraissez insensibles, lorsque vous semblez n’avoir jamais calculé ce que sont ces Athéniens que vous aurez à combattre, et combien à tous égards ils diffèrent de vous.

« Amoureux de nouveautés, ils sont prompts à concevoir et à exécuter ce qu’ils ont conçu : vous êtes propres à conserver ce que vous possédez, mais vous n’imaginez rien de plus, et vous ne savez pas aider aux événemens dans les circonstances forcées. Ils ont de l’audace au dessus de leurs forces ; ils s’exposent aux périls plus qu’ils n’en avaient formé le dessein, et au milieu des dangers, ils sont pleins d’espérance : mais vous, dans l’exécution, vous faites moins que vous ne pouvez ; les mesures les plus efficaces ne sauraient vous donner de confiance, et vous croyez ne pouvoir jamais vous tirer des dangers. Ils sont remuans, vous êtes temporiseurs ; ils aiment à se répandre au dehors, et personne ne tient plus que vous à ses foyers ; en sortant de leurs murs, ils croient acquérir quelque chose ; en vous éloignant, vous croyez nuire à ce que vous possédez. L’emportent-ils sur leurs ennemis, ils s’avancent le plus qu’ils peuvent ; vaincus, ils sont à peine consternés. Pour le service de la république, ils hasardent leur vie, comme si elle leur était étrangère ; ils semblent n’avoir en propre que leur pensée, et toujours elle conçoit de nouveaux desseins pour le bien de l’état. S’ils ne réussissent pas dans ce qu’ils ont conçu, ils se croient déchus de ce qui leur appartenait ; s’ils saisissent l’objet de leur ambition, ils croient avoir peu fait en comparaison de ce qui leur reste à faire. Leur arrive-t-il de manquer une entreprise, ils forment une autre espérance et la remplissent : seuls, ce qu’ils ont conçu, ils l’ont en même temps qu’ils l’espèrent ; tant est prompte l’exécution de leurs desseins. Tout cela se fait au milieu des fatigues et des dangers. Ils consacrent leur vie entière à se tourmenter ; ils jouissent fort peu de ce qu’ils ont, parce qu’ils sont toujours occupés d’acquérir ; ils ne connaissent d’autres fêtes que de remplir la tâche qu’ils se sont imposée[33], et se font plutôt un malheur d’une inaction paisible que d’une activité laborieuse. On les peindrait fort bien d’un seul trait, en disant qu’ils sont nés pour ne pas connaître le repos et pour le ravir aux autres.

LXXI. « Ô Lacédémoniens, tel est le peuple à qui vous avez affaire, et vous temporisez ! Vous ne croyez pas qu’il suffise à la tranquillité d’une nation d’être juste dans toutes ses entreprises et de se montrer déterminée à repousser l’insulte qu’on oserait lui faire ; mais vous faites consister la justice à ne pas chagriner les autres et à ne pas même vous exposer, pour votre défense, à recevoir quelques dommages. C’est une conduite qui pourrait à peine vous réussir avec des voisins qui vous ressembleraient ; mais maintenant, comme nous venons de le faire voir, votre politique, comparée à celle des Athéniens, tient un peu trop de l’antique simplicité. Il en est comme des arts, où il faut toujours saisir les nouveaux progrès qu’ils ont faits. Des usages invariables seraient bons pour une république qui jouirait d’un repos inébranlable ; mais quand on est obligé d’affronter un grand nombre de périls, il faut savoir leur opposer un grand nombre de ressources nouvelles. Une longue expérience a inspiré aux Athéniens bien des inventions qui vous manquent.

« Il est temps qu’enfin votre lenteur ait son terme. Secourez dès à présent les Grecs, surtout ceux de Potidée, et ne tardez pas à vous jeter sur l’Attique. N’abandonnez point à vos plus mortels ennemis des hommes que vous aimez, et qui ont avec vous une même origine ; ne nous forcez pas nous-mêmes à nous tourner, par désespoir, vers quelque autre alliance. Si nous y étions réduits, nous n’offenserions pas les dieux vengeurs du serment, et ne déplairions pas aux hommes capables de sentir quelque chose ; car ceux-là n’enfreignent pas les traités, qui, dans l’abandon, recherchent de nouveaux amis, mais ceux qui laissent sans secours des amis qu’ils ont juré de défendre. Montrez pour nous du zèle, et nous vous restons attachés ; car nous serions coupables si nous changions légèrement d’alliés, et nous n’en trouverions pas qui nous fussent plus chers. Prenez sur cet objet une sage résolution, et ne rendez pas la domination du Péloponnèse moins respectable que vous ne l’avez reçue. »

LXXII. Ainsi parlèrent les Corinthiens. Il se trouvait dès auparavant à Lacédémone des députés d’Athènes qui étaient venus pour d’autres affaires. Instruits de ce qui s’agitait dans l’assemblée, ils crurent devoir s’y présenter, non pour faire aucune réponse aux accusations qu’on y portait contre eux ; mais pour montrer en général qu’il ne fallait pas délibérer à la hâte, et qu’on devait prendre plus de temps pour examiner de si grands intérêts. Il entrait dans leurs vues de faire connaître la puissance de leur république, de rappeler aux vieillards ce qu’ils en savaient, et d’exposer aux jeunes gens ce que leur inexpérience leur laissait ignorer. Ils espéraient, par leurs discours, disposer les esprits à se tourner plus volontiers vers le repos que vers la guerre. Ils se présentèrent donc aux Lacédémoniens et déclarèrent qu’ils voulaient se faire entendre aussi dans l’assemblée, s’ils en obtenaient la permission. Invités à s’y rendre, ils parurent et parlèrent ainsi :

LXXIII. « Ce n’est pas pour faire notre apologie contre les prétentions de nos alliés, mais pour d’autres objets que nous a députés notre république. Ayant appris cependant qu’il s’élevait contre nous de vives clameurs, nous nous présentons ici, non pour répondre aux accusations des villes, car nous ne pourrions vous parler comme à nos juges ni comme aux leurs, mais pour empêcher que, séduits par les alliés, vous ne preniez à la légère, dans une affaire importante, une résolution dangereuse. Nous voulons montrer aussi que, malgré tous ces vains discours dont nous sommes l’objet, nous avons droit de posséder ce que nous avons acquis, et que notre république mérite quelques respects.

« À quoi bon parler ici de faits trop reculés, dont on n’a pour témoins que des traditions, et non les yeux de ceux qui vont nous entendre ? Mais quant à nos exploits contre les Mèdes, et aux événemens dont vous-mêmes avez la conscience, dût-on nous reprocher d’être importuns à force de les rappeler sans cesse, il faut bien que nous en parlions. Comme dans ce que nous avons fait alors nous nous sommes exposés aux dangers pour l’avantage commun, dont vous avez eu votre part, il doit bien nous être permis d’en rappeler le souvenir, s’il peut nous être de quelque utilité. L’objet de notre discours sera moins de nous défendre que de mettre au grand jour quelle est cette république que vous aurez à combattre si vous êtes mal conseillés. Oui, nous devons le dire, seuls à Marathon, nous nous sommes hasardés contre les Barbares. À leur seconde expédition, trop faibles pour leur résister par terre, nous sommes tous montés sur notre flotte et nous les avons défaits dans un combat naval à Salamine. C’est notre victoire qui les a seule empêchés de venir jusqu’au Péloponnèse et d’y détruire les unes après les autres les villes trop peu capables de se prêter des secours mutuels contre des flottes si formidables ; et les Barbares alors nous rendirent un bien grand témoignage ; car vaincus sur leurs vaisseaux, et comme n’ayant plus une force capable de se mesurer contre nous, ils se hâtèrent d’opérer leur retraite avec la plus grande partie de leur armée.

LXXIV. « Dans ce grand événement qui manifesta que la puissance des Grecs résidait dans leur marine, nous avons procuré les trois avantages qui ont surtout assuré le succès : le plus grand nombre de vaisseaux, un général d’une rare sagesse, et un zèle infatigable. Sur quatre cents vaisseaux[34], nous n’en avons guère fourni moins des deux tiers. Le général était Thémistocle, à qui l’on doit surtout d’avoir combattu dans un détroit ; et on ne peut en douter, c’est ce qui sauva la Grèce. Aussi, pour prix de ce service, a-t-il reçu de vous plus d’honneurs que tous les étrangers qui ont paru dans Lacédémone. Et n’avons-nous pas montré autant d’ardeur que d’audace, nous qui, sans recevoir par terre le secours de personne, et lorsque, jusqu’à nos frontières, tout était déjà soumis, n’en avons pas moins résolu de quitter notre ville et de détruire nos demeures, non pour abandonner la cause de ce qui restait d’alliés, et leur devenir inutiles en nous dispersant, mais pour monter sur nos vaisseaux, et nous livrer aux dangers, sans aucun ressentiment de ce que vos secours ne nous avaient pas prévenus ? Nous pouvons donc nous vanter de ne vous avoir pas moins bien servis que nous-mêmes. C’est de vos villes bien garnies d’habitans, et dans le dessein de les retrouver bien entières, que vous êtes enfin partis pour donner du secours, quand vous avez craint pour vous-mêmes, bien plus que pour nous ; car nous ne vous avions pas vus paraître tant qu’Athènes existait encore : mais nous, sortis d’une ville qui n’était plus, et nous jetant pour elle, avec peu d’espérance, au milieu du danger, nous avons contribué à vous sauver, et nous nous sommes sauvés nous-mêmes. Mais si d’abord nous nous étions rendus aux Mèdes, craignant, comme les autres, pour notre pays, ou si, nous regardant ensuite comme perdus, nous n’avions pas eu l’audace de monter sur nos vaisseaux, il vous aurait été inutile de livrer un combat naval, puisque vous n’aviez pas une flotte capable de résister, et les affaires des Mèdes auraient pris le tour qu’ils désiraient.

LXXV. « Ne méritons-nous donc pas, ô Lacédémoniens, par le zèle qu’alors nous avons montré, par la sagesse de nos résolutions, que les Grecs ne portent pas du moins tant d’envie à l’empire que nous avons obtenu ? Ce n’est point par la violence que nous l’avons acquis cet empire : mais lorsque vous ne voulûtes pas continuer de combattre les restes des Barbares ; lorsque les alliés eurent recours à nous ; lorsqu’eux-mêmes nous prièrent de les commander. Voilà ce qui nous a forcés d’élever notre domination au point où vous la voyez, d’abord par crainte surtout, ensuite pour nous foire respecter, et enfin pour notre intérêt. Nous ne pouvions plus nous croire en sûreté en nous relâchant de notre pouvoir, nous haïs d’un grand nombre, et obligés de remettre sous nos lois quelques villes, qui déjà s’étaient soulevées : nous qui ne comptions plus comme auparavant sur votre amitié, qui même vous inspirions des défiances, et qui déjà vous avions pour ennemis ; car ç’aurait été dans vos bras que se seraient jetés ceux qui auraient abandonné notre alliance. Personne, dans un grand péril, ne peut être blâmé d’assurer, autant qu’il le peut, ses intérêts.

LXXVI. « Et vous aussi, Lacédémoniens, vous avez imposé dans le Péloponnèse, aux villes de votre domination, le régime qui vous est favorable ; et si, dans le temps dont nous parlons, vous aviez conservé le commandement, devenus odieux comme nous, vous ne vous seriez pas montrés, nous en sommes bien sûrs, plus indulgens envers vos alliés, forcés que vous eussiez été d’imprimer de la force à votre domination, ou de vous exposer vous-mêmes à des dangers.

« Nous n’avons donc rien fait dont on doive être étonné, rien qui ne soit dans l’ordre des choses humaines, en acceptant l’empire qui nous était offert, et en refusant d’en relâcher les ressorts, autorisés comme nous l’étions par ce que l’on connaît de plus puissant : l’honneur, la crainte et l’intérêt. Ce n’est pas nous qui les premiers l’avons faite, mais elle a toujours existé, cette loi qui veut que les plus faibles soient soutenus par les plus forts. Nous avons cru d’ailleurs être dignes de cet empire, et nous vous avons semblé l’être jusqu’à ce moment où, par un calcul d’intérêt, vous recourez aux lois de l’équité. Mais personne jamais, par des principes de justice, n’a refusé l’occasion qui se présentait de s’agrandir par la force ; et sans résister au penchant naturel qui porte à commander aux autres, on mérite des éloges quand on est moins injuste qu’on n’aurait le pouvoir de l’être. Nous croyons du moins que si d’autres obtenaient notre empire, ils feraient bien connaître si nous avons manqué de modération : mais pour prix de notre indulgence, nous avons injustement recueilli plus de blâme que d’éloges.

LXXVII. « En vain, dans les affaires contentieuses, nous perdons même nos procès contre nos alliés ; en vain nous sommes soumis aux mêmes lois d’après lesquelles ils sont jugés : ils nous trouvent processifs ; et aucun d’eux ne considère comment il se fait que ceux qui jouissent ailleurs de la domination, et qui sont moins modérés que nous envers leurs sujets, n’éprouvent pas le même reproche. C’est que ceux qui leur obéissent n’ignorent pas qu’on n’a pas besoin de se soumettre à la justice, quand on peut se permettre d’employer la force. Mais accoutumés que sont nos alliés, dans leur commerce avec nous, à la parfaite égalité, si, par nos décisions, ou par l’autorité qui accompagne l’empire, ou de quelque manière que ce soit, ils se trouvent rabaissés dans quelqu’une de leurs prétentions, ils n’ont pas de reconnaissance de ce qu’on ne leur ôte rien de plus : la privation qu’ils éprouvent leur est plus insupportable que si, dès le commencement, mettant de côté les lois, nous avions ouvertement abusé du pouvoir ; car alors, eux-mêmes n’eussent pas osé soutenir que le plus faible ne doit pas céder au plus fort. Il semble que les hommes soient plus indignés de quelque injustice de la part de ceux qui se conduisent en égaux, que de la violence de ceux qui agissent en maîtres. Dans le premier cas, ils voient l’envie d’étendre ses droits ; mais de la part du plus fort, ils reconnaissent la loi de la nécessité. Nos alliés avaient bien plus à souffrir de la part du Mède, et ils le supportaient : mais notre autorité leur semble dure, et cela doit être ; car le joug qu’ils éprouvent est toujours pesant pour les sujets.

« Mais vous, si, devenus nos vainqueurs, vous succédiez à notre empire, vous seriez bientôt privés de cette bienveillance que vous devez à la crainte que nous inspirons ; et surtout, si vous vous conduisiez sur les mêmes principes que dans la courte durée de votre commandement contre les Mèdes : car vous dédaignez de communiquer à personne aucun de vos droits[35], et chacun de vous, dès qu’il sort pour commander, cesse de suivre vos institutions, sans se conformer à celles du reste de la Grèce.

LXXVIII. « Consultez-vous donc avec lenteur dans une affaire qui doit avoir de longues suites, et pour trop vous fier à des idées et à des plaintes qui vous sont étrangères, ne vous plongez pas dans des calamités qui vous seront personnelles. Avant d’entreprendre la guerre, examinez bien quels en sont les hasards. Quand elle se prolonge, elle aime à produire bien des incidens inattendus. Nous sommes tous encore à une égale distance des maux qu’elle entraîne, et l’avenir nous cache qui favorisera le sort. On commence dans la guerre par où l’on devrait finir : les maux venus, c’est alors qu’on raisonne. Comme c’est une faute que ni les uns ni les autres n’avons encore à nous reprocher, et qu’il nous est encore permis de prendre une sage résolution, nous vous conseillons de ne pas rompre la paix, de ne pas enfreindre vos sermens ; et, suivant les clauses du traité, de terminer nos différends par les voies de la justice ; sinon, prenant à témoin les dieux vengeurs du parjure, nous essaierons de nous défendre contre les agresseurs, et nous ne ferons que suivre vos exemples. »

LXXIX. Ce fut à peu près ainsi que s’exprimèrent les députés d’Athènes. Les Lacédémoniens, après avoir entendu les accusations des alliés contre les Athéniens, et le discours de ces derniers, firent retirer tous les étrangers, et délibérèrent entre eux sur l’objet qui les rassemblait. Le plus grand nombre fut d’une même opinion ; c’était que les Athéniens étaient coupables, et qu’il fallait, sans différer, leur faire la guerre. Alors s’avança le roi Archidamus, homme qui passait pour n’avoir pas moins de modération que de sagesse. Il parla ainsi :

LXXX. « Et moi aussi, Lacédémoniens, j’ai acquis de l’expérience dans bien des guerres : c’est ce que peuvent dire, comme moi, les hommes de mon âge que je vois ici. Ils ne seront pas entraînés, comme bien d’autres peut-être, par cette ardeur des combats qu’inspire l’inexpérience ; ils ne croiront pas que la guerre soit un bien, ni que l’issue en soit toujours assurée. En réfléchissant mûrement sur celle qui est l’objet de nos délibérations, vous trouverez qu’elle doit être de la plus grande importance. Quand nous n’avons à combattre que nos voisins du Péloponnèse, les forces sont égales, et nous sommes bientôt sur les terres ennemies. Mais des hommes dont le territoire est éloigné, qui d’ailleurs ont la plus grande expérience de la mer, qui sont bien munis de tout, plus riches qu’aucun autre peuple de la Grèce par le trésor public et l’opulence des particuliers, bien fournis de vaisseaux, de chevaux, d’armes et d’hommes, et qui ont encore une autre ressource, les tributs de leurs nombreux alliés, faut-il donc légèrement entreprendre contre eux la guerre ! Et qui nous inspire la confiance de nous hâter, sans avoir pourvu même aux préparatifs ? Sera-ce nos vaisseaux ? Mais nous sommes les plus faibles. Si nous voulons nous exercer et construire des flottes capables de balancer les flottes ennemies, il faut du temps. Ce sont peut-être nos richesses ? et c’est en quoi nous leur cédons encore bien davantage : nous n’avons pas un trésor public ; nous n’avons pas une ressource toute prête dans les fortunes privées.

LXXXI. « On croira peut-être que notre audace est bien fondée parce que, supérieurs par la discipline et le nombre de troupes régulières, nous irons dévaster leur pays. Mais ils ont encore bien d’autres pays dont ils sont maîtres, et ils tireront par mer tout ce dont ils ont besoin. Tenterons-nous de faire soulever contre eux leurs alliés ? Il faudra des vaisseaux pour les soutenir, puisque ce sont presque tous des insulaires. Dans quelle guerre allons-nous donc nous plonger ! car, si nous n’avons une marine supérieure, ou si nous ne leur coupons les revenus qui servent à l’entretien de leurs flottes, ce sera nous qui souffrirons le plus. Alors nous ne pourrons faire une paix honorable, surtout si nous paraissons commencer nous-mêmes les hostilités. Et ne nous livrons pas à l’espérance de voir bientôt cesser la guerre, si nous ravageons leurs campagnes. Je crains plutôt que nous ne la laissions en héritage à nos enfans : oui, les Athéniens auront trop d’orgueil pour se rendre esclaves de leur territoire, et ils ne seront point consternés de la guerre, comme s’ils n’en avaient pas d’expérience.

LXXXII. « Je ne veux pas cependant que, nous montrant insensibles, nous laissions maltraiter nos alliés, ni que nous fermions les yeux sur les manœuvres des Athéniens ; mais j’entends que nous ne fassions pas de mouvemens hostiles, et que nous leur envoyions porter nos plaintes, sans manifester ni l’envie de prendre les armes, ni celle de céder à leurs prétentions. En même temps, mettons-nous dans un état respectable ; engageons dans notre cause nos alliés ou Grecs ou Barbares ; cherchons à nous procurer, de quelque part que ce soit, des secours en argent ou en vaisseaux. Menacés, comme nous le sommes, par les Athéniens, on ne peut nous blâmer d’avoir recours, pour nous sauver, non-seulement aux Grecs, mais encore aux Barbares. Rassemblons nos propres ressources. S’ils écoutent nos réclamations, tant mieux : sinon, mieux disposés après deux ou trois ans, marchons contre eux si nous le jugeons nécessaire. Peut-être alors, quand ils verront notre appareil de guerre, quand nos discours répondront à ce qu’il aura de menaçant, cèderont-ils d’autant mieux que leur territoire ne sera point encore entamé, et qu’ils auront à délibérer sur leur fortune encore entière et non pas ruinée. Ne considérez, en effet, leur pays que comme un gage d’autant plus sûr qu’il sera mieux cultivé. Il faut l’épargner le plus long-temps qu’il est possible, et ne pas les rendre plus difficiles à vaincre en les réduisant au désespoir. Mais si, sans être préparés, et sur les plaintes de nos alliés nous nous hâtons de ravager leurs terres, craignons de causer la honte et le dommage du Péloponnèse. On peut apaiser les plaintes des villes et des particuliers ; mais quand, pour les intérêts des particuliers, tous ensemble se seront engagés dans une guerre dont on ne saurait prévoir l’issue ni la durée, il ne sera pas facile de déposer les armes avec dignité.

LXXXIII. « Et que personne ne regarde comme une lâcheté qu’un grand nombre de villes ne se hâtent pas de marcher contre une seule ! Toute seule qu’elle est, elle n’a pas moins que nous d’alliés qui lui apportent leurs tributs. Ce n’est pas plus avec des armes qu’avec de l’argent que se fait la guerre, et c’est l’argent qui seconde le succès des armes surtout quand ce sont des peuples du continent qui font la guerre à des peuples maritimes. Commençons donc par nous en procurer, et ne nous laissons pas d’abord entraîner par les discours de nos alliés. C’est nous, quel que soit le succès, qui en recevrons surtout ou la louange ou le blâme ; c’est donc à nous à pourvoir de sang-froid aux événemens.

LXXXIV. « Cette lenteur, cette irrésolution dont on nous fait un si grand reproche, gardez-vous d’en rougir. En vous hâtant, vous retrouverez plus tard le repos, parce que vous aurez agi avant d’être préparés. D’ailleurs membres d’une république toujours libre et brillante de gloire, le vice qu’on nous reproche peut n’être qu’une prudente modération. Seuls, par ce prétendu vice, nous ne sommes point insolens dans la prospérité, et nous cédons moins que les autres aux revers. Quand on veut, par la louange, nous précipiter dans des périls que nous ne croyons pas devoir affronter, nous ne nous laissons pas gagner par la flatterie ; si l’on veut nous piquer par des reproches, ils ne nous affligent point, et ne nous rendent pas plus faciles à persuader. Le bel ordre de notre constitution nous rend propres à la guerre et au conseil : à la guerre, parce que la honte du déshonneur tient beaucoup de la sagesse, et que la bravoure ne tient pas moins de cette honte ; au conseil, parce que nous sommes élevés dans une trop grande simplicité pour mépriser les lois, et dans une trop grande modestie pour avoir l’audace de leur désobéir. Assez peu habiles d’ailleurs dans les choses inutiles, nous ne savons pas déprimer par de belles paroles la force de nos ennemis, sauf à démentir ensuite par les effets la jactance de nos discours. Nous croyons que l’intelligence de nos voisins ressemble beaucoup à la nôtre, et que les événemens de la fortune ne se distribuent pas au gré de nos raisonnemens. En nous préparant contre nos ennemis, nous supposons toujours qu’ils ont pris de sages mesures ; et ce n’est pas sur les fautes qu’ils pourront commettre que nous fondons nos espérances, mais sur les bonnes dispositions que nous aurons faites. Il ne faut pas croire que l’homme diffère beaucoup de l’homme ; mais que celui-là doit l’emporter, qui a reçu de son éducation le courage de lutter contre la nécessité même.

LXXXV. « N’abandonnons pas ces maximes que nous ont laissées nos pères, et que nous nous sommes bien trouvés de suivre. Follement empressés, ne décidons pas, dans la courte durée d’un jour, du sort de tant d’hommes, de tant de richesses, de tant de villes, enfin de notre gloire ; mais donnons-nous le temps de délibérer. Nous le pouvons plus que d’autres par notre puissance. Envoyez à Athènes ; faites-y demander raison de l’affaire de Potidée et des injures dont nos alliés se plaignent. Les Athéniens offrait la voie de l’arbitrage ; ceux qui se soumettent à la justice ne peuvent être légitimement poursuivis comme des coupables opiniâtres. Préparez-vous en même temps à la guerre. Telle est la meilleure résolution que vous puissiez adopter, et celle que vos ennemis doivent craindre le plus. »

Voilà ce que dit Archidamus. Mais Sténélaïdas, qui était alors un des éphores, s’avança le dernier, et adressa ces paroles aux Lacédémoniens :

LXXXVI. « Je n’entends rien aux discours verbeux des Athéniens. Ils se louent beaucoup eux-mêmes, et ne répondent rien sur les injures qu’ils ont faites à nos alliés et au Péloponnèse. S’ils se sont bien conduits autrefois contre les Mèdes, et si maintenant ils se conduisent mal avec nous, ils sont doublement punissables, parce qu’ils furent vertueux et qu’ils ont cessé de l’être. Pour nous, ce que nous avons été autrefois, nous le sommes encore, et si nous sommes sages, nous ne négligerons pas nos alliés offensés ; nous ne différerons pas leur vengeance, puisqu’on ne diffère pas à les faire souffrir. D’autres ont de l’argent, des vaisseaux, des chevaux ; nous avons, nous, de bons alliés, qu’il ne faut pas livrer aux Athéniens. Ce n’est pas une affaire à mettre en arbitrage, à juger sur des paroles ; ce n’est point en paroles que nous sommes offensés. Vengeons-nous au plus tôt et de toutes nos forces. Que personne ne prétende nous enseigner que nous devons perdre le temps à délibérer quand on nous fait injure ; c’est à ceux qui se disposent à offenser, qu’il convient de délibérer long-temps. Opinez donc pour la guerre, ô Lacédémoniens ; voilà ce qui est digne de Sparte. Ne laissez pas les Athéniens augmenter encore leur puissance ; ne trahissons pas nos alliés ; mais avec la protection des dieux, marchons contre des homme injustes. »

LXXXVII. Ayant ainsi parlé, il mit lui-même la question aux voix en sa qualité d’éphore ; mais les suffrages se donnent à Lacédémone par acclamation, et non avec des cailloux[36] : il déclara qu’il ne savait pas de quel côté était la majorité ; et comme il voulait que les opinans se déclarassent surtout pour la guerre, et fissent connaître manifestement leur vœu : « Que ceux, dit-il, qui pensent que le traité est rompu, et que les Athéniens nous ont outragés, passent de ce côté (en le montrant), et que ceux qui sont d’un avis contraire, passent de cet autre. » Alors les Lacédémoniens quittèrent leurs places et se partagèrent. Ceux qui pensaient que la trêve était rompue furent en bien plus grand nombre. On rappela les députés, et les Lacédémoniens leur déclarèrent que, suivant eux, les Athéniens étaient coupables, mais qu’ils voulaient inviter tous les alliés à donner leurs suffrages, afin de n’entreprendre la guerre que d’après une délibération générale. Cette affaire terminée, les députés se retirèrent chez eux ; ceux d’Athènes partirent les derniers, après avoir terminé la négociation qui avait été l’objet de leur voyage. Cette décision de l’assemblée fut portée la treizième année de la trêve de trente ans, qui avait été conclue après l’affaire d’Eubée[37].

LXXXVIII. Les Lacédémoniens portèrent ce décret bien moins à la persuasion des alliés, que par les craintes que leur inspiraient les Athéniens. Ils les voyaient maîtres de la plus grande partie de la Grèce, et ils craignaient qu’ils ne devinssent encore plus puissans.

LXXXIX. Voici comment les Athéniens s’étaient mis à la tête des affaires, ce qui fut la cause de leur accroissement. Quand les Mèdes se furent retirés de l’Europe, vaincus par les Grecs sur terre et sur mer ; quand ceux d’entre eux qui purent échapper sur leurs vaisseaux, et qui cherchèrent un asile à Mycale, eurent été détruits ; Léotychidas, roi de Lacédémone, qui avait commandé les Grecs à Mycale, retourna dans sa patrie, et emmena les alliés du Péloponnèse. Les Athéniens restèrent avec les Grecs de l’Ionie et de l’Hellespont, qui déjà s’étaient détachés du roi, et ils firent le siège de Sestos que les Mèdes occupaient. Ils continuèrent ce siège pendant l’hiver, et après s’être rendus maîtres de la place, qu’abandonnèrent les Barbares, ils quittèrent l’Hellespont, et chacun rentra dans son pays. Les Athéniens, après la retraite des ennemis, firent revenir leurs enfans, leurs femmes et les effets des endroits où ils les avaient déposés, et pensèrent à relever leur ville et leurs murailles. Il ne restait que peu de chose de l’ancienne enceinte des murs, la plupart des maisons étaient tombées ; il n’en subsistait qu’un petit nombre où avaient logé les plus considérables des Perses.

XC. Les Lacédémoniens, informés de ce dessein, vinrent en députation à Athènes ; eux-mêmes auraient bien voulu que cette ville, ni aucune autre n’eût été fortifiée ; mais surtout ils étaient sollicités par leurs alliés qui craignaient la puissante marine des Athéniens, bien différente de ce qu’elle avait été autrefois, et l’audace que ce peuple avait montrée dans la guerre contre les Mèdes. Les députés prièrent les Athéniens de ne pas se fortifier, et de détruire plutôt avec eux toutes les fortifications qui se trouvaient hors du Péloponnèse. Ils ne leur faisaient connaître leur objet ni leurs défiances, et donnaient pour prétexte de leur demande, que, si les Barbares revenaient dans la Grèce, il ne fallait pas leur laisser une place forte dont ils pussent se servir comme d’un point de départ, ainsi qu’ils venaient de faire de Thèbes. Ils ajoutaient que le Péloponnèse suffisait pour offrir à tous les Grecs une retraite d’où ils s’élanceraient contre les ennemis.

Les Athéniens, sur l’avis de Thémistocle, se hâtèrent de congédier les députés, et répondirent seulement qu’ils allaient, de leur côté, faire partir pour Lacédémone une députation chargée de traiter cette affaire. Thémistocle voulut être expédié lui-même sans délai, et ordonna de ne pas faire partir sur-le-champ ceux qu’on lui choisirait pour collègues, mais de les retenir jusqu’à ce que le mur fût assez élevé pour être en état de défense. Tous ceux qui étaient dans la ville, sans exception, citoyens, femmes, enfans, devaient partager les travaux : édifices publics, maisons particulières, rien de ce qui pouvait fournir des matériaux ne devait être épargné ; il fallait tout démolir. Après avoir donné ces instructions, et déclaré ce que lui-même comptait faire à Lacédémone, il partit. À son arrivée, au lieu de se rendre auprès des magistrats, il usa de délais et de prétextes ; et quand des gens en place lui demandaient pourquoi il ne se rendait pas à l’assemblée générale, sa réponse était : qu’il attendait ses collègues, qu’ils avaient été surpris par quelques affaires, qu’il comptait les voir bientôt arriver, et qu’il était étonné qu’il ne fussent pas encore venus.

XCI. On croyait Thémistocle, parce qu’on avait pour lui de l’affection. Cependant il survenait des personnes qui dénonçaient qu’on fortifiait Athènes, que déjà les murailles gagnaient de l’élévation, et l’on ne savait pas comment ne pas ajouter foi à ces rapports ; mais Thémistocle, qui en était instruit, priait les Lacédémoniens de ne pas s’en laisser imposer par des discours, et d’envoyer plutôt quelques-uns de leurs citoyens, hommes de probité, qui rendraient un compte fidèle de ce qu’ils auraient vu. On les expédia ; mais Thémistocle fit passer à Athènes un avis secret de leur départ, et manda que, sans les arrêter ouvertement, il fallait les retenir jusqu’au retour de ses collègues, car ils étaient enfin venus le joindre : c’étaient Abronychus, fils de Lysiclès, et Aristide, fils de Lysimaque ; ils lui annoncèrent que le mur était à une hauteur convenable. Il craignait d’être arrêté avec eux quand on serait instruit de la vérité ; mais les Athéniens, conformément à son avis, retenaient les députés de Lacédémone.

Thémistocle parut enfin en public, et déclara sans détour qu’Athènes était murée, et se trouvait en état de mettre en sûreté ses habitans ; que si Lacédémone et ses alliés avaient quelque dessein d’y envoyer une députation, ce devait être désormais comme à des hommes qui connaissaient aussi bien leurs intérêts particuliers que l’intérêt commun de la Grèce ; que quand ils avaient cru nécessaire d’abandonner leur ville, et de monter sur leurs vaisseaux, ils avaient bien su prendre ce parti sans le conseil de Lacédémone ; que dans toutes les affaires où ils s’étaient consultés avec les Lacédémoniens, on n’avait pas vu qu’ils eussent eu moins de sagesse que personne ; que maintenant donc ils croyaient utile que leur ville fût murée ; que c’était en particulier leur intérêt et celui de tous leurs alliés ; qu’il était impossible, sans avoir les mêmes moyens de se défendre, de prendre les mêmes résolutions pour l’utilité commune ; et qu’en un mot, il fallait que tous les Grecs soutinssent leur fédération sans avoir de murailles, ou qu’on trouvât bon ce que venaient de faire les Athéniens.

XCII. Les Lacédémoniens, à ce discours, ne manifestèrent pas de ressentiment contre les Athéniens. Quand ils leur avaient envoyé une députation, ce n’avait pas été dans le dessein de leur intimer une défense, mais de leur donner un conseil qui leur semblait s’accorder avec l’intérêt commun. D’ailleurs, ils témoignaient alors aux Athéniens beaucoup d’amitié pour le zèle qu’ils avaient fait paraître dans la guerre des Mèdes. Cependant ils étaient secrètement piqués d’avoir manqué leur projet ; mais les députés se retirèrent de part et d’autre sans essuyer aucune plainte.

XCIII. Ce fut ainsi qu’en peu de temps les Athéniens fortifièrent leur ville ; et l’on peut voir encore aujourd’hui que ce fut un ouvrage fait avec précipitation ; car les fondemens sont construits de toutes sortes de pierres qui, en certains endroits, sont restées brutes et telles qu’elles furent apportées. Des colonnes, des marbres sculptés furent tirés des monumens, et entassés les uns sur les autres. De tous les côtés de la ville, l’enceinte fut tenue plus grande qu’auparavant ; on travaillait à tout à la fois, et on ne se donnait pas de repos. Thémistocle persuada de continuer aussi les ouvrages du Pirée. Ils avaient été commencés précédemment pendant l’année durant laquelle il avait eu l’administration de la république en qualité d’archonte[38]. Il regardait comme très favorable la situation de ce lieu, qui offrait trois ports creusés par la nature ; et depuis que les Athéniens s’étaient tournés du côté de la marine, il la croyait d’une grande importance à l’accroissement de leurs forces. Il osa dire le premier qu’ils devaient s’emparer de la mer, et aussitôt il leur en prépara l’empire. Ce fut d’après son plan qu’on donna au mur l’épaisseur qui se voit encore aujourd’hui autour du Pirée. Deux charrettes qui se rencontraient apportaient des pierres. On n’en remplit pas les joints de chaux et de ciment ; mais on taillait carrément de grandes pierres, on les appareillait, et on les liait entre elles avec des barres de fer consolidées par du plomb. Ces murs eurent tout au plus la moitié de la hauteur que Thémistocle avait projetée. Son dessein était que, par leur épaisseur et leur élévation, on n’eût pas à craindre les attaques des ennemis ; qu’il ne fallût que peu d’hommes très débiles pour les défendre, et que les autres montassent sur les vaisseaux, car c’était à la marine surtout qu’il s’attachait : c’est qu’il voyait, du moins à ce que je pense, que l’armée du roi pouvait faire plus aisément des invasions par mer que par terre, et il regardait le Pirée comme plus important que la ville haute[39]. Il conseilla bien des fois aux Athéniens, s’il leur arrivait d’être forcés par terre, de descendre au Pirée, et de se défendre sur leur flotte contre tous ceux qui pourraient les attaquer. Ce fut ainsi que les Athéniens se fortifièrent, et rétablirent leur ville aussitôt après la retraite des Mèdes.

XCIV. Cependant Pausanias, fils de Cléombrote, fut envoyé de Lacédémone, en qualité de général des Grecs, avec vingt vaisseaux que fournit le Péloponnèse ; les Athéniens se joignirent à cette flotte avec trente vaisseaux : un grand nombre d’alliés suivit leur exemple. Ils se portèrent à Cypre, et en soumirent une grande partie : de là, toujours sous le même commandement, ils passèrent à Bysance, qu’occupaient les Mèdes, et s’en rendirent maîtres.

XCV. Mais Pausanias commençait à montrer de la dureté ; il se rendit odieux aux Grecs en général, mais surtout aux Ioniens et à tous ceux qui s’étaient soustraits récemment à la puissance du roi. Ils allèrent trouver les Athéniens, et les prièrent de les recevoir sous leur commandement comme étant de même origine, et de ne pas céder à Pausanias s’il voulait en venir à la violence. Les Athéniens reçurent cette proposition ; ils leur promirent de ne les point abandonner, et de tenir d’ailleurs la conduite qui semblerait s’accorder le mieux avec les intérêts des alliés.

Dans ces conjonctures, les Lacédémoniens rappelèrent Pausanias pour le juger sur les dénonciations portées contre lui. Les Grecs qui venaient à Lacédémone se plaignaient beaucoup de ses injustices, et son commandement semblait tenir plutôt du pouvoir tyrannique que du généralat. Il fut rappelé précisément à l’époque où, par la haine qu’il inspirait, les Grecs, excepté les guerriers du Péloponnèse, se rangeaient sous les ordres des Athéniens. Arrivé à Lacédémone, et convaincu d’abus de pouvoir contre des particuliers, il fut absous des accusations capitales. On lui reprochait surtout du penchant pour les Mèdes, et cette accusation semblait manifeste. Aussi le commandement ne lui fut-il pas rendu, mais on fit partir Dorcis et quelques autres avec peu de troupes. Comme les alliés ne se mirent pas sous leur autorité, ils revinrent, et les Lacédémoniens n’envoyèrent plus dans la suite d’autres généraux. Après ce qu’ils avaient vu de Pausanias, ils craignaient qu’ils ne se corrompissent de même. D’ailleurs ils voulaient se débarrasser de la guerre des Mèdes ; ils croyaient les Athéniens capables de la conduire, et alors ils étaient amis.

XCVI. Les Athéniens ayant pris ainsi le commandement, suivant le désir des alliés, par la haine qu’on portait à Pausanias, réglèrent quelles villes devaient donner de l’argent pour faire la guerre aux Barbares, et quelles devaient fournir des vaisseaux. Le prétexte était de ruiner le pays du roi, par représailles de ce qu’on avait souffert. Alors fut établie chez les Athéniens la magistrature des hellénotames, qui recevaient le tribut[40]. Le premier tribut fut fixé à quatre cent soixante talens[41], le trésor fut déposé à Délos, et les assemblées se faisaient dans le temple.

XCVII. Ce fut en commandant aux alliés, qui conservèrent d’abord leurs propres lois, et qui délibéraient sur l’intérêt général dans des assemblées communes, que les Athéniens, depuis la guerre des Mèdes jusqu’à celle que j’écris, s’élevèrent à un si haut degré de puissance par les armes et par le maniement des affaires. Ils eurent à combattre et les Perses, et ceux de leurs alliés qui tentaient des révolutions, et les peuples du Péloponnèse, qui toujours s’immisçaient dans ces querelles. J’ai écrit ces événemens, et me suis permis cette digression, parce que c’est une partie de l’histoire qu’ont négligée tout ceux qui m’ont précédé. Ou ils n’ont traité que ce qui s’est passé dans la Grèce avant la guerre des Mèdes, ou cette guerre elle-même. Hellanicus, dans son histoire de l’Attique, a touché ces faits, mais en abrégé, et sans les rappeler exactement à l’ordre des temps. Cependant c’est en montrant la manière dont s’est établie la domination des Athéniens qu’on peut la faire connaître.

XCVIII. D’abord, sous le commandement de Cimon, fils de Miltiade, ils prirent d’assaut Eion, sur le lac Strymon, place occupée par les Mèdes, et réduisirent les habitans en servitude. Ils firent ensuite éprouver le même sort à ceux de Scyros, île de la mer Égée qui appartenait aux Dolopes, et ils y envoyèrent une colonie. Ils firent ensuite la guerre aux Carystiens : le reste de l’Eubée n’y prit aucune part, et ces hostilités finirent par un accord. Une autre guerre suivit contre les habitans de Naxos, qui s’étaient détachés de la république. Ils furent assiégés et se soumirent. C’est la première ville alliée qui, contre l’usage, ait été réduite à la condition de sujette. D’autres eurent ensuite le même sort suivant les circonstances.

XCIX. Les défections des alliés eurent différentes causes. Les principales furent des refus de contributions en argent ou en vaisseaux ; et pour quelques-unes, celui de servir dans les armées ; car les Athéniens exigeaient ces tributs à la rigueur, et ils faisaient ainsi des mécontens, en obligeant à la fatigues des gens qui n’avaient ni l’habitude ni la volonté de les supporter. D’ailleurs ils ne commandaient plus avec la même douceur ; ils ne se montraient plus les égaux de leurs compagnons d’armes ; et ils avaient bien moins de peine à réduire les alliés qui les abandonnaient. On pouvait en accuser les alliés eux-mêmes : paresseux à faire la guerre et à s’éloigner de leurs foyers, la plupart, au lieu de fournir leur contingent en vaisseaux, et de les monter eux-mêmes, s’étaient imposé des taxes proportionnées à la dépense. Comme ils contribuaient aux frais, les Athéniens augmentèrent leur marine, et les alliés, quand il leur arrivait de tenter une défection, se trouvaient sans préparatifs et sans ressources pour la soutenir.

C. Ce fut après ces événemens que se livra, près du fleuve Eurymédon, dans la Pamphylie, un combat de terre et un combat naval des Athéniens et de leurs alliés contre les Mèdes. Les Athéniens remportèrent la victoire dans ces deux combats, en un même jour, sous le commandement de Cimon. Ils prirent et détruisirent la flotte des Phœniciens, forte de deux cents vaisseaux.

Quelque temps après, les Thasiens se détachèrent de leur alliance. Le motif de cette rupture fut quelque différend au sujet de leurs mines et des comptoirs qu’ils avaient dans la partie de la Thrace qui regarde leur île. Les Athéniens se portèrent à Thasos, furent victorieux dans on combat naval, et firent une descente dans l’île.

Vers le même temps, ils envoyèrent sur les bords du Strymon dix mille hommes, tant des leurs que des alliés, fonder une colonie à l’endroit qu’on appelait alors les Neuf-Voies, et qui se nomme maintenant Amphipolis. Ils s’en emparèrent sur les Édoniens qui l’occupaient ; mais s’étant enfoncés dans l’intérieur de la Thrace, ils furent défaits à Drabesque, dans l’Édonie, par les Thraces, qui les attaquèrent en commun, regardant l’établissement qu’on faisait aux Neuf-Voies comme un fort qu’on élevait contre eux.

CI. Les habitans de Thasos, vaincus dans plusieurs combats et assiégés, implorèrent les Lacédémoniens et les engagèrent à opérer en leur faveur une diversion en se jetant sur l’Attique. Les Lacédémoniens le promirent à l’insu des Athéniens, et ils auraient tenu leur parole, mais un tremblement de terre les empêcha de la remplir. Les Hilotes, ainsi que les Thuriates et les Éthéens, qui étaient voisins de Lacédémone, profitèrent de l’occasion pour secouer le joug et se réfugier à Ithôme. La plupart des Hilotes tiraient leur origine des anciens Messéniens, qui avaient été réduits en servitude, ce qui leur fit donner à tous le nom de Messéniens. Les Lacédémoniens eurent donc une guerre à soutenir contre les révoltés d’Ithôme.

Quant aux Thasiens, après trois ans de siège, ils se rendirent aux Athéniens, qui leur prescrivirent de détruire leurs murailles, de livrer leurs vaisseaux, et de leur donner une somme à laquelle ils furent taxés : on les obligea à en payer tout de suite une partie, sans préjudice du reste. Ils s’engagèrent aussi à céder leurs mines et tout ce qu’ils possédaient sur le continent.

CII. Les Lacédémoniens, voyant se prolonger leur entreprise sur Ithôme, implorèrent le secours de leurs alliés et celui des Athéniens[42]. Ceux-ci vinrent en grand nombre, sous le commandement de Cimon. On les avait mandés sur l’opinion de leur habileté à battre les murailles : comme le siège traînait en longueur, on sentait la nécessité de cet art. Ce fut dans cette campagne que se manifesta, pour la première fois, la mauvaise intelligence d’Athènes et de Lacédémone ; car les Lacédémoniens voyant que la place n’était pas enlevée de vive force, craignirent l’humeur audacieuse des Athéniens et leur caractère remuant. Ils ne les regardaient pas comme un peuple de leur race, et ils appréhendaient que, pendant leur séjour devant Ithôme, ils ne se laissassent gagner par ceux qui s’y étaient renfermés, et ne causassent quelque révolution. Ce furent les seuls des alliés qu’ils renvoyèrent, sans manifester cependant leurs soupçons, mais sous prétexte qu’ils n’avaient plus besoin de leurs secours. Les Athéniens n’en sentirent pas moins qu’on n’avait pas de bonnes raisons de les renvoyer, et qu’il était survenu quelque défiance. Indignés de cet affront, et ne se croyant pas faits pour être ainsi traités par les Lacédémoniens, à peine retirés, ils abjurèrent l’alliance qu’ils avaient contractée avec eux dans la guerre médique, et s’allièrent avec les Argiens, ennemis de Lacédémone. En même temps ces deux nouveaux alliés s’unirent par les mêmes sermens avec les Thessaliens.

CIII. Enfin, après dix ans, ceux d’Ithôme, ne pouvant plus résister, capitulèrent avec les Lacédémoniens. Il fut convenu qu’ils sortiraient du Péloponnèse sous la foi publique, et n’y rentreraient jamais, sous peine, pour celui qui serait pris, d’être esclave de qui l’aurait arrêté. Les Lacédémoniens avaient reçu auparavant de Delphes un oracle qui leur ordonnait de laisser partir les supplians de Jupiter Ithométas[43]. Ceux-ci eurent donc la liberté de sortir avec leurs femmes et leurs enfans. Les Athéniens s’empressèrent de les recevoir en haine de Lacédémone, et les envoyèrent en colonie à Naupacte, qu’ils se trouvaient avoir pris récemment sur les Locriens-Ozoles.

Les Mégariens recoururent aussi à l’alliance d’Athènes. Ils se détachaient de Lacédémone, parce que Corinthe leur faisait la guerre pour les limites réciproques. Ainsi les Athéniens acquirent Mégare et Pègues. Ce furent eux qui construisirent pour les Mégariens les longues murailles qui vont de leur ville jusqu’à Nisée, et ils y mirent garnison. C’est principalement de cette époque que commença la haine envenimée de Corinthe contre Athènes.

CIV. Cependant Inarus, fils de Psammétique, et roi des Libyens qui touchent à l’Égypte, partit de Marée, ville au-dessus du Phare, fit soulever la plus grande partie de l’Égypte contre le roi Artaxerxès, et, nommé lui-même chef des rebelles, il appela les Athéniens[44]. Ils étaient à Cypre avec deux cents vaisseaux, tant d’Athènes que des alliés. Ils abandonnèrent Cypre pour se rendre à l’invitation d’Inarus ; entrèrent dans le Nil, le remontèrent, et se rendirent maîtres de ce fleuve et de deux quartiers de Memphis ; ils assiégèrent le troisième, qui se nomme le Mur-Blanc. C’était là que s’étaient réfugiés les Perses, les Mèdes et ceux des Égyptiens qui n’étaient pas entrés dans la rebellion.

CV. D’un autre côté, les Athéniens firent une descente à Halies et livrèrent bataille aux Corinthiens et aux Épidauriens. Ce furent les Corinthiens qui remportèrent la victoire. Les Athéniens furent victorieux à leur tour près de Cécryphalie, dans un combat naval contre les Péloponnésiens.

Une guerre survint ensuite entre les Éginètes et les Athéniens : Il y eut un grand combat naval près d’Égine ; chacun des deux partis était secondé par ses alliés. Les Athéniens eurent l’avantage : ils prirent soixante-dix vaisseaux sur les ennemis, descendirent à terre, et formèrent le siège de la ville, sous le commandement de Léocrate, fils de Strœbus. Les Péloponnésiens voulurent secourir les Éginètes, et portèrent à Égine trois cents hoplites, qui avaient servi comme auxiliaires avec les Corinthiens et les Épidauriens : cette troupe s’empara des hauteurs de Géranie[45], et les Corinthiens descendirent avec les alliés dans la Mégaride. Ils croyaient qu’Athènes, qui avait de grandes forces dispersées à Égine et en Égypte, ne serait pas en état de protéger Mégare, ou que du moins, si elle y faisait passer des secours, elle retirerait d’Égine l’armée qui en faisait le siège. Cependant les Athéniens ne touchèrent point à cette armée ; mais ce qui était resté dans la ville, les vieillards qui avaient passé l’âge du service, et les jeunes gens qui ne l’avaient pas atteint, allèrent à Mégare sous le commandement de Myronide. Il y eut entre eux et les Corinthiens une bataille indécise, et les deux partis se séparèrent, sans que ni l’un ni l’autre crût avoir été vaincu. C’était cependant plutôt les Athéniens qui avaient eu quelque supériorité ; ils dressèrent un trophée après la retraite des Corinthiens. Mais ceux-ci, à leur retour, traités de lâches par les vieillards qui étaient restés à la ville, se préparèrent pendant une douzaine de jours, et revinrent élever un trophée devant celui des Athéniens, comme si eux-mêmes avaient été vainqueurs. Les Athéniens sortirent en armes de Mégare, tuèrent ceux qui élevaient le trophée, se jetèrent sur les autres et remportèrent la victoire.

CVI. Les vaincus se retirèrent : un assez grand nombre, poussé vigoureusement, s’égara du bon chemin et tomba dans le clos d’un particulier, qui était entouré d’un grand fossé et n’avait pas d’issue. Les Athéniens s’en aperçurent ; ils firent face à l’entrée avec des hoplites, et entourèrent le clos de troupes légères, qui accablèrent de pierres ceux qui s’y étaient engagés. Ce fut une grande perte pour les Corinthiens : le reste de leur armée regagna le pays.

CVII. Vers cette époque, les Athéniens commencèrent à construire les longues murailles qui s’étendent jusqu’à la mer, l’une gagnant Phalère et l’autre le Pirée.

Les peuples de la Phocide firent alors la guerre aux Doriens, dont les Lacédémoniens tirent leur origine. Ils attaquèrent Bœon, Cytinion et Érinéon, et prirent une de ces places. Les Lacédémoniens, sous la conduite de Nicomédas, fils de Cléombrote, qui commandait à la place du roi Plistoanax, fils de Pausanias, encore trop jeune, portèrent des secours aux Doriens avec quinze cents de leurs hoplites et dix mille alliés. Ils obligèrent les Phocéens à rendre la place par capitulation, et se retirèrent. Mais les Athéniens se mirent en croisière pour leur couper la mer, s’ils voulaient traverser le golfe de Crissa. Ceux-ci voyaient tout le danger de prendre leur route par Géranie, tandis que les Athéniens occupaient Mégare et Pègues ; car cette montagne, difficile à franchir, était constamment gardée par des troupes athéniennes, et ils n’ignoraient pas qu’elles devaient s’opposer à leur passage. Ils crurent donc devoir s’arrêter en Bœotie pour considérer quel serait le moyen le plus sûr d’opérer leur retraite. Il y avait d’ailleurs à Athènes une faction qui entretenait avec eux des intelligences secrètes, et qui les engageait à prendre ce parti ; elle espérait détruire le gouvernement populaire et s’opposer à la construction des longues murailles. Mais les Athéniens s’armèrent en masse[46] contre cette armée lacédémonienne, avec mille Argiens et les autres alliés, dans un nombre proportionné à leurs forces respectives. Ils étaient en tout quatorze mille. Ils prirent les armes, persuadés qu’ils trouveraient les ennemis dans l’embarras de chercher un passage, et d’ailleurs ils avaient quelques soupçons sur le complot de détruire la démocratie. De la cavalerie thessalienne vint les joindre en qualité d’alliée ; mais dans l’action, elle se tourna du côté des Lacédémoniens.

CVIII. La bataille se donna près de Tanagra en Bœotie[47]. Les Lacédémoniens et leurs alliés furent vainqueurs, et l’affaire fut sanglante de part et d’autre. Les Lacédémoniens entrèrent dans la Mégaride, se taillèrent des chemins à travers les forêts, et retournèrent chez eux par la montagne de Géranie et l’isthme.

Soixante-deux jours après cette bataille, les Athéniens marchèrent contre les Bœotiens sous le commandement de Myronide, et les ayant battus à Œnophytes, ils se rendirent maîtres de la Bœotie et de la Phocide, rasèrent le mur des Tanagriens, et prirent en otages les cent hommes les plus riches entre les Locriens d’Oponte. Ils terminèrent leurs longues murailles. Les Éginètes capitulèrent ensuite avec eux : ils rasèrent leurs fortifications, livrèrent leurs vaisseaux et se taxèrent à un tribut pour l’avenir.

Les Athéniens firent par mer le tour du Péloponnèse, sous le commandement de Tolmide, fils de Tolmæus ; ils brûlèrent le chantier des Lacédémoniens, et prirent Chalcis[48], ville dépendante de Corinthe, après avoir battu les Sicyoniens, qui s’opposaient à leur descente.

CIX. Les Athéniens et les alliés qui étaient passés en Égypte s’y trouvaient encore, et la guerre y eut pour eux bien des faces différentes. D’abord ils se rendirent maîtres de l’Égypte. Artaxerxès fit passer à Lacédémone le Perse Mégabaze, avec de l’argent, pour engager les peuples du Péloponnèse à se jeter sur l’Attique, ce qui forcerait les Athéniens à sortir de l’Égypte. L’affaire ne réussit pas ; ce ne fut qu’une dépense inutile, et Mégabaze retourna en Asie avec le reste des trésors qu’il avait apportés. Le roi fit partir, avec une puissante armée, un autre Perse, nommé aussi Mégabaze, fils de Zopyre. Il arriva par terre, battit les Égyptiens et les alliés, chassa les Grecs de Memphis, et finit par les renfermer dans l’île de Prosopitis. Il les y assiégea pendant dix-huit mois, jusqu’il ce qu’ayant desséché le fossé et fait prendre aux eaux un autre cours, il mit les vaisseaux à sec, changea une grande partie de l’île en terre ferme, y passa de pied, et s’en rendit maître.

CX. Ainsi furent ruinées, dans ce pays, les affaires des Grecs, après six ans de guerre. Très peu, du grand nombre qu’ils avaient été, se sauvèrent à Cyrène, en passant par la Libye. La plupart périrent, et l’Égypte retourna sous la domination du roi. Seulement Amyrtée s’y conserva une souveraineté dans les marais. Leur vaste étendue ne permettait pas de les prendre, et d’ailleurs ses sujets étaient les plus belliqueux des Égyptiens. Pour Inarus, ce roi des Libyens, qui avait causé tout le trouble de l’Égypte, il fut pris par trahison et empalé.

Cinquante trirèmes d’Athènes et des alliés venaient succéder aux premières, et dans l’ignorance de tout ce qui s’était passé, elles abordèrent à un bras du Nil nommé Mendésium. L’infanterie les attaqua par terre, la flotte des Phéniciens par mer ; le plus grand nombre des bâtimens fut détruit, le reste parvint à se sauver. Telle fut la fin de cette grande armée d’Athéniens et d’alliés qui était passée en Égypte.

CXI. Oreste, fils d’Échécratide, roi de Thessalie, chassé de cette contrée, engagea les Athéniens à l’y rétablir. Ils prirent avec eux les Bœotiens et les Phocéens leurs alliés, et marchèrent contre Pharsale, ville de Thessalie. Ils ne furent maîtres que d’autant de terrain qu’ils en occupaient en s’éloignant peu de leur camp ; car ils étaient contenus par la cavalerie thessalienne ; et ils ne purent s’emparer de la ville. En un mot ils manquèrent entièrement l’objet de leur expédition, et s’en retournèrent sans avoir rien fait, remmenant Oreste avec eux.

Peu après, mille Athéniens montèrent les vaisseaux qu’ils avaient à Pègues, car ils étaient maîtres de cette place, et passèrent à Sicyone, sous le commandement de Périclès, fils de Xantippe. Ils prirent terre, furent vainqueurs de ceux des Sicyoniens qui osèrent les combattre ; et prenant aussitôt avec eux les Achéens, ils traversèrent le golfe, allèrent attaquer Œniades, place de l’Acarnanie, et en firent le siège ; mais ils ne purent la réduire, et rentrèrent chez eux.

CXII. Trois ans après, les Péloponnésiens et les Athéniens conclurent une trêve de cinq ans[49]. Les Athéniens, en paix avec la Grèce, portèrent la guerre en Cypre ; leur fiotte était de deux cents vaisseaux, tant des leurs que de leurs alliés. C’était Cimon qui la commandait. Soixante de ces bâtimens passèrent en Égypte, où les appelait cet Amyrtée, dont le royaume était dans les marais. Les autres firent le siège de Citium. Cimon mourut, la famine survint et ils abandonnèrent le siège. Comme ils passaient au-dessus de Salamine, ville de Cypre, ils eurent à la fois un combat de terre et un combat de mer contre les Phéniciens, les Cypriens et les Ciliciens, et retournèrent chez eux, vainqueurs dans ces deux combats. Les vaisseaux revenus de l’Égypte rentrèrent avec eux.

Les Lacédémoniens firent ensuite la guerre qu’on appelle sacrée, s’emparèrent du temple de Delphes et le remirent aux Delphiens ; mais après leur retraite, les Athéniens l’attaquèrent à leur tour, le prirent et le rendirent aux Phocéens.

CXIII. Après un certain espace de temps, comme les exilés bœotiens occupaient Orchomène, Chéronée et quelques autres villes de la Bœotie. Les Athéniens allèrent attaquer ces places, devenues ennemies. Eux-mêmes envoyèrent mille hoplites, les alliés fournirent leur contingent, c’était Tolmide, fils de Tolmæus, qui commandait. Ils prirent Chéronée, réduisirent les habitans en servitude, y laissèrent une garnison et se retirèrent.

Ils étaient en marche près de Coronée, quand des troupes sorties d’Orchomène vinrent les attaquer ; c’étaient des exilés de Bœotie qui avaient avec eux des Locriens, des exilés de l’Eubée et tout ce qui était de la même faction. Ils furent vainqueurs, égorgèrent une partie des Athéniens et réduisirent le reste en captivité. Les Athéniens abandonnèrent la Bœotie tout entière, à condition qu’on leur rendrait leurs prisonniers. Les exilés bœotiens et tous les autres revinrent et rentrèrent dans leurs droits.

CXIV. Peu après, l’Eubée se souleva contre les Athéniens ; déjà Périclès marchait à la tête d’une armée pour la soumettre, quand on lui annonça que Mégare était en état de révolution, que les Péloponnésiens allaient se jeter sur l’Attique, et que les garnisons athéniennes avaient été égorgées par les Mégariens, excepté ce qui avait pu se réfugier à Nisée. Mégare n’en était venue à la défection qu’après avoir attiré à son parti Corinthe, Épidaure et Sicyone. Périclès se hâta de ramener son armée de l’Eubée, ce qui n’empêcha pas les Péloponnésiens, sous la conduite de Pliatoanax, fils de Pausanias et roi de Lacédémone, de ravager dans l’Attique Éleusis et les campagnes de Thria ; mais ils n’avancèrent pas plus loin et se retirèrent. Alors les Athéniens retournèrent dans l’Eubée, toujours sous le commandement de Périclès, et la soumirent tout entière. Ils la reçurent à composition, excepté les habitans d’Hestiés, qu’ils chassèrent, et ils s’emparèrent de leur pays.

CXV. Peu après leur retour de l’Eubée, ils conclurent avec les Lacédémoniens une trêve de trente ans[50], et rendirent Nisée, l’Achaïe, Pègues et Trezène. C’était ce qu’ils avaient conquis sur les Péloponnésiens.

Six ans après, une guerre s’éleva au sujet de Priène entre les Samiens et les Milésiens. Ces derniers, maltraités dans cette guerre, vinrent à Athènes et y firent retentir leurs plaintes contre ceux de Samos, qui, secondés par des particuliers de cette île, voulaient changer la constitution du pays. Les Athéniens allèrent à Samos avec une flotte de quarante vaisseaux, et y établirent la démocratie ; ils prirent en otages cinquante enfans et autant d’hommes faits, qu’ils déposèrent à Lemnos, et ne se retirèrent qu’en laissant une garnison dans l’île. Quelques Samiens l’avaient quittée et s’étaient réfugiés sur le continent. Ils conspirèrent avec les hommes les plus puissans de la ville et avec Pissuthnès, fils d’Hystaspe, qui avait le gouvernement de Sardes. Ils rassemblèrent sept cents hommes de troupes auxiliaires et passèrent à Samos à l’entrée de la nuit. Ils attaquèrent d’abord le parti populaire et se rendirent maîtres du plus grand nombre ; ils enlevèrent ensuite de Lemnos leurs otages, abjurèrent la domination d’Athènes, et livrèrent à Pissuthnès la garnison athénienne et les commandans, qu’ils avaient en leur pouvoir. Ils se disposèrent aussitôt à porter la guerre à Milet, et Bysance entra dans leur défection.

CXVI. À cette nouvelle, les Athéniens partirent pour Samos avec soixante vaisseaux ; mais ils en détachèrent seize, les uns pour aller observer dans la Carie la fiotte des Phéniciens, les autres pour aller demander des secours à Chios et à Lesbos. Ce fut donc avec quatre vaisseaux que, sous la conduite de Périclès et de neuf autres généraux, ils livrèrent, près de l’île de Tragie, le combat à soixante-dix vaisseaux samiens, dont vingt étaient montés d’hommes de guerre : tous venaient de Milet. Les Athéniens remportèrent la victoire ; ils furent ensuite renforcés par quarante vaisseaux d’Athènes et vingt-cinq de Chios et de Lesbos. Ils descendirent à terre, furent vainqueurs, élevèrent des murailles de trois côtés de la place pour l’investir, et en firent en même temps le siège par mer. Périclès prit soixante des vaisseaux qui étaient à l’ancre, et se porta avec la plus grande diligence à Caune en Carie, sur l’avis que des vaisseaux phéniciens s’avançaient ; car dès auparavant, Stésagoras et quelques autres étaient partis de Samos avec cinq vaisseaux pour observer les Phéniciens.

CXVII. Les Samiens profitèrent de la circonstance pour sortir du port à l’improviste ; ils tombèrent sur le camp qui n’était pas fortifié, détruisirent les vaisseaux qui faisaient l’avant-garde, battirent ceux qui se présentèrent à leur rencontre, et furent quatorze jours maîtres de la mer qui baigne leurs côtes. Pendant tout ce temps, ils faisaient entrer dans leur ville et en faisaient sortir tout ce qu’ils voulaient ; mais au retour de Périclès, ils se virent de nouveau renfermés par la flotte.

Quarante vaisseaux vinrent ensuite d’Athènes au secours des assiégeans avec Thucydide[51], Agnon et Phormion ; vingt avec Triptolème et Anticlès, et trente de Chios et de Lesbos. Les Samiens livrèrent un faible combat naval, et ne pouvant plus tenir, ils furent obligés de se rendre après neuf mois de siège. Ils s’engagèrent par la capitulation à raser leurs murailles, à donner des otages, à livrer leurs vaisseaux et à rembourser les frais de la guerre par des paiemens a époques fixées. Ceux de Bysance convinrent de rester, comme auparavant, dans l’état de sujets.

CXVIII. Peu d’années après, survinrent les événemens dont j’ai déjà parlé ; l’affaire de Corcyre, celle de Potidée et tout ce qui, sur ces entrefaites, servit de prétexte à la guerre que je vais écrire. Toutes ces entreprises des Grecs ou les uns contre les autres, ou contre les Barbares, occupèrent à peu près une période de cinquante ans, depuis la retraite de Xerxès jusqu’au commencement de cette guerre-ci. Dans cet intervalle de temps, les Athéniens donnèrent une grande force à leur domination et s’élevèrent à un haut degré de puissance. Les Lacédémoniens le virent et ne s’y opposèrent pas, si ce n’est dans quelques circonstances de peu de durée ; mais en général, ils restaient inactifs. Toujours lents à s’engager dans les guerres, à moins qu’ils n’y fussent contraints, ils avaient été occupés par des hostilités particulières. Enfin ils n’ouvrirent les yeux sur la puissance des Athéniens que lorsqu’il n’était plus possible de se dissimuler leur élévation et quand ils avaient déjà touché aux alliés de Sparte. Ils crurent alors qu’il n’était plus temps de dissimuler, qu’il fallait les combattre avec la plus grande vigueur et anéantir, s’il était possible, leur domination, ils déclarèrent donc que la trêve était rompue et que les Athéniens s’étaient rendus coupables d’injustice. Ils envoyèrent à Delphes demander an dieu s’ils auraient l’avantage dans la guerre qu’ils méditaient d’entreprendre. On prétend que le dieu répondit qu’en combattant de toutes leurs forces ils auraient la victoire, et qu’il leur prêterait ses secours s’ils l’invoquaient et même s’ils ne l’invoquaient pas.

CXIX. Ils assemblèrent une seconde fois les alliés pour mettre aux voix s’il fallait entreprendre la guerre. Les députés des villes confédérées arrivèrent, l’assemblée se forma et chacun parla suivant son opinion, mais le plus grand nombre accusa les Athéniens et se déclara pour la guerre. Les Corinthiens avaient prié les députés de chaque ville en particulier d’énoncer ce vœu, craignant, si l’on différait, que Potidée ne fût enlevée. Ils étaient présens, et s’avançant les derniers, ils s’exprimèrent à peu près en ces termes :

CXX. « Non, sans doute, généreux alliés, nous ne reprocherons plus aux Lacédémoniens de n’avoir pas eux-mêmes décrété la guerre, puisque c’est pour cet objet qu’ils viennent de nous rassembler. Ils ont rempli ce que nous avions droit d’attendre : car il faut que ceux qui jouissent du commandement, contens de l’égalité dans leurs intérêts particuliers, soient les premiers à s’occuper des intérêts communs, puisque c’est eux qui, dans les autres occasions, obtiennent les premiers honneurs.

« Nous croirions inutile d’avertir ceux d’entre vous qui ont eu affaire aux Athéniens de se tenir en garde contre leurs entreprises ; mais ceux qui occupent l’intérieur des terres, et qui n’habitent pas dans le voisinage des lieux de commerce, doivent savoir que s’ils ne protègent pas les habitans des côtes, ils se rendront à eux-mêmes plus difficiles les débouchés des richesses que les saisons leur prodiguent, et recevront avec plus de peine ce que la mer fournit au continent. Ils seraient de bien mauvais juges des intérèts qui nous occupent, s’ils croyaient y être étrangers, s’ils ne voyaient pas qu’en négligeant la défense des villes maritimes, bientôt le danger va les atteindre, et que ce n’est pas moins sur leurs intérêts que sur les nôtres que nous délibérons aujourd’hui. Qu’ils n’hésitent donc pas à renoncer à la paix et à prendre les armes. Le caractère des hommes modérés est de rester tranquilles tant qu’on ne leur fait point injure ; celui des hommes courageux, quand ils sont insultés, de passer de la paix à la guerre, et, après la victoire, de la guerre à la réconciliation ; de ne pas se laisser entraîner par la prospérité de leurs armes, et de ne pas supporter des injustices, flattés du repos de la paix. Car celui qui reste tranquille, de peur d’interrompre ses jouissances, se verra bientôt enlever, s’il persiste dans l’indolence, la douceur de cette mollesse qui lui faisait aimer la tranquillité ; et celui qui, dans la guerre, veut pousser trop loin la prospérité, ne pense pas qu’il se laisse emporter à une audace perfide. Bien des projets mal conçus réussissent par les imprudences plus grandes encore des ennemis ; et plus souvent encore des desseins qui semblaient bien concertés tournent contre leurs auteurs, et n’ont qu’une issue honteuse. Jamais on n’exécute ses pensées avec la même confiance qu’on les a conçues : on est dans la sécurité quand on délibère ; on faiblit par crainte dans l’exécution.

CXXI. « Pour nous, c’est après avoir reçu des offenses, c’est avec de justes sujets de plainte, que nous réveillons la guerre ; vengés des Athéniens, nous déposerons à temps les armes. Nous avons bien des raisons de compter sur la victoire. Supérieurs par l’expérience des combats et par le nombre, nous sommes tous bien disposés à suivre également les ordres de nos chefs. L’avantage que donne à nos ennemis la supériorité de leur flotte, nous l’aurons avec les finances auxquelles tous contribueront, et avec les trésors déposés à Delphes et à Olympie. Nous n’avons qu’à faire un emprunt pour être en état de leur débaucher, par une solde plus haute, leurs matelots étrangers : car la force des Athéniens leur est moins personnelle qu’achetée à prix d’argent ; la nôtre, fondée sur nos personnes plus que sur nos richesses, est plus indépendante. Par une seule défaite navale, il est probable qu’ils seront perdus ; s’ils résistent, nous aurons plus de temps pour nous exercer à la marine ; et quand nous les aurons égalés dans la science, nous les surpasserons en courage. Ce que nous devons à la nature, l’instruction ne peut le leur donner, et ce qu’ils doivent à la science, nous pouvons l’enlever par l’application. Il faut pour cela de l’argent, nous le fournirons. Quoi ! leurs alliés ne refusent pas de leur apporter des tributs destinés à les asservir, et nous, pour nous venger de nos ennemis et nous sauver à la fois, nous craindrions la dépense ! Nous refuserions de sacrifier une partie de nos richesses pour les empêcher de nous les ravir, et pour n’être pas malheureux par elles !

CXXII. « Nous avons encore d’autres moyens de leur faire la guerre : la défection de leurs alliés, qui leur enlèvera surtout les revenus qui forment leur puissance, des forteresses que nous pourrions élever sur leur territoire, et tout ce que personne ne saurait prévoir en ce moment. Car la guerre ne suit pas la marche qu’on lui prescrit ; elle-même invente le plus souvent ses moyens suivant les circonstances. S’y conduire avec modération, c’est se ménager plus de sûreté ; s’y livrer à l’emportement, c’est s’exposer à bien des revers. Ce qu’il faut considérer, c’est que si chacun de nous n’avait que des querelles sur ses limites avec des ennemis égaux, il serait en état de se défendre ; mais ici les Athéniens, assez forts pour tenir seuls contre nous tous ensemble, seraient bien plus redoutables encore contre chacune de nos villes en particulier. Si donc nous ne nous défendons pas, étroitement unis par nation, par villes, et d’un commun accord, ils n’auront pas de peine à nous soumettre séparément. Et sachez que notre défaite, mot toujours terrible à entendre, ne serait autre chose que la servitude. Se figurer, même par la pensée, que tant de villes pussent être maltraitées par une seule, c’est une honte pour le Péloponnèse. Ce serait nous déclarer dignes de cet opprobre, annoncer que nous sommes devenus assez lâches pour l’endurer, et que nous avons dégénéré de nos pères à qui la Grèce a dû sa liberté. Et nous n’assurerons pas cette liberté pour nous-mêmes ! nous souffrirons qu’une ville usurpe sur nous la tyrannie, nous qui nous vantons de détruire les monarques qui ne mettent qu’une seule ville sous leur joug ! Nous ne pensons pas qu’une telle conduite tiendrait de trois vices bien dangereux : l’imprudence, la mollesse et la négligence. Car vous n’éviterez pas ces reproches en vous excusant sur votre mépris pour vos ennemis ; sentiment dont on voudrait bien se faire un titre de sagesse, et qui, pour avoir perdu beaucoup de ceux qui s’y sont abandonnés, a reçu au contraire le nom de folie.

CXXIII. « Mais à quoi bon vous reprocher vos erreurs passées plus que ne l’exigent les circonstances actuelles ? Livrons-nous aux travaux de la guerre, et venons au secours du présent pour parer à l’avenir. Il est dans le caractère que vous ont transmis vos ancêtres d’acquérir des vertus au milieu des fatigues : ne changez point de mœurs, quoique vous jouissiez aujourd’hui d’un peu plus de fortune et de puissance. Il n’est pas juste de perdre par la richesse ce qu’on a gagné par la pauvreté. Vous avez bien des motifs de marcher avec confiance aux combats, surtout lorsque, par sa réponse, un dieu vous y appelle ; lorsque lui-même promet de vous secourir ; lorsque, par crainte ou par intérêt, la Grèce entière va combattre avec vous. Ce ne sera pas vous qui romprez les premiers le traité ; vous viendrez plutôt au secours des conventions outragées, et le dieu qui vous ordonne de combattre, déclare assez que la paix est violée.

CXXIV. « Puisque, à tous égards, vous pouvez légitimement entreprendre la guerre, et que tous nos suffrages sont en faveur de cette entreprise, s’il est certain qu’elle s’accorde avec l’intérêt des villes et des particuliers, ne tardez pas à secourir les habitans de Potidée. Ils sont Doriens et sont assiégés par des Ioniens ; c’est le contraire de ce qu’on voyait autrefois. Rétablissez en même temps la liberté des autres villes. Il ne vous est plus permis de différer, quand déjà les uns sont maltraités, et quand les autres, si l’on voit que nous sommes assemblés sans rien oser pour leur défense, souffriront bientôt les mêmes outrages. Persuadés que vous en êtes venus à la dernière extrémité, et que nous vous donnons le meilleur conseil, généreux alliés, n’hésitez pas à décréter la guerre, et sans craindre ce que, pour le moment, elle peut avoir de terrible, ne songez qu’à la paix qui doit la suivre, et qui en sera plus durable : car c’est par la guerre que la paix s’affermit. Elle est moins assurée quand, par amour pour le repos, on refuse de combattre. Regardez comme s’élevant contre tous cette ville qui, dans la Grèce, usurpe un pouvoir tyrannique : déjà elle domine sur les uns ; elle médite la servitude des autres : marchons pour la réduire. Nous-mêmes nous vivrons ensuite exempts de dangers, et nous rendrons à la liberté les Grecs maintenant asservis. »

Ainsi parlèrent les Corinthiens.

CXXV. Les Lacédémoniens, après avoir entendu les différentes opinions, prirent les suffrages de tous les alliés qui se trouvaient à l’assemblée. Ils furent donnés par ordre, depuis les villes les plus puissantes jusqu’aux plus faibles. Le plus grand nombre vota la guerre. Comme cependant rien n’était prêt, on jugea qu’on ne pouvait en venir tout de suite aux hostilités, mais que chacun devait, sans délai, pourvoir à ce qui lui était nécessaire. Il ne se passa pas une année entière avant qu’on fût en état de faire une invasion dans l’Attique et de commencer ouvertement la guerre.

CXXVI. Ce temps fut employé en négociations avec les Athéniens ; on leur portait les griefs qu’on avait contre eux. C’était pour avoir un prétexte plus spécieux de les traiter en ennemis si l’on ne recevait pas de satisfaction. D’abord les députés de Lacédémone leur prescrivirent d’expier la souillure qu’ils avaient contractée envers la déesse[52]. Voici quelle était cette souillure.

Il y avait eu un Athénien, nommé Cylon, homme qui avait remporté le prix dans les jeux olympiques : il était riche et distingué entre les anciennes familles. Théagène, Mégarien, alors tyran de Mégare, lui avait donné sa fille. il s’avisa de consulter l’oracle de Delphes, et le Dieu lui répondit que, le jour de la plus grande fête de Jupiter, il pourrait s’emparer de la citadelle d’Athènes. Il emprunta du secours à Théagène, fit entrer ses amis dans son projet, et quand arriva le temps où l’on célébrait les fêtes olympiques dans le Péloponnèse, il s’empara de la citadelle. Son but était d’usurper la tyrannie. Il croyait que cette fête était la plus grande de Jupiter, et qu’elle le concernait en quelque sorte lui-même à cause de sa victoire aux jeux olympiques. S’il y avait dans l’Attique ou ailleurs une fête encore plus solennelle, c’est ce qui ne lui vint point à la pensée et ce que l’oracle n’avait pas dit. Or il se célèbre chez les Athéniens, hors de la ville, une fête nommée Diasia, en l’honneur de Jupiter Milichios[53] et c’est la plus grande de toutes. Des citoyens en grand nombre, de tout rang, de tout sexe et de tout âge, y offrent en sacrifices non des victimes, mais des productions de la contrée[54]. Cylon, croyant bien comprendre l’oracle, exécuta son dessein. Dès que les Athéniens en eurent la nouvelle, ils accoururent en masse de la campagne au secours de la citadelle, l’investirent et en firent le siège. Comme il traînait en longueur, las de rester campés devant la place, la plupart se retirèrent, et investirent les neufs archontes d’un pouvoir absolu pour donner, sur la garde et sur tout le reste, les ordres qu’ils jugeraient nécessaires. C’étaient alors les archontes qui étaient chargés de presque toute l’administration. Les gens assiégés avec Cylon étaient dans un fort mauvais état, manquant de vivres et d’eau. Cylon et son frère parvinrent à s’évader. Les autres, se voyant pressés, et plusieurs même mourant de faim, s’assirent en supplians près de l’autel qui est dans l’Acropole. Ceux à qui la garde était confiée, les voyant près de mourir dans le lieu sacré, les firent relever avec promesse de ne leur faire aucun mal : mais après les avoir emmenés, ils les égorgèrent. Ils tuèrent aussi en passant quelques-uns de ces malheureux assis au pied des autels et en la présence des déesses vénérables[55]. Ils furent regardés depuis comme des hommes souillés, pour avoir offensé la déesse, et cette tache se répandit sur leurs descendans. Les Athéniens les exilèrent. Ils furent aussi chassés par Cléomène avec le secours des Athéniens révoltés[56]. On ne se contenta pas de condamner les vivans à l’exil, on assembla même les os des morts qui furent jetés hors des limites. Ces bannis rentrèrent dans la suite, et leur postérité est encore dans la ville.

CXXVII. Les Lacédémoniens, en demandant que cette souillure fût expiée, avaient pour prétexte de venger l’offense faite aux dieux ; mais la vérité, c’est qu’ils savaient que Périclès, fils de Xantippe, appartenait à cette race de bannis par sa mère, et en le faisant chasser, ils comptaient obtenir plus aisément ce qu’ils voudraient des Athéniens. Cependant ils espéraient moins le voir exiler, qu’exciter contre lui des mécontentemens, parce qu’on le regarderait, par la souillure dont il était entaché, comme l’une des causes de la guerre. C’était l’homme le plus puissant de son temps ; il était à la tête des affaires ; en tout il s’opposait aux Lacédémoniens ; il empêchait de leur céder et pressait les Athéniens de rompre avec eux.

CXXVIII. Ceux-ci, de leur côté, demandèrent que les Lacédémoniens expiassent le sacrilège commis au Ténare. C’était au Ténare qu’autrefois ils avaient fait sortir du temple de Neptune des Hilotes supplians, pour leur donner la mort. Suivant eux-mêmes, ce fut en punition de cette offense qu’arriva le grand tremblement de terre à Sparte. Les Athéniens demandaient aussi l’expiation du sacrilège commis contre la déesse au temple d’airain[57]. Voici quel fut ce sacrilège, lorsque les Lacédémoniens rappelèrent, pour la première fois, Pausanias du commandement qu’il exerçait dans l’Hellespont[58], il fut soumis à un jugement et renvoyé absous. Cependant on ne lui rendit pas le commandement ; mais il prit lui-même en son nom la trirème hermionide, et retourna dans l’Hellespont sans l’aveu des Lacédémoniens. Il donnait pour prétexte de son voyage la guerre de Grèce ; mais en effet il voulait continuer les intrigues qu’il avait liées avec le roi, dans le dessein de s’établir une domination sur les Grecs. Il avait commencé par rendre des services à ce prince, et il avait posé les bases de tous ses projets. Car dans sa première expédition, après son retour de Cypre, lorsqu’il eut pris Bysance, place occupée par les Mèdes, et où furent faits prisonniers plusieurs amis et parens du roi, il les renvoya à ce prince à l’insu des alliés, et publia qu’ils s’étaient échappés de ses mains. Il agissait de concert avec Gongyle, d’Érétrie, à qui il avait confié Bysance et la garde des prisonniers. Il fit même passer Gongyle auprès de Xerxès avec une lettre : voici ce qu’elle contenait, comme on l’a découvert dans la suite : « Pausanias, général de Sparte, a fait ces prisonniers et te les renvoie, pour faire quelque chose qui te soit agréable. J’ai intention, si tu y consens, d’épouser ta fille et de te soumettre Sparte et le reste de la Grèce. En me concertant avec toi, je me crois en état de mettre ce dessein à exécution. S’il t’est agréable, envoie-moi sur la côte un homme affidé par qui nous puissions continuer notre correspondance. »

CXXIX. Voilà ce qu’a fait connaître cet écrit. Il plut à Xerxès, qui envoya sur la côte Artabaze, fils de Pharnace, en lui ordonnant de se mettre en possession de la satrapie de Dascylitis, et de déposer Mégabatès qui en était revêtu. Il le chargea d’une lettre pour Pausanias à Bysance avec ordre de le mander au plus tôt, de lui montrer son cachet, et, s’il en recevait quelques ouvertures sur ses desseins, de faire avec la plus grande fidélité ce qu’il jugerait le plus a propos.

Artabaze étant arrivé exécuta les ordres qu’il avait reçus, et envoya la lettre. Voici ce qu’elle contenait : « Ainsi parle le roi Xerxès à Pausanias. Tu m’as renvoyé au-delà de la mer les hommes que tu as sauvés de Bysance : ma reconnaissance en restera pour toujours écrite dans mon palais, et je suis flatté de ce que tu m’as communiqué. Que le jour ni la nuit ne t’arrête et ne te puisse détourner de travailler à ce que tu me promets. Ne regarde comme un obstacle ni la dépense en or et en argent, ni le nombre des troupes, s’il faut en faire passer quelque part. Je t’adresse Artabaze, homme sûr et fidèle ; traite hardiment avec lui de tes affaires et des miennes, et conduis-les de la manière que tu jugeras la meilleure et la plus utile pour tous deux. »

CXXX. À la réception de cette lettre, Pausanias, qui s’était acquis la plus grande distinction dans la Grèce pour avoir commandé à la bataille de Platée, conçut encore bien plus d’orgueil. Il ne sut plus se conformer aux mœurs de sa nation, mais il sortit de Bysance vêtu de la robe des Perses, et dans son voyage en Thrace, une garde perse et égyptienne l’escortait armée de piques ; il faisait servir sa table avec la somptuosité des Perses. Incapable de renfermer ses desseins en lui-même, il manifestait dans de petites choses les grandes pensées qu’il comptait exécuter un jour. Il se rendit d’un accès difficile, et il était d’une humeur si hautaine avec tout le monde indifféremment, que personne ne pouvait l’aborder. Ce ne fut pas une des moindres raisons qui engagèrent les Grecs à passer de l’alliance de Lacédémone à celle d’Athènes.

CXXXI. Les Lacédémoniens, instruits de ces procédés, le rappelèrent pour lui en demander compte ; et lorsque, sans ordre de leur part, il eut osé remettre en mer sur la trirème hermionide, on ne douta plus de ses desseins. Forcé par les Athéniens de sortir de Bysance. Il ne revint point à Sparte ; mais on apprit qu’il se fixait à Colonnes dans la Troade, qu’il ne s’y arrêtait pas à bonne intention, et qu’il avait des intelligences avec les Barbares. On crut alors ne devoir plus dissimuler, et les éphores lui envoyèrent un héraut avec une scytale[59], et lui firent signifier l'ordre de ne pas s’écarter du héraut, s’il ne voulait pas que Sparte lui déclarât la guerre. Il craignit de se rendre suspect, et dans la confiance qu’il se laverait par argent du crime qu’on lui imputait, il revint à Sparte une seconde fois. D’abord mis en prison par ordre des éphores, car ils ont le pouvoir de faire éprouver ce traitement aux rois eux-mémes, il parvint à en sortir en gagnant les magistrats, et s’offrit à rendre compte de ses actions et à répondre à ses accusateurs.

CXXXII. Ni les Spartiates, ni ses ennemis, ni toute la république n’avaient aucune preuve assez forte pour les autoriser à punir un homme du sang royal et qui était alors revêtu d’une haute dignité : en qualité de cousin de Plistarque, fils de Léonidas, décoré du titre de roi, mais trop jeune pour en exercer les fonctions, il avait la tutelle de ce prince. Mais son éloignement pour les mœurs de son pays, son affectation d’imiter celles des Barbares, donnaient bien des raisons de soupçonner qu’il ne voulait pas se contenter de sa fortune. On remontait à l’examen de sa vie ; on recherchait s’il ne s’était pas écarté des lois reçues ; on se rappelait qu’autrefois, sur le trépied que les Grecs consacrèrent à Delphes des prémices du butin fait sur les Mèdes, il avait osé, comme si c’eût été son offrande particulière, foire graver ces paroles : « Pausanias, général des Grecs, après avoir défait l’armée des Mèdes, a consacré ce monument à Apollon. » Les Lacédémoniens avaient fait effacer aussitôt cette inscription, et graver le nom des villes qui, victorieuses en commun des Barbares, avaient consacré cette offrande. On mettait cet acte de présomption au rang des crimes de Pausanias, et depuis qu’il était devenu suspect, on y trouvait de grands rapports avec ses desseins actuels. Le bruit se répandit aussi de certaines intrigues qu’il avait eues avec les Hilotes, et ce bruit était bien fondé. Il leur avait promis la liberté et l’état de citoyens s’ils se soulevaient avec lui et le secondaient dans l’exécution de tous ses projets. Cependant, quoique des Hilotes le dénonçassent eux-mêmes, on n’en voulut pas croire leurs délations ni rien prononcer contre lui. La conduite des Lacédémoniens était celle qu’ils out coutume de tenir entre eux ; ils ne se hâtent jamais de prononcer des peines capitales contre un Spartiate, sans avoir des preuves incontestables. Mais enfin, un homme d’Argila, que Pausanias avait aimé autrefois, qui jouissait de sa confiance, et qui devait porter à Artabaze ses dernières dépêches pour le roi, devint, dit-on, son dénonciateur. Il conçut des craintes sur la réflexion que jamais aucun des émissaires qui avaient été chargés avant lui de semblables messages n’était revenu. Il ouvrit les lettres, après en avoir contrefait le cachet, pour les refermer s’il se trompait dans ses soupçons, ou pour que Pausanias ne s’aperçût de rien s’il les redemandait pour y faire quelque changement. Il y trouva l’ordre de lui donner la mort, et il s’était douté qu’elles contenaient quelque chose de semblable.

CXXXIII. Quand il eut présenté ces lettres aux éphores, il leur resta moins de doute ; mais ils voulurent entendre, de la bouche même de Pausanias, quelque preuve de son crime. D’accord avec eux, le dénonciateur se réfugia au Ténare, en qualité de suppliant, et s’y construisit une cabane à double cloison, où il cacha quelques éphores. Pausanias vint le trouver et lui demanda le sujet de ses craintes. Les éphores entendirent tout distinctement : les reproches de l’homme sur ce que Pausanias avait écrit à son sujet, les détails dans lesquels il entra, comme quoi il ne l’avait jamais trahi dans ses messages auprès du roi, et comme quoi, en reconnaissance, il se voyait jugé digne de mort, ainsi que l’avaient été tant d’autres de ses serviteurs. Ils entendirent Pausanias convenir de tout, l’engager à ne pas garder de ressentiment, lui donner sa foi pour la libre sortie du lieu sacré, le presser de partir du plus tôt et de ne pas mettre obstacle à des négociations importantes.

CXXXIV. Les éphores se retirèrent après avoir tout entendu. Désormais bien assurés du crime, ils prirent des mesures pour arrêter Pausanias dans la ville. On raconte qu’il allait être pris sur le chemin ; mais qu’à l’air d’un des éphores qui s’avançaient, il reconnut quel était son dessein. Sur un signe qu’un autre éphore lui fit en secret par bienveillance, il courut à l’enceinte de la déesse au temple d’airain, et prévint ceux qui le poursuivaient. Cette enceinte n’était pas éloignée. Il s’arrêta dans une petite chapelle qui en dépendait, pour ne pas souffrir les intempéries de l’air. Ceux qui le cherchaient cessèrent d’abord leur poursuite ; mais bientôt après, ils enlevèrent le toit de la chapelle, virent qu’il y était, et murèrent les portes ; ils restèrent à le garder et l’assiégèrent par la faim. Quand ils s’aperçurent qu’il était près de rendre le dernier soupir dans la chapelle, ils le tirèrent de l’enceinte, n’ayant plus qu’un souffle de vie, et aussitôt après il expira. Leur première idée fut de le jeter dans le coade[60], où l’usage était de jeter les malfaiteurs ; mais ils prirent le parti de l’enterrer dans quelque endroit du voisinage. Le dieu qui a son temple à Delphes ordonna dans la suite aux Lacédémoniens de transporter le tombeau de Pausanias à l’endroit où il était mort. On le voit encore aujourd’hui en avant de l’enceinte sacrée ; ce qu’indique une inscription gravée sur des colonnes. Le dieu déclara aussi qu’ils avaient commis un sacrilège, et leur ordonna d’offrir à la déesse deux corps au lieu d’un. Ils firent jeter en fonte et consacrèrent deux statues d’airain, comme une expiation de la mort de Pausanias.

CXXXV. Les Athéniens, sur ce que le dieu avait jugé les Lacédémoniens coupables d’un sacrilège, leur ordonnèrent de l’expier. Les Lacédémoniens envoyèrent de leur côté une députation à Athènes, accuser Thémistocle de n’avoir pas été moins favorable aux Mèdes que Pausanias : c’est ce qu’ils avaient découvert dans le procès de ce général. Ils demandaient qu’il reçût la même punition. Thémistocle était alors éloigné de sa patrie par un décret d’ostracisme : il vivait à Argos, et faisait des voyages dans le reste du Péloponnèse. Les Athéniens consentirent à la demande qu’on leur faisait : d’accord avec les Lacédémoniens qui se montraient disposés à le juger avec eux, ils envoyèrent des gens avec ordre de l’arrêter en quelque endroit qu’ils le trouvassent.

CXXXVI. Thémistocle, informé à temps, quitta le Péloponnèse pour se réfugier chez les Corcyréens dont il était le bienfaiteur ; mais ils lui représentèrent qu’ils craignaient, en le gardant chez eux, de s’attirer l’inimitié d’Athènes et de Lacédémone, et ils le transportèrent sur le continent qui fait face à leur île. Toujours poursuivi par ceux qui le cherchaient et qui s’informaient de tous les lieux où il choisissait un asile, il fut réduit, ne sachant que faire, à se réfugier chez Admète, roi des Molosses, qui n’était pas son ami. Ce prince était absent. Thémistocle se rendit le suppliant de la femme d’Admète, qui lui conseilla de s’asseoir près du foyer, tenant leur enfant dans ses bras. Le roi arriva peu de temps après : le suppliant se fit connaître. Il s’était montré plusieurs fois contraire à des demandes que ce prince avait adressées aux Athéniens. Il le pria de ne pas se venger d’un infortuné qui venait lui demander un refuge ; que ce serait maltraiter un homme maintenant bien plus faible que lui ; que la générosité ne permettait que de tirer une vengeance égale et de ses égaux ; qu’après tout si Admète avait éprouvé de sa part quelque opposition, il s’agissait d’objets de peu d’importance et non de la vie ; mais que s’il le livrait (et il déclara par quels ordres et pour quelles raisons il était poursuivi), c’était lui ravir toute espérance de salut. Admète fit relever Thémistocle qui continuait de tenir l’enfant dans ses bras, et c’était, chez les Molosses, la plus puissante manière de supplier.

CXXXVII. Peu de temps après arrivèrent les députés de Lacédémone et d’Athènes ; ils dirent bien des choses et n’obtinrent rien. Admète ne livra pas Thémistocle, le laissa partir pour se rendre auprès du roi, et l’envoya par terre à Pydna qui appartenait à Alexandre : c’était la route qu’il devait prendre pour gagner l’autre mer. Thémistocle trouva dans le port de cette ville un vaisseau marchand qui allait passer dans l’Ionie ; il en profita et fut poussé par la tempête au camp des Athéniens qui faisaient le siège de Naxos. L’équipage ne le connaissait pas ; mais la crainte l’obligea de découvrir au pilote qui il était et les raisons de sa fuite, ajoutant que, s’il refusait de le sauver, il l’accuserait de s’être rendu, à prix d’argent, fauteur de son évasion ; qu’il n’y avait rien â risquer pourvu que personne ne sortît en attendant qu’on pût faire route ; que s’il consentait à le servir, il en serait dignement récompensé. Le pilote fit ce qu’on lui demandait, mouilla un jour et une nuit au-dessus du camp des Athéniens, et fit voile pour Éphèse. Là Thémistocle lui fit présent d’une somme considérable ; car ses amis d’Athènes ne tardèrent pas à lui faire passer de l’argent, et il reçut ce qu’il avait déposé secrètement à Argos.

Il gagna l’intérieur des terres avec un des Perses de la côte, et fit tenir à Artaxerxès, fils de Xerxès, qui venait de monter sur le trône, la lettre suivante : « C’est moi Thémistocle qui me rends près de toi ; moi qui, plus qu’aucun Grec, ai fait du mal à ta maison tant que j’ai été forcé de me défendre contre l’invasion de ton père ; mais je lui ai fait encore plus de bien quand je n’ai plus eu de crainte pour moi, et que lui-même, à son retour, avait de grands dangers à courir. (Il avait en vue l’avis qu’il lui avait donné que les Grecs allaient se retirer de Salamine ; et le mensonge par lequel il lui avait fait croire que c’était lui qui avait empêché de rompre les ponts[61].) J’entre dans ton empire, ayant de grands services à te rendre et persécuté par les Grecs pour l’amitié que je te porte. Je veux attendre un an, pour te rendre compte toi-même des motifs qui m’ont fait entrer dans tes états.

CXXXVIII. Le roi admira, dit-on, le courage de Thémistocle, et le pria de faire ce qu’il se proposait. Celui-ci, pendant le temps qu’il passa sans prendre audience, apprit ce qu’il put de la langue des Perses et des usages du pays, et l’année expirée, s’étant fait présenter au roi, il fut élevé auprès de ce prince à des honneurs que jamais aucun Grec n’avait obtenus. Il dut ces distinctions aux dignités dont il avait été revêtu, à l’espérance qu’il faisait concevoir au prince de lui soumettre la Grèce, et surtout aux preuves qu’il avait données de ses talens. En effet, Thémistocle avait bien fait connaître toute la force du génie qu’il tenait de la nature, et il méritait l’admiration qu’inspire un homme privilégié. Son esprit était à lui ; il n’avait rien appris pour l’acquérir, rien pour y ajouter[62]. Il jugeait très sainement des événemens imprévus, et n’avait besoin pour cela que de la plus courte réflexion. Le plus souvent il formait des conjectures certaines sur l’avenir et sur les circonstances qui devaient en résulter. Il n’était pas moins capable d’expliquer nettement les affaires que de les bien conduire. Celles dont il n’avait pas l’expérience, il les saisissait et en jugeait sainement. Dans les choses douteuses, il prévoyait le pire et le mieux. Enfin par la force de son naturel, par la promptitude de son esprit, il excellait à trouver sur-le-champ ce qu’exigeaient les conjonctures. Il mourut de maladie : quelques-uns disent qu’il s’empoisonna lui-même volontairement, dans l’idée qu’il lui était impossible de tenir les promesses qu’il avait faites au roi.

Ce que l’on sait, c’est que son tombeau est à Magnésie d’Asie, dans le marché. Il gouvernait cette province que le roi lui avait donnée. Il avait la Magnésie pour le pain, et elle rapportait cinquante talens par an[63] ; Lampsaque pour le vin, et il paraît que c’était le meilleur vignoble de ce temps-là ; Myonte pour la bonne chère[64]. Ses parens prétendent que ses os furent apportés dans sa patrie suivant ses dernières volontés, et qu’il fut inhumé dans l’Attique, à l’insu des Athéniens ; car il n’était pas permis de l’enterrer, parce qu’il avait été banni pour crime de trahison. Ainsi se termina la fortune de Pausanias de Lacédémone, et de Thémistocle d’Athènes, les deux hommes de leur temps qui jetèrent le plus grand éclat.

CXXXIX. Voilà quels furent, à la première députation, les ordres que donnèrent et reçurent à leur tour les Lacédémoniens pour les expiations de sacrilèges. Ils revinrent une seconde fois et demandèrent que le siège de Potidée fût levé et qu’Égine fût rendue à ses propres lois. Mais le point sur lequel ils s’expliquèrent d’abord et le plus nettement, fut le décret porté contre Mégare : ils déclarèrent que, s’il était levé, il n’y aurait pas de guerre. Ce décret interdisait aux Mégariens l’entrée des ports dans toute la domination athénienne, et des marchés de l’Attique. Mais les Athéniens n’écoutèrent pas les autres propositions, et ne levèrent pas le décret. Ils accusaient ceux de Mégare de cultiver un champ sacré, qui n’était point marqué par des limites[65], et de donner retraite à des esclaves fugitifs. Enfin les derniers députés de Lacédémone arrivèrent : c’étaient Ramphius, Mélisippe et Agésander. Ils n’ajoutèrent rien à ce qui avait déjà été dit tant de fois, et se contentèrent de répéter que les Lacédémoniens voulaient la paix. « Elle subsistera, disaient-ils, si vous laissez vivre les Grecs sous leurs propres lois. » Les Athéniens convoquèrent une assemblée où tous les citoyens pussent donner leurs suffrages. Il fut convenu d’y délibérer et d’y répondre en une seule fois sur tous les chefs. Un grand nombre de citoyens parlèrent ; les deux opinions eurent des partisans : on disait qu’il fallait faire la guerre, que le décret sur Mégare ne devait pas mettre obstacle à la paix, et qu’on n’avait qu’à l’abolir : enfin Périclès, fils de Xantippe, s’avança ; c’était l’homme qui avait alors le plus d’autorité dans la république, et le plus de talent pour la parole et pour l’exécution. Voici de quelle manière il donna son avis :

CXL. « Je suis toujours du même sentiment, ô Athéniens ; c’est qu’il ne faut pas céder aux peuples du Péloponnèse : non, que je ne sache que les pensées des hommes tournent au gré des événemens, et qu’ils ont toujours plus d’ardeur au moment où ils se déterminent à la guerre que lorsqu’ils y sont engagés ; mais je n’en vois pas moins que je dois persister aujourd’hui dans mon opinion. Je prie ceux d’entre vous qui l’auront adoptée de soutenir, en cas de revers, ce qu’ils auront décrété en commun ; ou si nous avons des succès, de ne pas les attribuer non plus à leur sagesse, car il peut arriver que ce soit aussi bien les conjonctures qui marchent follement que les pensées des hommes : aussi, dans tous les événemens qui choquent nos idées, avons-nous coutume d’accuser la fortune.

« On peut reconnaître que, depuis long-temps, les Lacédémoniens forment des desseins contre nous, et ils sont loin d’avoir changé de dispositions. Vainement a-t-il été convenu que, s’il survenait quelques différends, on les terminerait à l’amiable, sans se dessaisir de ce qu’on aurait entre les mains ; ils ne nous ont jamais invités à faire juger leurs griefs, et ils n’acceptent pas l’offre que nous faisons de nous soumettre à des arbitres. Ils aiment mieux vider la querelle par les armes que par la justice, et ne paraissent maintenant que pour nous donner des ordres, et non pour nous adresser leurs plaintes.

« Ils nous commandent de lever le siège de Potidée, de laisser Égine sous ses propres lois, de révoquer le décret porté contre Mégare ; et voilà maintenant que leurs derniers députés nous imposent la loi de laisser à tous les Grecs la jouissance de leurs droits. N’imaginez pas que refuser d’abolir le décret sur les Mégariens, ce soit faire la guerre pour bien peu de chose, parce qu’ils soutiennent que, le décret supprimé, on n’aurait point la guerre. Éloignez toute idée sur quoi vous puissiez vous faire le reproche d’avoir pris les armes pour un faible sujet ; car c’est à ce sujet si faible que tient l’affermissement de votre puissance et l’épreuve de votre courage. Accordez-leur ce peu qu’ils vous demandent, et vous verrez aussitôt, comme si c’était la crainte qui vous eût fait obéir, arriver l’ordre d’accorder quelque chose de plus. Mais en refusant avec fermeté, vous leur ferez voir nettement qu’il faut en agir avec vous comme avec des égaux.

CXLI. « D’après ce que je viens de dire, prenez le parti de vous soumettre, avant d’avoir été maltraités ; ou si nous faisons la guerre, ce qui, je crois, vaut le mieux, de ne céder à aucune condition, ni douce, ni rigoureuse, et de ne pas nous réduire à ne garder qu’avec un sentiment de crainte ce que nous possédons. C’est toujours un esclavage qu’un ordre plus ou moins rigoureux, qu’aucun jugement n’a précédé, et que des égaux intiment à leurs voisins. Daignez réécouter, et vous allez apprendre en détail si, dans les avantages dont les deux partis se peuvent flatter pour soutenir la guerre, nous ne sommes pas les mieux partagés.

