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Traduction par Jean Alexandre Buchon.
Desrez (p. 192-227).
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LIVRE SIXIÈME.


I. Dans ce même hiver[1], les Athéniens résolurent de passer une seconde fois en Sicile. Ils voulaient rendre leur appareil plus imposant que dans l’expédition commandée par Eurymédon et Lachès, et se la soumettre, s’il était possible. La plupart, dans leur ignorance sur l’étendue de cette île, et sur la population des Grecs et des Barbares qui l’habitent, ne savaient pas que c’était entreprendre une guerre à peu près aussi importante que celle du Péloponnèse. La navigation autour de la Sicile n’est de guère moins de huit journées pour un vaisseau marchand ; un espace de mer de vingt stades au plus[2] empêche cette île si vaste de faire partie du continent.

II. Voyons comment elle fut anciennement peuplée, et quelles furent les diverses nations qu’elle reçut. Les Cyclopes et les Lestrigons passent pour avoir été les plus anciens habitans d’une portion de cette contrée. Je ne puis dire ni quelle était leur origine, ni d’où ils venaient, ni où ils se sont retirés. Contentons-nous de ce qu’en ont dit les poètes et de ce que tout le monde en sait.

Après eux, les Sicaniens paraissent y avoir fait les premiers des établissemens, et même, à les en croire, ils sont plus anciens, puisqu’ils se disent autochtones[3] ; mais on découvre que c’était en effet des Ibères, qui furent chassés par les Lygiens des bords du fleuve Sicanus, dans l’Ibérie. De leur nom, cette île reçut alors celui de Sicanie : elle s’appelait auparavant Trinacrie. Ils occupent encore aujourd’hui les parties occidentales de la Sicile.

Après la prise d'Ilion, des Troyens, qui fuyaient les Grecs, y abordèrent ; ils se logèrent sur les frontières des Sicaniens et prirent le nom d’Elymes : leurs villes sont Éryx et Égeste. Il se joignit à leur population quelques Phocéens qui, au retour de Troie, furent poussés par la tempête dans la Libye, et de là passèrent en Sicile.

Les Sicules y vinrent pour fuir les Opiques ; ils habitaient d’abord l’Italie. On dit, et il est vraisemblable, qu’ils firent leur traversée sur des radeaux, en saisissant un vent favorable pour franchir le détroit ; peut-être ont-ils passé de quelque autre manière. Il y a encore à présent des Sicules dans l’Italie, pays qui a reçu son nom d’un certain roi des Arcades, nommé Italus. Comme ils arrivèrent en grand nombre, ils combattirent les Sicaniens, en furent vainqueurs, et les poussèrent vers les parties méridionales et occidentales de l’île. C’est par eux qu’elle prit le nom de Sicile, au lieu de celui de Sicanie. Ils en occupèrent les parties les plus fertiles. Leur immigration se fit à peu près trois cents ans avant que les Grecs passassent en Sicile. Ils possèdent encore aujourd’hui le centre de l’île et les parties tournées vers le nord.

Des Phéniciens se sont aussi logés autour de toute la Sicile ; ils se sont emparés des promontoires et des îlots adjacens pour commercer avec les Sicules. Mais quand les Grecs y eurent abordé en grand nombre, ils abandonnèrent la plus grande partie de ce qu’ils occupaient, et se réunirent pour habiter Motye, Soloïs et Panorme dans le voisinage des Élymes. Ils se confiaient en l’alliance de ces derniers, et sur ce qu’un trajet fort court sépare, en cet endroit, la Sicile de Carthage.

Tels furent les barbares qui habitèrent la Sicile, et ce fut ainsi qu’ils y formèrent des établissemens.

III. Des Chalcidiens sortis de l’Eubée, sous la conduite de Thouclès, fondateur de leur colonie, furent les premiers des Grecs qui occupèrent l’île de Naxos. Ils y élevèrent l’autel d’Apollon Archegète, qui est à présent hors de la ville : c’est sur cet autel que les Théores, quand ils viennent de Sicile, offrent leurs premiers sacrifices.

Archias, l’un des Héraclides sorti de la Corinthe, fonda Syracuse l’année suivante ; il chassa les Sicules d’une île qui a cessé d’en être une, et qui forme aujourd’hui la partie intérieure de la ville : la partie extérieure, réunie à l’autre par un mur, est, avec le même temps, devenue fort peuplée.

Thouclès et les Chalcidiens partirent de Naxos cinq ans après la fondation de Syracuse, firent la guerre aux Sicules, les chassèrent, et fondèrent Léontium, et ensuite Catane. Ce fut Évarque que choisirent les Cataniens eux-mêmes pour fonder leur colonie.

IV. Dans le même temps, Lamis amena aussi de Mégare une colonie, arriva en Sicile, et fonda au-dessus du fleuve Pantacie un endroit que l’on nomme Trotile[4] : il en sortit ensuite et partagea quelque temps avec les Chalcidiens l’administration de Léontium ; mais chassé par eux, il alla fonder Thapsos. Il y mourut ; ceux qu’il y avait amenés en furent bannis, et ils y fondèrent la ville de Mégare, qu’on nomme Hybléenne, sous la conduite d’Hyblon, roi des Sicules, qui trahit son pays. Ils occupèrent cette ville pendant le cours de deux cent quarante-cinq ans, et ils en furent chassés, et de tout le pays, par Gélon, tyran de Syracuse. Mais, avant leur expulsion, et cent ans après leur établissement, ils avaient envoyé Pammilus fonder Sélinonte ; il sortit de Mégare qui était leur métropole, pour établir cette colonie.

Ce furent Antiphème de Rhodes, et Entime de Crète qui amenèrent les habilans de Géla, et en firent la fondation en commun, quarante-cinq ans après celle de Syracuse. Le nom de cette ville lui vient du fleuve de Géla. L’endroit où elle est aujourd’hui, et qui fut le premier entouré d’un mur, se nomme Lindies. On donna aux habilans les lois et les coutumes des Doriens.

Environ cent huit ans après leur établissement, ceux de Géla fondèrent Agrigente, qu’ils appelèrent ainsi du fleuve qui porte le même nom. Ce fut Aristonoüs et Pystile qu’ils instituèrent fondateurs de cet établissement, auquel ils donnèrent les lois de Géla.

Zanclé dut sa première fondation à des brigands de Cyme, ville de la Chalcide, dans la campagne d’Opice ; mais dans la suite, des hommes venus en grand nombre de la Chalcide et du reste de l’Eubée, occupèrent ce pays conjointement avec eux ; les fondateurs furent Périérès et Cratamène, l’un de Cyme, l’autre de Chalcis. Le nom de Zanclé fut d’abord donné a la ville par les Sicules, parce que l’endroit a la figure d’une faux, et qu’ils appellent une faux zanclos. Les habitans furent chassés dans la suite par des Samiens et d’autres Ioniens qui abordèrent en Sicile pour fuir la domination des Mèdes.

V. Peu après, Anaxilas, tyran du Rhégium, chassa une partie des Samiens, établit dans la ville, avec ceux qu’il y laissait, des hommes de races différentes, et l’appela Messène[5], du nom de la patrie dont il tirait son origine.

Imère fut fondée après Zanclé par Euclide, Simus et Sacon ; ce furent surtout des Chalcidiens qui vinrent former celle colonie ; mais des exilés de Syracuse, nommés Mylétides, vaincus dans une sédition, la partagèrent avec eux. Un langage mêlé de chalcidien et de dorique y domine ; mais les usages qui l’emportent sont ceux de la Chalcide.

Acrès et Casmènes furent fondées par les Syracusains : Acrès, soixante-dix ans après Syracuse, et Casmènes environ vingt ans après Acrès.

Camarina dut aussi sa première fondation aux Syracusains, vers cent trente-cinq ans après celle de Syracuse : les fondateurs furent Dascon et Monocole. Mais dans une guerre causée par la rébellion des habitans, les Syracusains les chassèrent ; Hippocrate, tyran de Géla, s’étant fait donner dans la suite, pour la rançon des prisonniers qu’il avait faits sur les Syracusains, le territoire de Camarina, devint lui-même fondateur de cette ville ; il y établit une colonie qui fut encore chassée par Gélon, et ce prince devint le troisième fondateur de Camarina.

VI. Telles étaient les nations grecques et barbares qui habitaient la Sicile, et telle la puissance de cette île, quand les Athéniens s’enflammèrent du désir d’y porter la guerre. La vérité est qu’ils voulaient la soumettre tout entière à leur domination ; mais ils couvraient ce dessein d’un prétexte généreux : celui de donner des secours à des peuples qui avaient avec eux une commune origine, et aux alliés de ces peuples. Ils étaient surtout animés par les députés d’Égeste qui étaient à Athènes, et qui sollicitaient vainement leur assistance. Limitrophes de Sélinonte, les Égestains étaient en guerre avec cette république pour quelques différends sur les mariages, et pour un territoire contesté. Ceux de Sélinonte, avec l’aide des Syracusains qu’ils avaient engagés dans leur alliance, les comprimaient par terre et par mer. Les députés d’Égeste rappelaient aux Athéniens le souvenir de l’alliance qu’Athènes avait contractée avec eux du temps de Lachès et de la première guerre des Léontins : ils demandaient qu’on expédiât des vaisseaux à leur secours ; bien des raisons qu’ils alléguaient en leur faveur se réduisaient en substance à faire entendre que si les Syracusains chassaient impunément les habitans de Léontium, ruinaient les autres alliés d’Athènes, et concentraient en eux seuls toute la puissance de la Sicile, il était à craindre que, Doriens eux-mêmes, liés aux Doriens par une même origine, et attachés en même temps aux Péloponnésiens dont ils étaient une colonie, ils ne portassent à ces derniers des secours formidables, et ne détruisissent, conjointement avec eux, la puissance athénienne ; qu’il était de la sagesse de cette république de s’opposer aux Syracusains avec ce qui lui restait d’alliés, surtout lorsque Égeste lui offrait des richesses suffisantes pour soutenir la guerre.

Les Athéniens, à force d’entendre répéter ces discours dans les assemblées tant par ces députés que par ceux de leurs orateurs qui soutenaient cette cause, décrétèrent qu’on enverrait d’abord à Égeste une députation pour vérifier si, comme on le disait, il existait en effet des richesses dans le trésor public et dans les temples, et pour savoir à quel point en était la guerre contre Sélinonte.

VII. Les députés furent expédiés pour la Sicile[6]. Le même hiver, les Lacédémoniens et leurs alliés, excepté les Corinthiens, portèrent la guerre dans l’Argie, y ravagèrent une petite étendue de terrain, et en rapportèrent quelques voitures de blé. Ils établirent à Ornées les exilés d’Argos, et leur laissèrent une faible partie de l’armée. Ils se retirèrent avec le reste, après avoir fait un traité, suivant lequel, pendant un certain temps, les Ornéates et les Argiens ne devaient se faire aucun mal les uns aux autres ; mais peu après, les Athéniens apportèrent, sur trente vaisseaux, six cents hoplites ; les Argiens vinrent se joindre à eux avec toutes leurs forces, et firent contre Ornées une attaque qui dura le jour entier. Comme ils s’éloignèrent à l’entrée de la nuit pour prendre un campement, les Ornéates s’évadèrent. Le lendemain, les Argiens s’apercevant de leur évasion, rasèrent la place, et firent leur retraite : les Athéniens ne tardèrent pas non plus à retourner chez eux par mer.