Les Péloponnésiens sont des gens de travail ; ils n’ont de richesses ni en particulier ni en commun. Ensuite ils n’ont aucune expérience des guerres longues et maritimes, parce que la misère les oblige de terminer promptement entre eux les hostilités. De telles gens ne peuvent ni équiper des flottes, ni envoyer souvent hors de chez eux des armées de terre ; il faudrait pour cela s’éloigner de leurs propriétés, et prendre les frais de la guerre sur leurs facultés personnelles ; d’ailleurs nous leur interdirons la mer. Les richesses soutiennent mieux la guerre que des contributions forcées, et des hommes de peine sont plutôt prêts à y payer de leurs personnes que de leur argent, car ils ont l’espérance de pouvoir survivre aux dangers ; mais ils ne sont pas sûrs que leur argent ne soit pas dissipé avant la fin de la guerre, et c’est ce qui ne peut manquer d’arriver si, contre leur opinion, mais comme on doit s’y attendre, elle est de longue durée. Car, dans une seule affaire, les Péloponnésiens et leurs alliés sont capables de résister à tous les Grecs ; mais ils ne le sont pas de se soutenir contre une puissance qui ne fait pas la guerre a leur manière.

« Comme ils n’ont point un conseil unique, ils ne peuvent rien faire avec célérité. Ce sont différentes républiques qui toutes également ont droit de suffrage ; et comme elles ne forment pas un seul peuple, chacun pense à ses intérêts. et pour l’ordinaire rien ne se termine. Les uns ont surtout en vue quelque vengeance ; les autres veulent que leurs propriétés n’aient rien à souffrir. Ils se rassemblent tard, jettent vite un coup d’œil sur les intérêts communs, et s’occupent bien plus constamment de leurs affaires personnelles. Aucun ne croit que sa négligence particulière fasse aucun fort au bien général : il pense qu’un autre y pourvoira pour lui ; et tous ayant séparément la même pensée, l’intérêt commun se détruit sans qu’on s’en aperçoive.

CXLII. « Mais la rareté de l’argent est surtout ce qui ne peut manquer de les arrêter. Ce ne sera que lentement qu’ils pourront s’en procurer, et, dans la guerre, les occasions ne permettent pas d’attendre. D’ailleurs ni les forts qu’ils pourront élever sur notre territoire, ni les vaisseaux qu’ils pourront construire ne méritent de nous effrayer. Ce sont des entreprises difficiles, même en temps de paix, et pour une puissance égale en force, que ces fortifications à construire[66]. Que sera-ce donc en pays ennemi, et quand nous leur opposerons des travaux semblables ! S’ils élèvent chez nous quelque forteresse, ils pourront s’en servir pour faire des incursions dans nos campagnes, ravager quelques parties de nos terres, donner asile à nos transfuges ; mais ils n’élèveront pas une muraille capable de nous investir, de nous empêcher d’aller par mer dans leur pays, de nous défendre sur nos vaisseaux qui constituent notre puissance ; car, par notre pratique de la marine, nous avons plus d’expérience de la guerre de terre que par la guerre de terre ils n’en ont des affaires navales ; et ils ne parviendront pas aisément à devenir des marins habiles. Vous-mêmes, vous qui, depuis la guerre des Mèdes, vous appliquez à la marine, vous n’avez point encore porté cet art à la perfection ; comment donc des laboureurs, sans connaissance de la mer, et qui n’auront pas la permission de s’y exercer, parce que toujours nos nombreux vaisseaux seront en course sur eux, pourraient-ils faire quelque chose d’important ? Ils se hasarderaient bien contre quelque flottille, se rassurant sur leur incapacité par leur nombre ; mais, contenus par de grandes flottes, ils resteront inactifs : faute de s’exercer ils n’en deviendront que plus ignorans, et par conséquent plus timides. La marine est un art aussi difficile que tout autre : elle ne souffre pas qu’on s’y applique en passant et par occasion, elle veut qu’on s’y livre sans partage.

CXLIII. « Qu’ils ne respectent pas les trésors d’Olympie et de Delphes ; qu’ils tâchent de nous débaucher par une plus haute paye nos matelots étrangers ; il sera bien singulier encore que nous ne conservions pas l’égalité, si nous-mêmes, citoyens et habitans[67] prenons le parti de monter sur nos vaisseaux. Un avantage bien considérable, c’est que nos équipages sont plus nombreux et plus habiles que dans tout le reste de la Grèce, et qu’aucun étranger, dans le cours de l’expédition, n’accepterait pour quelques journées de forte paye de passer du côté de nos ennemis avec moins d’espérance de la victoire et la certitude d’être exilé de sa patrie.

« Voilà, du moins suivant moi, quelle est ou à peu près la situation du Péloponnèse. La nôtre, exempte des mêmes vices, a de grands avantages qui nous tirent de l’égalité. S’ils entrent par terre dans noire pays, nous irons par mer dans le leur : ce n’est pas la même chose qu’une partie du Péloponnèse soit ravagée, ou que l’Attique le soit tout entière. Ils n’auront pas en dédommagement d’autres pays qu’ils puissent occuper sans combattre, et nous en avons un grand nombre dans les îles et sur le continent. C’est une grande chose que l’empire de la mer ; je vous en fais juges : si nous étions insulaires, qui serait plus que nous à l’abri de toute attaque ? Il faut aujourd’hui nous rapprocher le plus qu’il est possible de cet état par la pensée, abandonner nos terres et nos maisons de campagne, et, follement irrités contre les Péloponnésiens, qui nous sont bien supérieurs en nombre, ne pas hasarder d’affaire avec eux. Vainqueurs, nous aurions à les combattre encore aussi nombreux qu’auparavant ; et vaincus, nous perdrions le secours de nos alliés d’où vient notre force ; car ils ne se tiendront pas en repos si nous ne sommes pas en état de leur en imposer par les armes. Ne gémissez pas sur le ravage des campagnes, sur la destruction des édifices ; pensez aux hommes : ce ne sont pas ces choses-là qui possèdent les hommes, mais les hommes qui les possèdent ; et si j’espérais en être cru, je vous dirais d’aller vous-mêmes dévaster vos champs, et montrer aux Lacédémoniens que, pour de tels objets, vous ne consentirez pas à leur obéir.

CXLIV. « J’ai encore bien d’autres raisons d’espérer que vous aurez l’avantage, pourvu que vous ne pensiez pas à étendre votre domination pendant que vous ferez la guerre, et que vous n’accumuliez pas contre vous des dangers de votre choix. Je crains bien plus vos propres fautes que les desseins des ennemis : c’est ce dont je parlerai dans quelque autre discours, quand nous serons en action. Maintenant renvoyons les députés avec cette réponse : « Nous permettrons aux Mégariens de fréquenter nos marchés et nos ports, pourvu que les Lacédémoniens n’éloignent de chez eux ni nous ni nos alliés. Ces deux conditions ne sont pas interdites par le traité. Nous rendrons à leurs propres lois les villes de notre alliance qui jouissaient de cet avantage quand nous avons juré la paix, pourvu qu’eux-mêmes rendent libres celles qu’ils tiennent sous leur domination, et que chacune d’elles ait le droit de se gouverner à son gré, sans être soumise aux lois de démolie. Nous consentons à faire juger nos différends suivant la teneur du traité, et nous ne commencerons pas la guerre, mais nous nous défendrons contre les agresseurs. »

« Voilà ce qu’il est juste de répondre et ce qui convient à la dignité de notre république. Il faut savoir que la guerre est indispensable ; que si nous la commençons de notre gré, les ennemis pèseront moins fortement sur nous, et que des plus grands dangers résultera la plus grande gloire pour l’état et pour les citoyens. Ce n’est pas avec une puissance telle que la nôtre que nos pères se sont élancés pour arrêter les Mèdes ; mais, abandonnant ce qu’ils possédaient, avec une sagesse supérieure à leur fortune, avec plus d’audace que de force, ils ont repoussé les Barbares, et ont élevé jusqu’à ce haut point de gloire les destinées de l’état. Ne dégénérons point de leur vertu ; employons tous nos moyens pour nous défendre contre nos ennemis, et tâchons de ne pas laisser à nos neveux un empire moins puissant que nous ne l’avons reçu. »

CXLV. Voilà ce que dit Périclès. Les Athéniens regardèrent ses conseils comme les meilleurs qu’ils pussent recevoir, et ils en formèrent leur décret. Ils s’en rapportèrent sur tous les points à son opinion, dans leur réponse aux Lacédémoniens. Ils déclarèrent, en général, qu’ils ne feraient rien par obéissance, et qu’ils étaient prêts, conformément au traité, à faire juger les plaintes que l’on portait contre eux, mais comme des égaux qui transigent avec leurs égaux. Les députés se retirèrent, et il n’en revint pas d’autres.

CXLVI. Tels furent, avant de prendre les armes, les contestations et les différends qui s’élevèrent entre les deux partis ; ils commencèrent dès l’affaire d’Épidamne et de Corcyre. Cependant, au milieu de ces querelles on ne laissait pas de commercer ensemble et de passer dans le pays les uns des autres sans le ministère des hérauts, mais non sans défiance : car ce qui se passait troublait les conventions, et devint le prétexte de la guerre.


LIVRE DEUXIÈME.
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I. D’ici commence la guerre des Athéniens, des Péloponnésiens et de leurs alliés respectifs. Pendant sa durée, ils n’eurent plus de commerce entre eux sans le ministère d’un héraut ; et du moment qu’ils l’eurent entreprise, les hostilités ne furent plus interrompues. Les événemens sont écrits suivant l’ordre des temps où ils sont arrivés, par été et par hiver.

II. La trêve de trente ans, conclue après la prise de l’Eubée, ne dura que quatorze ans. La quinzième année[68], Chrysis étant prêtresse à Argos depuis quarante-huit ans, Ænésius étant éphore à Sparte, et Pythodore ayant encore deux mois à remplir les fonctions d’archonte d’Athènes, le huitième mois après la bataille de Potidée, au commencement du printemps, des Thébains, au nombre d’un peu plus de trois cents, sous le commandement des bœotarques Pytangélus, fils de Philide, et Diemporus, fils d’Onétoride, entrèrent à Platée, ville de Bœotie, qui était alliée d’Athènes. Ce furent des citoyens de Platée, Naucide et ses complices, qui les appelèrent, et leur ouvrirent les portes. Ils voulaient, pour s’emparer eux-mêmes du pouvoir, tuer ceux de leurs concitoyens qui leur étaient opposés, et soumettre la ville aux Thébains. Ils avaient lié cette intrigue avec Eurymaque, fils de Léontiade, qui avait à Thèbes le plus grand crédit. Les Thébains prévoyaient qu’on aurait la guerre, ils étaient toujours en différends avec Platée, et ils voulaient, pendant qu’on était encore en paix, et que les hostilités n’étaient pas ouvertement commencées, s’emparer d’avance de cette place. Comme on n’y faisait pas encore la garde, il leur fut aisé de s’introduire sans être découverts. Ceux qui les avaient mandés voulaient qu’ils agissent aussitôt, et se jetassent sur les maisons de leurs ennemis ; mais ils n’y consentirent pas, et se rangèrent en armes sur la place. Leur dessein était de s’y prendre avec douceur, par le ministère d’un héraut, et d’amener les habitans â traiter à l’amiable. Le héraut publia que ceux qui voudraient entrer dans la ligue des Bœotiens, suivant les instituts du pays, prissent les armes, et se joignissent à eux. Ils espéraient que la ville se rendrait aisément à de telles propositions.

III. Quand ceux de Platée apprirent que les Thébains étaient dans leurs murs, et s’étaient emparés inopinément de la ville, ils les crurent en bien plus grand nombre qu’ils n’étaient en effet ; ils n’en pouvaient juger pendant la nuit. Ils consentirent donc à traiter, reçurent les propositions qu’on leur faisait, et restèrent d’autant plus volontiers en repos, que personne n’éprouvait aucun mauvais traitement. Ils étaient dans ces dispositions, quand ils s’aperçurent que les Thébains n’avaient que peu de monde, et ils pensèrent qu’en les attaquant, ils auraient une victoire aisée : car le peuple n’était pas dans l’intention d’abandonner l’alliance d’Athènes. Us résolurent donc d’en venir aux mains, et pour se concerter entre eux, sans être découverts en passant dans les rues, ils percèrent les murs mitoyens de leurs maisons. Des charrettes dételées furent placées dans les rues pour servir de barricades. Ils firent toutes les dispositions que chacun jugea nécessaires dans les circonstances, tirèrent parti de tout ce qu’ils purent se procurer, profitèrent du reste de la nuit, et à l’approche de l’aurore, et firent une sortie sur les Thébains. Ils auraient craint de les trouver plus hardis à la clarté du jour, et que la défense ne fût égale à l’attaque ; au lieu que dans les ténèbres, on devait inspirer plus de terreur à des ennemis qui avaient le désavantage de ne pas connaître la ville. Us attaquèrent donc sur-le-champ, et se hâtèrent d’en venir aux mains.

IV. Dès que les Thébains reconnurent qu’ils étaient trompés, ils se formèrent en peloton, et repoussèrent de tous côtés ceux qui les attaquaient. Ils les firent reculer deux ou trois fois, mais quand les Platéens se précipitèrent sur eux à grand bruit, quand femmes et valets, avec des cris et des hurlemens, lancèrent, du haut des maisons, des tuiles et des pierres, quand une pluie abondante vint à tomber au milieu des ténèbres, ils furent saisis de terreur. On était alors au déclin de la lune. Mis en fuite, ils couraient par la ville, dans l’obscurité, dans la fange, la plupart ignorant les passages qui auraient pu les sauver, et poursuivis par des ennemis qui les connaissaient tous, pour leur intercepter toute retraite. La plupart périrent. Un Platéen ferma la porte par laquelle ils étaient entrés, et qui seule était ouverte. Il se servit, au lieu de verrou, d’un fer de lance qu’il fit entrer dans la gâche. Ainsi, de ce côté même, il ne restait plus d’issue. Poursuivis dans les rues, quelques-uns gravirent le mur, se précipitèrent en dehors, et se tuèrent presque tous. D’autres gagnèrent une porte abandonnée, trouvèrent une femme qui leur prêta une hache, brisèrent la barre, et n’échappèrent qu’en petit nombre : car on s’en aperçut aussitôt. D’autres se dispersèrent, et furent égorgés. Le plus grand nombre, composé de tous ceux qui étaient restés en peloton, donnèrent dans un grand bâtiment qui tenait au mur : par hasard la porte était ouverte ; ils la prirent pour une de celles de la ville, et crurent qu’elle ouvrait une issue dans la campagne. Les Platéens les voyant pris, délibérèrent s’ils ne les brûleraient pas tous, en mettant le feu à l’édifice, ou s’ils prendraient contre eux quelque autre parti. Enfin ces malheureux et tout ce qui restait de Thébains dans la ville se rendirent à discrétion, eux et leurs armes. Tel fut le succès de leur entreprise sur Platée.

V. D’autres Thébains devaient, avant la fin de la nuit, se présenter en corps d’armée pour soutenir au besoin ceux qui étaient entrés : ils reçurent en chemin la nouvelle de ce qui s’était passé, et s’avancèrent au secours. Platée est à quatre-vingt-dix stades de Thèbes[69]. L’orage qui survint pendant la nuit retarda leur marche ; le fleuve Asopus se gonfla, et devint difficile à traverser. Ils marchèrent par la pluie, ne passèrent le fleuve qu’avec peine, et arrivèrent trop tard : leurs hommes étaient ou tués ou pris. A la nouvelle de ce désastre, ils dressèrent des embuscades à ceux des Platéens qui se trouvaient hors de la ville. Il y en avait dans les campagnes avec leurs effets, comme il arrive en un temps de paix où l’on vit dans la sécurité. Ils voulaient que ceux qu’ils pourraient prendre leur répondissent des leurs qui étaient dans la ville, s’il en restait à qui l’on eût laissé la vie. Tel était leur dessein. Ils délibéraient encore, quand les Platéens, se doutant du parti que prendraient les ennemis, et craignant pour ce qu’ils avaient de citoyens au dehors, firent partir un héraut, et le chargèrent de dire aux Thébains que c’était une impiété d’avoir essayé de prendre leur ville en pleine paix ; qu’ils eussent a ne faire aucun mal aux gens du dehors, s’ils ne voulaient qu’on donnât la mort aux prisonniers ; mais qu’on les leur rendrait s’ils quittaient le territoire.

Voilà du moins ce que racontent ceux de Thèbes, et ils ajoutent même que les Platéens jurèrent cette convention. Ceux-ci n’avouent pas qu’ils eussent promis de rendre les prisonniers : ils prétendent qu’ils étaient seulement entrés en conférence pour essayer d’en venir à un accord. et ils nient qu’il ait été fait de serment. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Thébains sortirent du territoire de Platée, sans y faire aucun mal, et que les Platéens n’eurent pas plus tôt transporté à la hâte dans la ville tout ce qui se trouvait dans la campagne, qu’ils massacrèrent leurs prisonniers. Il y en avait cent quatre-vingts. De ce nombre était Eurymaque, à qui les traîtres s’étaient adressés.

VI. Après cette exécution, ils firent partir un messager pour Athènes, traitèrent avec les Thébains pour leur permettre d’enlever leurs morts, et firent dans leur ville les dispositions qu’ils crurent nécessaires.

Dès qu’on eut annoncé à Athènes ce qu’avaient fait les Platéens, on arrêta tout ce qui se trouvait de Bœotiens dans l’Attique, et l’on envoya un héraut à Platée, porter la défense de prendre aucun parti sur les Thébains qu’ils avaient en leur pouvoir, qu’Athènes n’eût elle-même statué sur leur sort ; car on n’y avait pas annoncé qu’ils n’étaient plus : le premier message était parti aussitôt après l’arrivée des Thébains, et le second au moment où ils venaient d’être vaincus et arrêtés. On ne savait encore à Athènes rien de ce qui avait suivi ; et c’était dans cette ignorance qu’on avait fait partir le héraut. A son arrivée, il trouva les prisonniers égorgés. Les Athéniens vinrent ensuite en corps d’année à Platée, y portèrent des subsistances, y laissèrent une garnison, et emmenèrent les hommes inutiles, avec les femmes et les enfans.

VII. Cet événement de Platée devenait une rupture ouverte de la trêve, et les Athéniens se préparèrent à la guerre. Les Lacédémoniens et leurs alliés firent aussi leurs préparatifs, et l’on se disposa des deux côtés à envoyer au roi et dans d’autres pays barbares, suivant que chaque parti espérait en tirer quelques secours. Ils firent entrer aussi dans leur alliance les villes qui étaient hors de leur domination. Indépendamment des vaisseaux que les Lacédémoniens avaient dans le Péloponnèse, il fut ordonné, dans l’Italie et dans la Sicile, aux villes qui étaient de leur parti, d’en fournir en proportion de leur grandeur jusqu’au nombre de cinq cents ; de préparer une somme d’argent déterminée, de se tenir d’ailleurs en repos, et de ne recevoir à la fois dans leurs ports qu’un seul vaisseau d’Athènes, jusqu’à ce que tous les apprêts fussent terminés. Les Athéniens firent le recensement des alliés sur lesquels ils devaient compter, et envoyèrent surtout des députés dans les pays qui entourent le Péloponnèse, à Corcyre, à Céphalénie, chez les Acarnanes, à Zacynthe, pour savoir s’ils pouvaient se fier à leur amitié dans le dessein où ils étaient d’attaquer de toutes parts le Péloponnèse.

VIII. Les deux partis ne prenaient que des mesures vigoureuses. C’était de toutes leurs forces qu’ils se préparaient aux combats ; et cela devait être, car c’est toujours en commençant qu’on a le plus d’ardeur. Faute d’expérience, une jeunesse nombreuse à Athènes se faisait alors une joie de tâter de la guerre. Au spectacle de cette fédération des villes principales, les esprits s’exaltaient dans le reste de la Grèce. Ce n’était, dans celles qui allaient combattre, et ailleurs, que gens qui répétaient des oracles, que devins qui chantaient des prédications. Délos, peu auparavant, avait été ébranlée par un tremblement de terre ; et aussi haut que remontât la mémoire des Grecs, elle n’en avait pas éprouvé d’autre ; on disait et l’on crut que c’était un présage de ce qui devait se passer. On faisait une curieuse recherche de tous les événemens de ce genre qui avaient pu arriver. Les esprits étaient généralement favorables aux Lacédémoniens, surtout parce qu’ils avaient annoncé qu’ils voulaient délivrer la Grèce. C’était une émulation entre les particuliers et les villes à qui embrasserait leur parti, en paroles du moins, si ce n’était par des actions ; chacun croyait que les affaires souffriraient quelque chose s’il ne s’en mêlait pas : tant l’indignation contre les Athéniens était générale, les uns voulant secouer leur joug, les autres craignant d’y être soumis. Ce fut avec de telles dispositions et dans un tel esprit qu’on se précipita dans la guerre.

IX. Voici les alliés qu’eurent les deux partis en la commençant. Ceux des Lacédémoniens étaient tous les peuples du Péloponnèse qui habitent au-delà de l’isthme, excepté les Argiens et les Achéens, qui avaient des liaisons avec l’un et l’autre parti. Les habitans de Pellène furent d’abord les seuls de l’Achaïe qui portèrent les armes pour Lacédémone ; tous les autres se déclarèrent ensuite. En deçà du Péloponnèse, ils avaient les Mégariens, les Locriens, les Bœotiens, les Phocéens, les Ampraciotes, les Leucadiens, les Anactoricns. Ceux qui fournirent des vaisseaux furent les Corinthiens, les Mé gariens, lesSicyoniens, les habitans de Pellène, d’Élée, d’Ampracie et de Leucade ; les Bœotiens, les Phocéens, les Locriens donnèrent de la cavalerie ; les autres villes de l’infanterie. Tels étaient les alliés de Lacédémone.

Ceux d’Athènes étaient les peuples de Chio, de Lesbos, de Platée, les Messéniens de Naupacte, la plus grande partie des Acarnanes, les Corcyréens, les Zacynthiens, sans compter les villes qui leur paient tribut dans un si grand nombre de nations ; la Carie, qui s’étend le long des côtes de la mer, les Doriens, voisins de la Carie, l’Hellespont, les villes de Thrace, toutes les villes situées au levant, entre le Péloponnèse et l’Ile de Crète, toutes les Cyclades, excepté Mélos et Thères. Ceux de Chio, de Lesbos, de Corcyre, fournissaient des navires, les autres de l’infanterie et de l’argent. Telles étaient les alliances, et tel l’appareil guerrier des deux partis.

X. Les Lacédémoniens, après ce qui s’était passé à Platée, firent annoncer aussitôt aux villes alliées, tant de l’intérieur du Péloponnèse que du dehors, de préparer leurs forces, et de se munir de tout ce qui était nécessaire pour une expédition, parce qu’on allait se jeter sur l’Attique. Lorsque tout fut prêt au terme marqué, les deux tiers des troupes se rendirent sur l’isthme[70], et l’armée entière se trouvant rassemblée, Archidamus, roi de Lacédémone, qui commandait cette expédition, appela les généraux des villes, les hommes revêtus des premières dignités, toutes les personnes de quelque considération, et parla ainsi :

XI. « Péloponnésiens et alliés, nos pères aussi ont eu bien des guerres à soutenir, tant dans le Péloponnèse qu’au dehors ; et les plus âgés d’entre nous ne manquent pas d’expérience des combats : jamais cependant nous ne sommes sortis avec un plus grand appareil, mais c’est contre une république très puissante que nous marchons en grand nombre nous-mêmes, et brillans de courage. Ne nous montrons pas moins grands que nos pères, et ne dégénérons pas de notre propre gloire. Toute la Grèce est en suspens sur notre expédition ; toutes les pensées se fixent sur nous, mais avec bienveillance, et, par haine pour les Athéniens, on fait des vœux pour nos succès. Mais quoiqu’on puisse trouver que nous sommes en force, et regarder comme une chose bien assurée que l’ennemi n’osera venir se mesurer avec nous, il n’en faut pas marcher avec moins de prudence et de précaution. Général et soldat de chaque ville, chacun doit se croire toujours au moment de tomber dans quelque danger. Les événemens de la guerre sont incertains : souvent une action naît de peu de chose ; un emportement la produit. Souvent le plus faible, par un sentiment de crainte, combat avec avantage contre une armée supérieure, qui, par mépris, ne se tenait pas préparée. Il faut donc, en pays ennemi, avoir dans la pensée de combattre avec courage ; mais en effet se tenir prêt au combat avec un sentiment de crainte. C’est ainsi qu’on s’avance à l’ennemi avec plus de valeur, et qu’on soutient l’action avec moinsde danger. « Ce n’est point contre une république incapable de se défendre que nous marchons : elle est abondamment pourvue de tout. Ses citoyens ne se montrent point en campagne, parce que nous ne sommes pas encore sur leur territoire ; mais soyez certains qu’ils viendront nous combattre dès qu’ils nous y verront porter le ravage et détruire leurs propriétés ; car tous les hommes s’irritent quand, sous leurs yeux et à l’instant même, ils voient des désastres qu’ils n’ont pas l’habitude de souffrir : moins ils raisonnent, plus ils agissent avec violence. C’est ce que doivent plus que personne éprouver les Athéniens ; eux fiers de commander aux autres ; eux plus accoutumés à porter le ravage chez leurs voisins qu’à le voir porter chez eux. Prêts à combattre une telle république et à couvrir de gloire et vous et vos aïeux, suivez vos généraux dans les événemens contraires ou propices, et marchez où vous serez conduits, persuadés qu’il n’est rien de plus important que de se tenir sur ses gardes et en bon ordre, et d’exécuter les commandemens avec célérité. Le plus beau spectacle qu’offre la guerre, et ce qui promet le plus de sûreté dans les combats, c’est une foule d’hommes n’ayant tous ensemble qu’un seul mouvement. »

XII. Après ce discours, Archidamus congédia l’assemblée, et fit partir pour Athènes un Spartiate, Mélésippe, fils de Diacrite : il voulait essayer si les Athéniens ne seraient pas moins fiers, en voyant déjà les ennemis en marche ; mais ce député ne put être admis dans l’assemblée, ni même dans la ville. On avait résolu de s’en tenir à l’avis de Périclès, et de ne plus recevoir de hérauts ni de députés, dès que les Lacédémoniens se seraient mis en campagne. Ils le renvoyèrent sans l’entendre, et lui prescrivirent d’être hors des frontières le même jour, ajoutant que ceux qui l’avaient expédié n’avaient qu’à retourner chez eux, et qu’alors ils seraient maîtres d’envoyer des députations à Athènes. On fit accompagner Mélésippe, pour qu’il n’eût de communication avec personne. Arrivé sur la frontière et prêt à se séparer de ses conducteurs, il dit en partant ce peu de paroles : que ce jour serait pour les Grecs le commencement de grands malheurs.

Au retour de ce député, Archidamus, convaincu que les Athéniens étaient déterminés à ne rien céder, partit et fit avancer ses troupes vers l’Attique. Les Bœotiens avaient donné aux Péloponnésiens une partie de leurs gens de pied et toute leur cavalerie : avec ce qui leur restait, ils entrèrent sur le territoire de Platée et le ravagèrent.

XIII. Les Péloponnésiens étaient encore rassemblés sur l’isthme ; ils étaient en marche et n’avaient pas encore pénétré dans l’Attique, quand Périclès, fils de Xantippe, le premier des dix généraux qu’Athènes avait choisis, sachant qu’il allait se faire une invasion, pensa qu’Archidamus, qui lui était uni par les liens de l’hospitalité, pourrait bien de lui-même, et pour lui faire plaisir, épargner les terres qui lui appartenaient, et les préserver du ravage : il soupçonnait aussi que ce prince pourrait recevoir des Lacédémoniens l’ordre de le ménager pour le rendre suspect à ses concitoyens, comme ils avaient demandé aux Athéniens l’expiation du sacrilège pour le rendre odieux. Il prit le parti d’annoncer à l’assemblée qu’il avait pour hôte Archidamus, et qu’il ne devait résulter de cette liaison aucun inconvénient pour l’état ; que si les ennemis ne ravageaient pas ses terres et ses maisons de campagne comme celles des autres, il les abandonnait au public, et que ces ménagemens ne pourraient le rendre suspect. D’ailleurs, il renouvela, dans la conjoncture, les conseils qu’il avait déjà donnés de se bien tenir prêts à la guerre, de retirer tout ce qu’on avait à la campagne, d’entrer dans la ville pour la garder, au lieu d’en sortir pour combattre, de mettre en bon état la flotte qui faisait la force de l’état, et de tenir en respect les alliés : il représenta que c’était d’eux qu’Athènes tirait les richesses et les revenus d’où résultait sa puissance, et qu’en général, on ne se donnait à la guerre la supériorité que par la sagesse des résolutions et l’abondance des richesses. Il engagea les citoyens à prendre courage, en leur faisant le détail de leurs ressources : ils recevaient à peu près six cents talens[71] par an du tribut de leurs alliés, sans compter les autres revenus, et ils avaient encore dans la citadelle six mille talens d’argent monnayé[72]. Il y en avait eu neuf mille sept cents ; mais le reste avait été dépensé pour les propylées de la citadelle[73], et pour le siège de Potidée : il ne comptait pas l’or et l’argent non monnayé porté en offrande par les particuliers et par le peuple, ni tous les vases sacrés qui servaient aux pompes et aux jeux, ni les dépouilles des Mèdes, et autres richesses du même genre qu’on ne pouvait estimer moins de cinq cents talens[74]. Il ajouta les trésors assez considérables des autres temples dont on pourrait se servir : et si toutes ces ressources ne suffisaient pas, on pourrait faire usage de l’or dont était ornée la statue de la déesse elle-même ; il montra que cet or pur pesait quarante talens[75], et qu’il pouvait s’enlever. Mais il observa que si, pour le salut public, on se servait de ces trésors, il faudrait les remplacer dans leur totalité.

Tels furent les sujets d’encouragement qu’il leur montra dans leurs richesses. Il fit voir aussi qu’on avait treize mille hommes pesamment armés, sans compter ce qui était dans les garnisons, ou employé à la défense des murailles, qui se montait à seize mille hommes : car tel était le nombre de ceux qui les gardaient à l’époque où les ennemis se jetèrent sur l’Attique. C’étaient des vieillards hors de l’âge du service, des jeunes gens qui n’avaient pas encore atteint l’âge de la milice ; et tout ce qu’il y avait de simples habitans en état de faire le service d’hoplites. Le mur de Phalère avait trente-cinq stades[76] jusqu’à l’enceinte de la ville, et la partie de cette enceinte qu’il fallait garder était de quarante-trois stades. On laissait sans gardes ce qui est entre le long mur et le mur de Phalère. Les longues murailles jusqu’au Pirée étaient de quarante stades, et l’on faisait la garde à la face extérieure. Le circuit du Pirée, en y comprenant Munychie, était en tout de soixante stades, dont on ne gardait que la moitié. Il montra qu’on avait douze cents hommes de cavalerie, en y comprenant les archers à cheval, seize cents archers, et trois cents hommes en état de tenir la mer.

Tel était l’appareil des Athéniens, sans qu’il y ait rien à réduire dans aucune partie, au moment où les Péloponnésiens allaient faire leur première invasion dans l’Attique, et qu’eux-mêmes se préparaient à la guerre. Périclès, suivant sa coutume, ajouta tout ce qui pouvait leur faire connaître qu’ils auraient la supériorité.

XIV. Ils l’écoutèrent et le crurent. Ils trans portèrent à la ville leurs femmes, leurs enfans et tous les ustensiles de leurs maisons, dont ils enlevèrent jusqu’à la charpente. Ils envoyèrent dans l’Eubée et dans les îles adjacentes, les troupeaux et les bêtes de somme. Accoutumés, comme l’étaient la plupart, à passer leur vie à la campagne, ce déplacement leur était bien dur.

XV. Dès la plus haute antiquité, les Athéniens étaient dans cet usage plus qu’aucun peuple de la Grèce. Sous Cécrops et les premiers rois, l’Attique fut toujours habitée par bourgades qui avaient leurs prytanées et leurs archontes. Dans les temps où l’on était sans crainte, ils n’allaient pas s’assembler en conseil pour délibérer avec le roi : les habitans de chaque bourgade délibéraient et prenaient conseil entre eux. Il arrivait même à quelques-unes de lui faire la guerre : ce fut ainsi que les Éleusiniens la firent à Érechtée conjointement avec Eumolpus. Mais sous le règne de Thésée, entre diverses institutions qui tendaient à l’avantage de l’Attique, ce prince, qui joignait la sagesse à la puissance, abolit les conseils et les premières magistratures des bourgades, rassembla tous les citoyens dans ce qui est à présent la ville, et y institua un seul conseil et un seul prytanée. Les Athéniens continuèrent d’habiter et de cultiver leurs champs ; mais il les força de n’avoir que cette ville : devenue un centre commun, elle s’agrandit, et elle était considérable quand Thésée la transmit à ses successeurs.

Depuis cette époque jusqu’à nos jours, les Athéniens célèbrent en l’honneur de la déesse[77] une fête publique qu’ils appellent xynœcia. Auparavant, ce qu’on nomme aujourd’hui Acropole ou citadelle, était la ville, et elle comprenait aussi la partie qu’elle domine qui est tournée du côté du midi. Il en reste une preuve ; car sans parler des temples de plusieurs divinités qui sont dans l’Acropole, c’est surtout vers cette partie de la ville, en dehors de la citadelle, que s’élève le temple de Jupiter, surnommé Olympien, celui d’Apollon Pythien, celui de la Terre et celui de Bacchus aux Étangs : c’esl en l’honneur de ce dieu que l’on célèbre les anciennes bacchanales le dixième jour du mois anthestérion[78], usage que conservent encore les peuples de l’Ionie, qui descendent des Athéniens. On voit aussi d’autres temples anciens dans ce même quartier. On peut ajouter à cette preuve la fontaine que, depuis les travaux qu’y ont faits les tyrans, on appelle les neuf canaux, mais qu’anciennement, quand la source était à découvert, on nommait Callirrhoë : comme elle était voisine de l’Acropole, on s’en servait aux usages les plus nécessaires, et maintenant il reste encore de l’antiquité la coutume de s’en servir avant les cérémonies des mariages et à d’autres usages religieux. C’est parce que les habitations étaient autrefois renfermées dans l’Acropole, que les Athéniens ont conservé jusqu’à nos jours l’habitude de l’appeler la ville.

XVI. Ainsi donc autrefois les Athéniens vécurent long-temps à la campagne dans l’indépendance, et depuis qu’ils furent attachés à une seule ville, ils conservèrent leurs vieilles habitudes. Les anciens et ceux qui leur succédèrent jusqu’à la guerre présente naquirent généralement et vécurent en familles dans leurs champs : ils ne changeaient pas volontiers de demeure, surtout après la guerre médique, parce qu’ils étaient peu éloignés de l’époque où ils avaient repris leurs établissemens. Ce fut avec peiue, et même avec un sentiment de douleur, qu’ils abandonnèrent leurs maisons et leurs temples : d’après leur ancienne manière de vivre, ils les regardaient comme un héritage paternel, et près d’adopter un nouveau genre de vie, ce n’était rien moins que leur patrie qu’ils croyaient abandonner.

XVII. Ils vinrent à la ville : mais fort peu d’entre eux y avaient des logemens, ou purent en trouver chez des parens ou des amis. La plupart s’établirent dans les endroits vagues, tels que les temples, les monumens des héros ; par tout enfin, excepté dans la citadelle, l’Eleusinium, ou quelques autres lieux exactement fermés. Ils s’emparèrent même de ce qu’on appelle le Pélasgicon[79], au-dessous de l’Acropole. Il avait été défendu avec imprécation de l’occuper, et cette défense était contenue dans ces derniers mots d’un oracle de Delphes : « Il vaut mieux que le Pélasgicon reste vide. » Cependant la nécessité força de l’habiter. Je crois que l’oracle fut accompli tout autrement qu’on ne s’y était attendu : car il ne faut pas croire que les malheurs d’Athènes vinrent de ce qu’où avait profané cet endroit en l’occupant ; mais ce fut le malheur de la guerre qui contraignit à l’occuper. C’est là ce que l’oracle n’exprima pas ; mais le dieu avait prévu qu’un fâcheux événement ferait un jour habiter ce lieu. Bien des gens s’emménagèrent aussi dans les tours des murailles, et chacun enfin comme il put ; car la ville ne pouvait contenir tant de monde qui venait s’y réfugier : on finit par se partager les longues murailles, et par s’y loger, ainsi que dans la plus grande partie du Pirée. En même temps on travaillait aux préparatifs de la guerre, on rassemblait des alliés, on appareillait cent vaisseaux pour le Péloponnèse. Telles étaient alors les occupations des Athéniens.

XVIII. Les Péloponnésiens s’avançaient. Ils entrèrent dans le dème[80] de l’Attique que l’on nomme Olînoé ; c’était de là qu’ils devaient faire leurs incursions. Quand ils eurent assis leur camp à la vue de ce fort, ils se disposèrent à en former le siège avec des machines de guerre et tous les autres moyens qu’ils pourraient employer. Comme Œnoé se trouvait sur la frontière de l’Attique, il était muré, et les Athéniens s’en servaient comme d’une citadelle en temps de guerre. Les Lacédémoniens préparèrent leurs attaques, et perdirent en vain du temps autour de la place ; ce qui ne contribua pas faiblement aux reproches que reçut Archidamus. Il semblait avoir annoncé de la mollesse au moment oû l’on s’était rassemble pour délibérer sur la guerre ; et, en ne conseillant pas avec chaleur de l’entreprendre, il avait paru favoriser les Athéniens. Depuis le rassemble ment des troupes, le séjour qu’il avait fait dans l’isthme, et sa lenteur dans le reste de la marche, avaient excité contre lui des rumeurs ; et il devenait encore plus suspect en s’arrêtant devant Œnoé, car c’était dans ce temps-là même que les Athéniens se retiraient dans la ville ; et si les Péloponnésiens avaient accéléré leur marche, et que le général n’eût pas mis de lenteur dans ses opérations, il est vraisemblable qu’ils auraient enlevé tout ce qui se trouvait en dehors.

C’est ainsi que les troupes d’Archidamus s’indignaient de le voir rester tranquille dans son camp. Il n’en persistait pas moins à temporiser, espérant, comme on le dit, que les Athéniens pourraient se montrer plus faciles, tant que leur territoire ne serait pas entamé ; mais ne croyant pas qu’ils se tinssent dans l’inaction, s’ils y voyaient une fois porter le ravage.

XIX. Après avoir essayé contre Œnoé tous les moyens d’attaque sans pouvoir s’en rendre maîtres, et sans recevoir aucune proposition de la part des Athéniens, ils quittèrent enfin la place, quatre-vingts jours au plus après le malheur des Thébains à Platée, et se jetèrent sur l’Attique au cœur de l’été, lorsque les blés étaient mûrs[81]. Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, continuait de les commander. Ils s’arrêtèrent d’abord à Éleusis et dans les campagnes de Thria, les ravagèrent, et eurent l’avantage sur un corps de cavalerie vers l’endroit qu’on appelle les Ruisseaux[82]. Ils s’avancèrent ensuite à travers la Cécropie, ayant à leur droite le mont Ægaléon, et arrivèrent à Acharnes, l’endroit le plus considérable de ceux qu’on nomme dèmes dans l’Attique. Ils s’y arrêtèrent, y assirent leur camp, et y restèrent long temps à le dévaster.

XX. Voici, dit-on, sur quel motif Archidamus se tenait en ordre de bataille dans les environs d’Acharnes, sans descendre dans la plaine pendant cette première invasion. Il espérait que les Athéniens, qui avaient une nombreuse et florissante jeunesse, et dont jamais l’appareil guerrier n’avait été si imposant, sortiraient de leurs murailles, et ne verraient pas paisiblement ravager leur territoire. Comme ils n’étaient venus à sa rencontre, ni à Éleusis, ni dans les champs de Thria, il essaya s’il ne pourrait pas les attirer en campant autour d’Acharnes. D’ailleurs, l’endroit lui sembla propre à établir un camp, et il était probable que les Acharniens, qui formaient une partie considérable de la république, puisque seuls ils fournissaient trois mille hoplites, ne laisseraient pas désoler leurs campagnes, et se précipiteraient tous au combat. Il supposait encore que si les Athéniens ne sortaient pas pour s’opposer à cette invasion, on saccagerait dans la suite le territoire avec plus d’assurance, et qu’on pourrait même s’avancer jusqu’à la ville. En effet, les Acharniens, dépouillés de leurs propriétés, ne s’exposeraient pas avec le même zèle au danger pour défendre celles des autres, et il y aurait beaucoup de division dans les esprits. Ce fut dans ces sentimens qu’il investit Acharnes.

XXI. Tant que l’armée s’était tenue autour d’Éleusis et des champs de Thria, les Athéniens avaient eu quelque espérance qu’elle ne s’avancerait pas davantage. Ils se rappelaient que, quatorze ans avant cette guerre, Plistoanox, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, à la tête d’une armée de Péloponnésiens, avait fait aussi une invasion dans l’Attique, à Éleusis et à Thria, et était retourné sur ses pas sans pousser plus loin sa course[83]. Il est vrai qu’il avait été banni de Sparte sur ce qu’on pensait qu’il s’était laissé gagner par argent pour faire cette retraite. Mais quand ils virent l’ennemi autour d’Acharnes, à soixante stades de la ville, ils perdirent patience. On sent combien devait leur sembler terrible de voir leurs campagnes ravagées sous leurs yeux, spectacle nouveau pour les jeunes gens, et même pour les vieillards, excepté dans la guerre des Mèdes. Tous, en général, et surtout la jeunesse, voulaient sortir, et ne pas mépriser un tel outrage. Il se formait des groupes tumultuaires : on se disputait vivement ; les uns voulaient qu’on sortît ; d’autres, en petit nombre, s’y opposaient. Les devins chantaient des oracles de toute espèce, et chacun les écoutait suivant les passions dont il était agité. Les Acharniens, qui ne se croyaient pas une partie méprisable de la république, et dont on ravageait les terres, pressaient la sortie plus que personne. Il n’était sorte d’agitation que n’éprouvât la république, et Périclès était l’objet de tous les ressentimens. Les conseils qu’il avait donnés étaient inutiles ; on ne se rappelait plus rien, et on lui faisait un crime d’être général, et de ne pas mener les troupes au combat. C’était lui qu’on regardait comme la cause de tout ce qu’on avait à souffrir.

XXII. Persuadé qu’irrités, comme ils l’étaient, de leurs maux, on ne pouvait attendre d’eux aucune sage résolution, et que lui-même cependant avait raison de s’opposer à leur sortie, il ne convoqua pas d’assemblée, ni ne permit de rassemblemens. Il craignait que le peuple ne fit quelque faute en délibérant avec moins de jugement que de passion. Il tint les yeux ouverts sur la ville ; et, autant qu’il le put, il y maintint le repos. Mais chaque jour il faisait sortir de la cavalerie pour incommoder les coureurs qui s’écartaient du gros de l’armée, et tombaient sur les champs voisins d’Athènes. Il y eut à Phrygies un petit choc de cavalerie athénienne et thessalienne contre la cavalerie bœotienne. Les Athéniens et les Thessaliens se soutinrent sans désavantage jusqu’à ce qu’il survînt un secours d’hoplites bœotiens qui les obligea de se retirer avec peu de perte : ce qui ne les empêcha pas le jour même d’enlever leurs morts, sans être forcés d’en obtenir la permission. Cependant le lendemain les Péloponnésiens dressèrent un trophée.

La Thessalie donnait du secours à Athènes en conséquence de l’alliance qui régnait entre les deux peuples. Il vint des Thessaliens de Larisse, de Pharsale, de Paralus, de Cranon, de Pirasus, de Gyrlone et de Phères, Ils étaient commandés par Polyinède et Aristonoüs, tous deux de Larisse, mais de deux factions différentes[84], et par Ménon, de Pharsale. Il y avait encore d’autres commandans pour les troupes de chaque ville.

XXIII. Les Péloponnésiens voyant leurs ennemis obstinés à ne pas sortir au combat, s’éloignèrent d’Acharnes, et ravagèrent quelques autres dêmes entre les monts Parnès et Britesse. Ils étaient sur le territoire de l’Attique quand les Athéniens envoyèrent autour du Péloponnèse cent vaisseaux qu’ils avaient appareillés, et que montèrent mille hoplites de leur nation et quatre cents archers. Les commandans furent Carcinus, fils de Xénotime, Protéas, fils d’Épiclès, et Socrate, fils d’Antigone. Ce fut avec ces forces qu’ils mirent en mer, et remplirent leur commission. Les Péloponnésiens restèrent dans l’Attique tant qu’ils eurent des vivres, et retournèrent par la Bœotie, au lieu de suivre le chemin par lequel ils s’y étaient jetés. En passant devant Orope, ils dévastèrent le pays qu’on appelle la Piraïque, et qui appartient aux Oropiens, sujets d’Athènes. Arrivés ensuite dans le Péloponnèse, ils se séparèrent, et chacun gagna la ville à laquelle il appartenait.

XXIV. Après leur départ, tes Athéniens établirent des gardes sur terre et sur mer, et cette disposition devait durer tout le temps de la guerre. Ils décrétèrent que du trésor de l’Acropole il serait tiré mille talens[85], qu’on mettrait à part sans pouvoir les dépenser, et que le reste serait consacré aux frais de la guerre. La peine de mort fut prononcée contre celui qui oserait proposer de toucher à cette somme, a moins que ce ne fût pour repousser l’ennemi, s’il venait attaquer Athènes par mer. Outre ce dépôt de mille talens, ils mirent aussi à part chaque année cent trirèmes de la meilleure construction, auxquelles on nommait des commandans, et l’on ne pouvait disposer de cette flotte qu’en même temps que de la somme, pour repousser le même danger, si la nécessité l’exigeait.

XXV. Les Athéniens, qui étaient partis pour tourner le Péloponnèse avec les cent vaisseaux, les Corcyréens qui les accompagnaient avec cinquante en qualité d’auxiliaires, et d’autres alliés de ces contrées infestèrent dans leurs courses plusieurs campagnes, et descendirent près de Méthone dans la Laconie. Ils attaquèrent la muraille, qui était faible et dépourvue de défenseurs : mais il se trouvait aux environs un Spartiate, à qui était confiée la garde du pays ; c’était Brasidas, fils de Tellis. Il apprend le danger de la place, vient au secours avec cent hoplites, et, traversant à la course le camp des Athéniens étendu dans la campagne, et tourné du côté des murailles, il se jette dans la ville, et la conserve, sans avoir perdu dans sa marche précipitée qu’une faible partie de son monde. Pour prix de son audace, il fut le premier qui, dans cette guerre, reçut les éloges de Sparte.

Les Athéniens remirent en mer. Ils s’arrêtèrent aux environs de Phia, ville de l’Élide, et ravagèrent le pays pendant deux jours. Ils remportèrent la victoire sur trois cents hommes d’élite de la Basse-Élide et des endroits voisins qui venaient défendre contre eux le territoire. Un vent impétueux s’éleva : tourmentés sur une plage qui manquait de ports, la plupart remontèrent sur la flotte, tournèrent le promontoire nommé Ichtys, et gagnèrent le port de Phia : ils trouvèrent que la place venait d’être prise par les Messéniens et quelques autres qui n’avaient pu monter sur les vaisseaux, et qui s’étaient avancés par terre. Ils les recueillirent, et remirent en mer, abandonnant la place, qu’une troupe nombreuse d’Éléens venait secourir. Ils continuèrent de côtoyer, et ils dévastèrent d’autres pays.

XXVI. Vers le même temps, on envoya d’Athènes trente vaisseaux faire le tour de la Locride et garder l’Eubée. Le commandant était Cléopompe, fils de Clinias : il fit des descentes, dévasta des campagnes voisines de la mer, prit Thronium, et en reçut des otages. Il combattit à Alopé les Locriens qui venaient au secours, et les vainquit.

XXVII. Dans le même été, les Athéniens chassèrent les habitans d’Égine, jusqu’aux femmes et aux enfans : ils les accusaient d’être une des principales causes de la guerre. Ils sentaient qu’ils seraient plus sûrs de cette place qui touche au Péloponnèse, en y envoyant eux-mêmes une colonie tirée de leur sein : et c’est ce qu’ils exécutèrent peu de temps après. Les Lacédémoniens donnèrent aux Éginètes chassés de leur patrie, Thyrée et les campagnes qui en dépendent. Ils étaient portés à cette générosité par leur haine pour les Athéniens, et parce que les Éginètes leur avaient rendu service dans le temps du tremblement de terre et du soulèvement des Hilotes. La campagne de Thyrée confine à l’Argie et à la Laconie, et touche à la mer. Une partie des Éginètes s’y établit, et les autres se dispersèrent dans le reste de la Grèce.

XXVIII. Encore dans le même été, à la nouvelle lune, le seul temps où l’on croit que puisse arriver ce phénomène, il y eut après midi une éclipse de soleil[86] ; on le vit sous la forme d’une demi-lune ; quelques étoiles brillèrent, et le soleil reprit son disque.

XXIX. Ce fut aussi dans le même été que les Athéniens traitèrent comme ami, et appelèrent un homme qu’ils avaient auparavant regardé comme leur ennemi : c’était Nymphodore, fils de Pythès, citoyen d’Abdère, dont la sœur avait épousé Sitalcès, roi de Thrace, et qui avait au près de son beau-frère un grand crédit. Leur objet était de se faire un allié de Sitalcès. Térès, son père, s’était formé le premier à Odryse un royaume plus respectable que les autres principautés de la Thrace. Il y a même une grande partie de la Thrace qui est libre. Ce Térès n’appartenait en rien à Térée, qui eut pour épouse Procné, fille de Pandion, d’Athènes : ils n’étaient seulement pas de la même Thrace. Térée habitait Daulie, ville du pays qu’on appelle aujourd’hui Phocide. et qui était alors occupé par des Thraces. Ce fut là que les femmes commirent sur Ithys cet attentat si fameux ; et bien des poètes, en parlant du rossignol, le nomment l’oiseau de Daulie. Il est vraisemblable que Pandion rechercha l’alliance de Térée, et lui donna sa fille, pour en tirer des avantages que permettait le peu de distance où ils étaient l’un de l’autre, ce qui ne convient point à l’éloignement d’Odryse, qui est de plusieurs journées de chemin.

Térès donc, qui n’a pas même avec Térée la conformité du nom, fut le premier à Odryse un roi puissant. Les Athéniens recherchaient l’alliance de Sitalcès son fils, dans le dessein de s’unir certaines contrées de la Thrace, et d’obtenir l’amitié de Perdiccas. Nymphodore vint à Athènes, consomma l’alliance de Sitalcès, et fit accorder à Sadocus, fils de ce prince, le droit de citoyen. Il promit de mettre fin à la guerre de Thrace et d’engager son gendre à envoyer aux Athéniens une armée composée de cavalerie et de peltastes[87]. Il réconcilia aussi Perdiccas avec les Athéniens, en les engageant à lui rendre Thermé. Aussitôt Perdiccas porta les armes dans la Chalcidique conjointement avec les Athéniens et Phormion. Ce fut ainsi que Sitalcès, Térès, roi des Thraces, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, devinrent alliés d’Athènes.

XXX. Les Athéniens qui avaient monté les cent vaisseaux, et qui se trouvaient encore autour du Péloponnèse, prirent Solium, ville des Corinthiens ; ils ne permirent qu’aux seuls Paliriens, entre tous les Acarnanes, de l’habiter et d’en cultiver les campagnes. Ils prirent de vive force Astacus, dont Évarque avait usurpé la tyrannie, le chassèrent et engagèrent le pays dans leur alliance. Ils passèrent dans l’île de Céphalénie dont ils se rendirent maîtres sans combat : Céphalénie est située en face de l’Acarnanie et de Leucade. Elle renferme quatre cités : celles des Palliens, des Crâniens, des Saméens et des Pronéens. Les vaisseaux d’Athènes s’en retournèrent peu de temps après.

XXXI. Vers l’automne du même été[88], les Athéniens en corps de peuple, tant citoyens que simples habitans, se jetèrent sur la Mégaride. Périclès, fils de Xantippe, les commandait. Les Athéniens qui avaient été en course sur les cent vaisseaux autour du Péloponnèse et qui revenaient dans leur patrie, se trouvaient alors à Égine ; ils apprirent que ceux de la ville étaient à Mégare, firent voile de leur côté et opérèrent avec eux leur jonction. Par cette réunion des Athéniens, l’armée devint très formidable. La république était alors dans toute sa vigueur, et l’on n’y ressentait pas encore la maladie qui ne tarda pas à l’attaquer. Les Athéniens seuls ne formaient pas moins de dix mille hommes pesamment armés, sans compter trois mille qui étaient à Potidée, et l’on ne comptait pas non plus moins de trois mille habitans qui partageaient cette expédition. On avait d’ailleurs un corps nombreux de troupes légères. Ils s’en retournèrent après avoir ravagé la plus grande partie du pays. Ils firent encore chaque année pendant la durée de la guerre plusieurs incursions dans la Mégaride, tantôt seulement avec de la cavalerie, tantôt en corps d’année, jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus maîtres de Nisée.

XXXII. Les Athéniens, â la fin de l’été, ceignirent d’un mur Atalante, île auparavant déserte, voisine des Locriens d’Oponte. et ils en firent une citadelle. Leur dessein était d’empêcher que des brigands ne sortissent d’Oponte et du reste de la Locride, pour incommoder l’Eubée : voilà ce qui arriva cet été, après que les Péloponnésiens se furent retirés de l’Attique.

XXXIII. L’hiver suivant[89], Evarque l’Acarnane, qui voulait rentrer à Astacus, obtint que les Corinthiens l’y reconduiraient avec quarante vaisseaux et quinze cents hommes : lui-même soudoya quelques auxiliaires. Les généraux de l’armée étaient Euphamidas, fils d’Aristonyme : Timoxène, fils de Timocrate ; et Eumaque, fils de Chrysis. Ils s’embarquèrent et rétablirent Évarque. Ils voulaient s’emparer de quelques autres endroits de l’Acarnanie, situés sur les côtes ; mais ils ne réussirent pas dans leurs tentatives, et reprirent la route de Corinthe. En côtoyant Céphalénie, ils prirent terre et descendirent dans la campagne de Crané ; ils entrèrent en accord avec les habitans qui les trompèrent, se jetèrent sur eux par surprise, et leur tuèrent une partie de leur monde. Vivement repoussés, ils retournèrent chez eux.

XXXIV. Le même hiver, Athènes, suivant les anciennes institutions, célébra aux frais du public les funérailles des citoyens qui étaient morls dans cette guerre. Voici ce qui s’observe dans cette solennité. Trois jours avant les obsèques, ou élève un pavillon où sont déposés les os des morts, et chacun peut apporter à son gré des offrandes au mort qui lui appartient. Au moment du transport sont amenés sur des chars des cercueils de cyprès, un pour chaque tribu, dans lequel sont renfermés les os de ses morts. On porte en même temps un lit vide et tout dressé pour les morts. Les citoyens et les étrangers peuvent, à volonté, faire partie du cortège. Les parentes sont auprès du cercueil et poussent des gémissemens. Les os sont déposés dans un monument public élevé dans le plus apparent des faubourgs[90]. C’est là que toujours on inhume ceux qui sont morts à la guerre ; les guerriers qui périrent à Marathon furent seuls exceptés ; car pour rendre à leurs vertus un hommage signalé, ce fut dans les champs où ils avaient perdu la vie qu’on leur donna la sépulture. Quand les morts sont couverts de terre, un orateur choisi par la république, homme distingué par ses talens et ses dignités, prononce l’éloge que mérite leur valeur. Ce discours terminé, on se retire. C’est ainsi que se célèbrent ces funérailles, et cet usage fut observé pendant tout le cours de la guerre, autant de fois que l’occasion s’en présenta. Quand le moment fut venu, Périclès monta sur une tribune élevée près du monument et d’où le plus grand nombre des assistans pouvait l’en tendre ; il parla ainsi[91] :

XXXV. « La plupart des orateurs, qui, de ce même lieu, ont déjà fait entendre leur voix, ont célébré le législateur qui a cru devoir ajouter à l’ancienne loi sur la sépulture des citoyens, victimes de la guerre, celle de prononcer leur éloge[92] : persuadés que c’est une belle institution de louer en public ceux qui sont morts pour la patrie. Pour moi, j’oserais croire qu’à des hommes qui se sont rendus grands par leurs actions, il suffit de ce qu’ils ont fait pour justifier les honneurs qu’ils obtiennent, honneurs rendus par le peuple entier et dont ce monument vous offre le spectacle : plutôt que de livrer les vertus d’un grand nombre de héros au hasard d’être appréciées suivant qu’un seul homme en parlera plus ou moins dignement. Il est difficile à l’orateur de garder la mesure convenable, quand on peut même à peine avoir une opinion fixe sur la vérité. L’auditeur qui joint à la conscience des faits de la bienveillance pour ceux dont on prononce l’éloge, trouvera peut-être tout ce qu’on pourra dire au-dessous de ce qu’il voudrait entendre et de ce qu’il sait : et celui qui ne connaît pas les choses par lui-même, trouvera, par envie, de l’exagération dans tout ce qui s’élève au-dessus de son caractère. Car on ne supporte l’éloge des autres qu’autant que l’on se croit capable soi-même de faire ce qu’on entend célébrer : ce qui s’élève plus haut, on refuse d’y croire. Cependant, puisque les anciens ont jugé convenable qu’un tel éloge fût prononcé, je dois me conformer à la loi, et tenter de satisfaire, autant qu’il me sera possible, le désir et l’opinion de chacun d’entre vous.

XXXVI. « C’est par nos ancêtres que je vais commencer. Dans une telle solennité, il est juste, il est convenable de leur accorder les honneurs d’un souvenir. Des hommes d’une même origine ont toujours occupé cette contrée, et c’est par leurs vertus que les plus anciens l’ont transmise à leurs descendons, libre comme elle continue de l’être. Nos premiers aïeux sont dignes d’éloges, et nos pères encore plus : c’est eux qui ont ajouté à l’héritage qu’ils avaient reçu la puissance que nous possédons, et ce n’est pas sans de grands travaux qu’ils l’ont transmise. Mais nous-mêmes, nous surtout qui vivons encore, et qui sommes parvenus à l’âge de la maturité, c’est nous qui avons procuré le plus d’accroissement à cet empire, c’est à nous que sont dus tous les avantages qui rendent la république si respectable dans la guerre et dans la paix. Les exploits qui nous ont acquis les différentes parties de notre domination, les invasions des Grecs et des Barbares vaillamment repoussées par nous ou par nos pères, c’est ce que je passerai sous silence, sans vous entretenir longuement de ce qui vous est connu. Mais par quelle conduite nous sommes parvenus à tant de puissance, par quelles institutions politiques et par quelles mœurs nous avons imprimé tant de grandeur à l’état, c’est ce que je vais montrer, avant de passer à l’éloge de nos guerriers : persuadé que ces détails ne sont pas ici déplacés, et qu’il n’est pas inutile à cette assemblée de citoyens et d’étrangers de les entendre.

XXXVII. « Notre constitution politique n’est pas jalouse des lois de nos voisins, et nous servons plutôt à quelques-uns de modèles que nous n’imitons les autres[93]. Comme notre gouvernement n’est pas dans les mains d’un petit nombre de citoyens, mais dans celles du grand nombre, il a reçu le nom de démocratie. Dans les différends qui s’élèvent entre particuliers, tous, suivant les lois, jouissent de l’égalité : la considération s’accorde à celui qui se distingue par quelque mérite, et si l’on obtient de la république des honneurs, c’est par des vertus, et non parce qu’on est d’une certaine classe. Peut-on rendre quelque service à l’état, on ne se voit pas repoussé parce qu’on est obscur et pauvre. Tous, nous disons librement notre avis sur les intérêts publics ; mais dans le commerce journalier de la vie, nous ne portons pas un œil soupçonneux sur les actions des autres ; nous ne leur faisons pas un crime de leurs jouissances ; nous ne leur montrons pas un front sévère, qui afflige du moins, s’il ne blesse pas[94]. Mais, sans avoir rien d’austère dans le commerce particulier, une crainte salutaire nous empêche de prévariquer dans ce qui regarde la patrie, toujours écoutant les magistrats et les lois, surtout celles qui ont été portées en faveur des opprimés, et toutes celles même qui, sans être écrites, sont le résultat d’une convention générale et ne peuvent être enfreintes sans honte.

XXXVIII. « Par des institutions de jeux et de fêtes annuelles, par les agrémens et les douceurs de la vie privée, nous offrons à l’esprit des délassemens de ses fatigues ; et chaque jour a chez nous ses plaisirs qui dissipent les ennuis. Notre république, par l’étendue de sa domination, reçoit tout ce qui naît sur la terre entière, et nous ne recueillons pas moins pour notre jouissance les productions des contrées étrangères que celles de notre sol.

XXXIX. « Voici, dans ce qui concerne la guerre, en quoi nous différons de nos ennemis. Nous offrons notre ville en commun à tous les hommes ; aucune loi n’en écarte les étrangers, ne les prive de nos institutions, de nos spectacles[95] : chez nous rien de caché, rien dont ne puissent profiter nos ennemis. Ce n’est point en des apprêts mystérieux, en des ruses préparées, que nous mettons notre confiance : elle se fonde sur notre courage et notre activité. Nos ennemis, dès leur première enfance, se forment au courage par les plus rudes exercices ; et nous, élevés avec douceur, nous n’en avons pas moins d’ardeur à courir aux mêmes dangers C’est ce qui est bien prouvé ; car les Lacédémoniens ne viennent pas seuls, mais avec tous leurs voisins, porter la guerre dans notre pays ; et nous, pénétrant seuls chez nos ennemis, et ayant à combattre des hommes qui défendent leur propriété, nous remportons le plus souvent, sur le territoire étranger, une victoire aisée. Il n’est jamais arrivé qu’aucun de nos ennemis eût à lutter contre toute la masse de nos forces, obligés que nous sommes de monter à la fois notre marine, et d’envoyer des troupes de terre dans les diverses contrées de notre domination ; mais, s’ils se mesurent avec une faible partie de notre puissance, victorieux, ils se vantent de nous avoir tous repoussés ; vaincus, de n’avoir cédé qu’à toutes nos forces réunies. S’il est dans notre caractère de nous précipiter dans les dangers plutôt en nous jouant qu’en prenant de la peine, plutôt par l’habitude du courage que par obéissance à des lois, nous n’en sommes pas plus affligés d’avance des maux qui nous attendent ; et, dans l’action, nous ne montrons pas moins de valeur que ceux qui se condamnent à ne cesser de souffrir.

XL. « Voilà ce qui rend notre république digne d’admiration ; elle en mérite encore à d’autres égards. Nous avons le goût du beau, mais avec économie ; nous nous livrons à la philosophie, mais sans nous amollir. Si nous possédons des richesses, c’est pour les employer dans l’occasion, et non pour nous vanter d’en avoir[96]. Il n’est honteux à personne d’avouer qu’il est pauvre ; mais ne pas chasser la pauvreté par le travail, voilà ce qui est honteux[97]. Les mêmes hommes se livrent à leurs affaires particulières et à celles du gouvernement, et ceux qui font profession du travail manuel ne sont point étrangers à la politique. Seuls nous ne regardons pas seulement comme détaché des affaires l’homme qui ne prend aucune part à celles de sa patrie ; nous le traitons d’inutile. Nous jugeons bien les choses, nous les concevons de même, et nous ne croyons pas que les discours nuisent aux actions ; mais ce qui nous paraît nuisible, c’est de ne pas s’instruire d’avance par le discours de ce qu’il faut exécuter. Voici ce qui nous est encore particulier : c’est d’avoir en même temps la plus grande audace, et de bien raisonner ce que nous allons entreprendre ; tandis que, chez les autres, c’est l’ignorance qui rend audacieux et le raisonnement inactifs. Et ceux-là doivent, sans doute, être considérés comme les plus valeureux, qui connaissent bien ce qui est terrible, ce qui est agréable, sans en chercher davantage à se soustraire aux dangers. Même dans les vertus, nous différons du grand nombre, nous devenons amis, plutôt en accordant qu’en recevant des bienfaits. L’amitié du bienfaiteur est la plus solide : il veut conserver la bienveillance qui lui est due pour le bien qu’il a fait : celui qui ne fait que payer du retour éprouve un sentiment plus obtus : il sait que sa reconnaissance est une dette qu’il acquitte et qu’elle n’a rien d’obligeant. Seuls encore, c’est moins par un calcul d’intérêt que par une confiance généreuse que nous accordons des bienfaits sans mesure.

XLI. « En un mot, j’ose le dire, notre république est l’école de la Grèce. Il me semble y voir chaque citoyen doué d’une heureuse flexibilité que jamais n’abandonnent les grâces, et qui le rend capable d’un grand nombre de qualités différentes. Que ce soit moins ici une vaine pompe de paroles que la vérité des faits, c’est ce qu’indique assez la puissance où ces qualités nous ont conduits. Seule de toutes les républiques, la nôtre se montre par les effets supérieure à sa renommée[98]. Elle est la seule dont les ennemis qui l’attaquent ne puissent s’indigner de leur défaite, dont les sujets ne puissent se plaindre de n’avoir pas des maîtres dignes de les commander. Nous ne montrons pas une puissance acquise dans l’obscurité, mais brillante des signes éclatans de notre valeur : admirés dans l’âge présent, nous le serons encore par la postérité, sans avoir besoin d’être célébrés par un Homère, ni par un écrivain capable de flatter d’abord l’oreille, mais dont les beautés ambitieuses seront bientôt effacées par la vérité des faits. Par notre audace, nous avons forcé la mer et la terre entière à nous ouvrir un passage, et partout nous avons fondé des monumens impérissables des maux que nous avons faits à nos ennemis, des biens qu’ont reçus de nous nos amis. C’est pour une patrie si glorieuse que, indignés qu’elle leur pût être ravie, nos guerriers ont reçu généreusement la mort ; et tous ceux qui leur survivent brûlent de souffrir pour elle.

XLII. « Je me suis étendu sur les louanges de notre république pour montrer que le combat n’est pas égal entre nous et des ennemis qui sont loin de jouir des mêmes avantages, et pour appuyer sur des témoignages certains l’éloge des citoyens dont nous déplorons la perte. Il est déjà bien avancé, cet éloge : célébrer la gloire de notre patrie, c’est parer des louanges qu’elles méritent leurs vertus et celles des hommes qui leur ont ressemblé. Il est peu de Grecs qui, comme eux, ne soient pas au-dessus des éloges qu’on leur accorde. La mort a mis au grand jour leur valeur : elle a commencé par la faire connaître, et a fini par l’immortaliser.

« Si quelques-uns d’eux se sont montrés d’ailleurs moins estimables, ils ont acquis en mourant pour leur patrie le droit de n’être jugés que sur leur courage. Par une si belle fin ils ont effacé les taches de leur vie, et ont fait plus de bien en commun que de mal en particulier. Aucun d’eux, amolli par les richesses, n’en a préféré les jouissances à son devoir ; aucun, par cette espérance que conserve la misère de se soustraire à l’infortune et de s’enrichir un jour, n’a voulu fuir les dangers. Mettant au-dessus de tous les biens la gloire de se venger de leurs ennemis, persuadés que de tous les périls ils n’en pouvaient braver un plus illustre, ils ont voulu l’affronter pour se procurer cette vengeance, et il est devenu l’objet de leurs désirs. L’espérance détruisait à leurs yeux l’incertitude de la victoire ; et, dans l’action, les périls qu’ils ne pouvaient se dissimuler s’effaçaient par la confiance qu’ils avaient en eux-mêmes. Ils ont trouvé plus beau de se défendre et de périr que de céder pour conserver leurs jours ; ils ont évité l’opprobre qui suit la réputation de lâcheté, et ont soutenu l’honneur au prix de leur vie. En un court instant le sort les a surpris moins frappés de crainte qu’occupés de leur gloire.

XLIII. « Ils furent tels qu’ils devaient être pour l’état. Que les autres, sans avoir moins de courage, fassent des vœux pour que leur vie soit plus heureusement préservée. Qu’ils ne se bornent pas à discourir sur l’utilité publique, sujet que sans rien dire qui vous soit inconnu on pourrait traiter fort au long, en s’étendant sur tout ce qu’il y a de glorieux à surmonter ses ennemis ; mais c’est en agissant pour la patrie qu’il faut s’occuper de sa puissance et s’enflammer d’amour pour elle. Contemplez sa grandeur, mais en pensant que c’est par le courage, par la connaissance du devoir, par la honte de commettre une lâcheté dans les combats, que des héros la lui ont procurée. Malheureux dans quelque entreprise, ils ne se croyaient point en droit de priver l’état de leur vertu, et le sacrifice d’eux-mêmes était un tribut qu’ils croyaient lui devoir. Tous lui ont offert en commun leurs personnes, et chacun en particulier a reçu des louanges immortelles et la plus honorable sépulture, non pas celle où ils reposent, mais le monument où leur gloire sera toujours présente au souvenir quand il s’agira de parler d’eux ou de les imiter. La tombe des grands hommes est l’univers entier : elle ne se fait pas remarquer par quelques inscriptions gravées sur des colonnes, dans une sépulture privée, mais jusque dans les contrées étrangères, et sans inscription leur mémoire est bien mieux dans les esprits que sur des monumens fastueux.

« Voilà ceux dont vous devez être jaloux. Croyez que le bonheur est dans la liberté, la liberté dans le courage, et ne dédaignez pas de partager les périls de la guerre. Ce ne sont pas ceux qui vivent dans l’adversité, sans espérance d’un meilleur sort, qui ont le plus de raison de prodiguer leur vie, mais ceux qui, si leur vie est conservée, risquent de changer le plus de fortune, et qui ont à subir la plus grande révolution s’ils tombent dans le malheur : car, pour un homme de cœur, l’humiliation, jointe à l’habitude de la mollesse, semble bien plus à redouter que ne peut l’être, au moment où l’on s’abandonne à sou courage, où l’on espère bien de sa patrie, la mort qui survient et qu’on ne sent pas.

XLIV. « Aussi ne gémirai-je point sur les pères qui sont ici présens, content de les consoler. Ils savent qu’ils sont nés pour les vicissitudes de la vie. Ceux-là sont heureux qui, comme les guerriers dont nous célébrons les obsèques et qui vous laissent dans la douleur, obtiennent la plus brillante fin, et ceux qui après une vie sans infortune trouvent une mort glorieuse. C’est, je ne l’ignore pas, ce qu’il est difficile de vous persuader, à vous qui dans la félicité des autres, dans cette félicité dont vous avez joui, trouverez un sujet de vous rappeler vos peines : car la douleur n’est pas dans l’absence d’un bien qu’on n’a point éprouvé, mais dans la privation de celui dont on avait contracté l’habitude.

« Qu’ils se consolent par l’espérance d’avoir d’autres fils, ceux à qui leur âge permet encore de devenir pères. Les enfans qu’ils verront naître leur feront oublier en particulier ceux qu’ils ont perdus ; et cette consolation sera double pour la patrie, qui verra ces enfans remplir le vide de sa population, tandis que leurs pères lui garantiront la sûreté : car les citoyens qui n’ont pas d’enfans pour lesquels ils s’exposent aux périls ne lui peuvent être également affectionnés. « Et vous à qui l’âge refuse cette espérance, soyez heureux par le temps de votre vie qui s’est écoulé : il a été le plus long ; regardez-le comme un gain que vous avez fait sur le sort ; espérez que le reste sera court, et allégez-en le poids par la gloire des héros dont vous futes les pères. Seul l’amour de la gloire ne vieillit pas ; et, dans l’infirmité du grand âge, le plus grand des plaisirs n’est pas, comme on le prétend, d’amasser des richesses, mais d’obtenir des respects.

XLV. « Fils et frères de ceux qui ne sont plus, je vois pour vous une grande lutte à soutenir : car tout le monde loue volontiers ceux qui ne sont plus ; et, par un excès même de vertu, à peine ferez-vous croire que vous les égalez ; on jugera que vous leur êtes du moins un peu inférieurs. Les vivans ont des émules qui leur portent envie, mais on rend honneur avec bienveillance au mérite qui n’est plus un obstacle pour des rivaux.

« S’il faut qu’en faveur des épouses qui viennent de tomber dans le veuvage, j’ajoute ici quelque chose sur ce qui doit constituer leur vertu, je renfermerai dans bien peu de mots tous les avis qu’on peut leur donner. Vous contenir dans les devoirs prescrits â votre sexe, telle est votre plus grande gloire : elle appartient à celle dont les vices ou les vertus font le moins de bruit parmi les hommes.

XLVI. « J’ai rempli la loi, et j’ai dit tout ce que je croyais avoir d’utile à vous faire entendre. Nos illustres morts viennent de recevoir l’hommage qui leur est dû, et dès ce jour leurs enfans seront élevés aux frais de la république jusqu’à l’âge qui leur permettra de la servir. C’est une couronne que décerne la patrie, couronne utile à ceux qui ne sont plus et à ceux qui nous restent, et que l’on voudra mériter dans de semblables combats. Où les plus belles récompenses sont offertes à la vertu, là se trouvent les meilleurs citoyens.

« Payez un tribut de larmes aux morts qui vous appartiennent, et retirez-vous. »

XLVII. Ce fut dans l’hiver avec lequel finit la première année de la guerre que se célébra cette cérémonie funèbre. Dès le commencement de l’été[99] les deux tiers des troupes du Péloponnèse et des alliés se jetèrent, comme l’année précédente, sur l’Attique, y campèrent et ravagèrent le pays. C’était Archidamus, fils de Zeuxidamus, qui les commandait.

Ils n’y étaient encore que depuis peu de jours quand la contagion se déclara parmi les Athéniens. On dit que déjà plusieurs fois elle avait frappé Lemnos et d’autres contrées ; mais on ne se ressouvenait pas que nulle part se fût fait ressentir une semblable peste ni une aussi terrible mortalité. Les médecins, au commencement de la maladie, n’y purent apporter de remède, parce qu’ils ne la connaissaient pas, et la mort les atteignait encore plus que les autres, par leur commerce plus fréquent avec les malades. Toute industrie humaine était sans ressource. En vain on fit des prières dans les temples, on consulta les oracles, on eut recours à d’autres semblables pratiques : tout fut inutile, et l’on finit par y renoncer, abattu par la force du mal.

XLVIII. Il commença, dit-on, par l’Éthiopie, au-dessus de l’Égypte, descendit en Égypte et dans la Libye, gagna la plus grande partie de la domination du roi et se jeta subitement sur la république d’Athènes. Il attaqua d’abord les habitans du Pirée, qui prétendaient que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits, car il n’y avait point encore de fontaines dans ce quartier. Il gagna ensuite la ville haute, et ce fut alors qu’il exerça le plus de ravage. Je laisse à chacun, médecin ou particulier, le soin de dire ce qu’il sait de ce fléau, d’où l’on peut croire qu’il tire son origine, quelle cause lui semble capable d’opérer une telle résolution dans la sanié, et quel remède il croit avoir la force de guérir cette maladie ; pour moi, je dirai quel fut le mal, comme j’en ai moi-même éprouvé les atteintes et que j’en ai vu d’autres personnes attaquées. On pourra, d’après les symptômes que je vais offrir, en prévoir les effets, et n’être pas dans l’ignorance s’il arrive qu’il reparaisse.

XLIX. On convient qu’il n’y eut point d’année où les autres maladies se fissent moins sentir ; et s’il arrivait qu’on en éprouvât quelques-unes, toutes amenaient cette funeste crise. Mais en général on était frappé subitement, et sans aucune cause apparente, au milieu de la meilleure santé. D’abord on éprouvait de grandes chaleurs de tête, les yeux devenaient rouges et enflammés ; la gorge, la langue étaient sanguinolentes, la respiration déréglée, l’haleine fétide. A ces symptômes succédaient l’éternument, l’enrouement. En peu de temps le mal gagnait la poitrine et causait de fortes toux. Quand il s’attachait au cœur, il y excitait des soulèvemens, et l’on éprouvait avec de violentes douleurs toutes les éruptions de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. La plupart des malades faisaient entendre de sourds gémissemens, que suivaient des convulsions violentes : chez les uns elles s’apaisaient bientôt ; elles étaient chez les autres beaucoup plus obstinées. La peau n’était ni fort chaude au toucher ni pâle, mais rougeâtre, livide et couverte de petites pustules et d’ulcères. L’intérieur était si brûlant que le malade ne pouvait supporter ni les manteaux les plus légers ni les couvertures les plus fines : il restait nu, et n’avait pas de plus grand plaisir que de se plonger dans l’eau froide. On en vit même beaucoup qui, n’étant pas gardés, se précipitèrent dans les puits, tourmentés d’une soif qui ne pouvait s’étancher. Cependant il était égal de prendre beaucoup ou peu de boisson. Le malade ne pouvait se procurer aucun repos, et était agité d’une insomnie continue.

Tant que la maladie était dans sa force, il ne maigrissait pas, et l’on était surpris que le corps pût résister à tant de souffrance. La plupart, conservant encore quelque vigueur, étaient consumés le neuvième ou le septième jour par le feu intérieur qui les dévorait, ou s’ils franchissaient ce terme, le mal descendait dans le bas-ventre, une violente ulcération s’y déclarait, il survenait une forte diarrhée, et en général on périssait de faiblesse : car la maladie, après avoir d’abord établi son siège dans la tête, gagnait successivement tout le corps, et ceux qui échappaient aux accidens les plus graves, gardaient aux extrémités des marques de ce qu’ils avaient souffert. Le mal s’attachait aux parties honteuses, aux pieds et aux mains, et souvent on n’échappait qu’en perdant quelqu’une de ces parties : plusieurs perdaient la vue : d’autres, à leur convalescence, se trouvaient avoir tout oublié, et ne reconnaissaient ni leurs amis ni eux-mêmes.

L. Cette maladie, plus affreuse qu’on ne saurait l’exprimer, se montrait au-dessus des forces humaines dans tous ses effets, et dans quelque sujet qu’elle attaquât ; mais ce qui faisait connaître surtout qu’elle différait des maux ordinaires à notre espèce, c’est que les oiseaux ni les quadrupèdes qui se nourrissent de cadavres humains, ou n’approchaient point des corps qui restaient en grand nombre sans sépulture, ou, s’ils osaient y goûter, ils périssaient. On en eut la preuve en voyant disparaître les oiseaux carnassiers : on n’en voyait aucun autour des corps morts ni ailleurs. Les chiens, accoutumés à vivre en société avec les hommes, faisaient encore mieux sentir les effets de la contagion.

LI. Sans s’arrêter à un grand nombre d’autres accidens, qui ne se ressemblaient pas dans les différens sujets, tels étaient en général les symptômes de la maladie. Les uns périssaient négligés ; les autres au milieu des plus grands soins. Il ne se trouva, pour ainsi dire, aucun remède qui fût utile à ceux qui l’employaient : ce qui faisait du bien à l’un nuisait à l’autre. Aucun tempérament, faible ou vigoureux, ne parut garanti du mal : il s’attachait à toutes les complexions, il résistait à tous les régimes. Ce qu’il y avait de plus terrible, c’était le découragement des malheureux qu’il attaquait : ils perdaient aussitôt toute espérance, tombaient dans un entier abandon d’eux-mêmes, et ne cherchaient point à résister : c’était encore qu’en se soignant les uns les autres on s’infectait mutuellement, comme les troupeaux malades, et l’on périssait : c’est ce qui causa la plus grande destruction. Ceux qui, par crainte, ne voulaient point approcher des autres, mouraient délaissés, et bien des maisons s’éteignirent faute de personne pour les soigner ; ceux qui approchaient des malades trouvaient la mort. Tel fut le sort des personnes surtout qui se piquaient de quelque vertu : elles avaient honte de s’épargner, et venaient soigner leurs amis ; car les gens attachés à la maison, abattus par l’excès des fatigues, finissaient par être insensibles aux plaintes des mourans. C’était ceux qui étaient échappés au mal qui avaient le plus de compassion pour les malades et les morts, parce qu’ils avaient connu les mêmes souffrances, et qu’ils se trouvaient dans la sécurité, car on n’était pas frappé deux fois mortellement. Ils recevaient les félicitations des autres ; eux mêmes jouissaient pour le présent du retour de la santé, et avaient pour l’avenir une espérance confuse que, de long-temps, ils ne seraient plus atteints d’une autre maladie mortelle.

LII. L’affluence des gens de la campagne qui venaient se réfugier dans la ville se joignit aux maux des Athéniens pour les aggraver, et ces nouveaux venus en souffraient eux-mêmes plus que les autres. Comme il n’y avait pas de maisons pour eux, et qu’ils vivaient pressés dans des cahuttes étouffées, pendant la plus grande chaleur de la saison, ils périssaient confusément et les morts étaient entassés sur les mourans. Des malheureux demi-morts, avides de trouver de l’eau, se roulaient dans les rues, et près de toutes les fontaines. Les lieux sacrés, où l’on avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait frappés.

Quand le mal fut parvenu à son plus haut période, personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect pour les choses divines et humaines. Toutes les cérémonies auparavant en usage pour les funérailles furent violées. Chacun ensevelissait les morts comme il pouvait. Bien des gens, par la rareté des choses nécessaires, depuis que l’on avait perdu tant de monde, recouraient à des moyens sordides de leur rendre les derniers devoirs. Les uns se hâtaient de poser leur mort et de le brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui l’avaient dressé ; d’autres, pendant qu’on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu’eux-mêmes apportaient et se retiraient aussitôt.

LIII. La peste introduisit dans la ville bien d’autres désordres. Au spectacle des promptes vicissitudes dont on était témoin, de riches subitement atteints de mort, de gens qui n’avaient rien succédant à leur fortune, on osa plus volontiers s’abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait caché. On cherchait des jouissances promptes, et l’on ne croyait devoir s’occuper que de voluptés, dans l’idée qu’on ne possédait que pour un jour et ses biens et sa vie. Personne ne daignait se donner aucune peine pour des choses honnêtes, dans l’incertitude où l’on était si l’on ne cesserait pas d’exister avant d’y avoir atteint. Le plaisir, et tous les moyens de gagner pour se le procurer, voilà ce qui devint utile et beau. On n’était retenu ni par la crainte des dieux ni par les lois humaines : il semblait égal de révérer les dieux ou de les négliger, quand on voyait périr indifféremment tout le monde. Le coupable ne croyait pas avoir assez à vivre pour recevoir sa condamnation ; il se figurait bien plutôt voir suspendue sur sa tête une peine déjà prononcée, et, avant de la subir, il croyait juste de profiter de ce qui pouvait lui rester à vivre.

LIV. Voilà dequels maux les Athéniens furent accablés. Dans leurs murs, ils voyaient périr les citoyens ; et, au dehors, leurs campagnes ravagées. On se ressouvint alors, comme il arrive dans de telles circonstances, d’une prédiction que les vieillards disaient avoir entendu chanter autrefois ; la voici :

Athène un jour verra dans ses champs malheureux,
Entrer les Doriens et la peste avec eux.

Comme, dans la langue grecque, le mot qui signifie la peste et celui qui signifie la famine diffèrent très peu dans la prononciation[100], on disputa sur le fléau dont on était menacé : mais, dans le temps de la contagion, l’opinion qui dut naturellement l’emporter fut que c’était de la peste : car on ajustait le sens de l’oracle aux maux que l’on souffrait. S’il survient un jour une nouvelle guerre des Doriens, et qu’elle soit accompagnée de la famine, je crois que ce sera pour lors à la famine qu’on appliquera la prédiction.

Ceux qui connaissaient l’oracle qu’avaient reçu les Lacédémoniens se le rappelèrent aussi. Quand ils avaient interrogé le dieu pour savoir s’ils entreprendraient la guerre, il avait répondu que s’ils combattaient de toutes leurs forces, ils auraient la victoire, et il avait prononcé que lui-même viendrait à leur secours[101]. On trouva que l’oracle s’accordait avec l’événement. La maladie se déclara dès que les Péloponnésiens eurent commencé leur invasion, et ne pénétra pas dans le Péloponnèse de manière à mériter qu’on en parle : ce fut Athènes surtout qu’elle dévasta, et ensuite les autres endroits les plus peuplés. Voilà ce qui arriva de relatif à la peste.

LV. Les Péloponnésiens, après avoir ravagé la plaine, s’avancèrent dans la partie de l’Attique qu’on appelle maritime, jusqu’au mont Laurium, où les Athéniens ont des mines d’argent. D’abord, ils dévastèrent cette contrée du côté qui regarde le Péloponnèse, et ensuite dans la partie qui regarde l’Eubée et l’Ile d’Andros. Périclès était encore général, et il persistait dans le même avis qu’au temps de la première invasion : qu’il ne fallait pas que les Athéniens sortissent.

LVI. Les ennemis étaient encore dans la plaine et n’avaient pas encore gagné le pays voisin des côtes, quand il fit appareiller cent vaisseaux pour le Péloponnèse. Ces dispositions terminées, il se mit en mer, embarquant quatre mille hoplites et trois cents hommes de cavalerie. Ces derniers montaient des bâtimens propres au transport des chevaux, et que, pour la première fois, on construisit avec des vieux navires. Les troupes de Chio et de Lesbos étaient de cette expédition avec cinquante vaisseaux. Cette flotte, à son départ, laissa les Péloponnésieus sur les côtes de l’Attique. Les Athéniens, arrivés à Épidaure, dans le Péloponnèse, saccagèrent une grande étendue de pays. Ils attaquèrent la ville dans l’espérance de la prendre ; mais ils ne réussirent pas. Ils quittèrent Épidaure, et ruinèrent le pays de Trézène, d’Halia et d’Hermione, toutes contrées maritimes du Péloponnèse. Ils remirent en mer, allèrent à Prasies, ville maritime de la Laconie, dévastèrent une partie de la campagne, prirent la place et la détruisirent. Après cette expédition, ils revinrent chez eux, et trouvèrent à leur retour que les Péloponnésiens s’étaient retirés de l’Attique.

LVII. Pendant tout le temps qu’ils y avaient passé et que les Athéniens avaient été en course, la peste avait exercé ses fureurs sur l’armée athénienne et dans la ville. C’est ce qui a fait dire que les Péloponnésiens instruits par des déserteurs de la maladie qui régnait dans les murs, et voyant de leurs propres yeux les funérailles, s’étaient hâtés d’abandonner le pays. La vérité est qu’ils restèrent fort long-temps à cette seconde expédition, qu’ils ruinèrent tout le territoire, et qu’ils séjournèrent à peu près quarante jours dans l’Attique.

LVIII. Le même été[102], Agnon, fils de Nicias, et Cléopompe, fils de Clinias, collègues de Périclès, prirent l’armée qu’il avait commandée et portèrent la guerre contre les Chalcidiens de Thrace et devant Potidée dont le siège continuait. A leur arrivée, ils appliquèrent à la place les machines de guerre, et ne négligèrent aucun moyen de s’en rendre maîtres : mais ils ne la prirent pas et ne firent rien d’ailleurs qui répondit à la grandeur de l’expédition ; car la peste, s’étant déclarée, frappa dans ce pays les Athéniens avec fureur et ruina leur armée. Les troupes qui étaient arrivées les premières et qui étaient saines furent infectées par celles qu’Agnon venait d’amener. Phormion, qui avait seize cents hommes, n’était plus dans la Chalcidique. Agnon retourna sur sa flotte à Athènes, et, dans l’espace d’environ quarante jours, la peste lui avait enlevé quinze cents hommes sur quatre mille. L’ancienne armée resta dans le pays, et continua le siège de Potidée.

LIX. Après la seconde invasion des peuples du Péloponnèse, il se fit une grande révolution dans l’esprit des Athéniens, qui voyaient leur pays dévasté, et que désolaient à la fois et la peste et la guerre. Ils accusaient Périclès qui leur avait conseillé de rompre la paix, et rejetaient sur lui les malheurs où ils étaient tombés. Empressés de s’accorder avec les Lacédémoniens, ils leur envoyèrent des députés qui n’eurent aucun succès. Trompés de toutes parts dans leurs desseins, c’était sur Périclès que pesait leur ressentiment. Quand il les vit, irrités de leurs maux, faire tout ce qu’il avait prévu, il les convoqua, comme il en avait le droit, puisque le commandement était encore entre ses mains. Son dessein était de les encourager, d’apaiser leur colère, de les ramener à des sentimens plus doux et à plus de confiance. Il parut et leur parla ainsi :

LX. « Devenu l’objet de votre colère, je m’y étais attendu, et je n’en ignore pas les causes. Si je vous ai convoqués, c’est pour vous rappeler ce qui ne devrait pas être sorti de votre mémoire ; pour vous reprocher d’avoir conçu contre moi d’injustes ressentimens et de céder à vos malheurs.

« Je ne doute pas qu’un état bien constitué dans son ensemble ne procure plus d’avantages aux particuliers qu’un état fleurissant du bonheur privé de chaque citoyen, et malheureux dans sa masse. Le citoyen fortuné par lui-même n’en périt pas moins sous les ruines de sa patrie ; mais infortuné dans une patrie heureuse, il lui est plus facile de se conserver. Si donc l’état a la force de supporter les calamités privées de ses membres, tandis que chacun d’eux ne peut soutenir celles de l’état, comment tous ne se réuniraient-ils pas pour le secourir ? N’abandonnez pas, comme vous le faites aujourd’hui, le salut commun, trop abattus de vos souffrances personnelles, et n’accusez pas tout ensemble et moi qui vous ai conseillé la guerre, et vous-mêmes qui partagiez alors mes sentimens. Ne vous irritez pas contre un homme qui, comme moi, croit n’avoir pas moins que personne la connaissance des grands intérêts de l’état, et le talent de les expliquer ; qui aime la patrie et est au-dessus de l’intérêt. Avoir des connaissances, sans le talent de les communiquer aux autres, ce n’est pas être au-dessus de celui qui ne pense pas : avec ces deux qualités, sans amour pour la patrie, on ne donnera pas de bons conseils ; qu’on ait cet amour, sans être invincible à la cupidité, tout, par ce seul vice, sera mis à prix d’argent. Si, dans la persuasion que je possédais mieux qu’aucun autre ces qualités réunies, au moins à un degré suffisant, vous m’avez cru quand je vous ai conseillé de faire la guerre, vous auriez tort aujourd’hui de me supposer coupable.

LXI. « Lorsqu’on a le choix, et que d’ailleurs on est heureux, c’est une grande folie de choisir la guerre ; mais si l’on se trouve dans la nécessité de se voir soumis à ses voisins dès qu’on aura la faiblesse de leur céder, ou de se sauver en se jetant dans les hasards, le blâme est pour celui qui fuit les dangers, non pour celui qui les brave. Ce dernier, c’est moi, et je n’ai pas changé d’avis. C’est vous qui en avez changé, parce que vos affaires étaient en bon état quand vous goûtiez mes conseils, et que vos maux vous ont conduits au repentir de les avoir écoutés. Vos âmes sont tombées dans le découragement, et dès lors il vous semble que je vous ai mal conseillés : chacun de vous a le sentiment de ce qu’il souffre, et l’utilité de mes avis ne se montre pas encore sensiblement à tous : un grand malheur est survenu, il est tombé subitement sur vos têtes, et vos esprits abattus ne savent plus se tenir fermes dans leurs premières résolutions. C’est qu’un mal inattendu, et que la raison était absolument incapable de prévoir, captive l’entendement. Voilà où vous jette surtout la maladie qui s’est jointe à vos autres calamités. Cependant, citoyens d’une république respectable, élevés dans des sentimens dignes de votre patrie, il faut savoir soutenir les calamités les plus terribles, et ne pas flétrir votre dignité ; écarter le sentiment douloureux de vos peines domestiques, et ne vous occuper que du salut de la patrie : car on ne croit pas avoir moins raison d’accuser celui qui, par sa faiblesse, laisse perdre la gloire qui lui appartient, que de haïr l’insolent qui ose affecter une gloire dont il est indigne.

LXII. « Vous craignez d’avoir â supporter long-temps les fatigues de la guerre, sans finir par avoir la supériorité. Qu’il me suffise de vous répéter ce que je vous ai déjà montré bien des fois dans d’autres occasions, que c’est à tort que l’issue vous en est suspecte. Mais ce que je dois vous mettre au grand jour, ce dont vous semblez n’avoir jamais fait l’objet de vos méditations, et dont je n’ai point encore parlé dans mes autres discours, c’est la grandeur de votre empire. Je ne vous adresserais pas même aujourd’hui des paroles qui ont quelque chose de présomptueux, si je ne vous voyais dans un abattement qui ne vous convient pas. Vous croyez ne commander qu’à vos alliés ; et moi je déclare que de deux parties qui composent le globe, la terre et la mer, celle-ci vous est soumise tout entière par la domination que vous y exercez maintenant, et qu’il ne tient qu’à vous d’augmenter encore avec la marine que vous possédez. Il n’est ni nation ni roi qui puisse mettre obstacle à votre navigation. Voilà ce qui fait votre puissance, et non des maisons, des campagnes, richesses que vous croyez d’un haut prix, en ce moment que vous en êtes privés, et que vous ne devriez pas plus regretter que des bijoux et de vaines parures. Sachez que c’est la liberté qu’il s’agit de sauver, et qu’elle vous restituera sans peine ces objets de vos regrets, mais que la servitude nous ravira tout le reste. Dans l’art d’acquérir et de conserver, ne nous montrons pas au-dessous de nos pères, qui n’ont pas reçu ce qu’ils ont possédé, mais qui se le sont procuré par leurs travaux, et qui ont su le garder et nous le transmettre. Il est plus honteux de se laisser enlever ce qu’on possède que d’éprouver des disgrâces en tâchant d’acquérir. Marchons aux ennemis, non pas seulement avec un sentiment d’orgueil pour notre courage, mais de mépris pour eux. La présomption est le vice de l’ignorance heureuse ; c’est le propre du lâche ; le mépris de nos ennemis nous est inspiré pur la raison même qui nous fait connaître notre supériorité : ce sentiment nous convient. A égalité de fortune, l’habileté rend le courage plus ferme, en le soutenant d’une juste confiance ; elle se repose moins sur l’espérance qui peut être trompeuse que sur la connaissance de ses avantages, qui lui montre comme assurés les succès qu’elle prévoit.

LXIII. « C’est à l’empire qu’exerce la république, et qui vous en donne une juste fierté, qu’elle doit le respect qu’elle inspire : votre devoir est de le défendre. Ou ne fuyez pas les travaux, ou ne poursuivez pas la gloire, et ne croyez pas qu’il s’agisse seulement de combattre pour savoir si vous servirez au lieu d’être libres ; mais si, privés du plaisir de commander aux autres, vous serez exposés aux dangers de la haine qu’inspire le commandement. Il ne vous est pas permis de l’abdiquer, quoiqu’il se trouve peut-être des personnes qui, dans les circonstances actuelles, prennent par crainte l’inactivité pour de la vertu. Il en est de votre domination comme de la tyrannie : la saisir semble injuste ; s’en démettre est périlleux. Si ces gens faisaient adopter aux autres leurs sentimens, ils perdraient la république quand on supposerait qu’eux-mêmes pussent garder la liberté. Le repos ne peut se conserver qu’en se combinant avec le travail : il ne convient point à une ville qui commande ; ce n’est que dans une ville sujette qu’on peut être esclave sans danger.

LXIV. « Ne vous laissez pas entraîner par des citoyens qui vous égarent, et après vous être déclarés avec moi pour la guerre, ne me faites pas un crime de l’avoir conseillée, quoique vous voyiez les ennemis faire, dans leurs incursions, ce qu’il fallait attendre de leur part, puisque enfin nous refusions de leur obéir. La peste est survenue ; elle n’entrait pas dans le nombre des maux que nous devions attendre, et seule elle les a tous surpassés. Je n’ignore pas qu’elle fait partie des causes qui m’attirent votre haine, bien injustement sans doute ; à moins que vous ne vouliez m’attribuer aussi les événemens heureux que vous pourrez éprouver et qu’on ne saurait prévoir. Il faut supporter avec résignation les maux que nous envoient les dieux, avec courage ceux que nous font les ennemis. C’était des vertus familières autrefois à cette république : qu’elle ne trouve pas en vous un obstacle à les exercer. Si le nom d’Athènes est célèbre chez tous les hommes, sachez que c’est parce qu’elle ne cède point â l’adversité ; qu’elle a fait à la guerre de grands frais d’hommes et de travaux ; mais qu’elle a possédé, jusqu’à ce jour, la plus respectable puissance, et que s’il faut que nous dégénérions un jour, car tout est destiné à décroître, il en restera du moins un éternel souvenir. Grecs, nous avons dominé sur la plupart des Grecs ; nous avons résisté, dans des guerres formidables, aux ennemis les plus puissant, unis et séparés, et nous avons institué la république la plus respectable par sa grandeur et ses richesses. Voilà ce que l’indolence pourra blâmer ; ce qu’imitera quiconque voudra faire des actions d’éclat ; ce que ne manquera pas d’envier celui qui est incapable de s’agrandir. Être haïs pour le moment présent et traités de vexateurs, c’est le sort de ceux qui se croient dignes de commander aux autres ; provoquer l’envie pour de grands objets, c’est prendre une résolution généreuse. La haine dure peu ; on répand, dès l’instant même, un grand éclat, et on laisse pour l’avenir une gloire qui ne sera jamais oubliée. Connaissez ce qui sera beau pour la postérité ; ce qui, pour le présent, n’a rien de honteux[103] : tels doivent être les deux objets de votre zèle. N’envoyez pas de hérauts aux Lacédémoniens, et ne manifestez pas que vous soyez accablés des maux qui vous frappant. Il en est des peuples comme des particuliers : les plus illustres sont ceux dont le courage se laisse le moins accabler par le malheur, et qui, par leurs actions, luttent le plus généreusement contre lui. »

LXV. Périclès, en s’exprimant ainsi, tâchait d’apaiser le ressentiment des Athéniens, et de les détourner de la pensée de leurs maux. Ils se rendirent à ses discours en ce qui concernait les affaires publiques : ils n’envoyèrent plus de députations à Lacédémone, et se portèrent avec plus d’ardeur à continuer la guerre ; mais, en particulier, ils s’affligeaient de leurs souffrances ; le pauvre, parce qu’ayant déjà peu de chose, il s’en voyait privé ; le riche, parce qu’il perdait les magnifiques propriétés qu’il avait dans les campagnes, de beaux édifices, des ameublemens somptueux ; et, ce qui était plus dur encore, on avait la guerre au lieu de la paix. La colère de tous contre Périclès ne fut apaisée qu’après qu’ils l’eurent mis à l’amende. Mais, peu de temps après, par une inconstance familière au peuple, on l’élut général, et tous les intérêts de l’état furent remis entre ses mains. C'est que le sentiment des maux particuliers que chacun avait soufferts commençait à s’émousser, et qu’on le croyait, bien plus que personne, en état de répondre aux besoins de la république. Tout le temps que, pendant la paix, il avait été à la tête des affaires, ils les avait conduites avec modération ; il avait maintenu la sûreté de la patrie ; et, sous son administration, elle s’était élevée à un très haut degré de puissance. Après que la guerre fut déclarée, on voit qu’il avait prévu ce qui devait donner à l’état la force de la soutenir.

Il ne survécut que deux ans et six mois ; et, après sa mort, on connut encore mieux combien, à cet égard, sa prévoyance avait été juste. Il avait dit qu’on aurait la supériorité, mais à condition que, se tenant tranquilles dans l’intérieur, on se tournerait absolument du côté de la marine, sans chercher â augmenter la domination de la république, et sans la mettre en danger pendant la durée de la guerre. Mais on fit le contraire à tous les égards ; et, dans les choses même qui semblaient étrangères â la guerre, on vit, par l’ambition et la cupidité de quelques citoyens, administrer les affaires d’une manière funeste à l’état et aux alliés. Avait-on des succès : ce n’était guère que des particuliers qui en recueillaient la gloire et le profil ; les entreprises manquaient-elles : le malheur tombait sur la république, et la guerre en souffrait. Voici la cause de ce changement : puissant par sa dignité personnelle et par sa sagesse, et reconnu plus que personne pour incapable de se laisser corrompre par des présens, Périclès contenait la multitude par le noble ascendant qu’il prenait sur elle ; ce n’était pas elle qui le menait, mais lui qui savait la conduire. C’est que n’ayant pas acquis son autorité par des moyens illégitimes, il ne cherchait pas à dire au peuple des choses qui lui fussent agréables ; mais il conservait sa dignité, et osait même le contredire, et lui témoigner son ressentiment. Quand il voyait les Athéniens se livrer à l’audace hors de saison, et se porter à l’insolence, il parlait et abattait leur fougue en les frappant de terreur ; tombaient-ils mal à propos dans l’abattement, il les relevait et ranimait leur courage. Le gouvernement populaire subsistait de nom, et l’on était en effet sous la domination d’un chef. Mais ceux qui vinrent après lui, plus égaux entre eux, et voulant tous avoir le premier crédit, étaient réduits à flatter le peuple et à lui abandonner les affaires. De là, comme il doit arriver dans une république d’une grande étendue, et qui possède une domination, résultèrent bien des fautes, et entre autres l’expédition de Sicile. On doit moins en rejeter la faute sur ceux qui la sollicitèrent, et qu’on alla secourir, que sur ceux qui l’ordonnèrent et qui ne savaient pas ce qui était nécessaire aux troupes qu’on expédiait. Par la dissension qu’excitait en eux l’ambition de conduire le peuple, ils émoussèrent les opérations de l’armée, et dans l’intérieur ils furent les premiers dont les querelles réciproques troublèrent les affaires de l’état.

Cependant, quoique les Athéniens eussent manqué leur projet sur la Sicile, que leur armée et la plus grande partie de leur flotte eût été détruite, que leur ville fût plongée dans la sédition, ils ne laissèrent pas de résister pendant trois ans à leurs premiers ennemis, à ceux de la Sicile qui vinrent les renforcer, au plus grand nombre de leurs alliés qui se soulevèrent, et enfin à Cyrus fils du roi, qui se joignit à la cause de Lacédémone, et qui fournit aux Péloponnésiens de l’argent pour l’entretien de leur flotte. Ils ne cédèrent qu’après avoir croulé eux-mêmes, par leurs querelles intestines, sous les débris de l’état ; tant s’était montré supérieur le génie de Périclès, quand il avait prévu les moyens qui pouvaient assurer une victoire complète et facile à sa patrie dans la guerre du Péloponnèse.

LXVI. Les Lacédémoniens et leurs alliés se portèrent le même été[104] avec cent vaisseaux, contre Zacynthe, île située en face de l’Élide. Elle a pour habilans des Achéens, sortis en colonie du Péloponnèse, et qui étaient alliés d’Athènes. Mille hoplites de Lacédémone s’embarquèrent sur la flotte dont Cnémus de Sparte avait le commandement : ils firent une descente, et ravagèrent la plus grande partie de l’île ; mais ils se retirèrent sans être parvenus à s’en rendre maîtres.

LXVII. A la fin du même été[105], Aristée de Corinthe et les ambassadeurs de Lacédémone, Anériste, Nicolaûs et Stratodème, avec Timagoras de Tégée, partirent pour l’Asie : Polis d’Argos se joignit à cette ambassade en son propre nom. Ils se rendaient auprès du roi, pour essayer s’ils ne pourraient pas l’engager à fournir de l’argent et des troupes auxiliaires. Ils allèrent d’abord en Thrace conférer avec Sitalcès, fils de Térès, pour lui persuader, s’il leur était possible, de renoncer à l’alliance d’Athènes et de secourir Potidée que les Athéniens assiégeaient. Ils voulaient qu’il cessât de prêter à ceux-ci des secours, et qu’il leur facilitât à eux-mêmes le passage de l’Hellespont. Ils avaient dessein de le traverser pour se rendre auprès de Pharnace, fils de Pharnabase, qui, de son côté, devait envoyer une ambassade auprès du roi. Mais des députés d’Athènes, Léarque, fils de Callimaque, et Aminiade, fils de Philémon, se trouvaient auprès de Sitalcès. Ils engagèrent Sadocus son fils, qui était devenu Athénien, à leur livrer ces ambassadeurs, dans la crainte qu’ils ne contribuassent à faire attaquer sa ville, si l’on souffrait qu’ils parvinssent jusqu’au roi.

Les ambassadeurs traversaient la Thrace, pour gagner le bâtiment sur lequel ils devaient passer l’Hellespont : ils furent pris avant de s’embarquer. Sadocus avait fait partir avec Léarque et Aminiade des émissaires chargés d’arrêter ces ministres, et de les remettre dans leurs mains. Ils furent conduits à Athènes. Les Athéniens craignaient qu’Aristée, reconnu pour l’auteur de tout ce qui s’était déjà passé à Potidée et en Thrace, ne leur fît encore plus de mal s’il leur échappait. Ainsi le même jour que les ambassadeurs leur furent amenés, ils les firent mourir sans les juger, et même sans les entendre, quoiqu’ils demandassent à parler. Leurs corps furent jetés dans les pharanges. C’était une représaille qu’ils crurent devoir faire contre les Lacédémoniens, qui mettaient à mort et jetaient dans des précipices les marchands d’Athènes et des alliés qu’ils prenaient en mer autour du Péloponnèse. Car, au commencement de la guerre, les Lacédémoniens traitaient en ennemis et faisaient mourir tous ceux qu’ils arrêtaient en mer, soit qu’ils appartinssent à des villes alliées d’Athènes, ou même à des villes neutres.

LXVIII. Vers le même temps, à la fin de l’été, les Ampraciotes, avec un grand nombre de Barbares qu’ils avaient engagés à prendre les armes, attaquèrent Argos, ville d’Amphiloquie, et tout le reste de la contrée. Voici comment avait commencé leur haine contre les Argiens. Amphiloque, fils d’Amphiaraûs, retournant chez lui après le siège de Troie, et mécontent de ce qui s’était passé à Argos[106], conduisit une colonie dans l’Amphiloquie, y fonda, sur le golfe d’Ampracie, une ville nouvelle, et lui donna le nom de celle d’Argos, où il avait reçu le jour. C’était la ville la plus considérable du pays, et elle avait de très riches habitans. Plusieurs générations après, accablés d’adversités, ils engagèrent les Ampraciotes, leurs voisins, à partager leur ville avec eux. Ce fut par ce commerce qu’ils adoptèrent la langue grecque : car le reste de l’Amphiloquie est barbare. Avec le temps, les Ampraciotes chassèrent les Argiens et gardèrent la ville. Ceux d’Amphiloquie, expulsés de leurs foyers, se donnèrent eux-mêmes aux Acarnanes, et les deux peuples réunis implorèrent le secours d’Athènes, qui leur envoya cent vaisseaux sous le commandement de Phormion. A l’arrivée de ce général, ils forcèrent Argos, et réduisirent les Ampraciotes en esclavage. Ceux d’Amphiloquie et les Acarnanes occupèrent la ville en commun. Ce fut à la suite de cet événement que se contracta la première alliance entre Athènes et l’Acarnanie. La haine des Ampraciotes contre les Argiens avait pour principe la servitude à laquelle ils avaient été réduits ; et dans la guerre actuelle, ils s’armèrent contre eux avec les Chaoniens et quelques autres Barbares du voisinage. Ils s’approchèrent d’Argos, se rendirent maîtres du pays, et attaquèrent la ville, mais sans parvenir à la forcer. Ils firent leur retraite, et les différentes nations rentrèrent chez elles. Voilà ce qui se passa pendant l’été.

LXIX. Au commencement de l’hiver, les Athéniens envoyèrent vingt vaisseaux en course autour du Péloponnèse. C’était Phormion qui en avait le commandement. Parti de Naupacte, il garda la mer, pour empêcher qu’on ne pût entrer à Corinthe et dans le golfe de Crisa, ni en sortir. On expédia encore six bâtimens pour la Carie et la Lycie, sous le commandement de Mélésandre. Sa commission était d’y lever les tributs, de s’opposer à la piraterie des Péloponnésiens, et d’entraver la navigation des vaisseaux marchands de Phaselis, de Phœnicie et de toute cette partie du continent. Mélésandre fit une descente en Lycie avec les Athéniens et les alliés qui l’avaient suivi ; il fut vaincu dans une action, et y périt lui-même avec une partie de son armée.

LXX. Dans le même hiver[107] les habitans de Potidée ne purent plus supporter les misères du siège. Les incursions des Péloponnésiens dans l’Attique n’empêchaient pas les Athéniens de le continuer : le pain manquait aux assiégés ; ils étaient réduits à la dernière disette, et déjà plusieurs s’étaient mangés les uns les autres. Ils résolurent de se rendre, et entrèrent en conférence avec les généraux ennemis : c’était Xénophon, fils d’Euripide ; Hésiodore, fils d’Aristoclide ; et Phanomaque, fils de Callimaque. Ceux-ci les reçurent à composition, témoins des souffrances de leur propre armée, dans une contrée où l’hiver est rigoureux : d’ailleurs, la république avait déjà dépensé deux mille talens[108] à ce siège. La capitulation portait que les habitans, leurs enfans, leurs femmes et leurs alliés sortiraient de la ville, les hommes avec un seul manteau et les femmes avec deux, n’emportant qu’une somme fixée pour le voyage. Ces malheureux se retirèrent dans la Chalcidique, et partout où chacun put chercher un asile. Les Athéniens firent un crime à leurs généraux d’avoir traité sans leur aveu ; car ils croyaient se rendre maîtres de la ville à discrétion ; ils y envoyèrent une colonie tirée de leur sein, et la repeuplèrent. Ainsi finit la seconde année de la guerre que Thucydide a écrite.

LXXI. Au commencement de l’été[109], les Péloponnésiens et les alliés ne firent pas d’incursions dans l’Attique ; mais ils attaquèrent Platée. Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Il prit ses campemens, et il se préparait à dévaster les campagnes, quand les Platéens se hâtèrent de lui envoyer des députés, qui parlèrent ainsi : « Archidamus, et vous, Lacêdémoniens, vous vous rendez coupables d’injustice, et c’est une conduite indigne de vous et de vos ancêtres, de porter la guerre dans le pays des Platéens. Quand Pausanias, fils de Cléombrote, délivra la Grèce des Mèdes, avec le secours de ceux des Grecs qui osèrent, dans nos campagnes, s’exposer au danger du combat, il offrit dans le marché de Platée un sacrifice à Jupiter Libérateur ; et, prenant à témoin tous les alliés, il rendit aux Platéens leur ville et leur pays, pour y vivre sous leurs propres lois. Il prononça que si jamais personne s’armait contre eux pour les insulter ou les asservir, les alliés présens leur donneraient des secours en proportion de leurs forces. Voilà ce que nous accordèrent vos ancêtres : c’était la récompensé de notre valeur, et du zèle que nous avions fait paraître dans ces fameux dangers. Et vous, vous faites le contraire. Vous venez avec les Thébains nos plus cruels ennemis, et c’est pour nous asservir. Nous prenons à témoin les dieux de vos pères et ceux de cette contrée, ces dieux qui entendirent alors vos sermens, et nous vous ordonnons de ne point offenser notre pays, de ne point enfreindre les engagemens de vos pères, et de nous laisser vivre dans notre patrie sous nos propres lois, suivant les promesses de Pausanias. »

LXXII. Ainsi parlèrent les Platéens. Archidamus répliqua en ces termes :

« Ce que vous dites est juste, ô Platéens, si vos actions répondent à vos discours. Suivant ce que vous accorda Pausanias, soyez libres sous vos propres lois, et délivrez les autres Grecs, qui partagèrent alors vos dangers, qui se lièrent avec vous par les mêmes sermens, et qui se trouvent aujourd’hui sous le joug des Athéniens. L’objet de cet appareil et de cette guerre est de leur rendre, ainsi qu’aux autres, la liberté. Vous participez plus que personne à cette liberté. Restez donc fidèles à vos promesses, ou du moins, et c’est ce que déjà nous vous avons conseillé, demeurez en repos, jouissez de vos propriétés, et restez neutres. Conservez l’amitié des puissances belligérantes, sans aider ni l’une ni l’autre à la guerre. Voilà ce qui nous plait[110]. »

Telle fut la réponse d’Archidamus. Les députés, après l’avoir reçue, retournèrent chez eux, et firent au peuple le rapport de ce qui leur avait été dit. Ils furent chargés de répondre que les Platéens ne pouvaient faire ce qu’on leur demandait, sans l’aveu des Athéniens ; que leurs femmes et leurs enfans étaient à Athènes ; qu’ils avaient à craindre, pour leur ville entière, qu’après le départ des Lacédémoniens, les Athéniens ne vinssent les empêcher de tenir ce qu’ils auraient promis ; qu’ils avaient les mêmes craintes de la part des Thébains, puisqu’ils étaient engagés par serment à recevoir les deux peuples, et que ceux-ci tâcheraient encore une fois de prendre leur ville.

Archidamus essaya de les rassurer, et il ajouta : « Remettez-nous votre ville et vos maisons, faites-nous connaître vos limites, donnez-nous en compte vos arbres et tout ce qui peut se compter, et retirez-vous où vous jugerez à propos pendant la durée de la guerre. A la paix, nous vous rendrons tout ; et, jusqu’à cette époque, ce sera un dépôt qui nous sera confié ; nous ferons cultiver vos terres, et nous vous paierons un subside proportionné à vos besoins. »

LXXIII. Les députés rapportèrent ces propositions, et délibérèrent avec le peuple assemblé. La dernière réponse des Platéens fut qu’ils voulaient d’abord communiquer aux Athéniens ce qui leur était prescrit, et qu’ils s’y soumettraient, s’ils pouvaient les y faire consentir. En attendant, ils prièrent les Lacédémoniens de leur accorder une suspension d’armes, et de ne pas ravager leur territoire. Archidamus conclut avec eux un armistice pour le nombre de jours que devait durer vraisemblablement leur voyage, et il respecta la campagne. Les députés de Platée arrivèrent à Athènes, se consultèrent avec les Athéniens ; et, à leur retour, voici ce qu’ils annoncèrent :

« Les Athéniens disent, ô Platéens, que depuis que nous sommes devenus leurs alliés, ils ne vous ont jamais abandonnés quand on vous a fait injure ; qu’ils ne vous abandonneront pas non plus aujourd’hui, et qu’ils vous secourront de toute leur puissance. Ils vous recommandent fortement, d’après le serment de vos pères, de rester fidèles à leur alliance. »

LXXIV. Sur ce rapport des députés, les Platéens arrêtèrent de ne pas trahir les Athéniens, de souffrir, s’il le fallait, que leur pays fût ravagé sous leurs yeux, et de se résoudre à tous les événemens. Ils ordonnèrent que personne ne sortirait plus pour conférer avec les Lacédémoniens, et qu’on leur répondrait du haut des remparts qu’il était impossible de faire ce qu’ils demandaient.

Archidamus prit à témoin, sur cette réponse, les dieux et les héros de la contrée, et prononça ces paroles : « Dieux, qui avez sous votre protection la terre de Platée, et vous, héros, soyez témoins que les Platéens ont les premiers abjuré les sermens que nous avons prêtés en commun ; que nous ne sommes pas venus injustement dans ce pays où nos pères, après vous avoir invoqués, défirent les Mèdes dans cette campagne, que vous leur accordâtes pour leur champ de victoire ; que maintenant, dans ce que nous pourrons entreprendre, nous ne serons point injustes, puisque, sur des demandes convenables, et plusieurs fois réitérées, nous ne recevons que des refus. Permettez que ceux dont l’injustice provoque nos armes soient punis, et que ceux qui viennent légitimement les châtier satisfassent leur vengeance. »

LXXV. Après cette invocation, il fit travailler son armée aux dispositions du siège. D’abord il fit abattre des arbres, et investir la place de palissades pour empêcher personne d’en sortir. On éleva ensuite contre la ville une terrasse : toute l’armée partageait les travaux, et l’on espérait ne pas tarder à s’en rendre maître. On coupa des arbres sur le mont Cithéron, et l’on construisit des deux côtés de la terrasse une charpente qui la soutenait comme un mur et l’empêchait de crouler. Les intervalles furent remplis de bois, de pierres, et de tout ce qui pouvait servir à les combler. Soixante-dix jours entiers et autant de nuits furent employés à cet ouvrage. On se relayait pour goûter quelque repos, les uns dormant, ou prenant leurs repas, pendant que les autres apportaient les matériaux nécessaires. Ceux des Lacédémoniens qui commandaient les troupes de chaque ville avaient en commun l’inspection des travaux et pressaient les ouvriers.

Quand les Platéens virent s’élever la terrasse, ils surmontèrent d’une muraille de bois leurs anciens murs, du côté où les travaux des assiégeans les menaçaient : ils remplissaient les vides de cette charpente avec les briques qu’ils prenaient des maisons voisines : la charpente servait de liens aux briques, et prévenait l’écroulement de cette construction, que sa grande hauteur eût rendue trop faible. Elle était couverte de cuirs et de peaux garnies de leurs poils, pour protéger les travailleurs et empêcher l’effet des traits enduits de matières combustibles que lançaient les assiégeans. Ce mur acquérait une très grande élévation, et la terrasse qu’on lui opposait ne s’élevait pas avec moins de célérité. Mais les Platéens s’avisèrent de faire des ouvertures à leur muraille du côté de cette plate-forme, et par-là ils enlevaient la terre qu’entassaient les assiégeans.

LXXVI. Les Péloponnésiens s’aperçurent de cette manœuvre : ils remplirent de mortier des paniers de jonc qu’ils jetaient dans les vides, et qui ne pouvaient ni s’ébouler, ni être emportés aussi facilement que la terre. Les assiégés, à qui leur premier essai devenait inutile, en prirent un autre : ils creusèrent des mines, et, les dirigeant, par conjectures, jusque sous la terrasse, ils commencèrent à entraîner la terre. Les assiégeans furent long-temps à s’apercevoir de ce travail. Plus ils jetaient de nouvelle terre, et moins ils avançaient : comme on excavait toujours en dessous, elle s’affaissait pour remplir le vide. Cependant les assiégés craignirent de ne pouvoir, en petit nombre comme ils étaient, résister, par ces sortes de travaux, à la multitude des assiégeans. Voici le nouveau moyen qu’ils imaginèrent. Ils cessèrent de travailler à la haute muraille qu’ils opposaient à la terrasse ; mais ils construisirent, dans l’intérieur de la place, un nouveau mur en forme de croissant, qui aboutissait des deux côtés à l’endroit où l’ancienne muraille avait le moins d’élévation. C’était une dernière retraite qu’ils se ménageaient, si la grande muraille venait à être forcée : les ennemis se trouveraient dans la nécessité d’élever alors une nouvelle plate-forme, et de prendre, en s’avançant, une double peine, avec une plus grande incertitude du succès. Cependant les Péloponnésiens, tout en continuant de travailler à leur terrasse, approchaient de la place des machines de guerre[111]. L’une, amenée sur la plate-forme, ébranla une partie considérable du grand ouvrage, et porta l’effroi dans l’âme des Platéens ; d’autres furent appliquées à d’autres parties des fortifications. Mais les assiégés parvenaient à les enlever, en les engageant dans des câbles en formes de lacets. On attachait aussi par les deux bouts à des chaînes de fer de forts madriers ; ils tenaient par ces chaînes à deux poutres inclinées, qui s’avançaient transversalement par-dessus le rempart, et aux quelles ils étaient suspendus : quand la machine allait frapper quelque partie de la muraille, on lâchait les chaînes, les madriers tombaient de leur propre poids, et, se précipitant avec force, ils en brisaient la tête.

LXXVII. Les Péloponnésiens ne pouvant plus tirer aucun parti des machines, et voyant un mur s’élever en face de leur terrasse, jugèrent impossible de prendre la place par ces moyens, tout terribles qu’ils étaient, et ils se disposèrent à l’investir d’une muraille. Cependant, comme la ville n’était pas grande, ils voulurent essayer d’abord si, en profitant d’un vent favorable, ils ne pourraient pas y mettre le feu ; car il n’était rien qu’ils n’imaginassent pour s’en rendre maîtres sans dépense, et sans essuyer les fatigues d’un long siège. Ils jetèrent des fascines du haut de la terrasse dans le vide qui restait entre elle et le mur. Comme bien des mains partageaient ce travail, l’espace fut bientôt rempli, et profitant de la hauteur où ils étaient placés, ils comblèrent, autant qu’ils le purent, de ces fascines, différentes parties de la ville. Ils jetèrent du feu, du soufre, de la poix ; le bois s’enflamma, et jamais on n’a vu de nos jours un semblable incendie, excité du moins artificiellement ; car il arrive à des forêts entières que tourmentent des vents impétueux, de prendre feu d’elles-mêmes par le frottement. L’embrasement fut terrible, et les Platéens, après avoir échappé aux autres dangers, furent au moment d’être détruits par le feu. Il y avait une grande partie de la ville d’où l’on ne pouvait approcher ; et si la flamme avait été poussée par le vent, comme l’ennemi l’espérait, ils auraient été perdus. On prétend qu’il vint à tomber du ciel une forte pluie mêlée de tonnerre, qui éteignit la flamme, et mit fin au danger.

LXXVIII. Les Péloponnésiens, encore trompés dans cette tentative, congédièrent une partie de l’armée[112], occupèrent l’autre à construire un mur autour de la place ; un certain espace de terrain était assigné, dans ce travail, aux soldats des différentes villes. Un fossé fut creusé du côté de la place, et un autre du coté opposé ; ce fut avec la terre de ces fossés que l’on fit les briques. L’ouvrage fut achevé vers le lever de la graude Ourse[113] : les Péloponnésiens laissèrent des troupes pour en garder la moitié ; l’autre était gardée par les Bœotiens ; ils se retirèrent, et chacun rentra dans son pays.

Dès auparavant, les Platéens avaient fait passer à Athènes leurs enfans, leurs femmes, les vieillards, toutes les bouches inutiles ; quatre cents hommes restaient pour soutenir le siège : quatre-vingts Athéniens étaient avec eux, et cent dix femmes pour faire le pain. Il n’y avait personne de plus dans la ville, ni homme libre ni esclave. Tels furent les apprêts du siège de Platée.

LXXIX. Dans le même été, et pendant l’expédition contre Platée[114] les Athéniens portèrent la guerre chez les Chalcidiens, peuple de la Thrace, et chez les Bœotiéens : ils avaient deux mille hoplites de leur nation et deux cents hommes de cavalerie : ils prirent le temps où le blé était mûr. Xénophon, fils d'Euripide, les commandait avec deux autres généraux. Ils approchèrent de Spartolus, ville de la Bottique, et ravagèrent les blés. On avait lieu de croire que la place se rendrait par les manœuvres de quelques habitans. Mais ceux de la faction contraire avaient fait venir d’Olynthe une garnison d’hoplites et d’autres troupes : on fit une sortie ; et les Athéniens engagèrent le combat sous les murs. Les hoplites chalcidiens et quelques auxiliaires furent battus, et se retirèrent dans la place ; mais la cavalerie chalcidienne et les troupes légères battirent les troupes légères et la cavalerie des Athéniens.

Les Chalcidiens avaient, en petit nombre, quelques peltastes du pays nommé Crusis ; l’action venait de se passer, quand d’autres peltastes sortis d’Olynthe vinrent donner du renfort. Dés que les troupes légères de Spartolus les aperçurent, cette augmentation de force leur donna du courage ; comme elles n’avaient pas été repoussées à la première attaque, elles en firent une nouvelle avec la cavalerie chalcidienne et les auxiliaires. Les Athéniens reculèrent jusqu’aux bagages où ils avaient laissé deux corps de troupes ; dès qu’ils s’avançaient, l’ennemi cédait, quand ils reculaient, il les pressait et les accablait de traits. La cavalerie chalcidienne fondait partout où elle trouvait jour ; ce fut elle surtout qui effraya les Athéniens, elle les mit en fuite et les poursuivit au loin. Les vaincus se retirèrent à Potidée ; ils furent obligés de traiter pour enlever leurs morts et ils retournèrent à Athènes avec ce qui leur restait de troupes ; ils avaient perdu quatre cent trente hommes et tous leurs généraux. Les Chalcidiens et les Bottiéens élevèrent un trophée, recueillirent leurs morts et se séparèrent.

LXXX. Le même été, peu après ces événemens[115], les Ampraciotes et les Chaoniens, voulant se rendre maîtres de toute l’Acarnanie et la détacher d’Athènes, persuadèrent aux Lacédémoniens d’équiper une flotte de leurs alliés, et de faire passer dans ce pays mille hoplites. Ils leur montraient qu’en l’attaquant d’intelligence et à la fois par terre et par mer, les Acarnanes de la côte ne pourraient donner de secours à ceux de l’intérieur et qu’on enlèverait aisément toute la contrée ; que maître de l’Acarnanie, on le deviendrait de Zacynthe et de Céphalénie, et qu’il ne serait plus si facile aux Athéniens de faire des courses autour du Péloponnèse ; qu’enfin on pouvait espérer de prendre aussi Naupacte.

Les Lacédémoniens, persuadés, expédient aussitôt sur un petit nombre de bâtimens des hoplites aux ordres de Cnémus, qui avait encore le commandement de la flotte ; ils envoient ordre aux alliés de faire passer aussitôt à Leucade ce qu’ils avaient de vaisseaux appareillés. Les Corinthiens, surtout, témoignaient beaucoup de zèle aux Ampraciotes, qui étaient une de leurs colonies, et la flotte de Corinthe, de Sicyone et des autres contrées voisines, se disposait au départ. Celle de Leucade, d’Ambracie, d’Anactorium avait mis en mer la première, et attendait à Leucade. Cnémus avec les mille hoplites qu’il conduisait, échappa, dans sa traversée, à Phormion, commandant des vingt vaisseaux athéniens qui gardaient les côtes de Naupacte ; il fit mettre en marche sans délai l’armée de terre. Les Grecs qui la composaient étaient les Ampraciotes, les Leucadiens, les Anactoriens et les mille hommes du Péloponnèse qu’il avait amenés. Des Barbares se joignirent à eux. On voyait mille Chaoniens qui ne reconnaissent pas de roi ; chez eux le commandement est annuel ; il était alors exercé par Photius et Nicanor, de la race à qui cet honneur est affecté. Avec eux marchaient les Thesprotiens, qui n’ont pas non plus de roi ; les Molosses et les Antitanes étaient conduits par Sabylinthus, tuteur du roi Tharyps, encore enfant, et les Paravéens, par Oræde leur roi. Antiochus, roi des Orestes, avait confié mille hommes de ses troupes à Oræde, et il devait combattre avec les Paravéens. Perdiccas, à l’insu d’Athènes, envoya mille Macédoniens qui arrivèrent trop tard.

Ce fut avec cette année que Cnémus partit, sans attendre la flotte de Corinthe. En traversant le pays des Agræns, on ravagea le bourg de Lymnée, qui n’avait pas de murailles. On gagna Stratos, très grande ville de l’Acarnanie, dans la pensée que, si l’on pouvait d’abord s’en rendre maître, le reste se soumettrait aisément.

LXXXI. Les Acarnanes, à la nouvelle qu’une puissante armée était entrée chez eux par terre, et qu’en même temps ils allaient voir arriver par mer les ennemis, ne se réunirent pas pour la défense de cette place ; mais chacun ne songea qu’à garder son pays. Sur la prière qu’ils adressèrent à Phormion de venir à leur secours, il répondit qu’il ne pouvait laisser Naupacte sans défense, tandis que la flotte de Corinthe était prête à partir. Les Péloponnésiens et les alliés se partagèrent en trois corps, et marchèrent vers Stratos, pour établir leur camp à la vue de la place et être prêts à former l’attaque des murailles, si l’on ne se rendait pas à leurs insinuations.

Les Chaoniens et les autres Barbares occupaient le centre ; les Leucadiens, les Anactoriens et le reste des alliés étaient à droite ; Cnémus, avec les Péloponnésiens et les Ampraciotes, formait la gauche. Ces trois corps étaient â de grandes distances les uns des autres, et quelquefois même ils ne se voyaient pas. Les Grecs s’avançaient en bon ordre et se tenaient toujours sur leurs gardes, jusqu’à ce qu’ils trouvassent à camper dans un lieu sûr. Mais les Chaoniens, pleins de confiance en eux-mêmes et fiers de la haute réputation de valeur dont ils jouissaient dans cette partie du continent, n’eurent pas la patience de choisir un camp ; ils firent une marche précipitée vers les autres Barbares, dans l’espérance de prendre la ville d’emblée et d’avoir la gloire de cette conquête. Les Stratiens, instruits de leur approche, sentirent que s’ils pouvaient les battre pendant qu’ils étaient seuls, ils auraient ensuite moins à craindre de la part des Grecs. Ils leur dressèrent des embûches aux environs de la ville, et quand ils les virent assez près, ils fondirent sur eux à la fois et de la place et des embuscades. Frappés d’effroi, les Chaoniens périrent en grand nombre, et le reste des Barbares, en les voyant fléchir, n’attendit pas l’ennemi et prit la fuite. Les Grecs des deux ailes ne savaient rien de ce combat, les Barbares étaient trop loin d’eux, et l’on croyait qu’ils ne s’étaient avancés avec tant de précipitation que pour choisir un endroit où ils pussent établir leur camp. Ils ne furent instruits de l’événement que par les fuyards qui vinrent se jeter au milieu d’eux. Ils les reçurent, ne formèrent qu’un seul camp, et se tinrent en repos toute la journée. Les Siratiens n’en vinrent pas aux mains avec eux, parce qu’ils n’étaient pas encore renforcés par les autres Acarnanes, et ils ne pouvaient s’ébranler sans être soutenus par des troupes d’armure complète. Ils se contentèrent donc de leur lancer des pierres et de les harceler. Les Acarnanes passent pour d’excellens frondeurs.

LXXXII. La nuit venue, Cnémus se hâta de gagner avec son armée le fleuve Anapus, à quatre-vingts stades[116] de Stratos, et le lendemain il obtint la permission d’enlever les corps des hommes qu’il avait perdus. Les OEniades vinrent le trouver en qualité d’amis ; il se retira sur leurs terres avant que les alliés ennemis fussent arrivés, et de là chacun rentra dans son pays. Les Siratiens dressèrent un trophée pour la victoire qu’ils avaient remportée sur les Barbares.

LXXXIII. La flotte des Corinthiens et des autres alliés, qui devait partir du golfe de Crisa pour se joindre à Cnémus et empêcher les Acarnanes des bords de la mer de venir au secours des autres, ne put remplir sa destination : précisément lorsqu’on s’était battu à Stratos, elle avait été forcée d’accepter le combat contre les vingt vaisseaux d’Athènes qui gardaient Naupacte, et que commandait Phormion. Il observait le moment où elle sortirait du golfe en rasant la côté, et son dessein était de l’attaquer dans une mer ouverte. Les Corinthiens et les alliés voguaient vers l’Acarnanie, disposés à combattre sur terre et non pas à soutenir un combat naval, ils n’imaginaient pas que les Athéniens, avec vingt vaisseaux, eussent l’audace d’en attaquer quarante-sept. Ils longeaient la côte, et de Patrès, ville d’Achaïe, ils passaient au continent opposé, où est située l’Acarnanie, quand ils les virent déboucher de Chalcis et du fleuve Événus et s’avancer à leur rencontre. La nuit ne put les empêcher de les voir mettre en rade, ce fut ainsi qu’ils furent obligés d’accepter la bataille au milieu du détroit. Chaque ville avait ses commandans qui les disposèrent au combat ; ceux de Corinthe étaient Machon, Isocrate et Agatarchidas. Les Péloponnésiens rangèrent leurs navires en cercle et tinrent ce cercle le plus étendu qu’il leur fut possihle, pour empêcher les ennemis de pénétrer dans leur flotte : les proues étaient en dehors et les poupes en dedans. Ils placèrent au centre les petits bâtimens qui les accompagnaient, et cinq de leurs vaisseaux qui manœuvraient le mieux et qui devaient se jeter, de peu de distance, sur les ennemis, s’il leur arrivait de faire quelque attaque.

LXXXIV. Les vaisseaux athéniens, rangés en file, couraient autour du cercle, le resserraient toujours davantage et ne cessaient de raser les vaisseaux ennemis qu’ils semblaient près d’attaquer. Mais Phormion avait défendu d’en venir aux mains avant que lui même eût donné le signal ; il espérait que la flotte ennemie ne garderait pas son ordre de bataille comme une armée de terre ; mais que les vaisseaux seraient poussés les uns contre les autres et que les petits bâtimens ne manqueraient pas de causer du trouble. Il continuait sa course circulaire, en attendant un vent qui a coutume de s’élever au point du jour, et qui, soufflant du golfe, ne permettrait pas aux ennemis de garder un instant le même ordre. Comme ses vaisseaux manœuvraient bien mieux, il se croyait maître de choisir à son gré le moment de l’attaque, et il pensait que ce devait être celui oû le vent viendrait à souffler. Il s’éleva ; déjà la flotte ennemie se trouvait resserrée, parce que le vent la tourmentait et qu’elle se trouvait embarrassée par les petits bâtimens. Tout était en désordre, les vaisseaux heurtaient les vaisseaux ; on se repoussait à coups d’avirons, on criait, on tâchait de s’éviter, on se disait des injures : ordres, conseils, rien n’était entendu ; les équipages sans expérience ne pouvaient lever les rames contre les efforts de la mer agitée, et les navires n’obéissaient pas aux manœuvres des pilotes.

Le moment était favorable : Phormion donna le signal, les Athéniens attaquent, et pour premier exploit, ils coulent bas l’un des navires montés par les généraux. Partout où ils s’ouvrent un passage, ils brisent les vaisseaux ; personne n’ose revenir à la charge et leur opposer la force : tout est dans l’épouvante, tout fuit vers Patrès et Dymé, dans l’Achaïe. Les Athéniens poursuivent les vaincus, prennent douze vaisseaux, égorgent la plupart de ceux qui les montent, et naviguent vers Molycrium. Ils élevèrent un trophée sur le promontoire de Rhium, consacrèrent une de leurs prises à Neptune, et retournèrent à Naupacte. Les Péloponnésiens, avec ce qui leur restait de batimens, se hâtèrent de passer de Dymé et de Patrès à Cyllène, qui est l’arsenal maritime des Éléens. Ce fut la que se rendirent aussi de Leucade, après la bataille de Stratos, Cnémus et les vaisseaux du pays qui devaient se joindre à la flotte du Péloponnèse.

LXXXV. Les Lacédémoniens envoyèrent Timocrate, Brasidas et Lycophron pour servir de conseil à Cnémus dans ses opérations navales. Ils lui firent donner ordre de mieux se préparer à un nouveau combat, et de ne pas souffrir que la mer lui fût interdite par un petit nombre de vaisseaux. Comme c’était la première fois qu’ils s’étaient essayés dans un combat naval, l’événement leur en semblait fort étrange. Ils croyaient moins devoir l’attribuer à leur infériorité dans la marine qu’à la mollesse de leurs combattans ; incapables qu’ils étaient de comparer la longue pratique des Athéniens à leur inexpérience novice. Ce fut avec des sentimens d’indignation qu’ils envoyèrent des commissaires à Cnémus : ceux-ci, à leur arrivée, ordonnèrent conjointement avec lui aux différentes villes de fournir des vaisseaux, et firent mettre en état de combat ceux dont il disposait.

De son côté, Phormion fait porter à Athènes la nouvelle de l’action dans laquelle il a remporté la victoire, et celle des nouveaux préparatifs de l’ennemi. Il demande qu’on lui envoie, saus délai, le plus grand nombre de batimens qu’il sera possible, parce qu’on devait chaque jour s’attendre à une affaire. On lui expédia vingt vaisseaux, avec ordre à celui qui les conduisait de passer d’abord en Crète. Un Crétois de Gortyna, nommé Nicias, était lié d’hospitalité avec les Athéniens : c’était lui qui les engageait à passer à Cydonie, ville ennemie d’Athènes, et il les flattait de la leur soumettre. Son objet était de complaire aux habitans de Polychna, voisins de Cydonie. Il passa en Crète avec les vaisseaux qu’on lui prêtait, et secondé par les Polychnites, il ravagea le pays des Cydoniates. Les tempêtes et les vents contraires lui firent perdre beaucoup de temps.

LXXXVI La flotte du Péloponnèse, qui était à Cyllène pendant que les Athéniens étaient retenus autour de la Crète, fit voile pour Panorme en Achaïe, disposée à combattre. Là se trouvait rassemblée l’armée de terre, prête à la favoriser. Eu même temps Phormion passa à Rhium de Molycrie, et se tint à l’ancre en dehors du promontoire, avec les vingt vaisseaux qui avaient déjà combattu ; les gens du pays étaient amis des Athéniens. En face de ce promontoire, en est un autre appelé de même, qui fait partie du Péloponnèse ; un trajet de sept stades au plus[117] les sépare l’un de l’autre ; c’est l’embouchure du golfe de Crisa. Les Péloponnésiens, après avoir aperçu l’ennemi, abordèrent à ce Rhium de l’Achaïe qui n’est pas loin de Panorme : leur armée de terre y était ; ils mirent aussi à l’ancre avec soixante-dix-sept vaisseaux. On resta de part et d’autre à s’observer pendant six à sept jours, faisant les préparatifs du combat qu’on était résolu de livrer. Les Péloponnésiens ne voulaient pas sortir de l’espace contenu entre les deux promontoires, et s’exposer au large, dans la crainte d’un malheur semblable à celui qu’ils avaient éprouvé ; ni les Athéniens s’engager daus une mer resserrée, ce qu’ils regardaient comme un avantage pour leurs ennemis. Enfin, Cnémus, Brasidas et les autres généraux Péloponnésiens voulurent presser le combat naval avant qu’il pût venir d’Athènes quelque renfort ; ils convoquèrent d’abord les soldats, et les voyant presque tous effrayés de leur première défaite, ils tâchèrent de les rassurer et leur parlèrent ainsi :

LXXXVII. « Ceux de vous, ô Péloponnésiens, à qui le mauvais succès de la dernière affaire inspire des craintes pour celle qui se prépare, ont tort de se livrer à la terreur. Nos dispositions, vous le savez, étaient défectueuses, et notre objet était d’aller combattre sur terre, et non de soutenir un combat naval. La fortune d’ailleurs rassembla contre nous bien des circonstances. On peut ajouter que l’inexpérience nous fit commettre des fautes, parce que nous combattions sur mer pour la première fois. Non, ce n’est point par lâcheté que nous avons été vaincus. Quand l’esprit n’est pas entièrement tombé dans l’abattement, quand on trouve en soi-même des raisons de se justifier, il ne faut pas se laisser consterner par les atteintes imprévues du sort. Pensez que c’est le destin des hommes d’être trompés par les événemens ; que les braves gens restent toujours les mêmes par le cœur, et qu’avec du courage on ne s’excuse pas sur son inexpérience pour se donner le droit de montrer de la faiblesse. Vous êtes moins au-dessous des ennemis par votre défaut d’expérience qu’au-dessus d’eux par votre audace. La science qu’ils ont acquise est ce qui vous donne le plus de crainte. Par elle, en effet, si elle était accompagnée du courage, ils pourraient, dans le péril, se rappeler ce qu’ils ont appris, et en faire un bon usage ; mais sans la valeur toute la science ne peut rien contre le danger, car la crainte frappe la mémoire de stupeur, et l’art sans courage n’est d’aucun secours.

« A ce que les Athéniens ont de plus en expérience, opposez ce que vous avez de plus en bravoure ; et à la crainte que vous inspire votre défaite, l’idée que vous étiez mal préparés. Vous avez pour vous le grand nombre de vaisseaux, et l’avantage de combattre près d’une côte qui vous appartient, et près de votre armée de terre. La victoire est ordinairement du parti le plus nombreux et le mieux fourni des choses nécessaires. A peser toutes les circonstances, il est probable que nous ne serons pas vaincus, et nos premières fautes vont nous servir d’utiles leçons. Pilotes et matelots, que chacun de vous suive, avec une valeureuse confiance, les ordres de ses chefs, sans quitter la place qui lui sera marquée. Nous allons vous préparer, avec le même zèle que vos premiers commandans, l’occasion d’en venir aux mains, et nous ne fournirons à personne le prétexte de manquer de courage. Si quelqu’un de vous se conduit en lâche, il subira la peine due à sa faute ; et les hommes de cœur honorés recevront les récompenses que méritera leur vertu. »

LXXXVIII. Ce fut par de tels discours que les commandans animèrent le courage des Péloponnésiens. Phormion ne craignait pas moins le découragement de ses soldats : il n’ignorait pas qu’ils formaient des rassemblemens et que le nombre des vaisseaux ennemis leur inspirait de l’épouvante. Il crut devoir les encourager, les rassurer et leur donner les conseils que dictait la circonstance. Dès auparavant, il avait pris l’habitude de leur parler en toute occasion, et il avait si bien préparé d’avance leurs esprits, qu’il ne pouvait survenir une flotte assez formidable pour les empêcher de l’attendre. D’ailleurs, depuis long-temps, ses soldats avaient conçu d’eux-mêmes une si haute opinion, qu’ils ne croyaient pas que des Athéniens pussent reculer devant des vaisseaux du Péloponnèse, quel que pût en être le nombre. Comme il les vit cependant consternés à l’aspect de leurs ennemis, il crut devoir les rappeler à leur première valeur. Il les fit assembler, et leur parla ainsi :

LXXXIX. « Soldats, je me suis aperçu que le nombre de vos ennemis vous causait de l’effroi, et je vous ai convoqués pour ne pas vous laisser de crainte sur ce qui n’a rien de redoutable. D'abord, c’est pour avoir été déjà vaincus, et parce qu’eux-mêmes ne se regardent pas comme vos égaux, qu’ils ont rassemblé tant de vaisseaux, sans oser se mesurer contre vous à forces égales. Ensuite, ce qui leur donne surtout la confiance de s’avancer, comme s’ils avaient seuls le privilège du courage, ce qui seul leur inspire de l’audace, c’est leur expérience de la guerre de terre. Comme ils y ont eu le plus souvent l’avantage, ils pensent que sur mer ils n’auront pas moins de succès. Mais vous devez d’autant plus compter sur la supériorité dans les actions maritimes, qu’ils en jouissent dans les combats de terre : car ce n’est assurément pas en courage qu’ils l'emportent sur vous ; mais plus les uns et les autres nous avons d’habileté dans une partie, et plus nous avons d’audace. Les Lacédémoniens, à qui leur réputation donne le commandement sur les alliés, conduisent des gens qui, la plupart, ne marchent au danger que par force, puisque d’eux-mêmes, sans doute, après leur défaite, ils ne s’exposeraient pas une seconde fois à un combat naval. Ne craignez donc pas leur valeur. Vous leur causez bien plus de crainte qu’ils ne peuvent vous en inspirer, et avec bien plus de raison, puisque vous les avez vaincus, et qu’ils pensent qu’en vous présentant devant eux, vous êtes bien décidés à faire de grandes choses. Des ennemis qui ont pour eux, comme ceux-ci, l’avantage du nombre, ont bien plus de confiance dans leurs forces que dans leur habileté ; mais ceux qui, bien inférieurs, et sans y être forcés, osent se mesurer contre eux, ont quelque grande pensée qui leur donne de l’assurance. Tels sont les raisonnemens de vos ennemis, et ce que votre conduite a d’étrange leur cause plus d’effroi que si vos préparatifs s’accordaient avec les règles communes.

« On a vu bien des armées succomber sous des ennemis moins respectables qu’elles, tantôt par impéritie, et tantôt aussi par lâcheté : ce sont deux vices qu’on ne nous reprochera pas. Autant qu’il dépendra de moi, je n’engagerai pas l’action dans le golfe. Je n’y entrerai même pas. Je sais trop que, contre de nombreux vaisseaux malhabiles à la manœuvre, une mer resserrée ne convient pas à une petite flotte, qui a, dans ses mouvemens, plus d’art et de légèreté. Comme on ne verrait pas d’assez loin les ennemis, on ne pourrait s’avancer, comme il le faut, à l’attaque ; trop pressé, on ne pourrait se retirer à propos : on ne saurait ni se faire jour à travers la flotte ennemie, ni retourner librement en arrière ; manœuvre convenable aux vaisseaux les plus légers. Il faudrait changer le combat naval en un combat de terre, et c’est alors que les flottes les plus nombreuses ont l’avantage. C’est à quoi j’aurai soin de pourvoir autant qu’il me sera possible. Et vous, gardant votre poste sur les vaisseaux, exécutez les ordres avec célérité ; ce qui sera facile, puisque c’est d’une faible distance que vous vous élancerez sur l’ennemi. Dans l’action, regardez comme bien importent le bon ordre et le silence : rien de plus utile à la guerre, et surtout dans les actions navales. Défendez-vous de manière à ne pas flétrir vos premiers exploits. Cette journée doit avoir une grande issue : elle va ravir aux Péloponnésiens toute espérance d’une marine, ou faire craindre aux Athéniens de perdre bientôt l’empire de la mer. Je dois vous rappeler encore une fois que vous venez de vaincre la plupart de ceux que vous allez combattre : l’âme des vaincus n’est plus la même pour se présenter aux mêmes dangers. »

XC. Ce fut à peu près en ces termes que Phormion encouragea ses soldats. Comme il n’entrait pas dans le golfe, et qu’il évitait une mer étroite, les Péloponnésiens voulurent l’y engager malgré lui. Ils prirent le large au lever de l’aurore, et, rangés sur quatre vaisseaux de front, ils voguèrent dans l’intérieur du golfe comme s’ils eussent voulu gagner leur pays. Ils défilaient par leur aile droite, dans le même ordre qu’ils s’étaient tenus à l’ancre ; et ils ajoutèrent seulement à cette aile vingt vaisseaux des plus légers. C’était pour empêcher les Athéniens d’éviter leur attaque en se tenant à quelque distance, et pour envelopper leur flotte, si Phormion, dans l’idée qu’on allait attaquer Naupacte, s’avançait au secours de cette place. Ce qu’ils attendaient arriva. Dès que ce général vit les ennemis appareiller, il craignit pour Naupacte qui était sans défense, et se hâta, malgré lui, d’embarquer ses soldats. Il rasait la côte, et l’infanterie des Messéniens défilait en même temps pour le soutenir. Les Péloponnésiens ne virent pas plus tôt la flotte athénienne arriver sur une seule ligne, et déjà engagée dans le golfe et près de terre, comme ils l’avaient tant souhaité, qu’ils donnèrent le signal, virèrent de bord et vinrent à sa rencontre avec toute la vitesse dont ils étaient capables. Ils espéraient s’emparer de la flotte entière ; mais onze vaisseaux, qui devançaient le reste, évitèrent la ligne des Péloponnésiens et regagnèrent la haute mer. Les ennemis atteignirent les autres, les poussèrent à la côte dans leur fuite, et les firent échouer. Ils tuèrent tous les Athéniens qui ne purent se sauver à la nage, se mirent à remorquer une partie des vaisseaux abandonnés, et déjà ils en avaient pris un avec tous ceux qui le montaient ; mais les Messéniens vinrent au secours, entrèrent tout armés dans la mer, montèrent sur quelques-uns des bâtimens qu’entraînaient déjà les ennemis, combattirent du haut des ponts et les sauvèrent.

XCI. De ce côté les Péloponnésiens étaient victorieux, puisqu’ils avaient fait échouer des vaisseaux ennemis. Mais leurs vingt bâtimens de l’aile droite se mirent à la poursuite des onze vaisseaux athéniens qui avaient évité l’attaque et gagné la haute mer. Ceux-ci, à l’exception d’un seul, les devancèrent, et se réfugièrent dans la rade de Naupacte. Là, ils se mirent en bataille, la proue en dehors, à la vue du temple d’Apollon, disposés à se défendre si l’on approchait de terre pour les attaquer. Les Péloponnésiens les suivirent de près. Ils naviguaient en chantant le pæan, comme des gens qui avaient remporté la victoire. Un vaisseau de Leucade, qui seul voguait bien en avant des autres, joignit celui d’Athènes qui était resté seul en arrière. Il se trouva que, par hasard, un vaisseau marchand était à l’ancre hors de la rade. Le navire athénien est le premier à l’atteindre, en fait le tour, va donner au milieu du vaisseau qui le poursuit et le submerge. Les Péloponnésiens ne s’attendaient pas à cet événement ; il les étonne et les effraie. Comme ils étaient victorieux, ils s’étaient mis sans ordre à la poursuite : les équipages de quelques vaisseaux tinrent les rames basses et s’arrêtèrent pour attendre les autres : manœuvre inutile, parce que l’ennemi n’avait que peu d’espace à franchir pour venir les attaquer : d’autres, pour ne pas connaître cette plage, échouèrent contre des écueils.

XCII. Ce spectacle anime les Athéniens : l’ordre leur est donné, ils poussent un grand cri et s’avancent contre eux. Ceux-ci, troublés, de leurs fautes et du désordre où ils se trouvent, résistent peu de temps, et tournent vers Panorme d’où ils sont partis. Les Athéniens les poursuivent ; ils leur enlèvent les vaisseaux les moins éloignés, au nombre de six, et reprennent ceux des leurs que les Péloponnésiens avaient mis hors de combat, et amarrés au rivage. Ils tuèrent une partie des hommes et en firent quelques-uns prisonniers. Le Lacédémonien Timocrate était sur le vaisseau de Leucade qm fut submergé près du bâtiment de charge. Pendant que le navire coulait bas, il se tua lui-même, et son çorps fut porté dans le port de Naupacte.

Les Athéniens, au retour de la poursuite, élevèrent un trophée au lieu d’où ils étaient partis pour la victoire ; ils recueillirent les morts et les débris des vaisseaux qui furent apportés sur la côte, et rendirent, par un traité, ceux des ennemis. Les Péloponnésiens élevèrent aussi un trophée pour avoir été victorieux quand ils avaient obligé les ennemis à fuir, et avoir fait échouer quelques-uns de leurs vaisseaux. Ils consacrèrent sur le Rhium d’Achaïe, près de leur trophée, le vaisseau qu’ils avaient pris ; mais à l’arrivée de la nuit, craignant qu’il ne tint contre eux quelques secours de la part des Alhéniens, ils rentrèrent tous, excepté ceux de Leucade, dans le golphe de Crisa et dans celui de Corinthe — Les Athéniens qui venaient de Crète avec vingt vaisseaux, et qui auraient dû se joindre à Phormion avant le combat, abordèrent â Naupacte peu après la retraite des ennemis : et l’été finit.

XCIII. Avant que la flotte du Péloponnèse se séparât[118], Cnémus, Brasidas et les autres commandans, voulurent, au commencement de l’hiver, et sur les renseignemens des Mégariens, faire une tentative sur le Pirée, port d’Athènes. Ce port n’était ni gardé ni fermé ; ce qui ne doit pas étonner, par la grande supériorité que les Athéniens avaient dans la marine. Il fut résolu que chaque matelot se chargerait de sa rame, de la courroie qui sert à l’attacher, et de son coussin, et qu’ils passeraient par terre de Corinthe à la mer qui regarde Athènes ; qu’ils se hâteraient d’arriver à Mégare, qu’ils tireraient de leur chantier de Nisée quarante vaisseaux qui s’y trouvaient, et vogueraient droit au Pirée. Il n’y avait aucune flotte qui en fît la garde, et l’on était loin de s’attendre à voir jamais les ennemis aborder à l’improviste. Les Athéniens croyaient que c’était une entreprise que jamais on n’oserait faire ouvertement, même en se donnant tout le loisir de s’y préparer ; et que, si l’on osait la former, ils ne pourraient manquer de la prévoir.

Aussitôt qu’il fut conçu, le projet fut mis à exécution. Les matelots, arrivés de nuit, mirent à flot les vaisseaux de Nisée, et voguèrent, non vers le Pirée, comme il avait été résolu : le danger les effraya ; on prétend aussi qu’ils furent contrariés par le vent : mais ils allèrent à Salamine, promontoire qui regarde Mégare. Là était une garnison et une garde de trois vaisseaux, pour empêcher que rien ne pût entrer à Mégare, ni en sortir. Ils attaquèrent la garnison, amenèrent les trois vaisseaux qui étaient vides, surprirent Salamine et la pillèrent.

XCIV. Des feux furent allumés pour faire connaître à Athènes l’arrivée des ennemis[119]. Jamais on n’avait éprouvé, dans cette guerre, une plus grande consternation. On croyait dans la ville que les ennemis étaient déjà dans le Pirée, que déjà maîtres de Salamine, ils étaient sur le point d'arriver, C’est ce qu’ils auraient fait sans peine, s’ils avaient voulu ne pas perdre du temps, et si le vent ne les avait pas retenus. Les Athéniens, dès le point du jour, coururent en foule au Pirée, tirèrent les vaisseaux à flot, les montèrent tumultuairement et cinglèrent vers Salamine : ils laissèrent des gens de pied à la garde du Pirée. Les Péloponnésiens apprirent qu’il venait du secours, et après avoir fait des courses dans la plus grande partie du pays, ils prirent les hommes, le butin et les trois vaisseaux de la garnison de Boudore, et se hâtèrent de partir pour Nisée. Ils n’étaient pas sans crainte sur leurs propres vaisseaux, qu’ils avaient tirés du chantier, où ils étaient restés long-temps à sec, et qui faisaient eau de tous côtés. Retournés à Mégare, ils firent â pied le chemin de Corinthe, et les Athéniens revinrent aussi sur leurs pas, ne les ayant pas trouvés aux environs de Salamine. Depuis cet événement, ils gardèrent mieux le Pirée, tinrent le port fermé et prirent les autres précautions nécessaires.

XCV. Dans le même temps, au commencement de l’hiver, Sitalcès d’Odryse, fils de Térès, roi de Thrace, fit la guerre à Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, et aux Chalcidiens de Thrace. Il s’agissait de deux promesses dont il voulait remplir l’une et faire exécuter l’autre. Perdiccas, se voyant pressé au commencement de la guerre, lui avait fait certaines promesses s’il le réconciliait avec les Athéniens, et s’il ne remettait pas sur le trône Philippe, son frère et son ennemi ; mais il ne les avait pas tenues, et lui-même était convenu avec les Athéniens, quand il était entré dans leur alliance, de mettre fin à la guerre de la Chalcidique. Ce fut pour ces deux objets qu’il se mit en campagne. Il conduisait avec lui, pour le mettre sur le trône, Amyntas, fils de Philippe. Agnon l’accompagnait en qualité de général : il avait aussi avec lui des députés d’Athènes qui se trouvaient pour cette affaire auprès de sa personne : car les Athéniens s’étaient engagés à fournir des vaisseaux et le plus grand nombre de troupes qu’il serait possible contre les Chalcidiens.

XCVI. Parti de chez les Odryses, il mit d’abord en mouvement les Thraces qui habitent entre les monts Æmus et Rhodope, et qui étaient sous sa domination jusqu’au Pont-Euxin et à l'Hellespont ; ensuite les Gètes qui vivent au-delà de l’Æmus, et tous les autres peuples qui habitent en deçà de l’Ister, dans le voisinage du Pont-Euxin. Les Gètes et les peuples de cette contrée limitrophe des Scythes, ont tous les mêmes armes, et sont tous archers à cheval. Il appela un grand nombre de montagnards libres de la Thrace ; ils portent des coutelas, et sont connus sous le nom de Diens : la plupart occupent le mont Rhodope. Il attira les uns par l’appât de la solde ; les autres le suivirent volontairement. Il fit aussi lever les Agrianes, les Léæens et toutes les autres nations de la Pœonie qu’il commandait. C'étaient les derniers peuples de sa domination qui s’étendait jusqu’aux Grains et aux Léæens de la Pœonie, et jusqu’au fleuve Strymon, qui, du mont Scomius, coule à travers le pays des Graærns et des Léæens. Tel était le terme de son empire du côté des Pœoniens, qui dès lors jouissaient de la liberté. Du côté des Triballes, qui vivent aussi sous leurs propres lois, sa domination était terminée par les Trères et les Lilatæens : ceux-ci logent au nord du mont Scomius, et s’étendent vers l’occident jusqu’au fleuve Oscius, qui tombe de la même montagne que le Nestus et l’Èbre ; elle est déserte et fort élevée, et tient au mont Rhodope.

XCVII. Le domaine des Odryses, du côté où il s’étend vers la mer, prend de la ville d’Abdères, jusqu’à l’embouchure de l’Ister dans le Pont-Euxin. Cette côte, en prenant le plus court sur un vaisseau rond, et avec le vent toujours en poupe, est de quatre journées et d’autant de nuits de navigation. Par terre, en suivant aussi le plus court, un homme qui marche bien peut faire en onze jours la route d’Abdères à l’Ister. La traversée du continent depuis Bysance jusqu’au pays des Léæens, est de treize jours pour un homme qui marche bien. C’est la plus grande largeur de ce pays en remontant depuis la mer. Le tribut des Barbares et des villes grecques, tel que le recevait Seuthès, qui à succédé à Sitalcès, et qui l’a augmenté, pouvait être estimé à quatre cents talens d’argent[120], en comptant ensemble l'argent et l’or. Les présens en or et en argent ne s’élevaient pas à moins, sans compter ce qui se recevait en étoffes pleines ou brodées, et en ustensiles de différentes espèces. Et ce n’était pas seulement au roi que l’on faisait de ces présens, mais aux Odryses les plus en crédit et les plus distingués par la naissance. Car ces peuples, comme tous ceux de la Thrace, ont cet usage opposé à celui des Perses : c’est de recevoir plutôt que de donner, et chez eux, il est plus honteux de ne pas donner quand on vous demande, que d’être refusé quand vous demandez. Il est vrai qu’on abuse du pouvoir pour tirer parti de cet usage, car on ne peut rien faire qu’avec des présens. On voit que ce royaume est parvenu à une grande puissance. De toutes les dominations qui se trouvent en Europe entre le golfe d’Ionie et le Pont-Euxin, c’est celle qui jouit des plus grands revenus en argent et autres espèces de richesses. Pour la force militaire et le nombre des troupes, elle le cède beaucoup à celle des Scythes. Il n’est point de puissance en Europe qui leur puisse être comparée, et même il n’est aucune nation de l’Asie qui, prise séparément, fût capable de résister aux Scythes, s’ils étaient tous réunis : mais pour la prudence et la conduite qu’exigent les diverses circonstances de la vie, ils n’égalent pas les autres peuples.

XCVIII. Sitalcès, maître d’une si puissante contrée, se disposa donc à la guerre. Ses préparatifs terminés, il se mit en marche pour la Macédoine. Après être sorti de ses états, il franchit Cercine, montagne déserte, qui sépare les Sintes des Pœoniens. Il la traversa par un chemin qu’il avait ouvert lui-même en coupant les forêts, lorsqu’il avait porté la guerre à ce dernier peuple. Dans leur route à travers cette montagne, en partant de chez les Odryses, ses troupes avaient à droite les Pœoniens, à gauche les Sintes et les Mèdes. Elles arrivèrent à Dobère, ville de Pœonie. Sitalcès, dans cette marche, ne perdit aucun homme, si ce n’est quelques-uns par maladie ; il en gagna même de nouveaux, car bien des Thraces libres le suivirent pour faire du butin, sans qu’il eût besoin de les inviter. Aussi dit-on que son armée ne montait pas à moins de cent cinquante mille hommes. La plupart étaient de l’infanterie, le tiers au plus de la cavalerie. C’était surtout les Odryses eux-mêmes qui composaient cette cavalerie, et ensuite des Gètes. Les plus belliqueux de l’infanterie étaient les peuples libres descendus du mont Rhodope, et qui étaient armés de coutelas ; le reste était une multitude mêlée, redoutable surtout par le nombre.

XCIX. Rassemblées à Dobère, ces troupes se disposèrent à tomber de la haute Macédoine sur la basse, où régnait Perdiccas. On comprend dans celle-ci les Lyncestes, les Hélimiotes, et d’autres nations de l’intérieur des terres qui leur sont alliées et soumises, mais qui forment des royaumes particuliers. Alexandre, père de Perdiccas, et ses ancêtres les descendans de Téménus, originaires d’Argos, conquirent les premiers ce qu’on appelle aujourd’hui la Macédoine maritime. Ils commencèrent par vaincre dans un combat et par chasser de la Piérie les Pières, qui dans la suite occupèrent Phagrès et d’autres pays au-dessous du mont Pangée, au-delà du Strymon. La côte qui court au pied du Pangée, près de la mer, embrasse ce qu’on appelle encore aujourd’hui golfe Piérique. Ces princes repoussèrent aussi, de ce qu’on nomme la Bottie, les Bottiéens, qui confinent maintenant à la Chalcidique. Ils conquirent une portion étroite de la Pœonie, près du fleuve Axius, depuis les montagnes jusqu’à Pella et la mer. Ils ont aussi sous leur puissance, au-delà de l’Axius, jusqu’au Strymon, ce qu’on appelle la Mygdonie, d’où ils ont chassé les Édoniens. Ils ont repoussé du pays nommé Éordie les Éordiens, dont le plus grand nombre a été détruit et dont les faibles restes se sont établis autour de Physca. Ils ont aussi chassé de l’Almopie les Almopes. Enfin, ces Macédoniens établirent leur puissance sur d’autres nations qui leur sont encore soumises, sur l’Anthémonte, la Grestonie, la Bisaltie, et une grande partie de la haute Macédoine elle-même. Toute cette domination est comprise sous le nom de Macédoine, et quand Sitalcès y porta la guerre, Perdiccas, fils d’Alexandre, y régnait.

C. Les Macédoniens, incapables de résister à l’armée formidable qui s’avançait contre eux, se retirèrent dans les lieux fortifiés par la nature et dans toutes les citadelles. Elles n’étaient pas en grand nombre. C’est Achélaûs, fils de Perdiccas, qui, parvenu à la royauté, éleva dans la suite celles qu’on voit dans ce pays. Il aligna les chemins, mit l’ordre dans les différentes parties du gouvernement, régla ce qui concernait la guerre, monta la cavalerie, arma l’infanterie, et fit plus lui seul, pour rendre son royaume florissant, que les huit souverains ensemble qui l’avaient précédé[121].

De Dobère, l’armée des Thraces tomba sur ce qui avait composé la domination de Philippe, prit de force Idomène, et par accord, Gortynie, Atalante et quelques autres places. Elles se rendirent par inclination pour Amyntas, fils de Philippe, qui se trouvait dans cette armée. Ils assiégèrent Europus et ne purent s’en rendre maîtres. Ils s’avancèrent ensuite dans la partie de la Macédoine qui est à gauche de Pella et de Cyrrhus, et ne pénétrèrent pas plus avant sur le territoire de la Bottie et la Picrie ; mais ils ravagèrent la Mygdonie, la Grestonie et l’Anthémonte. Les Macédoniens ne crurent pas devoir leur opposer de l’infanterie, mais ils tirèrent de leurs alliés de l’intérieur de la cavalerie, et malgré l’infériorité du nombre, ils se jetaient sur le camp des Thraces quand ils pouvaient espérer de l’avantage. Vaillante et bien cuirassée, partout où fondait cette cavalerie, personne n’osait en soutenir le choc. Cernée par la foule des ennemis, elle osait encore braver le danger, et la grande supériorité du nombre ; mais elle cessa d’agir enfin, se croyant incapable de résister à des forces trop disproportionnées.

CI. Cependant Sitalcès fit porter des paroles à Perdiccas, et lui envoya déclarer les motifs de son expédition. La flotte des Athéniens n’arrivait pas ; ils avaient douté qu’il se mît en marche, et ne lui avaient fait passer qu’une députation et des présens. Il fit donc marcher seulement une partie de son armée contre les Chalcidiens et les Bottiéens, les poussa dans leurs forts et ravagea leur pays. Pendant qu’il y campait, les Thessaliens méridionaux, les Magnètes, les autres sujets de la Thessalie et même les Grecs, jusqu’aux Termopyles, craignirent que cette armée ne vînt les attaquer et se tinrent sur leurs gardes. Les mêmes craintes étaient partagées par les Thraces septentrionaux qui occupent les plaines situées au-delà du Strymon, par les Panéens, les Odomantes, les Droens et les Derséens, tous peuples libres. Sitalcès donna lieu au bruit qui court parmi les Grecs ennemis d’Athènes, que ceux qui avaient été attirés par cette république elle-même à titre d’alliés, pourraient bien finir par marcher contre elle. Il occupait et ravageait à la fois la Chalcidique, la Bottique et la Macédoine ; cependant il ne remplit aucun objet de son entreprise : son armée manquait de vivres et avait beaucoup à souffrir des rigueurs de l’hiver. Il se laissa donc persuader par Seuthès son neveu, fils de Sparadocus, qui avait après lui le plus grand pouvoir, de ne pas différer sa retraite[122]. Perdiccas s’était attaché secrètement Seuthès, par la promesse de lui donner sa sœur en mariage avec de grandes richesses. Sitalcès, subjugué par les avis de son neveu, regagna précipitamment ses états, après avoir tenu la campagne trente jours entiers, dont il avait passé dix dans la Chalcidique. Perdiccas remplit sa promesse, et donna dans la suite sa sœur Stratonice à Seuthès. Voilà quelle fut l’expédition de Sitalcès.

CII. Dans le même hiver[123], après que la flotte du Péloponnèse fut retirée, les Athéniens, qui étaient à Naupacte sous le commandement de Phormion, suivirent la côte et attaquèrent Astacus. Ils firent une descente et pénétrèrent dans l’intérieur de l’Acarnanie. Ils avaient quatre cents hoplites athéniens qui étaient venus sur la flotte, et autant d’hoplites de Messène. Avec ces forces, ils chassèrent de Stratos, de Corontes et d’autres endroits les hommes dont ils soupçonnaient la fidélité, ils rétablirent à Corontes Cynès, fils de Théolutus, et remontèrent sur leurs vaisseaux : car ils ne croyaient pas pouvoir attaquer, en hiver, les Œniades, seuls ennemis irréconciliables des Acarnanes. En effet, le fleuve Achéloüs, qui coule du Pinde à travers le pays des Dolopes, des Agraens, des Amphiloques et les plaines de l’Acarnanie, se jette à la mer entre Stratos et les Œniades, et, changeant en marais les environs de leur ville, il les inonde, et les rend en hiver impraticables aux ennemis. La plupart des îles Échinades gisent en face des Œniades, et sont près de l’embouchure de l’Achéloüs. Comme ce fleuve est considérable, il y porte sans cesse des sables, et plusieurs de ces îles se sont changées en continent. On croit qu’il ne faudra pas un long espace de temps pour qu’il en soit de même de toutes. Car le cours du fleuve est abondant ei rapide, et entraine avec lui beaucoup de limon ; les îles, serrées les unes contre les autres, forment entre elles une chaîne qui s’oppose à l’écoulement des sables ; comme elles se croisent, et ne sont pas disposées régulièrement, elles ne permettent point aux eaux de s’écouler directement à la mer. D’ailleurs elles sont désertes et ont peu d’étendue. On dit qu’Apollon, par un oracle, les marqua pour retraite à Alcméon, fils d’Amphiaraüs, lorsque ce prince menait une vie errante, après le meurtre de sa mère. Le dieu lui annonça qu’il ne serait délivré de ses terreurs qu’après avoir trouvé pour habitation un lieu qui n’eût pas encore aperçu le soleil, et qui ne fût pas encore terre quand il avait donné la mort à sa mère, parce que toute la terre avait été souillée de son crime. Alcméon ne pouvait pénétrer le sens de cet oracle ; il comprit enfin qu’il s’agissait de cet atterrissement causé par l’Achéloüs. Comme il y avait long-temps qu’il errait depuis le meurtre de sa mère, il crut qu’il pouvait ne s’être formé que depuis son malheur, et il lui parut suffisant pour sa retraite. Il s’établit dans le pays qui entoure les Œniades, il y régna, et laissa le nom d’Acarnan, son fils, à cette contrée. Telle est la tradition que nous avons reçue au sujet d’Alcméon.

CIII. Les Athéniens et Phormion, partis de l’Acarnanie, retournèrent à Athènes au commencement du printemps. Ils amenèrent les hommes de condition libre qu’ils avaient fait prisonniers dans les batailles navales, et qui furent échangés homme pour homme. Ils amenèrent aussi les vaisseaux dont ils s’étaient rendus maîtres. Cet hiver finit, et en même temps se termina la troisième année de la guerre que Thucydide a écrite.


LIVRE TROISIÈME.


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I. L’été suivant[124], dès que le blé fut en maturité, les Péloponnésiens et les alliés firent une invasion dans l’Attique : Archidamus fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Ils prirent des campemens, et ravagèrent le pays. La cavalerie athénienne, suivant sa coutume, saisissait toutes les occasions d’attaquer ; elle tenait en respect les troupes légères, les empêchant de courir en avant de l’armée, et de faire le dégât autour de la ville. Les ennemis restèrent tant qu’ils eurent des vivres ; ils se retirèrent ensuite, et chacun regagna son pays.

II. Bientôt après cette invasion[125], l’île de Lesbos se détacha des Athéniens : Méthymne seule leur resta fidèle. C’était un projet que les Lesbiens avaient conçu même avant la guerre ; mais les Lacédémoniens avaient refusé de les recevoir dans leur alliance. Ils furent obligés d’en venir à la défection plus tôt qu’ils ne l’avaient résolu ; car leur dessein avait été d’embarrasser l’entrée de leurs ports, de mettre leurs murailles en état de défense, de compléter leur flotte, et de recevoir tout ce qui devait leur arriver du Pont-Euxin, des archers, des vivres, tout ce qu’enfin ils avaient demandé. Mais des gens de Ténédos, qui étaient leurs ennemis, ceux de Méthymne, et même quelques particuliers de Mitylène, qui, par esprit de faction, avaient contracté des liaisons d’hospitalité à Athènes, y firent savoir qu’on forçait les Lesbiens à se renfermer dans Mitylène, et que, d’intelligence avec Lacédémone et avec les Bœotiens, qui avaient la même origine que les habitans de Lesbos, on pressait tous les apprêts de la défection ; qu’en un mot, si l’on ne prévenait ce dessein, les Athéniens perdaient cette île.

III. Ceux-ci étaient alors travaillés à la fois par la maladie et par la guerre, qui, naissante encore, était déjà dans sa force. Ils regardaient comme une fâcheuse affaire de voir s’unir à leurs autres ennemis Lesbos, qui avait une marine, et dont la puissance n’était pas entamée. D’abord, ils ne reçurent pas la dénonciation ; ils crurent que c’était le meilleur parti, parce qu’ils ne voulaient pas qu’elle fût vraie. Mais ayant envoyé des députés, sans obtenir qu’on cessât d’appeler les Lesbiens à Mitylène, et à faire des préparatifs de guerre, ils commencèrent à craindre, et résolurent de prévenir la défection. Ils firent partir aussitôt quarante bâtimens, qui se trouvaient prêts à aller en course autour du Péloponnèse. Cléippide, fils de Dinias, était l’un des trois commandans de cette flotte. On avait appris que les Mityléniens en corps devaient célébrer, hors de la ville, une fête en l’honneur d’Apollon de Malée, et qu’en hâtant la navigation, on pouvait espérer de les surprendre. Si la tentative réussissait, on se trouvait hors de crainte : sinon, on leur prescrirait de livrer la ville et de raser leurs murailles ; et, sur leur refus, on leur ferait la guerre. Les vaisseaux partirent. Les Athéniens arrêtèrent dix trirèmes de Mitylène qui se trouvaient dans leurs ports : elles y étaient venues comme auxiliaires, conformément à l’alliance qui unissait les deux nations. On mit les équipages sous une bonne garde. Mais un homme partit d’Athènes, passa dans l’Eubée, arriva de pied à Géresium, y trouva un vaisseau marchand prêt à faire voile ; et, favorisé par le vent, il arriva le surlendemain à Mitylène. Il annonça la prochaine arrivée de la flotte. Sur cet avis, les Mityléniens ne sortirent pas pour la fête, et gardèrent avec soin les travaux demi-terminés de leurs murailles et des ports.

IV. Arrivés peu de temps après, les généraux d’Athènes, voyant le parti qu’avaient pris les Mytiléniens, firent connaître leurs ordres, ne furent pas écoutés, et se disposèrent à la guerre. Les habitans, subitement forcés de la soutenir sans être préparés, firent sortir des vaisseaux pour livrer le combat. Mais ils n’allèrent pas loin du port : repoussés et poursuivis par la flotte d’Athènes, ils demandèrent à conférer avec les commandans. Ils voulaient tâcher d’obtenir qu’on leur rendît sur-le-champ leurs vaisseaux à des conditions peu rigoureuses ; et les généraux ne se montrèrent pas difficiles, parce qu’eux-mêmes craignaient de ne pas pouvoir tenir contre toutes les forces de Lesbos. Une suspension d’armes fut accordée, et les Mityléniens envoyèrent des députés à Athènes. Entre les membres de cette députation se trouvait l’un de ceux qui les avait dénoncés, et qui s’en repentait. Ils devaient essayer d’obtenir la restitution de leurs vaisseaux, comme n’ayant formé aucun dessein dont on eût lieu de se plaindre ; mais ils se promettaient peu de succès de cette députation, et ils en firent en même temps partir une autre sur une trirème pour Lacédémone. Les députés parvinrent à n’être pas aperçus des Athéniens, dont la flotte était à l’ancre à Malée, au nord de la ville. Ils arrivèrent à Lacédémone après une pénible navigation, et travaillèrent à obtenir quelques secours.

V. Ceux qu’on avait envoyés à Athènes revinrent sans avoir rien fait ; et les Mityléniens, avec le reste de Lesbos, excepté Méthymne, se préparèrent à la guerre. Ceux de Méthymne servaient comme auxiliaires d’Athènes, ainsi que les habitans d’Imbros, de Lemnos et quelques autres en petit nombre. Les Mityléniens firent une sortie générale sur le camp ennemi. Il y eut une action où ils n’eurent pas de désavantage ; mais ils ne passèrent pas la nuit dans la campagne, se défièrent d’eux-mêmes et rentrèrent dans la place. Depuis cette affaire ils se tinrent en repos, attendant s’il leur viendrait du secours du Péloponnèse, et ne voulant se hasarder qu’avec des forces plus imposantes. C’est que Maléas de Lacédémone, et Hermæondas de Thèbes venaient d’arriver. Ils avaient été dépêchés avant la défection ; mais ils n’avaient pu prévenir l’expédition des Athéniens, et ils étaient entrés secrètement sur une trirème après le combat. Ils conseillèrent d’envoyer avec eux à Lacédémone sur une autre trirème de nouveaux députés, et ce conseil fut suivi.

VI. Les Athéniens, fortement encouragés par l’inaction des défenseurs de Mitylène, appelèrent des alliés, qui, ne voyant rien de sûr du côté de Lesbos, se montrèrent bien plus tôt qu’on ne s’y devait attendre. Ils investirent de leur flotte le côté du midi, formèrent deux camps fortifiés des deux côtés de la place, établirent des croisières en face des deux ports, et interdirent â leurs ennemis l’usage de la mer. Ceux-ci étaient maîtres du reste de leur pays avec les autres Lesbiens, qui étaient déjà venus à leur secours. Les Athéniens n’avaient à eux que peu d’étendue de terrain autour de leurs camps. C’était surtout à Malée qu’était la station de leur flotte et leur marché. Voilà comment se faisait la guerre autour de Mitylène.

VII. A la même époque de cet été les Athéniens envoyèrent aussi trente vaisseaux dans le Péloponnèse. Comme les Acarnanes avaient demandé pour général un des fils ou des parens de Phormion, on en donna le commandement à Asopius son fils. Ces vaisseaux ravagèrent sur leur route la côte de la Laconie ; Asopius en renvoya ensuite le plus grand nombre, et aborda lui-même à Naupacte avec douze qu’il avait gardés. Il fit prendre les armes à tous les Acarnanes, porta la guerre contre les Œniades, et remonta sur ses vaisseaux le fleuve Achéloüs. L’armée de terre dévasta le pays. Mais, comme les Œniades ne se soumettaient pas. il renvoya son infanterie, fit voile pour Leucade, descendit à Nérique, et fut tué au retour, avec une partie de son monde, par les gens du pays, qui se réunirent contre eux, et par des troupes de garnison qui étaient en petit nombre. Les Athéniens finirent par se retirer, après avoir reçu des Leucadiens la permission de recueillir leurs morts.

VIII. Cependant les députés de Mitylène qui avaient été envoyés sur le premier vaisseau allèrent à Olympie[126], où les Lacédémoniens leur avaient dit de se rendre, pour que le reste des alliés pût entrer en délibération après les avoir entendus. C’était l’olympiade dans laquelle Doriée de Rhodes fut vainqueur pour la seconde fois. Après la célébration de la fête ils obtinrent audience, et parlèrent ainsi[127] :

IX. « Lacédémoniens et alliés, nous n’ignorons pas l’usage des Grecs : ils caressent, tant qu’ils en peuvent tirer quelque avantage, ceux qui pendant la guerre renoncent aux alliances qu’ils avaient contractées ; mais ils les regardent comme des traîtres envers leurs premiers amis, et ils les méprisent. Cette façon de penser n’est pas injuste, en supposant que ceux qui se livrent à la défection et ceux qui la supportent avaient les uns pour les autres la même affection, la même bienveillance ; qu’ils étaient égaux en forces militaires et en puissance, et qu’il n’existait enfin pour eux aucune bonne raison de se séparer. C’est ce qui ne se trouvait pas entre nous et les Athéniens. Que personne ne croie donc avoir le droit de nous mépriser parce que nous les abandonnons au moment du danger, après en avoir été bien traités pendant la paix.

X. « En venant implorer votre alliance, nous parlerons d’abord de justice et de vertu, persuadés qu’il ne peut s’établir d’amitié solide entre des particuliers ni aucune communauté d’intérêts entre des villes si ces liaisons ne sont pas fondées sur l’opinion réciproque de leur vertu, et si d’ailleurs il ne se trouve dans leurs mœurs aucune conformité ; car si l’on diffère de pensée, on ne saurait être d’accord sur la manière d’agir.

« Notre alliance avec les Athéniens a commencé lorsque vous vous retirâtes de la guerre contre les Médes, et qu’eux-mêmes restèrent en armes pour détruire les restes de cette guerre. Ce ne fut pas pour soumettre la Grèce au joug des Athéniens que nous contractâmes cette alliance, mais pour la délivrer du joug des Barbares. Tant que dans le commandement ils ont respecté les droits des peuples, nous les avons suivis avec zèle ; mais dès que nous les avons vus se relâcher de leur haine contre les Mèdes, et tendre à l’asservissement de leurs alliés, nous n’avons plus été sans crainte. Cependant, comme trop de peuples avaient droit de suffrage pour que nous pussions agir d’un commun accord, les alliés furent assujettis, excepté nous et les habitans de Chio. Pour nous, restés libres de nom et conservant en apparence nos propres lois, nous avons continué de porter les armes avec les Athéniens ; mais, instruits par les exemples passés, nous ne les regardions plus comme des chefs en qui l’on pût avoir confiance. Il n’était pas en effet vraisemblable qu’ils eussent soumis au joug ceux qui avaient été compris avec nous dans le même traité, et qu’ils ne fissent pas éprouver aux autres le même sort, s’il arrivait qu’ils en eussent le pouvoir.

XI. « Si nous jouissions tous encore de la liberté, nous aurions moins à craindre de leur voir tramer contre nous aucune révolution. Mais, après s’être soumis le plus grand nombre des alliés, ils supporteront plus impatiemment de nous traiter encore en égaux, et de nous voir méconnaître seuls leurs prétentions quand tout le reste a cédé, surtout lorsqu’ils sont devenus si différens d’eux-mêmes en puissance, tandis que nous sommes plus isolés que jamais. Il ne peut exister une solide alliance qu’entre des peuples qui se craignent mutuellement : car celui qui serait tenté de l’enfreindre, ne se sentant pas de forces supérieures, renonce à l’envie d’attaquer. Mais s’ils nous ont laissés libres, c’est uniquement parce qu’ils ont cru devoir se saisir de la domination plutôt sous des prétextes spécieux et par le manège de l’intrigue que par la force. Ils alléguaient en leur faveur que des peuples indépendans ne les auraient pas volontairement secondés contre ceux qu’ils attaquaient, si ces derniers n’avaient pas eu quelque injustice à se reprocher. En même temps c’étaient les plus forts qu’ils entraînaient les premiers contre les plus faibles : ils les réservaient pour les derniers ; et c’était le moyen de les trouver eux-mêmes bien peu capables de résistance, quand ils auraient soumis le reste. S’ils avaient commencé par nous lorsque tous avaient encore leur propre force et pouvaient trouver notre appui, ils n’eussent pas eu les mêmes succès. Notre marine ne laissait pas aussi que de leur en imposer : ils craignaient qu’un jour elle ne se réunît tout entière ou à vous ou à quelque autre puissance, et ne les mît en danger. Ce qui contribuait encore à notre conservation, c’étaient les respects que nous rendions au peuple ainsi qu’aux chefs qui se succédaient dans leur république Cependant, à en juger par le sort des autres, nous ne paraissons pas devoir subsister encore long-temps si la guerre présente ne s’était pas élevée.

XII. « Eh ! comment pouvions-nous compter sur notre liberté et sur l’amitié des Athéniens, quand notre commerce mutuel n’avait rien de sincère ! Ils nous caressaient par crainte en temps de guerre, nous faisions pour eux de même en temps de paix. Ce qui est capable surtout d’assurer la confiance, c’est la bienveillance mutuelle ; et nous n’étions assurés les uns des autres que par la terreur. Alliés par crainte plutôt que retenus par amitié, ceux à qui la certitude du succès donnerait le plus tôt de l’audace devaient être aussi les premiers à rompre l’alliance. Si, parce qu’ils différaient d’en venir contre nous aux derniers excès, on nous trouve coupables de l’avoir abjurée sans attendre que les effets nous eussent confirmé leurs desseins, c’est bien mal juger des choses : car si nous avions été comme eux en état de former des projets et d’en remettre à notre gré l’exécution, qu’aurions-nous eu besoin de leur rester soumis, puisque nous aurions été leurs égaux ? Mais, comme ils ont toujours le pouvoir de nous envahir à leur gré, nous devons avoir le droit de pourvoir à notre défense.

XIII. « Telles sont, ô Lacédémoniens et alliés, les raisons et les causes de notre défection ; elles font assez connaître à ceux qui nous entendent que ce n’est pas sans motif que nous avons agi, que nos craintes ne manquaient pas de fondement et que nous avions lieu de chercher quelque sûreté. Notre dessein était formé depuis long-temps ; nous vous en avions informés pendant la paix ; et c’est vous qui, par le refus de nous seconder, en avez empêché l’exécution. Mais, sollicités maintenant par les Bœotiens, nous nous empressons de répondre à leurs vœux. Nous croyons être doublement autorisés dans notre défection par notre désir de contribuer à la délivrance des Grecs au lieu d’aider les Athéniens à les asservir, et par celui de prévenir les Athéniens au lieu de nous voir un jour détruits nous-mêmes par eux. Notre dessein s’est déclaré trop tôt et avant que nous fussions préparés ; c’est ce qui doit vous engager encore plus à nous recevoir dans votre alliance et à nous envoyer de prompts secours, pour montrer que vous embrassez la défense de ceux qu’il faut protéger, et en même temps que vous savez nuire à vos ennemis. L’occasion est telle qu’elle ne s’est point encore présentée. Les Athéniens sont ruinés par la maladie et par les frais de la guerre ; une partie de leurs vaisseaux est employée contre votre pays, une autre contre nous ; on peut croire qu’il leur en reste peu à vous opposer si cet été même vous faites chez eux par terre et par mer une irruption. Ou ils ne pourront s’opposer à votre descente, ou ils retireront leurs flottes de votre pays et du nôtre. Et qu’on ne pense pas que ce soit affronter un danger personnel en faveur d’une contrée étrangère. Tel regarde Lesbos comme un pays éloigné qui en recevra des avantages prochains : car la guerre ne se fera pas, comme quelques personnes peuvent le croire, dans l’Attique, mais dans un pays qui procure à l’Attique de grandes ressources. Les revenus d’Athènes viennent de ses alliés ; ils seront plus grands encore si elle parvient à nous soumettre. Dès lors plus d’alliés qui osent se détacher d’elle : notre fortune sera jointe à la sienne, et nous aurons plus à souffrir que ceux qu’elle a les premiers asservis. Mais si vous nous secourez avec zèle, vous unirez à vos intérêts une république qui possède une marine, et c’est ce dont vous avez le plus grand besoin ; et vous détruirez plus aisément la puissance d’Athènes en lui enlevant ses alliés, car tous alors se jetteront plus hardiment dans vos bras. Vous éviterez en même temps le reproche qu’on a coutume de vous faire de ne pas secourir ceux qui vous implorent. Montrez-vous leurs libérateurs, et vous aurez à la guerre une supériorité plus assurée.

XIV. « Respectez les espérances que les Grecs mettent en vous et Jupiter Olympien, dans le temple de qui vous nous voyez supplians. Devenus alliés des Mityléniens, armez-vous pour leur défense. Ne nous abandonnez pas, nous qui courons en particulier le danger de notre vie, qui offrons à tous un avantage commun s’ils nous sauvent, et qui leur causons un dommage général si nous succombons pour n’avoir pu vous persuader. Soyez tels enfin que les Grecs vous supposent et que notre crainte désire vous trouver. »

XV. Voilà ce que dirent les Mityléniens. Les Lacédémoniens et les alliés, après les avoir entendus, goûtèrent leurs raisons, et reçurent les Lesbiens dans leur alliance. Résolus d’entrer dans l’Attique, ils engagèrent les alliés qui étaient présens à se rendre sur l’isthme le plus tôt qu’il serait possible avec les deux tiers de leurs forces. Eux-mêmes y arrivèrent les premiers : et comme ils voulaient faire à la fois leur invasion par terre et par mer, ils préparèrent des machines pour transporter de Corinthe par-dessus l’isthme leur flotte dans la mer d’Athènes. Ils firent ces dispositions avec célérité ; mais les autres alliés se rassemblèrent lentement, occupés à faire leurs moissons, et d’ailleurs fatigués de la guerre.

XVI. Les Athéniens, sachant que c’était par mépris pour leur faiblesse qu’on se préparait à les attaquer, voulurent montrer qu’on avait mal jugé de leur puissance, et que, sans toucher à leur flotte de Lesbos, ils étaient en état de se défendre aisément contre celle qui venait du Péloponnèse. Ils équipèrent cent vaisseaux qu’ils montèrent eux-mêmes, tant citoyens qu’habitans, excepté les chevaliers et ceux qui avaient cinq cents médimnes de revenu[128]. Ils côtoyèrent l’isthme, faisant montre de leurs forces, et opérant dans le Péloponnèse des descentes partout où ils voulaient. Les Lacédémoniens, à ce spectacle inattendu, crurent que les Lesbiens leur avaient fait un rapport infidèle, et se trouvèrent dans une situation d’autant plus embarrassante que leurs alliés ne paraissaient pas, et qu’ils apprenaient que les trente vaisseaux d’Athènes qui étaient autour du Péloponnèse ravageaient les champs voisins de leur ville. Ils s’en retournèrent. Ils appareillèrent ensuite une flotte pour l’envoyer à Lesbos, et ordonnèrent aux villes de contribuer pour quarante vaisseaux. Alcidas fut nommé commandant de cette flotte, et devait l’aller joindre. Les Athéniens firent leur retraite quand ils eurent vu celle des Lacédémoniens.

XVII. Dans le temps de cette expédition maritime, ils eurent à la fois un grand nombre de vaisseaux bons voiliers et d’une belle construction : mais leur marine n’avait pas été moins nombreuse, ou plutôt elle l’avait encore été davantage au commencement de la guerre. Cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine ; cent autres étaient autour du Péloponnèse, sans compter ceux qui étaient devant Potidée et en d’autres endroits. Aussi, dans un seul été, ils n’avaient pas eu en mer moins de deux cent cinquante bâtimens. Après les dépenses du siège de Potidée, rien ne causa tant de frais. Les hoplites en garnison devant cette place recevaient par jour deux drachmes[129] chacun, l’une pour lui-même, l’autre pour son valet. Ils avaient été trois mille au commencement du siège, et jamais il n’y en eut moins à le continuer. Il y en avait eu seize cents avec Phormion qui se retirèrent avant que la place fût rendue. Tous les vaisseaux recevaient la même paye. Telles furent les dépenses qui se firent d’abord, et le nombre des vaisseaux qui furent équipés.

XVIII. Les Lacédémoniens étaient sur l’isthme quand les Mityléniens, conjointement avec les troupes qui étaient venues à leur secours. firent du côté de la terre des tentatives contre Méthymne, comptant que cette place leur serait livrée par trahison. Ils l’attaquèrent ; mais leurs espérances ayant été trompées, ils allèrent à Antisse, à Pyrrha, à Éresse, mirent ces villes en bon état, en renforcèrent les murailles et se retirèrent promptement. Après leur retraite, ceux de Méthymne entrèrent aussi en campagne et attaquèrent Antisse ; mais il vint contre eux quelques secours, et ils furent défaits par les gens d’Antisse et leurs auxiliaires. Il en périt beaucoup ; le reste fit une retraite précipitée.

Les Athéniens furent instruits de cet événement ; ils surent que les Mityléniens étaient maîtres du pays, et eux-mêmes n’ayant pas de ce côté des forces capables de les contenir, ils firent partir, au commencement de l’automne[130], Pachès, fils d’Épicure, eu qualité de général avec mille hoplites de leur nation. C’était les gens de guerre qui faisaient eux-mêmes la manœuvre des vaisseaux. Ils arrivèrent et investirent Mitylène d’une simple muraille. Ils construisirent aussi des forteresses en quelques endroits faciles à défendre, Mitylène fut alors puissamment contenue par terre et par mer, et l’hiver commença.

XIX. Le besoin d’argent pour ce siège obligea les Athéniens à se mettre eux-mêmes à contribution pour la première fois, et ils fournirent deux cents talens[131]. Ils envoyèrent aussi douze vaisseaux aux ordres de Lysiclès et de quatre autres commandans, pour recueillir les tributs des alliés. Lysiclès, après avoir fait des levées en différens endroits, continuait sa tournée ; il passait de Myonte par la plaine de Méandre, dans la Carie, pour gagner le monticule Sandius, quand, attaqué par les Cariens et les Anæïtes, il périt avec une grande partie de l’armée.

XX. Le même hiver[132], les Platéens, toujours assiégés par les armées du Péloponnèse et de la Bœotie, tourmentés par la disette, sans espérance de secours du côté d’Athènes, et dénués de tout autre moyen de salut, formèrent d’abord, ainsi que les Athéniens qui étaient assiégés avec eux, le dessein de sortir tous ensemble, et de gravir le mur des ennemis, s’ils pouvaient parvenir à le forcer. Le devin Thæénète, fils de Timide, et Eupolpide, fils de Daïmaque, l’un des commandans, étaient les auteurs du projet. La moitié des troupes trouva dans la suite qu’il était trop dangereux et marqua de la répugnance à le partager. Ceux qui persistèrent dans leur bonne volonté étaient à peu près au nombre de deux cent vingt. Voici le moyen qu’ils imaginèrent. Ils firent des échelles de la hauteur des murs, mesurant cette hauteur par les jointures des briques : on avait négligé de les enduire à une partie de la muraille qui regardait de leur côté. Plusieurs comptaient à la fois ces jointures ; quelques-uns devaient se tromper et la plupart rencontrer juste : d’ailleurs on recommençait plusieurs fois le calcul ; et, comme on n’était pas fort loin, on voyait aisément la partie du mur où l’on projetait d’appliquer les échelles. Ce fut ainsi qu’on prit la mesure de ces échelles, en la déduisant de l’épaisseur des briques.

XXI. Passons à la manière dont était construit le mur des Péloponnésiens. Il formait deux enceintes : l’une du côté de Platée, l’autre en dehors, pour veiller sur les secours qui pourraient venir d’Athènes. Ces deux enceintes laissaient entre elles un espace de seize pieds, dans lequel étaient bâties pour la garnison des pièces distinctes mais contiguës, et le tout offrait l’apparence d’un mur épais, avec des crénaux des deux côtés. De dix en dix créneaux s’élevaient de grandes tours aussi épaisses que le mur. Comme elles étaient appuyées à la partie intérieure et extérieure de la muraille, il n’y avait point de passage le long des tours, mais il fallait les traverser par le milieu. La nuit, quand le temps était froid et pluvieux, on abandonnait les créneaux et la garde se faisait dans les tours qui étaient couvertes et peu distantes les unes des autres. Tel était le mur qui formait la circonvallation de Platée.

XXII. Quand les assiégés eurent fait leurs apprêts, ils profitèrent, pour sortir, d’une nuit pluvieuse, que la lune n’éclairait pas et dans laquelle il faisait un grand vent[133]. Les auteurs de l’entreprise en furent les commandans. Ils franchirent d’abord le fossé qui les entourait, et parvinrent au mur des ennemis sans être découverts par les sentinelles. Elles ne pouvaient, dans l’obscurité, les apercevoir d’avance, ni entendre le bruit de leur marche qui était couvert par celui du vent. D’ailleurs les Platéens s’avançaient à une grande distance les uns des autres, pour n’être pas trahis par le choc de leurs armes. Ils s’étaient équipés lestement et n’avaient de chaussure qu’au pied gauche, pour n’être pas exposés à glisser dans la fange[134]. Ils arrivèrent aux créneaux qui étaient dans les intervalles des tours, les sachant abandonnés, et ceux qui portaient les échelles les appliquèrent à la muraille. Ensuite montèrent douze hommes armés à la légère, n’ayant que le poignard et la cuirasse. Ils étaient conduits par Amméas, fils de Corœbus, qui monta le premier. Après lui montèrent ses douze hommes, six de chaque coté des tours. Ensuite vinrent d’autres hommes, également armés à la légère et portant des javelots ; derrière eux en étaient d’autres portant les boucliers, pour que les premiers eussent moins de peine à monter, et ils devaient les leur donner quand on en viendrait aux mains. Déjà le plus grand nombre étaient en haut, quand les gardes des tours entendirent quelque chose. C’était un Platéen, qui, en voulant s’accrocher à une brique, l’avait fait tomber du haut des créneaux ; elle fit du bruit dans sa chute, et aussitôt fut jeté le cri d’alarme. Toutes les troupes accoururent à la muraille sans savoir, par la pluie et dans les ténèbres, quel pouvait être le danger qui les menaçait. En même temps ceux des Platéens qui étaient restés dans la ville sortirent ; et, pour détourner l’attention de dessus leurs gens, ils firent une fausse attaque à un endroit du côté opposé à celui où montaient ces derniers. Il se faisait beaucoup de mouvemens, mais à la même place, personne n’osant quitter son poste pour donner ailleurs du secours. On ne savait que penser de ce qui était arrivé. Au cri d’alarme, trois cents hommes, dont l’ordre était de porter du secours au besoin, sortirent du retranchement. On leva des torches du côté de Thèbes pour y faire connaître qu’il était attaqué ; mais les Platéens qui étaient dans la ville en levèrent aussi de leur côté en grand nombre. Ils les avaient tenues prêtes d’avance pour que les ennemis n’entendant rien aux signaux, et imaginant toute autre chose que ce qui était arrivé, ne donnassent pas de secours avant que les hommes qui étaient sortis de Platée eussent pu s’évader et se mettre en sûreté.

XXIII. Les premiers qui parvinrent au haut du mur se rendirent maîtres des deux tours, en égorgèrent la garde, et en défendirent le passage, pour que personne ne pût les traverser et s’avancer contre eux. Ils y appliquèrent des échelles de dessus le mur, et y firent monter un grand nombre des leurs. Les uns, du haut et du bas des tours, tiraient sur les ennemis qui voulaient s’avancer et les tenaient eu respect ; en même temps les autres, en plus grand nombre, posaient beaucoup d’échelles à la fois, et renversant les créneaux, montaient par l’intervalle des tours. A mesure qu’ils l’avaient franchi ils s’arrêtaient sur le bord du fossé, d’où ils accablaient de flèches et de javelots ceux qui osaient s’opposer à leur passage. Quand tous eurent traversé, ce fut avec peine que les derniers qui descendirent des tours gagnèrent le fossé : les trois cents se portèrent en même temps contre eux avec des flambeaux. Mais les Platéens qui se trouvaient dans l’obscurité avaient l’avantage de les mieux voir ; ils se tenaient sur le bord du fossé, et perçaient de flèches et de javelots leurs ennemis, choisissant les parties du corps que les armes laissaient à nu, tandis que la lueur des flambeaux empêchaient de les voir eux-mêmes, plongés comme ils l’étaient dans les ténèbres. Ainsi les Platéens, jusqu’aux derniers, eurent le temps de franchir le fossé, mais avec peine et non sans beaucoup d’obstacles, car il s’y était formé de la glace, mais trop faible pour porter, et manquant de consistance, comme il arrive quand le vent souffle plutôt du levant que du nord. C’était celui qui soufflait dans cette nuit : il tombait de la neige qui se fondait, et elle remplit d’eau le fossé ; ils en avaient presque jusqu’au cou ; mais aussi le mauvais temps contribua beaucoup à faciliter leur évasion.

XXIV. A la sortie du fossé, ils prirent, en se tenant serrés, le chemin de Thèbes, ayant à leur droite la chapelle du héros Andocrate ; bien sûrs qu’on ne les soupçonnerait pas d’avoir enfilé une route qui menait aux ennemis. Ils voyaient les Péloponnésiens marcher à leur poursuite, avec des flambeaux, sur celle qui conduit à Athènes par le Cithéron et Dryscéphales. Ils suivirent le chemin de Thèbes pendant six à sept stades[135], et, coupant ensuite de côté, ils entrèrent dans la route qui mène à la montagne, gagnèrent Érythres et Ysies, prirent par les hauteurs, et arrivèrent à Athènes au nombre de deux cent douze. Ils avaient été davantage, mais quelques-uns étaient retournés à la ville avant de franchir la muraille, et un archer avait été pris sur le fossé extérieur.

Les Péloponnésiens cessèrent leur poursuite et demeurèrent à leur poste. Quant aux Platéens qui étaient restés dans la ville, ils ne savaient rien de ce qui s’était passé : mais comme ceux qui étaient revenus sur leurs pas leur avaient dit qu’il ne restait pas un seul homme, ils envoyèrent, dès qu’il fit jour, un héraut demander la permission d’enlever leurs morts. Quand ils eurent appris la vérité, ils restèrent tranquilles. Ce fut ainsi que les hommes de Platée s’ouvrirent un passage et parvinrent à se sauver.

XXV. A la fin du même hiver[136], le Lacédémonien Salæthus fut envoyé à Mitylène sur une trirème. Il gagna Pyrrha, et de là, continuant sa route par terre, il passa un ravin par où l’on pouvait franchir la circonvallation, et se jeta dans la ville sans être aperçu des ennemis. Il annonça aux magistrats qu’on ferait une invasion dans l’Attique, et qu’ils recevraient les quarante vaisseaux qui devaient leur apporter des secours ; qu’il avait été expédié en avant pour leur en donner avis et pour s’occuper des autres dispositions. Les Mityléniens prirent courage et furent moins disposés à traiter avec les Athéniens. Cet hiver finit, et en même temps la quatrième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

XXVI. Au commencement du printemps suivant[137], les Lacédémoniens envoyèrent à Mitylène les quarante vaisseaux auxquels ils avaient taxé les villes et dont Alcidas avait le commandement. Eux-mêmes, avec leurs alliés, se jetèrent sur l’Attique, afin que les Athéniens, inquiétés de deux côtés à la fois, fussent moins en état de porter du secours contre la flotte qui gagnait Mitylène. Cléomène était à la tête de l’expédition, en qualité d’oncle paternel de Pausanias, fils de Plistoanax, roi de Lacédémone, encore trop jeune pour commander. Ils dévastèrent dans l’Attique ce qui avait été déjà ravagé, et toutes les nouvelles reproductions, et tout ce qu’ils avaient épargné dans leurs premières courses. Cette incursion fut la plus fâcheuse qu’eussent éprouvée les Athéniens depuis la seconde ; car les ennemis attendant toujours des nouvelles de leur flotte de Lesbos, qu’ils croyaient avoir déjà fait sa traversée, parcoururent la plus grande partie du pays en y portant la désolation. Comme enfin rien de ce qu’ils atttendaient ne réussit, et qu’ils manquaient de vivres, ils firent leur retraite, se séparèrent, et chacun retourna chez soi.

XXVII. Cependant les Mityléniens ne voyant pas arriver les vaisseaux du Péloponnèse qui se faisaient attendre, et se trouvant dans la disette, furent réduits à traiter avec Athènes. Voici ce qui amena cette révolution. Salæthus, qui lui-même ne comptait plus sur l’arrivée des vaisseaux, arma les gens du peuple pour faire une sortie contre les Athéniens. Auparavant ils étaient désarmés ; mais à peine eurent-ils reçu des armes qu’ils cessèrent d’obéir aux magistrats, firent des rassemblemens, et ordonnèrent aux riches de mettre à découvert le blé qu’ils tenaient caché, et de leur en faire à tous la distribution, s’ils ne voulaient pas les voir s’accorder avec les Athéniens et les rendre maîtres de la ville.

XXVIII. Ceux qui étaient à la tête des affaires ne se voyant pas en état de s’opposer aux desseins du peuple, et ayant beaucoup à craindre s’ils étaient exclus du traité, convinrent en commun, avec Pachès et son armée, que les Athéniens seraient maîtres de prendre sur les habitans de Mitylène toutes les résolutions qu’ils voudraient ; que ceux-ci ouvriraient à l’armée les portes de la ville ; qu’ils enverraient à Athènes des députés pour y ménager leurs intérêts, et que, jusqu’à leur retour, Pachès ne mettrait aucun Mitylénien dans les fers, ne le réduirait en esclavage, ne lui ferait donner la mort. Telle fut la convention. Ceux qui avaient le plus favorisé Lacédémone, frappés de crainte à l’entrée des ennemis, ne se fièrent pas au traité, et allèrent s’asseoir au pied des autels. Pachès les fit relever, et les mit en dépôt à Ténédos, où il ne devait leur être fait aucun mal, jusqu’à ce que les Athéniens eussent pris une résolution. Il envoya des trirèmes à Antisse, s’en rendit maître, et mit dans l’armée l’ordre qu’il jugea nécessaire.