Ce fut aussi par mer qu’ils portèrent de la cavalerie à Méthone, sur les confins de la Macédoine. Ils joignirent à ces troupes les exilés macédoniens qui avaient cherché un asile à Athènes, et infestèrent le domaine de Perdiccas. Les Lacédémoniens firent inviter les Chalcidiens de Thrace, qui avaient une trêve de dix jours avec les Athéniens, à unir leurs armes à celles de Perdiccas ; mais ceux-ci refusèrent d’y consentir. Ainsi finit la seizième année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

VIII. L’été suivant, au commencement du printemps[7], les députés d’Athènes revinrent de Sicile, et avec eux ceux d’Égeste. Ils apportaient soixante talens d’argent non monnayé ; c’était pour soudoyer pendant un mois soixante vaisseaux qu’ils devaient prier les Athéniens de leur envoyer. Ceux-ci convoquèrent une assemblée ; ils écoutèrent toutes les choses attrayantes que leur voulurent dire les Égestains et leurs propres députés, tous les mensonges qu’ils voulurent faire, et comment il y avait de grands trésors tout prêts dans les temples et dans la caisse publique. Le résultat fut de décréter qu’il serait envoyé en Sicile soixante vaisseaux, sous le commandement d’Alcibiade, fils de Clinias, de Nicias, fils de Nicératus, et de Lamachus, fils de Xénophane, tous trois revêtus d’une pleine autorité. Ils devaient secourir les habitans d’Égeste contre ceux de Sélinonte, rétablir les Léontins, si leurs autres opérations leur en laissaient le temps, et tout disposer en Sicile, de la manière qui leur semblerait la plus avantageuse à la république.

Une autre assemblée fut convoquée cinq jours après, pour entrer en discussion sur les moyens les plus prompts d’équiper la flotte, et sur tout ce qui pourrait être nécessaire aux généraux. Nicias, qui avait été nommé malgré lui au commandement, pensait que la république venait de prendre une résolution dangereuse, trop précipitée, et dont l’objet, celui d’acquérir la domination de toute la Sicile, était difficile à remplir. Il s’avança dans l’intention de changer les esprits ; et voici dans quel sens il s’exprima :

IX. « Cette assemblée a pour objet les préparatifs de votre expédition en Sicile. Mais il me semble à moi, qu’il faut examiner encore s’il est à propos d’y envoyer une flotte, et que nous ne devons pas, sur une si légère délibération pour un objet de la plus grande importance, entraînés par des étrangers, nous jeter dans une guerre qui ne nous regarde pas. Et cependant cette guerre me procure un honneur, et je crains moins que d’autres pour mes jours, non que je ne regarde cependant comme un bon citoyen celui qui prend des précautions pour sa vie et pour sa fortune ; car, pour son propre intérêt, il doit désirer la prospérité de sa patrie. Au reste, jamais jusqu’ici les honneurs répandus sur moi ne m’ont fait parler contre ma pensée : je ne le ferai pas non plus aujourd’hui ; et ce que je crois le plus utile à l’état, je vais le faire entendre. Je sais trop, d’après votre caractère, que tout ce que je vais dire sera bien faible, si je vous conseille de ménager les avantages dont vous jouissez, et de ne pas mettre ce que vous tenez au hasard, pour courir après les incertitudes de l’avenir : cependant je vais vous faire voir que votre précipitation est déplacée, et que vous poursuivez ce qu’il n’est pas aisé d’atteindre.

X. « Je déclare que vous laissez ici derrière vous une foule d’ennemis, et que vous embarquer, c’est vouloir en attirer encore de nouveaux. Vous regardez peut-être comme quelque chose de solide les trêves que vous avez conclues ; trêves de nom, et seulement respectées tant que vous ne ferez aucun mouvement : car c’est dans cet esprit que les ont rédigées quelques hommes de ce pays même et de l’autre parti ; mais s’il vous arrive d’avoir quelque désavantage considérable, nos ennemis se trouveront bientôt prêts à nous attaquer ; eux qui sont entrés en accord avec nous par la seule raison qu’ils étaient malheureux, et qui, dans une situation plus fâcheuse que la nôtre, n’ont déposé les armes que par nécessité. D’ailleurs, il est dans la trêve bien des articles contestés. Il est aussi des villes qui ne l’ont pas même acceptée, et ce ne sont pas les plus faibles. Les unes nous font ouvertement la guerre, et les autres sont retenues, parce que les Lacédémoniens restent encore en repos, et parce qu’elles ont elles-mêmes une trêve de dix jours. Peut-être, voyant nos forces partagées (et nous nous hâtons d’amener cette époque), nous accableraient-elles avec les Siciliens, dont naguère elles auraient payé bien cher l’alliance. Voilà ce que devrait considérer tel qui vous donne des avis ; il ne devrait pas, quand la république est suspendue au-dessus d’un précipice, l’exposer à d’autres dangers, et nous inspirer la cupidité d’un nouvel empire, avant que nous n’ayons affermi le nôtre ; quand, depuis tant d’années, les Chalcidiens de Thrace se sont détachés de notre puissance, et ne sont pas encore soumis ; quand d’autres, sur le continent, n’ont qu’une obéissance douteuse ! Quoi ! nous nous empressons de secourir les Ëgestains nos alliés, parce qu’ils ont souffert une injure, et depuis long-lemps offensés nous-mêmes par des rebelles, nous différons encore de nous venger !

XI. « Et cependant, en soumettant les peuples dont nous avons à nous plaindre, nous pourrions conserver sur eux la domination ; mais vainqueurs de ceux que nous voulons attaquer, qui sont si loin de nous, qui sont en si grand nombre, il nous serait difficile de prendre sur eux l’empire. C’est une folie de marcher contre des peuples qu’on ne tiendra pas dans la soumission après la victoire, et qu’on n’attaquera plus avec le même avantage, si l’on ne réussit pas la première fois. Les Siciliens, déjà peu redoutables pour nous à mes yeux dans leur état actuel, le seraient encore moins s’ils tombaient sous la domination de Syracuse ; et c’est l’événement dont les Égestains veulent surtout nous faire peur. Aujourd’hui, séparés en différens états, ils pourraient à la rigueur fondre sur nous, par l’envie que chacun aurait de complaire aux Lacédémoniens ; mais, dans l’autre supposition, il n’est pas vraisemblable qu’on les vît lutter empire contre empire. Et en effet, de la même manière que, réunis aux peuples du Péloponnèse, ils nous auraient enlevé notre domination, ils devraient s’attendre à voir détruire leur empire par les Péloponnésiens. Voulons-nous frapper de terreur les Grecs de Sicile ? Ne nous montrons pas chez eux ; ou bien encore montrons-leur notre puissance, et ne tardons pas à nous retirer. Mais si nous éprouvions le moindre échec, bientôt ils nous mépriseraient, se joindraient contre nous aux Grecs du continent. Ce qu’on admire, nous le savons tous, c’est ce qui est fort éloigné ; c’est ce dont on se fait une grande idée, qu’on ne peut soumettre à l’épreuve. Vous-mêmes, ô Athéniens, vous en avez fait l’expérience à l’égard des Lacédémoniens et de leurs alliés. Pour les avoir vaincus contre votre espérance dans la partie où d’abord ils vous semblaient redoutables, vous en êtes venus à les mépriser, et déjà vous portez vos désirs vers la Sicile. Cependant il ne faut pas nous enorgueillir des malheurs de nos ennemis ; seulement prendre confiance en nous-mêmes sans cesser de réprimer nos pensées ambitieuses. Croyons que les Lacédémoniens ne songent qu’à profiter de leur humiliation, pour réparer dès à présent, s’ils le peuvent, leur honneur, en tirant parti des infortunes qui pourront nous arriver. Tels sont d’autant plus leurs sentimens que, depuis long-temps, et avec plus de travail, ils recherchent la réputation de valeur. Si nous sommes sages, ce n’est pas des Égestains, de ces barbares de Sicile, que nous devons nous occuper ; mais comment nous nous tiendrons fortement en garde contre une république qui emploie les ressources de l’oligarchie, pour former contre nous de funestes desseins.

XII. « N’oublions pas qu’à peine remis d’une maladie cruelle et de la guerre, nous ne faisons que commencer à réparer nos richesses et notre population. Il est juste que ce soit pour les consacrer ici à nos propres avantages, et non pas à ces bannis qui demandent du secours, qui ont intérêt de bien mentir, et qui, devenus heureux à nos périls, sans rien fournir que des paroles, auront peu de reconnaissance, ou, s’ils éprouvent quelque désastre, entraîneront leurs amis dans leur ruine. Que si quelqu’un, fier de l’élection qui lui donne le généralat, vous engage à cette expédition, ne regardant que son intérêt personnel, d’ailleurs trop jeune encore pour commander, mais avide du commandement pour se faire admirer par ses équipages de chevaux, et pour faire servir à son faste la dignité dont il est revêtu, ne lui permettez pas de briller en particulier par le danger de la république ; mais croyez que de tels citoyens nuisent à l’état en se ruinant eux-mêmes, et qu’il s’agit ici d’une affaire importante, qui ne doit être ni débattue par un jeune homme, ni lestement décidée.

XIII. « Je crains ceux que je vois prendre place ici pour l’appuyer, et je prie les vieillards qui se trouvent assis près des gens de cette faction de n’avoir pas honte de passer pour timides, en refusant de voter la guerre. Je les invite à n’avoir pas la maladie de cette jeunesse : celle de s’éprendre d’un amour malheureux pour les objets qu’elle ne possède pas. Ils savent qu’on gagne bien peu par la passion, beaucoup par la prévoyance. Au nom de la patrie qui se précipite dans le plus grand hasard qu’elle ait jamais couru, qu’ils se déclarent, dans leurs suffrages, contre cette faction ; qu’ils fassent décréter que c’est aux Siciliens à vider entre eux leurs différends, en se tenant renfermés dans les limites que nous ne pouvons leur contester ; le golfe Ionique, en côtoyant la terre, et celui de Sicile, en cinglant en haute mer. Que l’on dise en particulier aux Égestains que si, d’abord, ils ont bien entrepris la guerre contre Sélinonte sans l’intervention d’Athènes, ils peuvent bien aussi la terminer sans elle. Enfin, ne nous faisons plus, suivant notre usage, des alliés que nous défendrons dans le malheur, sans en tirer aucune utilité dans le besoin.

XIV. « Et toi, prytane[8], si tu crois de ton devoir de consulter les intérêts de la république, si tu veux être bon citoyen, remets l’affaire en délibération, et consulte une seconde fois l’opinion des Athéniens. Si tu crains de revenir sur un décret déjà porté, songe que ce n’est pas au milieu d’un si grand nombre de témoins qu’on peut t’accuser de violer les lois ; que tu es pour la république un médecin après le mauvais parti qu’elle a pris, et que bien remplir les devoirs de la magistrature, c’est faire beaucoup de bien à la patrie, ou ne lui faire, du moins volontairement, aucun mal. »

XV. Ainsi parla Nicias. Le plus grand nombre des Athéniens présens à l’assemblée demandait la guerre et ne voulait pas que le décret fût retiré. Quelques-uns étaient de l’avis contraire. Alcibiade mettait la plus grande chaleur à faire confirmer l’expédition. Opposé dans toutes les questions politiques à Nicias, il avait à cœur de le contredire dans celle-ci, parce que ce général venait de le désigner d’une manière offensante ; mais surtout il brûlait de commander. Il espérait conquérir la Sicile et Carthage, et, favorisé de la fortune, augmenter ses richesses et sa gloire. En grand crédit auprès de ses concitoyens, ses fantaisies, l’entretien de ses chevaux et toutes ses autres dépenses étaient au-dessus de ses facultés. Ce fut ce qui, dans la suite, ne contribua pas faiblement à la perte de la république. Bien des gens virent avec crainte l’excès de son faste et les délices de sa table, qui ne s’accordaient pas mieux que ses pensées ambitieuses avec les maximes de la république : ils crurent qu’il aspirait à la tyrannie, et il devint l’objet de leur haine. Homme public, il avait imprimé une grande force aux armées ; mais on n’en était pas moins choqué de sa conduite comme homme privé ; on commit à d’autres les affaires, et en peu de temps on perdit l’état.

Il s’avança au milieu de l’assemblée, et parla de la sorte aux Athéniens :

XVI. « Le commandement me convient mieux qu’à d’autres, et je crois en être digne. Il faut bien, Athéniens, que je commence par-là, quand je me vois attaqué par Nicias. Ce qui me rend fameux répand de la gloire sur mes ancêtres et sur moi-même, et tourne à l’avantage de la patrie. En effet, les Grecs, étonnés de la magnificence dont j’ai brillé dans les fêtes d’Olympie, se sont exagéré la puissance d’Athènes, eux qui se flattaient auparavant qu’elle était abattue par la guerre. J’ai lancé jusqu’à sept chars dans la carrière, ce qu’aucun particulier n’avait jamais fait ; j’ai remporté le premier prix, le second et le quatrième, et j’ai déployé partout une magnificence digne de ma victoire. La loi rend elle-même ce faste glorieux, et la pompe qu’on déploie en ces occasions inspire une grande idée des forces de l’état. Quant à l’éclat dont je brille dans l’intérieur de la république, soit dans les fonctions de chorége, soit en d’autres occasions, il excite l’envie des citoyens ; mais il manifeste aux étrangers votre puissance.

« Cette folie qu’on me reproche n’est donc pas inutile, quand, par mes dépenses particulières, ce n’est pas moi seul que j’illustre, mais la patrie. Il n’est pas injuste à celui qui conçoit une grande idée de lui-même de ne se pas regarder comme l’égal de tout le monde, puisque l’infortuné ne trouve personne qui veuille être son égal et partager son malheur. Si l’on ne daigne pas même adresser la parole au malheureux, qu’on supporte donc les hauteurs des hommes fortunés, ou que l’on commence par accorder aux autres l’égalité qu’on réclame. Je sais bien que les hommes qui se distinguent du vulgaire, et tous ceux qui, dans quelque partie, effacent les autres par leur éclat, sont, pendant leur vie, un objet de chagrin, surtout pour leurs égaux, et même pour tous ceux qui les entourent ; mais quand ils ne sont plus, on emploie jusqu’au mensonge pour faire croire qu’on est de leur famille ; leur patrie elle-même s’enorgueillit de les avoir vus naître ; elle craindrait qu’on ne pensât qu’ils lui furent étrangers ; elle les regarde comme ses enfans, ne leur reproche point de fautes, et ne les célèbre que par les grandes choses qu’ils ont faites.

« Tel est le sort où j’aspire. Fameux par ma conduite privée, voyez si je le cède à personne dans l’administration des affaires publiques. C’est moi qui, sans grand danger et sans grandes dépenses, vous ai concilié les plus puissantes villes du Péloponnèse : j’ai forcé les Lacédémoniens à risquer, en un seul jour, toute leur fortune â Mantinée ; et tout victorieux qu’ils ont été, ils n’ont pu reprendre encore de l’assurance.

XVII. « Voilà ce qu’a fait ma jeunesse, et cette folie qu’on regarde encore comme au-dessous de mon âge. Elle a su, en traitant avec la puissance du Péloponnèse, ménager les convenances dans les discours, et déployer en même temps cette vivacité qui inspire la confiance, et que vous auriez tort de craindre aujourd’hui. Pendant qu’elle est encore en moi dans toute sa force, et que la fortune semble favoriser Nicias, usez sans ménagement, pour votre profit, des qualités de l’un et de l’autre. Surtout ne vous repentez pas d’avoir décrété l’expédition de Sicile, comme si c’était une puissance formidable que vous aurez à combattre. Les villes qui la composent, surchargées d’une populace ramassée de toutes parts, changent volontiers de gouvernement, et reçoivent dans leur sein les premiers qui se présentent. Aussi, comme personne n’y croit avoir de patrie à soutenir, on n’a pas d’armes pour assurer sa vie, et le pays même n’est pas dans un état régulier de défense. Chacun se tient prêt à saisir ce qu’il croit pouvoir gagner sur la fortune publique, par l’adresse de ses discours, ou ce qu’il espère arracher par la sédition, et à changer de pays s’il ne réussit pas. On ne croira point qu’une telle multitude s’accorde à suivre un bon avis ou à faire un commun effort. Tous s’empresseront de se rendre à la première ouverture capable de leur plaire, surtout s’ils sont en état de rébellion, comme nous apprenons qu’ils s’y trouvent. D’ailleurs, ils n’ont pas autant de troupes complètement armées qu’ils ont la vanité de le faire entendre ; il en est comme du reste de la Grèce ; elle a fait voir qu’elle était loin de la population dont chaque état en particulier se vantait, et après avoir menti avec tant d’audace sur le nombre de ses soldats, elle s’est à peine trouvée suffisamment armée dans la dernière guerre.

« Tel, ou bien plus favorable encore pour nous, est, d’après ce que j’entends, l’état de la Sicile ; car nous aurons un grand nombre de Barbares qui, par haine pour les Syracusains, s’uniront à nous pour les attaquer, et les affaires de la Grèce ne vous causeront pas d’embarras, si vous prenez de sages mesures. Avec ces mêmes ennemis, qu’en vous embarquant vous allez, dit-on, laisser derrière vous, nos pères avaient encore le Mède à combattre ; ils ont cependant acquis l’empire, sans avoir d’autre supériorité que celle de leur marine. Jamais les Péloponnésiens n’ont eu moins qu’aujourd’hui l’espérance de l’emporter sur nous : qu’ils fassent même les plus grands efforts, ils seront bien en état de se jeter sur nos campagnes, quand même nous ne nous embarquerions pas ; mais, par leurs forces navales, ils ne peuvent nous faire aucun mal, car il nous reste une flotte capable de leur résister.

XVIII. « Quelle sera donc l’excuse de notre inaction, et que pourrons-nous dire à nos alliés de Sicile pour ne les pas secourir, nous que les sermens donnés et reçus de part et d’autre, incitent dans l’obligation de les défendre ? Ne leur objectons pas qu’eux-mêmes ne nous ont point assistés. En nous les attachant, nous n’avions pas dessein qu’ils vinssent ici nous prêter une assistance réciproque, mais qu’ils tourmentassent les ennemis que nous avons dans leur île, et ne leur permissent pas de venir dans notre pays. Nous-mêmes, et tous ceux qui possèdent une domination, ne l’avons acquise qu’en protégeant toujours avec ardeur les Grecs ou les Barbares qui nous ont implorés. Demeurer en repos, ou chicaner sur ceux qu’il faut secourir, c’est, après avoir ajouté quelque chose à sa puissance, le moyen de la mettre tout entière en danger. Car on ne se défend pas contre une puissance supérieure seulement lorsqu’elle attaque, mais en la prévenant pour l’empêcher d’attaquer. Nous ne sommes pas maîtres de régler jusqu’à quel point nous voulons exercer l’empire : parvenus où nous en sommes, c’est une nécessité de dresser aux uns des pièges, et de ne pas cesser d’agir contre les autres, puis que nous risquons de tomber sous le joug, si nous ne l’imposons pas. Nous ne pouvons envisager la tranquillité de la même manière que les autres peuples, à moins de changer en même temps de situation avec eux. Considérons que pour accroître nos avantages, il faut les aller chercher. Embarquons-nous : ce sera humilier l’orgueil des Péloponnésiens que de paraître les mépriser, et de passer en Sicile, au lieu d’embrasser le repos dont nous jouissons. Ou, ce qui est probable, nous aurons l’empire sur toute la Grèce, avec les forces que nous acquerrons dans cette île, ou nous ferons beaucoup de mal aux Syracusains, et par là nous travaillerons pour nous-mêmes et pour nos alliés. Avec notre flotte, nous serons maîtres de rester, s’il se fait quelque défection en notre faveur, ou de partir ; car elle nous donnera la supériorité sur toute la Sicile. Que les raisons de Nicias ne vous fassent pas changer d’avis : elles tendent à vous plonger dans l’inaction, et à mettre la discorde entre les jeunes gens et les vieillards. Suivez la conduite de vos pères. C’est par les conseils réunis de la jeunesse et de l’âge avancé, qu’ils ont élevé si haut leur puissance : tâchez, par les mêmes moyens, de rendre l’état encore plus florissant. Soyez convaincus que les uns sans les autres, jeunes et vieillards ne peuvent rien ; que l’état doit surtout sa force au concours des différentes classes qui le composent ; que si la république s’abandonne au repos, elle s’usera même comme tout le reste, et que toutes y périront de décrépitude ; que, dans un état de lutte, elle ajoutera sans cesse à son expérience, et contractera l’habitude de se défendre ; non par de vains discours, mais par des actions. En un mot, je maintiens qu’une république accoutumée à l’activité ne peut manquer de se détruire si, changeant de conduite, elle s’abandonne au repos, et que les peuples n’ont pas de plus sûr moyen de se conserver que de suivre, dans la concorde, leurs lois et leurs coutumes, quand elles seraient même vicieuses. »

XIX. Alcibiade, en parlant ainsi, entraîna les Athéniens. Ils étaient en même temps touchés des prières que leur adressaient les exilés d’Égeste et de Léontium, qui leur rappelaient leurs sermens et les suppliaient de les secourir. Ce fut avec encore bien plus de chaleur qu’auparavant qu’ils se déclarèrent pour la guerre. Nicias reconnut qu’il serait inutile, pour les en détourner, de reprendre encore les mêmes raisonnemens qu’il leur avait déjà fait entendre ; mais il crut qu’en détaillant les préparatifs qu’exigeait l’entreprise, et les leur montrant énormes, il leur ferait peut-être changer d’avis. Il s’avança donc, et leur tint en substance ce discours :

XX. « Puisque je vous vois tous empressés à faire la guerre, puisse-t-elle, ô Athéniens, avoir le succès que nous désirons. Je vais vous faire connaître ce que je pense dans la circonstance actuelle. D’après ce que j’entends dire, les villes que nous allons attaquer sont puissantes ; dans l’indépendance les unes des autres, elles n’ont pas besoin de ces révolutions dans lesquelles on se précipite volontiers, pour passer de l’état violent de l’esclavage à une plus douce situation. Il n’est pas non plus vraisemblable qu’elles reçoivent notre domination en échange de la liberté, nombreuses comme elles le sont, pour une seule île, et grecques la plupart. Je ne parlerai pas de Naxos et de Catane, que j’espère qui se joindront à nous, parce qu’elles ont avec les Léontins une même origine ; mais il en est sept autres surtout, dont l’état militaire est, à tous égards, aussi respectable que le nôtre, et entre elles, Sélinonte et Syracuse, les principaux objets de notre expédition. Elles sont bien pourvues d’hoplites, d’archers, de gens de traits, de navires et d’équipages. Elles ont des richesses dans les mains des particuliers, et des trésors déposés dans les temples de Sélinonte. Syracuse reçoit même de divers peuples barbares des contributions en nature. Et ce qui procure sur nous à ces villes un grand avantage, elles ont une forte cavalerie, et recueillent elles-mêmes leur blé, sans être obligées de le tirer du dehors.

XXI. « Contre une telle puissance, il ne suffit pas d’avoir une armée navale et faible ; nous devons transporter avec nous une infanterie formidable, si du moins nous voulons faire quelque chose qui réponde à la grandeur de nos desseins, et ne pas voir une formidable cavalerie s’opposer à notre descente. C’est ce qui nous sera surtout nécessaire, si les villes effrayées se liguent, et si, pour nous prêter une cavalerie qui puisse nous défendre, nous n’avons d’autres amis que les Égestains. Ce serait une honte d’être contraints par la force à nous retirer, ou de nous voir réduits, pour n’avoir pas d’abord pris de sages mesures, à envoyer ensuite demander ici des secours. Partons avec un puissant appareil, instruits que nous allons nous transporter loin de notre pays, et que nous ne ferons point la guerre à notre manière accoutumée. Nous n’allons pas, en qualité d’alliés, combattre dans un pays de notre dépendance, où nous puissions aisément recevoir de l’amitié les secours nécessaires, mais dans une contrée qui nous est tout étrangère, et d’où, pendant quatre mois de la mauvaise saison, il n’est pas même aisé qu’il arrive des nouvelles.

XXII. « Je crois donc que nous devons emmener un grand nombre d’hoplites, athéniens, alliés, sujets, et tâcher même d’en attirer du Péloponnèse, soit par la persuasion, soit par l’appât d’une solde. Il nous faut aussi beaucoup d’archers, et de frondeurs pour résister à la cavalerie ennemie. Nous avons besoin d’une grande quantité de vaisseaux pour transporter aisément tous les objets nécessaires. Il faudra encore emporter d’ici, sur des bâtimens de charge, du froment et de l’orge grillé, et tirer des moulins des boulangers à gage, et forcés à servir à leur tour, pour que l’armée ne manque pas de subsistances, si nous sommes quelque part surpris des vents contraires : car toute ville ne sera pas en état de recevoir une armée si nombreuse. Il faut enfin être pourvu, autant qu’il sera possible, de tout le reste, et ne pas compter sur les autres. Mais surtout nous devons emporter d’ici beaucoup d’argent ; car ces richesses des Égestains qui, dit-on, sont toutes prêtes là-bas, croyez qu’elles ne sont guère prêtes qu’en paroles.