XXIX. Cependant les Péloponnésiens des quarante vaisseaux, qui devaient faire diligence, avaient perdu du temps autour du Péloponnèse et fait lentement le reste de la traversée. Ils étaient à Délos avant qu’Athènes eût rien su de leur expédition ; ils en étaient partis et se trouvaient à Icare et à Mycone quand ils apprirent que Mitylène était rendue. Pour se mieux assurer de la vérité ils gagnèrent Embate d’Érythrée, où ils se trouvèrent sept jours environ après la reddition de la place. Parfaitement instruits de l’état des choses, ils délibérèrent sur ce qu’exigeaient les circonstances, et Teutiaple d’Élée parla ainsi :

XXX. « Alcidas, et vous Péloponnésiens qui partagez avec moi le commandement de l’armée, mon avis est de cingler vers Mitylène, sans plus de délai, avant qu’on y ait entendu parler de nous. Nous y trouverons, sans doute, un fort mauvais état de défense, comme dans une ville dont on ne fait que de prendre possession. C’est surtout du côté de la mer qu’on sera le moins sur ses gardes, parce qu’on est loin de s’attendre à voir arriver par-là des ennemis ; et c’est précisément de ce côté que nous avons une force redoutable. Sans doute aussi les troupes sont dispersées négligemment dans les maisons, parce qu’elles se fient sur leur victoire. Si donc nous profitons de la nuit pour les surprendre, j’espère qu’avec le secours de ce qui peut nous rester encore fidèle dans la place, nous nous saisirons de l’autorité. N’hésitons pas à faire cette tentative, persuadés que voilà, s’il en fut jamais, une des occasions qu’il faut saisir dans la guerre, et que le général qui se tient sur ses gardes, qui observe ce qui se passe chez l’ennemi, et qui en profite pour l’attaquer, réussira dans la plupart de ses entreprises.

XXXI. Il ne put amener Alcidas à être de son avis. Des exilés d’Ionie et des Lesbiens qui étaient sur la flotte lui conseillèrent, puisque l’on craignait de tenter ce hasard, de prendre quelque ville de l’Ionie, ou Cume en Æolie, ajoutant qu’ainsi l’on aurait une ville qui serait un point de départ pour exciter l’Ionie à la défection ; qu’on pouvait espérer de réussir ; que personne ne serait fâché de les voir arriver ; qu’en enlevant aux Athéniens cette principale source de leurs revenus, et en les obligeant à de la dépense pour rester en station près de la côte, il espérait engager Pissuthenès à joindre ses armes aux leurs. Alcidas ne se rangea pas non plus de cet avis : son intention était surtout de regagner au plus tôt le Péloponnèse, puisqu’on était arrivé trop tard à Mitylène.

XXXII. Il partit d’Embate, et relâchant à Myonèse, chez les Téiens, il fit égorger la plupart des prisonniers qu’il avait faits dans sa navigation. Pendant qu’il était à l’ancre devant Éphèse, des députés que lui envoyaient les Samiens d’Anæa vinrent le trouver, et lui dirent que c’était mal s’y prendre pour donner la liberté à la Grèce, que d’égorger des malheureux qui n’avaient pas été pris les armes à la main, qui n’étaient pas même des ennemis, mais qui se trouvaient par nécessité dans l’alliance d’Athènes ; que s’il ne changeait pas de conduite, il amènerait peu d’ennemis à son amitié, et changerait en ennemis un bien plus grand nombre de ses amis.

Il sentit la justesse de ces reproches, et renvoya tout ce qu’il avait entre les mains d’hommes de Chio et quelques autres de différens endroits ; car à la vue de ses vaisseaux, au lieu de fuir, on s’était approché, croyant que c’était une flotte athénienne. On était loin de penser que jamais, tant que les Athéniens auraient l’empire de la mer, des vaisseaux du Péloponnèse abordassent en Ionie.

XXXIII. Alcidas quitta précipitamment Éphèse, et sa navigation fut une fuite. Il avait été aperçu, lorsqu’il mouillait encore devant Claros, la Salaminienne et le Paralus qui venaient d’Athènes et se trouvaient dans ces parages[138]. Dans la crainte d’être poursuivi, il tint la haute mer, résolu de ne prendre terre volontairement que dans le Péloponnèse. Pachès et les Athéniens reçurent d’abord cette nouvelle d’Érythrée et ensuite de toutes parts. Comme l’Ionie n’est pas fortifiée, on était dans une grande crainte que les Péloponnésiens, même sans avoir intention de s’arrêter, n’attaquassent les villes en passant et ne les saccageassent. La Salaminienne et le Paralus annoncèrent qu’elles avaient vu elles-mêmes Alcidas à Claros. Pachès se mit en hâte à sa poursuite, le poussa jusqu’à la hauteur de Latmos, et retourna enfin quand il reconnut qu’il n’était plus possible d’attaquer l’ennemi. Il regardait comme un avantage, puisqu’il ne l’avait point joint en haute mer, de ne l’avoir atteint nulle part, et de n’avoir pas été dans la nécessité de prendre des campemens, d’établir des corps d’observation, et de mettre à l’ancre devant la flotte d’Alcidas.

XXXIV. A son retour, il relâcha au port de Notium. Il appartenait aux Colophoniens qui s’y étaient établis quand la ville haute eut été prise par Itaruè.e et les Barbares qu’une faction avait appelés. Cet événement était arrivé à peu près dansle temps que les Péloponnésiens avaient fait leur seconde invasion dans l’Attique. Il y eut de nouvelles dissensions entre ceux qui avaient cherché un refuge à Notium et les anciens habitans. Les derniers ayant reçu de Pissuthnès des secours composés d’Arcadiens et de Barbares, les logèrent dans l’enceinte de leurs murs, et les Colophoniens de la ville haute, qui tenaient pour les Mèdes, se joignirent à eux et s’emparèrent du gouvernement. L’autre parti, qui s’était soustrait à cette faction et qui vivait dans l’exil, appela Pachès. Celui-ci fit inviter à des conférences Hippias, chef des Arcadiens qui étaient dans la place, avec promesse de l’y remettre sain et sauf si l’on ne pouvait s’accorder. Hippias vint ; Pachès le retint sous une bonne garde, mais sans le mettre aux fers, et attaqua inopinément les murailles ; comme on ne s’attendait pas à ce coup de main, il les enleva, et donna la mort aux Arcadiens et à tout ce qui s’y trouvait de Barbares. Il y fit reconduire Hippias, comme il en était convenu, et dès que ce malheureux y fut rentré, on le saisit et on lui donna la mort à coups de flèches. Il rendit Notium aux Colophoniens, en excluant ceux du parti des Mèdes ; mais, dans la suite, les Athéniens y firent passer une colonie qui se gouverna suivant leurs lois, y réunissant des différentes villes tout ce qui s’y trouvait de Colophoniens.

XXXV. Pachès, arrivé à Mitylène, soumit Pyrrha et Éresse. Il prit le Lacédémonien Salæthus qui était caché dans la ville, et le fit partir pour Athènes avec les Mityléniens qu’il avait déposés à Ténédos, et tous ceux qu’il regardait comme les auteurs de la défection. Il renvoya la plus grande partie de l’armée, resta lui-même avec les troupes qu’il réservait, et mit à Mitylène et dans l’île de Lesbos, l’ordre qu’il crut à propos d’établir.

XXXVI. A l’arrivée des Mityléniens et de Salæthus, les Athéniens mirent le dernier à mort, malgré toutes les offres qu’il put faire ; entre autres celle d’éloigner de Platée les Lacédémoniens qui la tenaient encore assiégée. Ils délibérèrent ensuite sur la destinée des autres. Dans la chaleur de leur ressentiment, ils crurent devoir faire mourrir non-seulement ceux qu’ils avaient entre les mains, mais tous les Mityléniens qui se trouvaient en âge d’hommes, et réduire en servitude les enfans et les femmes, Ils ne leur reprochaient pas seulement de s’être livrés à la défection, quoique traités avec plus d’égards que les autres alliés, mais ce qui ne contribuait pas faiblement à les irriter, c’était que, pour secourir Mitylène, les vaisseaux du Péloponnèse n’avaient pas craint de se hasarder sur les côtes de l’Ionie ; et il paraissait assez que leur soulèvement n’avait pas été la suite d’une légère délibération. Ils firent partir une trirème pour donner avis de cette résolution à Pachès, avec ordre de faire périr sans délai les Mityléniens. Mais dès le lendemain ils se repentirent. Ils se représentaient combien il était atroce de prononcer la mort d’une ville entière, et non pas seulement des coupables.

Les députés mityléniens qui se trouvaient à Athènes, et ceux des Athéniens qui leur étaient favorables, ne s’aperçurent pas plus tôt de la révolution qui s’était opérée dans les esprits, qu’ils travaillèrent auprès des hommes en place à faire reprendre la délibération. Ceux-ci se laissèrent aisément persuader ; ils n’ignoraient pas que le plus grand nombre des citoyens désiraient qu’on fît revenir sur cette affaire. L’assemblée fut aussitôt formée ; il s’ouvrit des opinions différentes ; et celui qui, la première fois, avait fait passer le décret de mort, Cléon, fils de Cléœnète, le plus violent des citoyens dans toutes les circonstances, et l’homme, qui avait alors le plus d’ascendant sur le peuple, se présenta de nouveau, et parla ainsi :

XXXVII. « J’ai déjà reconnu bien des fois, en d’autres occasions, que la démocratie ne convient pas à une nation qui exerce un empire sur d’autres peuples ; votre repentir dans l’affaire des Mityléniens me le fait encore mieux sentir aujourd’hui. Accoutumés entre vous, dans votre conduite journalière, à la franchise et à la sécurité, vous conservez la même habitude avec vos alliés, sans penser que les fautes où vous tombez en vous rendant à leurs insinuations, et le relâchement de pouvoir où l’indulgence vous entraine, est une mollesse qui vous met en danger, sans leur inspirer de reconnaissance. Vous ne considérez pas que votre domination est un pouvoir usurpé sur des hommes libres, qu’ils manœuvrent pour la détruire, et que c’est malgré eux qu’ils y restent soumis. Ils vous obéissent, non parce que vous les caressez, en vous nuisant à vous-mêmes ; mais parce que vous l’emportez sur eux par la force, plutôt que vous ne les gagnez par la bienveillance. Ce qu’il peut y avoir de plus funeste, c’est si rien de ce que nous avons résolu n’est irrévocable, et si nous ignorons qu’un état se soutient mieux avec des lois vicieuses, mais inébranlables, qu’avec de bonnes lois qui n’ont pas de stabilité. L’ignorance modeste vaut mieux que l’habileté présomptueuse, et les hommes les plus ordinaires gouvernent généralement mieux les états que les plus habiles. Ceux-ci veulent se montrer plus sages que les lois, et l’emporter dans toutes les délibérations politiques : ils pensent ne pouvoir jamais trouver une plus belle occasion de faire valoir leur esprit ; et, par cet orgueil, ils mettent souvent l’état en danger : mais ceux qui se défient de leur intelligence, croient en savoir moins que les lois, et ne se flattent pas d’avoir le talent de reprendre les discours de ceux qui parlent bien. Comme ils ont plutôt de la justesse dans leur façon de voir, que la faculté d’entrer dans une joute d’esprit, ils réussissent le plus souvent. C’est ce que nous devons faire ; et non pas, fiers de pouvoir lutter contre les autres en esprit et en talens, donner à la multitude des avis contraires à nos propres opinions.

XXXVIII. « Pour moi, je m’en tiens a mon premier avis, et j’admire qu’on propose de discuter encore l’affaire des Mityléniens, et de nous faire perdre du temps, ce qui tourne à l’avantage des coupables, car la colère de l’offensé contre l’offenseur finit par s’émousser, mais, quand la vengeance suit l’injure de près, elle en est une représaille, et lui inflige une punition plus rigoureuse. J’admire aussi quiconque osera me contredire et entreprendre de montrer que les attentats des Mityléniens tournent à notre avantage, et nos revers au détriment de nos alliés. Vain de son éloquence, l’orateur luttera, sans doute, pour montrer que ce qui a été résolu ne l’est pas ; ou, bien payé de sa peine, on le verra, pour tâcher de vous égarer, travailler un discours spécieux. C’est l’état qui paie les prix de ces sortes de combats, et lui-même n’en remporte que des dangers. La faute en est à vous qui proposez ces funestes jeux, et qui avez coutume d’être spectateurs des discours et auditeurs des actions[139], vous qui conjecturez l’avenir d’après ce que disent de beaux parleurs, comme si les événemens devaient suivre leurs discours ; vous qui considérez les faits d’après les belles phrases de ceux qui se plaisent à les critiquer, et qui donnez moins de confiance à ce que vous voyez, qu’à ce qu’on vous fait entendre : excellens à vous laisser tromper par ce que les discours ont d’extraordinaire, et à ne vouloir pas suivre ce qui a été arrêté ; toujours esclaves de l’extraordinaire, et dédaigneux des choses accoutumées ; mais surtout voulant tous avoir le don de la parole ; sinon, contrariant ceux qui le possèdent, pour ne pas suivre son opinion que vous n’avez pas ouverte ; empressés à louer d’avance ceux qui disent des mots saillans ; prompts à deviner les paroles avant qu’elles aient été dites, et lents à en prévenir les conséquences ; cherchant, pour ainsi dire, autre chose que ce qui convient au monde où nous vivons, et ne pensant comme il faut sur rien de ce qui nous environne ; menés, en un mot, par le plaisir des oreilles, et ressemblant plutôt à des spectateurs assis pour entendre disputer des sophistes, qu’à des citoyens qui délibèrent sur les intérêts de l’état.

XXXIX. « Pour vous garantir, s’il est possible, de ces vices, je vais vous montrer que, de toutes les villes, il n’en est aucune qui vous ait aussi grièvement offensé que celle de Mitylène. J’aurais de l’indulgence pour les peuples qui, ne pouvant supporter votre domination, ou forcés par les ennemis, se seraient détachés de votre alliance ; mais que des gens qui occupent une île, qui sont bien fortifiés, qui ne peuvent craindre d’hostilités que du côté de la mer, qui ne manquent pas d’une bonne flotte pour les repousser, qui ne sont soumis qu’à leurs propres lois, et que vous avez plus considérés que tous les autres, aient pris ce parti, qu’est-ce autre chose, je ne dirai pas qu’avoir déserté votre alliance, c’est ce qui conviendrait à un peuple opprimé, mais qu’avoir comploté contre vous, que s’être rendus coupables de soulèvement, qu’avoir cherché à vous détruire, en s’unissant à vos plus cruels ennemis ? Leur crime est plus atroce que s’ils avaient eu assez de forces, et qu’ils s’en fussent servis pour vous faire la guerre. Ce n’a point été pour eux un exemple que le malheur de ceux qui ont tenté de vous abandonner, et qui sont retombés sous votre puissance ; ni le bonheur dont eux-mêmes jouissaient n’a pu les faire hésiter à se précipiter dans les hasards. Devenus audacieux contre l’avenir, se repaissant d’espérances au-dessus de leurs forces, mais au-dessous de leurs désirs, ils ont entrepris la guerre et préféré la violence à la justice ; et, dès qu’ils ont cru pouvoir l’emporter, ils nous ont attaqué sans avoir reçu d’injures. Les états se portent volontiers à la présomption, quand ils jouissent depuis peu d’une force inespérée ; et d’ordinaire les hommes se soutiennent mieux avec un bonheur qui n’a rien d’étonnant, que lorsqu’il s’élève au-dessus de ce qu’on devait attendre. On peut dire qu’il est plus aisé de repousser l’infortune que de se maintenir dans la prospérité. Il aurait fallu que, dès long-temps, les Mityléniens n’eussent pas obtenu, près de vous, plus de considération que les autres ; ils n’en seraient pas venus à ce degré d’insolence ; car il est naturel à l’homme de mépriser ceux qui le caressent, et de respecter ceux qui ne lui cèdent pas. Qu’ils soient punis maintenant comme le mérite leur crime, et que la faute ne soit pas imputée au petit nombre[140] pour absoudre le peuple. Tous nous ont également attaqués ; ils pouvaient recourir à nous, et ils seraient à présent de retour dans leurs foyers. Ils ont tous été complices de la défection, parce qu’ils ont regardé comme plus sûr de courir une même fortune avec leurs chefs. Il est une chose à bien considérer : si vous infligez la même peine à ceux de vos alliés qui vous abandonnent, forcés par les ennemis, et à ceux qui, d’eux-mêmes, se soulèvent contre vous, qui ne saisira pas le plus faible prétexte de les imiter, quand la liberté sera la récompense du succès, et qu’on pourra succomber sans rien avoir de bien fâcheux à craindre ? Nous aurons à risquer vie et fortune contre chaque ville. Victorieux, nous recouvrerons une ville détruite, et nous serons privés pour la suite des revenus qui assurent notre force : malheureux, nous aurons des ennemis nouveaux, outre nos anciens ennemis ; et dans le temps qu’il faudrait employer à nous défendre contre les nations rivales, nous aurons à combattre nos propres alliés.

XL. « Il faut donc ne leur laisser l’espérance ni de se procurer par des discours ni d’acheter à prix d’argent leur pardon, comme s’ils n’avaient commis que de ces fautes légères attachées à l’humanité. Ce n’est pas malgré eux qu’ils nous ont blessés ; c’est avec connaissance de cause qu’ils ont ourdi leurs trames. Ce qui est digne de pardon, c’est ce qui est involontaire. J’ai déjà combattu et je combats encore, pour que vous ne reveniez pas sur ce que vous avez résolu, et que vous ne péchiez pas par trois vices bien funestes à la domination : la pitié, le plaisir d’entendre de beaux discours et l’indulgence. Il est juste d’avoir de la pitié pour ceux de qui l’on en doit attendre, et non pour ceux qui n’auront pas pitié de nous à leur tour, et que la nécessité même rendra toujours nos ennemis. Les orateurs qui amusent par leur éloquence trouveront à se débattre dans des occasions moins importantes, sans profiter d’une cause où, pour le plaisir d’un moment, l’état souffrirait un grand dommage, tandis qu’eux-mêmes recevraient de riches récompenses de leurs beaux discours. L’indulgence doit être réservée pour ceux qui nous resteront attachés à l’avenir, et non pour des hommes qui seront toujours les mêmes et qu’on pourrait épargner sans qu’ils en fussent moins nos ennemis.

« Je ne dis plus qu’un mot pour me résumer. Si vous m’en croyez, vous ferez justice des Mityléniens, et ce sera consulter vos intérêts ; autrement, vous n’obtiendrez pas leur reconnaissance, et ce sera vous-mêmes qui serez punis ; car si leur défection est juste, c’est à tort que vous possédez l’empire, et si, même contre la justice, vous croyez devoir le conserver, il faut aussi, contre la justice, mais pour votre intérêt, les punir ; sinon, renoncez à la domination, et livrez-vous, hors des dangers qu’elle entraîne, à d’humbles vertus. Traitez-les comme ils vous auraient traités vous-mêmes, et que ceux qui sont échappés aux complots ne se montrent pas moins impitoyables que les conspirateurs. Pensez à ce qu’ils eussent fait, sans doute, s’ils avaient été vos vainqueurs, surtout après avoir été les premiers à vous faire injure. Quand on entreprend de nuire sans sujet, on veut perdre celui qu’on attaque, parce qu’on prévoit ce qu’on aurait à craindre de l’ennemi qu’on aurait épargné ; car celui qui s’est vu attaqué sans nécessité est plus implacable que s’il avait échappé à un juste ennemi. Ne devenez donc pas traîtres à vous-mêmes. Tenez-vous aussi près qu’il est possible, par la pensée, du mal qu’ils vous ont fait ; et comme vous auriez tout sacrifié pour les soumettre, rendez-leur les chagrins qu’ils vous ont donnés, sans faiblesse pour leur situation présente, et sans oublier le danger alors suspendu sur vos têtes. Punissez-les justement, et montrez, par cet exemple, aux alliés, que la peine de la défection sera la mort. S’ils le savent une fois, vous aurez moins souvent à négliger vos ennemis pour combattre des amis infidèles. »

XLI. Ainsi parla Cléon. Après lui s’avança Diodote, fils d’Eucrate. Il s’était déclaré, dès la première assemblée, contre la mort des Mityléniens, et c’était lui qui avait contredit le plus fortement Cléon. Il parla à peu près en ces termes :

XLII. « Je ne blâme pas ceux qui veulent remettre en délibération la destinée des Mityléniens, et je n’approuve pas ceux qui trouvent mauvais qu’on revienne plusieurs fois sur des objets de la plus grande importance. Il est deux choses que je crois surtout contraires à une sage délibération : la précipitation et la colère : l’une ordinairement accompagnée de démence, l’autre d’ignorance et de légèreté. Soutenir que ce ne sont pas les discours qui enseignent comment on doit agir, c’est montrer peu de raison ou quelque intérêt particulier : peu de raison, si l’on croit qu’il est d’autres moyens de répandre la lumière sur l’avenir et sur des questions obscures ; de l’intérêt, si dans l’intention de faire passer quelque chose de honteux, et dans l’impuissance de bien parler pour appuyer une mauvaise cause, on espère effrayer, par d’adroites calomnies, ses adversaires et ses auditeurs. Mais il n’est pas d’hommes plus odieux que ceux qui, sans vous laisser même énoncer votre opinion, vous accusent de n’être qu’un déclamateur à gages. S’ils se contentaient de vous accuser d’ineptie, vous emporteriez, en perdant votre cause, la réputation d’un sot, et non celle d’un malhonnête homme ; mais quand on met en avant contre son adversaire le reproche d’iniquité, s’il gagne, il devient suspect ; et s’il perd, il passe à la fois pour injuste et malhabile.

« Ces manœuvres ne procurent aucun avantage à l’état. La crainte le prive d’utiles conseillers. Il aurait plus à gagner si les gens qui font usage de ces moyens n’avaient pas le don de la parole ; il ne se laisserait pas entraîner à tant de fautes. Le bon citoyen ne doit pas effrayer ceux qui défendent une opinion contraire à la sienne ; mais en leur laissant la faculté de parler, il doit montrer lui-même, par la parole, que la raison est de son côté. Je ne demande pas qu’une république sage comble de nouveaux honneurs le citoyen qui lui donne le plus d’utiles conseils ; mais qu’elle ne retranche rien de ceux dont il jouit, et que, loin d’infliger aucune peine à celui dont l’avis est rejeté, elle ne l’offense pas même dans sa réputation. Ainsi l’orateur dont l’avis l’emportera n’aura rien avancé ni contre son sentiment ni pour complaire à ceux qui 1’écoutent, dans l’espérance d’en recevoir de plus grands honneurs ; et celui qui sera moins heureux, n’aura pas cherché non plus à flatter la multitude et à se la concilier.

XLIII. « Nous faisons tout le contraire, au point que si nous soupçonnons un citoyen de parler par intérêt, c’est en vain qu’il dira des choses utiles ; envieux du profit que nous lui soupçonnons qu’il doit faire, sans en avoir aucune certitude, nous rejetons l’avantage certain qu’il procurerait à l’état. Il est passé en usage que de bons avis donnés avec simplicité ne soient pas moins suspects que des conseils funestes : d’où il faut également conclure que celui qui veut faire adopter au peuple les mesures les plus funestes se le concilie en le trompant, et que celui qui ouvre une bonne opinion commence par mentir pour se faire croire. Notre république, avec toutes ses défiances, est la seule qu’on ne puisse servir franchement et sans la tromper. Si l’on veut sans détour lui offrir quelque avantage, elle suppose qu’on attend de l’affaire quelque profit caché.

« Ainsi, dans les circonstances les plus importantes, toujours exposés à de pareils soupçons, nous sommes obligés, en prenant la parole, de voir plus loin que vous qui n’avez que des vues assez courtes, et d’être responsables de nos conseils, quand vous ne l’êtes pas des sentimens dans lesquels vous nous écoutez. Si celui qui donne son avis et celui qui s’y laisse entraîner avaient le même danger à courir, vous jugeriez avec plus de retenue ; au lieu que dans l’état des choses, si par emportement il vous arrive de prendre un mauvais parti, vous punissez celui qui vous a persuadés et qui n’avait que sa seule opinion, et vous restez impunis, vous dont l’erreur était l’opinion du grand nombre.

XLIV. « Je n’ai pris la parole ni pour contredire ni pour accuser personne au sujet des Mityléniens. Ce n’est pas sur leurs offenses que nous avons à délibérer, si nous nous comportons sagement ; mais sur le meilleur parti que nous avons à prendre. Quand je démontrerais que les Mityléniens ont commis le plus grand des crimes, je n’en conclurais pas qu’il faut leur donner la mort, si leur mort nous est inutile ; et s’ils étaient dignes de quelque clémence, je ne dirais pas qu’il faut leur pardonner, si ce parti n’était pas avantageux à l’état. Je crois que c’est sur l’avenir que nous avons à délibérer, bien plus que sur le présent. Cléon s’appuie surtout sur ce qu’en prononçant la peine de mort, vous acquerrez pour l’avenir un avantage, celui d’éprouver moins de défections ; et moi, en m’appuyant aussi sur ce qui doit vous être utile à l’avenir, je pense tout le contraire, et je vous prie de ne pas rejeter les avantages que vous offrira mon discours, séduits par ce que le sien a de plausible. Ce qu’il vous a dit, mieux d’accord avec votre ressentiment actuel contre les Mityléniens, vous semble plus juste et vous entraîne ; mais nous, sans chercher ce qu’ils méritent suivant les règles de la justice, nous délibérons pour sevoir quel est le parti le plus utile à prendre sur leur sort.

XLV. « Dans les états, la peine de mort est prononcée contre un grand nombre de délits, et non-seulement pour des crimes égaux à ceux des Mityléniens, mais pour des fautes plus légères ; cependant on en court les risques, emporté par l’espérance, et personne, en formant un complot, ne s’expose au danger avec l’idée de n’en pas sortir. El quelle ville jamais s’est livrée à la défection dans la pensée qu’elle n’était, ni par ses propres forces ni par celles des autres, en état de la soutenir ? il est de la nature de l’homme de faire des fautes et dans les affaires privées et dans les affaires publiques ; c’est ce qu’aucune loi ne sera capable d’empêcher. On a passé par tous les degrés de peines, les aggravant toujours, pour être moins exposé aux attentats des malfaiteurs. Autrefois sans doute les punitions étaient plus douces pour les plus grands crimes ; mais comme on les affrontait avec le temps, la plupart furent changées en celle de mort, et cependant on la brave elle-même. Il faut donc maintenant trouver quelque épouvantail encore plus terrible, ou reconnaître qu’elle n’empêche rien. La misère donne une audace qu’inspire la nécessité ; la richesse conduit à l’ambition par l’insolence et l’orgueil ; dans toute situation, les passions des hommes les portent toujours à se hasarder, tous entrainés par quelque penchant invincible. A toutes les autres, se mêlent l’espérance et le désir : l’un commande, l’autre le suit ; celui-ci forme les desseins, celle-là suppose la fortune favorable, et tous deux causent nos plus grands maux. Les avantages incertains l’emportent sur les dangers qu’on a sous les yeux ; la fortune surtout se joint à tout le reste et rend les hommes entreprenans. Comme elle arrive souvent lorsqu’elle était le moins attendue, elle engage à se hasarder avec les plus faibles moyens, et c’est aux peuples surtout qu’elle inspire celle audace, parce qu’il s’agit pour eux des plus grands objets, la liberté ou la domination ; et parce que chaque citoyen, environné de tous, conçoit follement la plus haute idée de lui-même. En un mot, il est impossible, et c’est une simplicité de se promettre, ou par la force des lois ou par aucune autre crainte, d’opposer une digue à la nature humaine fortement emportée vers l’objet qu’elle se propose.

XLVI. « Il ne faut donc pas, dans l’idée que la peine de mort est un sûr garant et qu’on n’osera la braver, prendre une résolution désastreuse, ni montrer aux villes révoltées qu’il n’est plus pour elles d’espérance dans le repentir, et qu'un prompt retour ne saurait effacer leur crime. Considérez que maintenant une ville rebelle qui prévoit sa ruine, entre en composition, capable encore de payer les frais de la guerre et d’acquitter à l’avenir les tributs ; mais avec le parti qu’on vous conseille, croyez-vous qu’il soit une ville qui ne fasse pas de meilleures dispositions que dans l’état actuel des choses, et qui ne soutienne pas le siège jusqu’à la dernière extrémité, s’il devient indifférent de traiter de bonne heure ou de faire une résistance opiniâtre ? Ne sera-ce donc pas un dommage pour nous de nous épuiser en dépenses devant une place qui ne capitulera pas ; et si nous y entrons de force, de ne la prendre que ruinée et d’être privés pour l’avenir des tributs que nous devions en attendre ? Ce sont ces tributs qui nous donnent de la force contre nos ennemis ; ne blessons donc pas nous-mêmes nos intérêts, en jugeant les coupables sur les principes d’une justice rigoureuse, et regardons plutôt comment dans la suite, en n’infligeant que des peines modérées, nous tirerons, pour les contributions, parti des villes opulentes. Ne croyons pas que ce soit par la sévérité des lois que nous parviendrons à les garder ; ce sera par une active vigilance. Nous faisons actuellement le contraire, et si nous soumettons une ville libre qui ne reste sous notre domination que par la force et qui cherche naturellement â recouvrer ses droits. nous croyons devoir la punir avec rigueur. Il ne s’agit pas de châtier sévèrement des hommes libres qui se soulèvent, mais de les bien garder avant qu’ils puissent se soulever ; d’empêcher que l’idée même de la défection ne se présente à leur esprit, et quand on est obligé de les soumettre, de ne leur imputer qu’avec la plus grande douceur le crime de leur rébellion.

XLVII. « Voyez dans quelle faute vous entraînerait, â cet égard, l’avis de Cléon. Maintenant, dans toutes les villes, la classe du peuple vous est favorable ; il ne partage pas la rébellion des chefs, ou s’il y est forcé, il devient bientôt leur ennemi. Qu’une ville se révolte, vous marchez contre elle, déjà sûrs de le voir combattre avec vous ; mais si vous exterminez celui de Mitylène, qui n’a pas même eu de part à la rébellion et qui n’a pas eu plus tôt des armes que, de son propre mouvement, il vous a livré la place, d’abord vous serez injustes en donnant la mort à vos bienfaiteurs, et ensuite vous ferez en faveur des hommes puissans ce qu’ils désirent le plus ; car dès qu’ils exciteront un soulèvement, ils auront le peuple dans leur parti, parce que vous aurez montré d’avance que vous infligiez la même peine aux innocens et aux coupables. Si même il était criminel, il faudrait encore le dissimuler, pour ne pas vous faire une ennemie de la seule classe qui est votre alliée naturelle. Je crois que, pour maintenir votre domination, il vous est bien plus avantageux de supporter de bonne grâce une offense, que de punir justement ceux que vous devez épargner. Cette justice et cette utilité, que Cléon vous propose dans le châtiment des Mityléniens, ne peuvent se trouver ensemble.

XLVIII. « Reconnaissez que je vous donne le meilleur avis ; et sans trop accorder à la pitié ni à l’indulgence (car c’est à quoi je ne prétends pas moi-même vous engager), mais persuadés par les raisons que je vous ai fait entendre, jugez de sang-froid ceux des Mityléniens que Pachès vous a envoyés comme coupables, et laissez les autres dans leurs foyers. Voilà ce qui, pour l’avenir, est avantageux, et ce qui, dès ce moment, est terrible pour vos ennemis ; car se conduire avec sagesse, c’est prendre sur eux plus d’avantage que de joindre, en les attaquant, l’imprudence à la force des armes. »

XLIX. Ainsi parla Diodote. Il fut ouvert des avis absolument opposés ; les Athéniens se débattirent avec la même chaleur pour les opinions contraires, et les suffrages furent à peu près partagés ; cependant l’opinion de Diodote l’emporta. Aussitôt on se hâta d’expédier une seconde trirème ; on craignait qu’elle ne fût prévenue par l’autre et qu’elle ne trouvât toute la ville massacrée : la première avait à peu près l’avance d’un jour et d’une nuit. Les députés de Mitylène approvisionnèrent le vaisseau de farine et de vin, et promirent de bien récompenser l’équipage, s’il ne se laissait pas devancer. Les matelots firent une telle diligence, qu’ils mangeaient et manœuvraient en même temps, ne faisant que tremper leur farine dans du vin et de l’huile ; ils se partageaient, et pendant que les uns travaillaient, les autres prenaient du sommeil[141]. Le bonheur voulut qu’ils n’eussent aucun vent contraire. La première trirème, chargée d’une triste mission, ne hâtait pas sa course, et la seconde fit tant de diligence, qu’elle ne fut prévenue que du temps qu’il fallut à Pachès pour lire le décret ; on allait obéir, la seconde trirème arrive et empêche l’exécution. Ce ne fut qu’à cet espace d’un moment, que tint le sort de Mitylène.

L. Les autres Mityléniens, que Pachès avait envoyés comme les principaux auteurs du mouvement, furent mis à mort suivant l’avis de Cléon ; ils étaient un peu plus de mille. On abattit les murailles de Mitylène, on saisit les vaisseaux, et dans la suite, au lieu d’imposer un tribut aux habitans de Lesbos, on divisa leurs terres en trois mille lots ; celles de Méthymne furent exceptées. Trois cents de ces lots furent réservés et consacrés aux dieux ; les autres furent partagés au sort entre des citoyens d’Athènes, qu’on envoya en prendre possession. Les Lesbiens les prirent à ferme et les cultivèrent, en payant chaque année deux mines[142] par lot. Les Athéniens prirent aussi dans le continent les villes que les Mityléniens y possédaient, et les soumirent à leur domination. Tels furent les événemens de Lesbos.

LI. Le même été[143], après la réduction de cette île, les Athéniens, sous le commandement de Nicias, fils de Nicératus, attaquèrent Minoa, ville adjacente à Mégare. Les Mégariens y avaient construit une tour et en avaient fait une place de défense. Le dessein de Nicias était d’y établir, pour les Athéniens, un fort qui serait moins éloigné que Boudore et Salamine ; d’empêcher les Péloponnésiens de s’en faire un point secret de départ, pour courir la mer, et expédier, comme ils l’avaient déjà fait, des trirèmes et des bâtimens remplis de pirates ; enfin, de couper tous les moyens de faire des importations à Mégare. D’abord il battit, du coté de la mer, avec des machines, et emporta deux tours avancées du port de Nisée, rendit libre le passage entre l’île et ce port, et fortifia la partie du continent par où l’on pouvait porter du secours à cette île, au moyen d’un pont jeté sur des marais ; car l’île est très voisine de la terre ferme. Tout cela fut l’ouvrage de peu de jours. Ensuite il fortifia l’île, y laissa garnison et s’en retourna avec son armée.

LII. Vers la même époque de cet été, les Platéens réduits à la disette, et ne pouvant plus soutenir le siège, se rendirent de la manière suivante. Les Péloponnésiens livrèrent un assaut que les assiégés ne furent pas en état de repousser. Le général lacédémonien reconnut leur faiblesse ; mais il ne voulait pas entrer dans la place de vive force. C’est que ses instructions portaient que, si l’on venait un jour à traiter avec les Athéniens, à condition de rendre de part et d’autre les villes qu’on aurait prises, il fallait que Platée pût ne pas entrer dans ces restitutions, comme s’étant donnée de sa propre volonté. Il envoya donc un héraut déclarer aux assiégés que, s’ils remettaient volontairement la place aux Lacédémoniens, et qu’ils voulussent les prendre pour juges, on sévirait contre les coupables ; mais que personne ne serait puni sans jugement : telle fut la proclamation du héraut. Comme ils étaient réduits aux dernières extrémités, ils se rendirent. Les Péloponnésiens leur fournirent des vivres pendant quelques jours, en attendant que les juges, au nombre de cinq, fussent venus de Lacédémone.

Mais à leur arrivée, on n’établit contre les Platéens aucun chef d’accusation ; on se contenta de les faire paraître et de leur demander si, dans la guerre actuelle, ils avaient rendu quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés. Ces malheureux demandèrent à s’étendre davantage sur leur justification, et ils chargèrent de leur défense deux de leurs concitoyens. Astymaque, fils d’Asopolaüs, et Locon, fils d’Aïmneste, qui avait avec les Lacédémoniens des liaisons d’hospitalité. Ils comparurent, et voici comment ils s’exprimèrent :

LIII. « Quand par confiance en vous, ô Lacédémoniens, nous vous avons rendu notre ville, nous comptions subir un jugement plus légal, et non tel que celui dont nous sommes menacés. Noas n’avons pas accepté d’autres juges que vous ; c’est vous seuls que nous reconnaissons encore, et c’est ainsi que nous nous sommes flattés d’obtenir justice. Nous craignons maintenant d’avoir été déçus dans l’une et l’autre de nos espérances ; car nous avons lieu de soupçonner que c’est contre une peine capitale que nous avons à nous défendre, et que nous ne vous trouverons pas exempts de partialité. C’est ce que nous avons trop de raisons de conjecturer, quand, d’un côté, l’on ne nous intente pas une accusation que nous ayons à combattre, mais que c’est nous qui demandons à parler ; et que, de l’autre, on ne nous fait qu’une courte question, telle que nous parlons contre nous-mêmes, si nous y répondons suivant la vérité, et que, si nous la déguisons, nous sommes convaincus de mensonge. Embarrassés de toutes parts, nous sommes réduits au parti qui semble le plus sûr, celui de hasarder quelques mots en notre faveur. Car, dans la situation où nous sommes, ce que nous n’aurions pas dit, on pourrait croire qu’en at entendre, nous aurions pu nous sauver.

« Cependant il se joint à nos autres malheurs la difficulté de vous persuader. Si nous ne nous connaissions pas les uns et les autres, nous pourrions espérer de servir notre cause en citant en témoignage des faits que vous ignoreriez ; mais nous allons parler devant des juges qui savent tout ce que nous pourrons dire. Ce que nous avons à craindre, ce n’est pas que vous nous fassiez un crime de vous être inférieurs en vertus ; mais que, dans le dessein de complaire à d’autres, vous ne nous fassiez plaider une cause déjà jugée.

LIV. « Nous n’en exposerons pas moins nos droits dans nos différends avec les Thébains ; nous rappellerons les services que nous vous avons rendus à vous-mêmes et au reste de la Grèce, et nous ne négligerons rien pour vous persuader. A la courte question qui nous est faite : si, dans cette guerre, nous avons rendu quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés, nous répondons que si vous nous interrogez comme ennemis, vous n’avez pas à vous plaindre de ce que nous ne vous avons point obligés ; que si c’est comme amis, vous avez péché vous-mêmes plus que nous, en nous apportant la guerre. Pendant la paix et dans la guerre contre les Mèdes, nous nous sommes montrés dignes de votre estime : pendant la paix, parce que nous n’avons pas été les premiers à l’enfreindre ; dans la guerre contre les Mèdes, parce que seuls des Bœotiens, unis à vous, nous avons défendu la liberté de la Grèce. Habitans que nous étions du continent, nous avons combattu sur mer à Artémisium, et dans la bataille qui s’est livrée sur notre territoire, nous vous avons secondés, vous et Pausanias. Tous les autres dangers qu’à cette époque les Grecs ont eus à courir, nous les avons partagés au-delà de nos forces. Et vous-mêmes en particulier, ô Lacédémoniens, quand Sparte fut enveloppée de la plus grande terreur, quand, après le tremblement de terre, les Ilotes se furent cantonnés dans Itôme, vous vîtes le tiers de nos forces venir à votre secours ; ce sont des services qu’il ne vous convient pas d’oublier.

LV. « Voilà quels nous nous glorifions d’avoir été dans les temps anciens et dans les circonstances les plus importantes. Dans la suite, nous sommes devenus ennemis ; mais la faute en est à vous ; car, opprimés par les Thébains quand nous eûmes besoin de secours, vous nous repoussâtes, et c’est de vous-mêmes que nous reçûmes le conseil de recourir aux Athéniens, parce qu’ils étaient nos voisins et que vous étiez trop éloignés de nous. Cependant, au milieu de la guerre, vous n’avez reçu de notre part aucune insulte, et vous n’en aviez pas à craindre pour l’avenir. Si nous n’avons pas voulu nous détacher, à vos ordres, de l’alliance d’Athènes, notre conduite n’avait rien d’injuste ; car les Athéniens nous avaient secourus contre Thèbes, quand vous étiez lents à nous défendre : et c’eût été une honte de les trahir, après avoir éprouvé leurs bienfaits, imploré leur alliance et reçu chez eux le droit de cité. Marcher avec zèle où ils nous appelaient, tel était notre devoir. Quant aux entreprises auxquelles vous avez, les uns et les autres, conduit vos alliés, s’il en est de répréhensibles, ceux qui vous ont suivis ne sont pas coupables, mais vous-mêmes qui les meniez à d’injustes exploits.

LVI. « Après un grand nombre d’injures que nous avons reçues des Thébains, vous connaissez la dernière, qui est la cause de notre malheur. Quand ils surprirent notre ville, non-seulement en temps de paix, mais pendant l’hiéroménie[144], nous eûmes le droit de nous défendre, suivant la loi reçue chez tous les hommes, qui leur permet de combattre un agresseur ; et ce serait une injustice de nous punir aujourd’hui, en faveur de ceux qui nous ont attaqués. Car si vous prenez, sur votre utilité présente et sur leur haine, la mesure du juste, vous montrerez que vous n’êtes pas des juges intègres du droit, et que vous servez plutôt l’intérêt. Et certes, si les Thébains semblent aujourd’hui vous être utiles, nous le fûmes bien davantage autrefois, et nous et les autres Grecs, quand vous étiez dans un plus grand danger ; car maintenant, terribles aux autres, c’est vous qui les attaquez ; mais alors, quand les Barbares apportaient à tous la servitude, ces gens-ci étaient avec eux. Et il est juste que vous compensiez notre faute actuelle, s’il est vrai que nous en ayons fait une, par le zèle que nous montrâmes alors. Vous trouverez un grand service contre une faute légère, et dans des circonstances où il était rare que des Grecs opposassent quelque vertu à la puissance de Xerxès. Alors furent comblés d’éloges ceux qui ne firent pas consister leurs intérêts â se mettre en sûreté contre l’invasion, et qui osèrent montrer la plus belle audace au milieu des dangers : nous fûmes de ce nombre, et comblés des premiers honneurs, nous craignons qu’ils ne causent aujourd’hui not re perte, pour avoir préféré justement de nous unir aux Athéniens, plutôt, ô Lacédémoniens, que de consulter notre avantage qui nous aurait conseillé de nous joindre à vous. Cependant, ô Lacédémoniens, vous devez toujours porter le même jugement sur les mêmes actions, et croire que vous n’avez pas d’autre intérêt que de conserver toujours une solide reconnaissance des bons offices, quand même votre utilité présente ne s’accorderait pas avec cette conduite.

LVII. « Considérez que vous êtes maintenant regardés comme un modèle de vertu offert au plus grand nombre des Grecs, et que le jugement que vous allez porter dans notre cause ne restera point enseveli dans l’obscurité. Ce seront des hommes célèbres qui prononceront sur des hommes estimables. Si ce jugement n’est pas équitable, on n’apprendra point avec indifférence que vous ayez rien prononcé d’injuste contre des gens de bien, vous qui l’emportez sur eux en vertu, ni que vous ayez consacré nos dépouilles dans les temples, après que nous avons été les bienfaiteurs de la Grèce. On regardera comme une atrocité que les Lacédémoniens aient détruit Platée ; que vos pères, en témoignage de sa valeur, aient inscrit cette ville sur le trépied consacré dans le temple de Delphes, et que vous, pour complaire aux Thébains, vous l’ayez effacée de la Grèce entière. Car c’est à cette extrémité que nous sommes réduits, nous qui étions perdus si les Mèdes eussent remporté la victoire, et qui vous voyons aujourd’hui, vous qui nous fûtes unis par la plus étroite amitié, nous préférer les Thébains. Les deux dangers les plus terribles viennent de se réunir presque à la fois contre nous : d’abord celui de périr par la faim, si nous ne rendions pas notre ville, et maintenant celui d’être condamnés à mort. Nous sommes repoussés de tous, isolés et sans défenseurs, nous, ces mêmes Platéens, qui avons montré pour les Grecs un courage au-dessus de nos forces. Aucun de ceux qui portèrent avec nous les armes ne daigne nous secourir, et vous, Lacédémoniens, notre seule espérance, nous craignons que vous ne nous soyez infidèles.

LVIII. « Nous osons cependant vous en conjurer, au nom des dieux qui combattirent autrefois avec nous, et en mémoire du courage que nous avons montré pour le salut des Grecs, laissez-vous fléchir, et abjurez les sentimens qu’ont pu vous inspirer les Thébains. Il est une grâce que vous pouvez exiger d’eux : c’est qu’ils ne donnent pas la mort à ceux qu’il ne vous convient pas de condamner. Demandez-leur un service honnête au lieu d’un service honteux qu’ils attendaient de vous, et pour leur complaire, ne vous déshonorez pas. Il faut peu de temps pour détruire nos corps ; il serait bien difficile d’effacer l’opprobre de cet attentat. Ce ne serait pas, en nous, des ennemis que vous puniriez justement, mais des amis que la nécessité força de vous combattre. Nous délivrer de la crainte du supplice, ce sera nous juger avec équité, nous qui, vous ne devez pas l’oublier, nous sommes rendus à vous de nous-mêmes ; que vous avez reçus tendant vers vous des mains suppliantes ; à qui, suivant les usages des Grecs, il ne vous est pas permis de donner la mort, et qui, dans tous les temps, fûmes vos bienfaiteurs. Tournez les yeux vers les tombes de vos pères, morts sous le fer des Mèdes, et ensevelis dans nos campagnes, à qui nous accordons chaque année un tribut public de vêtemens et les autres offrandes conformes à l’usage[145]. Nous leur apportons les prémices de tous les fruits de la contrée ; amis, nous leur offrons les présens d’une terre amie, et alliés, nous rendons hommage à ceux qui ont porté les armes avec nous. Par un jugement inique, vous détruiriez ces institutions. Quand Pausanias donna la sépulture à vos pères, songez qu’il crut les déposer dans une terre amie, au milieu d’hommes bienveillans ; et vous, si vous nous ôtez la vie, si vous soumettez à la domination de Thèbes les champs de Platée, que ferez-vous autre chose qu’abandonner vos pères dans une terre ennemie, au pouvoir de ceux qui leur ont ravi le jour ; que les priver des honneurs qui maintenant leur sont rendus ? Je dirai plus encore : vous asservirez le pays où les Grecs ont assuré leur liberté ; vous rendrez déserts les temples où ils ont imploré les dieux en allant à la victoire, et vous enlèverez à ceux qui les ont fondés les sacrifices que nous célébrons à l’exemple de nos pères.

LIX. « Ce serait une tache à votre gloire, ô Lacédémoniens, d’offenser les lois communes des Grecs et les mânes de vos ancêtres, et sans avoir à vous plaindre d’aucune offense, de perdre vos bienfaiteurs pour satisfaire une haine étrangère. Ce qui est digne de vous, c’est de nous épargner, de vous laisser fléchir, de concevoir une juste pitié. Ne considérez pas seulement l’atrocité de notre supplice, mais quels nous sommes, nous qui le souffririons ; réfléchissez sur l’instabilité de la fortune, et songez comment elle frappe ceux qui ont le moins mérité ses coups. La circonstance, la nécessité nous obligent d’implorer les dieux adorés en commun sur les mêmes autels, et que révèrent tous les Grecs, et de les prier de vous rendre sensibles à nos malheurs. Nous attestons les sermens qu’ont prêtés vos pères de ne pas oublier nos services ; nous nous rendons les supplians des tombeaux de vos ancêtres ; nous implorons ces héros qui ne sont plus ; nous leur demandons de n’être pas soumis au jugement des Thébains, de n’être pas livrés, nous qui fûmes leurs amis les plus chers, à leurs plus grands ennemis. Nous vous rappelons ce jour que nous signalâmes avec eux par les actions les plus éclatantes, nous qui sommes en danger aujourd’hui de subir le sort le plus cruel. Pour terminer ce discours, puisqu’il le faut enfin, affreuse nécessité pour des hommes qui risquent de cesser en même temps de parler et de vivre, nous vous représentons que ce n’est point aux Thébains que nous avons rendu notre ville ; car nous aurions préféré le plus honteux supplice, celui de la faim : mais c’est dans vos bras que nous nous sommes jetés avec confiance, et il est juste, si vous ne vous rendez pas à nos prières, de nous remettre en l’état où nous étions et de nous laisser le choix du danger que nous voulons courir. O Lacédémoniens, nous vous conjurons, nous, ces mêmes Platéens qui ont montré pour les Grecs tant de zèle, de n’être pas livrés de vos propres mains, après avoir reçu votre fui, après être devenus vos supplians, aux Thébains, nos plus mortels ennemis. Devenez nos sauveurs, et ne nous perdez pas, quand vous délivrez le reste de la Grèce. »

LX. Ainsi parlèrent les Platéens. Les Thébains alors s’avancèrent, dans la crainte qu’à ce discours les Lacédémoniens ne se relâchassent de leur rigueur. Ils dirent qu’ils voulaient aussi se faire entendre, puisque, contre leur avis, on avait permis aux Platéens de faire une longue réponse à la question qu’on leur avait adressée. On leur permit de prendre la parole, et voici comment ils s’exprimèrent :

LXI. « Nous n’aurions pas demandé la parole, si les Platéens avaient eux-mêmes répondu brièvement à la question qui leur était faite ; s’ils ne s’étaient pas rendus nos accusateurs ; si, sortant du sujet et s’étendant sur des reproches qu’on ne leur faisait pas, ils n’eussent pas fait d’eux-mêmes une longue apologie, et ne se fussent pas prodigués des éloges sur ce que personne ne songeait à blâmer. Nous sommes obligés maintenant de répondre à leurs accusations et de détruire les louanges qu’ils se donnent, pour leur ôter l’avantage qu’ils veulent tirer de notre crime et de leur gloire, pour que vous ne portiez un jugement qu’après avoir entendu la vérité sur les deux parties.

« Nous allons d’abord remonter à la première origine de nos divisions. Platée, avec quelques autres places dont nous nous étions rendus maîtres, en chassant un mélange d’hommes qui les occupaient, fut la dernière fondation que nous fimes dans la Bœotie ; mais les Platéens ne daignèrent pas, comme il leur avait été d’abord imposé, reconnaître notre domination ; seuls des Bœotiens, ils transgressèrent nos antiques lois, eurent recours aux Athéniens quand nous voulûmes les contraindre à les observer, et conjointement avec ces alliés, ils nous ont fait beaucoup de mal, et en ont éprouvé beaucoup aussi de notre part.

LXII. « Ils prétendent que, lors de l’invasion des Barbares, seuls des Bœotiens ils n’ont pas été favorables aux Mèdes : tel est le sujet de leur orgueil et des traits qu’ils lancent contre nous. Mais nous prétendons, nous, que s’ils n’embrassèrent pas le parti des Mèdes, c’est que les Athéniens ne le suivirent pas ; et que, par la même raison, lorsque, dans la suite, les Athéniens marchèrent contre les Grecs, seuls des Bœotiens ils ont suivi le parti d’Athènes. Mais considérez dans quelles circonstances eux et nous avons tenu cette conduite. Notre ville n’était alors ni soumise à un certain nombre de magistrats, ni régie par la volonté du peuple ; mais, ce qui est le plus contraire à un gouvernement légal et modéré, et ce qui approche le plus de la tyrannie, les affaires étaient dans les mains de quelques ambitieux. Dans l’espérance de conserver plus sûrement leur pouvoir si le Mède avait l’avantage, ils continrent le peuple par la force et donnèrent entrée aux Barbares. La république n’était pas maîtresse d’elle-même, et il est injuste de lui reprocher les fautes qu’elle a commises dans l’absence des lois.

« Mais après la retraite des Mèdes et le rétablissement de notre constitution, quand, dans la suite, les Athéniens marchèrent contre la Grèce dans le dessein de se la soumettre et notre pays avec elle ; quand, à la faveur des divisions, ils en avaient envahi déjà une grande partie ; considérez si, victorieux à Coronée, ce n’est pas nous qui avons délivré la Bœotie, et si nous manquons à présent de zèle pour rendre aux autres la liberté, nous qui fournissons plus de cavalerie et de tout ce qui est nécessaire à cette belle entreprise qu’aucun autre des alliés. Voilà notre réponse au reproche qu’on nous fait d’avoir été les partisans des Mèdes.

LXIII. « Que vous-mêmes, ô Platéens, vous vous soyez rendus coupables des plus graves offenses envers les Grecs, et qu’il ne soit pas de supplice que vous n’ayez mérité, c’est ce que nous allons essayer de prouver. C’est, à vous entendre. pour vous venger de nous que vous êtes entrés dans l’alliance des Athéniens, que vous avez obtenu chez eux le droit de cité. Il fallait donc les susciter contre nous seuls, sans marcher avec eux contre d’autres peuples de la Grèce, et s’ils vous entrainaient malgré vous dans quelques entreprises, il ne tenait qu’à vous de réclamer cette alliance que vous aviez contractée avec les Lacédémoniens contre les Mèdes, et que vous affectez si bien de faire valoir. Elle était capable au moins de vous garantir de nos efforts ; et, ce qui est bien important, de vous mettre au dessus de la crainte dans vos délibérations. Mais c’est de votre propre mouvement, et sans y être forcés, que vous avez préféré de vous jeter dans le parti d’Athènes ; et vous dites qu’il était honteux de trahir vos bienfaiteurs. Il était bien plus honteux de trahir tous les Grecs, à qui vous liaient vos sermens, que les seuls Athéniens : ils asserviraient la Grèce ; les autres combattaient pour la rendre libre. La reconnaissance que vous leur témoigniez, accompagnée de honte, était bien différente du bienfait que vous aviez reçu ; car, de votre aveu, vous les aviez appelés, exposés vous-mêmes à l’injustice, et vous deveniez leurs coopérateurs dans les injustices qu’ils faisaient à d’autres. Certes, il est moins honteux de ne pas reconnaître un bienfait, que de marquer à ses bienfaiteurs, par une injustice, la reconnaissance qu’on leur doit justement.

LXIV. « Vous avez bien manifesté que ce n’était pas en faveur des Grecs que, seuls autrefois, vous ne vous étiez pas unis aux Mèdes, mais parce que les Athéniens eux-mêmes ne s’y joignaient pas. Vous avez voulu les imiter et faire le contraire des autres, et vous prétendez aujourd’hui vous prévaloir de ce que, pour complaire à d’autres, vous vous êtes montrés gens de bien : cela n’est pas juste. Vous avez choisi le parti des Athéniens ; défendez-vous par leurs secours, et ne nous alléguez pas les sermens qui vous lièrent jadis avec les Lacédémoniens, comme s’ils devaient aujourd’hui vous sauver. Vous les avez abjurés, et, par une suite de cette infraction, vous avez contribué à l’asservissement des Éginètes et de plusieurs autres alliés, au lieu de les défendre. Et ce n’était pas malgré vous ; c’était en vivant sous les mêmes lois que vous avez encore, et sans que personne vous fît, comme à nous, violence. Encore dans ces derniers temps, avant d’être investis, vous avez rejeté l’invitation qui vous était faite de rester en paix et d’observer la neutralité. Qui donc plus que vous doit être odieux à tous les Grecs, vous qui n’avez fait parade de vertu que pour leur nuire ? Ce qu’alors, comme vous le dites, vous avez fait de bien, vous venez de montrer qu’il ne vous appartenait pas ; mais quant au vrai penchant de votre caractère, on a des preuves qui le font reconnaître ; car vous avez suivi les Athéniens, parce qu’ils prenaient le chemin de l’iniquité. Nous en avons dit assez pour mettre au jour ce qu’était notre faveur involontaire pour les Mèdes et votre penchant volontaire pour les Athéniens.

LXV. « Vous nous reprochez une dernière injustice, de vous avoir attaqués pendant la paix et dans la solennité de l’hiéroménie. Nous ne croyons pas, en cela même, être plus coupables que vous. Si de nous-mêmes nous sommes venus attaquer votre ville et dévaster vos champs comme des ennemis, nous avons eu tort ; mais si ce sont vos concitoyens les plus considérables par la fortune et la naissance, qui, pour vous détacher d’une alliance étrangère, et vous réunir sous les antiques lois communes à tous les Bœotiens, nous ont appelés de leur propre mouvement, quel tort peut-on nous reprocher ? Ceux qui conduisent pèchent plus que ceux qui suivent : mais, à notre avis, il n’y eut de faute ni de leur part ni de la nôtre. Citoyens ainsi que vous, et ayant à perdre davantage, ils nous ont ouvert l’accès de leurs propres murailles ; ils nous ont reçus comme amis dans la ville, et ne nous y ont pas introduits comme des ennemis. Ce qu’ils voulaient, c’était que les plus dangereux d’entre vous ne le devinssent pas encore davantage, et que les meilleurs citoyens obtinssent ce qu’ils avaient droit de prétendre. Ils voulaient rectifier les opinions, et ne point enlever les personnes à la république, mais les ramener à ses liaisons naturelles. Ils ne lui faisaient aucun ennemi, et lui conciliaient l’amitié de tous.

LXVI. « La preuve que nous n’agissions pas en ennemis, c’est que nous n’avons maltraité personne, contens d’inviter à se joindre à nous ceux qui voudraient se gouverner suivant les antiques institutions de toute la Bœotie. Vous êtes passés avec joie de notre côté ; vous êtes entrés en accord avec nous ; vous êtes d’abord restés tranquilles ; mais bientôt, reconnaissant que nous étions en petit nombre, comme si nous avions fait un grand crime d’entrer sans l’aveu de votre populace, vous n’avez pas imité notre conduite ; vous ne vous êtes pas abstenus d’en venir aux mains ; vous ne nous avez pas invités à évacuer la ville ; mais tombant sur nous au mépris de l’accord que vous veniez de conclure, vous avez tué les uns, et ce n’est pas de quoi nous nous plaignons davantage ; on peut dire qu’ils sont morts victimes du droit de la guerre ; mais ceux qui vous tendaient des mains suppliantes, que vous aviez pris vivans, à qui vous nous promîtes de ne pas ôter la vie, les avoir égorgés contre toutes les lois, n’est-ce pas une atrocité ? Après avoir commis trois crimes en peu de temps, infraction de l’accord, massacre de sang-froid, promesse violée, cette promesse que vous aviez faite de les épargner si nous respections vos campagnes, c’est nous que vous accusez d’avoir enfreint les lois et vous prétendez ne devoir pas être punis ! Non, cela ne sera pas, si du moins les Lacédémoniens jugent avec équité : vous recevrez le prix de tous vos crimes.

LXVII « Nous sommes entrés dans ces détails, ô Lacédémoniens, et pour vous et pour nous-mêmes : pour vous, il ne fallait pas vous laisser ignorer que vous les punirez justement ; pour nous, afin de prouver que ce sera plus justement encore que vous nous vengerez. Ne vous laissez pas fléchir au récit de leurs anciennes vertus : s’il est vrai qu’ils en aient montré jamais, elles parleraient en faveur de malheureux opprimés ; mais pour des gens souillés de crimes, elles doivent leur attirer une double punition, parce qu’il leur convenait moins d’en commettre. Qu’il leur soit inutile de gémir, d’exciter la pitié, d’invoquer à grands cris les tombes de vos aïeux, de déplorer leur délaissement. Nous répondrons qu’elle a souffert bien plus cruellement cette jeunesse que nous avons perdue, massacrée de leurs mains ; elle dont les pères, en joignant à vos armes celles de la Bœotie, ont péri dans les champs de Coronée ; ou qui, seuls dans leur vieillesse, abandonnés dans leurs maisons vides de leur postérité, vous supplient bien plus justement de leur accorder vengeance. C’est quand on souffre injustement qu’on est digne de pitié ; mais c’est avec joie que l’on voit des criminels, tels que les Platéens, souffrir ce qu’ils ont mérité. Eux-mêmes se sont attiré leur abandon. Ils avaient les alliés les plus respectables et se sont plus à les rejeter ; ils ont violé les lois envers nous, sans avoir reçu de nous aucune injure, mais conduits par la haine et non par la justice ; ils ne seront point assez punis. Ce qu’ils souffriront est juste ; et qu’ils ne disent pas qu’ils ont tendu vers nous les mains en qualité de supplians : eux-mêmes se sont rendus par accord, et se sont abandonnés à votre équité.

« Venez donc, ô Lacédémoniens, au secours de la loi reçue chez tous les Grecs, et qu’ils ont violée ; montrez-nous une reconnaissance digne de notre zèle, quand nous sommes injustement offensés, et ne nous repoussez pas, séduits par leurs discours. Prouvez aux Grecs par un grand exemple que vous ne leur proposez pas des combats de beau langage, mais de belles actions ; que si les actions sont bonnes, il suffit de les annoncer, et que les discours des coupables, ornés de belles paroles, ne sont à vos yeux qu’un voile dont ils couvrent leurs forfaits. En qualité de dominateurs, tels que vous l’êtes, si vous établissez contre tous les accusés des jugemens expéditifs, on cherchera moins de beaux discours pour pallier des crimes. »

LXVIII. Ainsi parlèrent les Thébains : les juges de Lacédémone crurent devoir s’en tenir à demander aux Platéens s’ils avaient reçu d’eux quelque service pendant la guerre. Comme d’abord, conformément au traité que leur avait accordé Pausanias pendant la guerre des Mèdes, on les avait invités à rester en repos ; comme ensuite, avant de les investir, on leur avait proposé, suivant le même traité, de rester neutres, et qu’ils n’avaient point accepté cette proposition, les juges, prétendant avoir la justice de leur côté, regardèrent le traité comme rompu et se crurent eux-mêmes lésés. Ils les firent donc venir les uns après les autres, et leur demandèrent si, dans le cours de la guerre, ils avaient rendu quelque service aux Lacédémoniens et aux alliés. Comme ils ne pouvaient répondre qu’ils leur en eussent rendu, on leur donnait la mort : personne ne fut excepté. Il n’y eut pas moins de deux cents Platéens égorgés ; vingt-cinq Athéniens qui avaient soutenu le siège avec eux subirent le même sort ; les femmes furent réduites en servitude.

Pendant à peu près un an, les Thébains peuplèrent la ville des Mégariens que les troubles avaient forcés de quitter leur patrie, et de ceux des Platéens qui restaient, et qui avaient été de leur faction : mais ensuite ils la rasèrent jusque dans ses fondemens, et employèrent les matériaux à construire près du temple de Junon un hospice de deux cents pieds sur toutes ses faces. L’enceinte en était distribuée en appartemens hauts et bas, et l’on fit entrer dans cette construction les toits et les portes des Platéens. Des autres matériaux, on employa le fer et l’airain à des lits qui furent consacrés à Junon, et les pierres servirent à bâtir un temple de cent pieds. Les terres furent affectées au public ; on les afferma pour dix ans, et ce furent des Thébains qui les cultivèrent. Ce qui contribua beaucoup à cette aversion des Lacédémoniens pour ceux de Platée, ou plutôt ce qu’on doit en regarder comme l’unique cause, ce fut leur complaisance pour les Thébains. Ils y furent engagés par l’espérance d’en tirer de grands services pour la guerre où l’on se trouvait engagé. Ainsi périt Platée, quatre-vingt-treize ans après être devenue l’alliée d’Athènes.

LX1X. Cependant les quarante vaisseaux du Péloponnèse qui étaient partis pour secourir Lesbos, mis en fuite et poursuivis par les Athéniens et battus de la tempête à la hauteur de Crète, regagnèrent en désordre les côtes de leur pays. Ils rencontrèrent à Cyllène treize vaisseaux de Leucade et d’Ambracie, et Brasidas, fils de Tellis, arrivé pour aider Alcidas de ses conseils ; car les Lacédémoniens, ayant manqué leur projet de secourir Lesbos, jugèrent à propos d’équiper une flotte plus nombreuse, et pendant que les Athéniens n’avaient que douze vaisseaux à Naupacte, d’aller à Corcyre qui était en proie aux séditions. Ils voulaient les prévenir avant qu’il leur vînt du secours d’Athènes ; Brasidas et Alcidas s’occupaient de cette entreprise.

LXX. Les troubles de Corcyre avaient commencé au retour des citoyens faits prisonniers au combat naval d’Épidamne. Les Corinthiens prétendaient les avoir relâchés sur une caution de huit cents talens[146], que leurs hôtes avaient donnée pour eux : mais la vérité, c’est que ces prisonniers s’étaient laissés engager à leur livrer Corcyre. Ils s’intriguèrent en effet, et insinuèrent aux citoyens de se soulever contre Athènes. Il vint un vaisseau d’Athènes et un de Corinthe qui apportaient des députés. Il se tint des conférences. et les Corcyréens décrétèrent qu’ils persisteraient, suivant le traité, dans l’alliance d’Athènes ; mais qu’ils resteraient amis de Corinthe, comme ils l’étaient avant cette alliance. Il y avait un certain Pithias qui se chargeait volontairement de faire aux Athéniens les honneurs de son pays[147], et qui était à la tête de la faction du peuple. Les gens de la faction contraire le mirent en justice, l’accusant de vouloir asservir son pays aux Athéniens. Il fut absous, et à son tour il fit amener en jugement cinq des plus riches citoyens, les chargeant d’avoir arraché des palissades de l’enceinte consacrée â Jupiter et Alcinoüs. L’amende pour chaque pieu était d’un stater[148]. Ils furent condamnés, et se réfugièrent dans les temples en qualité de suppliant. Comme la somme était forte, ils demandaient, pour être en état de l’acquitter, qu’elle fût partagée en plusieurs paiemens déterminés. Pithias, qui se trouvait être membre du sénat, obtint qu’on agirait contre eux suivant la rigueur de la loi. Ces malheureux, se trouvant sous le joug d’un décret, et apprenant que Pithias voulait profiter du temps où il était encore sénateur, pour engager le peuple dans une alliance offensive et défensive avec Athènes, quittèrent leur asile ; et, s’armant de poignards, ils se jetèrent impétueusement au milieu du sénat et tuèrent Pithias et d’autres sénateurs ou particuliers, jusqu’au nombre de soixante. Quelques gens de la faction de Pithias, mais en petit nombre, se réfugièrent sur la trirème athénienne qui n’était pas encore partie.

LXXI. Après cette exécution, ils convoquèrent les Corcyréens, et se vantèrent d’avoir pris le seul parti qui pût les garantir du joug d’Athènes, ajoutant que ce qui restait à faire, c’était de ne recevoir paisiblement, ni d’Athènes ni de Corinthe, plus d’un vaisseau à la fois ; et s’il s’en présentait davantage, de les traiter en ennemis. Ce qu’ils dirent, ils forcèrent le peuple à le ratifier, et envoyèrent même aussitôt à Athènes des députés pour annoncer ce qu’ils venaient de faire comme une mesure indispensable, et pour engager ceux de leurs concitoyens qui s’y étaient réfugiés à ne rien faire imprudemment, dans la crainte de causer quelque malheur.

LXXII. Arrivés à Athènes, les députés furent traités comme des factieux ; on traita de même ceux qu’ils avaient gagnés, et tous furent mis en dépôt à Égine. Cependant une trirème de Corinthe étant abordée à Corcyre avec des députés de Lacédémone, ceux qui se trouvaient à la tête des affaires attaquèrent le peuple. Il y eut un combat et ils furent vainqueurs ; mais la nuit survint, le peuple se réfugia dans la citadelle et sur les hauteurs de la ville, s’y forma en corps d’armée et s’y fortifia. Il se rendit aussi maître du port Hyllaïque. Ceux de l’autre parti s’emparèrent de la place publique où la plupart avaient leurs maisons, et d’un port qui regarde le continent, et qui est voisin de cette place.

LXXIII. Le lendemain il y eut de légères escarmouches. Les deux factions envoyèrent dans la campagne appeler â elles les esclaves, sous promesse de la liberté. La plupart se joignirent au peuple. L’autre parti reçut du continent huit cents hommes de troupes auxiliaires.

LXXIV. Après un jour d’intervalle, il y eut un second combat. Le peuple avait l’avantage de la position et celui du nombre : il remporta la victoire. Les femmes le secondèrent vaillamment, lancèrent des tuiles du haut des maisons et soutinrent le bruit des armes avec un courage au-dessus de leur sexe. Sur le soir, la faction du petit nombre ayant été repoussée, craignit que le peuple ne se jetât tumultuairement sur le chantier des vaisseaux, qu’il ne s’en rendît maître, et qu’eux-mêmes ne fussent massacrés. Ils mirent le feu aux bâtimens qui formaient l’enceinte de la place, et aux maisons contiguës, sans épargner, plus que les autres, celles qui leur appartenaient. Leur dessein était de fermer tout accès au peuple. Des richesses considérables qui appartenaient au commerce, furent brûlées ; et s’il se fût élevé un vent qui eût poussé la flamme du côté de la ville, elle risquait d’être détruite tout entière. D’ailleurs, le combat avait cessé, et les deux factions passèrent la nuit sur leurs gardes, mais tranquilles. Comme c’était le peuple qui était vainqueur, le vaisseau de Corinthe partit secrètement, et la plupart des troupes se transportèrent sur le continent, sans que l’on s’aperçût de leur retraite.

LXXV. Le lendemain, Nicostrate, fils de Diitréphès, général athénien, vint de Nanpacte apporter du secours avec douze vaisseaux et cinq cents hoplites de Messène. Il entra en composition avec les habitans et leur conseilla de se réconcilier, de mettre seulement en justice dix des plus coupables qui prirent la fuite, de permettre aux autres de rester, et de faire entre eux et avec les Athéniens un traité par lequel ils s’engageraient à avoir les mêmes amis et les mêmes ennemis. Il devait partir après avoir terminé cette négociation ; mais les chefs du parti populaire obtinrent qu’il leur laisserait cinq de ses vaisseaux pour que le parti contraire fût moins en état de remuer, et ils s’engagèrent à équiper le même nombre de leurs bâtimens qu’ils feraient partir avec lui. Il consentit à cette proposition, et la faction qui avait la supériorité choisit ses ennemis pour monter les vaisseaux. Ceux-ci craignirent d’être envoyés à Athènes et se réfugièrent dans le temple des dioscures. Nicostrate voulut les faire relever et essaya de les rassurer ; mais il ne put y parvenir. Ce fut pour le peuple un prétexte de s’armer, comme si ces infortunés eussent eu quelque mauvais dessein, parce que la défiance les empêchait de monter sur les vaisseaux. Il alla dans leurs maisons enlever leurs armes, et il en aurait même tué quelques uns qui lui tombèrent sous la main, si Nicostrate ne l’en eût empêché. Les autres, voyant ce qui se passait, allèrent s’asseoir, en qualité de supplians, dans l’enceinte consacrée à Junon : ils s’y trouvèrent au nombre de quatre cents ; mais le peuple, craignant qu’ils n’excitassent quelque révolution, sut leur persuader de quitter cet asile. Il les transporta dans l’île que regarde ce temple et leur y fit passer des vivres.

LXXVI. Les troubles en étaient à ce point, lorsque, trois ou quatre jours après le transport de ces citoyens dans l’île, les vaisseaux du Péloponnèse, partis de Cyllène où ils étaient restés depuis l’expédition d’Ionie, arrivèrent au nombre de cinquante-trois. Ils étaient commandés, comme auparavant, par Alcidas, qui avait avec lui Brasidas, à titre de conseil. Ils relâchèrent au port de Sybota, qui est situé sur le continent, et, au lever de l’aurore, ils firent route vers Corcyre.

LXXVII. Les Corcyréens, effrayés à la fois de leur situation intérieure et de l’arrivée de cette flotte, appareillèrent tumultuairement soixante navires ; ils les faisaient partir contre l’ennemi à mesure qu’ils étaient prêts. C’était contre l’avis des Athéniens, qui leur conseillatent de les laisser sortir eux-mêmes les premiers, et de venir ensuite les soutenir à la fois avec toutes leurs forces. Comme les vaisseaux de Corcyre se présentaient séparément au combat, il y en eut deux qui, dès le commencement de l’action, passèrent du côté de l’ennemi. Sur les autres, les gens de guerre qui les montaient se battaient entre eux, et l’on ne savait nulle part ce qu’on faisait. Les Péloponnésiens, s’apercevant de ce tumulte, se contentèrent d’opposer une vingtaine de vaisseaux à ceux de Corcyre, et avec le reste de leur flotte, ils se présentèrent contre les douze vaisseaux d’Athènes, dont étaient la Salaminienne et le Paralus.

LXXVIII. Les Corcyréens, faisant mal leurs attaques et avec trop peu de bâtimens à la fois, eurent, de leur côté, beaucoup à souffrir. Pour les Athéniens, comme ils craignaient d’être accablés par le nombre et de se voir enveloppés, ils ne chargèrent point en masse et ne donnèrent pas sur le centre des vaisseaux qui étaient rangés contre eux en ordre de bataille ; mais ils attaquèrent en file, et submergèrent un bâtiment. S’étant ensuite formés en cercle, ils voguèrent autour des ennemis, et essayèrent de les mettre en désordre. Cette manœuvre fut aperçue de ceux qui avaient en tête les vaisseaux de Corcyre ; et craignant qu’il n’arrivât la même chose qu’à Naupacte, ils vinrent au secours des leurs. La flotte alors réunie vogua tout entière sur les Athéniens. Ceux-ci cédèrent faiblement et ramèrent à la poupe. Ils employaient cette manœuvre pour laisser les Corcyréens commencer la retraite, tandis qu’eux mêmes, reculant avec beaucoup de lenteur, soutenaient les efforts des ennemis. Ainsi se passa ce combat naval, qui finit au coucher du soleil.

LXXIX. Les Corcyréens craignaient que les ennemis ne profilassent de leur victoire pour venir attaquer la ville, ou qu’ils n’enlevassent de l’île les citoyens qu’on y avait déposés, ou qu’enfin ils n’essayassent de susciter quelque autre nouveauté. Ils ramenèrent au temple de Junon les gens de l’île et se tinrent sur leurs gardes. Mais les ennemis, malgré l’avantage qu’ils avaient remporté, n’eurent pas l’audace d’attaquer la ville ; ils gagnèrent, avec treize vaisseaux de Corcyre qu’ils avaient enlevés, le continent d’où ils étaient partis. Le lendemain, ils n’osèrent pas davantage se porter à Corcyre, quoiqu’on y fût dans le trouble et dans la terreur, et que Brasidas engageât, dit-on, Alcidas à tenter celle entreprise : mais il n’avait pas le même crédit que ce général. Ils firent une descente au promontoire de Leucimne et ravagèrent la campagne.

LXXX. Cependant le peuple de Corcyre, craignant l’arrivée de la flotte, traita avec les supplians et les autres du même parti, pour parvenir à sauver la ville. On en détermina même quelques-uns à monter sur les vaisseaux ; car, malgré la triste situation où l’on se trouvait, on en équipa trente, s’attendant toujours à voir arriver les ennemis. Mais les Péloponnésiens, après avoir infesté les champs jusqu’à midi, se retirèrent. C’est que des feux les avaient avertis pendant la nuit du départ de soixante vaisseaux athéniens sortis de Leucade[149] pour venir les attaquer. En effet, quand on avait appris à Athènes que Corcyre était en état de sédition, et que les vaisseaux d’Alcidas devaient s’y rendre, on avait fait partir cette flotte sous le commandement d’Eurymédon, fils de Théoclès.

LXXXI. Les Péloponnésiens se hâtêrent de retourner chez eux pendant la nuit, en suivant la côte. Ils transportèrent leurs vaisseaux par dessus l’isthme de Leucade, dans la crainte d’être aperçus s’ils en faisaient le tour, et terminèrent leur retraite. Quand les Corcyréens apprirent que la flotte d’Athènes approchait, et que celle des ennemis était retirée, ils introduisirent dans la ville les Messéniens qui, jusque là, étaient restés au dehors, et envoyèrent en croisière autour du port Hyllaïque les vaisseaux qu’ils avaient équipés, tuant, pendant cette expédition, tous ceux de leurs ennemis qui leur tombaient entre les mains, tirant des vaisseaux ceux qu'ils avaient engagés à y monter et les égorgeant. Ils entrèrent dans l’enceinte de Junon, firent entendre à une cinquantaine de ceux qui s’y étaient réfugiés qu’ils feraient bien de se mettre en justice et les condamnèrent tous à mort. Les malheureux qui avaient refusé de quitter cet asile, et qui formaient le plus grand nombre, sachant ce qui s’était passé, se tuèrent les uns les autres dans le lieu sacré : plusieurs se pendirent à des arbres, d’autres périrent autrement, chacun saisissant le genre de mort qu’il pouvait se procurer.

Pendant les sept jours qu’Eurymédon s’arrêta dans le port, les Corcyréens firent mourir tous ceux qu’ils regardaient comme leurs ennemis, les accusant de vouloir détruire le gouvernement populaire. Plusieurs furent victimes d’inimitiés privées, et des créanciers furent sacrifiés par leurs débiteurs. Il n’est point de genre de mort dont on n’eût le spectacle ; il se commit toutes les horreurs qui arrivent ordinairement dans de telles circonstances : elles furent même surpassées ; car un père tua son fils, des supplians furent arrachés à des asiles sacrés, d’autres égorgés au pied des autels, et quelques-uns périrent murés dans le temple de Bacchus, tant fut cruelle cette sédition ! Elle le parut encore davantage, parce qu’elle était la première.

LXXXII. En effet, la Grèce fut dans la suite presque tout entière ébranlée, et comme partout y régnait la discorde, les chefs du parti populaire appelaient les Athéniens, et la faction du petit nombre, les Lacédémoniens. On n’aurait eu dans la paix le prétexte ni la facilité de réclamer leurs secours ; mais dans la guerre, ceux qui voulaient susciter quelques nouveautés, trouvaient aisément les moyens de s’attirer des alliés pour nuire à la faction contraire et pour employer leur assistance à se rendre eux-mêmes plus puissans. Les villes abandonnées à la dissension éprouvèrent de tristes et nombreuses calamités qui se renouvelleront toujours, tant que la nature humaine sera la même ; mais plus terribles ou plus douces, et différentes dans leurs caractères, suivant la diversité des événemens qui les feront naître. Dans la paix et au sein de la prospérité, les états et les particuliers ont un meilleur esprit, parce qu’on n’a pas à souffrir de dures nécessités ; mais la guerre, qui détruit l’aisance journalière de la vie, donne des leçons de violence et rend conformes à l’âpreté des temps les mœurs de la plupart des citoyens.

Les villes étaient en proie à la sédition, et celles qui s’y livraient les dernières, instruites de ce qui s’était fait ailleurs, s’abandonnaient à de plus grands excès, jalouses de se distinguer par la gloire de l’invention, soit dans l’art qu’elles mettaient à nuire aux ennemis, soit dans l’atrocité jusqu’alors inouïe de leurs vengeances. On en vint jusqu’à changer arbitrairement l’acception ordinaire des mots. L’audace insensée fut traitée de zèle courageux pour ses amis ; la lenteur prévoyante, de lâcheté déguisée. La modestie fut regardée comme une excuse de la pusillanimité ; être prudent en tout, c’était n’être propre à rien ; mais avec un fol emportement, on était homme. Se bien consulter pour ne rien mettre au hasard, c’était chercher un prétexte spécieux de refuser ses services. L’homme violent était un homme sûr ; celui qui le contrariait, un homme suspect. Dresser des embûches et réussir, c’était avoir de l’esprit ; les prévenir, c’était en avoir davantage ; prendre d’avance ses mesures pour n’avoir pas besoin de tout cela, c’était trahir l’amitié et avoir peur des ennemis. Enfin, être le premier à faire du mal à ceux de qui l’on pouvait en attendre, c’était mériter des éloges ; on en recevait aussi quand on savait exciter à nuire celui qui n’y songeait pas. Les compagnons de parti étaient préférés aux parens, comme plus disposés à tout oser sans prétexter aucune excuse. On ne contractait pas ces sortes de liaisons pour en tirer avantage conformément aux lois, mais pour satisfaire la cupidité en dépit des lois. Ce n’était pas sur la religion du serment que ceux qui formaient ces ligues établissaient leur confiance réciproque, mais sur ce qu’ils se connaissaient capables de tout enfreindre en commun. On adoptait quelquefois ce que disait de bien le parti contraire ; mais c’était pour se tenir en garde contre lui, s’il arrivait qu’il prît le dessus, et non par générosité. On aimait mieux avoir à se venger que n’avoir pas reçu le premier une offense. Des sermens de réconciliation étaient respectés pour le moment, parce qu’on voulait se tirer d’embarras et qu’on n’avait pas d’autres ressources ; mais dans la suite celui qui se trouvait le premier en force et dont l’ennemi n’était pas sur ses gardes, avait bien plus de plaisir à se venger en abusant de sa confiance, que s’il l’eût pu faire ouvertement ; il comptait pour beaucoup de prendre une vengeance infaillible, de devoir à la tromperie sa supériorité et de remporter le prix de la fourbe. Car, en général, les méchans acquièrent plus aisément la réputation de gens habiles, que les maladroits celle d’honnêtes gens. On a honte de la maladresse ; la méchanceté devient un titre de gloire.

La cause de tous ces maux était la fureur de dominer qu’inspirent l’ambition et la cupidité. Ces passions échauffaient les esprits et les excitaient à tout brouiller. Car les chefs des deux factions qui partageaient les villes, les uns sous le prétexte spécieux de l’égalité politique du peuple, les autres sous celui d’une aristocratie modérée, affectaient de ne consulter que le bien de la patrie ; mais elle-même était en effet le prix qu’ils se disputaient. Dans leur lutte réciproque pour l’emporter les uns sur les autres par quelque moyen que ce fût, il n’était pas d’excès que ne se permît leur audace. Devenus supérieurs à leurs ennemis, ils ne mesuraient ni à la justice ni à l’intérêt de l’état les peines qu’ils leur faisaient souffrir ; mais ils les rendaient plus rigoureuses que l’un ou l’autre ne l’exigeait, et chacun en posait les bornes au gré de son plaisir et de ses caprices. Soit par les décrets injustes qu’ils faisaient rendre, soit en se procurant le pouvoir à force ouverte, ils étaient toujours prêts à satisfaire leur haine. Jamais ni l’un ni l’autre parti ne transigeait de bonne foi ; mais ceux qui parvenaient à leurs fins en cachant adroitement leur astuce avaient le plus de réputation. Les citoyens modérés étaient victimes des deux factions, soit parce qu’ils ne combattaient point avec elles, soit parce qu’on enviait leur tranquillité.

LXXXIII. Ainsi, par les séditions, la Grèce fut infectée de tous les crimes. La simplicité, qui est surtout l’apanage des âmes nobles, fut un objet de risée et disparut. Il fallait être toujours en défiance les uns contre les autres, toujours sur ses gardes. On ne pouvait se fier, pour en venir à une réconciliation, ni à la parole la plus sûre, ni aux sermens les plus terribles. Tous ayant des raisons de ne pas compter sur la sincérité des autres, ils usaient plutôt de prévoyance pour n’être pas maltraités, qu’ils ne pouvaientse livrer à la confiance. Ceux qui avaient le moins d’esprit avaient le plus souvent l’avantage. Comme la connaissance de ce qui leur manquait et des talens de leurs adversaires leur inspirait des craintes, pour n’être pas dupes des beaux discours de leurs ennemis et de peur que ceux-ci ne trouvassent, dans les ressources variées de leur esprit, bien des moyens de les prévenir et de les surprendre, ils couraient avec audace à l’occasion de faire des coups de main. Mais ceux dont l’orgueil dédaignait de pressentir les desseins de leurs adversaires, et qui croyaient n’avoir pas besoin de recourir aux voies de fait, parce que leur esprit les servirait aussi bien, se trouvaient sans défense, et le plus souvent ils se perdaient.

LXXXIV. Ce fut à Corcyre que commencèrent la plupart de ces excès. On y osa tout ce que peuvent se permettre des malheureux qu’on a long-temps gouvernés avec insolence au lieu de les traiter avec modération, et qui veulent rendre ce qu’on leur a fait souffrir ; tout ce dont sont capables des infortunés qui veulent se délivrer de leur misère accoutumée, et qui, dans la passion qui les trouble, ne songent qu’à s’emparer des richesses d’autrui, même au mépris de la justice ; enfin tout ce que peuvent faire des hommes qui, sans être conduits par la cupidité, et n’attaquant leurs ennemis que par des principes de justice, sont emportés par l’ignorance et la colère, et se montrent cruels et inexorables. Ainsi, dans cette malheureuse ville, la société était renversée, le naturel de l’homme, qui aime d’ordinaire à enfreindre les lois, même lorsqu’elles sont en vigueur, l’emporta sur elles ; il prit plaisir à se montrer effréné dans ses fureurs, à se mettre au-dessus de la justice, à se déclarer ennemi de tout ce qui avait quelque supériorité. Tels furent les effets de la guerre ; car dans d’autres circonstances, on n’aurait pas préféré la vengeance à tout ce qu’il y a de sacré, ni à l’équité le profit, sur lequel l’envie exerce toujours, il est vrai, sa puissance, mais sans se permettre de nuire. Les hommes, quand il s’agit de se venger, se plaisent à enfreindre les lois générales qui condamnent leurs excès ; qui laissent à tous l’espérance de se sauver, s’ils tombent eux-mêmes dans le malheur, et de n’être pas abandonnés dans des conjonctures difficiles où ils pourront avoir besoin de les implorer.

LXXXV. Ce fut ainsi que les Corcyréens de la ville se livrèrent les premiers à leurs ressentimens les uns contre les autres. Eurymédon et les Athéniens se retirèrent avec la flotte qui les avait amenés. Dans la suite, les Corcyréens fugitifs, car il y en avait jusqu’à cinq cents qui étaient échappés aux massacres, s’emparèrent des forts élevés sur le continent et se rendirent maîtres de la côte qui regardait leur patrie et qui en dépendait. C’était de là qu’ils parlaient pour piller les habitant de l’île ; ils leur firent beaucoup de mal, et une grande disette se fit ressentir dans la ville. Ils envoyèrent des députés à Lacédémone et à Corinthe pour solliciter leur retour ; et comme on ne fit rien pour eux, ils se procurèrent des vaisseaux et des troupes auxiliaires, et passèrent dans l’île au nombre en tout de six cents au plus. Ils mirent le feu à leurs vaisseaux pour ne se réserver d’autre espérance que celle de s’emparer du pays ; et s’établissant sur le mont Isione, ils le fortifièrent, tourmentèrent les habitans de la ville et devinrent maîtres de la campagne.

LXXXVI. A la fin de cet été[150], les Athéniens firent partir vingt vaisseaux pour la Sicile sous les ordres de Lachès, fils de Mélanope, et de Charæade, fils d’Euphilète. Les Syracusains et les Léontins se faisaient la guerre. Les premiers avaient dans leur alliance, excepté Camarina, toutes les villes doriennes qui, dès le commencement des hostilités, s’étaient liées avec les Lacédémoniens, sans combattre cependant avec eux. Les Léontins étaient alliés de Camarina et des villes qui tiraient leur origine de la Chalcide. En Italie, les Locrîens étaient pour Syracuse, et ceux de Rhégium pour les Léontins, parce qu’ils avaient une origine commune. Les alliés des Léontins députèrent à Athènes, en vertu de leur ancienne liaison et en qualité d’Ioniens, et ils engagèrent cette république à leur envoyer des vaisseaux. Ils avaient besoin de ce secours ; car les Syracusains les resserraient par terre et par mer. Les Athéniens le leur accordèrent sous prétexte d’amitié ; mais la vérité, c’est qu’ils voulaient empêcher qu’on n’exportât du blé de la Sicile dans le Péloponnèse, et essayer s’ils ne pourraient pas s’emparer de la domination de cette île. Ils abordèrent donc à Rhégium en Italie et firent la guerre conjointement avec leurs alliés. L’été finit.

LXXXVII. Au commencement de l’hiver[151], la peste attaqua une seconde fois les Athéniens : elle n’avait jamais entièrement cessé, mais elle avait eu quelque trêve. Elle ne dura pas cette seconde fois moins d’une année, et elle en avait duré deux la première. Il n’y eut rien qui accablât davantage les Athéniens ni qui fît plus de tort à leur puissance. Dans leurs armées, ils ne perdirent pas moins de quatre mille trois cents hoplites et de trois cents hommes de cavalerie ; on ne saurait compter les autres victimes de ce fléau. Il y eut en même temps plusieurs tremblemens de terre à Athènes, en Eubée, chez les Bœotiens et surtout à Orchomène en Bœotie.

LXXXVIII. Les Athéniens qui étaient en Sicile et les troupes de Rhégium attaquèrent, cet hiver, avec trente vaisseaux, les îles qui portent le nom d’Æole : la disette d’eau ne permet pas d’y faire la guerre en été. Elles appartiennent aux Liparéens venus de Cnide ; celle qu’ils habitent, et qui a peu d’étendue, se nomme Lipara. C’est de là qu’ils vont cultiver les autres qui sont Didymé, Strongylé et Hiéra. Les gens du pays croient que c’est dans la dernière que Vulcain tient ses forges, parce qu’on lui voit jeter beaucoup de feu pendant la nuit, et de la fumée pendant le jour. Ces îles gisent en face de la campagne des Sicules et de Messine[152] ; elles étaient dans l’alliance des Syracusains. Les Athéniens y ayant ravagé la terre sans pouvoir forcer les habitans à se rendre, retournèrent a Rhégium. L’hiver finit, ainsi que la cinquième année de la guerre que Thucydide a écrite.

LXXXIX. Au retour de l’été[153], les Péloponnésiens et leurs alliés vinrent jusqu’à l’isthme dans le dessein de se jeter sur l’Attique. Ils étaient commandés par Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone. Des tremblemens de terre réitérés étant survenus les firent retourner sur leurs pas, et il n’y eut point d’invasion. Vers cette même époque, Orobe, dans l’île d’Eubée, éprouva des secousses. La mer pénétra par un endroit qui était encore terre : violemment agitées et gonflées par les vagues, les eaux entrèrent dans la ville, submergèrent une partie du terrain et en abandonnèrent une autre ; ce qui fut terre autrefois est mer aujourd’hui. Il ne se sauva que les hommes qui eurent le temps de gagner les hauteurs à la course. Atalante éprouva une semblable alluvion ; cette île appartient aux Locriens d’Oronte : la mer entraîna une partie du fort qu’y avaient les Athéniens ; deux vaisseaux avaient été tirés a sec ; il y en eut un de brisé. Les eaux gagnèrent aussi Péparèthe, mais n’inondèrent pas la ville : seulement le tremblement de terre renversa une partie de la muraille, le Prytanée, et quelques autres édifices en petit nombre. Je crois que ce qui cause ces sortes d’accidens, c’est que, dans les endroits où les secousses sont les plus fortes, elles chassent avec impétuosité les eaux de la mer, les repoussent subitement et donnent plus de violence à l’inondation ; mais je ne pense pas que, sans tremblement de terre, il puisse rien arriver de semblable.

XC. La Sicile fut, dans ce même été[154], un théâtre de guerre. Les Siciliens combattaient les uns contre les autres, et les Athéniens avec ceux de ces peuples dont ils étaient alliés. Je vais rapporter ce que firent de plus important ces alliés secondés par les Athéniens, ou leurs ennemis contre les troupes d’Athènes. Charœade, le général des Athéniens, ayant été tué par les Syracusains dans un combat, Lachès, qui avait le commandement de toute la flotte, se porta avec les alliés conte Mylès, place dépendante de Messine. Deux corps de Messiniens y étaient en garnison ; ils dressèrent une embûche aux troupes qui étaient descendues : mais les Athéniens mirent en fuite les gens de l’embuscade et en tuèrent un grand nombre. Ils attaquèrent les remparts et en obligèrent les défenseurs à rendre par capitulation la citadelle et à se joindre à eux contre Messine. Les Messiniens eux-mêmes, à l’arrivée des Athéniens et des alliés, furent contraints de se rendre. Ils donnèrent des otages et toutes les sûretés qu’on voulut exiger d’eux.

XCI. Le même été, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux autour du Péloponnèse sous le commandement de Démosthène, fils d’Alcisthène, et de Proclès, fils de Théodore. Ils en firent aussi partir soixante pour Mélos avec deux mille hoplites aux ordres de Nicias, fils de Nicératus. Le dessein d’Athènes était de soumettre les Méliens, qui, tout insulaires qu’ils étaient, ne voulaient ni lui obéir ni entrer dans son alliance. Ils supportèrent sans se rendre la dévastation de leur pays, et les Athéniens quittèrent Mélos et allèrent à Orope qui est en face de cette île. Ils y abordèrent de nuit ; les hoplites descendirent et se portèrent de pied à Tanagra en Bœotie. Les Athéniens de la ville, au signal qui leur fut donné, vinrent par terre les y joindre sans distinction de rang ni d’âge. Ils étaient commandés par Hipponicus, fils de Callias, et par Eurymédon, fils de Théoclès. Ils campèrent, firent le dégât pendant le jour autour de Tanagra, et passèrent la nuit dans leur camp. Les Tanagriens furent battus le lendemain dans une sortie qu’ils firent avec quelques Thébains qui étaient venus à leur secours. Les vainqueurs les désarmèrent, dressèrent un trophée et s’en retournèrent les uns à Athènes et les autres sur leurs vaisseaux. Nicias côtoya le rivage avec ses soixante bâtimens, saccagea la partie maritime de la Locride, et rentra dans la ville.

XCII. Vers le même temps, les Lacédémoniens fondèrent la colonie d’Héraclée dans la Trachinie, Voici quel fut le motif de cet établissement : les Maliens sont partagés en Paraliens, Hiériens et Trachiniens. Ces derniers, tourmentés par les peuples de l’Œta auxquels ils confinent, étaient près de se mettre sous la protection des Athéniens ; mais dans la crainte de ne pas trouver en eux de fidélité, ils envoyèrent â Lacédémone, et choisirent pour leur député Tisamène. Les Doriens, de qui les Lacédémoniens tirent leur origine, se joignirent à cette députation pour faire la même demande, car ils étaient également tourmentés par les hostilités des Œtæns. Les Lacédémoniens, sur ce que dirent les députés, conçurent le dessein d’envoyer une colonie pour défendre à la fois les Trachiniens et les Doriens. Ils pensèrent que ce serait d’ailleurs une place avantageusement située pour faire la guerre aux Athéniens ; qu’on y pourrait construire contre l’Eubée une flotte qui aurait peu de chemin à faire pour s’y rendre, et qu’enfin elle offrirait un passage commode pour aller en Thrace. En un mot, ils étaient impatiens de faire cet établissement. Ils commencèrent par consulter Apollon de Delphes ; et le dieu leur ayant ordonné de suivre leur dessein, ils envoyèrent des colons tant de la Laconie elle-même que des pays voisins, et ils permirent de les suivre à ceux des autres Grecs qui en auraient envie, excepté aux Ioniens, aux Achéens et à quelques autres nations. Trois Lacédémoniens eurent la conduite de cette fondation : Léon, Alcidas et Damagon. Ils relevèrent la ville, la fortifièrent de nouveau, et elle s’appelle maintenant Héraclée[155]. Elle n’est éloignée que de quarante stades[156] au plus des Thermopyles et de vingt[157] de la mer. Ils construisirent un chantier de vaisseaux, l’établirent aux Thermopyles et le commencèrent à prendre des gorges mêmes, pour qu’il fût d’une plus facile défense.

XCIII. Ce ne fut pas sans crainte que les Athéniens virent peupler cette ville. Ils pensaient bien que sa principale destination était de menacer l’Eubée, parce qu’un court trajet de mer la sépare de Cenée, promontoire de cette île ; mais les choses allèrent dans la suite autrement qu’ils n’avaient imaginé, et cette fondation ne leur fit aucun mal. En voici la raison : les Thessaliens étaient alors maitres du pays, et c’était sur leur territoire que cette colonie se fondait. Dans la crainte d’y avoir des voisins trop puissans, ils les tourmentèrent et ne cessèrent de combattre ces nouveaux venus, qu’ils ne les eussent réduits à un petit nombre, quoiqu’ils eussent été d’abord très nombreux. Comme cette ville était l’ouvrage des Lacédémoniens, bien des gens s’y étaient rendus avec confiance, dans l’idée qu’on y serait en sûreté ; mais les commandans qu’on y envoya de Lacédémone, en effrayant la classe du peuple par la dureté et quelquefois par l’injustice de leur gouvernement, ne contribuèrent pas faiblement eux-mêmes à y gâter les affaires, et à en ruiner la population. C’était faciliter aux peuples voisins les moyens de prendre la supériorité.

XCIV. Dans le même été, et vers le même temps que les Athéniens étaient occupés à Mélos, les autres Athéniens, qui faisaient avec trente vaisseaux le tour du Péloponnèse, tuèrent d’abord en embuscade quelques soldats de la garnison d’Ellomène en Leucadie, et attaquèrent ensuite Leucade avec des forces plus imposantes. Tous les Acarnanes en masse les suivirent, excepté les Œniades. Ils étaient aussi secondés par des troupes de Zacynthe et de Céphalénie, et par quinze vaisseaux de Corcyre. Les Leucadiens, contenus par la supériorité du nombre, restèrent en repos, quoiqu’on ravageât leur pays, tant au-delà qu’en deçà de l’isthme où s’élèvent Leucade et le temple d’Apollon. Les Acarnanes priaient Démosthène, général des Athéniens, d’investir la ville d’un mur fortifié : ils comptaient avoir peu de peine à la forcer et être délivrés d’une place qu’ils avaient eue de tout temps pour ennemie. Mais, dans ces circonstances, Démosthène se laissa persuader par les Messéniens, que ce serait une entreprise digne de lui, avec une armée telle que la sienne, d’attaquer les Étoliens qui étaient ennemis de Naupacte ; que s’il les subjuguait, il lui serait aisé de soumettre aux Athéniens le reste de l’Épire ; qu’à la vérité, les Étoliens étaient un peuple considérable et belliqueux ; mais qu’ils vivaient dans des bourgades non murées et fort éloignées les unes des autres : qu’ils n’étaient armés qu’à la légère, et qu’il ne serait pas difficile de les vaincre avant qu’ils fussent parvenus à se rassembler. Ils lui conseillaient d’attaquer d’abord les Apodotes, ensuite les Ophioniens, et après eux les Eurytes : c’est ce qui forme la plus grande partie des Étoliens. La langue de ces peuples est fort difficile à comprendre, et ils ne vivent, dit-on, que de chair crue. Ceux-là une fois réduits, on fit entendre à Démosthène que le reste se rendrait aisément.

XCV. Il se laissa séduire par l’affection qu il portait aux Messéniens, et surtout par l’idée que, sans avoir besoin des forces d’Athènes, il pourrait, avec le secours des alliés de l’Épire et de l’Étolie, passer par terre dans la Bœotie par le pays des Locriens-Ozoles, et tirant vers Cytinium dans la Doride, qui a le Parnasse à droite, entrer chez les Phocéens ; que ceux-ci, par leurs anciennes liaisons avec Athènes, ne refuseraient probablement pas de se joindre à lui, et que du moins ils pourraient y être forcés. La Bœtie est là limitrophe de la Phocide. Il mit donc en mer à Leucade avec toute son armée, et suivit la côte pour gagner Sollium. Ce fut au grand déplaisir des Acarnanes qu’il exécuta ce projet : il le leur avait communiqué ; mais ils refusèrent d’y prendre part, piqués de ce qu’il ne voulait pas investir Leucade. Ce fut donc avec le reste de l’armée, Céphaléniens, Messéniens, Zacynthiens, et trois cents Athéniens servans sur sa flotte, qu’il alla porter la guerre chez les Étoliens. Les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. Il partit d’Ænéon dans la Locride : ces Locriens-Ozoles étaient alliés d’Athènes, et devaient se joindre avec toutes leurs forces aux Athéniens dans l’intérieur des terres. On pouvait s’attendre à tirer un grand secours de leur alliance, parce que, voisins des Étoliens, ils ont les mêmes armes, et connaissent leur pays et leur manière de combattre.

XCVII. Il passa la nuit avec son armée dans l’enceinte sacrée de Jupiter Néméen. C’est là qu’on prétend que le poète Hésiode fut tué par les gens du pays ; il lui avait été prédit par un oracle qu’il mourrait à Némée. On partit pour l’Étolie au lever de l’aurore. Le premier jour, on prit Potidanie, le second Crocylium, et le troisième Tichium. Démosthène s’y arrêta, et envoya le butin qu’il avait fait à Eupolium en Locride ; car, après avoir réduit le reste, il avait dessein, si les Ophioniens ne consentaient pas à se rendre, de retourner à Naupacte, et de revenir les combattre. Mais les Étoliens avaient été instruits de son projet d’invasion, dès qu’il l’avait conçu, et quand son armée entra dans le pays, ils vinrent de toutes parts à sa rencontre en nombre formidable. Les Bomiens même et les Calliens, eux qui demeurent à l’extrémité de l’Ophionie, près du golfe Maliaque, arrivèrent au secours de la cause commune.

XCVII. Les Messéniens continuaient de donner à Démosthène les mêmes conseils qu’auparavant ; ils lui soutenaient que la réduction des Étoliens serait facile, et l’engageaient à se jeter au plus tôt sur les bourgades, à tâcher de prendre toutes celles qui se trouveraient sous sa main, et à ne pas s’arrêter qu’ils ne vinssent à sa rencontre avec toutes leurs forces réunies. Il les crut, osa se fier à la fortune, parce qu’elle ne lui avait pas encore été contraire. Il n’attendit pas même les Locriens qui devaient le joindre, et dont les secours lui eussent été fort utiles, car on avait surtout besoin de gens de trait armés à la légère. Il s’avança jusqu’à Egitium. qu’il enleva d’emblée et sans résistance. Les habitans avaient pris la fuite, et s’étaient retirés sur les hauteurs qui dominent la ville. Elle est bâtie sur un terrain élevé, à la distance de quatre-vingts stades[158] au plus de la mer. Mais déjà les Étoliens étaient arrivés au secours : ils fondirent de toutes parts du haut des montagnes sur les Athéniens et leurs alliés, les accablant de traits, reculant quand ils s’avançaient, les pressant quand ils cédaient : sorte de combat qui consistait surtout en de brusques attaques et en des retraites précipitées ; et dans les unes ni dans les autres les Athéniens n’avaient l’avantage.