XXIII. « Si nous partons dans un appareil qui non-seulement réponde à la puissance guerrière des peuples que nous allons attaquer, mais qui leur soit même supérieur à tous égards, ce ne sera qu’avec peine encore que nous serons capables de les vaincre, et de sauver ceux qui nous appellent. Songez que nous sortons dans le dessein d’occuper quelque ville dans un pays étranger et ennemi ; qu’il faut, dès le premier jour que nous prendrons terre, nous rendre maîtres de la campagne, ou être assurés qu’au premier échec tout va se tourner contre nous. Dans cette crainte, et convaincu que nous devons nous bien consulter à diverses reprises, et qu’il faut encore être heureux, ce qui n’est pas facile aux hommes, je veux, en partant, m’abandonner le moins qu’il me sera possible à la fortune, et prendre des mesures qui semblent devoir assurer le succès. Voilà, je crois, ce que sollicite l’intérêt de la république entière, et ce qui peut nous sauver quand nous allons combattre pour elle. Si quelqu’un a des idées contraires, je lui cède le commandement. »

XXIV. Ainsi parla Nicias. Il espérait, par la multiplicité de ses demandes, ou détourner les Athéniens de l’entreprise, ou, s’il était obligé de faire la guerre, partir au moins de cette manière en toute sûreté. L’immensité de ces préparatifs ne put refroidir les Athéniens ; elle ne fit plutôt qu’augmenter leur ardeur. Il arriva tout le contraire de ce qu’attendait Nicias. Ses conseils furent goûtés, et l’on pensa n’avoir plus rien à craindre. L’amour de s’embarquer saisit tout le monde à la fois : les vieillards, dans l’idée de soumettre le pays où ils allaient se rendre, ou d’être au moins avec de telles forces à l’abri des revers ; les hommes faits, par l’envie de voir et de connaître un pays lointain, avec la meilleure espérance d’en revenir ; la multitude et les soldats, dans l’espoir de gagner d’abord de l’argent, et ensuite d’ajouter à la force de l’état, et de se fonder, sur la conquête qu’ils allaient faire, une solde perpétuelle. Au milieu de cette foule zélée pour l’entreprise, si quelqu’un ne la goûtait pas, il craignait, en donnant son avis, de paraître malintentionné pour la république, et il gardait le silence.

XXV. Enfin un Athénien s’avança, et adressant la parole à Nicias : « Il ne faut, lui dit-il, ni chercher de défaites, ni user de délais, mais déclarer à l’instant, en présence de tous, quels préparatifs les Athéniens ont à décréter. » Nicias répondit malgré lui qu’il délibérerait plus mûrement à tête reposée avec ses collègues ; mais qu’autant qu’il pouvait en juger dans le moment, il ne fallait pas mettre en mer avec moins de cent trirèmes ; que les Athéniens fourniraient, pour le transport des gens de guerre, autant de bàtimens qu’ils jugeraient à propos, et qu’on demanderait le reste aux alliés ; que les hoplites, tant d’Athènes que des villes confédérées, ne devaient pas monter à moins de cinq mille, et que, s’il était possible, on en aurait davantage ; que le reste des préparatifs, tels que des archers d’Athènes et de Crète, des frondeurs, et enfin tout ce qui serait nécessaire, suivrait la même proportion.

XXVI. On ne l’eut pas plus tôt entendu, qu’on décréta que les généraux auraient de pleins pouvoirs, et que, pour ce qui concernait le nombre des troupes et toute l’expédition, ils feraient ce qui leur semblerait être le plus avantageux à l’état. Ensuite commencèrent les apprêts. On dépêcha des ordres aux alliés ; on dressa dans le pays des rôles de soldats. La république venait de se rétablir de la peste et des maux d’une guerre continue ; elle avait acquis une nombreuse jeunesse, et amassé des trésors à la faveur de la suspension d’armes. Tout s’offrait en abondance, et les préparatifs se faisaient.

XXVII. On en était occupé, quand il arriva qu’une nuit la face de la plupart des hermès de pierre qui sont à Athènes fut mutilée[9]. Les hermès sont des figures quarrées, et suivant l’usage du pays, on en voit un grand nombre, soit aux vestibules des maisons particulières, soit dans les lieux sacrés. Personne ne connaissait les coupables ; mais on en fit la recherche, et de grandes récompenses, aux frais du public, furent promises à ceux qui pourraient les découvrir. On décréta même que ceux qui auraient connaissance de quelque autre sacrilège, citoyens, étrangers ou esclaves, eussent à le dénoncer hardiment. On regardait cette affaire comme de la plus grande importance ; elle semblait être d’un mauvais augure pour l’entreprise, et l’on y voyait un complot, dont l’objet était d’amener une révolution, et de détruire le gouvernement populaire.

XXVIII. Des habitans et des valets, sans rien déposer sur les hermès, dénoncèrent que d’autres statues avaient été précédemment mutilées par des jeunes gens dans les transports de la gaîté et dans la chaleur du vin ; et que, dans certaines maisons, on célébrait par dérision les mystères. C’était Alcibiade qu’ils chargeaient. Ses plus grands ennemis saisirent cette accusation. Il les empêchait de se trouver toujours à la tête du peuple, et s’ils pouvaient le chasser, ils comptaient devenir les premiers hommes de l’état. Ils exagéraient le crime, répétant, dans leurs clameurs, que la mutilation des hermès et la profanation des mystères avaient pour objet de renverser la démocratie, et qu’aucun de ces sacrilèges n’avait été commis sans la participation d’Alcibiade. Ils ajoutaient en preuve la licence effrénée de toute sa conduite, qui ne s’accordait pas avec le régime populaire.

XXIX. Alcibiade se défendit aussitôt contre ces inculpations ; il était prêt à se mettre en justice avant son départ, pour répondre aux faits dont on l’accusait, à subir la peine des délits dont il serait trouvé coupable, ou à reprendre le commandement, s’il était absous ; car les préparatifs étaient dès lors terminés. Il protestait contre les accusations qui seraient portées en son absence, et demandait la mort sans délai s’il n’était pas innocent. Il remontrait que le parti le plus prudent était de ne pas laisser sortir à la tête d’une armée si puissante un homme prévenu de tels délits, avant de l’avoir jugé. Mais ses ennemis craignaient que, s’il était mis dès lors en jugement, l’armée n’eût pour lui de la bienveillance, et que le peuple ne montrât de la mollesse et ne voulut le ménager, parce que les Argiens et quelques troupes de Mantinée ne partaient qu’en sa considération. Pour détourner l’objet de sa demande et refroidir le peuple, ils mirent en avant d’autres orateurs. Ceux-ci représentèrent qu’Alcibiade devait mettre en mer sans délai, qu’il ne pouvait différer son départ, et qu’à son retour il serait temps d’ajourner sa cause. Ils avaient en vue de le charger encore davantage, ce qui serait plus aisé dans son absence, et de le rappeler ensuite pour lui faire son procès. Il fut décidé qu’il partirait.

XXX. Ou était déjà au milieu de l’été[10], quand on mit à la voile pour la Sicile. Il fut ordonné que la plupart des alliés, les bâtimens de vivres, les navires de charge, et tous les bagages qui suivaient l’armée, se rassembleraient d’abord à Corcyre, d’où tous ensemble passeraient au promontoire d’Iapygie dans l’Ionie. Le jour prescrit, les Athéniens et ceux des alliés qui se trouvaient à Athènes descendirent au Pyrée dès le lever de l’aurore, et montèrent leurs vaisseaux pour faire voile. Presque toute la ville, tant citoyens qu’étrangers, descendit avec eux. Les gens du pays conduisaient ceux qui leur appartenaient, leurs amis, leurs parens, leurs fils. Ils marchaient, remplis d’espérances, mais en gémissant, occupés à la fois de ce qu’ils allaient acquérir, et de ceux que peut-être ils ne reverraient plus ; ils ne pouvaient se dissimuler la distance qui les allait séparer de ces objets si chers.

XXXI. Dans ce moment de séparation, où ceux qui s’éloignaient allaient courir aux dangers, on sentait mieux tout ce que l’entreprise avait de terrible qu’au moment où elle avait été décrétée ; mais les regards étaient en même temps frappés de la force et du nombre des apprêts de toute espèce, et ce coup d’œil rassurait. C’était pour en jouir qu’étaient accourus les étrangers et toute la multitude, comme à un spectacle bien digne d’exciter la curiosité, et que ne pouvait se peindre l’imagination. Cet appareil, le premier de cette importance sorti d’une seule ville, et composé de troupes grecques, était le plus brillant et le plus magnifique qu’on eût vu de ce temps. Il est vrai qu’il n’avait paru ni moins de vaisseaux ni moins d’hommes en armes dans l’expédition d’Épidaure, conduite par Périclès, ni même dans celle de Potidée, commandée par Agnon : les Athéniens seuls avaient fourni quatre mille hommes complètement armés, trois cents chevaux, cent trirèmes ; il y en avait eu cinquante de Lesbos et de Chio, et un grand nombre d’alliés étaient montés sur la flotte ; mais il ne s’agissait alors que d’une courte traversée, et tous les préparatifs avaient été peu considérables. Au contraire, cette dernière expédition devait être de longue durée, et l’on s’était pourvu de tout ce qui était nécessaire pour les troupes et pour les vaisseaux. L’équipement se fit à grands frais aux dépens du public et des triérarques. L’état donnait par jour une drachme[11] à chaque matelot ; il fournissait des vaisseaux vides, dont soixante légers et quarante destinés à porter des troupes. C’étaient les triérarques qui pourvoyaient ces bâtimens des meilleurs équipages, et ils accordaient aux thranites[12], et aux autres rameurs une augmentation de solde, indépendamment de celle qui était payée du trésor public. Ils avaient mis de la magnificence dans les sculptures de la proue des vaisseaux[13] et dans tous les ornemens ; chacun d’eux se piquait d’émulation, et voulait que son navire fût le plus brillant et le plus léger à la mer. On avait enrôlé la meilleure infanterie, et ceux qui la composaient se disputaient entre eux de la bonté des armes et du goût des vêtemens. C’était un combat à qui remplirait le mieux les ordres qu’il pouvait recevoir, et l’on aurait dit qu’il s’agissait plutôt de montrer au reste de la Grèce la force et la richesse d’Athènes, que de faire des apprêts contre un ennemi. Car si l’on calcule la dépense du trésor public et celle des guerriers en particulier, tous les frais que l’état avait déjà faits, tout ce qu’il fit emporter aux généraux, ce qu’il en coûta en particulier à chacun pour s’équiper, et à chaque triérarque pour son bâtiment, sans compter ce qu’il devait dépenser encore ; ce que d’ailleurs il est à présumer que chacun, en sortant pour une longue expédition, prit avec lui pour le voyage, indépendamment de sa solde, et tous les effets que les soldats et les marchands destinaient à faire des échanges, on trouvera qu’il sortit en tout de la république une somme considérable de talens. Cette armée n’était pas moins prodigieuse par son effrayante audace, et par l’éclat dont elle offrait le spectacle, que par le nombre formidable des combattans dont elle menaçait les peuples qu’elle allait attaquer ; elle l’était encore parce que c’était l’expédition la plus éloignée qu’on eût entreprise, et qu’elle offrait pour l’avenir, d’après les forces qu’elle réunissait, les plus grandes espérances.

XXXII. Quand les troupes furent montées sur les trirèmes, et qu’on eut chargé les bâtimens de tout ce qu’il fallait emporter, le signal du silence fut donné au son de la trompette. Les prières accoutumées avant le départ ne se firent pas en particulier sur chaque navire, mais sur la flotte entière, à la voix d’un héraut. On mêla le vin dans les cratères, et toute l’armée, chefs et soldats, fit les libations dans des vases d’or et d’argent : la multitude qui couvrait le rivage accompagna ces prières, tant les citoyens que tous ceux qui désiraient le succès de l’entreprise. Après avoir chanté le pæan et terminé les libations, on fit voile, et d’abord les vaisseaux mirent en mer à la file : ce fut jusqu’à la hauteur d’Égine un combat à qui voguerait le mieux. Ils hâtaient leur course vers Corcyre, rendez-vous du reste des alliés.

La nouvelle de cet embarquement fut portée de bien des côtés en Sicile ; mais on fut longtemps sans y croire. Cependant une assemblée fut convoquée ; les uns ne doutaient pas de l’armement des Athéniens, les autres le niaient ; chacun parlait suivant son opinion ; mais Hermocrate s’avança, se croyant bien instruit de la vérité. Il parla à peu près ainsi :

XXXIII. « Je vous semblerai, peut-être, comme d’autres, choquer la vraisemblance, en déclarant que l’expédition des Athéniens est certaine, et je n’ignore pas que ceux qui disent ou annoncent des faits qui paraissent incroyables, n’en sont pas quittes pour n’être pas crus, mais qu’on les traite encore d’insensés. Cette crainte ne me fera pas garder le silence, quand la république est en danger, persuadé que si je parle, c’est que je suis mieux instruit qu’un autre. Oui, ce qui vous cause un tel étonnement est vrai ; les Athéniens s’avancent avec une puissante armée de terre et de mer. Leur prétexte est de secourir les Égestains et de rétablir les Léontins ; leur véritable dessein, d’envahir la Sicile et surtout notre république, assurés, s’ils en deviennent maîtres, d’avoir aisément tout le reste. Regardez-les donc comme près d’arriver, et voyez, d’après vos ressources, de quelle manière vous leur opposerez la plus forte résistance. Ne restez pas sans défense par mépris pour vos ennemis, ni dans une entière incurie par incrédulité. Mais tout en croyant à leur entreprise, ne soyez effrayés ni de leur audace ni de leurs forces. Ils ne peuvent pas nous faire plus de mal qu’ils n’en auront à souffrir de notre part ; et s’ils arrivent avec un grand appareil, ce n’est pas un faible service qu’ils nous rendent. Nos affaires en iront mieux auprès des autres peuples de la Sicile ; car frappés de terreur, ils seront plus disposés à combattre pour nous. Si nous parvenons à les défaire, ou du moins à les chasser, sans qu’ils aient pu remplir aucun de leurs objets (car je ne crains pas de leur voir effectuer toutes leurs attentes), ce sera pour nous le plus bel événement, et je suis loin de le croire désespéré. Il est rare en effet que les Grecs ou les Barbares, quand ils se sont portés trop loin de chez eux, aient réussi dans de grandes expéditions. On ne peut jamais arriver en plus grand nombre que les habitans et les voisins du pays qu’on vient attaquer ; la crainte les réunit tous ; et que l’on vienne à manquer de quelque chose dans une terre étrangère, quoique ce malheur doive être surtout imputé à ceux qui le supportent, ils n’en laissent pas moins un grand nom à leurs ennemis. C’est ainsi que ces Athéniens eux-mêmes ont accru leur puissance, quand le Mède, en annonçant que c’était contre eux qu’il marchait, eut éprouvé des disgrâces multipliées qu’on avait été loin de prévoir ; nous ne devons pas désespérer d’avoir la même fortune.

XXXIV. « Armons-nous de courage. Faisons ici nos dispositions, et envoyons chez les Sicules. Assurons-nous des uns encore davantage, tâchons d’avoir les autres pour amis et pour alliés. Expédions des députés chez tous les peuples de la Sicile, et faisons-leur connaître qu’un danger commun les menace avec nous ; envoyons dans l’Italie pour la faire entrer dans notre alliance, pour empêcher du moins qu’on n’y reçoive les Athéniens. Il serait bon, suivant moi, d’envoyer aussi à Carthage ; car les Carthaginois ne sont pas sûrs que les Athéniens ne viennent point un jour les attaquer, ou plutôt c’est une crainte qu’ils éprouvent sans cesse. Peut-être dans la pensée que, s’ils négligent cette occasion, ils se trouveront eux-mêmes dans l’embarras, voudront-ils nous secourir de quelque manière que ce soit, en secret du moins, si ce n’est pas ouvertement. S’ils en ont la volonté, ils en ont aussi mieux que personne le pouvoir. Ils ont beaucoup d’or et d’argent, et c’est ce qui décide la fortune de la guerre et de tout le reste. Envoyons aussi à Lacédémone et à Corinthe ; demandons-y qu’on nous donne de prompts secours, et qu’on fasse en même temps une invasion dans l’Attique. Mais il est une chose que je crois plus importante que tout le reste, et dont notre nonchalance accoutumée ne me permettra pas de vous persuader aisément ; cependant je vais vous la dire : c’est que tous tant que nous sommes de Siciliens, s’il se peut, ou du moins le plus grand nombre qu’il sera possible avec nous, nous mettions à flot tout ce que nous avons de bâtimens, et qu’avec des vivres pour deux mois nous allions au devant des Athéniens, à Tarente et au cap d’Iapygie. Qu’ils sachent qu’avant de combattre pour la conquête de la Sicile, ils auront des combats à livrer pour le passage de la mer Ionienne. Ce serait surtout ainsi que nous leur causerions le plus de terreur, et comme nous ne manquerions pas d’être reçus à Tarente, nous les obligerions de considérer que, gardiens de notre pays, nous avons pour point de départ une terre amie ; qu’ils ont une grande étendue de mer à traverser avec tout leur appareil, qu’il leur sera difficile, dans un si long trajet, de rester en bon ordre, et qu’il nous sera facile à nous de les attaquer, lorsqu’ils avanceront lentement et par petites divisions. Supposons qu’ils allègent leurs vaisseaux, et qu’ils voguent en rangs plus serrés, pour nous offrir le combat ; s’ils se servent de la rame, nous tomberons sur eux quand ils seront fatigués ; si nous ne le voulons pas, nous serons maîtres de nous retirer à Tarente. Mais eux, qui se seront embarqués avec peu de provisions, et comme pour ne soutenir qu’un combat naval, ne pourront manquer d’éprouver la disette sur des côtes inhabitées. Qu’ils y restent, ils y seront assiégés par le besoin ; ou s’ils tentent le passage, ils abandonneront une partie de leurs ressources, et trop mal assurés des bonnes intentions des villes, incertains d’y être reçus, ils tomberont dans l’abattement. Pour moi, je pense qu’arrêtés par ces motifs, ils ne partiront même pas de Corcyre ; mais que tout occupés à tenir conseil, et à faire observer combien et en quel endroit nous sommes, ils pousseront le temps jusqu’à l’hiver, ou que frappés de ces obstacles inattendus, ils renonceront à leur expédition. D’ailleurs, à ce que j’entends, c’est à contre-cœur que le plus expérimenté de leurs généraux les conduit : qu’on nous voie faire quelque action d’éclat, il saisira ce prétexte avec joie. Je suis bien sûr qu’on annoncera nos forces avec exagération. Les opinions se forment sur les bruits courans, et l’on craint plus l’ennemi qui est le premier à attaquer que ceux qui font connaître qu’ils se défendront en cas d’attaque : on croit qu’ils ne sont point inférieurs aux dangers qu’ils affrontent. Cette crainte, les Athéniens l’éprouveraient. Ils viennent à nous dans l’idée que nous ne nous défendrons pas ; ils nous méprisent justement, parce que nous ne nous sommes pas unis aux Lacédémoniens pour les détruire. Mais s’ils nous voyaient une audace qu’ils sont loin de nous supposer, ils seraient plus frappés de cet événement inattendu que de nos forces effectives, s’ils pouvaient les connaître.

« Croyez-moi donc ; osez ce que je vous conseille ; sinon, faites du moins au plus tôt tous vos préparatifs pour la guerre. Que chacun se représente que c’est dans la chaleur de l’action qu’il est beau de montrer son mépris pour les agresseurs ; mais que le parti le plus utile à prendre maintenant, c’est de regarder nos ennemis comme dangereux, et de faire contre eux, avec un sentiment de crainte, les dispositions les plus sûres. Les Athéniens arrivent ; je sais qu’ils sont en mer ; je dirais presque qu’ils sont ici. »

XXXV. Voilà ce que dit Hermocrate. De grandes disputes s’élevèrent parmi les Syracusains. Les uns assuraient que les Athéniens ne viendraient pas, et que les bruits qu’on semait étaient faux : quand ils viendraient, disaient les autres, quel mal nous feraient-ils, sans en recevoir encore plus de notre part ? D’autres méprisaient ces rumeurs et tournaient l’affaire en risée. Il en était peu qui crussent Hermocrate et qui craignissent l’événement. Athénagoras s’avança : c’était un chef du peuple et l’homme en qui la plupart eussent alors le plus de confiance. Il parla de la sorte :

XXXVI. « Il serait bien lâche, ou bien mal intentionné pour sa patrie, celui qui ne souhaiterait pas de voir les Athéniens prendre une si mauvaise résolution, et venir ici se mettre sous nos mains. Que certaines gens nous annoncent de telles nouvelles et cherchent à nous effrayer, c’est une audace qui ne m’étonne pas ; ce qui m’étonne, c’est leur stupidité, s’ils croient qu’on ne connaît pas leurs intentions. Ceux qui éprouvent en particulier quelque crainte, veulent plonger l’état dans la terreur, pour envelopper de ténèbres leur timidité à la faveur des craintes générales. Voilà ce que signifient ces nouvelles : elles ne se répandent pas d’elles-mêmes, et sont forgées par des hommes qui ne savent qu’exciter sans cesse de tels mouvemens. Mais vous, si vous êtes sages, ce n’est pas d’après ce que ces gens annoncent que vous devez raisonner sur le parti qu’il faut prendre, mais d’après ce que doivent faire des hommes prudens et d’une grande expérience, tels que je regarde les Athéniens. Il n’est pas croyable qu’ils laissent derrière eux les Péloponnésiens et une guerre encore peu solidement terminée, pour venir, de leur propre mouvement, en chercher une autre non moins difficile. Je crois bien qu’ils se félicitent plutôt de ce que nous n’allons pas les attaquer nous-mêmes, nous qui formons tant de villes et des villes si puissantes.

XXXVII. « Mais s’ils venaient, comme on le dit, je maintiens que la Sicile, mieux pourvue de tout que le Péloponnèse, est plus capable de les arrêter, et que notre république seule est bien plus forte que l’armée qui, dit-on, s’avance maintenant, quand elle serait deux fois encore plus nombreuse. Je suis certain qu’ils n’auront point de cavalerie, qu’ils n’en tireront d’ici, si ce n’est une très faible, qu’Égeste pourra leur fournir, et qu’il ne viendra pas sur une flotte autant d’hoplites que nous en avons. C’est une chose difficile, même avec des vaisseaux légers, de franchir une si longue navigation et d’apporter tout ce qui d’ailleurs est nécessaire pour attaquer une ville de l’importance de la nôtre. Je suis si loin des craintes qu’on cherche à vous inspirer, que même si les Athéniens, à leur arrivée, avaient à leur disposition une autre ville telle que Syracuse, et située sur nos frontières, d’où ils n’eussent qu’à partir pour nous faire la guerre, je croirais à peine qu’ils évitassent leur entière destruction : que sera-ce donc s’ils ont la Sicile pour ennemie ? Ils ne pourront camper qu’à l’abri de leurs vaisseaux. Réduits à de méchantes tentes et au plus étroit nécessaire, notre cavalerie ne leur permettra guère de s’éloigner. En un mot, je pense qu’ils seront à peine maîtres de prendre terre, tant je crois que nos forces auront de supériorité.