XCVIII. Cependant, tant que leurs archers eurent des flèches et furent en état de s’en servir, ils résistèrent ; car les Étoliens, légèrement armés, étaient contenus par les traits qu’on leur lançait. Mais, quand le commandant des archers eut été tué, ses gens se dispersèrent, et les Athéniens, accablés d’un travail continu, furent bientôt rendus de fatigue. Les Étoliens ne cessaient de les presser, de tirer sur eux ; ils furent obligés de fuir ; mais ils perdirent leur guide, Chromon de Messène, qui fut tué : égarés, ils tombaient dans des ravins impraticables, ou s’engageaient dans des sentiers qui leur étaient inconnus, et ils étaient massacrés. Les Étoliens continuaient de tirer. Légers et lestement vêtus, ils en atteignaient beaucoup à la course. Le plus grand nombre se trompa de chemin, et s’engagea dans une forêt qui n’était pas frayée : les ennemis apportèrent du feu et l’incendièrent. Il n’était pas de moyen de fuir que les Athéniens ne tentassent, point de genres de mort dont ils ne périssent. A peine ceux qui se sauvèrent purent-ils gagner Œnéon en Locride, d’où ils étaient partis. Bien des alliés périrent, et les Athéniens eux-mêmes perdirent environ cent vingt hoplites. Tel fut le nombre des hommes qu’ils eurent à regretter, et tous étaient dans la fleur de l’âge. Ce furent d’excellens guerriers que la république perdit dans cette affaire. L’un des deux généraux, Proclès, fut tué. les vaincus traitèrent avec les Étoliens pour enlever leurs morts : ils retournèrent à Naupacte, et regagnèrent ensuite Athènes sur leurs vaisseaux. Démosthène se tint à Naupacte. ou du moins il n’abandonna pas le pays. Après ce qui était arrivé, il craignait les Athéniens.

XCIX. Vers le même temps, les Athéniens qui tenaient la mer autour de la Sicile cinglèrent vers la Locride, firent une descente, et vainquirent les Locriens qui vinrent contre eux au secours. Ils prirent Péripolium, place bâtie sur le fleuve Alex.

C. Le même été, les Étoliens qui avaient déjà envoyé en députation, à Corinthe et à Lacédémone, Tolophus d’Ophionée, Boriade d’Euryte et Tisandre d’Apodotie, obtinrent une armée contre Naupacte, où l’on avait appelé et reçu les Athéniens. Ce fut vers l’automne que les Lacédémoniens leur firent passer trois mille hoplites de leurs alliés. Il y en avait cinq cents d’Héraclée, cette ville de la Thrachinie, alors fondée depuis peu. Euryloque de Sparte eut le commandement de ces troupes ; il était accompagné de Macarius et de Menédée, aussi de Sparte.

CI. L’armée étant rassemblée à Delphes, Euryloque envoya un héraut aux Locriens-Ozoles. Il fallait passer par leur pays pour aller à Naupacte, et d’ailleurs il voulait les détacher des Athéniens. Les gens d’Amphise, qui étaient Locriens, le servirent avec beaucoup de zèle dans cette négociation, par la crainte que leur inspirait la haine des Phocéens, ils furent les premiers à donner des otages, ils engagèrent les autres à suivre leur exemple, et ils réussirent, parce qu’on craignait l’approche de l’armée. Ils gagnèrent d’abord les Myonées qui sont leurs voisins, et c’est de leur côté que l’accès de la Locride est le plus difficile ; ensuite les Ipnées, les Messapiens, les Tritées, les Challæens, les Tolophoniens, les Hessiens, les Œanthées. Tous prirent les armes. Les Olpéens donnèrent des otages ; mais ils ne suivirent pas l’armée : les Hyæens n’en donnèrent qu’après qu’on eut pris leur bourgade nommée Polis.

CII. Tout était prêt : Euryloque déposa les otages à Cytinium dans la Doride, et conduisit son armée vers Naupacte, à travers le pays des Locriens. Dans sa route, il prit Onéon qui leur appartenait, et s’empara aussi d’Eupolium ; les habitans de ces deux places avaient refusé de se joindre à lui. Arrivé dans la campagne de Naupacte, et ayant déjà les Locriens avec lui, il saccagea le pays et prit le faubourg qui n’est pas muré. Il passa à Molicrion, colonie de Corinthe, mais sujette des Athéniens, et il la prit. Démosthène, qui restait toujours aux environs de Naupacte depuis sa malheureuse expédition d’Étolie, avait pressenti l’arrivée de cette armée, et craignant pour la place, il alla demander l’assistance des Acarnanes. Ils conservaient encore du ressentiment de ce qu’il s’était retiré de devant Leucade, et ce ne fut pas sans peine qu’ils se laissèrent persuader. Ils envoyèrent par mer mille hoplites qui entrèrent dans la place pour la soutenir. Sans ce renfort, comne on avait une grande étendue de fortifications et peu de monde pour les défendre, il était à craindre qu’on ne pût résister. Euryloque et son monde, voyant qu’une armée était entrée dans la place et qu’on ne devait plus espérer de la forcer, se retirèrent, non dans le Péloponnèse, mais dans l’Æolide, qu’on nomme aujourd’hui Calydon, à Pleuron et dans d’autres endroits de cette contrée, et à Proschium qui dépend de l’Étolie. Les Ambraciotes les vinrent trouver et leur persuadèrent d’attaquer avec eux Argos d’Amphiloquie, l’Amphiloquie entière, et même encore l’Acarnanie. Si l’on s’en rendait maître, ils assuraient que toute l’Épire entrerait dans l’alliance de Lacédémone. Euryloque les crut ; il renvoya les Étoliens et s’arrêta dans le pays avec son armée, jusqu’à ce qu’il fût temps de se joindre aux Ambraciotes qui étaient partis pour former le siège d’Argos ; et l’été finit.

CIII. L’hiver suivant[159], les Athéniens qui étaient en Sicile, leurs alliés grecs et ceux des Sicules qu’opprimait le gouvernement de Syracuse, et qui avaient abandonné l’alliance de cette ville pour embrasser celle d’Athènes, firent, de concert, l’attaque de Nessa, place de Sicile dont les Syracusains occupaient la citadelle. Ils ne purent s’en rendre maîtres et se retirèrent ; mais, dans cette retraite, les Syracusains, sortant des remparts, attaquèrent ceux des alliés d’Athènes qui fermaient la marche, tombèrent sur eux brusquement, mirent en fuite une partie de l’armée et tuèrent beaucoup de monde.

Ce fut après cet événement que Lachès et les Athéniens firent une descente dans la Locride le long du Caïce, et défirent dans un combat environ trois cents Locriens qui étaient venus porter contre eux du secours avec Proxène, fils de Capaton. Après les avoir désarmés, ils abandonnèrent cette côte.

CIV. Le même hiver, les Athéniens, pour obéir à un oracle, purifièrent Délos. Le tyran Pisistrate l’avait déjà purifiée auparavant, mais non dans toute son étendue et seulement dans la partie de l’île qu’on peut apercevoir du temple ; mais à l’époque dont je parle, on la purifia tout entière de la manière suivante. On enleva tous les cercueils qui s’y trouvaient, et il fut ordonné qu’à l’avenir il ne mourrait ni ne naîtrait personne dans l’Ile, mais qu’on transporterait à Rhénie les mourans et les femmes voisines de leur terme. Rhénie est à si peu de distance de Délos que Polycrate, tyran de Samos, qui eut quelque temps une puissante marine, et qui était maître des autres îles, s’étant emparé de Rhénie, la consacra à Apollon, et l’attacha à Délos par une chaîne.

Ce fut après cette purification que les Athéniens célébrèrent pour la première fois les jeux Déliens, qui se renouvellent tous les cinq ans. Il se faisait à Délos, dans l’antiquité, un grand concours des Ioniens et des habitans des îles voisines. Ils y venaient en dévotion avec leurs femmes et leurs enfans, comme à présent les Ioniens vont à Éphèse. On y célébrait des jeux de musique et de gymnastique, et les villes y envoyaient des chœurs. C’est ce que nous apprend surtout Homère, en s’exprimant ainsi dans son hymne à Apollon : « Mais, ô Phœbus, tu chéris surtout Délos, où se rassemblent, avec leurs enfans et leurs respectables épouses, les Ioniens vêtus de robes traînantes ; tu te plais aux jeux qu’ils célèbrent en ton honneur ; tu aimes à les voir s’exercer au pugilat ; tu jouis de leurs danses et de leurs chants[160]. »

Qu’il y eût dans ces fêtes des combats de musique et que l’on vint y disputer le prix, c’est ce qu’il témoigne par un autre passage du même hymne. Il y célèbre les chœurs exécutés par les femmes de Délos, et finit leur éloge par ce morceau, dans lequel il fait mention de lui-même : « Soyez-nous propices, Apollon et Diane ; et vous, vierges de Délos, livrez-vous à une joie pure ; et quand un étranger, après de longues courses, abordera dans votre île et vous demandera quel est de tous les chantres qui fréquentent ces lieux celui que vous trouvez le plus digne de plaire, et dont les chants ont pour vous le plus de charmes, répondez toutes unanimement avec bienveillance : C’est un aveugle qui demeure dans l’île escarpée de Chio[161]. »

Voilà ce que dit Homère, et ce qui prouve qu’il y eut autrefois un grand concours et des fêtes à Délos. Dans la suite, les insulaires et les Athéniens y envoyèrent des chœurs avec des offrandes sacrées ; mais il est probable que les malheurs des temps firent cesser les jeux, jusqu’à ce que les Athéniens les rétablirent à l’époque dont nous parlons, et instituèrent des courses de chevaux, spectacle dont on ne jouissait pas auparavant.

CV. Le même hiver, les Ambraciotes, suivant la promesse qu’ils avaient faite à Euryloque en retenant son armée, marchèrent au nombre de trois mille hoplites contre Argos d’Amphiloquie. Ils entrèrent dans l’Argie et prirent Olpès, place forte voisine de la mer. C’était les Acarnanes qui l’avaient fortifiée, et ils en avaient fait le siège de leur tribunal commun : elle est à peu près à vingt-cinq stades d’Argos, qui est une ville maritime. Les Acarnanes se partagèrent : les uns portèrent du secours à Argos ; les autres campèrent dans un endroit de l’Amphiloquie qu’en appelle les Fontaines, pour observer Euryloque et les Péloponnésiens, et les empêcher de se joindre aux Ambraciotes. Ils envoyèrent aussi offrir le commandement à Démosthène, qui avait conduit les Athéniens en Étolie. Ils mandèrent vingt vaisseaux d’Athènes qui se trouvaient autour du Péloponnèse, et que commandaient Aristote, fils de Timocrate, et Hiérophon, fils d’Antimneste.

Les Ambraciotes des environs d’Olpès envoyèrent de leur coté à la ville implorer le secours général de tous les habitans. Ils craignaient qu’il ne fût impossible à Euryloque de traverser le pays des Acarnanes, et qu’eux-mêmes ne se trouvassent ou réduits à combattre seuls, ou exposés à de grands dangers s’ils voulaient faire une retraite.

CVI. Mais Euryloque et ses Péloponnésiens ne furent pas plus tôt informés de la marche des Ambraciotes qui étaient à Olpès, qu’ils partirent de Proschium pour le soutenir le plus tôt qu’il serait possible. Ils passèrent l’Achéloüs, et traversèrent l’Acarnanie qu’ils trouvèrent abandonnée, parce que les habitans étaient partis pour aller au secours d’Argos. Ils avaient à leur droite la ville de Stratos et la forteresse, et à leur gauche le reste de l’Acarnanie. Ils traversèrent la campagne des Stratiens, passèrent par Phylie, par l’extrémité de Médéon et par Limnées. Ils entrèrent chez les Agræens qui étaient leurs amis depuis qu’ils étaient brouillés avec les Acarnanes. Ils gagnèrent la partie inculte du mont Thyamus, le franchirent, et la nuit commençait quand ils descendirent dans l’Argie. Ils passèrent entre la ville d’Argos et l’armée d’observation des Acarnanes, qui était aux Fontaines, ne furent pas aperçus, et se joignirent aux Ambraciotes qui étaient devant Olpès.

CVII. La jonction opérée, ils s’arrêtèrent au point du jour à la vue d’une place nommée Métropolis, et y campèrent. Les Athéniens arrivèrent peu après, avec les vingt vaisseaux, au golfe d’Ambracie, pour secourir les Argiens ; Démosthène arriva aussi avec deux cents hoplites messéniens et six cents archers d’Athènes. La flotte mit à l’ancre devant la colline sur laquelle s’élève Olpès. Les Acarnanes et un petit nombre d’Amphiloques, car la plupart étaient retenus de force par les Ambracioles, s’étaient déjà réunis à Argos et se préparaient au combat. Démosthène fut élu général de toute cette fédération, et il partageait le commandement avec les généraux des alliés ; il les conduisit près d’Olpès et y établit son camp : un ravin profond séparait les deux armées.

On se tint cinq jours en repos, et le sixième on se mit des deux côtés en ordre de bataille. Comme l’armée péloponnésienne était la plus forte et occupait le plus de terrain, Démosthène craignit d’être enveloppé et mit en embuscade, dans un chemin creux masqué par des buissons, des hoplites et des troupes légères, au nombre en tout de quatre cents. Son dessein était qu’au fort de l’action, ils se levassent et prissent à dos les ennemis du côté où ceux-ci auraient de l’avantage.

Quand tout fut prêt des deux côtés, on en vint aux mains. Démosthène était à l’aile droite avec les Messéniens et quelques Athéniens ; les Acarnanes, suivant que chacun d’eux avait été placé, formaient l’autre aile avec ce qu’on avait d’archers amphiloques. Les Péloponnésiens et les Ambraciotes étaient mêlés ensemble, excepté les Mantinéens ; ceux-ci étaient, pour le plus grand nombre, placés à la gauche et serraient les rangs ; ce n’était pas eux, mais Euryloque qui formait la pointe de cette aile avec ses troupes ; il se trouvait opposé aux Messéniens et à Démosthène.

CVIII. Déjà la bataille était commencée ; déjà l’aile où combattaient les Péloponnésiens avait l’avantage et enveloppait la droite des ennemis, quand les Acarnanes placés en embuscade les prennent en queue, les frappent, les mettent en fuite ; il ne leur reste pas le courage de résister, et, saisis de crainte, ils entraînent avec eux la plus grande partie des troupes ; elles ne virent pas plus tôt l’aile que commandait Euryloque et ce qui composait la plus grande force de l’armée mis en déroute, qu’elles tombèrent dans une extrême terreur. Les Messéniens qui, sous la conduite de Démosthène, étaient opposés à cette aile, eurent surtout l’honneur de cette victoire. Cependant les Ambraciotes et ceux de l’aile droite étaient vainqueurs de leur côté et pour suivaient les ennemis vers Argos. Ce sont les hommes les plus belliqueux du pays ; mais quand à leur retour ils virent la défaite du principal corps de leur armée, vivement pressés eux-mêmes par les autres Acarnanes, ce fut avec peine qu’ils se sauvèrent à Olpès ; un grand nombre périt en se jetant confusément et sans ordre dans cette place. Les Mantinéens firent leur retraite avec plus de discipline que le reste de l’armée. L’action finit sur le soir.

CIX. Le lendemain, comme Euryloque et Macarius avaient été tués, Ménédée prit le commandement. Après une telle défaite, renfermé du côté de la terre et exclus de la mer par la flotte athénienne, il ne savait comment soutenir un siège ni comment s’ouvrir une retraite ; il fit donc porter des paroles d’accommodement à Démosthène et aux généraux des Acarnanes, pour obtenir la permission de se retirer et celle d’enlever les morts. Ils lui accordèrent cette dernière demande, dressèrent eux-mêmes un trophée et recueillirent les corps des hommes qu’ils avaient perdus et qui montaient aux environs de trois cents ; mais ils refusèrent d’accorder ouvertement à tous les ennemis la liberté de faire une retraite : seulement, Démosthène et les généraux des Acarnanes donnèrent à Ménédée, aux autres chefs des Péloponnésiens et à tous les hommes les plus remarquables de cette nation, une permission secrète de se retirer promptement. Ils avaient en vue d’affaiblir les Ambraciotes et la foule des mercenaires étrangers ; mais surtout de rendre suspects aux Grecs de cette contrée les Lacédémoniens et les Péloponnésiens, comme des gens qui les trahissaient, en mettant leur propre intérêt au-dessus de toute autre considération. Ceux-ci enlevèrent leurs morts, les ensevelirent comme ils purent avec précipitation, et ceux qui avaient obtenu la permission de faire secrètement leur retraite, se disposèrent à en profiter.

CX. On vint annoncer à Démosthène et aux Acarnanes que les Ambraciotes de la ville, sur le premier message par lequel on leur avait demandé du secours, étaient partis en masse et venaient par le pays des Amphiloques, se joindre sous Olpès à leurs concitoyens, sans rien savoir de ce qui s’était passé. Il envoya aussitôt une partie de son armée se mettre en embuscade sur leur route et occuper les postes les plus forts ; lui-même se tint prêt à marcher contre eux avec le reste.

CXI. Cependant les Mantinéens et tous ceux avec qui l’on avait traité sortirent du camp par petites troupes, comme pour aller ramasser des herbes et des broussailles, et affectant même d’en ramasser en effet ; mais une fois éloignés d’Olpès, ils se retirèrent précipitamment. Les Ambraciotes et tout ce qu’il y avait de troupes rassemblées ne s’aperçurent pas plus tôt de leur départ, qu’ils se mirent eux-mêmes en mouvement et coururent pour les atteindre. D’un autre coté, les Acarnanes crurent d’abord que tous se retiraient sans que personne y fût autorisé par un accord ; ils se mirent à la poursuite des Péloponnésiens, il y en eut même qui se crurent trahis ; ils tirèrent sur quelques-uns de leurs généraux qui voulaient les retenir et leur représentaient que cette retraite était la suite d’un traité. Enfin cependant on laissa passer ceux de Mantinée et les Péloponnésiens, mais on égorgeait les Ambraciotes ; il s’élevait de grandes contestations pour savoir qui était d’Ambracie ou du Péloponnèse. On tua plus de deux cents hommes ; le reste se réfugia dans l’Agraïde, pays limitrophe. Ils furent bien reçus par Salynthius, roi des Agræens, qui était leur ami.

CXII. Les Ambraciotes de la ville arrivèrent aux Idomènes : on appelle ainsi deux tertres assez élevés. Le plus considérable fut occupé par des soldats que Démosthène envoya de nuit et qui s’en emparèrent sans être aperçus. Les Ambraciotes étaient montés les premiers sur l’autre, et ils y passèrent la nuit. Pour Démosthène, il se mit en marche après le repas et à la chute du jour ; lui-même conduisait la moitié de l’armée pour entamer l’action ; l’autre prit sa route par les montagnes d’Amphiloquie. Au point du jour, il tomba sur les Ambraciotes qui étaient encore couchés ; comme ils ne savaient rien de ce qui s’était passé, ils crurent que les troupes qui s’avançaient étaient des leurs. Démosthène avait eu l’adresse de placer aux premiers rangs les Messéniens, et il leur avait ordonné d’adresser la parole aux ennemis, pour faire entendre leur langue, qui est la dorique, et pour inspirer de la confiance aux gardes avancées ; d’ailleurs, il faisait encore nuit et l’on ne pouvait se voir et se reconnaître. Il n’eut donc qu’à tomber sur leur armée pour la mettre en fuite et il en tua une grande partie ; les autres se sauvèrent à travers les montagnes ; mais les chemins étaient interceptés, les Amphiloques connaissaient le pays qui était le leur, et ils avaient affaire à des malheureux qui n’en avaient aucune connaissance ; ils étaient armés à la légère contre des hommes pesamment armés. Les fuyards ne savaient où se tourner : ils tombaient dans les ravins, ils donnaient dans les embuscades qui leur étaient préparées, et ils étaient égorgés. Cherchant tous les moyens de fuir, plusieurs allèrent jusqu’à la mer, qui n’est pas fort éloignée ; ils voient la flotte athénienne qui, par un singulier concours de circonstances, rase en ce moment la côte ; ils la gagnent à la nage, aimant mieux, dans la terreur qu’ils éprouvent, mourir de la main des Athéniens qui sont sur ces vaisseaux, que de celle des Barbares et de leurs plus cruels ennemis, les Amphiloques. Tels furent les maux qui se réunirent sur les Ambraciotes : d’un grand nombre qu’ils étaient venus, bien peu rentrèrent dans leur ville. Les Acarnanes dépouillèrent les morts, élevèrent des trophées, et retournèrent à Argos.

CXIII. Le lendemain, ils virent arriver un héraut de la part de ceux des Ambraciotes, qui d’Olpès avaient fui chez les Agrœens. Il venait réclamer les corps des hommes qu’ils avaient perdus dans le premier combat, lorsque, sans être compris dans le traité, ils avaient suivi les Mantinéens et ceux qui avaient obtenu un accord. Le héraut, à l’aspect des armes qui étaient celles des Mantinéens de la ville, fut étonné d’en voir un si grand nombre ; il ne savait rien de la dernière affaire et croyait que c’était celles de ses compagnons. Quelqu’un lui demanda ce qui l’étonnait et combien ils avaient perdu de monde. Celui qui faisait cette question croyait de son côté que le héraut venait de la part des gens qui avaient été défaits aux Idumènes. Le héraut répondit : « A peu près deux cents hommes. — Mais, reprit celui qui l’interrogeait, ce ne sont pas là les armes de deux cents hommes, mais de plus de mille. Ce ne sont donc pas, dit le héraut, celles des gens qui combattaient avec nous. — Ce sont elles, répondit le premier, si du moins vous avez combattu hier aux Idumènes. — Mais nous n’avons eu hier d’affaire avec personne ; c’est avant-hier dans notre retraite. — Et nous c’est hier que nous avons eu affaire avec ces gens-ci ; ils venaient d’Ambracie au secours des leurs. »

A ces mots, le héraut comprit que le secours qui était venu de la ville avait été défait ; il soupira, et frappé des maux qu’éprouvait sa patrie, il se retira aussitôt sans remplir sa mission et sans réclamer les morts. Ce fut, dans cette guerre, la plus grande perte qu’ait éprouvée une ville grecque en aussi peu de jours. Je n’ai pas écrit le nombre des morts, parce que la perte, telle qu’on la rapporte, est incroyable, eu égard à la grandeur de la ville. Ce que je sais, c’est que si les Acarnanes et les Amphiloques eussent voulu croire les Athéniens et Démosthène, ils pouvaient d’emblée se rendre maîtres d’Ambracie ; mais ils craignaient que si les Athéniens s’en menaient en possession, ce ne fussent pour eux des voisins trop difficiles.

CXIV. Les troupes d’Athènes eurent le tiers des dépouilles, et le reste fut partagé entre les villes alliées ; mais la part des Athéniens fut perdue sur mer. Les dépouilles qu’on voit encore exposées aujourd’hui dans les temples de l’Attique furent données en particulier à Démosthène : ce sont trois cents armures complètes ; et à son retour, il les apporta sur ses vaisseaux. Ses derniers exploits réparèrent le malheur qu’il avait éprouvé en Étolie, et il put revenir sans aucune crainte.

Les Athéniens qu’avaient apportés les vingt vaisseaux retournèrent à Naupacte. Après leur départ et eelui de Démosthène, les Acarnanes et les Amphiloques permirent, sur la foi publique, aux Péloponnésiens qui s’étaient réfugiés auprès de Salynthius, de se retirer des Œniades. Ils conclurent même, dans la suite, avec les Ambraciotes un traité d’alliance et d’amitié pour cent ans, à condition que ni les Ambraciotes ne feraient la guerre aux Péloponnésiens conjointement avec les Acarnanes, ni les Acarnanes avec les Ambraciotes contre les Athéniens, mais qu’ils se donneraient des secours pour défendre leurs pays respectifs ; que les Ambraciotes rendraient les places qu’ils avaient aux Amphiloques, et ce qu’ils avaient occupé de pays sur leurs frontières, et qu’ils ne porteraient pas de secours â Anactorium, place ennemie des Acarnanes. Ce traité mit fin à la guerre. Les Corinthiens envoyèrent une garnison de trois cents hoplites à Ambracie, et Xénoclidas, fils d’Euthyclès, pour y commander. Ils eurent, sur la route, beaucoup de peine à traverser l’Épire. Ce fut ainsi que finirent les affaires d’Ambracie.

CXV. Les Athéniens qui étaient en Sicile firent, le même hiver, une descente sur les côtes de la campagne d’Himéra, de concert avec les Siciliens qui se jetèrent sur cette campagne du côté opposé, et ils passèrent dans les îles d’Éole. En retournant à Rhégium, ils rencontrèrent Pythodore, fils d’Isoloque, qui venait remplacer Lachès dans le commandement de la flotte athénienne. Les alliés de Sicile avaient été à Athènes, et avaient obtenu qu’on leur accorderait un plus grand secours de vaisseaux. Leur pays était sous le joug de Syracuse ; un petit nombre de bâtimens leur ôtait l’usage de la mer, et ils se préparaient à rassembler une flotte pour ne plus dissimuler cette insulte. Les Athéniens équipèrent quarante vaisseaux pour les leur envoyer : ils jugeaient que c’était le moyen de mettre plus tôt fin à cette guerre, et ils voulaient en même temps se maintenir dans l’exercice de la marine. Ce n’était que pour commencer qu’ils expédiaient d’abord Pythodore, seul des généraux, avec peu de bâtimens : ils devaient faire partir Sophocle, fils de Sostratide, et Eurymédon, fils de Théoclès, avec une flotte plus considérable. Pythodore, après avoir pris le commandement des vaisseaux qu’avait eus Lachès, s’embarqua sur la fin de l’hiver pour une forteresse que Lachès avait prise : il fut battu, et s’en retourna.

CXVI. Dans le même printemps[162] un torrent de feu coula de l’Etna, comme cela était déjà arrivé. Il ravagea en partie le pays des Catanéens, qui logent au pied de cette montagne, la plus haute de la Sicile. On dit que cette éruption arriva la cinquantième année après la première, et qu’en tout il y a eu trois éruptions, depuis que la Sicile est occupée par des Grecs. Voilà quels furent les événemens de cet hiver : il mit fin à la dixième année de la guerre que Thucydide a écrite.


LIVRE QUATRIÈME.


I. Le même été, vers le temps où le blé commence à monter en épis[163], dix vaisseaux de Syracuse, et autant de Locres, vinrent à Messine : c’étaient les citoyens qui les avaient mandés. Ils prirent possession de cette ville qui fut détachée de l’alliance d’Athènes. Ce qui avait surtout engagé les Syracusains dans cette entreprise, c’est qu’ils regardaient cette place comme une clef de la Sicile : ils craignaient que les Athéniens n’en sortissent un jour pour les attaquer avec des forces supérieures. Le motif des Locriens était leur haine contre Rhégium, qu’ils voulaient tourmenter par terre et par mer. Pendant qu’on envahissait Messine, ils se jetèrent avec toutes leurs forces sur les campagnes des Rhégiens, pour empêcher les habitans d’aller au secours de la ville. Ils étaient d’ailleurs animés par les bannis de Rhégium qu’ils avaient auprès d’eux ; car, depuis long-temps la discorde régnait dans cette république, et elle ne se trouvait pas alors en état de résister aux Locriens. C’est ce qui les engageait d’autant plus à l’attaquer. Ils ravagèrent les champs et retournèrent chez eux par terre : leurs vaisseaux étaient en garde devant Messine. Ils en équipèrent d’autres qui devaient y rester en station et partir de là pour faire des courses.

II. Vers la même époque du printemps, avant que le blé fût encore en épis, les Péloponnésiens et leurs alliés firent une invasion dans l’Attique. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Ils établirent leur camp sur le territoire ennemi, et le ravagèrent.

Les Athéniens, de leur côté, firent partir les quarante vaisseaux qu’ils avaient équipés pour la Sicile, et que commandaient Eurymédon et Sophocle ; car le troisième général, Pythodore, était dès lors arrivé. On leur recommanda de secourir, en passant, les Corcyréens de la ville que mettaient au pillage les bannis réfugiés sur les montagnes. On avait envoyé du Péloponnèse au secours de ces derniers, soixante vaisseaux dans l’idée qu’ils n’auraient pas de peine à se rendre maîtres de la ville qu’une horrible famine désolait. Les Athéniens, à la prière de Démosthène, qui était sans emploi depuis son retour de l’Acarnanie, lui permirent, s’il le jugeait à propos, de faire usage de leur flotte pour quelque expédition à l’entour du Péloponnèse.

III. On était en mer devant les côtes de la Laconie, quand on apprit que déjà les vaisseaux du Péloponnèse étaient en Corcyre. Eurimédon et Sophocle voulaient s’y rendre sans délai ; mais Démosthène était d’avis de prendre d’abord terre à Pylos, et d’y faire, avant de continuer la route, les travaux nécessaires. On ne goûtait pas ce conseil ; mais il survint une tempête, et elle porta la flotte droit à Pylos. Aussitôt Démosthène demanda qu’on entourât la place de murailles, et déclara que c’était à ce dessein qu’il s’était mis de l’expédition. Il montra qu’on trouvait sur le lieu du bois et des pierres en abondance ; que l’endroit était fort de sa nature, et qu’il était abandonné, ainsi que la plupart des campagnes voisines. Pylos, tout au plus éloigné de quatre cents stades de Sparte[164], est situé dans la contrée qui fut autrefois la Messénie. Les Lacédémoniens donnent à cette contrée le nom de Coryphasium. On répondit à Démosthène que, dans le Péloponnèse, il se trouvait assez de promontoires déserts, et qu’il était maître de s’en emparer, s’il voulait jeter la république en dépenses ; mais cet endroit semblait avoir, sur tous les autres, des avantages particuliers. Il offrait la commodité d’un port, il avait anciennement appartenu aux Messéniens, et leur langue est la même que celle des Lacédémoniens ; ils s’élanceraient de ce lieu, leur feraient beaucoup de mal et seraient de fidèles défenseurs de la place.

IV. Il ne persuada ni généraux ni soldats, quoiqu’il eût fini par s’ouvrir de son dessein aux taxiarques[165]. Comme la mer ne permettait pas de se rembarquer, il resta tranquille. Mais les soldats se trouvaient dans l’inaction, et il leur prit envie d’eux-mêmes, et sans ordre de leurs chefs, de fortifier la place. Ils se mirent à l’ouvrage ; et, faute d’outils pour tailler les pierres, ils les choisissaient de la forme la plus commode, et les posaient aux endroits où elles pouvaient convenir. Ils n’avaient pas d’auges ; mais quand il fallait du mortier, ils le prenaient sur leur dos, se courbant pour qu’il ne coulât pas, et croisant leurs mains par derrière pour l’empécher de tomber. Ils faisaient la plus grande diligence pour prévenir les Lacédémoniens, et pour mettre la place en bon état de défense, avant qu’ils vinssent l’attaquer. Dans le plus grand nombre d’endroits elle était d’elle-même assez forte, et l’on n’eut pas besoin d’y élever de murailles.

V. Cependant les Lacédémoniens se trouvaient alors célébrer je ne sais quelle fête ; et quand ils apprirent à quoi s’occupaient les Athéniens, ils ne firent aucun cas de cette nouvelle ; ils croyaient n’avoir qu’à s’approcher pour n’être pas attendus ; ou du moins, ils comptaient emporter aisément la place. Ce qui contribuait d’ailleurs à les arrêter, c’est que leurs troupes étaient encore dans l’Attique.

Le côté du continent et les autres endroits qui avaient le plus de besoin de l’être, furent fortifiés en six jours par les Athéniens. Ils laissèrent à Démosthène cinq vaisseaux pour garder la place, et pressèrent, avec le reste de la flotte, leur départ pour Corcyre et pour la Sicile.

VI. Dès que les Péloponnésiens, qui étaient dans l’Attique, apprirent que Pylos était occupé, ils se hâtèrent de retourner dans leur pays : les Lacédémoniens, et Agis leur roi, pensaient que cette affaire les intéressait particulièrement. D’ailleurs, comme ils avaient commencé leur invasion de bonne heure, et pendant que le blé était encore vert, la plupart manquaient de vivres, et il survint un froid peu ordinaire dans cette saison, dont l’armée fut très incommodée[166]. Ainsi bien des raisons les obligèrent d’accélérer leur retour, et de donner fort peu de temps à cette incursion ; ils ne restèrent que quinze jours dans l’Attique.

VII. Vers le même temps, Simonide, général athénien, prit Éion, dans la Thrace : elle lui fut livrée par trahison. C’est une colonie de Mendé, et elle était ennemie d’Athènes. Il rassembla, pour ce coup de main, quelques Athéniens des garnisons, et un amas d’alliés du pays. Mais les Chalcidiens et les Bottiéens vinrent promptement au secours ; il fut chassé et perdit une partie de son monde.

VIII. Les Péloponnésiens ne furent pas plus tôt revenus de l’Attique, que les Spartiates allèrent eux-mêmes, avec leurs plus proches voisins, attaquer Pylos. Le reste des Lacédémoniens[167] ne se mit pas sitôt en marche, parce qu’il ne faisait que d’arriver d’une autre expédition. Ils firent publier dans le Péloponnèse qu’on eût à porter le plus prompt secours à Pylos, et ils mandèrent la flotte de soixante voiles qui était à Corcyre. Elle fut transportée par-dessus l’isthme de Leucade, et gagna sa destination sans être aperçue de la flotte athénienne qui était à Zacynthe. Déjà était arrivée l’armée de terre. Démosthène, pendant que les Lacédémoniens étaient encore en mer, eut le temps de faire partir deux vaisseaux pour mander Eurymédon et la flotte de Zacynthe, leur apprenant que la place était en danger. Sur cet avis, la flotte fit une grande diligence. Les Lacédémoniens se préparaient à faire leurs attaques du côté de la terre et de la mer, et comptaient emporter aisément une place bâtie à la hâte, et qui n’avait que peu de défenseurs. Comme ils s’attendaient à voir arriver au secours la flotte athénienne, ils projetèrent, s’ils ne se rendaient pas auparavant maîtres de la forteresse, de boucher l’entrée du port, pour empêcher les Athéniens d’y aborder ; car l’île de Sphactérie qui s’étend eu face de ce port, et qui en est très voisine, le met à l’abri des vents et en rend les passages étroits. Du côté des ouvrages construits par les Athéniens et de Pylos, il n’y peut entrer que deux vaisseaux ; et de celui qui regarde l’autre partie du continent, que huit ou neuf. Cette île, étant abandonnée, se trouvait tout entière couverte de bois, et n’offrait aucun sentier. Sa grandeur est environ de quinze stades au plus[168]. Les Lacédémoniens devaient obstruer les passages, en y plaçant des vaisseaux dont les proues seraient tournées du côté de l’entrée. ; Dans la crainte d’être attaqués par l’île, ils y firent passer des hoplites et disposèrent le reste de leurs troupes sur le continent. Ainsi l’île devenait pour les Athéniens un lieu ennemi, et le continent était inabordable ; car la côte de Pylos, si l’on en excepte le port, n’offre aucune rade, et les Athéniens n’avaient aucun endroit d’où il leur fût possible de partir pour donner aux leurs du secours. Quant aux Lacédémoniens, ils comptaient emporter la place, sans avoir à combattre sur mer et sans courir de danger. Leur présomption semblait bien fondée, puisqu’on y manquait de vivres, et qu’en l’occupant, on n’avait eu que de faibles ressources. D’après ces idées, ils firent passer dans l’île des hoplites pris au sort dans toutes les cohortes. D’abord ils se relevaient successivement. Les derniers qu’on fut obligé d’y abandonner, étaient au nombre de quatre cent vingt, sans compter les Hilotes qui servaient avec eux. Épitadas, fils de Molobrus, les commandait.

IX. Démosthène, qui voyait les Lacédémoniens prêts à l’attaquer à la fois par terre et par mer, prit de son côté des mesures. Il ordonna de tirer à terre les cinq vaisseaux qu’on lui avait laissés, et les fit servir de palissades au-dessous des fortifications : il en arma les équipages de mauvais boucliers, dont la plupart n’étaient que d’osier ; car, dans un lieu désert, il ne pouvait se procurer des armes. On avait eu celles-là d’un bâtiment de pirates à trente rames et d’un vaisseau léger, tous deux de Messine, qui, par hasard, avaient abordé sur cette côte. Il s’était trouvé parmi ces Messéniens une quarantaine d’hoplites qu’il fit servir avec les autres. Il rangea du côté du continent, surtout aux endroits qui étaient fortifiés et sûrs, le gros de ses gens, armés ou non, leur ordonnant de se défendre contre l’infanterie, si elle hasardait une attaque. Lui-même choisit, sur tout son monde, soixante hoplites et quelques archers, sortit du fort, et se rendit sur le bord de la mer, du côté où il pensait que les Lacédémoniens tenteraient plutôt une descente. Il avait dans l’idée qu’ils y seraient attirés par la faiblesse des murailles, quoique ce fût une plage d’un accès difficile et toute hérissée de rochers. Les Athéniens avaient négligé de la mieux fortifier, dans l’espérance de rester toujours maîtres de la mer ; mais si l’ennemi parvenait à forcer la descente, la place pouvait être enlevée. Ce fut pour l’empêcher, s’il était possible, d’aborder, que Démosthène rangea ses troupes sur le rivage, et il anima leur valeur par ce discours :

X. « Guerriers qui allez partager un même péril avec moi, qu’aucun de vous, dans la nécessité où nous sommes réduits, ne se pique de montrer de l’esprit, en calculant tout ce qui nous environne de terrible : mais courez sans réflexion et d’un commun accord à l’ennemi, avec une confiance qui vous rendra vainqueurs. Quand on en est venu, comme nous, à une dangereuse extrémité, il ne s’agit plus de raisonner, mais de se jeter au milieu des hasards. Je vois que les plus justes espérances sont de notre côté, si nous voulons tenir ferme, et, sans nous effrayer du nombre de nos ennemis, ne point trahir nos avantages. Nous avons en notre faveur l’accès difficile de cette côte ; c’est un allié qui combattra pour nous, si nous restons inébranlables ; mais tout difficile qu’il est, il s’aplanira quand il ne restera personne pour le défendre. Alors l’ennemi deviendra plus terrible, parce qu’une fois repoussé, il n’aurait pas aisément de retraite. C’est pendant qu’il est sur ses vaisseaux qu’on peut sans peine lui résister ; s’il descend, la partie devient égale. Leur nombre ne doit pas trop nous épouvanter ; tout nombreux qu’ils peuvent être, il n’y en aura que peu qui combattront, par la difficulté de prendre terre. Ce n’est pas une armée rangée en plaine, où, le reste étant égal, celle qui est la plus forte a des avantages pour elle. Ils combattront de dessus leur flotte, et il doit survenir en mer bien des accidens imprévus. Les difficultés qu’ils ne manqueront pas d’éprouver seront une compensation de notre faiblesse. Vous savez par expérience ce que c’est que de faire une descente en face d’un ennemi. Qu’on ose résister, qu’on ne recule pas, effrayé du bruit des vagues et de l’approche impétueuse des vaisseaux ; on ne peut être forcé. Enfin vous êtes Athéniéns : je vous conjure donc d’attendre et de combattre l’ennemi sur cette plage rocailleuse, et de conserver en même temps et vous-mêmes et la place qui vous est confiée. »

XI. A ce discours, les troupes prirent un nouveau courage et descendirent se ranger en bataille sur le rivage : Les Lacédémoniens s’avançant attaquèrent en même temps les ouvrages par terre et par mer ; ils avaient quarante-trois vaisseaux commandés par Thrasymélidas, fils de Cratésicléas de Sparte. Il donna du côté que l’avait prévu Démosthène. Les Athéniens se défendirent sur l’un et l’autre élément. Les ennemis, dans l’impuissance d’aborder en grand nombre, partagèrent leur flotte en petites divisions ; ils faisaient venir tour à tour leurs vaisseaux à la charge, et, montrant le plus ardent courage, ils s’excitaient les uns les autres, et s’efforçaient de repousser les Athéniens et d’enlever les retranchemens. Personne ne se distingua d’une manière plus brillante que Brasidas. Il commandait une trirème, et voyant que la côte était difficile, et que, même aux endroits où il semblait possible d’aborder, ses collègues et les pilotes, dans la crainte de briser leurs navires, ne faisaient point assez d’efforts, il leur cria que, pour épargner des pièces de charpente, il ne fallait pas laisser l’ennemi se fortifier dans un pays qui était à eux ; il pressait les alliés de faire aux Lacédémoniens le sacrifice de leurs bàtimens, en reconnaissance de tous les bienfaits qu’ils en avaient reçus ; de les pousser au rivage, d’y descendre à tout prix, et de se rendre maîtres des hommes et de la place.

XII. C’était ainsi qu’il animait les autres ; lui-même obligeant son pilote à s’échouer, courut à l’échelle, essaya de descendre et fut frappé par les Athéniens. Couvert de blessures, il perdit connaissance et tomba à l’avant du vaisseau ; son bouclier coula dans la mer et fut porté à terre où les Athéniens le prirent ; ils en décorèrent dans la suite le trophée qu’ils élevèrent en l’honneur de cette journée. Tous faisaient pour descendre les mêmes efforts avec aussi peu de succès, arrêtés par l’escarpement de la côte et par la valeur des Athéniens, qui tenaient ferme et ne cédaient pas. Par un changement de fortune, les Athéniens sur terre, et même sur une terre qui appartenait à Lacédémone, se défendaient contre les Lacédémoniens qui venaient les attaquer par mer, et les Lacédémoniens, abordant par mer sur une terre de leur domination et désormais ennemie, essayaient de faire une descente contre les Athéniens. Les deux peuples acquirent en cette occasion une grande gloire : l’un, celle de déployer les qualités qui conviennent aux habitans du continent et d’exceller dans les combats de terre ; l’autre, celle de se montrer marin et de l’emporter par la supériorité de sa flotte.

XIII. Après avoir fait dans cette journée et le lendemain différentes attaques, les Lacédémoniens crurent devoir y renoncer, et le surlendemain ils envoyèrent quelques vaisseaux à Asiné chercher des bois de charpente pour construire des machines, dans l’espérance d’enlever par ce moyen la muraille du coté du port ; c’était la partie où elle était la plus haute, mais où l’on pouvait plutôt aborder. Cependant arrivèrent les quarante navires athéniens de Zacynthe ; il s’y était joint quelques-uns des bâtimens qui avaient été d’observation à Naupacte et quatre de Chio. En voyant l’ile et le continent couverts d’hoplites, et dans le port des vaisseaux qui ne sortaient pas, ils furent incertains de l’endroit où ils prendraient terre. Ils se déterminèrent pour le moment à gagner Prôté, île déserte du voisinage, et ils y passèrent la nuit. Le lendemain ils démarèrent, prêts à combattre si les ennemis venaient en haute mer à leur rencontre, sinon à entrer eux-mêmes dans le port. Les Lacédémoniens ne s’avancèrent pas et ils n’avaient pas fermé les passage, comme ils se l’étaient proposé, mais ils se tenaient à terre, faisant embarquer des troupes, et comme le port est assez vaste, ils se disposèrent à y recevoir l’ennemi, s’il osait y entrer.

XIV. Les Athéniens reconnurent leur intention et fondirent sur eux par les deux passages. Ils tombèrent sur le plus grand nombre des vaisseaux qui étaient déjà en avant, 1a proue tournée de leur côté, et les mirent en fuite. Ils les eurent bientôt atteints dans un espace resserré, en maltraitèrent une grande partie, et en prirent cinq, dont un avec les hommes qui le montaient. Ils se portèrent sur les bâtimens qui s’étaient sauvés à la côte, et en mirent d’autres en pièces, pendant que les troupes y montaient encore et avant qu’on eût démarré ; plusieurs étaient abandonnés des équipages qui s’étaient pressés de prendre la fuite ; ils les attachèrent à leurs vaisseaux pour les remorquer. Les Lacédémoniens, témoins de ces désastres et au désespoir de voir leurs citoyens interceptés dans l’île, accoururent au secours. Ils entraient tout armés dans la mer, saisissaient leurs vaisseaux que tiraient les ennemis, et les leur arrachaient. Chacun, dans cette circonstance, croyait que tout irait mal s’il ne s’en mêlait pas. C’était autour des navires un horrible tumulte et l’on eût dit que les deux nations avaient fait entre elles un échange de leur manière de combattre. Les Lacédémoniens, emportés par leur ardeur et leur crainte, donnaient, pour ainsi dire, sur terre un combat naval ; et les Athéniens victorieux, mais voulant pousser jusqu’au bout la fortune, livraient de dessus leurs vaisseaux un combat de terre. Enfin vainqueurs et vaincus se séparèrent, après s’êtré donné les uns et les autres bien des peines et s’être réciproquement couverts de blessures. Les Lacédémoniens sauvèrent les vaisseaux vides, excepté les premiers qu’ils avaient perdus ; chacun se retira dans son camp. Les Athéniens élevèrent un trophée, rendirent aux ennemis leurs morts et restèrent maîtres des débris des vaisseaux. Aussitôt ils établirent des croisières autour de l’île et la gardèrent, pour s’assurer des hommes qui s’y trouvaient renfermés. Les Péloponnésiens qui étaient sur le continent et qui de toutes parts étaient accourus au secours, restèrent campés à la vue de Pylos.

XV. Quand la nouvelle de ces événemens fut portée à Lacédémone, on arrêta que les magistrats, comme dans une grande calamité, se rendraient au camp pour voir les choses par leurs yeux et prendre le parti qu’ils croiraient nécessaire. Ils reconnurent l’impossibilité de secourir leurs guerriers, et ne voulant les exposer ni à périr de famine ni à tomber au pouvoir des ennemis, forcés par la supériorité du nombre, ils crurent, si les généraux d’Athènes y voulaient consentir, devoir convenir avec eux d’un armistice pour Pylos, envoyer à Athènes des députés pour ménager une conciliation et tâcher d’obtenir que leurs hommes fussent rendus sans délai.

XVI. Les généraux acceptèrent la proposition, et l’on convint des articles suivans : que les Lacédémoniens livreraient aux Athéniens et conduiraient à Pylos les vaisseaux sur lesquels ils avaient combattu, et tout ce qu’ils avaient de grands navires dans la Laconie, et qu’ils ne porteraient les armes contre la forteresse ni par terre ni par mer ; que les Athéniens permettraient aux Lacédémoniens qui étaient sur le continent, de porter à ceux de l’île une quantité déterminée de blé tout moulu, savoir : deux chénices attiques de farine par homme, deux cotyles de vin et un morceau de viande, et la moitié pour les valets ; que ces envois seraient visités par les Athéniens et qu’aucun bâtiment n’irait furtivement dans l’Ile ; que les Athéniens continueraient de faire une bonne garde autour de l’île, mais sans y descendre ; qu’ils ne porteraient les armes contre l’armée du Péloponnèse ni par terre ni par mer ; qu’à la première violation que l’un des partis apporterait à ce traité, quelque faible qu’elle pût être, il serait rompu ; que d’ailleurs l’armistice durerait jusqu’à ce que les députés de Lacédémone fussent revenus d’Athènes ; que les Athéniens les transporteraient et les ramèneraient sur une trirème ; qu’à leur retour la trêve cesserait et que les Athéniens rendraient les vaisseaux dans l’état où ils les auraient reçus.

Telles furent les conditions de ce traité ; les vaisseaux furent livrés au nombre d’environ soixante, et les députés furent expédiés. Arrivés à Athènes, ils parlèrent ainsi :

XVII. « Lacédémone nous envoie traiter avec vous, ô Athéniens, sur le sort de nos guerriers renfermés à Sphactérie, et vous faire des propositions à la fois utiles à vous-mêmes et les plus honorables pour nous que puissent comporter nos infortunes présentes. Ce ne sera pas nous écarter de nos lois que de prononcer un long discours ; il est conforme à l’esprit de notre pays de dire peu de paroles quand elles suffisent, et d’en prononcer davantage quand il s’agit d’instruire de quelque chose d’essentiel ceux qui nous écoutent. Ne prenez pas ces mots en mauvaise part et comme sortant d’une bouche ennemie, et ne croyez pas qu’en parlant d’instruction nous vous taxions d’ignorance ; mais nous voulons vous rappeler, comme à des gens instruits, les meilleures résolutions que vous ayez à prendre. En effet, il ne tient qu’à vous de tirer un beau parti de votre fortune actuelle, de conserver ce que vous possédez et d’y ajouter de l’honneur et de la gloire. Vous ne ferez pas comme les hommes à qui, par extraordinaire, il arrive quelque chose d’heureux : égarés par de folles espérances, ils désirent toujours plus qu’ils ne viennent d’obtenir, parce qu’ils n’avaient pas lieu de s’attendre à leur bonheur ; mais ceux qui bien des fois ont éprouvé les vicissitudes fâcheuses ou prospères de la fortune, doivent avoir bien peu de confiance à ses caresses. C’est ce que l’expérience a dû vous apprendre, et ce dont elle nous a surtout bien instruits.

XVIII. « Reconnaissez à nos malheurs l’inconstance du sort. Nous, considérés plus que personne entre les Grecs, nous avons recours à vous, après avoir pensé long-temps que c’était à nous d’accorder aux autres ce que nous venons vous demander. Et ce n’est point à l’insuffisance de nos forces ni à l’insolence qu’inspire une prospérité nouvelle, qu’il faut attribuer notre infortune ; nous avons été trompés par des avantages qui toujours nous avaient appartenu, et c’est ce qui peut de même égarer tous les hommes. Il ne faut donc pas que la puissance actuelle de votre république, ni la gloire que vous venez d’y ajouter, vous fassent croire que la fortune sera toujours à votre suite. Les sages sont ceux qui mettent en sûreté ses faveurs, dont ils connaissent l’instabilité ; ils sont aussi plus habiles que d’autres à supporter les revers. Ils croient, non que la guerre suive le cours qu’un parti veut lui prescrire, mais qu’elle marche comme elle est menée par la fortune. Ceux qui pensent ainsi sont les moins exposés aux grands revers, parce qu’incapables de se laisser emporter par la confiance qu’inspirent les succès, ils ne sont jamais plus disposés à terminer leurs querelles qu’au milieu de leurs exploits les plus éclatans. Voilà le beau moment, Athéniens, de prendre avec nous cette conduite. Il est en votre disposition de laisser à la postérité une opinion ineffaçable de votre puissance et de votre sagesse ; et comme tout est sujet aux revers, craignez, s’il vous arrive d’en éprouver un jour, pour ne nous avoir pas écoutés, qu’on n’attribue à la fortune vos prospérités actuelles.

XIX. « Les Lacédémoniens vous invitent à traiter avec eux et à terminer la guerre. Ils vous offrent la paix, leur alliance, leur amitié, la plus parfaite intimité entre les deux nations, et ne demandent en retour que leurs citoyens renfermés dans Sphactérie. Ils pensent qu’il est plus avantageux aux deux partis de ne pas s’exposer au hasard de les voir s’ouvrir de vive force une retraite, s’il survenait quelque événement favorable, ou perdre encore plus complètement leur liberté, s’ils étaient obligés de se rendre. Nous croyons qu’une paix solide peut succéder aux grandes inimitiés, moins quand l’un des deux partis, après une vigoureuse résistance et des avantages multipliés, impose à l’autre, sous la foi des sermens, des conditions que dicte la supériorité, que lorsque, avec le pouvoir de faire la loi, il se montre son vainqueur par sa générosité inattendue, et lui donne la paix a des conditions justes et modérées. Alors celui qui fut votre ennemi, obligé de ne plus penser à la vengeance, comme s’il avait été soumis par la force, vous doit un retour de reconnaissance ; et quand ce ne serait que par pudeur, il s’en tient aux conditions qu’il a reçues. Il est plus ordinaire de montrer cette générosité à ses plus grands ennemis qu’à ceux dont on n’était divisé que par des différends de peu d’importance ; on est porté naturellement à se relâcher avec plaisir de son pouvoir envers des ennemis qui cèdent eux-mêmes avec condescendance ; mais on se hasarde au delà même de ce qu’on avait projeté, contre ceux dont l’orgueil nous irrite.

XX. « Nous n’aurons jamais une plus belle occasion de nous réconcilier, avant qu’il ne survienne quelque événement sans remède, qui nous force à changer nos dissensions publiques en une haine personnelle et irréconciliable, et nous prive des avantages que nous vous engageons à saisir. Réconcilions-nous pendant que le succès de la guerre est encore indécis, vous, avec la gloire que vous venez d’acquérir, à laquelle va se joindre notre amitié ; nous, avec une disgrâce modérée, avant de souffrir quelque défaite honteuse. Préférons la paix à la guerre, donnons le repos au reste de la Grèce, et c’est à vous que les Grecs croiront surtout le devoir. Ils combattent sans trop savoir qui a commencé la guerre ; mais s’ils obtiennent la paix, comme c’est vous qui êtes à présent les maîtres de la donner, c’est à vous qu’ils en auront la reconnaissance. Voyez qu’il est en votre pouvoir de vous assurer l’amitié de Lacédémone ; qu’elle-même vous y invite, qu’elle vous l’offre moins par force que par bienveillance, et considérez tous les biens qui doivent résulter de notre union. Lorsqu’une fois nos deux nations n’auront plus qu’une volonté, sachez que tout le reste de la Grèce, bien plus faible que nous, nous rendra les plus grands honneurs. »

XXI. Ainsi parlèrent les Lacédémoniens, dans l’idée que leurs rivaux avaient eux-mémes désiré la paix, que Lacédémone y avait seule mis obstacle, qu’ils l’accepteraient avec joie dès qu’elle leur serait offerte, et ne demanderaicnt pas mieux que de rendre les hommes qu’ils tenaient investis. Mais les Athéniens, de leur côté, pensaient qu’assurés des guerriers renfermés à Sphactérie, ils seraient maîtres de traiter quand il leur plairait, et ils portaient plus haut leur ambition. Un homme surtout les animait : c’était Cléon, fils de Cléænète, qui alors menait le peuple, et qui, plus que personne, avait la confiance de la multitude. Il sut l’engager à répondre qu’il fallait que les guerriers de l’île livrassent leurs armes et leurs personnes, et fussent conduits à Athènes. Ce n’était pas assez : on voulait aussi que les Lacédémoniens rendissent Nisée, Pagues, Trézéne, l’Achaïe, qui se trouvaient dans leurs mains, non par droit de conquête, mais par le dernier traité, que des malheurs et le besoin de la paix avaient forcé les Athéniens d’accepter. A ces conditions, les Lacédémoniens auraient les hommes qu’ils réclamaient, et il se ferait une trêve dont les deux nations fixeraient la durée.

XXII. Ceux-ci ne firent aucune objection à cette réponse, mais ils demandèrent qu’il fût élu des commissaires chargés de discuter à tête reposée chaque article avec les députés, et d’accorder les points sur lesquels on tomberait mutuellement d’accord. A cette proposition, Cléon s’emporta, disant qu’il savait bien d’avance que les Lacédémoniens n’avaient que de mauvaises intentions, et que cela devenait clair, puisqu’ils refusaient de s’ouvrir devant le peuple, et ne voulaient traiter que dans la compagnie d’un petit nombre de personnes. Il leur ordonna, s’ils avaient de saines intentions, de les déclarer en présence de tous les citoyens. Mais les Lacédémoniens sentaient qu’il leur était impossible de s’ouvrir devant la multitude ; que si le malheur les obligeait à céder quelque chose, et que leurs offres fussent rejetées, il seraient exposés aux calomnies des alliés, et que d’ailleurs les Athéniens n’accepteraient pas les conditions modérées qu’ils pouvaient offrir. lls quittèrent donc Athènes sans avoir rien fait.

XXIII. A leur arrivée cessa l’armistice de Pylos. Ils redemandaient leurs vaisseaux, suivant la convention, et les Athéniens ne les leur rendirent pas. Ils leur reprocbaient d’avoir, en dépit du traité, fait une tentative contre la place, et se plaignirent de quelques autres griefs de peu d’importance. Ils s’appuyaient sur ce qu’il avait été dit que s’il se faisait au traité quelque infraction que ce fût, il serait nul. Les Lacédémoniens réclamèrent ; ils se récriaient sur l’injustice de retenir leurs vaisseaux ; enfin ils se retirèrent et recommencèrent les hostilités ; elles furent poussées avec vigueur de part et d’autre. Les Athéniens faisaient régulièrement, pendant le jour, le tour de l’île avec deux vaisseaux qui se croisaient, et la nuit toute la flotte était en station, excepté du côté de la haute mer, quand le vent la rendait impraticable. Ils reçurent encore d’Athènes vingt vaisseaux pour renforcer cette garde. Les Péloponnésiens, campés sur le continent, donnaient des assauts à la place, et guettaient les occasions qui pourraient survenir de sauver leurs guerriers.

XXIV. Cependant en Sicile[169], les Syracusains et leurs alliés, indépendamment des vaisseaux qui faisaient la garde à Messine, y amenèrent une autre flotte qu’ils venaient d’équiper, et ce fut de là qu’ils mirent en mer. C’était surtout les Locriens qui les animaient en haine des habitans de Rhégium. Ils avaient fait eux-mêmes, avec toutes leurs forces, une incursion sur les terres de leurs ennemis, et ils voulaient tenter un combat naval. C’est qu’ils savaient que les Athéniens n’avaient que peu de vaisseaux sur ces mers, et que la plus grande partie de leur flotte, même les bâtimens qui devaient aborder en Sicile, étaient occupés à investir Sphactérie. En gagnant une victoire navale, ils espéraient emporter aisément Rhégium, qu’ils attaqueraient par terre et par mer, et ils se trouveraient alors dans un état respectable. En effet, le promontoire de Rhégium, en Italie, et celui de Messine, en Sicile, étaient fort voisins l’un de l’autre, les Athéniens ne pourraient plus en approcher, ni se trouver maîtres du détroit. Ce détroit est entre Rhégium et Messine, à l’endroit où la Sicile se rapproche le plus du continent : c’est ce qu’on appelle Charybde, où l’on dit qu’Ulysse a traversé. Il est fort resserré : deux grandes mers s’y rencontrent, celle de Tyrsénie[170] et celle de Sicile ; leurs eaux se tourmentent en s’y précipitant, et ce n’est pas sans raison qu’il a passé pour dangereux.

XXV. Ce fut dans cet espace étroit que les Syracusains et leurs alliés, forts d’un peu plus de trente vaisseaux, rencontrèrent, sur la fin de la soirée, seize vaisseaux athéniens et huit de Rhégium, et furent obligés d’accepter le combat autour d’un bâtiment de charge qui tenait cette route ; ils furent vaincus, perdirent un vaisseau, et chacun regagna comme il put son camp, à Messine ou à Rhégium. Ce fut la nuit qui mit fin au combat.

Les Locriens quittèrent ensuite le pays de Rhégium. La flotte des Syracusains et des alliés se réunit devant Péloride, qui fait partie de la campagne de Messine, et où se trouvait l’armée de terre ; elle y jeta l’ancre. Les Athéniens et ceux de Rhégium arrivèrent, aperçurent les vaisseaux vides et voulurent s’en emparer ; mais eux mêmes en perdirent un des leurs, brisé par une main de fer qu’y jetèrent les ennemis ; les hommes se sauvèrent à la nage. Les Syracusains montèrent sur leurs vaisseaux ; ils se faisaient remorquer pour gagner Messine : les Athéniens les attaquèrent une seconde rois ; mais ce furent les ennemis qui prirent eux-mêmes le large et les chargèrent. La flotte d’Athènes perdit encore un vaisseau, et les Syracusains, sans avoir éprouvé de désavantage dans ce combat, entrèrent dans le port de Messine. Les Athéniens se portèrent à Camarina, sur l’avis qu’Archias et sa faction voulaient livrer cette place aux Syracusains.

En même temps, les Messiniens, avec toutes leurs forces, allèrent par terre et par mer attaquer Naxos, colonie des Chalcidiens, qui leur est limitrophe. Le premier jour, ils forcèrent les habitans à se tenir renfermés dans la place et ravagèrent le pays ; le lendemain ils suivirent, sur leurs vaisseaux, le cours du fleuve Acésine, et désolèrent la campagne, pendant que leurs troupes de terre attaquaient la place. Mais les Sicules, qui logent sur les hauteurs, descendirent en grand nombre pour porter contre eux du secours. En les voyant s’avancer, les Naxiens reprirent courage et s’animèrent les uns les autres, dans l’idée que c’était les Léontins et les autres Grecs alliés qui venaient les soutenir : ils firent une sortie précipitée, se jetèrent sur les Messiniens, en tuèrent plus de mille. Le reste eut beaucoup de peine à faire sa retraite ; les Barbares tombaient sur eux dans les chemins et en détruisirent la plus grande partie.

Les vaisseaux qui avaient pris terre à Messine se séparèrent et regagnèrent leurs ports, et aussitôt les Léontins et leurs alliés, conjointement avec les Athéniens, profitèrent de la consternation de Messine pour l’attaquer. La flotte athénienne battait le port, et les troupes de terre la ville ; mais les Messiniens firent une sortie avec quelques Locriens aux ordres de Démotèle, qui, après leur échec, étaient restés en garnison dans la place. Ils surprirent les ennemis, mirent en fuite la plus grande partie des Léontins, et tuèrent beaucoup de monde. Les Athéniens, voyant le désastre de leurs alliés, descendirent de leurs vaisseaux, coururent à leur secours, tombèrent sur les Messiniens qui étaient en désordre, et les poursuivirent jusqu’à la ville. Ils retournèrent à Rhégium, après avoir dressé un trophée. Depuis cette époque, les Grecs de Sicile continuèrent par terre leurs hostilités les uns contre les autres, sans que les Athéniens y prissent part.

XXVI. Ceux-ci continuaient à Pylos de tenir les Lacédémoniens assiégés dans l’île de Sphactérie, et les troupes du Péloponnèse de camper sur le continent. C’était pour les Athéniens une garde bien laborieuse par la disette d’eau et de vivres. Ou n’avait qu’une source dans la citadelle même, et elle n’était pas abondante. La plupart creusaient le sable sur le bord de la mer, et l’on peut s’imaginer quelle boisson ils puisaient. Resserrés dans un petit espace, ils étaient campés à l’étroit : leurs vaisseaux, qui manquaient de rade sûre, allaient tour à tour chercher des vivres et se mettre en station. Ce qui les affligeait surtout, c’était la longueur du siège. Ils ne s’y étaient pas attendus et avaient cru devoir, en quelques jours, forcer des gens renfermés dans une île déserte et réduits à boire de l’eau saumâtre ; mais c’est que les Lacédémoniens avaient invité, par une proclamation, à porter dans l’île de la farine, du vin, du fromage et toutes les subsistances nécessaires à des troupes assiégées. Ils avaient taxé à un haut prix ces objets, et promis la liberté à ceux des Hilotes qui se chargeraient de les transporter. Bien des gens se livraient à ces hasardeuses entreprises, et surtout des Hilotes qui partaient de tous les points du Péloponnèse et gagnaient de nuit la côte de l’île qui regarde la haute mer Ils guettaient avec soin un vent favorable, et quand le vent de mer soufflait, comme alors les vaisseaux de garde ne pouvaient rester en station, il leur était facile d’échapper. D’ailleurs, contens d’aborder, ils ne songeaient pas à ménager leurs batimens : comme on leur tenait compte de ce qu’ils valaient, ils les faisaient échouer. Des hoplites faisaient le guet aux endroits praticables de la côte. Dans les temps où la mer était bonne, ces rafraichissemens ne manquaient pas d’être interceptés. Il y avait aussi des plongeurs qui traversaient le port entre deux eaux, tirant après eux, avec un câble, des outres pleines de têtes de pavots au miel et de graine de lin pilée. Ils passèrent d’abord sans être aperçus, mais on mit ensuite des sentinelles pour les observer. Il n’était pas, des deux côtés, d’artifice qu’on n’employât, soit pour introduire des vivres dans l’île, soit pour s’opposer à ce transport.

XXVI. [171] Quand on apprit à Athènes que l’armée souffrait et qu’il passait dans l’île des subsistances, on ne sut quel parti prendre. On craignait que la garnison ne fût surprise par l’hiver ; on voyait que dans un lieu désert il lui serait impossible de tirer des munitions des environs du Péloponnèse, puisque, même en été, on ne pouvait s’en procurer suffisamment ; que d’ailleurs, faute de bonne rade, les vaisseaux ne pourraient tenir à l’ancre, et qu’enfin les hommes de l’île trouveraient moyen d’y subsister, parce que la garde se ferait avec plus de négligence, ou que mettant à profit de gros temps, ils échapperaient sur les vaisseaux qui leur apportaient des vivres. Ce qu’on appréhendait surtout, c’était que les Lacédémoniens rassurés n’entamassent plus de négociations, et l’on se repentait de n’avoir pas traité avec eux.

Cléon, sachant que c’était à lui qu’on reprochait d’avoir empêché l’accord, assura que toutes les nouvelles qu’on recevait étaient fausses. Ceux qui les avaient apportées demandaient, si l’on refusait de les croire, qu’en envoyât des gens qui vissent les choses par leurs yeux. On choisit, pour cette commission, Cléon lui-même, avec Théagène. Cléon sentit qu’il serait obligé de dire les mêmes choses que ceux qu’il calomniait, ou que, s’il disait le contraire, il serait convaincu de mensonge. Mais comme il voyait que les Athéniens continuaient d’avoir quelque penchant pour le parti de la guerre, il conseilla de ne point envoyer aux informations, ni perdre le temps en délais, ajoutant que si l’on regardait les nouvelles comme vraies, il fallait s’embarquer et aller combattre les assiégés. Puis, attaquant indirectement Nicias, fils de Nicératus, qui était alors général, et qu’il n’aimait pas, il dit qu’avec la flotte qui était appareillée, il serait facile aux généraux, s’ils étaient des gens de cœur, d’aller prendre les hommes qui étaient dans l’île. et que lui-même le ferait, s’il avait du commandement.

XXVIII. Le peuple fit entendre quelque murmure contre Cléon, et demandait pourquoi il ne partait pas à l’instant, puisque la chose lui semblait si facile. Alors Nicias, qui se voyait attaqué, dit qu’il n’avait qu’à prendre ce qu’il voudrait de troupes et se charger de l’entreprise. Cléon crut d’abord qu’où ne lui parlait pas sérieusement, et répondit qu’il était tout prêt ; mais quand il vit que Nicias voulait tout de bon lui céder le commandement, il tergiversa, et dit que ce n’était pas lui, mais Nicias qui était général. Il commençait à éprouver quelque crainte, mais il ne croyait pas que Nicias osât lui remettre le généralat. Celui-ci le pressa de l’accepter, donna sa démission de l’affaire de Pylos, et en prit le peuple à témoin. Plus Cléon refusait de partir et se désistait de ce qu’il avait avancé, plus la multitude, car tel est son caractère, pressait Nicias de lui abandonner le commandement, et criait à Cléon de s’embarquer. Ne pouvant plus retirer ce qu’il avait dit, il accepte, et s’avançant à la tête de l’assemblée, il dit qu’il n’a pas peur des Lacédémoniens, et qu’il n’emmènera personne de la ville, mais seulement des troupes de Lemnos et d’Imbros qui se trouvaient prêtes, des peltastes venus d’Ænos en qualité d’auxiliaires et quatre cents archers de différens endroits. Avec ces seules forces, il promet d’amener vifs, dans une vingtaine de jours, les Lacédémoniens qui étaient à Pylos, ou de les laisser morts sur la place. On rit de la forfanterie, et les honnêtes gens se réjouissaient de voir que de deux biens il y en avait un immanquable : ou d’être délivrés de Cléon, et c’est à quoi ils s’attendaient le plus ; ou, s’ils étaient frustrés de cette espérance, d’avoir en leur puissance les Lacédémoniens.

XXIX. Cléon prit dans l’assemblée tous les arrangemens nécessaires, reçut les suffrages du peuple pour cette expédition et pressa son départ. Il ne se choisit pour collègue que Démosthène entre les généraux qui étaient à Pylos. C’est qu’il avait entendu dire que ce général pensait à faire une descente dans l’île ; car les soldats, ayant beaucoup à souffrir dans un lieu où l’on manquait de tout, et plutôt assiégés qu’assiégeans, n’aspiraient qu’à voler aux dangers. Un incendie survenu dans l’île contribuait aussi à donner de la résolution à ce général. Elle était toute couverte de bois sans aucun sentier, comme ayant été toujours inhabitée ; c’est ce qui lui avait donné de la crainte, et ce qu’il avait regardé comme favorable aux ennemis. Ils pourraient, au moment où son armée serait occupée à descendre, sortir de leurs retraites impénétrables et lui faire beaucoup de mal ; leurs fautes et leurs dispositions seraient cachées aux Athéniens par l’épaisseur de la forêt, tandis que ceux-ci ne commettraient aucune faute qui ne fût aperçue : l’ennemi tomberait sur eux à l’improviste du côté qu’il voudrait choisir et serait toujours maître de la manière dont il lui plairait d’attaquer. Si les Athéniens parvenaient à forcer le passage, et s’engageaient dans des lieux fourrés, des guerriers en petit nombre, mais qui connaissaient bien les lieux, prendraient l’avantage sur des troupes nombreuses qui n’en avaient aucune connaissance, et la plus grande partie de l’armée pourrait être détruite sans qu’on en sût rien, et sans qu’on pût voir de quel côté il faudrait porter du secours.

XXX. Ces craintes lui étaient inspirées par le malheur qu’il avait éprouvé dans l’Étolie, et auquel une forêt n’avait pas laissé que de contribuer. Mais comme Sphactérie avait peu d’étendue, les soldats qui formaient la garde avancée étaient obligés de préparer leurs repas aux extrémités de l’île. L’un d’eux, par mégarde, mil le feu à une partie du bois ; le vent s’éleva et l’incendie gagna la forêt presque entière. Démosthène alors vit que les Lacédémoniens étaient eu plus grand nombre qu’il ne l’avait cru ; car il ne soupçonnait pas auparavant qu’on apportât des vivres pour tant de monde. Il exhorta les Athéniens à redoubler de zèle, comme n’ayant point à le disputer contre des forces peu imposantes ; et l’île étant devenue d’un abord plus facile, il résolut de l’attaquer. Il envoya demander des secours aux alliés voisins et il faisait les autres dispositions, quand Cléon lui manda qu’il s’approchait et lui amenait le renfort qu’il avait sollicité. Lui-même arriva. Réunis, ils envoyèrent d’abord au camp du continent un héraut demander si l’on voulait terminer cette affaire sans courir de hasards, en ordonnant aux gens de l’île de se livrer aux Athéniens, eux et leurs armes. On ajoutait qu’ils auraient une garde, mais qu’ils seraient traités avec douceur, jusqu’à ce qu’on pût parvenir a un traité définitif.

XXXI. Cette proposition ne fut pas acceptée. On fut un jour sans agir ; le lendemain les Athéniens firent monter, pendant la nuit, tous les hoplites sur de petits batimens, et partirent. Un peu avant l’aurore, ils entrèrent dans l’île de deux côtés : de celui de la haute mer et de celui du port. Ils étaient au nombre d’environ huit cents hoplites. Ils s’avancèrent, en courant, sur les premières gardes.

Voici quelle était la position des Lacédémoniens. Au premier corps de garde étaient environ trente hoplites. Le corps du milieu, plus considérable que les autres, était placé à l’endroit le plus uni, et près d’une source. Épitadas, qui avait le commandement, s’y trouvait. Il avait placé un petit détachement pour garder l’extrémité de l’île en face de Pylos. Du côté de la mer, c’était une côte escarpée ; du côté de la terre, l’endroit était inexpugnable. Il s’y trouvait un vieux fort construit en pierres brutes. Les Lacédémoniens croyaient qu’il pourrait leur être utile, si des forces trop supérieures les obligeaient à chercher une retraite. Telle était leur disposition.

XXXII. I>es Athéniens égorgèrent les premières gardes qui sortaient du lit et prenaient les armes. Elles ne s’étaient pas aperçues de la descente, et avaient cru que c’était des vaisseaux qui venaient, comme à l’ordinaire, se mettre en station. Au lever de l’aurore, descendit, de plus de soixante-dix vaisseaux, le reste des troupes, toutes bien armées, suivant le genre de leur service, excepté les derniers rangs des rameurs. Il y avait huit cents archers et autant de peltastes. Les Messéniens qui étaient venus au secours partageaient cette expédition, et tout ce qui s’était rassemblé à Pylos, excepté ce qu’on avait laissé à la défense de la place.

Démosthène disposa ses troupes par corps détachés, les uns de deux cents hommes, les autres de plus ou de moins. Il leur fit prendre les postes les plus élevés, pour que l’ennemi, enveloppé de toutes parts, fût au comble de l’embarras, ne sût contre qui se défendre, et tombât dans la perplexité, par la multitude des agresseurs, qui le prendraient à dos s’il marchait en avant, et en flanc s’il se portait de l’un ou de l’autre côté. Quelque part qu’il pût s’avancer, il aurait toujours derrière lui les troupes légères, et celles qui, mal équipées, l’attaqueraient avec des traits, des javelots, des pierres et des frondes ; fortes, parce qu’elles combattaient de loin, et qu’on ne pouvait mettre en fuite, parce que leur fuite était une victoire, et leur retour terrible pour l’ennemi qui venait à céder. C’était ainsi que ce général avait conçu le plan de sa descente, et il l’exécuta.

XXXIII. Les guerriers d’Épitadas et le corps le plus considérable des Lacédémoniens, renfermés dans l’île, voyant les premières gardes égorgées, et l’ennemi s’avancer contre eux, se mirent en ordre de bataille, et marchèrent aux hoplites d’Athènes, dans le dessein d’en venir aux mains. Ils les avaient de front, et les troupes légères au dos et sur les flancs. Ils ne purent s’approcher des hoplites, ni mettre en usage la manière de combattre dont ils avaient l’expérience. De toutes parts contenus par les troupes légères qui les accablaient de traits, ils ne pouvaient s’avancer contre elles, et restaient immobiles. Ils faisaient reculer l’infanterie volante du côté où elle courait sur eux, et les serrait de plus près ; mais lestement armée et habile à prévenir par la fuite les atteintes des ennemis, elle se retournait pour se défendre, et se trouvait favorisée par l’inégalité du terrain qui n’avait jamais été fréquenté. Les Lacédémoniens ne pouvaient l’y poursuivre, gênés par le poids de leurs armes.

XXXIV. Il se passa donc quelque temps en escarmourches. Mais les Lacédémoniens n’avaient plus la force de courir du côté où on les attaquait, et les troupes légères s’aperçurent qu’ils étaient devenus trop lourds pour se défendre. Puissamment encouragées par eette découverte et par celle de la supériorité que leur donnait le nombre ; accoutumées à ne les plus croire aussi terribles qu’auparavant, parce qu’ils ne leur avaient pas fait d’abord le mal qu’elles en attendaient, lorsqu’elles commencèrent à s’avancer contre eux, et que leur courage était subjugué par la seule pensée d’avoir à combattre des Lacédémoniens, elles commencèrent à les mépriser, poussèrent de grands cris et se précipitèrent sur eux en foule. Elles les accablaient de pierres, de traits, de javelots, de tout ce qui leur tombait sous la main. Les cris qu’elles jetaient, et la rapidité de leur course frappaient d’épouvante des hommes qui n’étaient pas faits à cette manière de combattre ; les cendres de la forêt nouvellement consumée s’élevaient dans l’air, et cette cendre, les traits, les pierres lancées par une multitude innombrable ne laissaient rien voir devant soi. Alors l’action devint terrible pour les Lacédémoniens. Leurs cuirasses de feutre ne les garantissaient pas des traits, et au moment ou ils lançaient des javelots, ils étaient brisés par les pierres. Ils ne savaient comment tirer parti d’eux-mêmes, privés de la vue, et ne pouvant apercevoir d’avance ce qui les menaçait ; étourdis par les cris des ennemis, qui ne leur permettaient pas d’entendre les ordres de leurs chefs ; de toutes parts entourés de dangers, et n’ayant pas même l’espérance de se défendre et de sauver leurs jours.

XXXV. Enfin, couverts presque tous de blessures, parce qu’ils n’avaient toujours fait que se retourner à la même place, ils se formèrent en peloton, et se retirèrent vers le fort, qui était à peu de distance, à l’extrémité de l’île, et où se trouvaient leurs dernières gardes. Dès qu’ils commencèrent à céder, les troupes légères, encore bien plus animées, les suivirent à grands cris, donnant la mort à tous ceux qu’elles atteignaient. Le plus grand nombre cependant gagna la forteresse. Ils se rangèrent avec la garnison, de manière à défendre tous les endroits par où elle pouvait être attaquée. Les Athéniens les suivirent ; mais ils ne purent entourer et investir la place, la force du lieu s’y opposait : ils l’attaquèrent de face, s’efforçant de les chasser. Long-temps, et pendant la journée presque entière, les deux partis tourmentés par la fatigue du combat, la soif et l’ardeur du soleil, soutinrent leurs efforts mutuels, l’un tâchant de déloger l’ennemi du lieu supérieur qu’il occupait, et l’autre de ne pas céder. Les Lacédémoniens se défendaient avec moins de peine qu’auparavant, parce qu’ils ne pouvaient plus être investis par les côtés.

XXXVI. Comme rien ne se décidait, le général des Messéniens vint trouver Cléon et Démosthène, et leur représenta qu’ils se fatiguaient inutilement ; mais que s’ils lui donnaient une partie des archers et des troupes légères, il tournerait les ennemis, qu’il les prendrait en queue par quelque sentier qu’il saurait bien trouver, et qu’il espérait forcer l’entrée du fort. Il reçut ce qu’il demandait, et partit sans être aperçu des ennemis. Il franchit les endroits praticables des précipices dont l’île est hérissée, et que les Lacédémoniens, trop pleins de confiance dans la force du lieu, avaient négligé de garder ; et faisant avec peine de longs détours, il parvint à leur cacher sa marche. Tout à coup il parut derrière eux sur des rochers qui les dominaient, d’autant plus terrible à leurs yeux qu’ils étaient loin de s’attendre à ce spectacle, et remplissant de courage les Athéniens qui voyaient ce qu’ils avaient attendu. Les Lacédémoniens, des deux cotés accablés de traits, et réduits, pour comparer de petites choses aux grandes, à la même extrémité qu’aux Therniopyles, quand, les tournant par un sentier étroit, les Perses vinrent leur donner la mort ; frappés de toutes parts, faibles en nombre contre de nombreux ennemis, et exténués par la faim, ne tinrent plus, et commencèrent à reculer ; mais les Athéniens étaient maîtres des passages.

XXXVII. Cependant Cléon et Démosthène voyant que les Lacédémoniens, pour peu qu’ils fléchissent, allaient être entièrement détruits, firent cesser le combat, et retinrent leurs troupes. Ils désiraient les mener vifs à Athènes, et voulurent essayer si leur orgueil, enfin brisé par l’horreur de leur situation, ne consentirait pas à rendre les armes. Ils leur firent donc porter par un héraut la proposition de se remettre eux et leurs armes entre les mains des Athéniens qui prononceraient sur leur sort.

XXXVIII. La plupart, à cette proclamation, jetant leurs boucliers et agitant les mains, firent connaître qu’ils l’acceptaient. Il se fit une suspension d’armes, et des conférences s’ouvrirent entre Cléon et Démosthène d’une part, et de l’autre Styphon, fils de Pharax. De ceux qui avaient d’abord commandé, Épitadas le premier était tué, et l’hippagrète[172] qui avait été élu pour commander après lui, était couché encore vivant entre les morts : Styphon avait été élu le troisième ; et, suivant la loi. c’était à lui de commander, s’il arrivait aux autres quelque malheur. D’accord avec ceux qui l’accompagnaient à cette conférence, il dit qu’il voulait consulter, sur le parti qu’il fallait prendre, ceux de leurs concitoyens qui étaient sur le continent. Les Athéniens ne laissèrent passer aucun Lacédémonien ; mais ils appelèrent du continent des hérauts, et la question y fut portée jusqu’à deux ou trois fois. Le dernier qui passa de leur côté, de la part des Lacédémoniens qui étaient en terre ferme, apporta cette réponse : « Les Lacédémoniens vous ordonnent de délibérer vous-mêmes sur ce qui vous concerne, et de ne rien faire de honteux. »

Après s’être consultés entre eux, ils livrèrent leurs armes et se rendirent. On les tint, le reste du jour et la nuit suivante, sous une bonne garde. Les Athéniens élevèrent le lendemain un trophée dans l’île, firent toutes leurs dispositions pour le départ, et confièrent leurs prisonniers à la garde des triérarques[173]. Les Lacédémoniens envoyèrent un héraut pour obtenir la permission de recueillir leurs morts.

Voici le nombre de ceux qui périrent dans l’île et de ceux qui furent faits prisonniers. Il y était passé quatre cent vingt hoplites en tout : de ce nombre, deux cent quatre-vingt-douze furent transportés vivans à Athènes, le reste avait été tué. Entre ceux qui se rendirent, on comptait environ cent vingt Spartiates. Les Athéniens perdirent peu de monde, car l’action fut moins une bataille qu’une déroute.

XXXK. Le siège de l’île, à commencer du combat naval jusqu’à l’affaire qui le termina, dura soixante-douze jours. Dans la vingtaine de jours qui s’était écoulée pendant que les députés firent le voyage d’Athènes, pour y négocier un traité, on avait fourni aux assiégés des subsistances ; ils avaient été nourris le reste du temps par des importations furtives. Il restait encore dans l’île, au moment de la reddition, du blé et d’autres munitions de bouche ; car Épitadas, qui commandait, en distribuait à chacun plutôt au-dessous qu’au-dessus du besoin. Les armées d’Athènes et du Péloponnèse quittèrent Pylos et gagnèrent leurs pays. Ainsi la promesse de Cléon eut son effet, quoiqu’elle tînt de la démence ; car, dans l’espace de vingt jours, il amena les Lacédémoniens comme il s’y était engagé[174].

XL. Les Grecs, dans cette guerre, ne virent aucun événement qui trompât davantage leurs conjectures. Ils avaient pensé qu’on ne pourrait, ni par famine, ni par aucune autre extrémité, réduire les Lacédémoniens à rendre les armes : mais qu’ils s’obstineraient à les garder tant qu’ils auraient quelque reste de force, et ne cesseraient de combattre qu’en cessant de vivre. Ils ne pouvaient croire que ceux qui étaient morts n’eussent pas eu plus de courage que ceux qui s’étaient rendus. Un allié d’Athènes demanda un jour, pour lui faire affront, à l’un des prisonniers de l’île, si ce n’était pas de braves gens que les compagnons qu’ils avaient perdus : « On ne saurait avoir trop d’estime pour les flèches, répondit le prisonnier, si elles savaient discerner les hommes valeureux : » faisant entendre que les pierres et les traits avaient tué indistinctement ceux qu’ils avaient rencontrés.

XLI. Quand ces malheureux furent arrivés, les Athéniens résolurent de les tenir dans les fers, jusqu’à ce qu’il se fit un accord, et de les tirer de leurs prisons pour les égorger, s’il arrivait qu’auparavant les Péloponnésiens fissent une invasion dans l’Attique. Ils mirent une garnison à Pylos. Les Messéniens de Naupacte envoyèrent des plus belliqueux de leurs gens dans cette place qu’ils regardaient comme leur patrie ; car Pylos avait fait partie de l’ancienne Messénide. Ces troupes saccagèrent la Laconie ; et comme elles parlaient la langue du pays, elles y firent beaucoup de mal. Les Lacédémoniens, jusque-là, n’avaient pas éprouvé le pillage ; ils ne connaissaient pas cette façon de faire la guerre ; leurs Hilotes désertaient, et ils craignaient de voir leurs campagnes exposées à des révolutions encore plus funestes : ils supportaient impatiemment ces malheurs, et quoiqu’ils n’eussent pas voulu que les Athéniens fussent instruits de leurs sentimens, ils leur envoyèrent des députés, pour essayer de se faire rendre et Pylos et leurs hommes. Mais les Athéniens portaient trop haut leurs prétentions ; ils reçurent plusieurs députations, et les renvoyèrent sans rien accorder. Voilà quelle fut l’affaire de Pylos.

XLII. Le même été[175], aussitôt après ces événemens, les Athéniens portèrent la guerre dans la campagne de Corinthe. Ils y envoyèrent, sur quatre-vingts vaisseaux, deux mille hoplites tirés de leur sein, et deux cents cavaliers sur des batimens construits pour cet usage. Ils avaient avec eux leurs alliés de Milet, d’Andros et de Caryste. Le premier de leurs trois généraux était Nicias, fils de Nicératus. Ils s’embarquèrent avec l’aurore et abordèrent entre la Chersonèse et Rhitum, sur la côte où s’élève la colline Solygie. C’est là qu’avaient autrefois campé les Doriens quand ils firent la guerre aux Corinthiens de la ville, qui étaient Éoliens. Il y reste encore une bourgade nommée Solygie, à douze stades[176] du rivage où les vaisseaux prirent terre ; à soixante de Corinthe[177], et à vingt de l’isthme[178]. Instruits d’avance par la voie d’Argos de l’arrivée prochaine de cette armée, les Corinthiens, excepté ceux qui logent en deçà de l’isthme, s’étaient tous rendus sur l’isthme depuis long-temps. Cinq cents hommes avaient été envoyés en garnison dans l’Ambracie et la Leucadie ; les autres, de tout rang et de tout âge, guettaient où les Athéniens feraient leur descente ; mais ceux-ci les trompèrent en abordant de nuit. Cependant les ennemis furent bientôt après avertis de leur arrivée par des signaux, et laissant la moitié de leur monde à Cenchrée, dans la crainte que les Athéniens ne se portassent sur Crommyon, ils se hâtèrent de marcher contre eux.

XLIII. L’un de leurs généraux, nommé Battus, car il y en avait deux à cette bataille, prit avec lui une division et se rendit à Solygie, pour garder cette bourgade qui n’était pas murée. Lycophron fit l’attaque avec le reste. D’abord les Corinthiens donnèrent sur l’aile droite des Athéniens, qui venait de descendre devant la Chersonèse, et attaquèrent ensuite le reste de l’armée. Le combat fut vif ; partout on se battait corps à corps. L’aile droite des Athéniens et des Carystiens, car ces derniers la fermaient, reçut les Corinthiens, et les repoussa, quoique avec peine. Ceux-ci montèrent contre une haie ; et comme le terrain était incliné, ils se trouvèrent plus élevés que les ennemis, les accablèrent de pierres, chantèrent le pœan, et revinrent à la charge. Les Athéniens soutinrent le choc, et l’on se battit d’aussi près que la première fois. Mais un corps de troupes corinthiennes accourut au secours de l’aile gauche, mit en fuite l’aile droite des Athéniens, et les poursuivit jusque sur leurs vaisseaux. Cependant eux et les Carystiens en descendirent encore. Le combat continuait ; l’opiniâtreté était égale des deux parts, et surtout à la droite des Corinthiens, où Lycophron se défendait contre la gauche des ennemis ; car on soupçonnait que leur dessein était de faire une tentative contre Solygie.

XLIV. La résistance fut longue, et ni l’un ni l’autre parti ne cédait. Mais les Athéniens éprouvèrent l’utilité de leur cavalerie ; les Corinthiens, qui n’en avaient pas, furent enfin repoussés, et se retirèrent sur la colline. Ils y dressèrent leurs tentes, ne descendirent plus, et se tinrent dans l’inaction. Cette défaite leur avait coûte la plus grande partie de leur aile droite et leur général Lycophron. Comme le reste de l’armée, une fois forcé, ne fut pas poursuivi avec acharnement, et ne prit pas la fuite avec précipitation, il fit sa retraite sur les hauteurs, et s’y établit. Les Athéniens, contre qui personne ne se présentait plus, dépouillèrent les morts des ennemis, recueillirent ceux qui leur appartenaient, et dressèrent aussitôt un trophée.

Cependant la moitié de l’armée corinthienne, qui était restée campée à Cenchrée, pour empêcher les Athéniens de se porter à Crommyon, n’avait pu apercevoir le combat que leur cachait le mont Onium ; mais à la vue de la poussière qui s’élevait, ils comprirent l’événement et accoururent au secours. Il leur vint en même temps un renfort : c’était les vieillards de Corinthe qui s’étaient mis en marche dès qu’ils avaient su ce qui s’était passé. Les Athéniens, à leur approche, crurent que c’était un secours des villes voisines, et se hâtèrent de monter sur leurs vaisseaux ; mais ils emportèrent les dépouilles qu’ils avaient faites et leurs morts, excepté deux qu’ils n’avaient pu trouver. Ils gagnèrent les îles voisines, et de là firent demander et obtinrent la permission d’enlever les deux corps qu’ils avaient laissés. Les Péloponnésiens avaient perdu dans ce combat deux cent douze hommes, et les Athéniens un peu moins de cinquante.

XLV. Ceux-ci quittèrent les îles, et se portèrent le même jour à Crommyon, dans la campagne de Corinthe, à cent vingt stades de cette ville[179]. Ils y prirent terre, ravagèrent les champs, et y restèrent campés pendant la nuit. Le lendemain, ils voguèrent d’abord vers l’Épidaurie, y firent une descente, et passèrent à Méthone, entre Épidaure et Trézène. Ils s’emparèrent de l’isthme qui tient à la Chersonèse où est située Méthone, travaillèrent à la fortifier, et y mirent garnison. De là ils portèrent le ravage dans les champs de Trézène, d’Halia et d’Épidaure ; et après avoir fini les fortifications, ils s’en retournèrent sur leur flotte.

XLVI. Pendant que ces événemens se passaient, Eurymédon et Sophocle partirent de Pylos pour la Sicile avec la flotte d’Athènes, et arrivèrent à Corcyre. Ils se joignirent aux Corcyréens de la ville pour attaquer la faction qui, après les troubles, s’était retirée sur le mont Istone, s’y était établie, dominait sur la campagne et y faisait un grand dégât. Le fort qui servait d’asile à ces bannis, fut battu et emporté, mais les hommes parvinrent à se sauver en foule sur une hauteur ; là ils capitulèrent et convinrent de livrer leurs troupes auxiliaires, de rendre les armes et de s’abandonner au jugement du peuple d’Athènes. Ils reçurent la parole des généraux, qui les transportèrent dans l’île de Ptychie, où ils devaient être gardés jusqu’à leur transport à Athènes ; mais si l’un deux était pris en essayant de s’évader, la convention était annulée pour tous. Les chefs de la faction populaire, craignant que les Athéniens ne laissassent la vie à ces malheureux, leur tendirent un piège : ce fut d’en tromper quelques-uns en subornant un petit nombre de leurs amis qu’ils leur firent passer ; ils étaient chargés de leur dire, comme par bienveillance, qu’ils n’avaient d’autre parti à prendre que celui de la fuite la plus prompte, qu’eux-mêmes leur fourniraient un bâtiment ; mais que s’ils restaient, les généraux d’Athènes les allaient livrer au peuple de Corcyre.

XLVII. Ils donnèrent dans le piège ; le vaisseau était prêt, mais ils furent arrêtés au moment de leur départ, et des lors la convention fut rompue. Les généraux ne secondèrent pas faiblement cette intrigue ; ce furent eux qui fournirent le prétexte de la tramer et l’assurance qu’on pouvait s’y livrer sans crainte, en laissant connaître que, près de partir pour la Sicile, ils ne voudraient pas que d’autres conduisissent les prisonniers à Athènes et s’attribuassent l’honneur de ce qu’eux-mêmes avaient fait. Les Corcyréens renfermèrent ces infortunés dans un grand édifice, et les en retirant par vingtaine à la fois, ils les conduisaient attachés les uns aux autres entre deux haies d’hoplites, qui frappaient et perçaient ceux qu’ils regardaient comme leurs ennemis. Des hommes armés de fouets hâtaient la marche des malheureux qui s’avançaient trop lentement.

XLVIII. Soixante furent ainsi emmenés et exécutés, sans que ceux qui étaient dans le bâtiment se doutassent de leur sort ; ils les croyaient transférés dans quelque autre prison ; mais enfin, mieux instruits, ils implorèrent les Athéniens et les prièrent de leur donner eux-mêmes la mort, s’ils voulaient qu’ils périssent. Ils refusaient de quitter l’endroit où ils étaient renfermés, et menaçaient d’employer toutes leurs forces pour empêcher personne d’y entrer. Ce n’était pas non plus l’idée des Corcyréens de forcer les portes : ils montèrent sur les combles, enlevèrent les toits et accablèrent ces malheureux de traits et de tuiles ; les prisonniers se garantissaient de leur mieux, et cependant la plupart se donnaient eux-mêmes la mort ; ils s’égorgeaient avec les flèches qui leur étaient lancées, ils se pendaient à des lits qui se trouvaient dans la prison, et ceux qui n’avaient pas de cordes déchiraient leurs manteaux pour en tenir lieu. Pendant la plus grande partie de la nuit (car la nuit survint pendant leur détresse), il en périt de toutes sortes de morts, étranglés de leurs mains ou frappés du haut de l’édifice. Le jour venu, les Corcyréens les jetèrent en tas sur des charrettes, et les portèrent hors de la ville. Toutes les femmes qui avaient été prises dans le fort furent réduites en esclavage. Ce fut ainsi que la faction populaire traita les Corcyréens qui s’étaient réfugiés sur la montagne ; et ces troubles, qui devenaient considérables, furent ainsi terminés, du moins autant qu’ils étaient liés à cette guerre ; car ce qui pouvait rester de la faction détruite ne mérite pas qu’on en parle. Les Athéniens partirent pour la Sicile, comme c’était leur destination, et y firent la guerre conjointement avec leurs alliés de cette île.

XLIX. Les troupes d’Athènes qui étaient à Naupacte, entrèrent en campagne avec les Acarnanes à la fin de l’été, et prirent par trahison Anactorium, ville située à l’embouchure du golfe d’Ambracie, et qui appartenait aux Corinthiens. Ceux-ci furent chassés, et les Acarnanes firent passer de toutes les parties de leur pays, des habitans dans cette place ; ils en restèrent maîtres, et l’été finit.

L. L’hiver suivant[180], Aristide, fils d’Archippus, l’un des commandans des vaisseaux que les Athéniens avaient fait partir pour lever les tributs des alliés, prit à Éion, sur le Strymon, un Perse, nommé Artapherne, envoyé du roi à Lacédémone. Il fut conduit à Athènes ; les Athéniens firent traduire les lettres dont il était porteur, et qui étaient écrites en langue assyrienne[181]. Ils y lurent en substance, entre beaucoup d’autres choses, que le roi n’entendait rien à ce que demandaient les Lacédémoniens ; qu’il avait reçu de leur part bien des ambassadeurs, et qu’aucun ne tenait le même langage ; que s’ils voulaient s’exprimer nettement, ils eussent à lui envoyer des députés avec Artapherne. Les Athéniens renvoyèrent celui-ci à Ephèse, et firent partir avec lui des ambassadeurs ; mais, vers ce temps[182], Arlaxerxès, fils de Xerxès, mourut ; les envoyés apprirent sa mort â Éphèse, et revinrent sur leurs pas.

LI. Le même hiver[183], les habitans de Chio démolirent les fortifications qu’ils venaient de construire. L’ordre leur en fut prescrit par les Athéniens qui les soupçonnaient de méditer contre eux quelques projets, malgré la foi et les assurances qu’ils avaient données de ne former aucun mauvais dessein. L’hiver finit, ainsi que la septième année de la guerre que Thucydide a écrite.

LII. Dès l’entrée de l’été suivant[184], il y eut, vers la Néoménie, une éclipse de soleil, et au commencement du même mois un tremblement de terre. Les exilés de Mitylène et du reste de Lesbos, la plupart sortis du continent, soudoyèrent et rassemblèrent des troupes auxiliaires du Péloponnèse, et prirent Rhœtium. Ils la rendirent sans y faire aucun tort pour la somme de deux mille statères de Phocée, et marchèrent ensuite contre Antandros qu’ils prirent par intelligence. Leur dessein était de délivrer toutes les autres villes qu’on nomme Actées[185], dont les Athéniens s’étaient rendus maîtres, et qui appartenaient aux Mityléniens ; mais surtout de rentrer en possession d’Antandros. Comme cet endroit était propre à l’établissement d’un chantier de vaisseaux, parce qu’il fournit du bois, et qu’il est voisin du mont Ida, ils comptaient le fortifier, en partir avec l’appareil nécessaire pour infester Lesbos qui en est à peu de distance, et s’emparer dans le continent des villes éoliennes. Telles étaient les entreprises auxquelles ils se disposaient.

LIII. Le même été[186], les Athéniens, avec soixante vaisseaux, deux mille hoplites, un peu de cavalerie, et les alliés qu’ils avaient rassemblés de Milet et de divers autres endroits, allèrent attaquer Cythère. Leurs généraux étaient Nicias, fils de Nicératus ; Nicostrate, fils de Diolropllès, et Autoclès, fils de Tolmœus. Cythère est une île adjacente à la Laconie, devant le promontoire de Malée. Les Lacédémoniens en occupent le circuit, et, chaque année, il s’y rendait de Sparte un magistrat qui avait le titre de cythérodice[187] ; ils ne manquaient jamais d’y tenir une garnison, et ils veillaient avec soin sur cette île. C’était pour eux un port où abordaient les marchands d’Égypte et de Libye : d’ailleurs elle garantissait la Laconie des pirates, du seul côté par où ils pussent l’infester ; car elle s’étend sur la mer de Sicile et sur celle de Crète.

LIV. Les Athéniens y prirent terre, et avec dix vaisseaux et deux mille hoplites de Milet, ils emportèrent une ville nommée Scandie, située sur le bord de la mer. Le reste de l’armée descendit dans la partie de l’île qui regarde Malée, marcha contre la ville de Cythère, bâtie sur la côte, et trouva tous les habitans en armes. Ou combattit ; les Cythéréens tinrent peu, et bientôt mis en fuite, ils se réfugièrent dans la ville haute. Là ils capitulèrent avec Nicias et ses collègues, se remettant à la discrétion des Athéniens, sous la seule condition d’avoir la vie sauve. Nicias avait commencé par s’établir des intelligences avec les habitans : aussi fut-on plus tôt d’accord sur les articles du traité qui concernaient le présent et l’avenir, et n’y eut-il d’exportés des habitans de Cythère que ceux qui étaient Lacédémoniens ; ce qui était indispensable, l’île étant si voisine de la Laconie.

Après cette capitulation, les Athéniens, maîtres de Scandie, place sitùée sur le port, et ayant mis garnison à Cythère, firent voile pour Asiné, Hélos, et la plupart des lieux maritimes : ils descendirent, et s’arrêtèrent où l’occasion le demandait, et ravagèrent le pays pendant environ sept jours.

LV. Ls Lacédémoniens qui voyaient les Athéniens maîtres de Cythère, et qni s’attendaient à de semblables descentes dans leur pays, ne se présentèrent nulle part en force contre eux ; ils se contentèrent d’envoyer des gros d’hoplites garder la campagne, dans les endroits où cette précaution était nécessaire : d’ailleurs, ils se tenaient scrupuleusement sur leurs gardes. Après les maux cruels et inattendus qu’ils avaient éprouvés à Sphactérie, la perte de Pylos et de Cythère, et au milieu d’une guerre subite et imprévue qui les frappait de toutes parts, ils craignaient quelque révolution dans leur gouvernement. Contre leur usage, ils formèrent on corps de quatre cents hommes de cavalerie, et levèrent des archers. Ils montraient plus d’hésitation que jamais à former des projets militaires, qu’il faudrait soutenir par des combats maritimes ; sorte de guerre dont ils n’avaient pas l’habitude ; et encore contre les Athéniens, peuple qui croyait trahir ses justes espérances, s’il ne formait pas sans cesse des entreprises nouvelles. Les coups de la fortune qu’ils avaient éprouvés en si grand nombre, en si peu de temps, et contre toute attente, les plongeaient dans le plus grand abattement. Ils craignaient qu’il ne leur survînt encore quelque désastre, tel que celui de Sphactérie ; cette pensée les rendait plus timides à combattre ; ils ne pouvaient se remuer sans croire qu’ils faisaient une faute, devenus craintifs et irrésolus parce qu’ils n’avaient pas l’habitude du malheur.

LVI. Ils se tinrent généralement en repos, pendant que les Athéniens dévastaient leurs campagnes maritimes ; chaque garnison, quand il se faisait une descente dans le voisinage, croyait n’être pas assez nombreuse, et l’esprit public était alors de ne rien hasarder. Une seule qui osa se défendre vers Cortys et Aphrodisia, fondit sur un corps de troupes légères qui se tenait dispersé, et le mit en fuite ; mais reçue par les hoplites, elle se retira ; elle perdit quelques hommes, dont les armes restèrent aux ennemis. Les Athéniens élevèrent un trophée, et retournèrent à Cythère, d’où ils se portèrent à Épidaure-Limera. Ils ravagèrent une partie de la campagne, et arrivèrent à Thyrée, place dépendante de la contrée qu’on appelle Cynurie, et qui sépare de la Laconie le pays d’Argos. Les Lacédémoniens, à qui elle appartenait, l’avaient donnée aux Éginètes chassés de leur patrie : c’était une récompense des services qu’ils en avaient reçus dans le temps du tremblement de terre et de la révolte des Hilotes, et une marque de reconnaissance de ce que, sujets d’Athènes, ils n’en avaient pas été moins constamment opposés aux desseins de cette république.