XXXVIII. « Ce que je dis, les Athéniens le savent comme moi, et je suis sûr qu’ils pensent à conserver ce qu’ils possèdent. Mais il se trouve ici des gens qui nous disent ce qui n’est point, ce qui ne sera point ; et ce n’est pas d’aujourd’hui, c’est de tout temps que je connais leur envie d’effrayer le peuple par de semblables discours, par d’autres encore plus dangereux, et même par des voies de fait. Leur but est de se voir à la tête de la république, et je crains bien qu’à force de tentatives ils ne réussissent un jour. Nous sommes lâches à nous mettre en garde contre leurs desseins, avant d’en souffrir les effets, et à les punir quand ils sont connus. Aussi notre république jouit-elle rarement de la tranquillité, souvent en proie aux séditions, obligée de soutenir moins de combats contre les ennemis que contre elle-même, et quelquefois soumise à des tyrans et à des pouvoirs usurpés. Si vous suivez mes conseils, je tâcherai que de tels maux n’arrivent pas de nos jours. Avec vous, qui formez le plus grand nombre, j’emploierai la persuasion ; et contre ceux qui ourdissent de semblables trames, les peines ; et ce ne sera pas seulement contre les coupables manifestes, il est difficile de les prendre sur le fait, mais contre ceux qui ont de mauvais desseins et ne peuvent les remplir. Car il ne faut pas seulement se défendre contre les attentats d’un ennemi, mais se prémunir contre ses intentions mêmes, dans la crainte de tomber dans ses embûches, si l’on ne s’en est pas garanti. Il est un petit nombre d’hommes que je convaincrai de leurs mauvais desseins, dont j’éclairerai la conduite, que j’instruirai de leur devoir, et c’est, je crois, le meilleur moyen de les détourner du crime.

Mais vous, jeunes gens, car c’est à quoi j’ai souvent réfléchi, que voulez-vous ? avoir déjà part au gouvernement ? la loi ne le permet pas ; elle vous écarte des honneurs, parce que vous ne sauriez les remplir, et non pour vous en tenir éloignés quand vous en devenez capables. Voulez-vous n’être pas réduits à l’égalité avec le plus grand nombre ? et comment serait-il juste que des égaux ne jouissent pas de l’égalité ?

XXXIX. « On dira que la démocratie est absurde et inique, et que les riches gouvernent le mieux. Je réponds d’abord que ce qu’on appelle le peuple est l’état tout entier, et que ce qui forme l’oligarchie n’en est que le petit nombre ; ensuite que les riches sont excellens pour garder les richesses, les gens sages pour donner des conseils, et le peuple pour juger, après avoir entendu un bon exposé des affaires. Dans la démocratie, ces différens ordres, pris ensemble et séparément, jouissent des mêmes droits : au lieu que l’oligarchie abandonne les dangers au grand nombre ; et non contente de ravir la plus grande partie des avantages, elle les usurpe tous. C’est à cet odieux partage qu’aspirent ici des riches et des jeunes gens, et c’est ce qu’ils n’obtiendront pas, dans une aussi grande ville que la nôtre. O les plus insensés des hommes ! Vous êtes les plus stupides des Grecs que je connaisse, si vous ne sentez pas en ce moment que c’est après des maux que vous courez ; ou les plus injustes, si vous le savez, et si vous persistez dans votre audace.

XL. « Mieux instruits, ou revenus à résipiscence, travaillez, pour l’intérêt de tous, à rendre encore la république plus florissante, persuadés que ceux d’entre vous qui ont le plus de mérite participeront à ses avantages, et qu’ils y auront même une meilleure part que la multitude ; mais avec d’autres vues, vous risquez de perdre l’état. Cessez de répandre des avis tels que ceux que vous faites courir, sûrs que nous pressentons vos desseins, et que nous ne vous permettrons pas de les exécuter. Notre ville, quand même les Athéniens arriveraient, se défendra d’une manière digne d’elle. Nous avons des généraux, qui auront l’œil sur ces événemens. Si rien n’est vrai de tout ce qu’on nous annonce, et c’est ce que je crois, l’état ne se laissera point intimider par vos avis, il ne vous choisira pas pour ses chefs, et ne se jettera pas de plein gré dans l’esclavage ; mais il considérera les choses par lui-même, jugera vos propos comme des actions, et ne se laissera pas ravir la liberté par de vaines paroles. Enfin il tâchera de se conserver, en restant sur ses gardes, et ne vous permettra pas d’en venir à l’exécution de vos projets. »

XLI. Voilà ce que dit Athénagoras. L’un des généraux se levant, ne permit plus à personne de prendre la parole, et il s’exprima lui-même ainsi sur la question qu’on agitait. « Il n’est sage ni de se permettre des invectives les uns contre les autres, ni de paraître les approuver en daignant les entendre. Il vaut mieux, d’après les bruits qui se répandent, que chaque citoyen en particulier, que la république entière, voient comment il faut se disposer à bien recevoir les ennemis ; si ces précautions sont inutiles, ce ne sera point un mal pour l’état de se pourvoir de chevaux, d’armes, de tout ce qu’exige la guerre. Nos fonctions, à nous, seront de donner nos soins à ces apprêts, d’en avoir l’inspection, d’envoyer reconnaître les dispositions des villes, de pourvoir, en un mot, à tout ce qui nous semblera nécessaire. Nous avons déjà pris des mesures, et nous vous ferons le rapport de ce que nous pourrons apprendre. »

Ainsi parla ce général, et l’assemblée fut dissoute.

XLII. Les Athéniens étaient déjà tous à Corcyre avec les alliés. Les généraux firent d’abord une nouvelle revue de la flotte, et la disposèrent dans l’ordre où elle devait entrer en rade et se ranger en bataille. Ils en firent trois divisions, et se les partagèrent au sort. C’était pour éviter les embarras qu’en voguant tous ensemble ils eussent éprouvés à faire de l’eau, à entrer dans les ports, à se pourvoir de munitions dans les endroits où il faudrait séjourner ; c’était aussi pour mieux tenir les troupes dans l’ordre, et rendre le commandement plus facile, en donnant un chef à chacune de ces divisions. Ils se firent ensuite devancer en Italie et en Sicile par trois vaisseaux, les chargeant de s’informer des villes qui consentiraient à les recevoir, et de revenir à la rencontre de la flotte, donner ces lumières aux généraux avant leur arrivée.

XLIII. Ces dispositions terminées, les Athéniens quittèrent Corcyre, et firent voile pour la Sicile avec toutes les trirèmes, au nombre de cent trente-quatre, et deux pentécontores de Rhodes. L’Attique avait fourni cent de ces vaissaux, dont soixante étaient des batimens légers, les autres portaient des gens de guerre. Chio et les autres alliés avaient fourni le reste de la flotte. Les hoplites étaient en tout au nombre de cinq mille cent hommes, dont quinze cents Athéniens portés sur le rôle : sept cents valets faisaient le service de soldats de marine. Les alliés prenaient part à cette expédition, des sujets, ou des Argiens au nombre de cinq cents, et deux cent cinquante Mantinéens et mercenaires. Les archers formaient en tout quatre cent quatre-vingts hommes, dont quatre-vingts de Crète. Il y avait sept cents frondeurs rhodiens et cent vingt bannis de Mégare, armés à la légère. On n’avait qu’un seul vaisseau construit pour le transport des chevaux ; il portait trente cavaliers.

XLIV. Telles furent les premières forces qui partirent pour cette guerre. Elles étaient accompagnées de trente vaisseaux de charge qui portaient les bagages et les subsistances, et que montaient les boulangers, les maçons, les forgerons ; on y avait embarqué tous les instrumens nécessaires à des constructions de murailles. Avec ces vaisseaux marchaient cent batimens, forcés à servir dans cette expédition. Beaucoup d’autres vaisseaux de charge et de batimens suivaient volontairement l’armée.

Toute cette flotte, sortie de Corcyre, entra dans le golfe d’Ionie. Les uns gagnèrent le cap Iapygie, les autres Tarente, d’autres abordèrent ailleurs, suivant que s’en offrit la commodité ; ils côtoyèrent l’Italie, sans qu’aucune ville les reçût dans ses murs ni dans ses marchés. On leur permettait seulement de se mettre en rade, et de faire de l’eau ; ce que Tarente et Locres n’accordèrent même pas. Ils arrivèrent enfin à Rhégium, promontoire d’Italie, et s’y rassemblèrent ; mais on ne les reçut pas dans la ville ; ils furent obligés de camper en dehors, sur le terrain consacré à Diane, où on leur ouvrit un marché. Ils tirèrent leurs vaisseaux à terre, et prirent du repos. Ils entrèrent en négociation avec les Rhégiens, les priant, en qualité de Chalcidiens, de secourir les Léontins qui avaient la même origine. La réponse fut qu’on ne prendrait parti pour les uns ni les autres, et qu’on suivrait l’exemple qui serait donné par le reste de l’Italie. Les Athéniens considéraient par quels moyens ils pourraient faire réussir leurs affaires en Sicile : ils attendaient en même temps le retour des vaisseaux qu’ils avaient expédiés en avant pour Égeste. Ils voulaient savoir si le rapport que les députés avaient fait à Athènes sur les richesses de cette ville, s’accordait avec la vérité.

XLV. Dès lors fut portée de toutes parts à Syracuse, et en particulier par les gens envoyés en observation, la nouvelle assurée que la flotte d’Athènes était à Rhégium. On mit le plus vif empressement à faire les dispositions pour la défense, et il ne resta plus de doute. On envoya chez les Sicules, aux uns des troupes pour les garder, aux autres des députations. On transporta des garnisons dans les places situées sur la route des ennemis. On fit dans la ville la revue des chevaux et des armes, et l’on examina si tout était en bon état. Enfin on disposa tout comme pour une guerre prochaine, et qui était même en quelque sorte commencée.

XLYI. Les trois vaisseaux revinrent à Rhégium. Ils annoncèrent que toutes ces grandes richesses qu’on avait promises n’existaient pas, et qu’il ne se montrait que trente talens. Les généraux se trouvèrent dans un grand embarras : c’était un premier obstacle qu’ils éprouvaient dans leur entreprise, et les Rhégiens, quoiqu’on eût commencé d’abord à les persuader, refusaient de marcher avec eux. On avait eu lieu de s’attendre à leurs secours, parce qu’ils ont une origine commune avec les Léontins, et qu’ils leur avaient été toujours attachés. Nicias s’était attendu à ce qu’on éprouvait de la part d’Égeste ; mais cet événement semblait incompréhensible aux deux autres généraux. Voici la ruse dont s’étaient avisés les Égestains, quand les premiers députés d’Athènes étaient venus prendre des informations sur leur fortune. Ils les avaient conduits a Érix, dans le temple de Vénus, et leur avaient montré les offrandes qu’il renfermait, des vases, des aiguières, des cassolettes à brûler de l’encens, et une grande quantité de toute sorte de vaisselle. Tout était en argent, et offrait à la vue une grande valeur sans en avoir beaucoup. Ceux qui montaient les trirèmes furent invités en particulier à des repas, et pour les recevoir, on assemblait tout ce qu’il y avait de vaisselle d’or et d’argent à Égeste ; on empruntait aux villes voisines, phéniciennes ou grecques, et chacun en couvrait ses buffets comme si elle lui avait appartenu. C’était presque toujours la même qui servait partout, et comme partout on en voyait une grande quantité, les gens des trirèmes étaient frappés d’étonnement : de retour à Athènes, ils s’écrièrent qu’ils avaient vu des richesses immenses. Trompés eux-mêmes, ils persuadèrent les autres, et quand il se fut répandu qu’il n’y avait pas d’argent à Égeste, ils reçurent, de la part des troupes, de violens reproches. Les généraux tinrent conseil sur les circonstances présentes.

XLVII. L’avis de Nicias fut de passer avec toute l’armée à Sélinonte, puisque c’était le principal objet de l’expédition. Si les Égestains fournissaient de l’argent pour toutes les troupes, on prendrait un parti en conséquence ; sinon, ils seraient requis de pourvoir à la subsistance des soixante vaisseaux qu’ils avaient demandés, et l’on s’arrêterait pour réconcilier avec eux, de bon accord ou de force, ceux de Sélinonte : on côtoierait ensuite les autres villes, pour leur montrer la puissance d’Athènes, et leur faire connaître avec quel intérêt elle sert ses amis et ses alliés, et l’on retournerait enfin dans l’Attique, à moins qu’il ne s’offrît promptement, et d’une manière inattendue, quelque occasion de rendre service aux Léontins, ou de s’attacher quelques autres villes, sans risquer de mettre la république en danger en la jetant en dépense.

XLVIII. Alcibiade prétendit qu’après avoir mis en mer une telle puissance il ne fallait pas retourner honteusement sans avoir rien fait ; qu’on devait envoyer des hérauts dans toutes les villes, excepté Sélinonte et Syracuse, travailler à détacher une partie des Sicules de la cause des Syracusains, et gagner l’amitié des autres qui fourniraient des troupes et des subsistances ; que d’abord on s’assurerait de Messine, ville bien située sur la route, et qui était surtout l’endroit où l’on devait aborder ; que ce serait pour la flotte un bon port, et pour les troupes un bon lieu de repos ; qu’après avoir attiré des villes à leur alliance, et reconnu le parti que chacune embrasserait, ils attaqueraient Syracuse et Sélinonte, si celle-ci ne s’accordait pas avec Égeste, et si celle-là ne rétablissait pas les Léontins.

XLIX. Lamachus déclara hautement qu’il fallait voguer à Syracuse, et en former au plus tôt l’attaque, pendant qu’on n’y avait pas encore fait de dispositions, et que la crainte y dominait ; que toute armée inspirait d’abord la terreur, mais que si elle perdait le temps avant de se montrer, les esprits reprenaient courage, et qu’au moment où elle paraissait, elle n’excitait plus que le mépris ; que, pour s’assurer la supériorité, il ne fallait qu’étonner par une attaque subite, pendant qu’on était encore attendu avec effroi ; que les Athéniens jetteraient partout l’épouvante, d’abord par leur seul aspect, puisqu’ils se montreraient en grand nombre, et ensuite par l’attente des maux qu’on aurait à souffrir, surtout dans la nécessité de courir sans délai le hasard du combat. Comme on n’avait pas voulu croire à leur expédition, ils trouveraient sans doute au dehors, dans les campagnes, beaucoup de monde à enlever, ou que si ces gens parvenaient à se jeter dans la ville, l’armée ne manquerait pas de ressources, puisqu’elle ne ferait le siège de la place qu’après s’être rendue maîtresse du plat pays ; que dès lors les autres peuples de la Sicile, au lieu de faire cause commune avec Syracuse, n’hésiteraient pas à les venir joindre, sans attendre pour quel parti se déclarerait la victoire ; qu’enfin, pour se ménager une retraite, et pour mettre à l’ancre, la flotte trouverait une bonne rade à Mégare, place abandonnée, et qui, par terre et par mer, n’était pas fort éloignée de Syracuse.

L. Lamachus, en ouvrant cet avis, ne laissa pas que de se ranger à celui d’Alcibiade. Celui-ci passa sur son vaisseau à Messine, et y porta des propositions d’alliance ; mais elles ne furent pas écoutées. Ou lui répondit que les Athéniens ne seraient pas reçus dans la ville, mais qu’on leur ouvrirait un marché au dehors. Il retourna à Rhégium. Les généraux remplirent de troupes soixante de leurs vaisseaux, prirent des munitions, et firent voile pour Naxos, laissant à Rhégium un des leurs avec le reste de l’armée. Reçus dans la ville par les habitans de Naxos, ils passèrent à Catane. Comme il s’y trouvait des gens de la faction de Syracuse, les portes ne leur en furent pas ouvertes. Ils entrèrent dans le fleuve Térias, y passèrent la nuit, et firent voile le lendemain pour Syracuse. Leurs vaisseaux marchaient à la file ; mais ils en envoyèrent dix en avant au grand port, avec ordre d’observer si quelques bâtimens y étaient tirés à flot ; de s’avancer, et de publier du haut de la flottille que les Athéniens venaient rétablir les Léontins ; qu’ils y étaient obligés comme alliés, et comme ayant avec eux une origine commune ; que les Léontins qui se trouvaient à Syracuse pouvaient donc sans crainte se rendre auprès d’eux comme auprès de leurs amis et de leurs bienfaiteurs. Après avoir fait cette proclamation et bien observé les ports, la ville, et l’assiette de la campagne d’où ils devaient partir pour combattre, ils revinrent à Catane.

LI. Les habitans convoquèrent une assemblée, et, sans introduire l’armée dans la ville, ils y laissèrent entrer les généraux, et leur permirent de faire entendre ce qu’ils avaient à dire. Pendant qu’Alcibiade parlait, et que l’attention des citoyens ne se portait que du côté de leur assemblée, les troupes, sans qu’on s’en aperçût, abattirent une porte qui avait été mal construite, entrèrent dans la place, et s’arrêtèrent dans le marché. Ceux qui tenaient pour la faction de Syracuse, voyant les troupes dans la ville, furent saisis d’effroi, et sortirent ; mais ils étaient en petit nombre. Les autres décrétèrent qu’on accepterait l’alliance d’Athènes, et demandèrent qu’on fît venir de Rhégium le reste de l’armée. Les Athéniens s’y rendirent, revinrent à Catane avec toutes leurs forces, et y établirent leur camp.

LII. On leur vint annoncer de Camarina qu’on se rendrait à eux s’ils s’avançaient, et que les Syracusains appareillaient leur flotte. Ils se portèrent d’abord avec toute l’armée à Syracuse, n’y trouvèrent rien d’équipé, et suivant la côte jusqu’à Camarina, ils prirent terre sur le rivage, et envoyèrent des hérauts faire des proclamations ; mais les habitans ne voulurent pas les recevoir. Ils dirent qu’ils s’étaient engagés par serment à ne recevoir à la fois qu’un vaisseau athénien, à moins qu’eux-mêmes n’en mandassent un plus grand nombre. Il fallut se retirer sans avoir rien obtenu. Ils descendirent dans une campagne dépendante de Syracuse, et y firent du butin ; mais comme la cavalerie syracusaine vint les attaquer, et leur tua quelques troupes légères qui s’étaient dispersées, ils retournèrent à Catane.

LIII. Ils rencontrèrent la galère salaminienne : elle arrivait d’Athènes et apportait à Alcibiade l’ordre de venir répondre aux accusations que lui intentait la république. On mandait aussi quelques-uns de ses soldats, dénoncés les uns comme coupables de la profanation des mystères, et les autres de la mutilation des hermès. Après le départ des troupes, les Athéniens ne s’étaient pas relâchés sur la recherche de ces sacrilèges. Ils enveloppaient tout le monde dans leurs soupçons, recevaient toutes les dénonciations sans examiner la personne des dénonciateurs, et sur la délation d’hommes méprisables, ils arrêtaient et mettaient aux fers de très bons citoyens. Ils croyaient qu’il valait mieux scruter cette affaire et en découvrir la vérité, que de laisser échapper, à cause de la bassesse du délateur, un citoyen qui semblait honnête homme, mais qui était accusé. Comme le peuple avait entendu dire que la tyrannie de Pisistrate et de ses fils avait fini par être pesante, que ni les Athéniens ni Harmodius n’avaient pu la détruire, et qu’elle n’avait été renversée que par les Lacédémoniens, il était toujours dans la crainte et tout lui inspirait de la défiance.

LIV. Ce fut une aventure amoureuse qui donna lieu à l’audacieuse entreprise d’Aristogiton et d’Harmodius. En développant cet événement, je montrerai que personne, sans même en excepter les Athéniens, n’a parlé avec exactitude de ces tyrans. ni du fait dont il s’agit ici. Quand Pisistrate fut mort en possession de la tyrannie, dans un âge avancé, ce ne fut pas, comme la plupart le pensent, Hipparque, mais Hippias son fils ainé qui s’empara de la domination. Harmodius était dans l’âge où la jeunesse a le plus d’éclat : Aristogiton, citoyen d’une condition médiocre, en devint amoureux et lui plut. Harmodius, recherché par Hipparque, fils de Pisistrate, ne répondit point à ses désirs, et les fit connaître à Aristogiton. Celui-ci conçut tout le chagrin qu’inspire l’amour jaloux ; il craignit que son rival n’employât la force, et dès ce moment il résolut de mettre en usage le crédit qu’il pouvait avoir pour détruire la tyrannie. Hipparque, cependant, renouvela ses tentatives auprès d’Harmodius, et toujours avec aussi peu de succès. Il ne voulait rien faire qui tînt de la violence, mais il prit des mesures pour lui faire un affront par quelque moyen indirect, sans laisser voir qu’il cherchait à se venger ; car, d’ailleurs, il ne se conduisait pas durement envers le peuple dans l’exercice de sa puissance, et se gouvernait de manière à ne point exciter la haine. Ces tyrans affectèrent long-temps la sagesse et la vertu ; contens de lever sur les Athéniens le vingtième des revenus, ils embellissaient la ville, soutenaient la guerre, et faisaient, dans les fêtes, les frais des sacrifices. La république, dans tout le reste, jouissait de ses droits, et la famille de Pisistrate avait seulement attention de placer quelqu’un des siens dans les charges. Plusieurs remplirent à Athènes la magistrature annuelle, et entre autres Pisistrate, qui portait le nom de son aïeul, et qui était le fils de cet Hippias qui jouit de la tyrannie. Il éleva, pendant qu’il était archonte, l’autel des douze dieux dans le marché, et celui d’Apollon dans l’enceinte d’Apollon Pythien. Quand le peuple, dans la suite, eut remplacé, par un plus grand autel, celui qui était dans le marché, l’inscription disparut : mais ou lit encore celle de l’autel d’Apollon, quoique l’écriture en soit fatiguée ; elle porte : « Pisistrate, fils d’Hippias, a élevé ce monument de sa magistrature dans l’enceinte consacrée à Apollon Pythien. »

LV. Qu’Hippias, comme l’aîné, ait eu la domination, c’est ce que je puis affirmer. Je l’ai appris, je l’ai entendu dire, et je me suis procuré plus que personne, à ce sujet, d’exactes informations. Voici ce qui peut faire connaître â tout le monde la vérité. On sait que seul, entre les fils légitimes de Pisistrate, Hippias eut des enfans ; c’est ce qu’indique l’inscription de l’autel, et la colonne posée dans l’acropole d’Athènes, où sont inscrits les excès des tyrans. Il n’y est nommé aucun enfant de Thessalus ni d’Hipparque, mais cinq d’Hippias : il les eut de Myrrhine, fille de Callias, qui lui-même était fils d’Hypérochide. Il est vraisemblable qu’étant l’aîné, il fut marié le premier, et sur la colonne il est inscrit le premier après son père. Il est naturel aussi qu’en qualité d’aîné, il lui ait succédé. En supposant qu’Hipparque fût mort dans la souveraineté, je crois qu’il aurait été difficile qu’Hippias eût retenu sur-le-champ la tyrannie ; et cependant on le voit, dès le même jour, mettre ordre aux affaires. C’est que les citoyens étaient accoutumés d’avance à le craindre, et qu’assuré de ses satellites, il eut plus de moyens qu’il n’en fallait pour conserver l’autorité. Il ne se trouva pas dans l’embarras qu’il aurait éprouvé s’il avait été le plus jeune, et si, dès auparavant, il n’avait pas joui constamment du pouvoir. Mais il est arrivé que le malheur d’Hipparque lui a donné de la célébrité, et l’on a cru ensuite qu’il avait été en possession de la tyrannie.

LVI. Il parvint, comme il l’avait résolu, à faire un cruel affront à Harmodius pour le punir de ses refus. Harmodius avait une jeune sœur : elle fut invitée à venir porter la corbeille à une fête, et quand elle se présenta, elle fut honteusement chassée ; on soutint qu’on ne l’avait pas mandée, et qu’elle n’était pas d’une naissance à remplir cette fonction[14]. Harmodius fut violemment irrité de cette insulte, et Aristogiton, par l’amour qu’il avait pour ce jeune homme, en fut encore bien plus indigné. Ils firent toutes leurs dispositions avec ceux qui devaient partager leur dessein, et attendirent, pour l’exécution, la fête des grandes panathénées. C’était le seul jour où l’on voyait sans défiance un grand nombre de citoyens en armes pour former le cortège de la cérémonie : eux-mêmes devaient porter les premiers coups, et leurs compagnons les aider aussitôt à se défendre contre les gardes. Pour plus de sûreté, on ne fit entrer que peu de personnes dans la conjuration. Ils espéraient n’avoir qu’à montrer de l’audace, et que ceux mêmes qu’ils n’auraient pas prévenus voudraient recouvrer la liberté, dans un moment surtout où ils se trouvaient les armes à la main.