LVII. A l’approche des Athéniens, les Éginètes abandonnèrent les fortifications qu’ils étaient alors occupés à construire sur le bord de la mer, et se retirèrent dans leur ville haute, qui en était éloignée à peu près de dix stades[188]. Une garnison lacédémonienne, qui était dans le pays, et qui les avait aidés à se fortifier, refusa, malgré leurs prières, d’entrer dans leurs murs, reconnaissant qu’il y aurait du danger à s’y renfermer. Elle se retira sur les hauteurs, et ne se croyant pas en état de combattre, elle resta dans l’inaction. Cependant les Athéniens abordent, s’avancent aussitôt avec toutes leurs forces, et emportent Thyrée. Ils mettent le feu à la ville, et détruisent tout ce qui s’y trouve. Ils retournèrent à Athènes, emmenant les Éginètes qui n’avaient pas été tués dans l’action, et Tantale, fils de Patrocle, qui les commandait pour les Lacédémoniens ; il avait été pris couvert de blessures : ils emmenèrent aussi un petit nombre d’habitans de Cythère, que, pour mesure de sûreté, ils crurent devoir transporter ailleurs. On décida qu’ils seraient déposés dans les îles, que les autres Cythéréens qui resteraient dans leur pays paieraient un tribut de quatre talens[189], et que tous les Éginètes qui avaient été pris seraient mis à mort ; c’était l’effet de l’ancienne haine que les Athéniens avaient toujours eue pour ce peuple. Tantale fut renfermé dans la même prison que les autres Lacédémoniens pris à Sphactérie.

LVIII. Le même été[190], dans la Sicile, il se conclut d’abord une suspension d’armes entre les citoyens de Camarina et ceux de Géla. Les autres Siciliens formèrent ensuite A Géla un congrès, où les députés de toutes les villes se concertèrent pour parvenir à des moyens de conciliation. Un grand nombre d’opinions diverses furent mises en avant de part et d’autre : les députés ne s’accordaient point entre eux ; chacun demandait pour sa ville des redressemens proportionnés aux torts qu’elle croyait avoir supportés. Hermocrate, fils d’Hermon, de Syracuse, celui qui contribua le plus à les ramener tous à l’intérêt général, parla en ces termes :

LIX. « Ce n’est point, ô Syracusains, un citoyen de l’une des plus faibles républiques de cette ile, ni de celles qui se sont le plus ressenties des maux de la guerre, qui va prendre la parole ; mais un homme qui veut manifester à la Sicile entière, l’opinion qu’il croit s’accorder le mieux avec l’intérêt commun. A quoi bon entrer dans de longs détails sur les maux de la guerre, pour prouver à des gens qui le savent combien elle est désastreuse ? Ce n’est pas l’ignorance qui force personne à l’entreprendre ; et personne non plus n’en est détourné par la crainte, s’il croit y trouver son profit ; mais les uns placent les avantages qu’ils attendent au-dessus des dangers, et les autres aiment mieux s’exposer aux dangers que de souffrir, pour le moment, aucun dommage. Cependant, si les uns et les autres, dans cette conduite, n’ont pas les circonstances en leur faveur, c’est les bien servir que de les engager à la réconciliation ; et ce serait un grand bonheur pour vous, si, dans les conjonctures présentes, vous vous rendiez à de semblables conseils. Nous avons pris les armes parce que chacun de nous voulait pourvoir à ses intérêts privés ; tâchons maintenant, en les discutant entre nous, d’en venir à un accommodement, au hasard de recommencer la guerre, si chacun ne se trouve pas satisfait sur les droits qu’il réclame.

LX. « Ce ne sera pas seulement sur nos affaires particulières, si nous sommes sages, que rouleront les conférences ; mais nous examinerons s’il est encore possible de sauver la Sicile, que je regarde comme menacée par les desseins perfides des Athéniens. Ce sont eux, bien plus que mes discours, qui doivent vous forcer à une réconciliation ; eux revêtus de la plus grande puissance de la Grèce ; eux qui épient nos fautes, et qui sont chez nous, à titre d’alliés légitimes, avec un petit nombre de vaisseaux ; moyen spécieux d’exercer utilement contre nous leur haine naturelle. Continuons la guerre ; appelons dans nos foyers des hommes qui vont bien d’eux-mêmes attaquer les autres sans être invités ; consommons notre ruine par nos dépenses particulières ; préparons-leur la voie à la domination ; et bientôt, n’en doutez pas, nous voyant épuisés, ils arriveront avec des flottes plus formidables, et mettront sous leur joug la Sicile entière.

LXI. « Cependant, si nous avons quelque prudence, c’est pour ajouter à notre fortune ce que nous ne possédons pas, et non pour endommager ce que nous possédons, que chacun de nous doit se faire des alliances et se livrer aux dangers. Croyez que rien n’est plus destructeur pour les états que la dissension, et surtout pour la Sicile, dont tous les peuples sont l’objet des embûches d’Athènes, et qui se trouve partagée en autant de républiques que de villes. D’après cette vérité, que les citoyens se réconcilient avec les citoyens, les villes avec les villes, et travaillent d’un commun effort à sauver la Sicile entière. Gardez-vous de penser qu’Athènes ne haïsse chez nous que les Doriens, et que les Chalcidiens n’aient rien à craindre, parce qu’ils sont d’origine ionique. Non, ce n’est point en haine de telle nation, qui est divisée de telle autre, que les Athéniens viennent ici ; c’est parce qu’ils aspirent aux biens que réunit la Sicile, et que nous possédons en commun. Ils le font assez connaître aujourd’hui, qu’ils sont appelés par des peuples d’origine chalcidienne : c’est avec empressement qu’en qualité d’alliés ils viennent donner de préférence des secours à des hommes dont ils n’en ont jamais reçu. Qu’ils aient cette ambition que je leur suppose, qu’ils s’y prennent de loin pour la satisfaire, je le leur pardonne. Je ne blâme point ceux qui veulent dominer, mais ceux que je vois prêts à se soumettre. Il est dans la nature des hommes de prendre l’empire sur ceux qui cèdent, et de se garantir contre ceux qui les menacent. C’est ce que nous savons, et nous ne prenons pas les plus justes précautions, et nous ne regardons pas comme notre plus grande affaire de nous réunir tous contre le commun danger ! Nous en serions bientôt délivrés si nous nous accordions réciproquement. Ce n’est pas de leur pays que les Athéniens s’élancent contre nous ; mais du territoire de ceux d’entre nous qui les appellent. Ce ne sera donc pas la guerre qui fera cesser la guerre ; ce sera la paix qui mettra fin d’elle-même et sans peine à nos dissensions ; et ces étrangers que nous attirons, qui arrivent avec des vues injustes et des prétextes spécieux, s’en retourneront, comme ils le méritent, sans avoir rien pu faire.

LXII. « Tels sont les avantages qu’on se donnera sur les Athéniens en prenant de sages résolutions. Et comment ne feriez-vous pas entre vous la paix, qui, d’un commun aveu, est le plus grand des biens ? Si les uns prospèrent, si les autres ont à se plaindre du sort, ne croyez-vous donc pas que la paix soit plus propre que la guerre à faire cesser les maux de l’infortuné, à conserver à l’homme heureux ses avantages ? Ne rend-elle pas les honneurs plus solides, les dignités plus assurées, et n’offre-t-elle pas mille biens qu’il serait aussi long de détailler que les maux de la guerre ? D’après cela, ne méprisez pas mes discours, et que plutôt ils vous aident à prévoir les moyens de vous sauver. Si, dans vos entreprises, vous vous reposez sur la justice de votre cause, ou sur vos forces, craignez d’être cruellement déçus par des événemens contraires à vos espérances. Sachez que bien des gens, en attaquant leurs ennemis, voulaient se venger de leurs injustices ; que d’autres se reposaient sur leurs forces pour assouvir leur ambition ; mais que les uns, loin d’ajouter à leur fortune, ont perdu celle qu’ils avaient, et que les autres, au lieu de satisfaire leur vengeance, n’ont pu même se sauver. Car la vengeance, pour être juste, n’en est pas toujours plus heureuse ; et la force n’est pas assurée, quelques belles espérances qu’elle inspire. Les événemens fortuits sont incalculables, et ce sont eux surtout qui l’emportent. Ce qui est le plus certain est aussi le plus utile, et quand deux partis se redoutent également, ils mettent plus de précautions à s’attaquer.

LXIII. « Doublement effrayés de l’incertitude des événemens que ne peuvent atteindre nos conjectures, et de la présence des Athéniens, qui, dès ce moment, doivent nous frapper de terreur ; persuadés que, si nous avons été trompés dans les desseins que tous nous avions conçus, ces obstacles ont suffi pour nous empêcher de les remplir, chassons de notre patrie des ennemis dont les armes sont levées sur nos têtes : réunissons-nous par une paix éternelle ; ou si c’est trop demander, concluons au moins une longue trêve, et remettons à une autre époque la décision de nos différends. Eu un mot, si vous daignez suivre mes avis, sachez que chacun de nous, citoyen d’une ville libre, pourra récompenser ou punir, en souverain, ceux qui lui feront du bien ou du mal. Mais si vous ne me croyez pas, si vous suivez d’autres conseils, loin d’être en état de vous venger, le plus grand bonheur que vous puissiez attendre sera d’être forcés à devenir les amis de vos plus grands ennemis, et les ennemis de ceux que vous devez aimer.

LXIV. « Quant à moi, comme je l’ai dit en commençant, membre d’une république puissante, citoyen d’un état qui est plutôt maître d’attaquer que réduit à se défendre, je vous conjure de pourvoir à ces dangers, de vous accorder entre vous, et, pour faire du mal à vos ennemis, de ne vous en pas faire encore bien plus à vous-mêmes. Emporté par un fol esprit de parti, je ne me crois pas maître de la fortune sur laquelle je ne puis exercer aucun empire, comme je le suis de ma pensée ; mais je crois devoit céder aux circonstances autant qu’elles l’exigent. Je vous engage à suivre mon exemple, sans attendre que vous y soyez forcés par les ennemis[191]. Ce n’est pas une honte dans une même famille, que l’un cède à l’autre ; que le Dorien cède au Dorien, et le Chalcidien à un citoyen originaire de la Chalcide. En un mot, voisins comme nous le sommes, habitans d’une même contrée, et d’une contrée que la mer enveloppe, nous avons tous un nom commun, celui de Siciliens. Je crois bien que nous nous ferons la guerre quand les circonstances le voudront ; nous traiterons ensuite et parviendrons à nous réconcilier ; mais si nous somme sages, resserrons-nous étroitement pour nous défendre contre les étrangers, puisque, séparément frappés, nous courrons tous un danger commun. Nous n’appellerons plus à l’avenir ni alliés ni conciliateurs, et en agissant ainsi, nous ne priverons pas en ce moment la Sicile de deux grands biens : d’être délivrée des Athéniens et d’une guerre domestique ; et dans la suite, nous habiterons ensemble un pays libre et moins exposé aux manœuvres du dehors. »

LXV. Les Siciliens, persuadés par le discours d’Hermocrate, consentirent d’un commun accord à terminer la guerre. Chacun garda ce qu’il avait entre les mains : ceux de Camarina eurent Morgantine, moyennant une somme qu’ils payèrent aux Syracusains. Les alliés d’Athènes ayant appelé les commandans de cette nation, leur déclarèrent qu’ils allaient accéder à l’accommodement, et qu’ils les feraient comprendre dans le traité. Ceux-ci donnèrent leur consentement à l’accord, et il fut conclu. Mais les Athéniens, au retour de leurs généraux, condamnèrent à l’exil Pythodore et Sophocle, et imposèrent une amende au troisième général, Eurymédon, prétendant qu’ils auraient pu soumettre la Sicile, et qu’ils ne s’étaient retirés que gagnés par des présens. Favorisés comme ils l’étaient de la fortune, ils prétendaient que rien ne leur résistât, et croyaient devoir également réussir dans les entreprises aisées et dans les plus difficiles, soit qu’ils les fissent avec de grands préparatifs ou avec un appareil insuffisant. La cause de ce travers était la multitude de leurs succès inattendus, qui leur faisait supposer leurs forces égales à leurs espérances.

LXVI. Dans ce même été[192] les Mégariens de la ville étaient pressés par les Athéniens, qui, deux fois chaque année, se jetaient sur leur pays avec des armées formidables, et par leurs exilés, qui, chassés dans une émeute par la faction du peuple, s’étaient retirés à Pagues, d’où ils venaient les tourmenter et mettre la campagne au pillage. Ils se disaient entre eux qu’il faudrait rappeler les bannis, pour ne pas voir la république ruinée de deux côtés à la fois. Les amis des exilés, informés de ces propos, engagèrent, plus ouvertement qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors, les citoyens à s’occuper de cette question. Mais les chefs du parti populaire sentirent qu’ils ne seraient pas épargnés par le peuple aigri de ses maux : ils furent saisis de crainte, et lièrent des intelligences avec les généraux d’Athènes, Hippocrate, fils d’Ariphron, et Démosthène, fils d’Aleisthène. Ils offrirent de leur livrer la ville, jugeant qu’il y avait pour eux, de ce côté, moins de risque à courir, que du retour des citoyens qu’ils avaient privés de leur patrie. Ils convinrent d’abord que les Athéniens s’empareraient des longues murailles qui étaient à huit stades[193] au plus de la ville, du côté de Nisée où était le port. Maîtres de ces murs, ils empêcheraient les Péloponnésiens d’apporter du secours de Nisée, place dont eux seuls composaient la garnison, pour se mieux assurer la possession de Mégare. Ils promettaient de faire ensuite leurs efforts pour livrer aux Athéniens la ville haute. Après ces deux opérations, les Mégariens consentiraient facilement à se rendre.

LXVII. Ou conféra des deux parts, on fit les dispositions nécessaires ; et les Athéniens, à l’approche de la nuit, se portèrent à Minoa, îlle voisine, dépendante de Mégare ; ils avaient six cents hoplites que commandait Hippocrate. Ils se mirent en embuscade dans un fossé qui n’était pas loin et d’où l’on avait tiré de la terre à briques pour la construction des murailles. Le corps aux ordres de Démosthène, l’autre général, les troupes légères de Platée, et les coureurs[194], se placèrent dans l’enceinte du temple de Mars qui est encore moins éloigné de la ville. Personne à Mégare, excepté ceux qui devaient conduire l’entreprise de cette nuit, ne savait rien de ces dispositions.

Voici le stratagème que, peu avant le lever de l’aurore, employèrent ceux de Mégare qui trahissaient leur patrie. Il y avait déjà longtemps que, par une permission qu’ils avaient obtenue en caressant le commandant de la porte, ils avaient coutume de se la faire ouvrir, et de transporter de nuit à là mer, sur une charrette, à travers le fossé, un canot à deux rames, pour exercer la piraterie, ils restaient en mer, et, avant le jour, ils rapportaient la barque sur la charrette, et la faisaient rentrer par la porte, pour que les Athéniens, ne voyant aucun bâtiment dans le port, ne pussent avoir aucun soupçon.

Dans la nuit dont nous parlons, la charrette était déjà devant la porte ; elle s’ouvrit comme à l’ordinaire pour faire rentrer le canot, et les Athéniens, avec qui l’on était d’intelligence, accoururent de leur embuscade pour arriver avant qu’elle ne se fermât. Ils saisirent le moment où la charrette la traversait et en empêchait la clôture, et à l’aide des Mégariens qui étaient du complot, ils tuèrent les gardes. Les Platéens et les coureurs aux ordres de Démosthène volèrent à l’endroit où est à présent le trophée. Il y eut un combat au-delà des portes, entre eux et les Pêloponnésiens, qui, n’étant pas éloignés, avaient entendu ce qui se passait, et venaient apporter du secours. Les Platéens remportèrent la victoire, et tinrent la porte ouverte aux hoplites athéniens qui arrivaient.

LXVIII. A mesure que ceux-ci entraient, ils s’avançaient aux murailles. Les soldats de la garnison péloponnésienne résistèrent d’abord en petit nombre. Il y en eut plusieurs de tués ; mais la plupart prirent la fuite, effrayés, au milieu des ténèbres, de l’attaque subite des ennemis, à qui se joignaient les citoyens perfides. Ils se croyaient trahis par tout le peuple de Mégare, d’autant plus qu’un héraut athénien, de son propre mouvement, s’avisa de proclamer que tous les Mégariens qui voulaient embrasser le parti d’Athènes eussent à prendre les armes. A cette proclamation, ils ne tinrent plus, et dans l’idée qu’ils avaient tout le peuple pour ennemi, ils se réfugièrent à Nisée.

Au lever de l’aurore, les murailles étaient déjà emportées, et les Mégariens de la ville dans la plus grande agitation. Le parti qui agissait pour les Athéniens, et la foule des gens du peuple qui avait connaissance du complot, disaient qu’il fallait ouvrir les portes et marcher au combat. Ils étaient convenus avec les Athéniens qu’aussitôt que les portes seraient ouvertes, ceux-ci se jetteraient dans la ville, et qu’eux-mêmes, pour être épargnés et se faire reconnaître, auraient le visage frotté d’huile. Ils pouvaient ouvrir les portes en toute sûreté ; car on avait promis que quatre mille hoplites d’Athènes et six cents chevaux viendraient d’Éleusis pendant la nuit, et ils étaient arrivés. Déjà les conjurés s’étaient frottés d’huile et se tenaient aux portes, quand un homme instruit du complot en fit part à quelques citoyens. Ceux-ci se réunissent et arrivent en foule, disant qu’il ne faut pas sortir, que c’est exposer la ville à un danger manifeste, et que même, dans un temps où l’on avait plus de force, jamais on n’avait osé prendre une résolution si téméraire. Ils ajoutèrent qu’ils étaient prêts à combattre le premier qui ne les croirait pas. D’ailleurs ils ne laissaient pas voir qu’ils eussent aucune connaissance de ce qui se passait ; mais ils soutenaient leur opinion comme des gens qui pensaient mieux que les autres, et ils s’obstinèrent à rester constamment à la garde des portes : ainsi les conjurés ne purent rien fairë de ce qu’ils avaient projeté.

LXIX. Les généraux athéniens, instruits de ce contre-temps, ët ne se voyant pas en état de forcer la ville, se mirent aussitôt â investir Nisée d’un mur de circonvallation, dans la pensée que s’ils enlevaient cette place avant qu’on y portât du secours, la reddition de Mégare traînerait moins en longueur. Ils ne tardèrent pas à recevoir d’Athènes du fer, des tailleurs de pierre, et tout ce dont ils avaient besoin. Ils commencèrent la construction en partant du mur dont ils étaient maîtres, la conduisirent transversalement du côté de Mégare, en la prolongeant de part et d’autre, jusqu’à la mer de Nisée. L’armée se distribua le travail des murs et du fossé ; on se servit des bois et des briques du faubourg ; on coupa des arbres dans la forêt, on palissada les endroits qui exigeaient cette sûreté, et les maisons du faubourg, en recevant des créneaux, furent elles-mêmes changées en fortifications. Toute la journée fut consacrée à ce travail, et le lendemain, vers le soir, le mur était presque entièrement terminé. Les gens qui se trouvaient renfermés dans Nisée furent saisis de crainte ; ils manquaient de vivres, et avaient coutume d’en tirer journellement de la ville supérieure ; ils ne s’attendaient pas à recevoir promptement des secours de la part des Péloponnésiens, et ils regardaient les Mégariens comme leurs ennemis. Ils capitulèrent donc, consentant à se racheter pour une somme d’argent par tête, à livrer leurs armes et à laisser aux Athéniens prendre le parti qu’ils voudraient sur les Lacédémoniens, sur le commandant et sur tous ceux qui ne seraient pas compris dans le traité. Ils sortirent à ces conditions ; les Athéniens démolirent les longues murailles qui partaient de Mégare, et, maîtres de Nisée, ils firent leurs autres dispositions.

LXX. Dans ces conjonctures, Brasidas de Lacédémone, fils de Tellis, était aux environs de Corinthe occupé à rassembler une armée pour la Thrace. A la nouvelle de la prise des murs, craignant pour les Péloponnésiens de Nisée, et même pour Mégare, il manda aux Bœotiens de se trouver à la rencontre de son armée à Tripodisque : c’est un bourg de Mégaride, au pied du mont Géranie : lui-même partit avec deux mille sept cents hoplites de Corinthe, quatre cents de Phlionte, six cents de Sicyone, et tout ce qu’il avait déjà rassemblé de troupes. Il comptait prévenir la prise de Nisée. Sur la nouvelle qu’elle était rendue, comme il était parti de nuit pour Tripodisque, il prit avec lui, avant qu’on sût rien de son arrivée, quatre cents hommes d’élite, et s’approcha de Mégare, sans être aperçu des Athéniens qui étaient sur le rivage. Il voulait, disait-il, faire une tentative sur Nisée, et tel était son dessein si l’entreprise était praticable ; mais son principal objet était d’entrer dans Mégare, et de mettre la ville en sûreté. Il pria les habitans de le recevoir, leur témoignant qu’il ne désespérait pas de reprendre Nisée.

LXXI. Mais les deux factions de Mégare avaient chacune leurs craintes : l’une qu’en faisant rentrer les exilés, il ne la chassât elle-même ; l’autre que le peuple, dans cette appréhension, ne se jetât sur elle, et que la ville, ayant la guerre dans son sein, ne devint la proie des Athéniens qui la guettaient. On ne le reçut donc pas, et les deux partis résolurent de rester tranquilles observateurs de l’événement : ils s’attendaient à un combat entre les Athéniens et ceux qui venaient au secours de la place, et pensaient qu’il y aurait plus de sûreté pour celui qui se trouverait du parti du vainqueur, de se joindre à lui après la victoire. Brasidas n’ayant pu obtenir ce qu’il voulait, regagna le gros de son armée.

LXXII. Dès le lever de l’aurore parurent les Bœotiens. Même avant le message de Brasidas, ils avaient résolu de venir au secours de Mégare, ne croyant pas que le danger de cette place leur dût être étranger. D’ailleurs ils se trouvaient déjà dans le pays de Platée avec toutes leurs forces : mais l’arrivée de ce message ajouta beaucoup à leur première ardeur. Ils envoyèrent donc à Brasidas deux mille deux cents hoplites, et six cents hommes de cavalerie, et s’en retournèrent avec le reste. On ne comptait pas dans toute l’armée moins de six mille hoplites. Ceux d’Athènes se tenaient rangés autour de Nisée et sur le bord de la mer, et les troupes légères étaient éparses dans la plaine. La cavalerie bœotienne tomba sur ces dernières, et leur causa d’autant plus de surprise, que jusqu’alors il n’était encore de nulle part venu de secours aux Mégariens : ils les poussèrent jusqu’à la mer. La cavalerie d’Athènes vint faire face à celle de Bœotie : le choc dura long-temps, et les deux partis se vantèrent de n’avoir pas eu le dessous. Il est bien vrai que les Athéniens poussèrent, du côté de Nisée, le commandant de la cavalerie bœotienne et un petit nombre de ses cavaliers, qu’ils tuèrent et s’emparèrent de leurs dépouilles ; que maîtres de leurs corps, ils donnèrent aux ennemis la permission de les enlever et qu’ils élevèrent un trophée : mais à prendre l’action tout entière, on se sépara des deux côtés sans finir par remporter un avantage certain. Les Bœotiens retournèrent à leur camp, et les Athéniens à Nisée.

LXXIII. Brasidas et son armée s’approchèrent ensuite de la mer et de la ville de Mégare. Ils se saisirent d’un poste avantageux, se mirent en ordre de bataille, et restèrent tranquilles, dans l’idée que les Athéniens s’avanceraient contre eux. Ils savaient bien que les habitans observaient de quel côté se déciderait la victoire. Ils trouvaient pour eux de l’avantage à ne pas attaquer les premiers, et à ne pas s’engager volontairement dans le hasard d’une action. Il leur suffirait peut-être de faire voir qu’ils étaient prêts à se défendre, pour se pouvoir attribuer justement une victoire qui ne ferait pas même lever la poussière de dessus la terre, et pour remplir en même temps leur projet sur Mégare. En effet, s’ils ne se montraient pas, ils n’avaient aucune chance en leur faveur, et ils ne seraient pas moins privés de Mégare que s’ils avaient été battus ; au lieu que si maintenant l’armée d’Athènes ne voulait pas en venir aux mains, ils rempliraient sans combat l’objet pour lequel ils s’étaient mis en campagne : c’est ce qui arriva. Les Athéniens sortirent et se rangèrent en bataille près des longues murailles ; mais voyant que leurs ennemis n’avançaient pas, ils restèrent aussi en repos. Leurs généraux, tout accoutumés qu’ils étaient à remporter le plus souvent l’avantage, même en engageant le combat aver des ennemis supérieurs en nombre, considéraient qu’ici le danger n’était pas balancé ; qu’en gagnant la bataille, ils se rendraient maîtres de Mégare ; mais que vaincus, ils perdraient ce qu’ils avaient de meilleures troupes : au lieu que les Péloponnésiens ne demanderaient pas mieux que de se hasarder, parce que leur armée n’étant composée que du contingent de chaque ville, chacune d’elles n’avait à risquer qu’une faible portion de ses ressources. On s’arrêta donc quelque temps des deux côtés, et comme ni l’un ni l’autre parti n’attaqua, les Athéniens se retirèrent les premiers à Nisée, et les Lacédémoniens au camp d’où ils étaient sortis.

LXXIV. Les Mégariens amis des exilés ouvrirent leurs portes à Brasidas et aux commandans des villes, et les reçurent comme vainqueurs des Athéniens qui n’avaient pas voulu combattre. Ils entrèrent avec eux en conférences. La faction d’Athènes était frappée de terreur. Enfin les alliés se dispersèrent dans leurs villes, et Brasidas retourna continuer à Corinthe les préparatifs de l’expédition de Thrace qu’il avait interrompus.

Après le départ des Athéniens, ceux de Mégare qui avaient le plus chaudement embrassé leur parti se retirèrent promptement, ne pouvant douter qu’on les connaissait bien. Les autres conférèrent avec les amis des exilés ; on les rappela de Pagues, en exigeant d’eux les sermens les plus solennels de ne conserver aucun ressentiment, et de ne travailler qu’à l’avantage de la république : mais élevés ensuite aux magistratures, ils rangèrent séparément, dans une revue des armes, chaque cohorte, choisirent jusqu’à cent hommes de leurs ennemis, ou de ceux qui passaient pour avoir été les plus favorables aux Athéniens, et forcèrent le peuple à donner son suffrage à haute voix sur ces malheureux, qui furent condamnés à mort et exécutés. Ils soumirent la république à l’autorité d’un petit nombre de citoyens, et ce gouvernement oligarchique, né de la sédition, fut de très longue durée.

LXXV. Le même été, Démodocus et Aristide, généraux envoyés d’Athènes pour recueillir les tributs, étant aux environs de l’Hellespont (car leur collègue Lamachus était entré avec dix vaisseaux dans le Pont-Euxin), apprirent que les Mityléniens avaient conçu le projet de fortifier Antandros, et se disposaifnl à l’exécuter. A cette nouvelle, ils pensèrent qu’il en serait de cette place comme d’Anæes à l’égard de Samos. Les exilés Samiens s’en étaient fait une retraite ; de là ils favorisaient la navigation des Péloponnésiens, en leur envoyant des pilotes ; ils excitaient le trouble entre les Samiens de la ville, et donnaient un refuge à ceux qui en étaient chassés. Ils rassemblèrent donc une armée qu’ils composèrent d’alliés de leur république, mirent en mer, battirent ceux d’Antandros qui étaient sortis à leur rencontre, et reprirent la place.

Peu de temps après, Lamachus, qui était entré dans le Pont, ayant relâché sur les bords du Calex, dans les campagnes d’Héraclée, perdit ses vaisseaux par les suites d’un orage qui tomba dans le pays où cette rivière prend sa source, et dont les eaux descendirent tout à coup avec la force et la rapidité d’un torrent. Il retourna par terre avec son armée à travers le pays des Thraces-Bithyniens, en Asie, de l’autre côté de la mer, et vint à Chalcédon, colonie de Mégare, à l’embouchure du Pont-Euxin.

LXXVI.Le même été, Démosthène, général athénien, n’eut pas plus tôt quitté la Mégaride, qu’il vint à Naupacte avec quarante vaisseaux. Quelques habitans des villes de la Bœotie manœuvraient avec lui et avec Hippocrate, pour changer la constitution de leur pays, et la convertir en un gouvernement populaire, tel que celui d’Athènes. C’était surtout Ptœodore, banni de Thèbes, qui conduisait celle intrigue. Voici comment ils en préparaient le succès. Quelques traîtres devaient leur livrer Siphès, place maritime de la campagne de Thespies, sur le golfe de Crisa. D’autres, sortis d’Orchomène, autrefois surnommé Minyen, et aujourd’hui Bœotien, s’engageaient aussi à faire tomber dans leurs mains Chéronée, place limitrophe de cette ville. C’étaient les bannis d’Orchomène qui avaient la plus grande part à ce complot ; ils soudoyèrent des troupes dans le Péloponnèse Chéronée est la dernière ville de la Bœotie, du côté de la Phanotide, dans les champs de Phocée. Aussi quelques Phocéens entrèrent-ils dans cette intrigue. Il fallait que les Athéniens prissent Délium, lieu consacré à Apollon, dans la Tanagrée, du côté de l’Eubée. Tous ces coups devaient se frapper à la fois dans un jour déterminé, pour que les Bœotiens, assez agités de ce que chacun d’eux éprouverait autour de lui, ne pussent se réunir, et porter des secours à la place. Si la tentative réussissait, et qu’on parvînt à fortifier Délium, il n’était pas nécessaire qu’il se fît aussitôt une révolution dans le gouvernement de la Bœotie : les Athéniens maîtres de ces lieux, ravageant les campagnes, et ayant un asile peu éloigné, avaient raison d’espérer que les affaires ne resteraient pas dans le même état, et qu’ils sauraient bien avec le temps les amener au point qu’ils désiraient : ils n’auraient besoin, pour cela, que de se joindre aux factieux, et ils ne craindraient pas de voir les Bœotiens réunir contre eux toute leur puissance. Telle était l’entreprise qui se formait.

LXXVII. Hippocrate devait marcher, quand il en serait temps, contre les Bœotiens, à la tête des troupes d’Athènes. Il envoya d’avance Démosthène â Naupacte avec quarante vaisseaux, pour rassembler dans ce pays les troupes des Acarnanes et des autres alliés, et faire voile vers Syphès qui lui devait être livré par trahison. Le jour était convenu entre eux, et tout devait s’exécuter à la fois. Démosthène, à son arrivée. reçut dans l’alliance d’Athènes les Œniades. que les Acarnanes obligeaient d’y entrer ; il rassembla tous les alliés de ces cantons, et s’avança d’abord contre Salynthius et les Agræens, ses sujets. Après avoir soumis tout le reste, il ne songeait plus qu’à remplir, au moment où il le faudrait, ses desseins sur Syphès.

LXXVIII. A cette même époque de l’été, Brasidas partit pour l’expédition de Thrace avec dix-sept cents hoplites. Arrivé à Héraclée, dans la Trachinie, il envoya un message à Pharsale, inviter les gens du pays, qui étaient amis de Lacédémone, à servir de guides à son armée à travers la Thessalie. Panærus, Dorus, Hippolochidas, Torylas et Strophacus, ce dernier uni aux Chalcidiens par les nœuds de l’hospitalité, vinrent le trouver à Mélitie d’Achaïe, et alors il se mit en marche. D’autres Thessaliens voulaient aussi le conduire, entre autres Niconidas, ami de Perdiccas, qui vint le trouver de Larisse ; car en général il n’est pas sur de traverser la Thessalie sans guides, et surtout avec des armes. D’ailleurs, chez les Grecs même, on se rendrait suspect en passant à travers le pays de ses voisins sans avoir obtenu leur agrément : ajoutons que, de tout temps, en Thessalie, la multitude a eu de l’inclination pour les Athéniens ; et si ces peuples vivaient dans l’égalité des droits, au lieu d’être soumis à un pouvoir, jamais Brasidas n’eût franchi cette contrée. Il y eut même des Thessaliens d’un parti contraire à celui de ses guides, qui vinrent à sa rencontre sur les bords du fleuve Énipée, et voulurent s’opposer a son passage ; ils lui dirent que c’était une insulte de s’engager dans leur pays sans l’aveu commun de la nation. Ses guides répondirent qu’ils n’avaient pas l’intention de lui faire traverser leur pays contre leur gré, mais qu’ils étaient ses hôtes ; qu’il s’était présenté sans qu’on l’attendît, et qu’ils avaient cru devoir l’accompagner. Brasidas lui-même représenta que c’était comme ami des Thessaliens qu’il entrait dans leur pays, qu’il ne portait pas les armes contre eux, mais contre les Athéniens ; qu’il ne croyait pas qu’il y eût entre la Thessalie et Lacédémone aucune inimitié qui dût empêcher les deux peuples de voyager les uns chez les autres ; qu’il n’irait pas plus loin malgré eux, et que même il ne le pourrait pas ; mais qu’il les priait de ne pas s’opposer à sa marche. Sur ces représentations, ils se retirèrent ; et d’après l’avis de ses guides, il fit une marche forcée, dans la crainte de plus grands obstacles. Le jour même qu’il était parti de Mélitie, il arriva à Pharsale, et campa sur les bords du fleuve Apidanus : de là il passa à Phacium, d’où il parvint à Paræbie. Ce fut là que ses guides thessaliens le quittèrent. Les Paræbiens sont soumis à la Thessalie ; ils le conduisirent à Dium, place de la domination de Perdiccas : elle est située du coté de la Thessalie, au pied de l’Olympe, montagne de la Macédoine.

LXXIX. Ce fut ainsi que, par sa diligence, Brasidas traversa la Thessalie, avant que personne fût prêt à l’arrêter. Il joignit Perdiccas et passa dans la Chalcide. Son armée avait été mandée du Péloponnèse par Perdiccas et par les Thraces qui s’étaient détachés d’Athènes, et qu’effrayait la prospérité de cette république. Les Chalcidiens et les peuples des villes voisines, sans avoir encore secoué le joug d’Athènes, persuadés qu’ils seraient les premiers qu’elle viendrait attaquer, avaient eux-mêmes sourdement sollicité ce secours. Perdiccas n’était pas ouvertement ennemi d’Athènes ; mais ses vieux différends avec les Athéniens lui inspiraient des craintes, et surtout il avait dessein de subjuguer Arrhibée, roi des Lyncestes. Les fâcheuses circonstances où se trouvait Lacédémone lui firent obtenir plus aisément les secours qu’il désirait.

LXXX. En effet, comme les Athéniens menaçaient le Péloponnèse et les terres du domaine de Lacédémone, les Lacédémoniens voulaient opérer une diversion, en leur inspirant de leur côté des inquiétudes, et faisant passer une armée aux alliés de cette république ennemie. Ceux-ci, d’ailleurs, consentaient à lui fournir des subsistances et ne l’appelaient que pour se détacher de l’alliance d’Athènes. Les Lacédémoniens n’étaient pas fâchés non plus d’avoir un prétexte de faire partir un certain nombre d’Hilotes ; ils craignaient de leur part quelque révolution, dans la triste conjecture de la prise de Pylos. Toujours les premiers de leurs soins avaient eu pour objet de se tenir en garde contre les Hilotes, et voici ce qu’on leur avait vu faire dans la crainte que leur inspirait la jeunesse de ce peuple nombreux. Ils leur ordonnèrent de faire entre eux au choix de ceux qu’ils jugeraient avoir montré le plus de valeur dans les combats, promettant de leur donner la liberté : c’était un piège qu’ils leur tendaient, persuadés que ceux qu’ils croiraient mériter le plus d’être libres, devaient être, par l’élévation de leur caractère, les plus capables d’agir contre eux. Il y en eut deux mille à qui fut accordée celle funeste distinction ; ils se promenèrent autour des temples, la tête ceinte de couronnes, comme ayant obtenu la liberté ; mais, peu après, les Lacédémoniens les firent disparaître sans que personne ait su de quelle manière on les avait fait périr. Ce fut avec beaucoup d’empressement qu’ils en firent partir sept cents dans le service d’hoplites, sous les ordres de Brasidas. Ce général leva le reste de son armée dans le Péloponnèse. Il avait montré lui-même une grande envie d’être chargé de cette expédition.

LXXXI. Les Chalcidiens avaient aussi désiré d’obtenir ce général, qu’on regardait à Sparte comme un homme de la plus grande capacité à tous égards. Sorti de sa patrie, il devint pour elle d’un prix inestimable. Dès qu’il fut revêtu du commandement, il montra pour les villes un esprit de justice et de modération qui en détermina le plus grand nombre à se détacher d’Athènes, et lui fit dans les autres des partisans qui les lui livrèrent. Au moyen de ces acquisitions, si les Lacédémoniens voulaient un jour en venir à un accommodement (et c’est ce qui arriva), ils auraient en même temps des villes à rendre et à réclamer ; ils gagnaient d’ailleurs l’avantage de transporter le théâtre de la guerre loin du Péloponnèse. Dans celle qui survint ensuite, après l’expédition de Sicile, la vertu, la prudence de Brasidas, ces qualités dont les uns avaient été témoins, et que les autres connaissaient de réputation, contribuèrent surtout à inspirer aux alliés d’Athènes de l’inclination pour les Lacédémoniens. Comme il fut le premier qui, dans ces derniers temps, sortit de sa patrie, et qu’il semblait réunir en sa personne toutes les perfections, on crut fermement que tous ses concitoyens devaient lui ressembler.

LXXXII. Les Athéniens, instruits de son arrivée dans la Thrace, déclarèrent Perdiccas ennemi de la république ; ils le regardaient comme l’auteur de cette expédition, et ils eurent, encore plus qu’auparavant, les yeux ouverts sur leurs alliés.

LXXXIII. Perdiccas joignit ses forces aux troupes de Brasidas, et fit aussitôt la guerre à Arrhibée, fils de Bromère, roi des Lyncestes-Macédoniens. Les états de ce prince touchaient aux siens ; il y avait entre eux des différends, et il voulait le renverser du trône. L’armée était près d’entrer chez les Lyncestes, quand Brasidas déclara qu’avant de commencer les hostilités il voulait avoir des conférences avec le prince, et essayer s’il ne pourrait pas l’engager dans l’alliance de Lacédémone. Arrhibée avait déjà fait annoncer parr un héraut qu’il était prêt à reconnaître ce général pour arbitre ; d’ailleurs, les députés de la Chalcidique étaient auprès de Brasidas, et l’avertissaient de ne pas mettre Perdiccas au-dessus de toute crainte, si l’on voulait qu’il servit leur cause avec plus de zèle. Enfin les députés que Perdiccas lui-même avait envoyés à Lacédémone avaient assuré qu’il ferait entrer dans l’alliance de cette république bien des pays dont il était entouré. Brasidas crut donc, pour l’avantage commun, devoir surtout favoriser les intérêts d’Arrhibée. En vain Perdiccas représenta qu’il n’avait pas mandé le général lacédémonien comme un juge de ses querelles avec le roi des Lyncestes, mais pour être délivré, par son secours, des ennemis qu’il lui ferait connaître ; et qu’on ne pouvait, sans injustice, pendant qu’il nourrissait la moitié des troupes, entrer en conférence avec Arrhibée. En dépit de toutes ces réclamations, Brasidas prit connaissance des différends des deux princes, et gagné par les raisons du roi des Lyncestes, il retira son armée avant qu elle fût entrée sur ses terres. Perdiccas se crut offensé, et ne fournit plus qu’un tiers des subsistances au lieu de la moitié.

LXXXIV. Le même été[195], un peu avant les vendanges, Brasidas, avec les Chalcidiens, marcha contre Acanthe, colonie d’Andros. Deux factions partageaient cette ville ; l’une, qui favorisait les Chalcidiens, l’avait elle-même appelé ; l’autre était celle du peuple. Elles eurent entre elles de grandes altercations pour le recevoir. Mais comme on craignait pour les fruits qui n’étaient point encore serrés, Brasidas parvint à persuader au peuple de le recevoir seul, et de délibérer après l’avoir entendu. Il s’avança au milieu de l’assemblée, et comme il ne manquait pas d’éloquence pour un Lacédémonien, il leur parla ainsi :

LXXXV. « Les Lacédémoniens, en me faisant partir avec une armée, ont confirmé ce que nous déclarâmes dès le commencement de la guerre, que c’était pour affranchir la Grèce que nous allions combattre les Athéniens. Si nous arrivons bien tard, trompés par le sort des armes dans les espérances que nous avions conçues de réduire bientôt nous-mêmes les Athéniens sans avoir besoin de vous faire partager nos périls, c’est ce que personne ne doit nous reprocher. Nous arrivons au moment où les circonstances nous le permettent ; et c’est avec vous que nous essaierons de détruire la puissance d’Athènes. Je suis étonné que vous m’ayez fermé vos portes, et j’admire si vous ne voyez point avec joie mon arrivée. En nous rendant auprès de vous, nous pensions que les Lacédémoniens allaient trouver des alliés qui l’étaient par le cœur avant de l’être en effet ; nous nous flattions que vous aspiriez au moment de le devenir ; et c’est dans cette pensée que, franchissant une route d’un grand nombre de journées, à travers des contrées étrangères, nous nous sommes jetés de tout notre zèle dans de si grands hasards. Il serait cruel que vous eussiez d’autres sentimens, et que vous fussiez vous-mêmes contraires à votre propre délivrance et à celle du reste des Grecs. Ce ne serait pas seulement vous opposer à nos efforts : mais les autres peuples auprès de qui je pourrai me rendre en seraient moins portés à se joindre à moi : ils se montreraient d’autant plus difficiles, que vous, les premiers à qui je me sois adressé, vous, citoyens d’une importante cité, vous dont on croit devoir estimer la prudence, vous n’auriez pas voulu me recevoir. Et je n’aurai point à donner des raisons satisfaisantes de votre refus ; il semblera que je n’apporte qu’une liberté perfide, ou que, si les Athéniens viennent vous attaquer, je n’aie pas la force de vous défendre : cependant avec cette même armée que je commande, lorsque j’ai porté des secours à Nisée, les Athéniens, quoique supérieurs en nombre, n’ont pas voulu risquer le combat. Et il n’est pas à croire qu’ils envoient contre vous des troupes aussi nombreuses que l’était l’armée navale qu’ils avaient à Nisée.

LXXXVI. « Je ne suis point venu dans le dessein d’opprimer les Grecs, mais de les affranchir ; et j’ai engagé, par les sermens les plus sacrés, les magistrats de Lacédémone à laisser sous leurs propres lois les peuples que j’amènerais à recevoir notre alliance. Nous n’avons eu la pensée d’employer ni la force ni la ruse pour vous rendre nos alliés ; mais au contraire d’unir avec vous nos armes contre les Athéniens qui vous ont mis sous le joug. Mais quand je vous donne les plus fortes assurances que vous puissiez recevoir, je demande que vous ne soupçonniez pas mes intentions, que vous ne me croyiez pas incapable de vous protéger, et que vous vous livriez hardiment à moi. Si quelqu’un de vous, craignant en particulier certaines personnes, appréhende que je ne remette la république en de certaines mains, si c’est par cette raison qu’il hésite, qu’il ait la plus grande confiance. Je ne viens me mêler à aucun parti ; et je ne croirais apporter qu’une liberté trompeuse, si je voulais, au mépris de vos anciennes institutions, soumettre le peuple à la domination d’un petit nombre de citoyens, ou un petit nombre de citoyens à la faction populaire. Une telle domination serait plus dure qu’un joug étranger ; nos travaux ne nous procureraient aucune reconnaissance ; les peuples, au lieu de nous accorder de l’estime et des honneurs, n’auraient que des reproches à nous faire ; et nous qui accusons les Athéniens en prenant contre eux les armes, nous attirerions sur nous encore plus de haine que ceux qui, du moins, ne se parent point de vertu. En effet, il est encore plus odieux à des hommes qui se sont fait estimer, de satisfaire leur ambition par des moyens captieux que par la force ouverte. Employer la force, c’est user de la puissance que donne la fortune ; mais la ruse est une embûche que dresse l’esprit d’iniquité. Aussi n’agissons-nous qu’avec une grande circonspection dans les affaires même qui sont pour nous de la première importance.

LXXXVII. « Une assurance encore bien plus forte que nos sermens, ce sont les faits. Comparez-les à nos discours, et vous serez obligés de reconnaître que nos offres sont d’accord avec vos intérêts. Si, quand je vous les fais, vous répondez que vous n’êtes pas en état de les accepter ; si, tout en nous assurant de votre bienveillance, vous croyez cependant nous devoir repousser, sans avoir reçu de nous aucune injure ; si vous prétendez que la liberté ne vous semble pas exempte de dangers, qu’il est juste de l’offrir à ceux qui peuvent la supporter, mais que personne, contre son gré, ne doit être forcé de la recevoir ; je prendrai à témoin les dieux et les héros de cette contrée, que je suis venu pour votre avantage, sans pouvoir vous persuader, et je porterai le ravage sur vos terres pour essayer de vous contraindre à ne pas refuser mes offres. Je ne croirai pas faire une injustice ; mais je trouverai ma conduite autorisée par une double nécessité : l’intérêt de Lacédémone qui ne doit pas, avec toute votre bienveillance, voir vos richesses, si vous n’embrassez point sa cause, portées en tribut aux Athéniens pour lui nuire ; l’intérêt des Grecs, qui ne doivent pas trouver en vous uu obstacle à leur affranchissement. Sans doute, s’il ne s’agissait point ici de l’avantage commun, notre manière d’agir serait peu convenable ; et les Lacédémoniens ne devraient pas donner la liberté à des hommes qui ne veulent pas la recevoir. Nous n’aspirons pas à la domination ; mais quand nous travaillons à réprimer ceux qui veulent l’usurper, nous serions injustes envers le plus grand nombre, si, en apportant à tous la liberté, nous vous laissions avec indifférence mettre obstacle à nos desseins. Voilà sur quoi vous avez à délibérer. Entrez en lice avec les Grecs pour obtenir les premiers l’honneur d’être libres et vous procurer une gloire immortelle, pour n’être point lésés dans vos intérêts particuliers, et pour donner à votre patrie le plus beau de tous les titres[196]. »

LXXXVIII. Ainsi parla Brasidas. Les citoyens d’Acanthe délibérèrent pour et contre sa proposition, et en vinrent aux suffrages qu’ils donnèrent en secret. Comme Brasidas avait apporté des raisons persuasives, et qu’ils craignaient pour leurs fruits, la plupart furent d’avis d’abandonner le parti d’Athènes. Ils firent prêter à ce général le serment qu’avaient fait, en l’envoyant, les magistrats de Lacédémone, de laisser vivre sous leurs propres lois ceux qu’il recevrait dans l’alliance de sa patrie. A cette condition, ils laissèrent entrer son armée. Peu de temps après, Stagyre, autre colonie d’Andros, imita cette défection. Ces événemens se passèrent pendant l’été.

LXXXIX. Dès le commencement de l’hiver suivant[197], la Bœotie devait être livrée aux généraux athéniens, Hippocrate et Démosthène : l’un avec la flotte devait se rendre à Siphès, l’autre à Délium ; mais on se trompa sur les jours où l’on était convenu que tous deux feraient leurs attaques. Ce fut Démosthène qui aborda le premier à Siphès ; il avait sur sa flotte les Acarnanes et un grand nombre d’alliés du voisinage ; il ne réussit point : le projet avait été découvert par un Phocéen de Phanotée, nommé Nicomaque, qui en avait fait part aux Lacédémoniens, et ceux-ci aux Bœotiens. Il vint des secours de toute la Bœotie ; Hippocrate n’y était point encore pour y donner de l’inquiétude, et ce furent les Bœotiens qui prévinrent leurs ennemis en occupant Siphès et Chéronée. Les confidens de ce complot le voyant manqué, n’excitèrent aucun mouvement dans les villes.

LXXXX. Hippocrate avait fait prendre les armes aux Athéniens sans exception, même aux simples habitans et à tous les étrangers qui se trouvaient dans la ville ; il arriva le dernier à Délium, lorsque les Bœotiens étaient déjà retirés de Siphès. Il fit camper ses troupes à Délium, et se mit à fortifier, de la manière suivante, ce lieu consacré à Apollon. On entoura d’un fossé l’enceinte et le temple. Les terres qu’on en retira furent employées à construire une terrasse qui tint lieu de muraille. On l’étaya de pieux que fournit le sarment des vignes arrachées dans les environs du lieu sacré. Les pierres et les briques des bâtimens voisins tombés en ruines furent ramassées pour donner le plus d’élévation qu’il serait possible au rempart ; on éleva des tours de bois aux endroits où il était nécessaire. Il ne restait rien du temple ; la colonnade en avait croulé. Ce fut le surlendemain du départ que commença ce travail ; on s’en occupa sans relâche le quatrième jour et le cinquième jusqu’à l’heure du dîner. La plus grande partie de l’ouvrage étant finie, le corps de l’armée s’éloigna de dix stades, dans l’intention de faire sa retraite. La plupart même des troupes légères partirent aussitôt, mais les hoplites s’arrêtèrent, et prirent un campement. Hippocrate resta encore à Délium pour y établir la garde et terminer ce qui manquait aux fortifications.

XCI. Cependant les Bœotiens se rassemblaient à Tanagra. Déjà ils s’y étaient rendus de toutes les villes, quand ils apprirent que les Athéniens retournaient chez eux. Les bœotarques sont au nombre de onze. Il y en eut dix qui furent d’avis de ne pas les combattre, puisqu’ils n’étaient plus dans la Bœotie : en effet, l’endroit où les Athéniens avaient établi leur camp faisait partie des confins de l’Oropie. Mais Pagondas, fils d’Æoladas, était bœotarque de Thèbes avec Ariantidas, fils de Lysimachidas, et c’était lui qui avait alors le commandement : il se déclara pour la bataille, croyant que le meilleur parti était d’en courir le danger. Il convoqua les troupes par cohortes, pour ne pas dégarnir le camp tout à la fois, et leur persuada de marcher contre les Athéniens et de les combattre. Voici comment il s’exprima :

XCII. « Il n’aurait dû venir à l’esprit d’aucun des chefs, ô Bœotiens, que si l’endroit où nous rencontrerions les Athéniens ne faisait plus partie de la Bœotie, il ne fallût pas les attaquer ; car c’est dans la Bœotie qu’ils viennent de se construire un fort, et c’est d’un pays limitrophe qu’ils vont partir pour infester le nôtre. Ils sont toujours nos ennemis, de quelque endroit qu’ils sortent pour exercer des hostilités. Regarder comme plus sûr de ne pas combattre, c’est une erreur. Les règles de la prudence ne sont pas les mêmes pour celui qu’on attaque et qui défend son pays, et pour celui qui, jouissant de sa fortune, marche de plein gré contre les autres par la cupidité de s’enrichir encore davantage. Nous avons appris de nos ancêtres, quand des armées étrangères portent contre nous les armes, à nous défendre également sur notre territoire et sur celui de nos voisins ; et c’est une conduite que nous devons tenir encore plus avec les Athéniens, qui sont pour nous une puissance frontière. Se montrer en état de résister à tous ses voisins, est le seul moyen de rester libres. Et comment ne faudrait-il pas surtout combattre jusqu’à la dernière extrémité, des hommes qui veulent asservir non-seulement les nations voisines, mais les états même éloignés ? Nous avons pour exemple de ce que nous devons attendre, et les habitans de l’Eubée, qui ne sont séparés de nous que par un trajet de mer, et la plus grande partie de la Grèce. La guerre entre voisins n’a d’ordinaire pour objet que les limites ; et nous si nous sommes vaincus, il ne nous restera pas, de tout notre pays, une seule limite qui ne soit contestée. Entrés sur nos terres, les Athéniens s’empareront de nos biens par la force, tant leur voisinage est, pour nous, le plus dangereux de tous. Quand on vient, comme eux aujourd’hui, attaquer ses voisins avec l’audace qu’inspire la force, on marche contre eux avec moins de crainte s’ils restent tranquilles et ne font que se défendre sur leur terrain ; mais on garde avec eux plus de réserve quand ils s’avancent hors de leurs frontières, et quand ils sont les premiers, si l’occasion s’en présente, à offrir le combat. Nous en avons eu la preuve contre ces mêmes Athéniens. Une fois leurs vainqueurs à Coronée, lorsqu’ils occupaient notre pays à la faveur de nos dissensions, nous avons conservé jusqu’à ce jour dans la Bœotie la plus grande sécurité. Rappelez-vous-en le souvenir, vous, ô vieillards, pour être semblables à ce que vous fûtes autrefois ; et vous, jeunes gens, enfans de ces hommes qui se montrèrent si valeureux, pour ne pas déshonorer des vertus qui sont votre héritage. Mettez votre confiance au dieu dont ils occupent le terrain sacré ; ce terrain que, par un sacrilège, ils viennent de fortifier. Il vous protégera ; croyez-en les sacrifices que vous avez offerts, et qui se montrent propices. Marchez à vos ennemis : qu’ils aillent satisfaire leur ambition en attaquant des peuples qui ne se défendent pas ; mais apprenez-leur qu’avec des nations généreuses qui combattent toujours pour la liberté de leur patrie, et jamais pour détruire celle des autres, ils ne se retireront pas sans avoir eu des combats à soutenir. »

XCIII. Ce fut par de telles paroles que Pagondas sut persuader à ses soldats d’aller aux Athéniens. Aussitôt il les fit marcher, et se mit à leur tête : il était déjà tard. Arrivé près du camp des ennemis, il prit un poste où les deux armées, séparées par une éminence, ne pouvaient se voir l’une l’autre, rangea ses troupes, et se tint prêt au combat. Hippocrate était à Délium ; il reçut avis que les Bœotiens s’approchaient, et fit porter à l’armée l’ordre de se mettre en bataille. Lui-même arriva peu de temps après, laissant à Délium aux environs de trois cents chevaux pour garder la place en cas d’accident, et pour épier le moment de tomber sur l’ennemi pendant l’action. Les Bœotiens leur opposèrent des troupes, et toutes leurs dispositions faites, ils parurent sur le sommet de la colline, et prirent les rangs suivant l’ordre dans lequel ils devaient combattre. Ils étaient au nombre d’environ sept mille hoplites, de plus de dix mille hommes de troupes légères, de mille hommes de cavalerie et de cinq cents peltastes. Les citoyens et habitans de Thèbes formaient l’aile droite ; au centre étaient ceux d’Aliarte, de Coronée, de Copée. et des autres endroits qui environnent le lac Copaïde ; à la gauche étaient les troupes de Thespies, de Tanagra et d’Orchomène. A chaque aile étaient distribuées de la cavalerie et des troupes légères. Les Thébains étaient rangés sur vingt-cinq de front, et les autres comme ils se trouvaient. Telles étaient les dispositions et l’ordonnance des Bœotiens.

XCIV. Du côté des Athéniens, les hoplites, rangés sur huit de front, étaient égaux en nombre à ceux des ennemis. Quant aux troupes légères, quoiqu’on en eut fait une levée, il ne s’en trouvait point alors à l’armée ; il n’y en avait même point à la ville. A compter ce qui s’était mis en campagne, ils auraient été supérieurs aux Bœotiens ; mais la plupart avaient suivi sans armes, parce qu’on avait fait une levée générale de tout ce qui s’était trouvé d’étrangers et de citoyens, et dès qu’ils se furent mis à retourner chez eux, il n’en resta plus qu’un petit nombre. On était en ordre de bataille, et l’action allait s’engager, quand Hippocrate parcourut les rangs pour encourager les troupes, et leur parla ainsi :

XCV. « Le temps ne me permet que de vous dire peu de mots, ô Athéniens ; mais adressés à des hommes de cœur, ils auront autant de pouvoir que de longs discours. J’ai moins à vous donner des ordres qu’à vous rappeler le souvenir de votre courage. Si c’est dans une terre étrangère que nous bravons de si grands hasards, ne croyez pas que le succès doive vous être étranger. Dans le pays des Bœotiens, vous combattrez pour le vôtre ; et si nous sommes vainqueurs, jamais les Péloponnésiens, privés de la cavalerie bœotienne ne feront d’invasions sur vos terres. En un seul combat, vous ferez la conquête d’un pays ennemi, et vous affermirez la liberté de l’Attique. Marchez, et montrez-vous dignes d’une patrie que vous regardez comme la première de la Grèce ; dignes de vos pères, qui, sous la conduite de Myronide, victorieux des mêmes ennemis aux Œnophytes, entrèrent en possession de la Bœotie. »

XCVI. Hippocrate était parvenu jusqu’à la moitié de l’armée, et n’avait pas eu le temps d’en parcourir le reste, quand Pagondas, après avoir encouragé de même les Bœotiens, entonna le paean, et aussitôt ils descendirent de la colline. Les Athéniens s’avancèrent à leur rencontre, et ce fut en courant que, des deux côtés, on en vint à l’attaque. Les derniers rangs des deux armées ne prirent point de part à l’action, également arrêtés par des torrens ; mais le reste combattit corps à corps, et l'on se poussait les uns les autres avec les boucliers. L’aile gauche des Bœotiens fut défaite par les Athéniens jusqu’à la moitié de sa profondeur. Les vainqueurs continuaient de la pousser, et chargeaient surtout les Thespiens ; ceux de cette nation qui leur étaient opposés, fléchirent, et renfermés dans un petit espace, ils furent égorgés en se défendant. On vit même des Athéniens perdre leur rang en enveloppant les ennemis, ne se reconnaître plus les uns les autres, et se donner réciproquement la mort. De ce côté, les Bœotiens furent battus, et se retirèrent auprès de ceux qui tenaient encore. La droite où étaient les Thébains fut victorieuse ; elle ne tarda point à repousser les Athéniens, et se mit d’abord à leur poursuite. Pagondas, dans le temps même que l’aile gauche souffrait, détacha deux corps de cavalerie, qui, sans être aperçus, firent le tour de la colline, se montrèrent subitement, et jetèrent la terreur dans l’aile victorieuse des Athéniens, qui les prirent pour une nouvelle armée qui s’avançait. Alors, pressés des deux côtés, rompus par cette cavalerie et par les Thébains, tous prirent la fuite. Les uns se précipitèrent vers Délium et du côté de la mer ; d’autres vers Orope ; d’autres vers le mont Parnès ; chacun enfin du côté où il espérait trouver son salut. Les Bœotiens, et surtout leur cavalerie, et les Locriens qui survinrent à l’instant de la déroute, poursuivirent et massacrèrent les fuyards. La nuit vint à propos mettre fin à cet acharnement et donner au grand nombre la facilité de se sauver. Le lendemain, ceux qui s’étaient réfugiés à Orope et à Délium, laissant une garnison dans cette place qu’ils occupaient encore, se retirèrent chez eux par mer.

XCVII. Les Bœotiens dressèrent un trophée, enlevèrent leurs morts, dépouillèrent ceux des ennemis, et laissant une garde, ils retournèrent à Tanagra. Ils avaient dessein d’attaquer Délium. Un héraut, que les Athéniens envoyaient réclamer leurs morts, rencontra un héraut bœotien qui le fit retourner sur ses pas, l’assurant qu’il n’obtiendrait rien que lui-même ne fût de retour. Celui-ci se présenta aux Athéniens, et leur dit de la part de ceux qui l’envoyaient, qu’ils n’avaient pu, sans crime, enfreindre les lois de la Grèce ; que c’en était une, reconnue par tous les Grecs, quand ils entraient dans le pays les uns des autres, de respecter les lieux sacrés ; que les Athéniens avaient entouré de murailles Délium, qu’ils s’y étaient logés, qu’ils y faisaient tout ce qu’on peut se permettre dans un lieu profane, y puisant même de l’eau, à laquelle les Bœotiens se gardaient de toucher, excepté pour les ablutions dans les cérémonies religieuses : qu’ainsi, au nom du dieu et d’eux-mêmes, les Bœotiens, attestant les immortels, protecteurs de la contrée, et Apollon, leur ordonnaient de se retirer du territoire sacré, et d’emporter tout ce qui leur appartenait.

XCVIII. Quand le héraut eut ainsi parlé, les Athéniens dépêchèrent le leur et le chargèrent de dire aux Bœotiens qu’ils n’avaient commis aucune profanation dans le territoire sacré, et qu’ils n’en commettraient volontairement aucune à l’avenir ; que ce n’était point dans des intentions sacrilèges qu’ils y étaient entrés, mais pour s’en faire un lieu de défense contre des ennemis qui les avaient attaqués injustement ; que les Grecs avaient pour loi, quand ils étaient maîtres d’un pays, fùt-il d’une grande ou d’une petite étendue, de se croire maîtres aussi des lieux sacrés qui s’y trouvaient, en les respectant autant qu’il était en leur pouvoir, et remplissant d’ailleurs les rits accoutumés ; que les Bœotiens eux mêmes en donnent l’exemple comme la plupart des autres peuples ; que lors qu’ils s’emparent d’un pays par la force des armes, et qu’ils en chassent les habitans, ils entrent en possession des temples étrangers, et s’en regardent comme les propriétaires ; que si les Athéniens avaient pu se rendre maîtres d’une plus grande partie de la Bœotie, ils la conserveraient ; qu’ils ne se retireraient pas volontairement de celle qu’ils occupaient, et qu’ils regardaient comme leur propriété ; qu’ils avaient fait usage de l’eau par nécessité et non par mépris, contraints de se défendre contre ceux qui, les premiers, avaient fait des invasions sur leurs terres ; qu’on pouvait croire que les dieux avaient de l’indulgence pour ce qu’on était obligé de se permettre dans la guerre et dans toute espèce de danger ; que même leurs autels étaient un refuge pour les coupables involontaires ; qu’on appelait criminels ceux qui faisaient du mal sans nécessité, et non ceux qui osaient se permettre certaines choses dans le malheur ; que les Bœotiens en offrant de rendre les morts en échange d’un territoire sacré, montraient bien plus d’irréligion que ceux qui refusaient d’obtenir par cet échange ce qu’il était juste de leur accorder. Le héraut avait aussi ordre de leur déclarer nettement qu’ils ne sortiraient pas de la Bœotie, puisqu’ils étaient sur un territoire qui leur appartenait et qu’ils avaient conquis les armes à la main ; et que, suivant les antiques lois, ceux qui traitaient pour recueillir leurs morts devaient obtenir la permission de les enlever.

XCIX. Les Bœotiens répondirent que si les Athéniens étaient sur le territoire de la Bœotie, ils eussent à le quitter, en emportant ce qui leur appartenait ; que s’ils étaient sur leur propre territoire, c’était à eux de savoir ce qu’ils avaient à faire. C’est que les morts étaient sur les confins de l’Oropie, où s’était donnée la bataille, et qu’ils regardaient cette contrée comme faisant partie de la domination d’Athènes. Mais ils ne croyaient pas que les Athéniens pussent enlever les morts malgré eux ; d’ailleurs ils refusèrent d’accorder aucune suspension d’armes pour leurs pays, et ils crurent faire une réponse convenable en disant aux Athéniens de quitter leur territoire, et d’emporter ce qu’ils réclamaient. Le héraut d’Athènes ne reçut pas d’autre réponse, et se retira sans avoir rien fait.

C. Aussitôt les Bœotiens mandèrent du golfe de Malée des guerriers armés de javelots et de frondes ; il leur était survenu après la bataille deux mille hoplites de Corinthe, la garnison péloponnésienne sortie de Nisée, et des Mégariens. Avec ces renforts, ils mirent le siège devant Délium et commencèrent l’attaque des murailles. Entre les différens moyens qu’ils employèrent, ils firent approcher une machine qui les rendit maîtres de la place. C’était un grand madrier qu’ils scièrent en deux dans sa longueur et qu’ils creusèrent dans toute son étendue : ils rejoignirent ensuite exactement les deux pièces qui formèrent un canal. A l’un des bouts, ils suspendirent une chaudière avec des chaînes ; un tuyau de fer traversait le canal et venait aboutir à la chaudière ; le madrier était aussi garni de fer dans sa plus grande partie. Cette machine fut apportée de loin sur des chariots, et appliquée à l’endroit où le mur était surtout construit de sarmens et de bois. Quand on l’eut approchée, on adapta de grands soufflets au bout du canal qui regardait les assiégeans, et on les mit en jeu. L’air comprimé se portant dans la chaudière remplie de charbons allumés, de soufre et de poix, excita une grande flamme, et embrasa les fortifications. Personne n’y put rester ; tous les abandonnèrent et se mirent en fuite ; elles furent emportées. Une partie de la garnison périt ; deux cents hommes furent faits prisonniers ; la plus grande partie du reste se réfugia sur la flotte et retourna dans l’Attique.

CI. Délium fut pris dix-sept jours après la bataille[198]. Le héraut des Athéniens, sans rien savoir de ce qui s’était passé, vint peu de temps après réclamer encore une fois les morts. On les lui rendit sans rien lui apprendre. Les Bœotiens avaient perdu dans la bataille un peu moins de cinq cents hommes ; les Athéniens un peu moins de mille : de ce nombre était Hippocrate. Peu après cette affaire, Démosthène, n’ayant pas réussi dans l’objet de sa navigation, qui était de se rendre maître de Siphès par les intelligences qu’on y entretenait, fit une descente dans les campagnes de Sicyone : il avait sur sa flotte quatre cents hoplites tant Acarnanes qu’Agræens et Athéniens. Avant que tous les vaisseaux fussent abordés à la côte, les Sicyoniens accoururent au secours, mirent en fuite les troupes qui étaient descendues et les poursuivirent jusqu’à leurs bâtimens ; ils tuèrent, ils firent des prisonniers, dressèrent un trophée et rendirent les morts. Pendant le siège de Délium, avait péri Sitalcès, roi des Odryses ; il faisait la guerre aux Triballes et fut vaincu. Seuthès, son neveu, fils de Sparadocus, régna sur les Odryses et sur la partie de la Thrace qui avait été sous la domination de Sitalcès.

CII. Le même hiver[199], Brasidas, avec les alliés de Thrace, marcha contre Amphipolis, colonie d’Athènes, sur le fleuve Strymon. Aristagoras de Milet, fuyant la colère de Darius, avait tenté le premier d’établir une colonie à l’endroit même où est aujourd’hui cette ville ; mais il avait été chassé par les Édoniens. Trente-deux ans après, Athènes y envoya dix mille hommes ; c’étaient des Athéniens et tous ceux des autres pays qui voulurent y aller ; ils furent détruits à Drabesque par les Thraces. Au bout de vingt-neuf ans, les Athéniens revinrent avec Agnon, fils de Nicias, chargé d’établir la colonie ; ils chassèrent les Édoniens, et firent leur fondation à l’endroit qu’on nommait auparavant les Sept Voies. Ils étaient partis d’Éion, comptoir maritime qu’ils possédaient à l’embouchure du fleuve, à cinq cents stades[200] de la ville, qu’on appelle aujourd’hui Amphipolis. Agnon la nomma ainsi, parce que, de deux côtés, elle est baignée par le Strymon : cette situation la rendait commode à fortifier, en tirant un long mur d’une partie du fleuve à l’autre. Elle se fait remarquer du côté de la mer et de celui du continent.

CIII. Brasidas partit d’Arné, dans la Chalcldique, et marcha contre cette place avec son armée[201]. Il arriva sur le soir à Aulon et à Bromisque, à l’endroit où le lac Bolbê se jette dans la mer. Il y soupa, et continua sa marche pendant la nuit. Le temps était mauvais, et il tombait un peu de neige ; mais il n’eut que plus d’empressement à s’avancer, voulant cacher son approche aux habitans, à ceux du moins qui n’étaient pas du nombre des traîtres ; car il demeurait dans la ville des gens d’Argila, colonie d’Andros, et plusieurs autres qui étaient avec lui d’intelligence, les uns gagnés par Perdiccas, et les autres par les Chalcidiens ; mais surtout ceux d’Argila, en qualité de voisins, et parce que les Athéniens les avaient toujours regardés comme suspects. Ils en voulaient à cette ville, et saisirent l’arrivée de Brasidas comme une occasion favorable. Déjà, depuis long-temps, ils complotaient avec ceux de leurs concitoyens qui avaient des établissemens dans la place pour la faire livrer. Ils reçurent Brasidas, déclarèrent dans cette nuit leur révolte contre Athènes ; et, avant le lever de l’aurore, ils conduisirent l’armée au pont qui est bâti sur le fleuve. La ville est à plus de distance du pont que celui-ci n’a de longueur ; il n’y avait point encore en cet endroit de murailles comme aujourd’hui, mais seulement un faible corps de garde, que Brasidas eut peu de peine à forcer, favorisé surtout à la fois par une trahison, par le mauvais temps et par la surprise que causait son arrivée. Il passa le pont, et fut maître à l’instant même de tout ce que les habitans possédaient au dehors.

CIV. Comme on était loin de s’attendre à l’arrivée de Brasidas, et que des citoyens qui logeaient hors de la ville, un grand nombre se trouvaient prisonniers, tandis que les autres s’étaient réfugiés dans la place, les habitans d’Amphipolis éprouvaient une agitation d’autant plus terrible qu’ils étaient entre eux dans la défiance. On dit même que si Brasidas avait empêché ses troupes de se livrer au pillage, et qu’il fût entré tout à coup dans la ville, il est probable qu’il l’eût prise d’emblée ; mais il perdit le temps à camper, il fit des courses dans la campagne, et comme, de l’intérieur de la place, il n’arrivait rien de ce qu’il attendait, il se tint en repos. Le parti opposé aux traîtres était le plus nombreux ; il empêcha d’ouvrir à l’instant les portes, et dépêcha quelques personnes avec le général athénien Eucleès, commandant de la place, auprès d’un autre général qui avait du commandement dans la Thrace, et qui se trouvait à Thasos : c’était Thucydide, fils d’Olorus, auteur de cette histoire. Thasos est une île où les Pariens ont fondé une colonie. Elle est éloignée d’Amphipolis d’une demi-journée tout au plus de navigation. On lui manda de venir au secours. Sur cet avis, il mit en mer à l’instant avec sept vaisseaux qui se trouvaient à Thasos. Il avait surtout à cœur d’arriver assez tôt pour empêcher Amphipolis d’écouter aucune proposition ; sinon, il voulait du moins occuper Éion avant les ennemis.

CV. Cependant Brasidas craignait que les vaisseaux de Thasos ne vinssent apporter du secours : il apprenait que Thucydide possédait, dans cette partie de la Thrace, des fabriques pour l’exploitation des mines d’or, ce qui le rendait l’un des hommes le plus riche du continent ; et il fit ses efforts pour hâter la reddition avant l’arrivée de ce général. Il appréhendait que le peuple d’Amphipolis ne refusât de rien entendre, dans l’espérance que Thucydide, avec le secours qu’il amènerait par mer, et ceux qu’il rassemblerait de la Thrace, parviendrait à le sauver ; il offrit donc des conditions modérées, et fit proclamer par un héraut, que tous les Amphipolitains et les Athéniens seraient maîtres de rester, en conservant leurs droits el leurs fortunes, et que ceux qui voudraient sortir, auraient cinq jours pour emporter ce qui leur appartenait.

CVI. Cette proclamation opéra dans les esprits une révolution d’autant plus sensible, qu’entre les habitans il n’y avait que peu d’Athéniens, que le reste était composé d’hommes rassemblés de toutes parts, et qu’un grand nombre de ceux qui logeaient dans la ville, étaient liés de parenté avec les prisonniers qu’on avait faits au dehors. La crainte qu’on éprouvait faisait trouver justes les propositions de Brasidas : elles le paraissaient aux Athéniens, par l’envie qu’ils avaient de se retirer, persuadés qu’ils auraient moins de dangers à courir, et n’ayant que peu d’espérance d’être promptement secourus ; elles le paraissaient au reste du peuple, qui ne serait privé de la qualité de citoyens ni de ses droits, et qui, contre toute espérance, se voyait hors de péril. Dès lors, ceux qui s’entendaient avec Brasidas, osèrent célébrer ouvertement la justice de ses offres, encouragés par le changement du peuple, et parce qu’ils voyaient que le général athénien qui était présent ne pouvait se faire écouter. Enfin on tomba d’accord avec le général lacédémonien, et il fut reçu aux conditions qu’il avait fait publier. Ce fut ainsi que la ville fut rendue. Le même jour, Thucydide arriva sur le soir à Éion avec ses vaisseaux. Brasidas venait de prendre Amphipolis, et il ne s’en fallut que d’une nuit qu’il ne se rendit maître d’Éion : si les vaisseaux n’avaient pas porté un prompt secours, la place eût été perdue au lever de l’aurore.

CVII. Thucydide fit ensuite à Éion les dispositions nécessaires pour y mettre la sûreté, dans le moment présent, si Brasidas venait l’attaquer, et pour la conserver à l’avenir : il entra dans ses mesures d’y offrir une retraite à tous ceux qui voudraient y venir d’Amphipolis, comme le traité le leur permettait. Brasidas ne tarda point à descendre, en suivant le cours du fleuve avec un grand nombre de bateaux ; il essaya d’intercepter l’embouchure du Strymon, et s’emparant d’une pointe de terre qui s’avance en dehors des murailles, il fit en même temps par terre des tentatives contre la place ; mais il fut repoussé des deux côtés, et ne s’occupa plus que de mettre en bon état Amphipolis. Myrcine, ville de l’Édonide, se donna volontairement à ce général, après la mort de Pittacus, roi des Édoniens, qui fut tué par les enfans de Goaxis et par sa femme Brauro. Cet exemple fut suivi par Gapselus et par Œsimé, qui sont des colonies de Thasos. Perdiccas était venu trouver Brasidas aussitôt après la reddition d’Amphipolis ; il le seconda dans ces acquisitions.

CVIII. La perte de cette place jeta les Athéniens dans une violente crainte. La possession leur en était avantageuse, parce qu’ils en tiraient des bois de construction, et qu’ils en recevaient des contributions pécuniaires ; d’ailleurs ils voyaient s’ouvrir aux Lacédémoniens, contre les alliés d’Athènes, une route jusqu’au Strymon, dans laquelle ils auraient les Thessaliens pour guides. Tant qu’ils étaient restés maîtres du pont, comme il se trouve du côté du continent un grand lac formé par le fleuve, et que du côté d’Éion, ils faisaient la garde avec des trirèmes, ils ne craignaient pas que l’ennemi pût franchir ces obstacles ; et c’est ce qu’ils pensaient que désormais il pourrait faire aisément. Ils appréhendaient la défection des alliés ; car Brasidas, qui montrait dans toute sa conduite un caractère de modération, répétait partout qu’il n’était envoyé que pour délivrer la Grèce. Les villes sujettes d’Athènes, instruites de la conquête d’Amphipolis, de la conduite du vainqueur et de la douceur qu’il avait fait paraître, concevaient le goût le plus vif pour un changement de domination. Elles lui adressaient en secret des messages, elles l’appelaient, et c’était à qui serait la première à se révolter ; elles croyaient n’avoir rien à craindre, trompées sur la puissance des Athéniens, qu’elles ne présumaient pas aussi grande qu’elle se montra dans la suite, et n’appuyant leurs jugemens que sur leurs aveugles désirs, et non sur une juste prévoyance : accoutumés que sont les hommes à s’abandonner inconsidérément à l’espérance de ce qu’ils désirent, et à ne faire usage de leur raison que pour rejeter ce qui leur déplait. D’ailleurs, on était encouragé par les échecs que les Athéniens venaient de recevoir dans la Bœotie, et par les discours de Brasidas, qui gagnait les esprits en déguisant la vérité, comme s’il n’avait fallu que ses forces pour intimider tellement les Athéniens à Nisée, qu’ils n’avaient osé se mesurer contre elles. Tous étaient persuadés que personne ne viendrait porter contre eux du secours : mais surtout ils voulaient à tout prix courir le danger de la défection, par le charme qu’a la nouveauté dans les premiers instans, et parce que c’était pour la première fois qu’ils allaient essayer l’ardeur guerrière des Lacédémoniens.

Instruits de ces dispositions des alliés, les Athéniens envoyèrent, comme ils le purent, des garnisons dans les villes, pressés par le temps, et contrariés par la mauvaise saison. Brasidas, de son côté, fit demander une armée à Lacédémone, et se prépara lui-même à faire construire des trirèmes sur le Strymon. Mais les Lacédémoniens ne le secondèrent pas dans ses vues, par l’envie que lui portaient les premiers hommes de la république, et parce qu’ils aimaient mieux obtenir la restitution des guerriers qu’on leur avait pris à Sphactérie, et terminer la guerre.

CIX. Le même hiver[202], les Mégariens reprirent les longues murailles que les Athéniens leur avaient enlevées, et les rasèrent jusqu’aux fondemens. Brasidas, après la conquête d’Amphipolis, porta la guerre, avec ses alliés, dans la contrée qu’on appelle Acté. Elle commence au canal qu’avait fait creuser le roi ; l’Athos, montagne élevée, qui en fait partie, se termine à la mer Égée. La ville de Sané est comprise dans ce pays : c’est une colonie d’Andros, située près du canal, et tournée vers la mer qui regarde l’Eubée. Il contient encore d’autres villes, telles que Thyssus, Cléones, Acrothoos, Olophyxus et Dion, habitées par un mélange de nations barbares, qui parlent deux langues différentes : on y trouve quelques familles chalcidiennes, mais le plus grand nombre est composé de ces Pélasges qui, autrefois, sous le nom de Tyrrhéniens, habitèrent Lemnos et Athènes ; de Bisaltins, de Crestoniens et d’Édoniens. Ces peuples sont distribués en petites villes, et la plupart se donnèrent à Brasidas. Sané et Dion lui résistèrent, et il s’arrêta dans les campagnes qu’il ravagea.

CX. Comme il ne put, dans ces places, faire écouter aucune proposition, il courut attaquer Toroné, ville de la Chalcidique, qu’occupaient les Athéniens : une faction peu nombreuse l’appelait, prête à la lui livrer. Il arriva de nuit, près de l’aube du jour ; et, sans être aperçu ni de ceux des habitans qui n’étaient pas de son parti, ni de la garnison athénienne, il campa sur le terrain consacré aux Dioscures[203], à la distance de trois stades au plus de la ville. Ceux qui étaient avec lui d’intelligence, instruits de sa marche, s’avancèrent secrètement en petit nombre, épiant le moment de son arrivée ; et dès qu’il parut, ils prirent avec eux sept hommes de ses troupes légères, armés de poignards : ce furent les seuls qui ne craignirent pas d’entrer dans la place, quoiqu’une vingtaine eût été nommée pour ce coup de main. Ils avaient à leur tête Lysistrate d’Olynthe. Ils entrèrent par la muraille qui est du côté de la mer : la ville est située sur une colline ; ils y parvinrent sans être aperçus, tuèrent les soldats du corps de garde posté au plus haut de la citadelle, et brisèrent la petite porte qui était du côté de Canastræon.

CXI. Brasidas, s’étant un peu avancé, s’arrêta avec le reste de ses troupes. Il envoya en avant cent peltastes qui devaient être les premiers à se précipiter dans la place, aussitôt que quelques portes s’ouvriraient, et qu’on donnerait le signal. Le moment était passé ; ils étaient surpris de ce délai, et s’étaient avancés peu à peu fort près de la ville. Cependant les habitans de Toroné, qui étaient entrés avec les soldats de Brasidas, faisaient au dedans leurs dispositions. Quand la petite porte eut été rompue, et qu’ils eurent brisé la barre de celle qui donnait sur le marché, ils introduisirent d’abord quelques hommes par la première, pour effrayer, des deux côtés, les gens qui n’étaient pas du secret. Ensuite ils élevèrent, comme on en était convenu, le feu du signal ; et firent alors entrer par la porte du marché le reste des peltastes.

CXII. Brasidas, voyant s’exécuter les manœuvres dont on était convenu, donna l’ordre, et accourut avec son armée. Les soldats en foule, poussant de grands cris, plongèrent la ville dans la terreur. Les uns se jetaient précipitamment dans la place par les portes ; les autres montaient à l’escalade, à l’aide de poutres triangulaires, destinées à élever des pierres, et qui se trouvaient à côté d’une partie dégradée de la muraille que l’on rétablissait. Brasidas, avec le gros de son armée, se porta dans l’instant aux endroits les plus élevés de la place, voulant la prendre par le haut, pour qu’elle ne lui fût pas disputée. Le reste des troupes se répandit dans toute la ville.

CXIII. Pendant qu’on la prenait, la multitude s’agitait sans rien savoir ; mais ceux qui étaient du secret, et à qui plaisait la révolution, se mêlèrent à l’instant avec les étrangers, qui venaient d’entrer dans la place. Les Athéniens, dont cinquante hoplites couchaient dans le marché ; apprirent ce qui se passait ; quelques-uns, en petit nombre, périrent en combattant ; les autres se sauvèrent ou à pied ou sur deux vaisseaux qui se trouvaient de garde, et se réfugièrent au fort de Lécythe qui tenait pour eux : c’était une pointe de la ville, dont ils s’étaient emparés ; elle était située sur le bord de la mer, et resserrée sur un isthme fort étroit. Ceux de Toroné qui étaient de leur faction y cherchèrent un asile avec eux.

CXIV. Dès qu’il fit jour, et que Brasidas fut assuré de sa conquête, il fit déclarer aux citoyens de Toroné, qui avaient pris la fuite avec les Athéniens, qu’ils étaient maîtres de rentrer dans leurs propriétés, et de jouir sans crainte de leurs droits. Il envoya aussi un héraut aux Athéniens, leur ordonner de sortir de Lécythe sur la foi publique, en prenant avec eux leurs effets, parce que cette place appartenait aux Chalcidiens. Ils répondirent qu’ils ne la quitteraient pas, et demandèrent un armistice d’un jour pour enlever leurs morts. Brasidas leur en donna deux, pendant lesquels on se fortifia de part et d’autre. Il assembla les habitans, et leur tint à peu près les mêmes discours qu’à ceux d’Acanthe : qu’il n’était pas juste que ceux qui l’avaient favorisé dans sa conquête de la ville, fussent regardés comme de mauvais citoyens et des traîtres ; que leur dessein n’avait été d’asservir personne ; qu’ils ne s’étaient pas laissé gagner par argent, et qu’ils n’avaient agi que pour le bien et la liberté de la patrie ; que ceux qui n’avaient point eu de part à son entreprise ne devaient pas croire non plus qu’ils ne jouiraient pas des mêmes avantages ; qu’il n’était venu pour faire tort ni à la ville ni à aucun particulier ; qu’il avait même, dans cet esprit, fait déclarer à ceux d’entre eux qui s’étaient réfugiés auprès des Athéniens, que, malgré leur attachement à ce peuple, il n’en aurait pas pour eux moins d’estime ; qu’il était sûr qu’après avoir connu par expérience les Lacédémoniens, ils verraient bien qu’ils n’en devaient pas attendre moins de bienveillance que de leurs anciens alliés, et qu’au contraire ils en éprouveraient bien davantage, parce qu’ils auraient affaire à des hommes plus justes ; que si, pour le moment, ils ressentaieut de la crainte, c’était faute de les connaître. Il leur ordonna de se disposer tous à prendre les sentimens d’alliés fidèles de Lacédémone, ajoutant qu’à l’avenir, les fautes qu’ils pourraient commettre leur seraient imputées ; mais que les Lacédémoniens ne se regardaient comme offensés par rien de ce qu’ils avaient pu faire auparavant ; que c’était eux-mêmes qui l’avaient été par une puissance supérieure, et qu’il les trouvait excusables de s’être opposés à ses desseins.

CXV. En leur tenant de tels discours, il leur rendit le courage. Quand l’armistice avec les Athéniens fut expiré, il attaqua Lécythe. Les assiégés n’avaient, pour se défendre, que de mauvaises murailles et des maisons garnies de créneaux. Cependant le premier jour ils repoussèrent les assiégeans. Le lendemain ceux-ci firent approcher une machine destinée à lancer des flammes sur les fortifications de bois : eux-mêmes s’avancèrent du côté de la place, où ils avaient dessein de l’appliquer, et qui était le plus faible. Alors les Athéniens élevèrent une tour de bois au-dessus d’un bâtiment, et y apportèrent une grande quantité d’amphores pleines d’eau, des jarres et de grosses pierres : des hommes y montèrent en grand nombre. Le poids était trop fort pour l’édifice qui le supportait : il croula subitement à grand bruit. Ceux des Athéniens qui étaient assez près pour être témoins de l’accident en furent plus consternés qu’effrayés ; mais ceux qui étaient loin, et surtout les soldats qui se trouvaient aux postes les plus reculés, crurent que cette partie de la place était enlevée : ils prirent la fuite, et se précipitèrent du côté du rivage et sur les vaisseaux.

CXVI. Brasidas s’aperçut qu’ils avaient abandonné les remparts, et s’avançant avec son armée, il emporta aussitôt les murailles. Tous ceux qu’il prit reçurent la mort. Les Athéniens, ayant abandonné la place, se réfugièrent à Pallène sur des vaisseaux et de petits bâtimens. Lécythe renferme un temple de Minerve, et Brasidas, avant de commencer l’attaque, avait promis de donner au premier qui monterait à l’assaut trente mines d’argent. Comme il crut que dans la prise du fort il y avait eu quelque chose de surnaturel, il fit offrande des trente mines d’argent à la déesse, et quand il eut détruit Lécythe, il en changea la destination, et lui consacra le terrain tout entier. Pendant le reste de l’hiver, il répara les places qu’il avait prises, et forma des plans pour de nouvelles conquêtes. Avec cette saison finit la huitième année de la guerre.

CXVII. Dès le commencement du printemps de l’été[204], les Lacédémoniens et les Athéniens conclurent une trêve d’une année. Ceux-ci pensaient qu’avant que Brasidas parvînt à exciter aucun soulèvement chez leurs alliés, ils auraient le temps de se préparer à lui opposer de la résistance, et que d’ailleurs, si leurs affaires allaient bien, ils obtiendraient une paix de plus longue durée : ceux-là jugeant que les Athéniens éprouvaient des craintes qu’ils avaient en effet, espéraient que par la suspension de leurs maux et de leurs fatigues, ils apprendraient à désirer encore plus un repos dont ils auraient éprouvé les douceurs, qu’ils en viendraient à un accord et leur rendraient les prisonniers, pour obtenir une plus longue paix. Ils avaient surtout à cœur de les retirer pendant que la fortune favorisait encore Brasidas. Et en effet, ce qu’ils pouvaient attendre, s’il continuait à faire des progrès, c’était de rendre la fortune douteuse entre eux et leurs ennemis, de perdre leurs prisonniers, de se défendre à forces égales, et de voir par conséquent la victoire mise au hasard. Ils firent donc le traité suivant, dans lequel leurs alliés furent compris.

CXVIII. « Chacun pourra jouir à sa volonté du temple et de l’oracle d’Apollon Pythien, sans dol et sans crainte, suivant les anciens usages.

« Les Lacédémoniens sont d’accord de cet article, ainsi que les alliés. Ils engageront, autant qu’il sera possible, les Bœotiens et les Phocéens à l’accepter, et leur feront déclarer leur désir à cet égard.

« Vous et nous, et tous autres qui le voudront, suivant le droit, la justice et les anciens instituts, ferons des recherches pour découvrir les déprédateurs des trésors consacrés aux dieux.

« Les Lacédémoniens et leurs alliés conviennent que si les Athéniens font la paix, chacune des parties contractantes conservera ce qu’elle possède actuellement : nous Lacédémoniens, à Coryphasium, nous tenant entre Buphrade et Tomée ; et les Athéniens à Cythère, sans nous immiscer dans les alliances les uns des autres. Ceux qui sont à Nisée et à Minoé ne passeront pas au-delà du chemin qui va de Pyles, en côtoyant le temple de Nisus, jusqu’au temple de Neptune, et du temple de Neptune droit au pont de Minoé.

« Ni les Mégariens ni les alliés n’outrepasseront ce chemin, ni l’île que les Athéniens ont prise et qu’ils possèdent ; et ni les uns ni les autres ne s’immisceront dans leurs affaires respectives de quelque manière que ce puisse être.

« Ils conserveront tout ce qu’ils ont à Trézène et tout ce dont ils doivent jouir suivant leur traité avec les Athéniens ; ils auront l’usage de la mer qui baigne leurs côtes et celles de leurs alliés.

« Les Lacédémoniens ni leurs alliés n’auront point de vaisseaux longs, mais seulement des bâtimens à rames du port de cinq cents talens.

« Les hérauts, les députés et leurs compagnons qui seront envoyés pour prendre des mesures pacifiques, ou pour accorder les différends, voyageront sous la foi publique par terre et par mer, pour aller à Athènes et dans le Péloponnèse, et pour en revenir.

« Pendant toute la durée de la trêve, ni vous, ni nous ne recevrons les transfuges, libres ni esclaves.

« Vous et nous, nous discuterons réciproquement nos droits et déciderons à l’amiable les points contestés, sans recourir à des voies hostiles.

« Voilà ce qui semble convenable aux Lacédémoniens et aux alliés. Si vous croyez qu’il y ait à faire quelque chose de mieux et de plus juste, vous pouvez venir à Lacédémone, et nous en instruire ; ni les Lacédémoniens ni les alliés ne s’éloigneront en rien de ce que vous pourrez dire de juste.

« Ceux qui viendront seront chargés de pouvoirs qui feront connaître leur mission, comme vous voulez que nous fassions de notre côté.

« Le traité tiendra pendant un an. Ainsi a-t-il semblé bon au peuple.

« La tribu Acamantide présidait ; Phœnippe était greffier et Niciade épistate. Lachès prononça : que ce soit pour le bonheur des Athéniens. Il y aura trêve, suivant que les Lacédémoniens et leurs alliés en conviennent. Les magistrats ont consenti, en présence du peuple, à ce qu’il y eût trêve pendant un an, à commencer du quatrième jour après le dix du mois élaphébolion. Pendant la durée du traité, les députés et les hérauts, de part et d’autre, négocieront pour parvenir à des moyens de terminer la guerre. Les généraux et les prytanes convoqueront des assemblées où les Athéniens délibéreront sur la paix toutes les fois qu’il viendra quelque députation relative à cet objet ; et les députés, en présence du peuple, s’engageront à maintenir la trêve pendant l’année. »

CXIX. Ces articles furent arrêtés et convenus entre les Lacédémoniens, les Athéniens et les alliés respectifs, à Lacédémone, le douze du mois gérastion. Ils furent ratifiés et garantis pour Lacédémone, par Taurus, fils d’Échélimidas, Athénée, fils de Périclidas, Philocharidas, fils d’Eryxidaïdas ; pour Corinthe, par Æneas, fils d’Ocyte, Euphamidas, fils d’Aristonyme ; pour Mégare, par Nicase, fils de Cécale, et Ménécrate, fils d’Amphidore ; pour Épidaure, par Amphias, fils d’Eupæïdas ; pour Athènes, par les généraux Nicostrate, fils de Diltréphès, Nicias, fils de Nicératus, Autoclès, fils de Tolmæe. Ainsi fut conclue la trêve, et tant qu’elle dura, il y eut des négociations pour parvenir à une paix définitive.

CXX. Dans ces mêmes journées où les parties belligérantes traitaient entre elles, Scione, ville de Pellène, se détacha des Athéniens pour se donner à Brasidas. Les Scioniens prétendent tirer leur origine des Pellènes du Péloponnèse : ils racontent que leurs ancêtres, au retour de Troie, furent portés par la tempête qui tourmenta les Grecs dans la contrée où ils se sont établis. Brasidas, pour favoriser leur défection, cingla pendant la nuit vers Scione. Une trirème des alliés le précédait : lui-même suivait sur un bâtiment léger. C’était pour être défendu par la trirème, s’il lui arrivait d’être attaqué par un bâtiment plus fort que le sien ; ou si l’on rencontrait une autre trirème de force égale, il pensait qu’elle ne se tournerait pas contre le bâtiment le plus faible, et que, pendant le combat, il aurait le temps de se sauver. Il fit heureusement la traversée et tint aux habitans de Scione les mêmes discours qu’aux Acanthiens et au peuple de Toroné ; ajoutant qu’ils méritaient les plus grands éloges, eux qui, renfermés dans l’isthme de Pellène par les Athéniens, maîtres de Potidée, et que l’on pouvait regarder comme des insulaires, avaient couru d’eux-mêmes au-devant de la liberté, sans attendre timidement que la nécessité les obligeât de chercher leur bonheur ; que c’était un signe assuré qu’ils seraient capables de soutenir avec courage les plus grandes épreuves, s’ils passaient sous la constitution qu’ils désiraient ; qu’il les regarderait comme les plus fidèles amis de Lacédémone, et leur témoignerait toute l’estime qu’ils méritaient.

CXXI. Les Scioniens sentirent leur courage s’accroître à ce discours, et tous animés de la même audace, ceux même à qui d’abord avait déplu ce qui se passait résolurent de supporter la guerre avec allégresse. Non contens de faire le plus honorable accueil à Brasidas, ils lui décernèrent, aux frais du public, une couronne d’or, comme au libérateur de la Grèce ; et, en particulier, ils lui ceignirent la tête de bandelettes et le traitèrent comme un athlète victorieux. Il leur laissa pour le moment quelques troupes de garnison et partit ; mais bientôt après il leur fit passer des forces bien plus considérables, dans le dessein de faire avec eux des tentatives sur Mendé et sur Potidée. Il pensait que les Athéniens ne pouvaient manquer de venir au secours d’une possession qu’ils regardaient comme une île, et il voulait les prévenir. Il lia quelques intelligences dans ces villes pour les avoir par trahison, et en même temps il se disposait à les attaquer.

CXXII. Cependant arrivèrent sur une trirème ceux qui venaient lui annoncer la trêve ; c’étaient de la part des Athéniens, Aristonyme, et de celle des Lacédémoniens, Athénée. L’armée retourna à Toroné. Athénée et Aristonyme firent part à Brasidas des articles convenus. Tous les alliés que Lacédémone avait dans la Thrace acceptèrent ce qui avait été fait. Aristonyme donna son aveu à tout, si ce n’est qu’en supputant les jours, il reconnut que les Scioniens n’avaient opéré leur défection qu’après la conclusion du traité, et il soutint qu’ils ne pouvaient y être compris. Brasidas dit beaucoup de choses pour soutenir que la défection était antérieure, et il s’opposait à la restitution de la place. Quand Aristonyme eut rendu compte de l’affaire aux Athéniens, ils se montrèrent prêts à déployer aussitôt contre Scione la force des armes. Les Lacédémoniens leur envoyèrent une députation pour leur déclarer qu’ils rompaient la trêve ; ils réclamaient la place sur le témoignage de Brasidas, se montrant d’ailleurs disposés à terminer l’affaire par voie d’arbitrage ; mais les Athéniens refusaient d’en courir le hasard, et voulaient en venir aussitôt aux armes. Ils étaient indignés que des insulaires pensassent à se retirer de leur alliance, se reposant sur les forces de Lacédémone respectables par terre, mais inutiles pour eux. La vérité sur la défection de Scione était conforme à ce qu’ils pensaient ; cette défection n’avait eu lieu que deux jours après la trêve. Ils décrétèrent aussitôt, sur le rapport de Cléon, qu’il fallait prendre Scione et punir de mort les habitans, et laissèrent de côté tout le reste pour se disposer à l’exécution de ce décret.

CXXIII. En même temps la ville de Mendé, dans l’isthme de Pallène, suivit l’exemple de Scione. C’est une colonie d’Érétrie. Brasidas n’hésita point à la recevoir. Il ne croyait pas commettre une injustice, quoiqu’elle se donnât ouvertement à lui pendant la trêve ; car il avait de son côté certaines infractions à reprocher aux Athéniens. Les habitans sentirent augmenter leur courage en le voyant porté pour eux, et ils avaient en leur faveur l’exemple de Scione qu’il n’avait pas livrée. D’ailleurs, ceux qui travaillaient à les soulever, et c’était la classe des riches, avaient eu d’abord l’intention de retarder l’exécution de leur projet ; mais ils ne voulaient plus la différer : ils avaient à craindre pour eux s’il venait à se découvrir ; et, contre leur espérance, ils avaient pris l’empire sur la multitude. Les Athéniens, à cette nouvelle, furent encore bien plus irrités, et se préparèrent à châtier les deux villes. Brasidas, informé de leur prochain embarquement, fit transporter à Olynthe, dans la Chalcidique, les femmes et les enfans de Mendé et de Scione ; il envoya dans ces places cinq cents hoplites du Péloponnèse et trois cents peltastes de la Chalcidique, tous sous la conduite de Polydamidas. Comme ils s’attendaient à voir arriver incessamment les Athéniens, ils se hâtèrent en commun de faire leurs dispositions.

CXXIV. En même temps Brasidas et Perdiccas se réunirent pour aller une seconde fois combattre Arrhibée dans le pays des Lyncestes. L’un conduisait avec lui les forces de la Macédoine dont il était maître, et les hoplites des Grecs établis dans ses états ; et l’autre, les Chalcidiens, les Acanthiens et le contingent de divers autres peuples, sans parler des troupes du Péloponnèse qui étaient à ses ordres. Il n’y avait pas en tout plus de trois mille hoplites grecs. Toute la cavalerie macédonienne suivait avec les Chalcidiens, au nombre d’un peu plus de mille hommes. Ils firent une invasion dans le pays d’Arrhibée, trouvèrent les Lyncestes campés à les attendre, et campèrent eux-mêmes en leur présence. L’infanterie des deux armées se posta chacune sur une colline ; une plaine les séparait ; la cavalerie y descendit, et il y eut d’abord un choc entre les deux partis. Les hoplites des Lyncestes descendirent eux-mêmes pour soutenir leur cavalerie ; ils s’avancèrent, et offrirent le combat. Brasidas et Perdiccas marchèrent au-devant des ennemis, donnèrent et les mirent en fuite. Il en périt beaucoup ; le reste se réfugia sur les hauteurs, et n’agit plus. Les vainqueurs élevèrent un trophée, et restèrent deux ou trois jours à attendre les Illyriens qui devaient arriver, et que Perdiccas avait pris à sa solde. Ce prince voulait, sans s’arrêter, aller attaquer les bourgades de la domination d’Arrhibée ; mais Brasidas avait plus d’envie de partir que de suivre ce projet : il craignait que les Athéniens ne se portassent à Mendé avant son retour et qu’il ne survînt quelque malheur à cette place : d’ailleurs les Illyriens n’arrivaient pas.

CXXV. Pendant qu’ils étaient ainsi partagés d’opinions, on vint leur annoncer que les lllyriens, trahissant Perdiccas, s’étaient joints à Arrhibée. Alors les deux chefs se déclarèrent également pour la retraite, dans la crainte que leur inspirait ce peuple belliqueux ; mais, comme ils étaient toujours mal d’accord, il n’y eut rien de déterminé sur le moment du départ ; la nuit survint ; les Macédoniens et la foule des Barbares furent saisis d’effroi, comme il arrive aux grandes armées de se livrer à de folles terreurs. Ils se figurèrent que les ennemis s’avançaient bien plus nombreux qu’ils n’étaient en effet, et qu’à l’instant ils allaient paraître ; ils se mirent en fuite, et prirent la route de leur pays. Perdiccas ne s’était pas aperçu d’abord de leur mouvement : ils le forcèrent à les suivre avant qu’il pût voir Brasidas : leurs camps étaient fort éloignés l’un de l’autre. Brasidas apprit au lever de l’aurore que les Macédoniens étaient partis, qu’Arrhibée et les Illyriens approchaient. Il assembla ses forces, et fît un bataillon carré, plaça les troupes légères dans le centre, et résolut de partir. Pour éviter toute surprise, il donna l’emploi de coureurs à ses plus jeunes guerriers. Lui-même, avec trois cents hommes d’élite, ferma la marche pour protéger la retraite, et faire face aux premiers qui viendraient l’attaquer. En attendant que l’ennemi pût l’atteindre, il profita du peu de temps qui lui restait pour adressera ses troupes quelques mots d’encouragement ; il leur parla ainsi :

CXXVI. « Si je ne soupçonnais pas, ô Péloponnésiens, qu’abandonnés à vous-mêmes, et près d’être attaqués par une multitude de Barbares, vous éprouvez quelque crainte, content de vous exciter au combat, je ne songerais pas à vous donner des leçons ; mais en cet instant où nos alliés nous abandonnent, où s’approchent de nombreux ennemis, je vais, par des avis succincts, par de courtes exhortations, essayer de vous persuader des vérités importantes. Ce n’est pas l’assistance de vos alliés, mais votre propre vertu qui doit vous inspirer de la valeur, et le nombre de vos ennemis doit être incapable de vous épouvanter. Votre patrie n’est pas de celles où la multitude l’emporte sur le petit nombre ; mais c’est, chez vous, le petit nombre qui gouverne le plus grand, et il ne doit la puissance dont il jouit qu’à sa supériorité dans les combats. C’est maintenant faute de les connaître que vous craignez les Barbares ; apprenez, et par les occasions que vous avez eues de les combattre avec les Macédoniens, et par ce que je puis conjecturer, ou par ce que d’autres m’ont appris, qu’ils seront bien peu redoutables. S’il arrive que des ennemis, faibles en effet, aient une apparence de force, instruit de ce qu’ils valent, on se défend contre eux avec plus de confiance ; et si l’on ne connaît pas d’avance des ennemis d’une valeur inébranlable, on se porte contre eux avec trop de témérité. Ces Barbares, quand on ne les a pas encore éprouvés, sont effrayans à l’approche du combat ; leur extérieur gigantesque inspire la terreur, leurs horribles cris glacent d’épouvante : à les voir secouer vainement leurs armes, ils ont quelque chose de menaçant : restez inébranlables devant eux, ils ne sont plus les mêmes. Comme ils ne gardent point de rangs, ils abandonnent sans pudeur, aussitôt qu’on les presse, la place où ils combattaient. Ils mettent autant de gloire à fuir qu’à s’avancer, et peuvent manquer de courage, sans pouvoir en être convaincus. Chacun d’eux, dans les combats, ne dépendant que de lui-même, peut se procurer à son choix d’honnêtes prétextes de se sauver. Ils trouvent plus sûr de nous inspirer de l’effroi, sans courir aucun danger, que d’en venir aux mains ; car déjà, sans doute, ils nous auraient attaqués. Vous voyez clairement que ce qu’ils ont pour vous de si terrible est en effet peu de chose, et que ce qui vous effraie n’est que de l’apparence et du bruit. Osez braver et soutenir cette première impression, et quand le moment sera favorable, faites lentement votre retraite en bon ordre, et sans rompre les rangs ; bientôt vous vous trouverez en sûreté. Vous saurez par la suite que pour ceux qui ne s’effraient pas de leur premier aspect, ces bandes indisciplinées ne savent que faire de loin, et par de vaines menaces, parade de courage ; mais dès qu’on leur cède, comme elles ne voient plus de danger à courir, elles montrent leur valeur en poursuivant avec légèreté les fuyards. »

CXXVII. Après ce discours, Brasidas fit faire à son armée un mouvement en arrière : les Barbares s’aperçurent de cette manœuvre, et s’avancèrent en tumulte, poussant de grands cris : c’est qu’ils la prenaient pour une fuite, et croyaient, pour détruire les Grecs, n’avoir que la peine de les atteindre ; mais quand, partout où ils se présentaient, les coureurs leur firent face ; quand Brasidas lui-même, avec ses hommes d’élite, soutint leurs attaques ; quand on résista, contre leur attente, à leur première impétuosité ; quand on repoussa leur choc ; quand on tint ferme contre eux, et que l’on continuait â se retirer dès qu’ils cessaient d’agir, alors la plupart renoncèrent à s’attacher, en pleine campagne, aux Grecs, compagnons de Brasidas : ils laissèrent seulement une partie de leur monde pour le suivre et le harceler ; les autres prirent leur course à la suite des Macédoniens, et tuèrent tout ce qu’ils purent atteindre. Ils allèrent se saisir d’une gorge qui est entre deux collines. sur les confins de la domination d’Arrhibée, sachant que Brasidas n’avait pas à prendre d’autre chemin dans sa retraite ; ils le cernèrent dès qu’ils l’y virent engagé, se croyant certains de le prendre dans ce sentier difficile.

CXXVIII. Il vit leur dessein, et commanda aux trois cents qui étaient avec lui, de courir en avant sans ordre, et avec la célérité dont chacun d’eux serait capable, à celle des deux collines, dont il lui semblait plus facile de s’emparer, et de tâcher d’en repousser les Barbares, qui déjà commençaient à la gagner, avant qu’ils ne se fussent formés en plus grand nombre pour l’investir. Ils partent, tombent sur les ennemis, et sont maîtres de la colline. Le corps d’armée des Grecs la gagne sans peine ; car les Barbares, voyant leurs compagnons mis en fuite et chassés de la hauteur dont ils s’étaient saisis, sont frappés d’épouvante : ils renoncent à poursuivre les Grecs ; ils les regardent comme arrivés déjà sur les frontières d’un peuple ami, et délivrés de toute crainte. Brasidas, après avoir gagné les hauteurs, continua sa marche avec plus d’assurance, et arriva le même jour à Arnisse, qui fesait partie de la domination de Perdiccas. Les soldats, irrités de la désertion des Macédoniens, brisèrent ou s’approprièrent tout ce qu’ils rencontraient sur leur route, voitures attelées de bœufs, et ustensiles de toute espèce, qui avaient été égarés en chemin, comme il arrive dans une retraite que font de nuit des gens effrayés. Dès lors Perdiccas regarda Brasidas comme son ennemi, et se brouilla pour l’avenir avec les Péloponnésiens ; non qu’il les haït de cœur ; mais par égard pour les Athéniens, il leur témoigna une aversion habituelle : échappé à de grands dangers, il chercha tous les moyens de s’accommoder au plus tôt avec Athènes, et de se détacher du Péloponnèse.

CXXIX. Brasidas, à son retour de Macédoine à Toroné, trouva les Athéniens déjà maîtres de Mendé. Comme il ne se croyait pas en état de passer à Paliène et de se venger des Athéniens, il resta tranquille, et se contenta de tenir Toroné en état de défense. Pendant qu’il avait été occupé dans le pays des Lyncestes, les Athéniens qui s’étaient préparés à reprendre Mendé et Scione, étaient arrivés avec cinquante vaisseaux, dont dix de Chio, mille hoplites fournis par l’Attique, six cents archers, mille Thraces soudoyés, et des peltastes qu’ils avaient reçus de leurs alliés du pays. Les généraux étaient Nicias, fils de Nicératus, et Nicostrate, fils de Diltrépbès. Ils mirent en mer à Potidée, prirent terre près du temple de Neptune, et marchèrent contre Mendé. Les habitans s’avancèrent au secours avec trois cents hommes de Scione, et des auxiliaires du Péloponnèse, formant en tout sept cents hoplites : Polydamas les commandait. Ils campèrent hors de la ville, sur une colline fortifiée par la nature. Nicias, avec cent vingt hommes de Méthone armés à la légère, soixante hoplites d’Athènes, hommes d’élite, et tous les archers, essaya de monter contre eux par un sentier ; mais il reçut une blessure et ne put les forcer. Nicostrate, par un autre chemin plus éloigné, voulut avec le reste des troupes gravir cette colline dont l’accès était si difficile ; mais il fut mis dans le plus grand désordre, et peu s’en fallut que toute l’armée athénienne ne fût défaite. Comme dans cette journée, les gens de Mendé tinrent ferme, les Athéniens se retirèrent et se renfermèrent dans leur camp. La nuit venue, ceux de Mendé rentrèrent dans leur ville.

CXXX. Le lendemain, les Athéniens tournèrent la côte, prirent terre devant Scione, s’emparèrent du faubourg, et employèrent toute la journée à dévaster la campagne sans qu’il sortît personne contre eux ; car il y avait de la sédition dans la ville. Les trois cents hommes de Scione étaient retournés chez eux pendant la nuit. Le jour venu, Nicias, avec la moitié de l’armée, se porta sur la frontière, et saccagea les terres des Scioniens, tandis que Nicostrate, avec le reste des troupes, mettait le siège devant la place du côté des portes supérieures, qui conduisent à Potidée. C’était de ce côté qu’en dedans des murailles étaient déposées les armes des gens de Mendé et de leurs auxiliaires. Polydamas rangea ses troupes en bataille et leur donna l’ordre de sortir : mais un homme de la faction du peuple s’y opposa par esprit de sédition, leur soutenant qu’ils ne sortiraient pas, et qu’il ne fallait pas combattre. Polydamas répliquait : cet homme porta sur lui la main, le tirailla, le secoua, et le peuple aussitôt s’emparant des armes, courut dans sa colère aux Péloponnésiens et aux gens de leur parti, et se jeta sur eux brusquement : ceux-ci prirent la fuite ; ils ne s’étaient pas attendus à cette attaque soudaine ; ils voyaient les portes s’ouvrir aux Athéniens, et ils pensèrent que ce coup de main avait été prémédité avec eux. Ceux qui ne furent pas tués sur la place gagnèrent la citadelle qu’ils occupaient auparavant. Cependant Nicias était revenu du côté de la ville ; toute l’armée athénienne y entra. Comme la place ne s’était pas rendue par composition, ils s’y comportèrent comme dans une ville prise d’assaut, et la mirent au pillage. Ce fut même avec peine que les généraux empêchèrent de tuer les habitans. Ils leur ordonnèrent de se gouverner à l’avenir suivant leur ancien régime, et de juger eux-mêmes les citoyens qu’ils regarderaient comme les auteurs de la défection. Ceux qui étaient renfermés dans la citadelle furent investis, des deux côtés, d’une muraille qui se terminait à la mer, et l’on y mit des gardes. Après avoir réduit Mendé sous leur puissance, les Athéniens se tournèrent du côté de Scione.

CXXXI. Les Péloponnésiens firent une sortie, et campèrent hors de la ville sur une colline forte par sa propre situation, et dont les ennemis étaient obligés de s’emparer avant d’investir la place. Mais les Athéniens les attaquèrent de vive force, et repoussèrent ceux qui vinrent les combattre. Ils prirent leurs campemens, dressèrent un trophée, et se disposèrent à construire un mur de circonvallalion. Mais peu après, et tandis qu’ils étaient occupés de ce travail, les auxiliaires assiégés dans la citadelle de Mendé forcèrent la garde du côté de la mer, mirent en fuite presque tout le camp des assiégéans, et entrèrent dans la place.

CXXXII. On travaillait à la circonvallation de Scione[205], quand Perdiccas, par le ministère d’un héraut, conclut un accommodement avec les généraux Athéniens. Il avait entamé cette négociation par haine pour Brasidas, dès que ce général s’était retiré de la Lyncestide. Ischagoras se préparait alors à conduire par terre une armée à Brasidas : dès que l’accord fut conclu, Nicias exigea de Perdiccas que, pour preuve de sa bonne foi, il rendît ouvertement aux Athéniens quelque service, et cette demande s’accordait avec les intentions du prince, qui ne voulait plus que les Lacédémoniens entrassent dans son pays. Il s’adressa dans la Thessalie aux hommes les plus puissans de la nation, avec qui, de tout temps, il avait eu des liaisons d’hospitalité. Par leur moyen, il arrêta la marche et toutes les opérations des troupes du Péloponnèse, qui ne voulurent pas même tenter d’avoir affaire aux Thessaliens.

Cependant Ischagoras, Aminias et Aristée se rendirent personnellement auprès de Brasidas. C’était les Lacédémoniens qui les envoyaient observer l’état des choses, et ils firent même, contre l’usage, partir de jeunes Spartiates pour leur donner le commandement des villes, et empêcher qu’on n’en revêtît des hommes pris au hasard. Cléaridas, fils de Cléonyme, eut le gouvernement d’Amphipolis, et Épitélidas, fils d’Hégésander, celui de Toroné.

CXXXIII. Ce fut dans ce même été que les Thébains accusèrent les habitans de Thespies de favoriser les Athéniens, et qu’ils rasèrent les murailles de cette ville. Ils avaient eu de tout temps ce dessein, et l’exécution en était devenue plus facile depuis que, dans le combat contre les Athéniens, Thespies avait perdu la fleur de sa jeunesse. Ce fut aussi dans cette saison que le temple de Junon à Argos fut détruit par le feu. Cet accident fut occasioné par l’imprudence de la prêtresse Chrysis, qui plaça, près d’une guirlande, une lampe allumée, et se laissa surprendre par le sommeil. L’incendie gagna sans qu’on s’en aperçût, et tout fut consumé. Elle-même, dans la crainte des Argiens, s’enfuit aussitôt à Philonte pendant la nuit. Ils établirent une autre prêtresse suivant la loi : elle s’appelait Phainis. Il y avait huit ans et demi que la guerre était commencée quand Chrysis prit la fuite. À la fin de cet été fut entièrement terminée la circonvallation de Scione. Les Athéniens laissèrent des troupes pour la garder et se retirèrent.

CXXXIV. L’hiver suivant[206], ils se tinrent en repos, ainsi que les Lacédémoniens, en observation de la trêve. Les Mantinéens et les Tégéates, avec leurs alliés respectifs, se livrèrent un combat à Laodicée dans l’Orestide, et la victoire fut indécise. Chacun des deux peuples enfonça l’aile qui lui était opposée : les uns et les autres dressèrent un trophée et envoyèrent les dépouilles à Delphes. Le carnage fut grand de part et d’autre. Le combat se soutenait avec égalité, quand le jour finit et le termina. Les Tégéates passèrent la nuit sur le champ de bataille, et dressèrent aussitôt ieur trophée : les Mantinéens se retirèrent à Boucolion, et ce ne fut qu’après leur retraite qu’ils élevèrent eux-mêmes un trophée devant celui des ennemis.

CXXXV. Brasidas, à la fin de l’hiver, lorsque déjà le printemps commençait[207] fit une tentative sur Potidée. Il arriva la nuit, et appliqua les échelles : jusque-là, on ne s’aperçut pas de son approche. Il avait saisi le moment où le soldat qui fait sa ronde avec une sonnette venait de passer, et où l’officier qui devait la remettre à un autre n’était pas encore arrivé[208]. Il trouva un endroit du rempart qui était dénué de gardes, et ce fut là qu’il planta les échelles ; mais il fut entendu avant d’avoir eu le temps de monter, et se retira promptement sans attendre le jour. L’hiver finit, et en même temps la neuvième année de la guerre que Thucydide a écrite.


LIVRE CINQUIÈME.


I. L’été suivant[209] fut rompue la trêve d’une année qui dura jusqu’à la solennité des jeux pythiens. Elle subsistait encore quand les Athéniens chassèrent de Délos les habitans. Il les regardaient, pour quelque ancienne faute, comme des hommes souillés et indignes d’être consacrés au dieu[210]. L’expulsion de ces infortunés leur semblait manquer à cette purification de l’île dont j’ai parlé plus haut, dans laquelle ils avaient cru devoir enlever les tombes des morts. Les Déliens s’établirent en Asie, à Atramyttium, qui leur fut donnée par Pharnace ; et où ils furent reçus à mesure qu’ils arrivaient.

II. Cléon, après la trêve[211], se fit donner ordre par les Athéniens de passer en Thrace sur trente vaisseaux, avec douze cents hoplites, trois cents hommes de cavalerie, et la plus grande partie des alliés. Il prit d’abord terre à Scione, dont le siège durait encore, en retira des hoplites qui étaient en garnison dans les murs de circonvallation. et cingla vers le port de Colophon. qui n’est pas fort éloigné de Toroné. Instruit par des transfuges que Brasidas n’était pas dans la place, et qu’elle ne renfermait pas de troupes en état de se défendre, il s’y rendit par terre avec son armée et envoya dix vaisseaux croiser devant le port. Il se présenta devant les premières murailles dont Brasidas avait enceint la place, à dessein d’y renfermer le faubourg et de ne faire qu’une seule ville, en abattant une partie de l’ancien mur.

III. Les Athéniens avaient commencé leurs attaques, quand le Lacédémonien Pasitélidas, commandant de la place, en sortit avec la garnison pour protéger ces travaux ; mais comme les Athéniens étaient près de le forcer, et que le port se trouvait investi par les navires qu’avait envoyés Cléon, il craignit que la ville, qui était abandonnée, ne fût prise par mer, et qu’on n’enlevât les nouvelles murailles dans lesquelles il serait pris lui-même. Il les abandonna donc, et gagna la ville à la course ; mais les Athéniens de la flotte le prévinrent et se rendirent maîtres de Toroné. L’infanterie les suivit à l’instant même, et s’y précipita par la partie de l’ancien mur qui était détruite : ils tuèrent à l'instant ceux des Péloponnésiens et des gens de Toroné qui se défendaient, et firent les autres prisonniers ; de ce nombre était Pasitélidas. Brasidas venait au secours de la place, mais il sut en chemin qu’elle était prise, et il se retira. Il ne s’en fallait que d’une distance de quarante stades au plus[212] qu’il ne fût arrivé à temps pour la sauver. Cléon et les Athéniens élevèrent deux trophées, l’un près du port, l’autre près des murailles. Les femmes et les enfans des habitans de Toroné furent réduits en esclavage. Eux-mêmes, les Péloponnésiens et ce qu’il y avait de Chalcidiens au nombre en tout de sept cents, furent envoyés à Athènes. Les Péloponnésiens recouvrèrent la liberté quand, dans la suite, il se fit un accord entre les deux nations. Le reste fut échangé homme pour homme par les Olynthiens.

Vers cette époque, les Bœotiens prirent, sur les frontières de l’Attique, Panactum, qui leur fut livré par trahison. Cléon laissa une garnison à Toroné, mit en mer, et tourna le mont Athos pour gagner Amphipolis.

IV. Phaeax, fils d’Érasistrate, fut envoyé, lui troisième, par les Athéniens en députation dans l'Italie et dans la Sicile, et partit vers le temps dont nous parlons. Depuis que les Athéniens avaient quitté la Sicile à la suite de la paix, les Léontins avaient inscrit un grand nombre de personnes entre leurs citoyens, et le peuple était dans l’intention de faire un partage des terres. Les riches, instruits de ce projet, appelèrent les Syracusains, et chassèrent la faction du peuple. Ces bannis errèrent de côté et d’autre. Les riches traitèrent avec les Syracusains, abandonnèrent leur ville, la laissèrent déserte, et se retirèrent à Syracuse, où ils obtinrent le droit de cité. Mais dans la suite, quelques-uns d’eux, par mécontentement, quittèrent Syracuse, et s’emparèrent d’un endroit appelé Phocées, qui dépendait de leur ancienne ville : ils occupèrent aussi Bricinnies, forteresse située dans la campagne de cette république. La plupart des bannis de la faction populaire vinrent se joindre à eux. Ils s’établirent dans la citadelle, et c’était de là qu’ils se défendaient. Les Athéniens, à cette nouvelle, firent partir Phæax : ils le chargèrent d’engager les alliés qu’ils avaient dans cette île, et d’autres, s’il était possible, à faire en commun la guerre aux Syracusains, et à sauver les Léontins. Phæax, à son arrivée, gagna ceux de Camarina et d’Agrigente ; mais comme il ne trouva que de l’opposition à Géla, il vit que ses démarches seraient vaines, et ne crut pas devoir aller plus loin. Il revint à Catane, à travers le pays des Sicules, entra, en passant, à Bricinnies, y inspira du courage, et partit.

V. Dans sa traversée pour aller en Sicile, et à son retour, il ne négligea pas de négocier en Italie, essayant d’engager quelques villes dans l’alliance d’Athènes. Il rencontra des Locriens qui avaient habité Messine et qui venaient d’en être chassés. Il était survenu de la dissension dans cette ville après la paix de Sicile, et l’un des partis avait appelé les Locriens, qui vinrent s’y établir et furent renvoyés. Messine avait même été quelque temps sous la domination des Locriens. Ce fut lorsque ceux-ci revenaient dans leur patrie, que Phaeax les rencontra ; il ne leur fit aucune insulte, car il venait d’obtenir des Locriens un accord avec Athènes. Seuls des alliés, quand les Siciliens avaient fait la paix, ils n’avaient pas traité avec les Athéniens ; et même actuellement ils ne l’eussent pas fait encore, s’ils n’avaient été dans les embarras d’une guerre avec ceux d’Itone et de Mêlée, peuples limitrophes, et qui étaient même des colonies sorties de leur sein. Phaeax revint ensuite à Athènes.

VI. Cléon, parti de Toroné, s’était approché d’Amphipolis : il alla d’Éion attaquer Stagyre, colonie d’Andros[213], et ne put s’en rendre maître ; mais il prit Galepsus, colonie de Thasos. Il envoya une députation à Perdiccas pour le mander avec son armée, en conséquence de son traité avec Athènes ; et une autre dans la Thrace, à Pollès, roi des Odomantes, qui devait soudoyer et amener la plupart des Thraces. Lui-même se tint en repos à Éion. Ces circonstances étaient connues de Brasidas, qui vint camper en face des Athéniens à Cerdylium. C’est une place des Argiliens, sur une hauteur, au-delà du fleuve, et à peu de distance d’Amphipolis. De là il découvrait tout ; il avait dans l’idée que Cléon quitterait sa position pour faire approcher son armée de la ville, et il ne pouvait manquer de l’apercevoir. Il pensait que, par mépris pour le peu de troupes qu’il avait, Cléon n’hésiterait pas à monter avec les seules forces dont il disposait en ce moment. Il se préparait donc à une action, et manda les Thraces soudoyés, au nombre de quinze cents, et tous les Édoniens, tant peltastes que cavalerie : il avait mille peltastes de Myrcinie et de Chalcidique, sans compter ceux qui étaient à Amphipolis. Ses hoplites montaient en tout à environ deux mille, et sa cavalerie grecque était de trois cents hommes. De ces troupes, il n’avait à Cerdylium que quinze cents hommes ; le reste était à Amphipolis, sous les ordres de Cléaridas.

VII. Jusque-là, Cléon se tenait en repos ; mais il fut enfin obligé de faire ce qu’attendait Brasidas ; car ses soldats, ennuyés de leur inaction, se répandirent en propos sur son commandement ; ils considéraient à combien d’expérience et de courage serait opposé tant d’ignorance et de lâcheté, et se rappelaient avec quelle répugnance ils l’avaient suivi. Cléon eut connaissance de ces murmures, et ne voulant pas lasser la patience de ses troupes en les retenant trop longtemps à la même place, il prit le parti de décamper. La manœuvre dont il fit usage fut la même qui lui avait réussi à Pylos, et dont il attribuait le succès à sa sagesse. Il comptait bien que personne ne viendrait le combattre, et se vantait de ne gagner un terrain plus élevé que pour avoir le spectacle du pays. S’il attendait du renfort, ce n’était pas, suivant lui, qu’il en eût besoin pour s’assurer la victoire, s’il était obligé d’en venir aux mains, mais pour enceindre la place et la prendre de vive force. Arrivé sur une colline forte par elle-même, il y établit son camp en face de l’armée d’Amphipolis ; de là il contemplait le lac formé par le Strymon, et l’assiette de la ville du côté de la Thrace. Il croyait pouvoir, à son gré, se retirer sans combat. Personne ne paraissait sur les remparts, ni ne se montrait hors des portes ; toutes étaient fermées ; et il se reprochait, comme une faute, de n’avoir pas amené les machines, car il aurait emporté la place, dans l’abandon où elle se trouvait.

VIII. Dès que Brasidas avait vu les Athéniens se mettre en mouvement, il était descendu de Cerdylium et était entré dans Amphipolis. Il ne voulut ni faire de sortie ni se montrer en ordre de bataille devant les Athéniens, se défiant de ses forces, et les croyant trop inférieures, non par le nombre, elles étaient égales, mais par la réputation. En effet, ce qui composait l’armée ennemie, étaient des troupes purement athéniennes, et les meilleures de Lemnos et d’Imbros ; mais il se préparait à les attaquer par la ruse. S’il leur eût laissé voir le nombre de ses troupes et les armes dont le besoin les obligeait de se contenter, il se serait cru moins assuré de la victoire, qu’en ne les montrant point avant le combat, et ne provoquant pas le mépris par l’état où elles se trouvaient. Il prit donc cent cinquante hoplites choisis, et laissa le reste à Cléaridas ; son dessein était d’attaquer brusquement les Athéniens avant leur départ, n’espérant plus, s’il leur arrivait une fois des secours, trouver une semblable occasion de les combattre, réduits à leurs seules forces. Il rassembla ses soldats pour les encourager et les instruire de son projet, et il parla ainsi :

IX. « De quelle contrée nous venons ici, braves Péloponnésiens, que c’est par son courage qu’elle est toujours restée libre, que vous êtes Doriens et que ceux que vous allez combattre sont de ces Ioniens que vous avez coutume de vaincre, c’est ce qu’il suffit de vous rappeler en peu de mots. Mais je vais vous communiquer mon plan d’attaque, pour que vous ne vous croyiez pas trop faibles, et que vous ne tombiez pas dans le découragement, en voyant que vous êtes en petit nombre, et que je n’ai pas pris toutes nos forces avec moi. C’est par mépris pour nous, sans doute, et dans l’espérance que personne ne sortirait pour les combattre, que les Athéniens ont osé monter à l’endroit qu’ils occupent, et livrés maintenant en désordre au spectacle qui les frappe, ils s’abandonnent à la sécurité. Quand on voit faire de telles fautes aux ennemis, et qu’on emploie, pour les attaquer, une manœuvre convenable à ses forces, sans s’avancer ouvertement, sans se ranger devant eux en ordre de bataille, mais en saisissant des moyens dont la circonstance indique l’avantage, il est rare qu’on ne remporte pas la victoire. Ce sont de bien glorieux larcins que ceux par lesquels on trompe le mieux ses ennemis, pour servir le plus utilement ses amis. Ainsi donc, pendant qu’ils sont encore dans le désordre et la confiance ; pendant qu’ils pensent plutôt, autant que j’en puis juger, à se retirer qu’à nous attendre ; pendant qu’ils s’abandonnent au relâchement d’esprit, je veux, sans leur laisser le temps d’asseoir leurs pensées, prévenir, s’il se peut, leur retraite, et avec ces guerriers que j’ai choisis, me jeter à la course au milieu de leur camp. Toi, Cléaridas, lorsque tu me verras attaché sur eux, les jeter probablement dans l’épouvante, prends avec toi les hommes que tu commandes, Amphipolitains et autres alliés ; ouvre subitement les portes, et ne tarde pas à te précipiter dans la mêlée. C’est ainsi qu’on peut espérer de les plonger dans la terreur. Car des troupes qui surviennent après coup sont plus terribles aux ennemis que celles qu’ils ont en présence et dont ils soutiennent le choc. Sois brave comme tu le dois, puisque tu es Spartiate. Et vous, alliés, suivez-le avec courage, et croyez que le moyen de bien faire la guerre, c’est de le vouloir, de connaître l’honneur, et d’obéir à ceux qui commandent. Pensez qu’en ce jour, si vous avez du cœur, vous conserverez, avec la liberté, le titre d’alliés de Lacédémone ; ou que sujets d’Athènes, si vous êtes assez heureux pour éviter la mort ou la servitude, vous porterez un joug plus pesant que jamais, et deviendrez pour les autres Grecs un obstacle à leur délivrance. Point de découragement, quand vous voyez pour quels intérêts vous combattez. Pour moi, je montrerai que je ne sais pas moins agir que conseiller les autres. »

X. Brasidas, après avoir ainsi parlé, prépara sa sortie ; il rangea devant les portes qu’on appelle de Thrace, les troupes qu’il laissait à Cléaridas, et qui devaient sortir elles-mêmes au moment où il l’avait ordonné. Les Athéniens l’avaient vu descendre de Cerdylium ; et comme leurs regards plongeaient sur la ville, ils le virent offrir un sacrifice devant le temple de Pallas et mettre en ordre ses guerriers. Cléon était allé considérer le pays ; ils lui annoncèrent qu’on apercevait dans la ville toute l’armée ennemie, et par-dessous les portes, les pieds d’un grand nombre de chevaux et d’hommes qui semblaient prêts à sortir. Sur cet avis, il s’avança et vit les choses par lui-même. Décidé à ne pas combattre avant l’arrivée des auxiliaires, tout assuré qu’il était de ne pouvoir cacher sa retraite, il en fit donner le signal. Il ordonna de défiler par l’aile gauche : c’était la manœuvre qu’il fallait faire pour aller à Éion ; mais la trouvant trop lente, lui-même fit faire une conversion à l’aile droite, et présenta dans sa retraite le flanc nu aux ennemis. C’était l’occasion qu’attendait Brasidas ; et voyant les Athéniens s’ébranler, il dit aux troupes qui devaient l’accompagner et aux autres : « Ces gens-là ne nous attendent pas : c’est ce qu’on reconnaît au mouvement de leurs têtes et de leurs armes. Ce n’est pas avec cette allure qu’on attend ceux qui viennent nous attaquer. Ouvrez les portes que j’ai ordonné d’ouvrir et marchons à l’instant sans crainte. » Lui-même sortit par les portes qui sont du coté de l’estacade, et par les premières de la longue muraille qui existait alors, et suivit droit à la course le chemin sur lequel on voit maintenant un trophée, en suivant la partie la plus forte de la place. Il tomba sur les Athéniens effrayés à la fois de leur désordre et frappés de son audace, les attaqua par le centre de leur armée, et les mit en fuite. Cléaridas, suivant l’ordre qu’il avait reçu, sortit en même temps par les portes de Thrace et donna sur les ennemis, qui se débandèrent, surpris et attaqués des deux côtés à la fois. Leur aile gauche, qui gagnait Éion et qui était en avant, se rompit tout à coup, et prit la fuite, Déjà elle cédait, quand Brasidas fut blessé en chargeant la droite. Les Athéniens ne le virent pas tomber, et ceux de ses soldats qui se trouvaient près de lui l’emportèrent. La droite des Athéniens fit plus de résistance. Pour Cléon, comme d’abord il n’avait pas eu dessein d’atteindre l’ennemi, il prit aussitôt la fuite et fut arrêté et tué par un peltaste de Myrcinie[214]. Ses hoplites se réunirent en peloton sur la colline ; ils repoussèrent Cléaridas qui les chargea deux ou trois fois, et ne fléchirent que lorsque la cavalerie de Myrcinie et de Chalcide, jointe aux peltastes, les força de fuir. Ainsi toute l’armée d’Athènes fut mise en déroute et ne se sauva qu’avec peine. Les soldats dispersés prirent divers chemins à travers les montagnes ; les uns furent tués sur la place en se défendant, d’autres reçurent la mort, atteints par la cavalerie chalcidienne ; le reste chercha un asile dans Éion. Les guerriers qui avaient enlevé Brasidas et l’avaient tiré de la mêlée le portèrent à la ville, respirant encore. Il apprit que les siens étaient vainqueurs, et bientôt il rendit le dernier soupir. Le reste de l’armée revint de la poursuite avec Cléaridas, dépouilla les morts et dressa un trophée.

XI. Tous les alliés en armes suivirent la pompe funèbre de Brasidas ; ses funérailles furent célébrées aux frais du public. Il fut inhumé dans la ville, en face de la place où est à présent le marché. Les citoyens entourèrent son monument d’une enceinte, lui consacrèrent une portion de terrain comme à un héros, et fondèrent en son honneur des jeux et des sacrifices annuels. Ils lui dédièrent leur colonie, le reconnaissant pour leur fondateur, abattirent les édifices consacrés à Agnon, et détruisirent tous les monumens qui pouvaient rappeler que la colonie lui devait son origine. Ils croyaient devoir leur salut à Brasidas, et cherchaient d’ailleurs à ménager l’alliance de Lacédémone, par la crainte qu’en ce moment Athènes leur inspirait. Ennemis de cette république, ils ne trouvaient ni le même plaisir ni la même utilité à révérer Agnon. Les Athéniens reçurent les corps des guerriers qu’ils avaient perdus. Il avait péri environ six cents hommes du côté des vaincus, et seulement sept hommes du côté des vainqueurs ; car l’action avait été moins une bataille qu’une surprise et une déroute. Les Athéniens retournèrent chez eux après avoir recueilli leurs morts, et Cléaridas mit ordre aux affaires d’Amphipolis.

XII. Vers cette époque, à la fin de l’été[215], Rhamphias, Autocharidas et Épicydidas, lacédémoniens, conduisirent, pour la guerre de Thrace, un secours de neuf cents hoplites. Arrivés à Héraclée, dans la Trachinie, ils s’y arrêtèrent pour remédier à quelques désordres qu’ils crurent y trouver. Ils y étaient quand se passa l’affaire dont nous venons de parler, et l’été finit.

XIII. Dès le commencement de l’hiver[216], Rhamphias et ses collègues s’avancèrent jusqu’à Piérie, dans la Thessalie ; mais comme les Thessaliens voulaient s’opposer à leur passage, que Brasidas était mort, et que c’était à lui qu’ils menaient leur armée, ils retournèrent sur leurs pas. Ils pensaient qu’elle n’était plus nécessaire depuis la défaite et le départ des Athéniens, et ils ne se croyaient pas en état de suivre les projets de Brasidas. Mais ce qui les décida le plus au retour, c’est qu’à leur départ ils avaient su que les esprits des Lacédémoniens inclinaient vers la paix.

XIV. Après l’affaire d’Amphipolis, et depuis que Rhamphias fut sorti de la Thessalie, il ne se commit de part ni d’autre aucune hostilité, et les pensées se tournèrent plutôt vers la réconciliation. Les Athéniens, maltraités à Délium, et peu après à Amphipolis, n’avaient plus cette ferme confiance dans leurs forces qui les avait empêchés d’entendre à un accommodement, quand, éblouis de leur fortune présente, ils s’étaient flattés de conserver toujours la supériorité. Ils craignaient aussi leurs alliés que les nouveaux désastres pouvaient animer encore plus à la défection. Ils se repentaient de n’avoir pas traité, quand, après l’affaire de Pylos, ils se trouvaient dans un état respectable. D’un autre côté, les Lacédémoniens voyaient cheminer la guerre d’une manière bien opposée à leurs premières pensées, quand ils avaient cru n’avoir qu’à ravager l’Attique pour détruire en quelques années la puissance d’Athènes. Ils avaient souffert à Sphactérie une humiliation dans laquelle jamais Sparte n’était tombée. Des gens de guerre sortaient de Cythère et de Pylos pour dévaster leurs campagnes, et les Hilotes se livraient à la désertion. Ils s’attendaient toujours à voir ce qui en restait, dans l’espoir d’obtenir des secours du dehors, tramer, comme autrefois, quelques nouveautés. Il se joignait à ces circonstances, que la trêve de trente ans, conclue avec les Argiens, allait expirer, et ceux-ci n’en voulaient pas faire une autre qu’on ne leur eût restitué Cynurie. Les Lacédémoniens sentaient l’impossibilité de soutenir à la fois la guerre contre Argos et contre Athènes ; ils soupçonnaient d’ailleurs quelques villes du Péloponnèse d’être près de se tourner vers le parti des Argiens ; et c’est ce qui survint en effet.

XV. Comme de part et d’autre on s’occupait de ces raisonnemens, on crut devoir s’accorder, et Lacédémone surtout, par l’envie de retirer les guerriers pris à Sphactérie. Il se trouvait entre eux ses Spartiates des premières conditions, et liés de parenté avec les plus illustres familles. Dès l’instant de leur captivité, on avait négocié leur délivrance ; et les Athéniens, dans leur prospérité, avaient refusé de l’accorder à des conditions raisonnables ; mais ils n’avaient pas été plus tôt humiliés à Délium, que les Lacédémoniens avaient saisi cette occasion, certains alors d’être mieux reçus ; ils avaient conclu la trêve d’un an, pendant laquelle devaient se tenir des conférences pour délibérer sur une plus longue pacification.

XVI. Elle devint plus facile après la défaite des Athéniens à Amphipolis, et la mort de Cléon et de Brasidas. C’était eux qui, des deux cotés, s’étaient le plus opposés à la paix, l’un parce que la guerre était la source de ses prospérités et de sa gloire ; l’autre, parce qu’il sentait qu’on temps de paix, on verrait mieux qu’il n’était qu’un scélérat, et que ses calomnies obtiendraient moins de confiance. Mais quand ils ne furent plus, ceux qui avaient le plus de part au gouvernement des deux républiques, Plistoanax, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, et Nicias, fils de Nicératus, le général de son temps qui avait le plus de succès, montrèrent un penchant décidé pour le repos. Nicias, avant d’éprouver des revers, et pendant qu’il jouissait de l’estime publique, voulait, pour le moment présent, mettre à l’abri ses prospérités, goûter la tranquillité après les fatigues, et en faire jouir la patrie ; pour l’avenir, il aspirait à laisser la réputation de n’avoir jamais trompé l’espérance de l’état. Il pensait que du calme seul pouvaient naître ces avantages, qu’on ne saurait les obtenir qu’en ne donnant rien au hasard, et que la paix seule était exempte de danger. Pour Plistoanax, ses ennemis le tourmentaient au sujet de son rappel[217], habiles à susciter des scrupules aux Lacédémoniens, et ardens à le leur reprocher sans cesse à chaque revers, comme si leurs malheurs n’avaient d’autre cause que ce rappel qu’ils traitaient d’illégal. Ils l’accusaient, ainsi qu’Aristoclès son frère, d’avoir gagné la prêtresse de Delphes, et d’avoir long-temps fait donner pour réponse aux théores[218] qui venaient de Lacédémone consulter l’oracle, qu’ils eussent à rappeler chez eux des terres étrangères la race du demi-dieu, fils de Jupiter, s’ils ne voulaient pas labourer la terre avec un soc d’argent[219]. Plistoanax s’était réfugié sur le Lycée, parce qu’on avait attribué son retour de l’Attique aux présens qu’il avait reçus. Il habitait l’enceinte consacrée à Jupiter, et y occupait la moitié de la chapelle, par crainte des Lacédémoniens. Il fut enfin rappelé au bout de dix-neuf ans, et l’on solennisa son retour par les mêmes chœurs de chants et les mêmes sacrifices qui avaient été institués pour l’inauguration des rois lors de la fondation de Lacédémone.

XVII. Affligé de ces propos dangereux, il crut que, dans la paix, quand les Lacédémoniens, à l’abri des adversités, auraient recouvré leurs prisonniers, il cesserait de se trouver en prise à ses ennemis ; au lieu qu’en temps de guerre, on ne pouvait jouir de l’autorité, sans être exposé nécessairement aux calomnies, dès qu’il survenait quelques revers. Il travailla donc avec ardeur à un accommodement. Pendant l’hiver, on porta des paroles de paix ; et à l’arrivée du printemps, les Lacédémoniens se mirent en mouvement, firent des préparatifs, et envoyèrent dans toutes les villes, comme s’ils eussent eu dessein de se fortifier dans l’Attique ; mais ils voulaient seulement rendre les Athéniens plus traitables. Enfin, après des conférences et bien des demandes faites de part et d’autre, on tomba d’accord que chacun rendrait ce qu’il avait pris pendant la guerre, et que les Athéniens garderaient Nisée. Ils avaient réclamé Platée, et les Thébains avaient répondu qu’ils garderaient cette place, parce que les habitans s’étaient jetés dans leurs bras par les suites d’une convention libre, et non par force ni par trahison ; Nisée, par les mêmes raisons, devait rester aux Athéniens. Les Lacédémoniens convoquèrent leurs alliés ; tous furent d’accord des articles convenus, et les confirmèrent par leurs suffrages, excepté les Bœotiens, les Corinthiens, ceux d’Élée et de Mégare, et d’autres à qui ce traité ne plaisait pas. La paix fut conclue ; les Lacédémoniens et leurs alliés la consacrèrent par des cérémonies religieuses, et par les sermens qu’ils prêtèrent aux Athéniens ; ceux-ci remplirent envers les Lacédémoniens les mêmes formalités. Voici quelles furent les conditions :

XVIII. « [220] Les Athéniens, les Lacédémoniens et les alliés ont fait la paix aux conditions suivantes, dont chaque ville a juré l’observation. Chacun, à sa volonté, pourra, suivant les anciens usages, offrir des sacrifices dans les temples qui sont communs à tous les Grecs, y aller sans crainte par terre et par mer, y consulter les oracles, y envoyer des théores.

« Le terrain de Delphes consacré à Apollon, le temple qui y est bâti, et Delphes enfin dans toute son étendue, sont libres sous leurs lois, exempts de tout tribut, et soumis à leur seule justice suivant les anciens usages.

« La paix durera pendant cinquante ans, sans dol ni dommage, sur terre et sur mer, entre les Athéniens et les alliés des Athéniens, et les Lacédémoniens et les alliés des Lacédémoniens.

« Qu’il ne soit permis de porter les armes, dans la vue de nuire, ni aux Lacédémoniens et à leurs alliés contre les Athéniens et leurs alliés, ni aux Athéniens et leurs alliés contre les Lacédémoniens et leurs alliés ; qu’il leur soit interdit toute ruse et toute sorte de machination.

« S’il survient entre eux quelque différend, qu’ils aient recours aux voies de la justice et aux sermens, suivant les conventions qu’ils auront faites.

« Que les Lacédémoniens et leurs alliés rendent Amphipolis aux Athéniens.

« Qu’il soit permis aux habitans de toutes les villes que les Lacédémoniens rendront aux Athéniens de se transporter ou ils voudront, en emportant ce qui leur appartient.

« Que les villes conservent leurs propres lois, en payant le même tribut auquel elles étaient taxées du temps d’Aristide.

« Qu’il ne soit permis aux Athéniens ni à leurs alliés de prendre les armes, dans le dessein de leur nuire, dès qu’ils auront payé le tribut, puisque la paix est faite. Ces villes sont : Argila, Stagyre, Acanthe, Schôlus, Olynthe, Spartôlus. Qu’elles n’entrent en alliance ni avec les Lacédémoniens ni avec les Athéniens. Que cependant, si les Athéniens les y font consentir par la voie de la persuasion, il soit permis à celles qui le voudront, d’entrer dans l’alliance d’Athènes.

« Que les Mécybernæens, les Panæens, les Singæens habitent leurs propres villes, ainsi que ceux d’Olynthe et d’Acanthe.

« Que les Lacédémoniens et leurs alliés rendent aux Athéniens Panactum ; et que les Athéniens rendent aux Lacédémoniens Coryphasium, Cythère, Méthone, Ptéléum et Atalante.

« Qu’ils rendent aussi tous les hommes de Lacédémone qu’ils ont dans les prisons d’Athènes, ou de quelque autre lieu que ce soit de leur domination ; qu’ils renvoient les Péloponnésiens assiégés dans Scione, et tous les autres alliés de Lacédémone qui se trouvent dans cette place, et tous ceux, en général, que Brasidas y a fait passer ; enfin que la liberté soit rendue à tout allié de Lacédémone qui se trouve dans les prisons d’Athènes, ou de quelque lieu de sa domination.

« Qu’en conséquence, les Lacédémoniens et leurs alliés rendent ce qu’ils ont d’Athéniens et d’alliés d’Athènes.

« Que les Athéniens prononcent, à leur gré, sur les habitans de Scione, de Toroné, et des autres villes qui sont sous leur puissance.

« Que les Athéniens prêtent serment aux Lacédémoniens et à leurs alliés, spécialement dans chaque ville ; qu’ils prêtent le serment particulier à chaque ville, et que chacune d’elles regarde comme le plus inviolable : que ce serment soit conçu ainsi : Je m’en tiendrai aux articles convenus, et à la teneur du traité, sans dol, et conformément à la justice.

« Que les Lacédémoniens et leurs alliés fassent le même serment aux Athéniens.

« Que l’une et l’autre république le renouvelle tous les ans : qu’il soit inscrit sur des colonnes à Olympie, à Delphes, sur l’isthme, à Athènes, dans la citadelle, à Lacédémone, dans l’Amyclée.

« Si l’une ou l’autre des parties contractantes a oublié quelque point, ou si elles désirent, pour de justes raisons, faire quelques changemens aux points convenus, elles le pourront l’une et l’autre sans manquer au serment, quand elles en seront tombées mutuellement d’accord.

XIX. La ratification du traité fut présidée par l’éphore Plistolas, le quatrième jour avant la fin du mois artémisium, et à Athènes par l’archonte Alcée, le sixième jour avant la fin du mois élaphébolion. Ceux qui prêtèrent le serment, et remplirent les rites sacrés, furent, de la part des Lacédémoniens, Plistolas, Damagète, Chionis, Métagénas, Achante, Daïthus, Ischagoras, Philocharidas, Zeuxidas, Anthippe, Tellis, Alcinidas, Empédias, Ménas, et Lamphile ; et de la part des Athéniens, Lampon, Isthmionique, Nicias, Lachès, Euthydème, Proclès, Pythodore, Agnon, Myrtile, Thrasyclès, Théagène, Aristocœte, Iolcius, Timocrate, Léon, Lamachus, Démosthène.

XX. Cette trêve fut conclue à la fin de l’hiver[221], lorsqu’on entrait déjà dans le printemps, aussitôt après les fêtes de Bacchus qui se célèbrent dans la ville, dix ans accomplis, et quelques jours après la première invasion de l’Attique et le commencement de cette guerre. Il faut plutôt avoir égard à l’ordre des temps qu’aux magistrats qui ont rempli quelque part la dignité d’archonte ou quelques autres charges, et dont les noms servent à désigner les époques des événemens ; car on ne voit pas exactement si une chose est arrivée au commencement ou au milieu de leur magistrature, et comment elle y coïncide ; au lieu que si l’on compte, comme j’ai fait, par hiver et par été, ou verra qu’en supputant ces deux moitiés d’année qui forment une année entière, cette première guerre a duré dix étés et autant d’hivers.

XXI. Les Lacédémoniens (car c’était eux qui devaient les premiers rendre ce qu’ils avaient), renvoyèrent sans délai les prisonniers qui étaient entre leurs mains. Ils firent passer en Thrace Ischagoras, Ménas et Philocharidas, avec un ordre pour Cléaridas de remettre Amphipolis aux Athéniens, et pour les autres commandans d’accepter la trêve, en se conformant aux articles qui les concernaient en particulier ; mais ils trouvèrent le traité désavantageux, et ne s’y soumirent pas. Cléaridas ne restitua pas non plus Amphipolis : il agissait par complaisance pour les Chalcidiens ; mais il donnait pour raison qu’il n’était pas en son pouvoir de la rendre malgré eux. Lui-même se hâta de partir avec les députés de la Chalcidique, pour faire à Lacédémone l’apologie de sa conduite, s’il arrivait qu’Ischagoras et ses collègues l’accusassent de désobéissance ; il voulait en même temps savoir si l’on ne pouvait pas encore faire des changemens au traité. Il le trouva ratifié, et repartit aussitôt, envoyé de nouveau par les Lacédémoniens, qui lui prescrivirent surtout de restituer la place, ou sinon d’en retirer tout ce qui s’y trouvait de Péloponnésiens.

XXII. Les Lacédémoniens engagèrent ceux des alliés qui se trouvaient à Lacédémone, et qui n’avaient pas reçu la trêve, à l’accepter ; mais ceux-ci continuaient de donner les mêmes prétextes sur lesquels ils l’avaient rejetée, et disaient qu’ils ne s’y soumettraient pas qu’on n’en eût rendu les conditions plus justes. Les Lacédémoniens ne pouvant se faire écouter, les renvoyèrent, et firent eux-mêmes avec Athènes une alliance particulière, persuadés que les Argiens qui, par l’organe d’Ampélidas et de Lichas, venus de leur part, refusaient de traiter, ne seraient pas fort redoutables pour eux, sans l’appui des Athéniens, et que le reste du Péloponnèse resterait tranquille. Car ce serait aux Athéniens que ceux d’Argos auraient recours, s’ils en avaient la liberté. Comme les députés d’Athènes se trouvaient à Lacédémone, on eut avec eux des conférences, et elles se terminèrent par un traité d’alliance qui fut confirmé sous la foi du serment. Voici comment il était conçu :

XXIII. « Les Lacédémoniens seront alliés d’Athènes pendant cinquante ans.

« Si des ennemis entrent sur le territoire de Lacédémone et y exercent des hostilités, les Athéniens y apporteront les secours les plus efficaces qu’il leur sera possible. Si les ennemis se retirent, après avoir ravagé la campagne, ils seront regardés comme ennemis de Lacédémone et d’Athènes ; les deux puissances leur feront la guerre, et ne leur accorderont la paix que d’un commun consentement. Ces articles seront observés avec justice, avec zèle, et sans fraude.

« Si quelques ennemis entrent sur le territoire d’Athènes, et y exercent des hostilités, les Lacédémoniens y porteront les secours les plus puissans, suivant leur pouvoir ; si les ennemis se retirent après avoir ravagé la campagne, ils seront ennemis de Lacédémone et d’Athènes ; les deux puissances leur feront la guerre, et ne leur accorderont la paix que d’un commun consentement. Ces articles seront observés avec justice, avec zèle et sans fraude.

« Si les esclaves se soulèvent, les Athéniens porteront des secours aux Lacédémoniens de toutes leurs forces, autant qu’il sera en leur puissance.

« Ce traité sera juré des deux côtés par ceux qui ont juré les premières conventions. Il sera renouvelé tous les ans ; et, pour cet effet, les Lacédémoniens se rendront à Athènes aux fêtes de Bacchus, et las Athéniens à Lacédémone, à celles d’Hyacinthe.

« Les deux peuples élèveront chacun une colonne, l’une à Lacédémone, près du temple d’Apollon, dans l’Amyclée, et l’autre à Athènes, dans la citadelle, près du temple de Pallas[222].

« Si les Lacédémoniens et les Athéniens jugent à propos d’ajouter quelque chose à ce traité, ou d’en retrancher, ils le pourront sans enfreindre leur serment. »

XXIV. Le serment fut prêté, du côté de Lacédémone, par Plistoanax, Agis, Plistolas, Damagète, Chionis, Métagène, Achante, Daïthe, Ischagoras, Philocharidas, Zeuxidas, Anthippe, Alcinadas, Tellis, Empédias, Ménas, Laphilus : et de la part d’Athènes, par Lampon, Isthmionique, Lachès, Nicias, Euthydème, Proclès, Pythodore, Agnon, Myrtile, Thrasyclès, Théagène, Aristocrate, Iolicus, Timocrate, Léon, Lamachus, Démosthène.

Cette alliance fut conclue peu de temps après la trêve. Les Athéniens rendirent aux Lacédémoniens les prisonniers qu’ils avait faits à Sphactérie, et l’été de la onzième année commença. J’ai écrit de suite ce qui s’est passé dans ces dix années de la première guerre.

XXV. Après le traité de paix et d’alliance conclu entre les Lacédémoniens et les Athéniens à la suite de la guerre de dix ans, Plistolas étant éphore de Lacédémone, et Alcée, archonte d’Athènes, la paix fut établie entre les peuples qui consentirent à la recevoir[223]. Mais les Corinthiens et quelques habitans des villes du Péloponnèse troublèrent cet accord, et de nouveaux mouvemens des alliés s’annoncèrent aussitôt contre les Lacédémoniens. Ceux-ci, dans la suite du temps, devinrent eux-mêmes suspects aux Athéniens, pour n’avoir pas rempli certains articles du traité. Cependant il s’écoula sept ans et deux mois sans que les deux peuples portassent les armes dans le pays l’un de l’autre ; mais au dehors, malgré cette trêve mal assurée, ils se faisaient réciproquement beaucoup de mal. Obligés enfin de la rompre après un intervalle de dix ans, ils en vinrent à une guerre ouverte.

XXVI. Le même Thucydide d’Athènes a écrit ces événemens dans l’ordre qu’ils se sont passés, par été et par hiver, jusqu’aux temps où les Lacédémoniens détruisirent la domination d’Athènes, et s’emparèrent des longues murailles et du Pirée. Jusqu’à cette époque, la durée de la guerre fut en tout de vingt-sept ans. Ce serait à tort qu’on voudrait ne pas regarder comme un temps de guerre, celui qui s’écoula pendant la trêve. On n’a qu’à considérer cette période par les faits, tels que nous les avons rapportés, et l’on verra qu’on ne peut la regarder comme un temps de paix, puisque, dans sa durée, on ne fit ni ne reçut de part et d’autre toutes les restitutions qui avaient été convenues. D’ailleurs, sans parler des guerres de Mantinée et d’Épidaure, les deux partis eurent encore d’autres reproches à se faire, et les alliés de Thrace ne cessèrent de se conduire en ennemis. Quant aux Bœotiens, ils ne firent qu’une suspension d’armes de dix jours[224]. Ainsi donc, en joignant en semble la première guerre de dix ans, la trêve mal assise qui la suivit, et la guerre qui lui succéda, on trouvera le même nombre d’années que j’ai compté, et quelques jours de plus, en supputant suivant l’ordre des temps. C’est le seul événement qui se soit accordé avec les prédictions, et qui favorise ceux qui veulent y croire ; car je me rappelle que, depuis l’origine jusqu’à la fin de la guerre, bien des gens avançaient qu’elle devait durer trois fois neuf années. J’ai vécu en âge de raison pendant tout le temps de cette guerre ; et j’ai donné toute mon attention à en connaître exactement les circonstances. J’ai passé vingt ans exilé de ma patrie, après mon généralat d’Amphipolis ; j’ai eu part aux affaires dans l’un et dans l’autre parti, et je me suis d’autant mieux instruit de celles des Péloponnésiens, que mon exil me laissait plus de tranquillité. Je rapporterai donc les différends qui s’élevèrent au bout de dix ans, la rupture de la trêve, et les hostilités qui la suivirent.

XXVII. Quand la trêve de cinquante ans, et l’alliance qui en fut la suite, eurent été conclues, les députés du Péloponnèse, qui avaient été convoqués pour cet objet, se retirèrent de Lacédémone. Ils retournèrent chez eux, excepté les Corinthiens qui passèrent d’abord à Argos, et y eurent des conférences avec quelques magistrats. Ils leur firent entendre que, puisque ce n’était pas pour l’avantage, mais pour l’asservissement du Péloponnèse, que les Lacédémoniens avaient fait la paix avec les Athéniens, auparavant leurs plus grands ennemis, et s’étaient unis avec eux par une alliance, il était du devoir des Argiens de considérer comment on pourrait sauver le Péloponnèse ; qu’ils devaient décréter que toutes les villes de la Grèce qui le voudraient, pourvu qu’elles fussent libres et dans la jouissance de leurs droits, pouvaient contracter avec eux une alliance mutuelle et défensive ; qu’on élirait un petit nombre de citoyens revêtus de pleins pouvoirs, pour n’être pas obligé de conférer devant le peuple, et pour que ceux qui ne pourraient faire entrer la multitude dans leurs sentimens, ne fussent pas connus. Ils assuraient que, par haine contre Lacédémone, bien des villes ne manqueraient pas d’entrer dans cette ligue. Après avoir ouvert cet avis, ils retournèrent chez eux.

XXVIII. Les Argiens qui avaient écouté ces propositions, les portèrent aux magistrats et au peuple : elles furent décrétées ; et il se fit une élection de douze citoyens avec qui pourraient contracter alliance tous ceux des Grecs qui le jugeraient à propos. On excepta les Athéniens et les Lacédémoniens, avec qui personne n’eut la permission de traiter sans la participation du peuple d’Argos. Les Argiens consentirent d’autant plus volontiers à cette résolution, qu’ils se voyaient près d’entrer en guerre avec Lacédémone ; car le traité qu’ils avaient avec cette puissance touchait à sa fin, et ils espéraient commander les forces du Péloponnèse. On avait, à cette époque, une fort mauvaise opinion de Lacédémone, et ses revers l’avaient rendue méprisable : au lieu qu’Argos, qui n’avait pris aucune part à la guerre de l’Attique, et qui, en paix avec les deux puissances, en avait recueilli les fruits, se trouvait dans la situation la plus florissante. Ce fut ainsi que les Argiens reçurent dans leur alliance ceux des Grecs qui voulurent y être compris.

XXIX. Les Mantinéens et leurs alliés, par la crainte que leur inspirait Lacédémone, entrèrent les premiers dans cette confédération ; car une portion de l’Arcadie, pendant que la guerre contre les Athéniens durait encore, s’était rangée sous l’obéissance de Mantinée, et ils pensaient que Lacédémone, rendue au repos, ne les verrait pas d’un œil tranquille exercer cet empire. Ce fut donc avec joie qu’ils se tournèrent du côté des Argiens. Ils les regardaient comme une puissance respectable, toujours ennemie de Lacédémone, et chez qui se trouvait en vigueur, comme chez eux, le gouvernement populaire. Quand la défection des Mantinéens fut déclarée, le reste du Péloponnèse murmura qu’il fallait suivre leur exemple ; on imaginait qu’ils avaient vu plus clair que les autres ; on était d’ailleurs irrité contre Lacédémone par plusieurs raisons ; entre autres, parce que le traité portait que, sans enfreindre leurs sermens, les deux villes de Lacédémone et d’Athènes pourraient y faire les additions et les retranchemens qu’il leur plairait. C’était surtout cette clause qui troublait le Péloponnèse ; elle faisait soupçonner que les Lacédémoniens, d’intelligence avec les Athéniens, avaient dessein de l’assujettir : sans cela, il aurait été juste qu’elle fût commune à tous les alliés. Ainsi, la plupart effrayés, s’empressèrent chacun séparément, d’entrer dans l’alliance d’Argos.

XXX. Les Lacédémoniens eurent connaissance des murmures du Péloponnèse, et ils n’ignoraient pas que les Corinthiens en étaient les auteurs, et qu’ils allaient traiter avec Argos. Ils leur envoyèrent des députés pour en prévenir les effets. Ils leur adressaient des plaintes sur ce que tous ces mouvemens étaient le fruit de leurs instigations, et sur ce qu’ils se disposaient à les abandonner, pour embrasser l’alliance des Argiens. Ils leur faisaient représenter que ce serait enfreindre leurs sermens, ajoutant que c’était déjà même se rendre coupables que de ne pas accepter la trêve conclue avec Athènes, puisque le traité portait que ce qui serait décrété par la pluralité des alliés les engagerait tous, à moins qu’il n’y eût quelque empêchement de la part des dieux ou des héros.

Tous ceux des alliés qui avaient aussi refusé de prendre part à la trêve se trouvaient alors à Corinthe ; ils y avaient été mandés auparavant : ce fut en leur présence que les Corinthiens répondirent aux députés de Lacédémone. Ils ne se plaignirent pas ouvertement de ce que les Athéniens ne leur avaient pas restitué Solium et Anactorium, ni des autres injustices contre lesquelles ils pouvaient se croire en droit de réclamer ; mais affectant de donner un grand motif à leur conduite, ils déclarèrent qu’ils ne trahiraient pas les Grecs de Thrace ; qu’ils s’étaient particulièrement engagés avec eux par serment, aussitôt que ces Grecs, avec les habitans de Potidée, s’étaient détachés de l’alliance d’Athènes, et que, dans la suite, ils avaient encore renouvelé cette promesse. Ils soutenaient que, par conséquent, en refusant de participer à la trêve des Athéniens, ils n’enfreignaient pas le serment des alliés, puisque ayant pris les dieux à témoin de leurs engagemens, ils se rendraient parjures s’ils pouvaient trahir ceux qui avaient reçu leur loi ; qu’on avait réservé les empêchemens qui proviendraient de la part des dieux ou des héros, et qu’il était clair qu’ils étaient liés par un empêchement divin. Voila ce qu’ils dirent au sujet de leurs anciens sermens. Quant à l’alliance avec les Argiens, ils répondirent qu’ils se consulteraient avec leurs amis, et qu’ils feraient ce qui serait juste. Les députés de Lacédémone se retirèrent : il se trouvait aussi à Corinthe des députés d’Argos qui prièrent les Corinthiens d’entrer dans leur alliance, et de ne pas différer : ceux-ci les engagèrent a se trouver au prochain congrès qui se tiendrait à Corinthe.

XXXI. Ces députés furent aussitôt suivis de ceux d’Élée, qui d’abord contractèrent une alliance avec les Corinthiens ; de là ils passèrent chez les Argiens, suivant leur mission, et s’engagèrent dans l’alliance d’Argos. Ils étaient brouillés avec les Lacédémoniens au sujet de Lépréum : car, pendant une guerre que les Lépréates avaient eue autrefois avec quelques Arcadiens, ils avaient invité les Éléens à leur alliance, à condition de leur abandonner la moitié du pays ; mais, à la fin de la guerre, les Éléens le laissèrent tout entier aux Lépréates, sous l’obligation d’offrir, chaque année, un talent à Jupiter Olympien. Ce tribut avait été acquitté jusqu’à la guerre d’Athènes, qui offrit le prétexte de s’en dispenser. Les Éléens voulurent contraindre les Lépréates à remplir leur engagement ; et ceux-ci s’en remirent à l’arbitrage de Lacédémone. Les Éléens, en voyant les Lacédémoniens devenus les juges de ce différend, crurent qu’ils n’obtiendraient pas justice, déclinèrent l’arbitrage, et ravagèrent le pays des Lépréates. Les Lacédémoniens n’en prononcèrent pas moins le jugement ; ils déclarèrent que les Lépréates étaient libres, et que les Éléens avaient tort. Ceux-ci ne s’en tinrent pas à cette décision ; ils firent passer à Lépréum une garnison d’hoplites ; et sur le principe que c’était une ville rebelle, et qui leur appartenait, que les Lacédémoniens prenaient sous leur protection, ils mirent en avant l’article par lequel il était dit que chacun aurait ce qui lui avait appartenu au moment où il était entré en guerre avec Athènes. Ils prétendirent n’avoir pas obtenu ce qui leur appartenait, se détachèrent de Lacédémone pour s’unir aux Argiens, et entrèrent en alliance avec eux, comme il avait été résolu d’avance.

Aussitôt après, les Corinthiens et les Chalcidiens de Thrace entrèrent aussi dans l’alliance d’Argos. Les Bœotiens et les Mégariens se disaient déterminés à suivre ces exemples ; mais ils se tinrent en repos, méprisés des Corinthiens, et croyant que, soumis, comme ils l’étaient, au gouvernement d’un petit nombre, le régime populaire d’Argos leur convenait moins que la constitution de Lacédémone.

XXXII. Vers le même temps de cet été[225], les Athéniens prirent Scione d’assaut : ils tuèrent les hommes en âge de porter les armes, réduisirent en esclavage les enfans et les femmes, et donnèrent le territoire à cultiver aux Platéens. Ils rétablirent les Déliens à Délos, se rappelant les malheurs qu’eux-mêmes avaient éprouvés à la guerre, et se croyant obligés, par une réponse du dieu, à remettre ces infortunés en possession de leur île.

Les Phocéens et les Locriens commencèrent la guerre. Les Corinthiens et les Argiens, dès lors alliés entre eux, se portèrent à Tégée, pour la soustraire à la domination de Lacédémone. Ils considéraient que c’était une portion considérable du Péloponnèse, et s’ils pouvaient se l’attacher, ils espéraient avoir le Péloponnèse tout entier. Mais les Tégéates ayant déclaré qu’ils n’entreprendraient rien contre Lacédémone, les Corinthiens, qui jusqu’alors avaient agi avec beaucoup de chaleur, montrèrent moins de penchant à brouiller. Ils appréhendaient que personne ne se joignît plus à leur faction. Ils allèrent cependant trouver les Bœotiens, et les prièrent d’entrer dans leur alliance et dans celle des Argiens, et d’agir, sur le reste, de concert avec eux. Les Bœotiens avaient une suspension d’armes de dix jours avec les Athéniens ; elle avait été conclue peu après la trêve de cinquante ans. Les Corinthiens les prièrent de les suivre à Athènes, de négocier pour eux un traité semblable, et si les Athéniens le refusaient, de renoncer eux-mêmes à celui qu’ils avaient obtenu, et de ne traiter à l’avenir que d’un commun accord. Les Bœotiens, à ces propositions, demandèrent du temps pour se déterminer sur l’alliance d’Argos. Cependant ils les accompagnèrent à Athènes ; mais ils ne purent leur obtenir la suspension d’armes de dix jours. Les Athéniens répondirent que si les Corinthiens étaient alliés de Lacédémone, ils jouissaient de la trêve. Ce refus ne put engager les Bœotiens à renoncer à la suspension d’armes, quoique les Corinthiens les pressassent de le faire, et leur reprochassent même de s’y être engagés. Il y eut d’ailleurs, sans traité, un armistice entre Corinthe et Athènes.

XXXIII. Le même été[226] les Lacédémoniens, sous la conduite de Plistoanax, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, portèrent la guerre avec toutes leurs forces chez les Parrhasiens, en Arcadie. Ce peuple, sujet des Mantinéens, était alors dans un état de sédition, et c’était lui-même qui les appelait. Ils voulaient en même temps, s’il était possible, détruire les fortifications qu’avaient élevées les Mantinéens à Cypsélès, où ils entretenaient une garnison, quoique cette place fût située dans la campague de Parrhasia, près de la Sciritide, qui fait partie de la Laconie. Les Lacédémoniens ravagèrent le pays des Parrhasiens. Les Mantinéens remirent la garde de la ville aux Argiens, et se contentèrent d’y entretenir garnison pour leurs alliés. Ils se retirèrent, dans l’impuissance de sauver et les fortifications de Cypsélès et les villes du pays des Parrhasiens. Les Lacédémoniens mirent ceux-ci dans l’indépendance, détruisirent les murailles, et retournèrent chez eux.

XXXIV. Le même été, revinrent de Thrace à Lacédémone les guerriers qui étaient partis avec Brasidas. Ce fut Cléaridas qui les ramena après la trêve. Les Lacédémoniens décrétèrent que les hilotes qui avaient combattu avec Brasidas seraient libres, et pourraient choisir leur habitation. Mais, peu de temps après, dès lors en différends avec les Éléens, ils les placèrent à Lépréum, sur les confins de la Laconie et de l’Élide, avec les néodamodes[227]. Quant à leurs concitoyens qui avaient été pris à Sphactérie, et qui avaient rendu les armes, dans la crainte que, s’ils conservaient l’honneur, ils ne se crussent humiliés et ne tentassent quelque révolution, ils les notèrent d’infamie, quoique quelques-uns fussent déjà dans les dignités. Cette peine les privait du droit d’exercer aucune magistrature et de pouvoir acheter ni vendre, mais dans la suite on leur rendit l’honneur.

XXXV. Dans le même été[228], les Dictidiens prirent Thyssus, ville alliée d’Athènes, et située sur le mont Athos. Pendant toute cette saison, le commerce entre les Athéniens et les peuples du Péloponnèse ne fut point interrompu ; mais il n’en est pas moins vrai qu’aussitôt après la conclusion du traité, il régna des défiances entre les Athéniens et les Lacédémoniens. Ces soupçons étaient fondés sur ce que ni les uns ni les autres ne se rendaient réciproquement les places qu’ils auraient dû restituer. C’était aux Lacédémoniens qu’il était échu par le sort de faire les premiers ces restitutions, et ils n’avaient rendu ni Amphipolis ni d’autres conquêtes auxquelles ils devaient renoncer. Ils n’engageaient ni les alliés de Thrace, ni les Corinthiens, ni les Bœotiens à recevoir la trêve, quoiqu’ils continuassent de promettre que, sur le refus de ces peuples, ils les forceraient, conjointement avec les Athéniens, à l’accepter. Ils avaient fixé un terme auquel ceux qui n’y seraient pas entrés seraient regardés comme ennemis des deux nations ; mais ils n’avaient pas pris cet engagement par un acte formel. Les Athéniens, qui voyaient toutes ces promesses rester sans effet, soupçonnèrent que Lacédémone avait d’injustes desseins ; aussi, de leur côté, ne restituèrent-ils point Pylos qu’elle réclamait ; ils se repentaient même d’avoir rendu les prisonniers de Sphactérie, et ils gardaient le reste de leurs conquêtes, en attendant qu’elle remplît ses engagemens. Les Lacédémoniens prétendaient avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir ; ils avaient rendu les prisonniers d’Athènes qui étaient entre leurs mains ; ils avaient retiré leurs guerriers de la Thrace, et ils s’étaient acquittés de tout ce qui ne dépendait que d’eux-mêmes. Ils disaient qu’ils n’étaient pas maîtres d’Amphipolis pour la restituer ; qu’ils essaieraient de faire accéder à la trêve les Bœotiens et les Corinthiens, de procurer la restitution de Panactum, et de faire rendre tous les prisonniers d’Athènes qui étaient au pouvoir des Bœotiens ; mais ils demandaient que Pylos leur fût restitué, ou qu’on en retirât du moins les Messéniens et les hilotes, comme eux-mêmes avaient retiré de Thrace leurs soldats, et ils consentaient à ce que les Athéniens missent eux-mêmes garnison dans la place, s’ils le jugeaient à propos. A force de renouveler ces négociations dans le cours de l’été, ils persuadèrent enfin aux Athéniens de retirer de Pylos les Messéniens, les autres hilotes et tous les défenseurs de la Laconie, on les fit passer à Cranies, ville de Céphalénie. Ainsi le repos dura tout cet été, et les deux peuples communiquaient librement entre eux.

XXXVI. L’hiver suivant[229], ce ne furent plus les éphores sous lesquels avait été conclue la trêve qui se trouvèrent en charge ; quelques-uns même des nouveaux magistrats y étaient contraires. Il vint à Lacédémone des députations de la part des alliés, et il s’y trouva des députés d’Athènes, de Bœotie et de Corinthe ; mais après un grand nombre de conférences entre eux, ils ne purent convenir de rien. Quand ils se retirèrent, Cléobule et Xénarès, ceux des éphores qui voulaient surtout rompre la trêve, eurent des entretiens particuliers avec les députés de Bœotie et de Corinthe. Ils les exhortèrent fortement à entrer dans leurs vues, et à faire en sorte que les Bœotiens, embrassant eux-mêmes l’alliance d’Argos, pussent engager ensuite les Bœotiens et les Argiens dans celle de Lacédémone. Ils représentaient qu’ainsi les Bœotiens ne seraient pas obligés de prendre part à l’alliance d’Athènes ; que les Lacédémoniens, avant de recommencer les hostilités avec les Athéniens, et de rompre la trêve, désiraient avoir pour amis et pour alliés les Bœotiens ; qu’ils avaient toujours cru que l’amitié d’Argos serait utile à Lacédémone, et que c’était le moyen de faire plus aisément la guerre au dehors du Péloponnèse. Ils priaient les Bœotiens de leur rendre Panactum, afin de recevoir, s’il était possible, Pylos en échange, ce qui rendrait plus facile la guerre contre Athènes.

XXXVII. Les Bœotiens et les Corinthiens se retirèrent, chargés par Xénarès, Cléobule et tout ce qu’il y avait de Lacédémoniens liés au même parti, de ces instructions pour leurs communes. Deux Argiens, qui étaient dans les premières magistratures, les guettèrent sur le chemin à leur retour. Ils les rencontrèrent et eurent avec eux des entretiens dont l’objet était de faire entrer les Bœotiens dans leur alliance, à l’exemple des Corinthiens, des Éléens et de ceux de Mantinée. Ils témoignaient, qu’au moyen de cette fédération, et agissant de concert, ils ne doutaient pas de faire aisément à leur gré la guerre ou la paix, même avec les Lacédémoniens, et au besoin, s’ils le voulaient, avec toute autre puissance. Les députés de Bœotie écoutèrent avec plaisir cette proposition ; car le hasard voulait qu’on leur demandât précisément ce qui leur avait été recommandé par leurs amis de Lacédémone. Les deux hommes d’Argos, voyant que cette ouverture était bien reçue, dirent en se retirant qu’ils enverraient des députés en Bœotie. Les Bœotiens, à leur arrivée, firent part aux bœotarques de ce qu’ils avaient fait à Lacédémone, et de ce que leur avaient proposé les Argiens qu’ils avaient rencontrés. Les bœotarques, flattés de ces nouvelles, redoublèrent d’ardeur, en voyant que leurs amis de Lacédémone demandaient précisément les mêmes choses pour lesquelles dans Argos on marquait tant d’empressement. Peu de temps après, vinrent les députés de cette république les inviter à suivre le plan qui leur avait été proposé. Les bœotarques leur témoignèrent, en les congédiant, la satisfaction qu’ils recevaient de leurs discours, et promirent de leur faire passer une députation pour entrer dans l’alliance de leur république.

XXXVIII. Cependant les bœotarques, les Corinthiens, les Mégariens et les députés de Thrace jugèrent d’abord à propos de s’engager, par un serment réciproque, à donner, au besoin, des secours à ceux d’entre eux qui en réclameraient, et à ne faire ni guerre ni paix que d’un commun accord. C’était à ces conditions que les Bœotiens et les Mégariens (car ils faisaient cause commune) étaient prêts à traiter avec les Argiens. Mais avant de faire le serment, les bœotarques communiquèrent cette résolution aux quatre conseils chargés de toute l’administration de la Bœotie, et les exhortèrent à s’engager par le même serment envers toutes les villes que leur intérêt ferait entrer dans la fédération. Les conseils ne furent pas de cet avis ; ils craignaient de déplaire à Lacédémone en se liant par serment aux Corinthiens qui s’étaient détachés de son alliance. C’est que les bœotarques ne leur avaient pas communiqué qu’à Lacédémone, les éphores Cléobule et Xénarès, et leurs amis, leur avaient insinué d’entrer d’abord dans l’alliance d’Argos et de Corinthe, pour parvenir ensuite à celle de leur république. Ils avaient cru que le magistrat, sans qu’on lui fît cette confidence, ne décréterait que ce qu’eux-mêmes, d’après la résolution qu’ils auraient prise, lui conseilleraient d’adopter. Comme l’affaire prit un tour différent, les Corinthiens et les députés de Thrace se retirèrent sans avoir rien fait. Les bœotarques, qui, s’ils avaient réussi auprès des conseils, auraient essayé d’abord de faire conclure une alliance avec Argos, ne firent à ces conseils aucun rapport sur les Argiens, et ne tinrent pas la promesse qu’ils avaient faite d’envoyer des députés à Argos. Ainsi tout fut ou négligé ou différé.

XXXIX. Le même hiver, les Olynthiens prirent en courant Mécyberne, place gardée par les Athéniens. Il y avait toujours des négociations entre les Athéniens et les Lacédémoniens au sujet des villes qu’ils se retenaient réciproquement. Les Lacédémoniens espérant que si les Athéniens retiraient Panactum des mains des Bœotiens, eux-mêmes recevraient Pylos, allèrent en députation en Bœotie, et demandèrent, pour parvenir à cet échange, qu’on leur remît Panactum et les prisonniers d’Athènes. Mais les Bœotiens répondirent qu’ils ne les rendraient pas, que Lacédémone ne fît avec eux une alliance particulière, comme elle en avait fait une avec Athènes. Les Lacédémoniens n’ignoraient pas que ce serait offenser cette république, puisqu’il avait été convenu de part et d’autre de ne faire avec personne, que d’un commun accord, la guerre ou la paix ; mais, comme ils voulaient retirer Panactum pour l’échanger contre Pylos, et que d’ailleurs ceux qui s’appliquaient à troubler la trêve avaient à cœur de traiter avec les Bœotiens, ils conclurent l’alliance sur la fin de cet hiver, à l’approche du printemps. Aussitôt Panactum fut détruit, et alors se termina la onzième année de la guerre.

XL. Dès le printemps, tout au commence ment de l’été suivant[230], les Argiens ne voyant pas arriver les députés de Bœotie, qu’on avait promis de leur envoyer, et sachant que Panactum était rasé, et que les Bœotiens avaient fait une alliance particulière avec Lacédémone, craignirent de se trouver isolés, et que tous les alliés ne se tournassent vers cette république. Ils croyaient que c’était à la sollicitation de Lacédémone que les Bœotiens avaient démantelé Panactum et fait alliance avec Athènes, et que les Athéniens étaient instruits de ces mesures. Ils pensaient ne pouvoir plus eux-mêmes s’allier avec eux, tandis qu’ils avaient d’abord espéré d’entrer dans l’alliance d’Athènes, si, par la suite des différends, le traité avec Lacédémone venait à se rompre. Ils se trouvaient à cet égard au dépourvu, et ils craignaient d’avoir en même temps la guerre contre les Lacédémoniens, les Tégéates, les Bœotiens et les Athéniens, pour n’avoir pas voulu traiter d’abord avec Lacédémone, et pour avoir eu l’orgueil de prétendre au commandement du Péloponnèse. Ils envoyèrent, le plus tôt qu’il leur fut possible, en députation à Lacédémone, Eustrophus et Æson, qui leur paraissaient y avoir plus de faveur. Ils espéraient, en faisant avec cette république le meilleur traité que permettaient les circonstances, conserver le repos, quelque tour que prissent les affaires.

XLI. Les députés eurent, à leur arrivée, des conférences avec les Lacédémoniens sur les conditions auxquelles ils pourraient traiter. Ils commencèrent par demander que les différends qu’ils ne cessaient d’avoir au sujet de Cynurie, contrée limitrophe, fussent remis à l’arbitrage d’une ville ou d’un particulier. Ce pays renferme les villes de Thyrée et d’Anthane[231], et il est en la possession des Lacédémoniens. Ceux-ci ne permirent pas de faire mention de cette affaire ; mais ils se montrèrent disposés, si les Argiens le voulaient, à traiter avec eux aux mêmes conditions qui les unissaient auparavant. Cela n’empêcha pas les députés de les presser ensuite de consentir à ce qu’il fût conclu, pour le présent, une alliance de cinquante ans, sans qu’il fût interdit à celle des deux nations qui voudrait provoquer l’autre, soit Argos, soit Lacédémone, pourvu que ce ne fût dans un temps ni de contagion ni de guerre, de se battre pour la possession de ce pays (c’était ce qu’ils avaient fait autrefois, quand les deux partis s’étaient crus victorieux) : mais on ne pourrait se poursuivre au-delà des frontières d’Argos ou de Lacédémone. Ces propositions semblèrent d’abord ridicules aux Lacédémoniens ; cependant, comme ils voulaient, à quelque prix que ce fût, avoir les Argiens pour amis, ils accordèrent ce qu’on leur demandait, et le traité fut dressé, mais avant de le ratifier, ils voulurent que les députés retournassent à Argos le communiquer au peuple, pour revenir aux fêtes d’Hyacinthe ; s’il en agréait les conditions, les confirmer par serment. Les députés se retirèrent.

XLII. On était occupé dans Argos de ces négociations, quand Andromène, Phædime et Antiménidas, députés de Lacédémone, qui devaient recevoir des Bœotiens Panactum et les prisonniers, pour les rendre aux Athéniens, trouvèrent la place démantelée par les Bœotiens eux-mêmes. Ceux-ci s’excusaient sur le prétexte qu’autrefois, à la suite de différends qu’ils avaient eus avec les Athéniens au sujet de cette même place, ils avaient juré réciproquement que ni les uns ni les autres ne l’occuperaient, mais qu’ils la posséderaient en commun. Ils remirent les prisonniers athéniens, qu’Andromène et ses collègues reconduisirent à Athènes où ils les rendirent. Ils y annoncèrent la destruction de Panactum, et croyaient que c’était le rendre en effet, puisqu’il n’y logerait plus d’ennemis de cette république. Mais les Athéniens ne purent les entendre sans indignation ; le démantèlement de cette place, qui leur devait être remise en bon état, était à leurs yeux un outrage de la part des Lacédémoniens, et ils apprennent, comme une autre injure, que Lacédémone eût contracté une alliance particulière avec les Bœotiens, après avoir pris l’engagement de forcer en commun à recevoir la trêve ceux qui refuseraient d’y entrer. Ils considéraient tous les autres points de la convention qu’elle n’avait pas observés, se regardaient comme trompés, et firent aux députés une réponse dure en les congédiant.

XLIII. Pendant qu’Athènes et Lacédémone étaient livrées à ces différends, ceux des Athéniens qui, de leur côté, voulaient rompre la trêve, se hâtèrent de travailler fortement à remplir ce dessein. Entre eux était Alcibiade, fils de Clinias, qui n’aurait encore été qu’un jeune homme dans une autre république, mais qui jouissait du respect qu’avaient mérité ses ancêtres. Il prétendait que le meilleur parti était de s’unir avec Argos. Une querelle d’orgueil le rendait contraire aux Lacédémoniens, piqué de ce que c’était à la considération de Nicias et de Lachès qu’ils avaient conclu la trêve, méprisant sa jeunesse, et ne lui rendant pas les honneurs dus à l’antique hospitalité qui l’unissait à leur république. Il est vrai que son aïeul y avait renoncé ; mais lui-même avait compté la renouveler par les services qu’il avait rendus aux prisonniers de Sphactérie. Il croyait donc qu’on lui avait manqué à tous égards, et il commença dès lors à parler contre les Lacédémoniens, les représentant comme des hommes peu sûrs, qui n’avaient traité avec Athènes que pour détruire la puissance des Argiens à la faveur de cette alliance, et tourner ensuite leurs armes contre cette république, quand elle serait réduite à elle-même. Dès que la dissension se fut mise entre les deux peuples, il dépêcha en particulier des émissaires aux Argiens, pour les presser de venir à Athènes, avec les Mantinéens et les Éléens, inviter cette république à leur alliance ; il leur faisait déclarer que l’occasion était favorable, et qu’il embrasserait fortement leurs intérêts.

XLIV. Les Argiens, sur cet avis, et sur la nouvelle qu’il s’était fait une alliance entre Lacédémone et la Bœotie sans la participation d’Athènes, et qu’il s’élevait de grands différends entre les deux états, ne s’occupèrent plus des députés qu’ils avaient envoyés à Lacédémone pour y négocier un accommodement. Ils aimaient mieux tourner leurs pensées vers Athènes. Ils jugeaient que, s’il leur survenait des guerres, cette république, qui était leur amie de toute antiquité, qui, comme eux, avait un gouvernement populaire, et dont la marine était puissante, combattrait avec eux. Ils y envoyèrent donc aussitôt des députés négocier un traité d’alliance. Les Éléens et les Mantinéens se joignirent à cette députation. Il ne tarda pas non plus à en arriver une de Lacédémone : elle était composée d’hommes qu’on croyait devoir être agréables aux Athéniens, Philocharidas, Léon et Endius. On les avait fait partir dans la crainte que les Athéniens irrités ne traitassent avec Argos ; on voulait aussi demander l’échange de Pylos contre Panactum, et se justifier sur l’alliance contractée avec la Bœotie, mesure que n’avait inspirée aucun mauvais dessein contre Athènes.

XLV. Quand les députés eurent touché ces points dans le sénat, et déclaré qu’ils avaient de pleins pouvoirs pour accorder tous les différends, Alcibiade eut peur qu’ils n’entraînassent la multitude s’ils s’exprimaient de même devant le peuple, et que l’alliance d’Argos ne fût rejetée. Voici ce qu’il machina contre eux. Il leur persuada de ne pas avouer devant le peuple qu’ils étaient chargés de pleins pouvoirs, assurant qu’il leur obtiendrait la restitution de Pylos. Il ajouta qu’il lui serait aussi facile de disposer le peuple en leur faveur, que de s’opposer, dès l’instant même, à leur demande, et qu’il mettrait fin à toutes les contestations. Il avait pour objet de les brouiller avec Nicias, de les perdre dans l’esprit du peuple, comme des gens qui ne savaient jamais être sincères ni s’en tenir à leur parole, et par ce moyen, de faire admettre les Argiens, les Éléens et les Mantinéens dans l’alliance d’Athènes : c’est ce qui arriva. Les députés se présentèrent à l’assemblée du peuple ; sur les questions qu’on leur fit, ils ne répondirent pas, comme dans le sénat, qu’ils avaient de pleins pouvoirs, et dès lors les Athéniens ne purent plus se contenir. Alcibiade déclama contre eux plus violemment que jamais ; les Athéniens l’écoutèrent, et ils allaient aussitôt faire entrer les Argiens et ceux qui les accompagnaient, et les déclarer alliés de la république ; mais, avant qu’il y eût rien d’arrêté, il survint un tremblement de terre, et l’assemblée fut remise.

XLVI. A l’assemblée suivante, quoique les Lacédémoniens, trompés les premiers, eussent trompé Nicias en désavouant leurs pouvoirs, il n’en déclara pas moins que le meilleur parti était d’avoir pour amie Lacédémone, de suspendre les négociations avec Argos et d’envoyer savoir les intentions des Lacédémoniens. Il assurait que suspendre la guerre était un honneur pour Athènes, une humiliation pour Lacédémone ; que les affaires des Athéniens étant dans un état florissant. la meilleure politique était pour eux de ménager leur prospérité ; au lieu que, pour les Lacédémoniens qui étaient dans le malheur, c’était un expédient que de se jeter au plus tôt dans les hasards. Il obtint qu’on enverrait des députés, et lui-même fut du nombre. Leur mission était d’exiger que les Lacédémoniens, s’ils avaient des intentions justes, rendissent Panactum en bon état, restituassent Amphipolis, et abjurassent l’alliance des Bœotiens, conformément à l’article qui portait que l’une des deux nations ne pourrait traiter sans l’autre, à moins que ceux-ci ne consentissent à recevoir la trêve. Les députés avaient ordre d’ajouter que si Lacédémone s’obstinait dans l’injustice, Athènes allait recevoir les Argiens dans son alliance, et que déjà même ils étaient arrivés pour cet objet. En expédiant Nicias et ses collègues, on leur donna des instructions sur tous les autres griefs. A leur arrivée, ils annoncèrent les différent objets de leur mission, et finirent par déclarer que si Lacédémone ne renonçait pas à l’alliance des Bœotiens, en cas qu’ils ne voulussent pas accepter la trêve, Athènes, de son côté, admettrait dans son alliance les Argiens et leurs amis. Les Lacédémoniens répondirent qu’ils ne renonceraient pas à l’alliance de la Bœotie ; c’est que l’éphore Xénarès et sa faction surent prendre l’ascendant, et ce furent eux qui dictèrent cette réponse. Cependant, à la réquisition de Nicias, le serment de la trêve fut renouvelé. Il craignait de se retirer sans avoir pu rien obtenir, et de devenir l’objet de mauvais propos, comme il le fut en effet, parce qu’on le regardait comme l’auteur de la trêve avec Lacédémone. À son retour, quand les Athéniens apprirent qu’il n’avait rien obtenu, ils se livrèrent à l’emportement. Les Argiens et leurs alliés se trouvaient là ; Alcibiade les introduisit dans l’assemblée, et ils conclurent un traité de paix et d’alliance offensive et défensive aux conditions suivantes :

XLVII. « Les Athéniens, les Argiens, les Mantinéens et les Éléens, pour eux-mêmes et pour les alliés qu’ils ont respectivement sous leur domination, ont conclu entre eux une paix de cent ans, sans dol ni dommage, par terre et par mer.

« Il sera interdit aux Argiens, aux Éléens, aux Mantinéens et à leurs alliés, de porter les armes dans des vues nuisibles contre les Athéniens et contre les alliés que les Athéniens ont sous leur domination ; et aux Athéniens et leurs alliés contre les Argiens, les Éléens, les Mantinéens et leurs alliés, ni d’employer contre eux aucune ruse ni aucune intrigue.

« À ces conditions, les Athéniens, les Argiens, les Éléens et les Mantinéens seront alliés pendant cent ans ; et si des ennemis entrent sur les terres des Athéniens, les Argiens, les Éléens et les Mantinéens porteront des secours à Athènes, sur l’avis que leur en donneront les Athéniens, de la manière la plus vigoureuse qu’il sera possible, et suivant leur pouvoir.

« Si les ennemis se retirent après avoir ravagé la contrée, leur pays sera ennemi des Argiens, des Mantinéens, des Éléens et des Athéniens, et sera livré aux hostilités de toutes ces républiques : et aucune de ces républiques ne pourra faire la paix avec ce pays sans l’aveu de toutes.

« Les Athéniens donneront des secours à Argos, à Mantinée, à Élis, si des ennemis entrent sur les terres des Éléens, des Mantinéens, des Argiens, sur l’avis qui leur sera donné par ces villes, de la manière la plus vigoureuse qu’il leur sera possible, suivant leur pouvoir.

« Et si ces ennemis, après avoir ravagé le territoire, se retirent, leur pays sera considéré comme ennemi des Athéniens, des Argiens, des Mantinéens, des Éléens, et sera livré aux hostilités de toutes ces républiques, et il ne sera permis de lui accorder la paix que du consentement de toutes.

« Elles ne souffriront pas que des gens armés, dans des intentions hostiles, traversent leur pays, ni celui des alliés soumis à leur domination, ni la mer, à moins que cette permission n’ait été décrétée par les villes d’Athènes, d’Argos, de Mantinée et d’Élis.

« La ville qui demandera des secours sera tenue de fournir aux troupes qui lui en viendront apporter, des vivres pour trente jours, à compter du jour de leur arrivée dans la ville qui les aura mandés, et en proportion au retour.

« Si la ville qui aura mandé ces troupes veut en faire usage plus long-temps, elle leur donnera, à titre de subsistance, trois oboles d’Égine par jour pour chaque hoplite, homme de troupes légères et archer, et une drachme d’Égine à chaque cavalier.

« Ce sera la ville qui aura demandé des secours qui jouira du commandement tant que la guerre se fera sur son territoire ; mais si les villes jugent à propos de porter quelque part la guerre en commun, elles auront toutes une part égale au commandement.

« Les Athéniens jureront ce traité pour eux-mêmes et pour leurs alliés : les Argiens, les Mantinéens, les Éléens et leurs alliés jureront par ville. Chacune prêtera le serment regardé comme le plus grand de tous dans le pays, en immolant des victimes parfaites.

« Voici quel sera le serment : je m’en tiendrai à l’alliance suivant les conventions arrêtées, conformément à la justice, sans dol ni dommage. Je ne l’enfreindrai par aucune ruse ni intrigue.

« A Athènes le serment sera prêté par le sénat et les autorités populaires, et sera reçu par les prytanes ; à Argos par le sénat, les quatre-vingts, et les artynes, ce seront les huit cents qui le feront prêter : à Mantinée par les démiurges, le sénat et les autres pouvoirs ; il sera reçu par les théores et les polémarques. A Élis, il sera prêté par les démiurges, les trésoriers et les six-cents : ce seront les démiurges et les thesmophylaces qui le recevront.

« Il sera renouvelé par les Athéniens qui se transporteront à Élis, à Mantinée et à Argos trente jours avant les jeux olympiques ; par les Argiens, les Éléens et les Mantinéens qui se rendront à Athènes dix jours avant les grandes panathénées[232].

« Les articles de ce traité de paix et d’alliance seront inscrits sur une colonne de marbre, à Athènes dans la citadelle ; à Argos dans le marché, au temple d’Apollon ; à Mantinée dans le marché, au temple de Jupiter.

« Il sera posé aussi, à frais communs, une colonne d’airain à Olympie, pendant les jeux olympiques qui se célèbrent maintenant.

« Si ces villes imaginent quelque chose de mieux, elles l’ajouteront à ces articles ; et ce qui sera jugé convenable par toutes ces villes délibérant en commun, aura force de loi. »

XLVIII. Ainsi fut conclu le traité de paix et d’alliance. Les Lacédémoniens et les Athéniens ne renoncèrent pas pour cela à celui qu’ils avaient entre eux ; mais les Corinthiens, alliés des Argiens, n’y entrèrent pas, et ne jurèrent pas non plus celui qui avait été conclu précédemment entre les Platéens, les Argiens et les Mantinéens. Ils regardaient comme suffisante la première alliance défensive, suivant laquelle ils devaient se donner réciproquement des secours, sans attaquer conjointement personne. Ce fut ainsi que les Corinthiens se détachèrent de leurs alliés, et tournèrent de nouveau leurs pensées vers Lacédémone.

XLIX. Cet été se célébrèrent les jeux olympiques, où Androsthène d’Arcadie remporta, pour la première fois, le prix du pancrace[233]. Les Lacédémoniens, pour n’avoir pas payé l’amende à laquelle ils avaient été condamnés, suivant la loi d’Olympie, furent écartés par les Éléens de l’entrée du temple, et privés du droit d’offrir des sacrifices et de participer aux jeux. Ils étaient accusés d’avoir porté les armes contre la citadelle de Phyrcus, et envoyé leurs hoplites à Léprée pendant la durée de la trêve olympique. L’amende était de deux mille mines[234], à deux mines par hoplite, suivant la loi. Les Lacédémoniens envoyèrent des députés représenter qu’ils n’avaient pas été condamnés justement, puisque la trêve n’avait pas encore été déclarée à Lacédémone quand ils avaient fait partir leurs troupes. Les Éléens répondirent que dès lors existait chez eux la suspension d’armes, parce qu’ils étaient dans l’usage de la proclamer d’abord sur leur territoire, et que, tandis qu’ils étaient tranquilles, sans craindre d’hostilités, comme dans un temps de trêve, ils avaient été inopinément attaqués. Les Lacédémoniens répliquaient que les Éléens n’auraient pas dû faire déclarer la trêve à Lacédémone, s’ils s’étaient crus insultés ; qu’en la faisant déclarer, ils avaient montré suffisamment qu’ils étaient loin de cette pensée, et que dès lors Lacédémone n’avait plus porté nulle part les armes contre les Éléens. Ceux-ci persistaient dans le même langage, soutenant qu’on ne leur persuaderait pas qu’ils n’avaient point été offensés ; mais que si Lacédémone voulait leur rendre Léprée, ils lui remettraient, sur l’amende, la somme qui leur revenait, et paieraient pour elle celle qui appartenait au dieu.

L. Comme on ne les écoutait pas, ils se bornèrent à faire une demande aux Lacédémoniens s’ils ne consentaient pas à rendre Léprée : c’était de monter à l’autel de Jupiter Olympien, puis qu’ils ambitionnaient la jouissance de ce temple, et de jurer en présence des Grecs qu’ils paieraient un jour l’amende. Ceux-ci ne voulurent pas même consentir à cette proposition, et il leur fut interdit d’entrer dans le lieu sacré, et de prendre part aux sacrifices et aux jeux : ils remplirent chez eux les actes de religion. Le reste de la Grèce se rendit à la solennité, excepté les Lépréates. Cependant les Éléens ne laissaient pas de craindre que les Lacédémoniens ne missent la force en usage pour être admis aux sacrifices ; ils établirent une garde de jeunes gens armés. Il vint se joindre à eux mille Argiens, autant de Mantinéens, et des cavaliers d’Athènes qui attendaient â Argos la célébration de la fête ; car on éprouvait dans cette assemblée solennelle une grande crainte de voir les Lacédémoniens arriver en armes, surtout depuis que Lichas de Lacédémone, fils d’Arcésilas, avait été battu dans la lice par les huissiers[235]. La paire de chevaux qu’il avait envoyée était victorieuse ; comme il ne lui était pas permis de concourir, le héraut proclama que c’était des chevaux appartenant à la commune des Bœotiens qui avaient remporté le prix ; mais lui-même alors, s’avançant dans la lice, ceignit le cocher d’une bandelette, pour faire connaître que le char lui appartenait. Cet incident augmenta la crainte de tous les spectateurs, et l’on s’attendait à quelque chose de fâcheux. Cependant les Lacédémoniens se tinrent en repos, et les fêtes se passèrent sans accident. Après la célébration des jeux[236], les Argiens et leurs alliés passèrent à Corinthe, pour prier cette république de s’unir à leur faction ; des députés de Lacédémone s’y trouvèrent : il y eut bien des pourparlers, mais on finit par ne rien faire. Un tremblement de terre survint, chacun se sépara, et l’été finit.

LI. L’hiver suivant[237], les Éniens, les Dolopes, les Méliens, et une partie des Thessaliens eurent un combat avec les Héracléotes de Trachine. Les peuples voisins de cette ville en étaient ennemis ; car ce ne pouvait être que contre leur territoire qu’on l’avait élevée. Ils se hâtèrent de l’attaquer dès qu’elle fut bâtie, faisant tous leurs efforts pour la détruire. Ils remportèrent la victoire ; Xénarès, fils de Cnidis, de Lacédémone, qui commandait les Héracléotes, fut tué ; d’autres Héracléotes eurent le même sort : l’hiver finit, et avec lui, la douzième aunée de cette guerre.

LII. Dès le commencement de l’été suivant[238], comme, depuis cette bataille, Héraclée tombait dans la misère et se ruinait, les Bœotiens la reçurent sous leur protection et chassèrent Hégésippidas de Lacédémone, qui en avait l’administration et dont on était mécontent. Ils se rendaient maîtres de ce lieu, de peur que les Athéniens ne missent à profit, pour s’en emparer, le temps où les Lacédémoniens étaient enveloppés dans les troubles du Péloponnèse. Cela ne laissa pas que d’indisposer contre eux Lacédémone.

Dans le même été[239], Alcibiade, fils de Clinias, alors général des Athéniens, passa, d’intelligence avec les Argiens et leurs alliés, dans le Péloponnèse, accompagné d’un petit nombre d’hoplites et d’archers d’Athènes. Il reçut à sa suite quelques alliés du pays. En le traversant avec son armée, il y régla ce qui intéressait l’alliance, persuada aux habitans de Pâtres de conduire leurs fortifications jusqu’à la mer, et lui-même conçut le projet d’en élever d’autres à Rhium d’Achaïe. Mais les Corinthiens, les Sicyoniens et les habitans des autres villes qu’elles auraient incommodées, accoururent et s’opposèrent à leur construction.

LIII. Le même été[240] s’éleva une guerre entre les Épidauriens et les Argiens, sous le prétexte d’une victime que les premiers devaient à Apollon Pythien, et qu’ils n’avaient pas envoyée. C’était surtout aux Argiens qu’appartenait l’intendance du temple : mais quand ils n’auraient pas eu de prétexte, ils jugeaient, comme Alcibiade, qu’il était important de s’emparer, s’il était possible, d’Épidaure : c’était un moyen de forcer Corinthe à demeurer en repos, et les Athéniens auraient moins de chemin à faire pour leur amener du secours d’Égine, qu’en faisant par mer le tour de Scylléum. Ils se disposèrent donc à l’attaque de cette place, pour obliger les hahitans à fournir la victime.

LIV. Vers la même époque, les Lacédémoniens, avec toutes leurs forces, portèrent la guerre contre Lycéum, dans les campagnes de Leuctres, sur leurs frontières. C’était le roi Agis, fils d’Archidamus, qui les commandait. Tout le monde ignorait où il allait porter la guerre, même les villes qui fournissaient des troupes ; mais comme les sacrifices qu’ils offrirent pour cette expédition ne donnèrent pas d’heureux présages, eux-mêmes se retirèrent chez eux, et firent annoncer à leurs alliés de se tenir prêts à entrer en campagne le mois suivant : on était dans le mois carnien[241], qui est pour les Doriens un temps de fête. Ils étaient de retour, quand les Argiens, quatre jours avant la fin de ce mois, partirent, quoique ce fût un jour de fête pour eux ; ils employèrent à leur incursion dans l’Épidaurie tout ce temps consacré à la religion, et ravagèrent la campagne. Les Épidauriens implorèrent le secours de leurs alliés ; mais les uns s’excusèrent sur le mois où l’on était, et les autres s’avancèrent jusqu’à la frontière et se tinrent en repos.

LV. Pendant que les Argiens étaient à Épidaure, les députés des villes se rassemblèrent à Mantinée, sur l’invitation des Athéniens. On était en conférences, quand Lupbamidas de Corinthe observa que les faits s’accordaient mal avec les discours ; que pendant qu’ils étaient ensemble, tranquillement assis, à traiter de la paix, les Epidauriens, leurs alliés, et les Argiens étaient rangés en armes les uns contre les autres ; qu’il fallait d’abord que ceux qui tenaient à l’un ou à l’autre parti allassent séparer ces armées, et qu’on se remettrait ensuite à parler d’un accord. On le crut, on partit, et l’on ramena de l’Épidaurie les Argiens. Le congrès fut repris, mais on ne put s’accorder, et les Argiens se jetèrent encore une fois sur le territoire d’Épidaure qu’ils ravagèrent.

Les Lacédémoniens voulurent aussi faire une excursion à Caryès[242] ; mais comme ils ne purent encore obtenir de présages favorables, ils revinrent sur leurs pas. Les Argiens retournèrent chez eux, après avoir dévasté le tiers de l’Épidaurie. Mille hoplites d’Athènes, sous le commandement d’Alcibiade, avaient marché au secours de Caryès. Ils apprirent que les Lacédémoniens avaient renoncé à leur expédition[243], et comme on n’avait plus besoin d’eux, ils se retirèrent. Ce fut ainsi que se termina l’été.

LVI. L’hiver suivant[244], les Lacédémoniens, à l’insu d’Athènes, envoyèrent par mer à Épidaure une garnison de trois cents hommes, sous le commandement d’Agésippidas. Les Argiens vinrent se plaindre à Athènes de ce qu’on avait laissé passer par mer les Lacédémoniens, quoiqu’il fût stipulé dans le traité qu’aucune des puissances contractantes ne laisserait passer d’ennemis par son territoire ; ils ajoutèrent que si l’on ne renvoyait pas à Pylos les Messéniens et les hilotes contre les Lacédémoniens, Argos aurait droit de se croire offensée. Les Athéniens, à l’instigation d’Alcibiade, écrivirent au bas de la colonne où était inscrit le traité de Lacédémone, que les Lacédémoniens n’avaient pas respecté leurs sermens ; ils transportèrent de Cranies à Pylos les hilotes pour exercer le brigandage, et d’ailleurs ils se tinrent eu repos.

Quoique la guerre continuât cet hiver entre les Argiens et les Épidauriens, il n’y eut point de bataille rangée, mais seulement des embûches dressées et des incursions, dans lesquelles périrent quelques hommes de part et d’autre, suivant que le voulut le sort des armes. A la fin de la saison, vers le printemps, les Argiens s’approchèrent d’Épidaure avec des échelles : ils croyaient la place vide à cause de la guerre, et comptaient la prendre d’emblée ; mais ils se retirèrent sans succès. L’hiver finit, et la treizième année de la guerre.

LVII. Au milieu de l’été suivant[245], les Lacédémoniens voyant que leurs alliés d’Épidaure étaient dans un état de souffrance, qu’eux-mêmes éprouvaient la défection d’une partie du Péloponnèse, et que, dans l’autre, leurs affaires allaient fort mal, crurent que les choses ne feraient qu’empirer, s’ils ne se hâtaient pas d’en prévenir les suites. Ils portèrent donc la guerre contre Argos avec toutes leurs forces, auxquelles ils joignirent les hilotes. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Les Tégéates prirent les armes avec eux, ainsi que tous les alliés qu’avaient Lacédémone dans l’Arcadie. Ceux du reste du Péloponnèse et du dehors se rassemblèrent à Phlionte. Les Bœotiens avaient cinq mille hoplites, autant de troupes légères, cinq cents cavaliers, et le même nombre d’hamippes[246] ; Corinthe fournit deux mille hoplites ; le contingent des autres fut en proportion de leurs forces. Tous les Phliasiens prirent les armes, parce que l’armée était dans leur pays.

LVIII. Les Argiens ayant reçu la première nouvelle de ces préparatifs, lorsque les Lacédémoniens s’étaient avancés à Phlionte pour se joindre à leurs alliés, se mirent eux-mêmes en campagne. Les Mantinéens vinrent à leurs secours, ayant avec eux leurs alliés ; ils furent joints aussi par trois mille hoplites de l’Élide. Ils marchèrent à la rencontre des Lacédémoniens jusqu’à Méthydrium, dans l’Arcadie. Chacune des deux armées s’empara d’une hauteur. Les Argiens se disposèrent à attaquer les Lacédémoniens pendant qu’ils étaient encore seuls ; mais Agis leva son camp pendant la nuit, et, à l’insu des ennemis, il prit la route de Phlionte pour opérer sa jonction avec les alliés. Ce ne fut qu’au lever de l’aurore que l’armée d’Argos s’aperçut de son départ. Elle marcha d’abord du côté d’Argos, et prit ensuite la route de Némée, par où elle pensait que les Lacédémoniens devaient descendre avec leurs alliés. Mais Agis, au lieu de suivre ce chemin, fit part de son projet aux Lacédémoniens, aux Arcades et aux Épidauriens, enfila une autre route qui était difficile, et descendit dans la plaine d’Argos. Les Corinthiens, les Pellènes et les Phliasiens prirent d’un autre coté un chemin escarpé. Comme il pouvait arriver que les Argiens, qui étaient campés sur la route de Némée, vinssent les attaquer dans la plaine, l’ordre fut donné aux Bœotiens, aux Mégariens et aux Sicyoniens de descendre par cette route pour les prendre par derrière avec la cavalerie. Agis, ayant ainsi distribué ses forces, se jeta dans le pays plat, et ravagea les campagnes, entre autres celle de Saminthe.

LIX. Des que les Argiens apprirent la dévastation de leurs champs, ils partirent, avec le jour, de Némée, pour y porter du secours, et rencontrèrent, sans s’y attendre, l’armée de Phlionte et de Corinthe. Ils tuèrent quelques Phliasiens, et les Corinthiens ne leur tuèrent pas à eux-mêmes beaucoup plus de monde. Les Bœotiens, les Mégariens et les Sicyoniens arrivèrent par Némée, suivant l’ordre qu’ils avaient reçu ; mais ils n’y trouvèrent plus les Argiens ; ils étaient descendus en voyant ravager leurs champs, et s’étaient mis en ordre de bataille. Les Lacédémoniens, de leur côté, se préparèrent au combat. Ceux d’Argos se trouvaient pris au milieu des ennemis. Du côté de la plaine, les Lacédémoniens et ce qu’ils avaient avec eux d’alliés, leur ôtaient toute communication avec la ville : sur les hauteurs était l’armée de Phlionte et de Corinthe, et vers Némée, les Bœotiens, les Sicyoniens et les Mégariens. Ils n’avaient pas de cavalerie ; car, seuls de leurs alliés, les Athéniens n’étaient pas encore arrivés. En général, les Argiens et leurs alliés ne voyaient pas le mal tel qu’il était ; ils se croyaient même en fort bonne position pour livrer le combat, et se félicitaient d’avoir pris l’armée de Lacédémone sur leur territoire et dans le voisinage de leur ville. Mais lorsque les deux armées étaient sur le point de commencer l’action, deux hommes d’Argos, Thrasylle, l’un des cinq généraux, et Alciphron, hôte de Lacédémone, vinrent détourner Agis de donner bataille. A les entendre, les Argiens étaient prêts à terminer leurs différends avec Lacédémone par les voies de la justice, à faire la paix pour l’avenir, et l’assurer par un traité.

LX. Ils parlaient ainsi d’eux-mêmes, et sans l’aveu du peuple. Agis, de son côté, reçut lui seul leurs propositions, sans se consulter avec un certain nombre de citoyens : content de les communiquer à un seul homme en place qui se trouvait dans son armée, il conclut une trêve de quatre mois, dans lesquels les conventions devaient être exécutées. Aussitôt après, il remmena ses troupes sans rien dire à aucun des alliés. Les Lacédémoniens et les alliés le suivirent aveuglément, par obéissance à la loi ; mais ils se plaignaient amèrement entre eux de sa conduite ; ils étaient persuadés qu’ils venaient d’avoir une belle occasion de combattre, et qu’ils se retiraient sans rien faire qui répondît à ce que leurs forces avaient d’imposant, au moment où, de toutes parts, l’ennemi se trouvait renfermé par leur cavalerie et leur infanterie. Il est certain que c’était la plus belle armée qu’avait eue la Grèce jusqu’à cette époque. C’est ce qu’on put reconnaître surtout quand elle était encore rassemblée tout entière à Némée : on y voyait les Lacédémoniens dans toute leur puissance, et des Arcades, des Bœotiens, des Corinthiens, des Sicyoniens, des Pellènes, des Phliasiens, des Mégariens. C’étaient des hommes d’élite de chaque nation, et qui semblaient dignes de se mesurer non-seulement avec la confédération d’Argos, mais avec toute armée qui aurait pu s’y joindre. Ce ne fut donc pas sans un vif ressentiment contre Agis, que ces troupes firent la retraite, et que chacun regagna sa patrie.

Mais les Argiens étaient encore bien plus ulcérés contre ceux qui avaient traité sans l’aveu de la multitude, assurés de leur côté que c’était dans la plus belle occasion qu’ils eussent jamais pu trouver, que l’armée de Lacédémone venait de leur échapper ; car le combat se serait livré près de leur ville et aurait été soutenu par une foule de vaillans alliés. Ils allaient, à leur retour, lapider Thrasylle dans le Charadre, où, avant de rentrer, ils jugent les délits militaires ; mais il se réfugia au pied d’un autel et sauva sa vie : ses biens furent confisqués au profit du public.

LXI. Après cet événement[247], mille hoplites d’Athènes et trois cents hommes de cavalerie vinrent à leurs secours, commandés par Lachès et Nicostrate. Les Argiens, qui, malgré leur mécontentement, hésitaient à rompre la trêve avec Lacédémone, les prièrent de s’en retourner. Quelque envie même que témoignassent les Athéniens d’entrer en négociation, ou ne les introduisit en présence du peuple qu’après y avoir été forcés par les prières des Mantinéens et des Éléens qui ne s’étaient pas encore retirés. Les Athéniens parlèrent par l’organe d’Alcibiade, leur député, au milieu des Argiens et des alliés d’Argos. Ils dirent qu’on n’avait pu traiter légalement sans le concours des puissances confédérées, qu’ils arrivaient à propos et qu’il fallait faire la guerre. Ils persuadèrent les confédérés par leurs discours, et tous se portèrent à Orchomène d’Arcadie, excepté les Argiens. Ceux-ci restèrent d’abord, sans être cependant moins persuadés que les autres ; mais ensuite eux-mêmes entrèrent en campagne. Tous assirent leur camp devant Orchomène, en firent le siège d’un commun effort, et donnèrent des assauts à la place. Ils ne manquaient pas de raisons de vouloir s’en rendre maîtres, et l’une était que les Lacédémoniens y avaient mis en dépôt des otages d’Arcadie. La faiblesse des fortifications, le grand nombre des ennemis effrayaient les assiégés ; personne ne venait à leur secours, et ils craignaient de périr faute d’assistance ; ils capitulèrent donc, à condition d’entrer dans la confédération, de donner des otages et de remettre aux Mantinéens ceux que Lacédémone leur avait confiés.

LXII. Les confédérés, maîtres d’Orchomène, délibérèrent sur la place qu’il fallait attaquer la première. Les Éléens voulaient que ce fût Léprée, et les Mantinéens Tégée. Les Argiens et les Athéniens se joignirent à ceux de Mantinée, et les Éléens se retirèrent offensés de ce que ce n’était pas pour le siège de Léprée qu’on se décidât. Le reste des alliés fit A Mantinée ses dispositions pour se porter à Tégée, et quelques uns même de ceux des Tégéates qui étaient dans la place travaillaient à la leur soumettre.

LXIII. Les Lacédémoniens, après leur retour d’Argos et la conclusion de la trêve de quatre mois, accusèrent fortement Agis de ne leur avoir pas soumis cette ville, quand l’occasion s’était présentée plus belle qu’eux-mêmes n’eussent jamais osé l’attendre. Car il n’était pas facile de rassembler des alliés en si grand nombre ni d’un si grand courage. Mais quand on leur annonça la prise d’Orchomène, ils furent encore bien plus indignés. Dans le premier accès de leur colère, ce qui n’est point dans leurs mœurs, ils délibérèrent de raser la maison d’Agis, et de le condamner à une amende de cent mille drachmes[248] : mais il les supplia de ne pas exercer contre lui de telles rigueurs, promettant d’effacer par ses exploits, dans la première campagne, la faute dont il était accusé, et les laissant maîtres, s’il y manquait, de faire ce qu’ils jugeraient à propos. Ils se désistèrent de le mettre à l’amende et de raser sa maison ; mais ils portèrent, dans cette circonstance, une loi qui n’avait jamais existé chez eux : c’était que dix Spartiates seraient élus pour lui servir de conseil, et qu’il ne pourrait, sans leur aveu, faire sortir l’armée de la ville.

LXIV. Cependant des citoyens de Tégée, attachés au parti des Lacédémoniens, vinrent leur annoncer que s’ils ne se présentaient pas au plus tôt, cette ville allait renoncer à leur alliance pour celle des Argiens, et que c’était, en quelque sorte, une chose déjà faite. Aussitôt, Lacédémoniens et hilotes volent en masse au secours, avec une précipitation pour eux sans exemple. Ils se mirent en route pour Orestium dans la Mænalie, et firent dire aux Arcadiens qui étaient dans leur alliance de se rassembler et de marcher sur leurs pas à Tégée. Eux-mêmes, parvenus tous à Orestium, en renvoyèrent, pour garder la ville, le sixième de leur monde, où était compris ce qui était trop vieux ou trop jeune. Ils arrivèrent à Tégée avec le reste des troupes. Peu après vinrent les alliés d’Arcadie. Ils envoyèrent aussi à Corinthe, et chez les Bœotiens, les Phocéens et les Locriens, un ordre de se trouver au plus tôt à Mantinée, pour leur prêter des secours. Cet ordre était bien subit, car il n’était pas aisé, sans se réunir et s’attendre les uns les autres, de traverser le pays ennemi. Cependant on fit diligence. Quant aux Lacédémonicns, ils prirent avec eux ce qui se trouvait de troupes d’Arcadie, se jetèrent dans la campagne de Mantinée, campèrent près du temple d’Hercule et ravagèrent le pays.

LXV. Les Argiens et leurs alliés ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu’ils s’emparèrent d’un poste fortifié par la nature et d’un accès difficile, et se mirent en ordre de bataille. Aussitôt les Lacédémoniens s’avancèrent contre eux ; ils en étaient venus à la portée d’une pierre ou d’un javelot, quand un vieillard, apercevant la force du poste vers lequel on marchait, cria à Agis qu’il voulait guérir un mal par un autre ; faisant entendre que, par une ardeur inconsidérée, ce prince voulait cicatriser sa retraite d’Argos, dont on lui avait fait un crime. Soit qu’Agis fût frappé de ce reproche, soit que quelque autre raison le fit changer subitement d’avis, il retira tout à coup ses troupes avant qu’elles en fussent venues aux mains. Il entra dans la campagne de Tégée, et détourna du côté de Mantinée des eaux qui sont une occasion de guerre entre les Mantinéens et les Tégéates, parce que, de quelque côté qu’elles se portent, elles y font beaucoup de mal. Il voulait que les Argiens et les alliés, dès qu’ils s’apercevraient de son dessein, descendissent de la colline pour l’empêcher de détourner l’eau, et que la bataille se donnât dans la plaine. Il passa cette journée à faire changer l’eau de cours. Les Argiens et les alliés, d’abord étonnés de la retraite subite des Lacédémoniens, ne savaient que conjecturer. Quand ceux-ci se furent ensuite dérobés à leurs yeux, et qu’eux-mêmes se virent laissés dans l’inaction, sans recevoir l’ordre de les suivre, ils accusèrent encore une fois leurs généraux, qui d’abord avaient laissé échapper les Lacédémoniens lorsqu’on les tenait auprès d’Argos, et qui, maintenant qu’on voyait fuir ces ennemis, n’ordonnaient à personne de se mettre à leur poursuite, leur permettaient de se sauver tranquillement et trahissaient leurs soldats. Les généraux furent d’abord troublés ; ils firent ensuite descendre l’armée de la colline, s’avancèrent dans la plaine, et y campèrent pour marcher contre les ennemis.

LXVI. Le lendemain, les Argiens et les alliés se mirent dans l’ordre où ils devaient combattre si l’occasion s’en présentait. Les Lacédémoniens quittaient le bord des eaux pour retourner à leur camp, près du temple d’Hercule, quand ils virent de près les ennemis, déjà tous en bon ordre, et qui les avaient devancés après avoir abandonné la colline. Ils ne se ressouvenaient pas d’avoir jamais été frappés d’une telle frayeur. En effet, ils n’avaient que bien peu de temps pour se préparer au combat, et ce fut avec la plus grande précipitation qu’ils prirent leurs rangs. Agis donnait tous les ordres conformément à la loi ; car lorsque le roi conduit l’armée, tout est soumis à son commandement. Il donne lui-même ses ordres aux polémaques ; ceux-ci aux commandans des cohortes ; ces commandans aux chefs des pentécostys, qui les donnent aux énomotarques, et ces derniers à l’énomotie[249]. Tous les ordres que les rois peuvent avoir à donner suivent cette marche et sont bientôt répandus ; car dans une armée lacédémonienne, si l’on en excepte un petit nombre, on ne voit presque que des commandans d’autres commandans, et l’exécution de tout ce qui se doit faire est confiée à un grand nombre d’hommes.

LXVII. Les Scirites se trouvèrent dans cette journée à l’aile gauche[250] : seuls des Lacédémoniens, ils avaient le privilège de n’être jamais séparés ni mêlés avec d’autres troupes. Près d’eux étaient les soldats qui avaient fait la guerre en Thrace avec Brasidas, et avec ceux-ci, les Néodamodes. Ensuite venaient les Lacédémoniens, distribués en cohortes, et auprès d’eux les Hérœens, qui font partie des Arcades, puis les Mænaliens.

Dans l’armée opposée, les Mantinéens occupaient la droite, parce que c’était chez eux que se livrait la bataille. Près d’eux étaient les Arcades alliés, ensuite les mille hommes d’élite d’Argos à qui leur république fournissait depuis long-temps, à ses frais, les moyens de s’exercer ; ils étaient suivis du reste des Argiens, et après eux venaient les Cléonéens et les Ornéales. Ensuite étaient les Athéniens ; ils formaient la gauche, et avaient avec eux leur cavalerie.

LXVIII. Tel était l’ordre et tel l’appareil des deux armées. Celle des Lacédémoniens paraissait la plus considérable ; mais je ne saurais dire précisément le nombre des troupes de chaque nation ni de toutes ensemble. Celui des Lacédémoniens, par le secret qui règne dans leur gouvernement, était inconnu ; et celui de leurs ennemis, par cette jactance naturelle aux hommes d’exagérer leur nombre, méritait peu de confiance. On peut cependant estimer le nombre des Lacédémoniens qui se trouvèrent à cette journée, par un calcul tel que celui-ci : Sept cohortes donnèrent, sans compter les Scirites qui étaient au nombre de six cents. Dans chaque cohorte étaient quatre pentécostys ; et dans la pentécostys, cinq énomoties. A la première ligne de chaque énomotie étaient quatre hommes. Tous n’étaient pas rangés sur la même profondeur, mais comme le jugeait à propos chaque chef de cohorte ; en général, ils étaient disposés sur une profondeur de huit hommes. En tout, la première ligne était de quatre cent quarante-huit hommes, sans les Scirites.

LXIX. Quand les armées furent près d’en venir aux mains, les commandans de chaque peuple encouragèrent leurs soldats. Aux Mantinéens, ils représentèrent que c’était pour la patrie qu’ils allaient combattre ; qu’il s’agissait de l’esclavage ou de la domination, de n’être pas privés de l’une après l’avoir connue, et de ne pas retomber dans l’autre. Aux Argiens, qu’ils allaient combattre pour leur ancien empire, pour ne pas se voir ravie pour toujours cette égalité dont ils avaient joui dans le Péloponnèse, et pour punir de nombreuses injures sur des ennemis qui étaient en même temps leurs voisins. Aux Athéniens, qu’il était beau, en combattant avec des alliés nombreux et distingués par leur valeur, de ne céder à aucun d’eux en vertus ; qu’une fois vainqueurs des Lacédémoniens dans le Péloponnèse, ils accroîtraient leur empire, le rendraient plus assuré et n’auraient plus à craindre qu’à l’avenir aucun autre ennemi se montrât sur leur territoire. Des encouragemens semblables furent donnés aux Argiens et à leurs alliés. Les Lacédémoniens s’excitaient les uns les autres, au bruit des chants guerriers, à ne pas oublier ce qu’ils savaient, qu’ils étaient des hommes de cœur, et qu’un long exercice de belles actions est bien plus capable de sauver les hommes que des exhortations éloquentes qui ne durent qu’un instant.

LXX. Ensuite les deux armées s’avancèrent ; les Argiens à grands pas et avec impétuosité, les Lacédémoniens lentement, et, suivant leur usage, au son d’un grand nombre de flûtes distribuées dans les rangs non par religion, mais pour marcher également et en mesure, et ne pas troubler le bon ordre, comme il arrive souvent aux armées nombreuses lorqu’elles s’avancent à la charge.

LXXI. Avant que l’action s’engageât, voici ce que crut devoir faire Agis. Toutes les armées en général, quand elles vont à l’ennemi, se poussent surtout sur leur aile droite, et les deux partis présentent leur droite à la gauche du parti opposé. C’est que chacun, craignant pour soi, veut mettre la partie de son corps qui est découverte sous l’abri du bouclier de son voisin, et tous croient que cette manière de se serrer et de s’envelopper mutuellement les met plus à couvert. Cette manœuvre est occasionée par le soldat qui commence la première file de l’aile droite, et qui a toujours grande attention de dérober aux ennemis la partie de son corps que ne couvre pas son bouclier. Les autres l’imitent par la même crainte. Dans cette journée, les Mantinéens dépassaient de beaucoup l’aile qu’occupaient les Scirites ; et les Lacédémoniens, les Tégéates, dépassaient encore plus celle des Athéniens, parce qu’ils étaient en plus grand nombre. Agis, craignant que sa gauche ne fût enveloppée, crut s’apercevoir que les Mantinéens s’étendaient beaucoup, et pour que les Scirites et les troupes de Brasidas prissent une surface égale, il leur donna l’ordre de se desserrer. Il commanda aux polémarques Hipponoïdes et Aristoclès de prendre deux cohortes de l’aile droite, pour passer à l’espace qui restait vide et le remplir. Il pensait que sa droite serait encore plus garnie qu’il n’était nécessaire, et que sa gauche, opposée aux Mantinéens, deviendrait plus solide et plus inébranlable.

LXXII. Comme cet ordre fut donné pendant qu’on s’avançait et quand on était près d’en venir aux mains, Aristoclès et Hipponoïdas refusèrent de passer à l’endroit qu’on leur marquait ; ce qui les fit regarder comme des lâches et leur attira dans la suite à Sparte la peine de l’exil. Il arriva de là que les ennemis furent les premiers à donner ; les deux cohortes n’étant point passées, à l’ordre d’Agis, du côté des Scirites, il leur devint impossible de se joindre à eux, et de renfermer également les ennemis. Mais si, dans cette occasion, les Lacédémoniens avaient été bien inférieurs, à tous égards, en habileté, ils ne se montrèrent pas moins supérieurs en courage. Il est vrai que la droite des Mantinéens fit tourner le dos aux Scirites et aux soldats de Brasidas ; que les Mantinéens, leurs alliés et les mille hommes d’élite d’Argos, se jetèrent dans l’espace qui était resté vide et tout ouvert, et qu’ils battirent les Lacédémoniens, les enveloppèrent et les mirent en fuite, les poussèrent jusqu’au bagage, et tuèrent quelques uns des vieillards postés pour les garder : ainsi de ce côté les Lacédémoniens eurent le dessous. Mais dans le reste de l’armée, et surtout au centre où était Agis, ayant autour de lui les cavaliers qu’on nomme les trois cents, ils tombèrent sur les vétérans d’Argos, et sur ce qu’on appelait les cinq cohortes, pressèrent les Cléonéens, les Ornéates et ce qui se trouvait d’Athéniens rangés devant eux, et les mirent en fuite, sans que la plupart eussent eu le courage d’en venir aux mains. A peine virent-ils avancer les Lacédémoniens, qu’ils cédèrent : il y en eut même qui, ne pouvant fuir assez vite, furent foulés aux pieds.

LXXIII. Dès que, de son côté, l’armée des Argiens et des alliés eut fléchi, l’autre côté se rompit, et en même temps, par la supériorité du nombre, la droite des Lacédémoniens et des Tégéates, renferma les Athéniens. Ceux-ci couraient des deux côtés un grand péril, déjà vaincus d’une part, et de l’autre investis ; ils auraient souffert plus que tout le reste de l’armée, si la cavalerie, qui se trouvait avec eux, ne les avait pas soutenus. D’ailleurs, Agis voyant que la gauche souffrait, pressée par les Mantinéens et les mille hommes d’Argos, donna ordre à toute l’armée de passer à l’aile qui avait du dessous. Comme, par cette opération, les troupes opposées aux Athéniens défilaient et s’éloignaient d’eux, ils se sauvèrent à loisir, et avec eux les Argiens vaincus. Les Mantinéens, leurs alliés et l’élite des Argiens ne pensèrent plus à presser les ennemis : mais voyant la défaite des leurs, et les Lacédémoniens prendre un avantage décidé, ils se mirent en fuite. La plupart des Mantinéens furent tués ; l’élite des Argiens se sauva presque entière. La fuite de ceux-ci et la retraite des Athéniens ne furent ni longues ni précipitées ; car les Lacédémoniens, tant qu’ils n’ont pas contraint les ennemis à céder, combattent avec autant de constance que de force ; mais quand ils les ont une fois mis en fuite, ils ne les poursuivent ni long-temps ni fort loin.

LXXIV. Les événemens de cette bataille furent tels à peu près que je les ai rapportés. Ce fut la plus considérable que les Grecs eussent donnée depuis long-temps, et les villes les plus importantes y concoururent. Les Lacédémoniens offrirent en spectacle les armes des ennemis qui avaient été tués, dressèrent aussitôt un trophée, dépouillèrent les morts, recueillirent ceux qui leur appartenaient, et les portèrent à Tégée où furent célébrées leurs funérailles. Ils rendirent aux ennemis, par un traité, les corps des hommes qu’ils avaient perdus. Il périt en cette journée sept cents Argiens, Ornéates et Cléonéens ; deux cents Mantinéens, deux cents Athéniens, compris les Éginètes et les deux généraux d’Athènes. Les alliés de Lacédémone ne souffrirent pas assez pour qu’on doive parler de leurs pertes. Il n’a pas été facile de savoir la vérité sur celle des Lacédémoniens ; on l’a portée autour de trois cents hommes.

LXXV. Avant la bataille, Plistoanax, l’autre roi de Lacédémone, s’était mis en marche pour donner du secours avec les vieillards et la jeunesse. Il vint jusqu’à Tégée ; mais sur la nouvelle de la victoire, il se retira. Les Lacédémoniens envoyèrent contremander les Corinthiens et les peuples qui logent au dehors de l’isthme. Eux-mêmes firent leur retraite, renvoyèrent leurs alliés[251] ; et comme c’était alors que tombait la fête nommée Carnéa, ils la célébrèrent. Par cette seule bataille, ils s’étaient justifiés du reproche de lâcheté que leur avait attiré, de la part des Grecs, leur désastre de Sphactérie, et celui de lenteur et d’irrésolution. On vit qu’ils avaient été maltraités de la fortune, mais qu’ils étaient restés les mêmes par le cœur.

La veille du combat, les Épidauriens s’étaient jetés, avec toutes leurs forces, sur l’Argie ; ils savaient ce pays abandonné, et avaient tué un grand nombre de ceux qui, pendant que le reste des Argiens tenait la campagne, étaient demeurés pour le défendre. Mais, après la bataille, trois mille hoplites d’Élis et mille Athéniens, outre les premiers qui étaient partis, vinrent au secours des Mantinéens, et tous ces alliés se portèrent aussitôt à Épidaure, dans le temps que les Lacédémoniens célébraient les Carnées. Ils se partagèrent entre eux le travail d’envelopper la ville d’un mur de circonvallation ; et, quoique les autres y renonçassent, les Athéniens remplirent diligemment la tâche qui leur était donnée ; c’était d’élever une forteresse à l’endroit où est le temple de Junon. Tous contribuèrent à y laisser une garnison, chacun se retira chez soi, et l’été finit.

LXXVI. Au commencement de l’hiver suivant[252], aussitôt après la célébration des Carnées, les Lacédémoniens se mirent en campagne ; et arrivés â Tégée, ils firent passer à Argos des propositions de paix. Dès auparavant il s’y trouvait des gens bien disposés en leur faveur, et qui voulaient détruire le gouvernement populaire. Depuis le succès de la bataille, il leur devenait bien plus facile d’amener le grand nombre à un accord. Ils voulaient commencer par conclure la paix avec Lacédémone, faire ensuite avec elle un traité d’alliance offensive ou défensive, puis attaquer l’autorité du peuple. Lichas, fils d’Arcésilas, hôte des Argiens, arriva de la part de Lacédémone. Il apportait deux propositions : l’une, en cas qu’ils voulussent faire la guerre ; l’autre, s’ils préféraient la paix. Il s’éleva de grandes contestations ; car Alcibiade se trouvait à Argos. Mais les gens qui travaillaient en faveur de Lacédémone osèrent alors enfin agir ouvertement, et persuadèrent aux Argiens de recevoir les conditions de paix. Les voici :

LXXVII. « Il plaît à l’assemblée des Lacédémoniens de s’accorder avec les Argiens aux conditions suivantes :

« Ceux-ci rendront aux Orchoméniens leurs enfans, aux Mænaliens les hommes qu’ils ont pris sur eux ; ils restitueront aux Lacédémoniens les hommes qu’ils ont faits prisonniers à Mantinée ; ils sortiront des champs d’Épidaure, et raseront les fortifications qu’ils y ont élevées.

« Si les Athéniens ne sortent pas du territoire d’Épidaure, ils seront ennemis des Argiens et des Lacédémoniens, des alliés de Lacédémone et de ceux d’Argos.

« Si les Lacédémoniens ont des enfans à quelqu’une des villes contractantes, ils les lui rendront.

« Sur ce qui regarde la victime à offrir au dieu, ils laisseront poser aux Épidauriens la formule du serment, et leur permettront de le prononcer[253].

« Les villes, grandes ou petites, situées dans le Péloponnèse, seront toutes libres, suivant leurs anciennes institutions.

« Si quelque puissance du dehors du Péloponnèse entre dans le Péloponnèse à main armée, les Argiens tiendront conseil avec les Péloponnésiens, et viendront au secours de la manière qui semblera la plus convenable à ces derniers.

« Les puissances alliées de Lacédémone au dehors du Péloponnèse le seront aux mêmes conditions dont jouissent les alliés de Lacédémone et ceux d’Argos, et conserveront la propriété de leur territoire.

« Les Argiens et les Lacédémoniens feront connaître à leurs alliés les conditions auxquelles ils ont traité, et si elles leur plaisent, il les leur feront partager : si les alliés y désirent quelques changemens, ils le feront connaître par une députation. »

LXXVIII. Les Argiens reçurent d’abord ces propositions, et l’armée de Lacédémone se retira de Tégée. Peu après, lorsqu’il se fut établi entre eux un commerce mutuel, les mêmes hommes qui avaient ménagé ce traité parvinrent à faire abjurer aux Argiens l’alliance de Mantinée, d’Élide et d’Athènes, et à faire conclure avec Lacédémone un traité de paix et d’alliance offensive et défensive. En voici la teneur :

LXXIX. « Il a semblé bon aux Lacédémoniens et aux Argiens qu’il y eût entre eux une paix et une alliance offensive et défensive de cinquante ans, aux conditions suivantes :

« Ils soumettront leurs différends à un jugement équitable, et dans lequel leurs droits seront également respectés, suivant les coutumes de leurs pères.

« Cette paix et cette alliance seront communes aux autres républiques du Péloponnèse. Ces républiques seront libres ; elles conserveront la propriété de leur ville et de leur territoire, et soumettront leurs différends à un arbitrage équitable.

« Les alliés de Lacédémone, hors du Péloponnèse, jouiront des mêmes droits que les Lacédémoniens, et les alliés d’Argos des mêmes droits que les Argiens, chacun conservant la propriété de ce qu’il possède.

« S’il faut faire quelque part la guerre en commun, les Lacédémoniens et les Argiens délibéreront entre eux pour prendre les mesures les plus justes sur les intérêts des alliés.

« S’il s’élève des contestations entre quelques villes situées au dedans ou au dehors du Péloponnèse, soit sur les limites, soit sur quelque autre objet, elles les mettront en arbitrage.

« Si quelque ville a des sujets de contestation avec une autre, elles auront recours au jugement de quelque autre ville qu’elles croiront impartiale entre elles.

« Les citoyens seront jugés selon les lois du pays. »

LXXX. Telle fut la paix et l’alliance que conclurent les deux peuples. Ils se restituèrent mutuellement ce qu’ils s’étaient pris a la guerre, et terminèrent tous leurs différends. Ils conduisirent dès lors les affaires en commun, et décrétèrent de ne recevoir ni message ni députation de la part des Athéniens, que ceux-ci n’eussent quitté le Péloponnèse, et abandonné les fortifications qu’ils y avaient élevées[254] : il fut aussi décrété qu’on ne ferait avec eux ni la paix ni la guerre que d’un commun accord. Ils poussèrent les autres affaires avec chaleur. Les deux puissances envoyèrent des députés dans la Thrace ; elles en adressèrent aussi à Perdiccas, dans le dessein de le faire entrer dans leur ligue. Cependant il ne renonça pas tout de suite à l’alliance d’Athènes ; mais il avait dessein de la rompre, parce qu’il voyait les Argiens lui en donner l’exemple, et qu’il tirait son origine d’Argos. Ils renouvelèrent aussi avec les Chalcidiens leurs anciens sermens, et en ajoutèrent de nouveaux. Argos fit partir des députés pour ordonner aux Athéniens d’évacuer les ouvrages d’Épidaure. Ceux-ci, se voyant en petit nombre contre de nombreuses troupes unies pour la défense du pays, firent partir Démosthène qu’ils chargèrent de ramener leurs soldats. Il arriva, feignit de vouloir les exercer hors de la forteresse à des combats gymniques, et quand toute la garnison fut sortie, il ferma les portes. Les Athéniens ayant ensuite renouvelé leur traité avec les Épidauriens, leur restituèrent ce fort.

LXXXI. Après qu’Argos eût renoncé à l’alliance d’Athènes, les Mantinéens voulurent d’abord résister ; mais trop faibles sans l’assistance d’Argos, ils firent aussi leur accord avec les Lacédémoniens, et renoncèrent à la domination sur les villes qui leur étaient soumises. Lacédémone et Argos mirent chacune mille hommes sur pied. Les Lacédémoniens seuls firent pencher Sicyone vers le gouvernement du petit nombre ; avec les Argiens, ils abolirent à Argos le gouvernement populaire, et y établirent l’oligarchie, toujours chère à Lacédémone. Ces événemens arrivèrent à l’approche du printemps, vers la fin de l’hiver, et la quatorzième année de la guerre finit.

LXXXII. L’été suivant[255], les Dictidiens, peuple du mont Athos, abjurèrent l’alliance d’Athènes pour s’unir aux Chalcidiens. Les Lacédémoniens amenèrent à leurs intérêts l’Achaïe, qui auparavant ne leur était pas affectionnée. Le peuple d’Argos se coalisa insensiblement, prit de l’audace, et attaqua le petit nombre qui était chargé du gouvernement. Il attendit le moment où les Lacédémoniens célébraient les jeux des enfans. On se battit dans la ville, et le peuple l’emporta. Les Lacédémoniens furent long-temps à se rendre à l’invitation de leurs amis qui les appelaient ; ils interrompirent enfin les jeux et partirent à leur secours ; mais ils apprirent à Tégée que le peuple était victorieux, et malgré les prières de ceux qui s’étaient évadés, ils ne voulurent pas s’avancer davantage ; ils retournèrent chez eux, et reprirent les exercices qu’ils avaient interrompus. Il leur vint ensuite des députations de la part des Argiens de la ville et de ceux qui en étaient sortis : les alliés étaient présens ; il y eut de grandes discussions de part et d’autre, et le résultat fut que les Argiens de la ville étaient coupables. On résolut de marcher à Argos ; mais il y eut encore des délais et du temps perdu. Le peuple en profita ; comme il craignait les Lacédémoniens, il eut de nouveau recours à l’alliance d’Athènes, dans l’espérance d’en tirer de grands secours. Il éleva aussi de longues murailles jusqu’à la mer, pour se ménager la ressource, s’il venait à être renfermé du côté de la terre, de recevoir par mer les rafraîchissemens qu’on lui apporterait d’Athènes. Certaines villes du Péloponnèse connivaient à la construction de ces murailles. Les Argiens y travaillèrent tous sans exception, eux, leurs femmes, leurs esclaves. Il leur vint d’Athènes des maçons et des tailleurs de pierres. L’été finit.

LXXXIII. L’hiver suivant[256] les Lacédémoniens, instruits de ces travaux, marchèrent vers Argos avec leurs alliés, excepté les Corinthiens. Il y avait même dans la place un parti qui travaillait pour eux. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, commandait l’armée. Les intelligences qu’ils avaient dans la ville, et qui semblaient devoir les servir, ne purent leur être utiles ; mais ils enlevèrent et détruisirent les murailles qui n’étaient pas achevées, s’emparèrent d’Usies, place de l’Argie, firent périr tous les hommes libres qui leur tombèrent entre les mains, se retirèrent et se dispersèrent dans leur pays.

Les Argiens, à leur tour[257], portèrent leurs armes dans la campagne de Phlionte, et la ravagèrent, parce qu’on y avait donné refuge à leurs exilés ; car c’était là que le plus grand nombre avait cherché un asile. Ils firent ensuite leur retraite.

Le même hiver[258], les Athéniens coupèrent à Perdiccas la communication de la mer. Ils lui faisaient un crime d’être entré daus la ligue d’Argos et de Lacédémone, et d’avoir été, par sa retraite, la principale cause de la dispersion de leur armée, lorsque, sous le commandement de Nicias, ils se disposaient à la guerre contre les Chalcidiens de Thrace et d’Amphipolis, et qu’il feignait d’être encore dans leur alliance. Il fut donc regardé comme ennemi. Ce fut par ces événemens que l’hiver finit avec la quinzième année de la guerre.

LXXXIV. L’été suivant[259], Alcibiade fit voile pour Argos avec vingt vaisseaux, et enleva trois cents Argiens qui paraissaient encore suspects. et que l’on croyait dans les intérêts de Lacédémone. Les Athéniens les dispersèrent dans les îles voisines qui étaient de leur domination.

Ils se portèrent contre l’île de Mélos avec trente de leurs vaisseaux, six de Chio et deux de Lesbos. Eux-mêmes fournissaient douze cents hoplites, trois cents archers, vingt archers à cheval ; leurs alliés et les insulaires donnaient, pour cette expédition, environ quinze cents hoplites.

Mélos est une colonie de Lacédémone, et les habitans ne voulaient pas, comme ceux des autres villes, obéir aux Athéniens. D’abord ils gardèrent la neutralité, et se tinrent en repos ; mais ils en vinrent ensuite à une guerre ouverte, quand les Athéniens les y eurent forcés, en faisant le dégât dans leurs campagnes. Les généraux Cléomède, fils de Lycomède, et Tisias, fils de Tisimaque, établirent leur camp sur le territoire de Mélos, avec l’appareil dont nous venons de rendre compte ; mais, avant de faire aucun mal au pays, ils envoyèrent des députés conférer avec les habitans. On ne les introduisit point dans l’assemblée du peuple ; mais on leur dit de faire entendre aux magistrats et au petit nombre qui était chargé du gouvernement, le sujet de leur mission. Les députés parlèrent ainsi :

LXXXV. Les Athéniens. « Puisqu’on ne nous permet pas de parler au milieu du peuple assemblé, dans la crainte que la multitude ne se laissât séduire en n’entendant qu’une fois un discours capable d’entraîner les esprits, et qu’elle pourrait trouver sans réplique (car nous sentons bien que tel est votre motif en ne nous donnant audience que dans le conseil des magistrats), prenez encore, vous qui êtes ici pour nous entendre, une précaution plus sûre. Ne faites pas usage vous-mêmes d’un discours suivi, mais jugez à part chacun des articles que nous poserons, et reprenez aussitôt pour les réfuter les points qui pourront vous déplaire. Pour commencer dans cette forme, déclarez si notre proposition vous est agréable. »

Les magistrats de Mélos répondirent :

LXXXVI. Les Méliens. « Nous sommes loin de blâmer cette manière honnête de s’éclairer paisiblement les uns les autres ; mais elle parait s’accorder mal avec cette guerre dont nous sommes, nous ne dirons pas menacés, mais déjà frappés. Car nous voyons bien que vous arrivez comme des juges de ce que nous allons dire, et que probablement la fin de cette conférence, si nous l’emportons par la justice, et si par conséquent nous ne cédons pas, sera la guerre ; et si nous nous laissons persuader, l’esclavage. »

LXXXVII. Les Athéniens. « Si vous êtes assemblés pour calculer vos défiances sur l’avenir, ou dans toute autre intention que de délibérer sur le salut de votre patrie, d’après des circonstances qui doivent frapper vos regards, nous n’avons plus rien à dire. Si le salut de la patrie vous rassemble, nous parlerons. »

LXXXVIII. Les Méliens. « Dans la situation critique où nous sommes, il est naturel et bien pardonnable de flotter entre une foule de conjectures affligeantes, et de parler en conséquence ; mais notre assemblée n’a pour objet que notre salut, et la conférence va commencer, si vous le jugez à propos, dans la forme que vous nous avez invitée à suivre. »

LXXXIX. Les Athéniens. « Pour nous, nous n’avons point envie de vous offrir des raisons spécieuses, ni de nous étendre en de longs discours qui ne vous persuaderaient pas, pour vous prouver que, victorieux des Mèdes, il est juste que nous possédions l’empire, ou que, si nous marchons aujourd’hui contre vous, c’est parce que vous nous avez offensés. Mais nous vous prions aussi de ne pas croire nous persuader en disant que si vous n’avez pas uni vos armes aux nôtres, c’est que vous étiez une colonie de Lacédémone, ou que nous n’avons reçu de vous aucune injure. Pour donner le meilleur tour qu’il est possible à notre négociation, partons d’un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et les autres, d’un principe que nous connaissions bien, pour l’employer avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous : c’est que les affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand une égale nécessité les oblige à s’y soumettre ; mais que ceux qui l’emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir, et que c’est aux faibles à céder. »

XC. Les Méliens. « Puisque vous posez votre principe sur la base de l’intérêt, en mettant le juste à l’écart, nous croyons que votre intérêt consiste à respecter un bien qui est commun à tous ; à vous montrer toujours équitables et justes envers ceux qui sont en danger, et à permettre qu’ils tirent auprès de vous quelque avantage des raisons plausibles qu’ils allèguent, quand elles ne seraient pas d’une justesse rigoureuse. Et ces principes ne vous sont pas moins favorables, à vous qui, s’il vous arrivait de succomber, après avoir sévèrement puni les autres, auriez offert un exemple qui tournerait contre vous-mêmes. »

XCI. Les Athéniens. « Nous ne craignons pas la fin de notre domination, quand même elle devrait finir. Ce ne sont pas des peuples dominateurs, tels que les Lacédémoniens, qui sont redoutables aux vaincus. Au reste, il ne s’agit point ici d’une querelle avec les Lacédémoniens, mais de savoir si, quelque part que ce soit, les sujets pourront se soulever contre ceux qui les commandent, et en devenir les maîtres. Que pour un objet d’une telle importance, il nous soit permis de braver les dangers. Nous allons vous faire connaître que nous sommes ici pour travailler tout ensemble au bien de notre empire et au salut de votre république. Nous voulons vous tenir sous notre puissance, sans qu’il nous en coûte de peine, et vous conserver pour votre avantage et pour le nôtre. »

XCII. Les Méliens. « Et comment nous serait-il avantageux d’être réduits à la servitude, comme à vous de nous commander ? »

XCIII. Les Athéniens. « C’est que vous en seriez quittes pour devenir sujets, avant d’avoir souffert les dernières extrémités, et que nous-mêmes en gagnerions à ne vous pas faire périr.

XCIV. Les Méliens. « Vous n’accepteriez donc pas que, vous tenant en repos, nous fussions vos amis au lieu d’être vos ennemis, sans entrer dans l’alliance de personne ? »

XCV. Les Athéniens. « Eh ! votre haine nous est moins nuisible que ne le serait votre amitié. Celle-ci serait prise, par nos sujets, pour une marque de notre faiblesse ; celle-là, pour un exemple de notre puissance. »

XCVI. Les Méliens. « Vos sujets ont donc assez peu d’idées de convenances, pour ne mettre aucune distinction entre les peuples qui ne vous appartiennent en rien, et les nombreuses colonies qui vous doivent leur fondation, dont quelques-unes se sont soulevées, et que vous êtes parvenus à réduire ? »

XCVII. Les Athéniens. « Ils pensent que ni les uns ni les autres ne manqueraient de justes raisons en leur faveur ; mais que ceux qui se conservent doivent leur salut à leur force, et que c’est par crainte que nous ne les attaquons pas. Ainsi donc, en vous soumettant, nous augmentons le nombre de nos sujets, et notre sûreté. Surtout il nous importe qu’insulaires comme vous l’êtes, et même plus faibles que d’autres, on ne dise pas que vous avez pu nous résister, à nous les maîtres de la mer. »

XCVIII. Les Méliens. « Vous ne croyez donc pas qu’il importe à votre sûreté de ne point attaquer les peuples qui ne vous appartiennent pas ? Car, puisque vous écartez ici les idées du juste, pour nous persuader d’obéir à vos intérêts, il faut aussi que nous vous fassions connaître les nôtres, pour essayer de vous persuader, si, par hasard, ils se trouvent d’accord avec vos avantages. Comment n’armerez-vous pas contre vous ceux qui gardent maintenant la neutralité, si, d’après la conduite que vous tenez avec nous, ils pensent qu’un jour aussi vous marcherez contre eux ? Et par-là que faites-vous autre chose, qu’agrandir ceux qui sont maintenant vos ennemis, et qu’exciter contre vous, en dépit d’eux-mêmes, ceux qui ne songeaient pas même à le devenir ? »

XCIX. Les Athéniens. « Les peuples que nous regardons comme les plus dangereux pour nous ne sont pas ceux qui occupent quelque partie du continent. Libres, ils seront long-temps avant de penser à se mettre contre nous sur leurs gardes. Ce que nous craignons, ce sont les insulaires, aussi bien que ceux qui ne reconnaissent comme vous aucune puissance, que ceux qu’irrite déjà l’empire auquel les soumet la nécessité. Voilà ceux qui, sans écouter la raison, sont capables de se précipiter dans un danger manifeste, et de nous y plonger avec eux. »

C. Les Méliens. « Mais si vous-mêmes, pour n’être pas dépouillés de l’empire, et ceux qui vous obéissent pour s’y soustraire, vous osez braver tant de périls. nous serions bien lâches et bien méprisables, nous libres encore, de ne pas tout hasarder avant de subir la servitude. »

CI. Les Athéniens. « C’est ce que vous ne ferez pas, si du moins vous êtes sages. Car il ne s’agit pas pour vous d’un combat à forces égales, où vous disputeriez de valeur, quittes pour de la honte, si vous étiez vaincus : il s’agit de votre conservation, et de ne pas résister à des forces bien supérieures aux vôtres. »

CII. Les Méliens. « Mais nous savons que les événemens de la guerre prennent quelquefois un tour inattendu, au lieu de s’accorder avec la disproportion des forces réciproques. En vous cédant sans effort, nous n’avons plus d’espérance ; en agissant, il nous reste encore l’espérance de nous soutenir. »

CIII. Les Athéniens. « L’espérance, consolatrice dans les dangers, convient à ceux qui ne s’y livrent qu’avec des forces supérieures ; elle peut leur nuire, et non les perdre. Mais ceux qui jettent au hasard toutes leurs ressources, car l’espérance est prodigue, ne la connaissent qu’après qu’elle les a trompés ; et quand ils ont acquis l’expérience de ses perfidies, il ne leur reste plus de quoi s’en garantir. Ne vous exposez point à ce malheur, vous faibles, et qui ne pouvez tenter qu’une fois le sort : qu’il ne vous arrive pas ce qu’ont éprouvé beaucoup d’autres, à qui les règles de la sagesse humaine offraient des moyens de se sauver, mais qui enfin accablés, et privés de toute espérance solide, en ont embrassé de chimériques, la divination, les oracles, et tout ce qui est capable de perdre ceux qui veulent toujours espérer. »

CIV. Les Méliens. « Sachez que nous aussi nous pensons qu’il est difficile de lutter à la fois, sans égalité de force, et contre votre puissance et contre la fortune. Mais nous avons cependant la confiance qu’en résistant justement à des hommes injustes, la Divinité ne permettra pas que la fortune nous humilie. Ce qui nous manque du côté de la force sera suppléé par l’alliance des Lacédémoniens ; ils seront obligés de nous secourir, si ce n’est par d’autres raisons, au moins par honneur, et parce que nous sommes d’une même origine. Notre audace n’est donc pas, à tous égards, si dépourvue de raison. »

CV. Les Athéniens. « Nous ne craignons pas non plus que la protection divine nous abandonne. Dans nos principes et dans nos actions, nous ne nous écartons ni de l’idée que les hommes ont conçue de la Divinité, ni de la conduite qu’ils tiennent entre eux. Nous croyons, d’après l’opinion reçue, que les dieux, et nous savons bien clairement que les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont la force. Ce n’est pas une loi que nous ayons faite ; ce n’est pas nous qui, les premiers, nous la soyons appliquée dans l’usage ; nous en profitons, et nous la transmettrons pour toujours aux temps à venir. Nous sommes bien sûrs que vous-mêmes, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, tiendriez la même conduite. Nous n’avons donc pas lieu de craindre que la Divinité nous veuille humilier. Quant à Lacédémone, si vous êtes dans la bonne foi de penser que, par honneur, elle vous donnera des secours, nous vous félicitons de votre simplicité, nous sommes loin d’envier votre prudence. Les Lacédémoniens, entre eux et dans leurs institutions intérieures, suivent généralement les lois de la vertu ; mais, à l’égard des autres, on aurait bien des choses à dire sur leurs procédés. Qu’il suffise d’observer, en peu de mots, que, plus ouvertement qu’aucun peuple que nous connaissions, ils regardent l’agréable comme honnête et l’utile comme juste. Une telle façon de penser répond mal aux folles espérances que vous concevez de votre salut. »

CVI. Les Méliens. « Et c’est surtout cette façon de penser qui nous fait croire que, pour leur intérêt, ils ne voudront pas, en trahissant Mélos, une de leurs colonies, se montrer sans foi à ceux des Grecs qui ont pour eux de la bienveillance, et faire connaître qu’ils servent la cause de leurs ennemis, »

CVII. Les Athéniens. « Ainsi vous ne croyez pas que l’intérêt se trouve avec la sûreté ; mais que le beau, le juste s’exerce au milieu des périls. Les Lacédémoniens évitent surtout de les braver. »

CVIII. Les Méliens. « Nous pensons qu’ils s’exposeront plus volontiers aux dangers en notre faveur, et qu’ils nous regarderont comme de plus sûrs amis pour eux que pour personne ; d’autant plus qu’en cas de guerre, nous sommes voisins du Péloponnèse, et que leur devant notre origine, nous leur serons d’inclination plus solidement attachés que d’autres. »

CIX. Les Athéniens. « Ce n’est pas la bienveillance de ceux qui demandent des secours, que celui qui les accorde regarde comme un gage assuré, mais la grande supériorité de leurs forces : et voilà ce que personne ne considère plus que les Lacédémoniens. Ils se défient de leur propre puissance, et ce n’est qu’avec un grand nombre d’alliés qu’ils marchent même contre leurs voisins. Il n’est donc pas vraisemblable qu’ils passent dans une île, lorsque nous avons l’empire de la mer. »

CX. Les Méliens. « Ils en pourront envoyer d’autres. La mer de Crète est vaste : il est plus difficile à ceux qui s’en disent les maîtres d’y intercepter leurs ennemis, qu’à ceux-ci de les éviter et de se soustraire à leurs recherches. Si cependant cette mesure ne leur réussissait pas, ils se tourneraient contre votre territoire, et contre ceux de vos alliés que n’a pas attaqués Brasidas. Dès lors, ce ne sera plus pour un pays qui ne vous touche en rien, que vous aurez à soutenir les travaux de la guerre, mais pour le vôtre et celui de vos alliés. »

CXI. Les Athéniens. « Vous n’ignorez pas, et vous connaîtrez par expérience, que jamais la crainte d’autrui n’a fait retirer les Athéniens de devant une place assiégée. Mais nous étions convenus de délibérer sur votre salut, et nous nous apercevons que, dans tout le cours d’une si longue conférence, vous n’avez rien dit qui puisse inspirer à un peuple de la confiance, et l’assurer de sa conservation. Vos plus fermes appuis sont éloignés ; ils n’existent qu’en espérance, et vos avantages actuels sont bien faibles pour l’emporter sur les forces déjà rangées contre vous. Ce sera de votre part une grande imprudence, si, quand nous serons retirés, vous ne prenez pas de plus sages résolutions. N’écoutez pas un faux point d’honneur ; il perd souvent les hommes au milieu de périls manifestes, qu’ils doivent rougir de n’avoir pas évités. On en a vu beaucoup qui, tout en prévoyant à quelles extrémités ils couraient, mais attirés par ce qu’ils appelaient honneur, et subjugués par ce mot, se sont précipités de gaîté de cœur dans des maux sans remède ; la honte dont ils se sont rouverts, ouvrage de leur folie, et non de la fortune, en est plus ignominieuse. C’est ce que vous éviterez, si vous prenez de sages conseils. Vous ne regarderez pas comme une honte de céder à une grande puissance qui vous offre des conditions modérées, qui vous recevra dans son alliance, et vous laissera maîtres de votre pays à la charge d’un tribut. Vous avez le choix de la guerre ou de votre sûreté : ne prenez pas, par esprit de chicane, le plus mauvais parti. Ce qui assure le mieux la fortune d’un peuple, c’est de ne pas céder à ses égaux, de se bien conduire avec ses supérieures, de montrer aux faibles de la modération. Nous allons nous retirer. Pensez et considérez plus d’une fois que vous consultez sur votre patrie, et qu’il est en votre pouvoir, par une seule délibération, et dans une seule assemblée, de la sauver ou de la précipiter vers sa ruine. »

CXII. Les Athéniens quittèrent la conférence. Les Méliens restés seuls, s’en tinrent à peu près à leur premier avis ; et après quelques discussions, ils firent aux députés cette réponse : « Nous persistons dans les mêmes sentimens que nous vous avons fait connaître, et nous ne priverons pas en un instant de la liberté une ville fondée depuis sept cents ans. Pleins de confiance en la fortune, qui, par le bienfait des dieux, l’a conservée jusqu’à présent, et dans le secours des hommes, et en particulier des Lacédémoniens, nous essaierons de nous sauver. Nous vous invitons cependant à consentir que nous soyons vos amis, sans être les ennemis de personne ; nous vous prions de vous retirer, en nous accordant un traité de paix, qui ne nous semble pas moins utile pour vous que pour nous-même. »

CXIII. Telle fut la réponse des Méliens. Les Athéniens rompirent le congrès en disant : « D’après votre résolution, vous nous semblez seuls entre tous les hommes, regarder l’avenir comme plus assuré que ce qui est sous vos yeux. L’envie de voir s’effectuer des choses incertaines vous fait croire qu’elles existent déjà ; mais en vous abandonnant, avec une confiance aveugle, aux Lacédémoniens, à la fortune et à vos espérances, vous courez à votre perte. »

CXIV. Les députés d’Athènes regagnèrent leur camp. Les généraux, apprenant qu’on n’avait pu rien faire entendre aux Méliens, se décidèrent à employer la force des armes. Ils entourèrent Mélos d’un mur de circonvallation, partagèrent ce travail entre les troupes des différentes villes ; y laissèrent, par terre et par mer, une garde composée d’Athéniens et d’alliés, et remmenèrent la plus grande partie de leurs troupes. Celles qui restèrent tinrent la place investie.

CXV. Vers le même temps, les Argiens se jetèrent sur le territoire de Phlionte. Il en périt aux environs de quatre-vingts dans une embuscade que leur dressèrent les Phliasiens et leurs bannis. Les Athéniens de Pylos firent un grand butin sur les Lacédémoniens. Ceux-ci, piqués de cette insulte, y répondirent par des hostilités, sans annuler cependant la trêve, et ils proclamèrent une invitation à piller les Athéniens. Les Corinthiens prirent aussi les armes contre Athènes pour quelques différends particuliers ; mais les autres peuples du Péloponnèse se tinrent en repos.

Les Méliens attaquèrent de nuit une partie du mur construit par les Athéniens : c’était celle qui regardait le marché. Ils tuèrent des hommes, emportèrent le plus qu’il leur fut possible de vivres et d’effets, et cessèrent d’agir. Les Athéniens firent dans la suite une meilleure garde, et l’été finit.

CXVI. L’hiver suivant[260], les Lacédémoniens allaient porter la guerre dans la campagne d’Argos ; mais comme les sacrifices qu’ils offrirent sur la frontière, pour cette expédition, ne leur donnèrent pas d’heureux présages, ils revinrent sur leurs pas. Pendant qu’ils différaient cette entreprise, ceux d’Argos regardèrent comme suspects quelques-uns de leurs concitoyens ; ils en arrêtèrent plusieurs ; d’autres prirent la fuite.

Vers le même temps les Méliens enlevèrent une autre partie du mur, qui n’avait que peu de gardes ; mais il vint ensuite d’Athènes une autre armée, commandée par Philocrate, fils de Déméas. La place fut alors vigoureusement assiégée ; il y survint une trahison, et les habitans se remirent à la discrétion des Athéniens. Ceux-ci donnèrent la mort à tous ceux qu’ils prirent en âge de porter les armes, et réduisirent en esclavage les femmes et les enfans. Eux-mêmes se mirent en possession de la ville, et y envoyèrent cinq cents hommes pour y former une colonie.


LIVRE SIXIÈME.


I. Dans ce même hiver[261], les Athéniens résolurent de passer une seconde fois en Sicile. Ils voulaient rendre leur appareil plus imposant que dans l’expédition commandée par Eurymédon et Lachès, et se la soumettre, s’il était possible. La plupart, dans leur ignorance sur l’étendue de cette île, et sur la population des Grecs et des Barbares qui l’habitent, ne savaient pas que c’était entreprendre une guerre à peu près aussi importante que celle du Péloponnèse. La navigation autour de la Sicile n’est de guère moins de huit journées pour un vaisseau marchand ; un espace de mer de vingt stades au plus[262] empêche cette île si vaste de faire partie du continent.

II. Voyons comment elle fut anciennement peuplée, et quelles furent les diverses nations qu’elle reçut. Les Cyclopes et les Lestrigons passent pour avoir été les plus anciens habitans d’une portion de cette contrée. Je ne puis dire ni quelle était leur origine, ni d’où ils venaient, ni où ils se sont retirés. Contentons-nous de ce qu’en ont dit les poètes et de ce que tout le monde en sait.

Après eux, les Sicaniens paraissent y avoir fait les premiers des établissemens, et même, à les en croire, ils sont plus anciens, puisqu’ils se disent autochtones[263] ; mais on découvre que c’était en effet des Ibères, qui furent chassés par les Lygiens des bords du fleuve Sicanus, dans l’Ibérie. De leur nom, cette île reçut alors celui de Sicanie : elle s’appelait auparavant Trinacrie. Ils occupent encore aujourd’hui les parties occidentales de la Sicile.

Après la prise d'Ilion, des Troyens, qui fuyaient les Grecs, y abordèrent ; ils se logèrent sur les frontières des Sicaniens et prirent le nom d’Elymes : leurs villes sont Éryx et Égeste. Il se joignit à leur population quelques Phocéens qui, au retour de Troie, furent poussés par la tempête dans la Libye, et de là passèrent en Sicile.

Les Sicules y vinrent pour fuir les Opiques ; ils habitaient d’abord l’Italie. On dit, et il est vraisemblable, qu’ils firent leur traversée sur des radeaux, en saisissant un vent favorable pour franchir le détroit ; peut-être ont-ils passé de quelque autre manière. Il y a encore à présent des Sicules dans l’Italie, pays qui a reçu son nom d’un certain roi des Arcades, nommé Italus. Comme ils arrivèrent en grand nombre, ils combattirent les Sicaniens, en furent vainqueurs, et les poussèrent vers les parties méridionales et occidentales de l’île. C’est par eux qu’elle prit le nom de Sicile, au lieu de celui de Sicanie. Ils en occupèrent les parties les plus fertiles. Leur immigration se fit à peu près trois cents ans avant que les Grecs passassent en Sicile. Ils possèdent encore aujourd’hui le centre de l’île et les parties tournées vers le nord.

Des Phéniciens se sont aussi logés autour de toute la Sicile ; ils se sont emparés des promontoires et des îlots adjacens pour commercer avec les Sicules. Mais quand les Grecs y eurent abordé en grand nombre, ils abandonnèrent la plus grande partie de ce qu’ils occupaient, et se réunirent pour habiter Motye, Soloïs et Panorme dans le voisinage des Élymes. Ils se confiaient en l’alliance de ces derniers, et sur ce qu’un trajet fort court sépare, en cet endroit, la Sicile de Carthage.

Tels furent les barbares qui habitèrent la Sicile, et ce fut ainsi qu’ils y formèrent des établissemens.

III. Des Chalcidiens sortis de l’Eubée, sous la conduite de Thouclès, fondateur de leur colonie, furent les premiers des Grecs qui occupèrent l’île de Naxos. Ils y élevèrent l’autel d’Apollon Archegète, qui est à présent hors de la ville : c’est sur cet autel que les Théores, quand ils viennent de Sicile, offrent leurs premiers sacrifices.

Archias, l’un des Héraclides sorti de la Corinthe, fonda Syracuse l’année suivante ; il chassa les Sicules d’une île qui a cessé d’en être une, et qui forme aujourd’hui la partie intérieure de la ville : la partie extérieure, réunie à l’autre par un mur, est, avec le même temps, devenue fort peuplée.

Thouclès et les Chalcidiens partirent de Naxos cinq ans après la fondation de Syracuse, firent la guerre aux Sicules, les chassèrent, et fondèrent Léontium, et ensuite Catane. Ce fut Évarque que choisirent les Cataniens eux-mêmes pour fonder leur colonie.

IV. Dans le même temps, Lamis amena aussi de Mégare une colonie, arriva en Sicile, et fonda au-dessus du fleuve Pantacie un endroit que l’on nomme Trotile[264] : il en sortit ensuite et partagea quelque temps avec les Chalcidiens l’administration de Léontium ; mais chassé par eux, il alla fonder Thapsos. Il y mourut ; ceux qu’il y avait amenés en furent bannis, et ils y fondèrent la ville de Mégare, qu’on nomme Hybléenne, sous la conduite d’Hyblon, roi des Sicules, qui trahit son pays. Ils occupèrent cette ville pendant le cours de deux cent quarante-cinq ans, et ils en furent chassés, et de tout le pays, par Gélon, tyran de Syracuse. Mais, avant leur expulsion, et cent ans après leur établissement, ils avaient envoyé Pammilus fonder Sélinonte ; il sortit de Mégare qui était leur métropole, pour établir cette colonie.

Ce furent Antiphème de Rhodes, et Entime de Crète qui amenèrent les habilans de Géla, et en firent la fondation en commun, quarante-cinq ans après celle de Syracuse. Le nom de cette ville lui vient du fleuve de Géla. L’endroit où elle est aujourd’hui, et qui fut le premier entouré d’un mur, se nomme Lindies. On donna aux habilans les lois et les coutumes des Doriens.

Environ cent huit ans après leur établissement, ceux de Géla fondèrent Agrigente, qu’ils appelèrent ainsi du fleuve qui porte le même nom. Ce fut Aristonoüs et Pystile qu’ils instituèrent fondateurs de cet établissement, auquel ils donnèrent les lois de Géla.

Zanclé dut sa première fondation à des brigands de Cyme, ville de la Chalcide, dans la campagne d’Opice ; mais dans la suite, des hommes venus en grand nombre de la Chalcide et du reste de l’Eubée, occupèrent ce pays conjointement avec eux ; les fondateurs furent Périérès et Cratamène, l’un de Cyme, l’autre de Chalcis. Le nom de Zanclé fut d’abord donné a la ville par les Sicules, parce que l’endroit a la figure d’une faux, et qu’ils appellent une faux zanclos. Les habitans furent chassés dans la suite par des Samiens et d’autres Ioniens qui abordèrent en Sicile pour fuir la domination des Mèdes.

V. Peu après, Anaxilas, tyran du Rhégium, chassa une partie des Samiens, établit dans la ville, avec ceux qu’il y laissait, des hommes de races différentes, et l’appela Messène[265], du nom de la patrie dont il tirait son origine.

Imère fut fondée après Zanclé par Euclide, Simus et Sacon ; ce furent surtout des Chalcidiens qui vinrent former celle colonie ; mais des exilés de Syracuse, nommés Mylétides, vaincus dans une sédition, la partagèrent avec eux. Un langage mêlé de chalcidien et de dorique y domine ; mais les usages qui l’emportent sont ceux de la Chalcide.

Acrès et Casmènes furent fondées par les Syracusains : Acrès, soixante-dix ans après Syracuse, et Casmènes environ vingt ans après Acrès.

Camarina dut aussi sa première fondation aux Syracusains, vers cent trente-cinq ans après celle de Syracuse : les fondateurs furent Dascon et Monocole. Mais dans une guerre causée par la rébellion des habitans, les Syracusains les chassèrent ; Hippocrate, tyran de Géla, s’étant fait donner dans la suite, pour la rançon des prisonniers qu’il avait faits sur les Syracusains, le territoire de Camarina, devint lui-même fondateur de cette ville ; il y établit une colonie qui fut encore chassée par Gélon, et ce prince devint le troisième fondateur de Camarina.

VI. Telles étaient les nations grecques et barbares qui habitaient la Sicile, et telle la puissance de cette île, quand les Athéniens s’enflammèrent du désir d’y porter la guerre. La vérité est qu’ils voulaient la soumettre tout entière à leur domination ; mais ils couvraient ce dessein d’un prétexte généreux : celui de donner des secours à des peuples qui avaient avec eux une commune origine, et aux alliés de ces peuples. Ils étaient surtout animés par les députés d’Égeste qui étaient à Athènes, et qui sollicitaient vainement leur assistance. Limitrophes de Sélinonte, les Égestains étaient en guerre avec cette république pour quelques différends sur les mariages, et pour un territoire contesté. Ceux de Sélinonte, avec l’aide des Syracusains qu’ils avaient engagés dans leur alliance, les comprimaient par terre et par mer. Les députés d’Égeste rappelaient aux Athéniens le souvenir de l’alliance qu’Athènes avait contractée avec eux du temps de Lachès et de la première guerre des Léontins : ils demandaient qu’on expédiât des vaisseaux à leur secours ; bien des raisons qu’ils alléguaient en leur faveur se réduisaient en substance à faire entendre que si les Syracusains chassaient impunément les habitans de Léontium, ruinaient les autres alliés d’Athènes, et concentraient en eux seuls toute la puissance de la Sicile, il était à craindre que, Doriens eux-mêmes, liés aux Doriens par une même origine, et attachés en même temps aux Péloponnésiens dont ils étaient une colonie, ils ne portassent à ces derniers des secours formidables, et ne détruisissent, conjointement avec eux, la puissance athénienne ; qu’il était de la sagesse de cette république de s’opposer aux Syracusains avec ce qui lui restait d’alliés, surtout lorsque Égeste lui offrait des richesses suffisantes pour soutenir la guerre.

Les Athéniens, à force d’entendre répéter ces discours dans les assemblées tant par ces députés que par ceux de leurs orateurs qui soutenaient cette cause, décrétèrent qu’on enverrait d’abord à Égeste une députation pour vérifier si, comme on le disait, il existait en effet des richesses dans le trésor public et dans les temples, et pour savoir à quel point en était la guerre contre Sélinonte.

VII. Les députés furent expédiés pour la Sicile[266]. Le même hiver, les Lacédémoniens et leurs alliés, excepté les Corinthiens, portèrent la guerre dans l’Argie, y ravagèrent une petite étendue de terrain, et en rapportèrent quelques voitures de blé. Ils établirent à Ornées les exilés d’Argos, et leur laissèrent une faible partie de l’armée. Ils se retirèrent avec le reste, après avoir fait un traité, suivant lequel, pendant un certain temps, les Ornéates et les Argiens ne devaient se faire aucun mal les uns aux autres ; mais peu après, les Athéniens apportèrent, sur trente vaisseaux, six cents hoplites ; les Argiens vinrent se joindre à eux avec toutes leurs forces, et firent contre Ornées une attaque qui dura le jour entier. Comme ils s’éloignèrent à l’entrée de la nuit pour prendre un campement, les Ornéates s’évadèrent. Le lendemain, les Argiens s’apercevant de leur évasion, rasèrent la place, et firent leur retraite : les Athéniens ne tardèrent pas non plus à retourner chez eux par mer.

Ce fut aussi par mer qu’ils portèrent de la cavalerie à Méthone, sur les confins de la Macédoine. Ils joignirent à ces troupes les exilés macédoniens qui avaient cherché un asile à Athènes, et infestèrent le domaine de Perdiccas. Les Lacédémoniens firent inviter les Chalcidiens de Thrace, qui avaient une trêve de dix jours avec les Athéniens, à unir leurs armes à celles de Perdiccas ; mais ceux-ci refusèrent d’y consentir. Ainsi finit la seizième année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

VIII. L’été suivant, au commencement du printemps[267], les députés d’Athènes revinrent de Sicile, et avec eux ceux d’Égeste. Ils apportaient soixante talens d’argent non monnayé ; c’était pour soudoyer pendant un mois soixante vaisseaux qu’ils devaient prier les Athéniens de leur envoyer. Ceux-ci convoquèrent une assemblée ; ils écoutèrent toutes les choses attrayantes que leur voulurent dire les Égestains et leurs propres députés, tous les mensonges qu’ils voulurent faire, et comment il y avait de grands trésors tout prêts dans les temples et dans la caisse publique. Le résultat fut de décréter qu’il serait envoyé en Sicile soixante vaisseaux, sous le commandement d’Alcibiade, fils de Clinias, de Nicias, fils de Nicératus, et de Lamachus, fils de Xénophane, tous trois revêtus d’une pleine autorité. Ils devaient secourir les habitans d’Égeste contre ceux de Sélinonte, rétablir les Léontins, si leurs autres opérations leur en laissaient le temps, et tout disposer en Sicile, de la manière qui leur semblerait la plus avantageuse à la république.

Une autre assemblée fut convoquée cinq jours après, pour entrer en discussion sur les moyens les plus prompts d’équiper la flotte, et sur tout ce qui pourrait être nécessaire aux généraux. Nicias, qui avait été nommé malgré lui au commandement, pensait que la république venait de prendre une résolution dangereuse, trop précipitée, et dont l’objet, celui d’acquérir la domination de toute la Sicile, était difficile à remplir. Il s’avança dans l’intention de changer les esprits ; et voici dans quel sens il s’exprima :

IX. « Cette assemblée a pour objet les préparatifs de votre expédition en Sicile. Mais il me semble à moi, qu’il faut examiner encore s’il est à propos d’y envoyer une flotte, et que nous ne devons pas, sur une si légère délibération pour un objet de la plus grande importance, entraînés par des étrangers, nous jeter dans une guerre qui ne nous regarde pas. Et cependant cette guerre me procure un honneur, et je crains moins que d’autres pour mes jours, non que je ne regarde cependant comme un bon citoyen celui qui prend des précautions pour sa vie et pour sa fortune ; car, pour son propre intérêt, il doit désirer la prospérité de sa patrie. Au reste, jamais jusqu’ici les honneurs répandus sur moi ne m’ont fait parler contre ma pensée : je ne le ferai pas non plus aujourd’hui ; et ce que je crois le plus utile à l’état, je vais le faire entendre. Je sais trop, d’après votre caractère, que tout ce que je vais dire sera bien faible, si je vous conseille de ménager les avantages dont vous jouissez, et de ne pas mettre ce que vous tenez au hasard, pour courir après les incertitudes de l’avenir : cependant je vais vous faire voir que votre précipitation est déplacée, et que vous poursuivez ce qu’il n’est pas aisé d’atteindre.

X. « Je déclare que vous laissez ici derrière vous une foule d’ennemis, et que vous embarquer, c’est vouloir en attirer encore de nouveaux. Vous regardez peut-être comme quelque chose de solide les trêves que vous avez conclues ; trêves de nom, et seulement respectées tant que vous ne ferez aucun mouvement : car c’est dans cet esprit que les ont rédigées quelques hommes de ce pays même et de l’autre parti ; mais s’il vous arrive d’avoir quelque désavantage considérable, nos ennemis se trouveront bientôt prêts à nous attaquer ; eux qui sont entrés en accord avec nous par la seule raison qu’ils étaient malheureux, et qui, dans une situation plus fâcheuse que la nôtre, n’ont déposé les armes que par nécessité. D’ailleurs, il est dans la trêve bien des articles contestés. Il est aussi des villes qui ne l’ont pas même acceptée, et ce ne sont pas les plus faibles. Les unes nous font ouvertement la guerre, et les autres sont retenues, parce que les Lacédémoniens restent encore en repos, et parce qu’elles ont elles-mêmes une trêve de dix jours. Peut-être, voyant nos forces partagées (et nous nous hâtons d’amener cette époque), nous accableraient-elles avec les Siciliens, dont naguère elles auraient payé bien cher l’alliance. Voilà ce que devrait considérer tel qui vous donne des avis ; il ne devrait pas, quand la république est suspendue au-dessus d’un précipice, l’exposer à d’autres dangers, et nous inspirer la cupidité d’un nouvel empire, avant que nous n’ayons affermi le nôtre ; quand, depuis tant d’années, les Chalcidiens de Thrace se sont détachés de notre puissance, et ne sont pas encore soumis ; quand d’autres, sur le continent, n’ont qu’une obéissance douteuse ! Quoi ! nous nous empressons de secourir les Ëgestains nos alliés, parce qu’ils ont souffert une injure, et depuis long-lemps offensés nous-mêmes par des rebelles, nous différons encore de nous venger !

XI. « Et cependant, en soumettant les peuples dont nous avons à nous plaindre, nous pourrions conserver sur eux la domination ; mais vainqueurs de ceux que nous voulons attaquer, qui sont si loin de nous, qui sont en si grand nombre, il nous serait difficile de prendre sur eux l’empire. C’est une folie de marcher contre des peuples qu’on ne tiendra pas dans la soumission après la victoire, et qu’on n’attaquera plus avec le même avantage, si l’on ne réussit pas la première fois. Les Siciliens, déjà peu redoutables pour nous à mes yeux dans leur état actuel, le seraient encore moins s’ils tombaient sous la domination de Syracuse ; et c’est l’événement dont les Égestains veulent surtout nous faire peur. Aujourd’hui, séparés en différens états, ils pourraient à la rigueur fondre sur nous, par l’envie que chacun aurait de complaire aux Lacédémoniens ; mais, dans l’autre supposition, il n’est pas vraisemblable qu’on les vît lutter empire contre empire. Et en effet, de la même manière que, réunis aux peuples du Péloponnèse, ils nous auraient enlevé notre domination, ils devraient s’attendre à voir détruire leur empire par les Péloponnésiens. Voulons-nous frapper de terreur les Grecs de Sicile ? Ne nous montrons pas chez eux ; ou bien encore montrons-leur notre puissance, et ne tardons pas à nous retirer. Mais si nous éprouvions le moindre échec, bientôt ils nous mépriseraient, se joindraient contre nous aux Grecs du continent. Ce qu’on admire, nous le savons tous, c’est ce qui est fort éloigné ; c’est ce dont on se fait une grande idée, qu’on ne peut soumettre à l’épreuve. Vous-mêmes, ô Athéniens, vous en avez fait l’expérience à l’égard des Lacédémoniens et de leurs alliés. Pour les avoir vaincus contre votre espérance dans la partie où d’abord ils vous semblaient redoutables, vous en êtes venus à les mépriser, et déjà vous portez vos désirs vers la Sicile. Cependant il ne faut pas nous enorgueillir des malheurs de nos ennemis ; seulement prendre confiance en nous-mêmes sans cesser de réprimer nos pensées ambitieuses. Croyons que les Lacédémoniens ne songent qu’à profiter de leur humiliation, pour réparer dès à présent, s’ils le peuvent, leur honneur, en tirant parti des infortunes qui pourront nous arriver. Tels sont d’autant plus leurs sentimens que, depuis long-temps, et avec plus de travail, ils recherchent la réputation de valeur. Si nous sommes sages, ce n’est pas des Égestains, de ces barbares de Sicile, que nous devons nous occuper ; mais comment nous nous tiendrons fortement en garde contre une république qui emploie les ressources de l’oligarchie, pour former contre nous de funestes desseins.

XII. « N’oublions pas qu’à peine remis d’une maladie cruelle et de la guerre, nous ne faisons que commencer à réparer nos richesses et notre population. Il est juste que ce soit pour les consacrer ici à nos propres avantages, et non pas à ces bannis qui demandent du secours, qui ont intérêt de bien mentir, et qui, devenus heureux à nos périls, sans rien fournir que des paroles, auront peu de reconnaissance, ou, s’ils éprouvent quelque désastre, entraîneront leurs amis dans leur ruine. Que si quelqu’un, fier de l’élection qui lui donne le généralat, vous engage à cette expédition, ne regardant que son intérêt personnel, d’ailleurs trop jeune encore pour commander, mais avide du commandement pour se faire admirer par ses équipages de chevaux, et pour faire servir à son faste la dignité dont il est revêtu, ne lui permettez pas de briller en particulier par le danger de la république ; mais croyez que de tels citoyens nuisent à l’état en se ruinant eux-mêmes, et qu’il s’agit ici d’une affaire importante, qui ne doit être ni débattue par un jeune homme, ni lestement décidée.

XIII. « Je crains ceux que je vois prendre place ici pour l’appuyer, et je prie les vieillards qui se trouvent assis près des gens de cette faction de n’avoir pas honte de passer pour timides, en refusant de voter la guerre. Je les invite à n’avoir pas la maladie de cette jeunesse : celle de s’éprendre d’un amour malheureux pour les objets qu’elle ne possède pas. Ils savent qu’on gagne bien peu par la passion, beaucoup par la prévoyance. Au nom de la patrie qui se précipite dans le plus grand hasard qu’elle ait jamais couru, qu’ils se déclarent, dans leurs suffrages, contre cette faction ; qu’ils fassent décréter que c’est aux Siciliens à vider entre eux leurs différends, en se tenant renfermés dans les limites que nous ne pouvons leur contester ; le golfe Ionique, en côtoyant la terre, et celui de Sicile, en cinglant en haute mer. Que l’on dise en particulier aux Égestains que si, d’abord, ils ont bien entrepris la guerre contre Sélinonte sans l’intervention d’Athènes, ils peuvent bien aussi la terminer sans elle. Enfin, ne nous faisons plus, suivant notre usage, des alliés que nous défendrons dans le malheur, sans en tirer aucune utilité dans le besoin.

XIV. « Et toi, prytane[268], si tu crois de ton devoir de consulter les intérêts de la république, si tu veux être bon citoyen, remets l’affaire en délibération, et consulte une seconde fois l’opinion des Athéniens. Si tu crains de revenir sur un décret déjà porté, songe que ce n’est pas au milieu d’un si grand nombre de témoins qu’on peut t’accuser de violer les lois ; que tu es pour la république un médecin après le mauvais parti qu’elle a pris, et que bien remplir les devoirs de la magistrature, c’est faire beaucoup de bien à la patrie, ou ne lui faire, du moins volontairement, aucun mal. »

XV. Ainsi parla Nicias. Le plus grand nombre des Athéniens présens à l’assemblée demandait la guerre et ne voulait pas que le décret fût retiré. Quelques-uns étaient de l’avis contraire. Alcibiade mettait la plus grande chaleur à faire confirmer l’expédition. Opposé dans toutes les questions politiques à Nicias, il avait à cœur de le contredire dans celle-ci, parce que ce général venait de le désigner d’une manière offensante ; mais surtout il brûlait de commander. Il espérait conquérir la Sicile et Carthage, et, favorisé de la fortune, augmenter ses richesses et sa gloire. En grand crédit auprès de ses concitoyens, ses fantaisies, l’entretien de ses chevaux et toutes ses autres dépenses étaient au-dessus de ses facultés. Ce fut ce qui, dans la suite, ne contribua pas faiblement à la perte de la république. Bien des gens virent avec crainte l’excès de son faste et les délices de sa table, qui ne s’accordaient pas mieux que ses pensées ambitieuses avec les maximes de la république : ils crurent qu’il aspirait à la tyrannie, et il devint l’objet de leur haine. Homme public, il avait imprimé une grande force aux armées ; mais on n’en était pas moins choqué de sa conduite comme homme privé ; on commit à d’autres les affaires, et en peu de temps on perdit l’état.

Il s’avança au milieu de l’assemblée, et parla de la sorte aux Athéniens :

XVI. « Le commandement me convient mieux qu’à d’autres, et je crois en être digne. Il faut bien, Athéniens, que je commence par-là, quand je me vois attaqué par Nicias. Ce qui me rend fameux répand de la gloire sur mes ancêtres et sur moi-même, et tourne à l’avantage de la patrie. En effet, les Grecs, étonnés de la magnificence dont j’ai brillé dans les fêtes d’Olympie, se sont exagéré la puissance d’Athènes, eux qui se flattaient auparavant qu’elle était abattue par la guerre. J’ai lancé jusqu’à sept chars dans la carrière, ce qu’aucun particulier n’avait jamais fait ; j’ai remporté le premier prix, le second et le quatrième, et j’ai déployé partout une magnificence digne de ma victoire. La loi rend elle-même ce faste glorieux, et la pompe qu’on déploie en ces occasions inspire une grande idée des forces de l’état. Quant à l’éclat dont je brille dans l’intérieur de la république, soit dans les fonctions de chorége, soit en d’autres occasions, il excite l’envie des citoyens ; mais il manifeste aux étrangers votre puissance.

« Cette folie qu’on me reproche n’est donc pas inutile, quand, par mes dépenses particulières, ce n’est pas moi seul que j’illustre, mais la patrie. Il n’est pas injuste à celui qui conçoit une grande idée de lui-même de ne se pas regarder comme l’égal de tout le monde, puisque l’infortuné ne trouve personne qui veuille être son égal et partager son malheur. Si l’on ne daigne pas même adresser la parole au malheureux, qu’on supporte donc les hauteurs des hommes fortunés, ou que l’on commence par accorder aux autres l’égalité qu’on réclame. Je sais bien que les hommes qui se distinguent du vulgaire, et tous ceux qui, dans quelque partie, effacent les autres par leur éclat, sont, pendant leur vie, un objet de chagrin, surtout pour leurs égaux, et même pour tous ceux qui les entourent ; mais quand ils ne sont plus, on emploie jusqu’au mensonge pour faire croire qu’on est de leur famille ; leur patrie elle-même s’enorgueillit de les avoir vus naître ; elle craindrait qu’on ne pensât qu’ils lui furent étrangers ; elle les regarde comme ses enfans, ne leur reproche point de fautes, et ne les célèbre que par les grandes choses qu’ils ont faites.

« Tel est le sort où j’aspire. Fameux par ma conduite privée, voyez si je le cède à personne dans l’administration des affaires publiques. C’est moi qui, sans grand danger et sans grandes dépenses, vous ai concilié les plus puissantes villes du Péloponnèse : j’ai forcé les Lacédémoniens à risquer, en un seul jour, toute leur fortune â Mantinée ; et tout victorieux qu’ils ont été, ils n’ont pu reprendre encore de l’assurance.

XVII. « Voilà ce qu’a fait ma jeunesse, et cette folie qu’on regarde encore comme au-dessous de mon âge. Elle a su, en traitant avec la puissance du Péloponnèse, ménager les convenances dans les discours, et déployer en même temps cette vivacité qui inspire la confiance, et que vous auriez tort de craindre aujourd’hui. Pendant qu’elle est encore en moi dans toute sa force, et que la fortune semble favoriser Nicias, usez sans ménagement, pour votre profit, des qualités de l’un et de l’autre. Surtout ne vous repentez pas d’avoir décrété l’expédition de Sicile, comme si c’était une puissance formidable que vous aurez à combattre. Les villes qui la composent, surchargées d’une populace ramassée de toutes parts, changent volontiers de gouvernement, et reçoivent dans leur sein les premiers qui se présentent. Aussi, comme personne n’y croit avoir de patrie à soutenir, on n’a pas d’armes pour assurer sa vie, et le pays même n’est pas dans un état régulier de défense. Chacun se tient prêt à saisir ce qu’il croit pouvoir gagner sur la fortune publique, par l’adresse de ses discours, ou ce qu’il espère arracher par la sédition, et à changer de pays s’il ne réussit pas. On ne croira point qu’une telle multitude s’accorde à suivre un bon avis ou à faire un commun effort. Tous s’empresseront de se rendre à la première ouverture capable de leur plaire, surtout s’ils sont en état de rébellion, comme nous apprenons qu’ils s’y trouvent. D’ailleurs, ils n’ont pas autant de troupes complètement armées qu’ils ont la vanité de le faire entendre ; il en est comme du reste de la Grèce ; elle a fait voir qu’elle était loin de la population dont chaque état en particulier se vantait, et après avoir menti avec tant d’audace sur le nombre de ses soldats, elle s’est à peine trouvée suffisamment armée dans la dernière guerre.

« Tel, ou bien plus favorable encore pour nous, est, d’après ce que j’entends, l’état de la Sicile ; car nous aurons un grand nombre de Barbares qui, par haine pour les Syracusains, s’uniront à nous pour les attaquer, et les affaires de la Grèce ne vous causeront pas d’embarras, si vous prenez de sages mesures. Avec ces mêmes ennemis, qu’en vous embarquant vous allez, dit-on, laisser derrière vous, nos pères avaient encore le Mède à combattre ; ils ont cependant acquis l’empire, sans avoir d’autre supériorité que celle de leur marine. Jamais les Péloponnésiens n’ont eu moins qu’aujourd’hui l’espérance de l’emporter sur nous : qu’ils fassent même les plus grands efforts, ils seront bien en état de se jeter sur nos campagnes, quand même nous ne nous embarquerions pas ; mais, par leurs forces navales, ils ne peuvent nous faire aucun mal, car il nous reste une flotte capable de leur résister.

XVIII. « Quelle sera donc l’excuse de notre inaction, et que pourrons-nous dire à nos alliés de Sicile pour ne les pas secourir, nous que les sermens donnés et reçus de part et d’autre, incitent dans l’obligation de les défendre ? Ne leur objectons pas qu’eux-mêmes ne nous ont point assistés. En nous les attachant, nous n’avions pas dessein qu’ils vinssent ici nous prêter une assistance réciproque, mais qu’ils tourmentassent les ennemis que nous avons dans leur île, et ne leur permissent pas de venir dans notre pays. Nous-mêmes, et tous ceux qui possèdent une domination, ne l’avons acquise qu’en protégeant toujours avec ardeur les Grecs ou les Barbares qui nous ont implorés. Demeurer en repos, ou chicaner sur ceux qu’il faut secourir, c’est, après avoir ajouté quelque chose à sa puissance, le moyen de la mettre tout entière en danger. Car on ne se défend pas contre une puissance supérieure seulement lorsqu’elle attaque, mais en la prévenant pour l’empêcher d’attaquer. Nous ne sommes pas maîtres de régler jusqu’à quel point nous voulons exercer l’empire : parvenus où nous en sommes, c’est une nécessité de dresser aux uns des pièges, et de ne pas cesser d’agir contre les autres, puis que nous risquons de tomber sous le joug, si nous ne l’imposons pas. Nous ne pouvons envisager la tranquillité de la même manière que les autres peuples, à moins de changer en même temps de situation avec eux. Considérons que pour accroître nos avantages, il faut les aller chercher. Embarquons-nous : ce sera humilier l’orgueil des Péloponnésiens que de paraître les mépriser, et de passer en Sicile, au lieu d’embrasser le repos dont nous jouissons. Ou, ce qui est probable, nous aurons l’empire sur toute la Grèce, avec les forces que nous acquerrons dans cette île, ou nous ferons beaucoup de mal aux Syracusains, et par là nous travaillerons pour nous-mêmes et pour nos alliés. Avec notre flotte, nous serons maîtres de rester, s’il se fait quelque défection en notre faveur, ou de partir ; car elle nous donnera la supériorité sur toute la Sicile. Que les raisons de Nicias ne vous fassent pas changer d’avis : elles tendent à vous plonger dans l’inaction, et à mettre la discorde entre les jeunes gens et les vieillards. Suivez la conduite de vos pères. C’est par les conseils réunis de la jeunesse et de l’âge avancé, qu’ils ont élevé si haut leur puissance : tâchez, par les mêmes moyens, de rendre l’état encore plus florissant. Soyez convaincus que les uns sans les autres, jeunes et vieillards ne peuvent rien ; que l’état doit surtout sa force au concours des différentes classes qui le composent ; que si la république s’abandonne au repos, elle s’usera même comme tout le reste, et que toutes y périront de décrépitude ; que, dans un état de lutte, elle ajoutera sans cesse à son expérience, et contractera l’habitude de se défendre ; non par de vains discours, mais par des actions. En un mot, je maintiens qu’une république accoutumée à l’activité ne peut manquer de se détruire si, changeant de conduite, elle s’abandonne au repos, et que les peuples n’ont pas de plus sûr moyen de se conserver que de suivre, dans la concorde, leurs lois et leurs coutumes, quand elles seraient même vicieuses. »

XIX. Alcibiade, en parlant ainsi, entraîna les Athéniens. Ils étaient en même temps touchés des prières que leur adressaient les exilés d’Égeste et de Léontium, qui leur rappelaient leurs sermens et les suppliaient de les secourir. Ce fut avec encore bien plus de chaleur qu’auparavant qu’ils se déclarèrent pour la guerre. Nicias reconnut qu’il serait inutile, pour les en détourner, de reprendre encore les mêmes raisonnemens qu’il leur avait déjà fait entendre ; mais il crut qu’en détaillant les préparatifs qu’exigeait l’entreprise, et les leur montrant énormes, il leur ferait peut-être changer d’avis. Il s’avança donc, et leur tint en substance ce discours :

XX. « Puisque je vous vois tous empressés à faire la guerre, puisse-t-elle, ô Athéniens, avoir le succès que nous désirons. Je vais vous faire connaître ce que je pense dans la circonstance actuelle. D’après ce que j’entends dire, les villes que nous allons attaquer sont puissantes ; dans l’indépendance les unes des autres, elles n’ont pas besoin de ces révolutions dans lesquelles on se précipite volontiers, pour passer de l’état violent de l’esclavage à une plus douce situation. Il n’est pas non plus vraisemblable qu’elles reçoivent notre domination en échange de la liberté, nombreuses comme elles le sont, pour une seule île, et grecques la plupart. Je ne parlerai pas de Naxos et de Catane, que j’espère qui se joindront à nous, parce qu’elles ont avec les Léontins une même origine ; mais il en est sept autres surtout, dont l’état militaire est, à tous égards, aussi respectable que le nôtre, et entre elles, Sélinonte et Syracuse, les principaux objets de notre expédition. Elles sont bien pourvues d’hoplites, d’archers, de gens de traits, de navires et d’équipages. Elles ont des richesses dans les mains des particuliers, et des trésors déposés dans les temples de Sélinonte. Syracuse reçoit même de divers peuples barbares des contributions en nature. Et ce qui procure sur nous à ces villes un grand avantage, elles ont une forte cavalerie, et recueillent elles-mêmes leur blé, sans être obligées de le tirer du dehors.

XXI. « Contre une telle puissance, il ne suffit pas d’avoir une armée navale et faible ; nous devons transporter avec nous une infanterie formidable, si du moins nous voulons faire quelque chose qui réponde à la grandeur de nos desseins, et ne pas voir une formidable cavalerie s’opposer à notre descente. C’est ce qui nous sera surtout nécessaire, si les villes effrayées se liguent, et si, pour nous prêter une cavalerie qui puisse nous défendre, nous n’avons d’autres amis que les Égestains. Ce serait une honte d’être contraints par la force à nous retirer, ou de nous voir réduits, pour n’avoir pas d’abord pris de sages mesures, à envoyer ensuite demander ici des secours. Partons avec un puissant appareil, instruits que nous allons nous transporter loin de notre pays, et que nous ne ferons point la guerre à notre manière accoutumée. Nous n’allons pas, en qualité d’alliés, combattre dans un pays de notre dépendance, où nous puissions aisément recevoir de l’amitié les secours nécessaires, mais dans une contrée qui nous est tout étrangère, et d’où, pendant quatre mois de la mauvaise saison, il n’est pas même aisé qu’il arrive des nouvelles.

XXII. « Je crois donc que nous devons emmener un grand nombre d’hoplites, athéniens, alliés, sujets, et tâcher même d’en attirer du Péloponnèse, soit par la persuasion, soit par l’appât d’une solde. Il nous faut aussi beaucoup d’archers, et de frondeurs pour résister à la cavalerie ennemie. Nous avons besoin d’une grande quantité de vaisseaux pour transporter aisément tous les objets nécessaires. Il faudra encore emporter d’ici, sur des bâtimens de charge, du froment et de l’orge grillé, et tirer des moulins des boulangers à gage, et forcés à servir à leur tour, pour que l’armée ne manque pas de subsistances, si nous sommes quelque part surpris des vents contraires : car toute ville ne sera pas en état de recevoir une armée si nombreuse. Il faut enfin être pourvu, autant qu’il sera possible, de tout le reste, et ne pas compter sur les autres. Mais surtout nous devons emporter d’ici beaucoup d’argent ; car ces richesses des Égestains qui, dit-on, sont toutes prêtes là-bas, croyez qu’elles ne sont guère prêtes qu’en paroles.

XXIII. « Si nous partons dans un appareil qui non-seulement réponde à la puissance guerrière des peuples que nous allons attaquer, mais qui leur soit même supérieur à tous égards, ce ne sera qu’avec peine encore que nous serons capables de les vaincre, et de sauver ceux qui nous appellent. Songez que nous sortons dans le dessein d’occuper quelque ville dans un pays étranger et ennemi ; qu’il faut, dès le premier jour que nous prendrons terre, nous rendre maîtres de la campagne, ou être assurés qu’au premier échec tout va se tourner contre nous. Dans cette crainte, et convaincu que nous devons nous bien consulter à diverses reprises, et qu’il faut encore être heureux, ce qui n’est pas facile aux hommes, je veux, en partant, m’abandonner le moins qu’il me sera possible à la fortune, et prendre des mesures qui semblent devoir assurer le succès. Voilà, je crois, ce que sollicite l’intérêt de la république entière, et ce qui peut nous sauver quand nous allons combattre pour elle. Si quelqu’un a des idées contraires, je lui cède le commandement. »

XXIV. Ainsi parla Nicias. Il espérait, par la multiplicité de ses demandes, ou détourner les Athéniens de l’entreprise, ou, s’il était obligé de faire la guerre, partir au moins de cette manière en toute sûreté. L’immensité de ces préparatifs ne put refroidir les Athéniens ; elle ne fit plutôt qu’augmenter leur ardeur. Il arriva tout le contraire de ce qu’attendait Nicias. Ses conseils furent goûtés, et l’on pensa n’avoir plus rien à craindre. L’amour de s’embarquer saisit tout le monde à la fois : les vieillards, dans l’idée de soumettre le pays où ils allaient se rendre, ou d’être au moins avec de telles forces à l’abri des revers ; les hommes faits, par l’envie de voir et de connaître un pays lointain, avec la meilleure espérance d’en revenir ; la multitude et les soldats, dans l’espoir de gagner d’abord de l’argent, et ensuite d’ajouter à la force de l’état, et de se fonder, sur la conquête qu’ils allaient faire, une solde perpétuelle. Au milieu de cette foule zélée pour l’entreprise, si quelqu’un ne la goûtait pas, il craignait, en donnant son avis, de paraître malintentionné pour la république, et il gardait le silence.

XXV. Enfin un Athénien s’avança, et adressant la parole à Nicias : « Il ne faut, lui dit-il, ni chercher de défaites, ni user de délais, mais déclarer à l’instant, en présence de tous, quels préparatifs les Athéniens ont à décréter. » Nicias répondit malgré lui qu’il délibérerait plus mûrement à tête reposée avec ses collègues ; mais qu’autant qu’il pouvait en juger dans le moment, il ne fallait pas mettre en mer avec moins de cent trirèmes ; que les Athéniens fourniraient, pour le transport des gens de guerre, autant de bàtimens qu’ils jugeraient à propos, et qu’on demanderait le reste aux alliés ; que les hoplites, tant d’Athènes que des villes confédérées, ne devaient pas monter à moins de cinq mille, et que, s’il était possible, on en aurait davantage ; que le reste des préparatifs, tels que des archers d’Athènes et de Crète, des frondeurs, et enfin tout ce qui serait nécessaire, suivrait la même proportion.

XXVI. On ne l’eut pas plus tôt entendu, qu’on décréta que les généraux auraient de pleins pouvoirs, et que, pour ce qui concernait le nombre des troupes et toute l’expédition, ils feraient ce qui leur semblerait être le plus avantageux à l’état. Ensuite commencèrent les apprêts. On dépêcha des ordres aux alliés ; on dressa dans le pays des rôles de soldats. La république venait de se rétablir de la peste et des maux d’une guerre continue ; elle avait acquis une nombreuse jeunesse, et amassé des trésors à la faveur de la suspension d’armes. Tout s’offrait en abondance, et les préparatifs se faisaient.

XXVII. On en était occupé, quand il arriva qu’une nuit la face de la plupart des hermès de pierre qui sont à Athènes fut mutilée[269]. Les hermès sont des figures quarrées, et suivant l’usage du pays, on en voit un grand nombre, soit aux vestibules des maisons particulières, soit dans les lieux sacrés. Personne ne connaissait les coupables ; mais on en fit la recherche, et de grandes récompenses, aux frais du public, furent promises à ceux qui pourraient les découvrir. On décréta même que ceux qui auraient connaissance de quelque autre sacrilège, citoyens, étrangers ou esclaves, eussent à le dénoncer hardiment. On regardait cette affaire comme de la plus grande importance ; elle semblait être d’un mauvais augure pour l’entreprise, et l’on y voyait un complot, dont l’objet était d’amener une révolution, et de détruire le gouvernement populaire.

XXVIII. Des habitans et des valets, sans rien déposer sur les hermès, dénoncèrent que d’autres statues avaient été précédemment mutilées par des jeunes gens dans les transports de la gaîté et dans la chaleur du vin ; et que, dans certaines maisons, on célébrait par dérision les mystères. C’était Alcibiade qu’ils chargeaient. Ses plus grands ennemis saisirent cette accusation. Il les empêchait de se trouver toujours à la tête du peuple, et s’ils pouvaient le chasser, ils comptaient devenir les premiers hommes de l’état. Ils exagéraient le crime, répétant, dans leurs clameurs, que la mutilation des hermès et la profanation des mystères avaient pour objet de renverser la démocratie, et qu’aucun de ces sacrilèges n’avait été commis sans la participation d’Alcibiade. Ils ajoutaient en preuve la licence effrénée de toute sa conduite, qui ne s’accordait pas avec le régime populaire.

XXIX. Alcibiade se défendit aussitôt contre ces inculpations ; il était prêt à se mettre en justice avant son départ, pour répondre aux faits dont on l’accusait, à subir la peine des délits dont il serait trouvé coupable, ou à reprendre le commandement, s’il était absous ; car les préparatifs étaient dès lors terminés. Il protestait contre les accusations qui seraient portées en son absence, et demandait la mort sans délai s’il n’était pas innocent. Il remontrait que le parti le plus prudent était de ne pas laisser sortir à la tête d’une armée si puissante un homme prévenu de tels délits, avant de l’avoir jugé. Mais ses ennemis craignaient que, s’il était mis dès lors en jugement, l’armée n’eût pour lui de la bienveillance, et que le peuple ne montrât de la mollesse et ne voulut le ménager, parce que les Argiens et quelques troupes de Mantinée ne partaient qu’en sa considération. Pour détourner l’objet de sa demande et refroidir le peuple, ils mirent en avant d’autres orateurs. Ceux-ci représentèrent qu’Alcibiade devait mettre en mer sans délai, qu’il ne pouvait différer son départ, et qu’à son retour il serait temps d’ajourner sa cause. Ils avaient en vue de le charger encore davantage, ce qui serait plus aisé dans son absence, et de le rappeler ensuite pour lui faire son procès. Il fut décidé qu’il partirait.

XXX. Ou était déjà au milieu de l’été[270], quand on mit à la voile pour la Sicile. Il fut ordonné que la plupart des alliés, les bâtimens de vivres, les navires de charge, et tous les bagages qui suivaient l’armée, se rassembleraient d’abord à Corcyre, d’où tous ensemble passeraient au promontoire d’Iapygie dans l’Ionie. Le jour prescrit, les Athéniens et ceux des alliés qui se trouvaient à Athènes descendirent au Pyrée dès le lever de l’aurore, et montèrent leurs vaisseaux pour faire voile. Presque toute la ville, tant citoyens qu’étrangers, descendit avec eux. Les gens du pays conduisaient ceux qui leur appartenaient, leurs amis, leurs parens, leurs fils. Ils marchaient, remplis d’espérances, mais en gémissant, occupés à la fois de ce qu’ils allaient acquérir, et de ceux que peut-être ils ne reverraient plus ; ils ne pouvaient se dissimuler la distance qui les allait séparer de ces objets si chers.

XXXI. Dans ce moment de séparation, où ceux qui s’éloignaient allaient courir aux dangers, on sentait mieux tout ce que l’entreprise avait de terrible qu’au moment où elle avait été décrétée ; mais les regards étaient en même temps frappés de la force et du nombre des apprêts de toute espèce, et ce coup d’œil rassurait. C’était pour en jouir qu’étaient accourus les étrangers et toute la multitude, comme à un spectacle bien digne d’exciter la curiosité, et que ne pouvait se peindre l’imagination. Cet appareil, le premier de cette importance sorti d’une seule ville, et composé de troupes grecques, était le plus brillant et le plus magnifique qu’on eût vu de ce temps. Il est vrai qu’il n’avait paru ni moins de vaisseaux ni moins d’hommes en armes dans l’expédition d’Épidaure, conduite par Périclès, ni même dans celle de Potidée, commandée par Agnon : les Athéniens seuls avaient fourni quatre mille hommes complètement armés, trois cents chevaux, cent trirèmes ; il y en avait eu cinquante de Lesbos et de Chio, et un grand nombre d’alliés étaient montés sur la flotte ; mais il ne s’agissait alors que d’une courte traversée, et tous les préparatifs avaient été peu considérables. Au contraire, cette dernière expédition devait être de longue durée, et l’on s’était pourvu de tout ce qui était nécessaire pour les troupes et pour les vaisseaux. L’équipement se fit à grands frais aux dépens du public et des triérarques. L’état donnait par jour une drachme[271] à chaque matelot ; il fournissait des vaisseaux vides, dont soixante légers et quarante destinés à porter des troupes. C’étaient les triérarques qui pourvoyaient ces bâtimens des meilleurs équipages, et ils accordaient aux thranites[272], et aux autres rameurs une augmentation de solde, indépendamment de celle qui était payée du trésor public. Ils avaient mis de la magnificence dans les sculptures de la proue des vaisseaux[273] et dans tous les ornemens ; chacun d’eux se piquait d’émulation, et voulait que son navire fût le plus brillant et le plus léger à la mer. On avait enrôlé la meilleure infanterie, et ceux qui la composaient se disputaient entre eux de la bonté des armes et du goût des vêtemens. C’était un combat à qui remplirait le mieux les ordres qu’il pouvait recevoir, et l’on aurait dit qu’il s’agissait plutôt de montrer au reste de la Grèce la force et la richesse d’Athènes, que de faire des apprêts contre un ennemi. Car si l’on calcule la dépense du trésor public et celle des guerriers en particulier, tous les frais que l’état avait déjà faits, tout ce qu’il fit emporter aux généraux, ce qu’il en coûta en particulier à chacun pour s’équiper, et à chaque triérarque pour son bâtiment, sans compter ce qu’il