LVII. La fête était arrivée ; Hippias, avec ses gardes, rangeait le cortège dans le Céramique, hors de la ville ; déjà s’avançaient pour le frapper Harmodius et Aristogiton, armés de poignards, quand ils virent l’un des conjurés s’entretenir familièrement avec lui ; car il se laissait aborder à tout le monde. Dans leur effroi, ils se crurent dénoncés, et s’attendaient à être arrêtés à l’instant. Ils voulurent se venger d’abord, s’il était possible, de celui qui causait leurs chagrins, et pour lequel ils bravaient tous les dangers. Aussitôt ils franchirent les portes, se jetèrent dans la ville, et rencontrèrent Hipparque dans l’endroit nommé Léocorion. Ils le voient, ils se précipitent sans être remarqués, et tous deux transportés de fureur, l’un par jalousie, l’autre parce qu’il est outragé, ils le frappent et lui donnent la mort. Aristogiton parvient d’abord à se soustraire aux gardes ; mais la foule accourt, il est pris et maltraité : Harmodius est tué sur-le-champ.

LVIII. Cette nouvelle est annoncée à Hippias dans le Céramique. Au lieu de se transporter sur le lieu, comme les citoyens armés qui accompagnaient la pompe étaient à quelque distance, il s’approcha d’eus avant qu’ils eussent rien appris, composa son visage pour ne pas faire connaître le malheur qu’il venait d’éprouver, et leur ordonna de gagner, sans armes, un endroit qu’il leur montra. Ils s’y rendirent, dans l’idée qu’il avait quelque chose à leur communiquer. Alors, donnant ordre à ses gardes de soustraire les armes, il choisit et fait arrêter ceux qu’il soupçonne et tous ceux sur qui l’on trouve des poignards ; car on n’avait coutume d’apporter à cette cérémonie que la pique et le bouclier.

LIX. Un chagrin amoureux avait fait concevoir le projet ; la terreur subite qu’éprouvèrent Harmodius et Aristogiton le leur fit exécuter avec une audace peu raisonnée. La tyrannie en devint, dans la suite, plus pesante. Des lors Hippias, plus craintif, fit donner la mort à un grand nombre de citoyens, et en même temps il porta ses regards au dehors, cherchant s’il ne pourrait pas, de quelque endroit que ce fût, se procurer de la sûreté en cas de révolution. Il donna dans la suite sa fille Archédice à Atanlide, fils d’Hippoclês, tyran de Lampsaque : lui Athénien à un homme de Lampsaque ! parce qu’il connaissait à cette famille un grand crédit au près du roi Darius. On voit à Lampsaque le monument d’Archédice avec cette inscription : « Ici est déposée la cendre d’Archédice, fille d’Hippias, le plus valeureux des Grecs de son temps : fille, épouse, sœur et mère de tyrans, elle n’en eut pas plus d’orgueil. »

Hippias exerça encore trois ans la tyrannie à Athènes, et fut déposé, dans le cours de la troisième année, par les Lacédémoniens et les Alcméonides, exilés d’Athènes. Il se retira sous la foi publique à Sigéum, et de là à Lampsaque, près d’Atanlide, d’où il passa auprès de Darius. De là il vint, après vingt ans, à la bataille de Marathon, déjà avancé en âge, et combattit avec les Mèdes.

LX. Le peuple, en réfléchissant sur ces événemens, et rappelant à sa mémoire ce qu’il en avait entendu raconter, était dur et soupçonneux pour ceux qu’on accusait de la profanation des mystères ; partout il voyait des conjurations en faveur de l’oligarchie et de la tyrannie ; et dans sa colère, il fit jeter en prison bien des hommes respectables. On ne voyait pas de terme à ces rigueurs ; chaque jour il devenait plus féroce et faisait renfermer plus de monde. Dans ces circonstances, un des prisonniers, qui semblait le plus coupable, reçut, d’un de ses compagnons de captivité, le conseil de faire une dénonciation : qu’elle ait été vraie ou fausse, c’est sur quoi les conjectures se partagent ; car ni dans le temps même, ni dans la suite, personne n’a rien su dire de certain sur les auteurs de ce qui s’était passé. Enfin on persuada à ce prisonnier qu’il devait, quand même il ne serait pas coupable, s’assurer de l’impunité, se sauver lui-même et délivrer la république des soupçons qui l’agitaient ; qu’il serait bien plus sûr de l’impunité en convenant de tout hardiment, que d’obtenir justice en persistant à nier. Il s’accusa lui-même et plusieurs autres, de la mutilation des hermès. Le peuple apprit avec joie ce qu’il croyait être la vérité : il avait regardé jusque-là comme un grand malheur de ne pas connaître ceux qui tramaient contre lui. Le délateur et ceux qui étaient avec lui et qu’il n’accusa pas, furent relâchés. On jugea les accusés, les malheureux qui avaient été pris furent punis de mort ; ou mit à prix d’argent la tête de ceux qui avaient pris la fuite. On ignore si les infortunés qui périrent furent punis justement ; mais au moins, dans la circonstance, le reste des citoyens fut bien soulagé.

LXI. Les Athéniens recevaient avidement les dénonciations contre Alcibiade, toujours excités par les mêmes ennemis qui l’avaient attaqué avant son départ. Quand ils se crurent bien instruits sur l’affaire des hermès, ils furent encore bien plus fortement persuadés que l’accusation portée contre lui comme auteur de la profanation des mystères était juste, et qu’il avait agi par le même motif dans ces deux sacrilèges ; celui de conjurer contre l’autorité du peuple. On était dans cette agitation, quand une armée de Lacédémoniens, assez peu considérable, s’avança jusqu’à l’isthme. Il s’agissait de quelque intelligence avec les Bœotiens ; mais on crut que c’était Alcibiade qui l’avait mandée ; qu’il avait tramé un complot à Lacédémone ; que la démarche des Lacédémoniens était étrangère à la Bœotie ; et que si, sur les indices qu’on avait reçus, on n’avait pas prévenu le malheur en arrêtant les personnes dénoncées, Athènes eût été livrée. On passa même une nuit en armes dans l’enceinte consacrée à Thésée dans la ville. Les hôtes qn’Alcibiade avait à Argos furent soupçonnés de conspirer contre la démocratie, et, par une suite de ces soupçons, les Athéniens livrèrent au peuple d’Argos, pour les faire mourir, les otages argiens qui étaient déposés dans des îles. De tous côtés les soupçons enveloppaient Alcibiade ; ce fut dans l’intention de le punir de mort qu’on envoya la galère salaminienne en Sicile le mander lui-même et ceux qui étaient dénoncés[15]. L’ordre était non de l’arrêter, mais de lui signifier qu’il eût à suivre cette galère pour venir se justifier. On le ménageait, dans la crainte d’exciter des mouvemens entre les soldats qui étaient en Sicile et chez les ennemis ; mais surtout on avait envie de conserver les Mantinéens, et l’on croyait que c’était pour l’amour de lui qu’ils s’étaient laissé engager dans cette expédition.

Alcibiade et les autres prévenus montèrent sur son vaisseau, et partirent de Sicile à la suite de la Salamienne, comme pour se rendre à Athènes ; mais arrivés à Thurium, ils cessèrent de la suivre, descendirent du vaisseau et se cachèrent : ils craignaient de se mettre en justice, poursuivis, comme ils l’étaient, par la calomnie. Les gens de la Salamienne cherchèrent quelque temps Alcibiade et ses compagnons, et ne les ayant pas trouvés, ils continuèrent leur route. Alcibiade, dès lors banni, passa bientôt après, sur un petit bâtiment, de la campagne de Thurium dans le Péloponnèse, et les Athéniens le condamnèrent à mort par contumace, lui et ceux qui l’accompagnaient.

LXII. Les généraux qui restaient en Sicile, ayant fait ensuite de l’armée deux divisions qu’ils se partagèrent par la voie du sort, mirent en mer avec toutes leurs forces pour Sélinonte et Égeste. Ils voulaient savoir si les Égestains leur donneraient de l’argent, observer la situation de Sélinonte, et s’instruire des différends de cette ville avec Égeste. Ils côtoyèrent la gauche de la Sicile, du côté qui regarde le golfe de Tyrrhène, et relâchèrent à Iméra, seule ville grecque dans cette partie de la Sicile. Ils n’y furent pas reçus, continuèrent de suivre la côte et prirent en passant Hyccara, ville de la Sicanie, ennemie des Égestains : c’est une place maritime. Ils réduisirent les habitans en esclavage et remirent la ville à ceux d’Égeste, dont la cavalerie avait agi avec eux. Ils reprirent leur chemin par terre, à travers le pays des Sicules jusqu’à Catane. Les vaisseaux côtoyaient et portaient les prisonniers.

Quant à Nicias, il alla directement d’Hyccara à Égeste, y conféra sur divers objets, reçut trente talens et regagna l’armée. Les prisonniers furent vendus et l’on en eut cent vingt talens[16]. Les généraux allèrent, en suivant la côte, chez les alliés des Sicules pour les prier d’envoyer des troupes ; ils passèrent avec la moitié de l’armée à Hybla, place ennemie dépendante de Géla, et ne purent la prendre. L’été finit.

LXIII. Dès le commencement de l’hiver suivant, les Athéniens préparèrent leur marche contre Syracuse, et les Syracusains, de leur côté, se disposèrent à marcher contre eux. Ils reprenaient chaque jour plus de courage, parce que les Athéniens ne s’étaient pas hâtés sur-le-champ de les presser, comme ils s’y attendaient, au moment de leur première crainte ; et quand ils les eurent vus suivre loin d’eux la côte, aller attaquer Hybla et la manquer, ils conçurent encore pour eux plus de mépris. Alors, comme il arrive à une multitude qui s’enhardit, ils pressèrent les généraux de les mener à Catane, puisque les ennemis ne venaient point à eux : sans cesse des cavaliers poussaient jusqu’au camp des Athéniens pour les observer, et, entre autres insultes, ils leur demandaient si ce n’était pas plutôt dans la vue de s’établir avec eux en pays étranger qu’ils étaient venus, que pour rétablir les Léontins.

LXIV. Témoins de cette audace, les généraux athéniens voulurent les attirer avec toutes leurs forces hors de la ville, et profitant eux-mêmes de la nuit, partir sur leurs vaisseaux et s’emparer à loisir d’un bon poste pour y établir leurs retranchemens. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas le même avantage s’ils étaient obligés de forcer la descente à la vue d’ennemis préparés, ou s’ils étaient aperçus en allant les attaquer par terre ; que la cavalerie de Syracuse, qui était nombreuse, tandis qu’eux-mêmes en manquaient, ferait beaucoup de mal à leurs troupes légères et à la foule de leur armée, au lieu qu’en suivant leur dessein, ils prendraient un poste où la cavalerie serait peu capable de leur nuire. Des exilés de Syracuse, qui étaient à leur suite, leur en indiquèrent un près d’Olympium, dont ils s’emparèrent en effet. Voici le stratagème que les généraux imaginèrent pour exécuter ce qu’ils avaient résolu. Ils firent partir un homme qui leur était affidé, et qui ne paraissait pas moins attaché aux généraux de Syracuse : il était de Cartane. Il dit à ces derniers qu’il venait de la part de quelques citoyens de cette république, dont ils savaient les noms, et qu’ils connaissaient pour des restes de ceux qui, dans cette ville, avaient été de leur faction. Il leur rapporta que les Athéniens y passaient la nuit loin de leur camp ; que s’ils voulaient, au jour indiqué, arriver avec l’aurore, ces citoyens retiendraient ceux qui seraient dans la ville, et mettraient le feu aux vaisseaux, tandis qu’eux-mêmes se rendraient sans peine maîtres du camp, en attaquant les palissades ; qu’un grand nombre de Catanéens soutiendraient cette opération, et que ceux qui l’avaient fait partir étaient prêts à la seconder.

LXV. Comme les généraux syracusains étaient d’ailleurs pleins de confiance, et que même, sans cet avis, leur dessein était de se disposer à marcher contre Catane, ils ajoutèrent foi très légèrement à ce que leur disait cet homme, et prenant jour aussitôt pour l’exécution, ils le renvoyèrent. Déjà étaient arrivés plusieurs des alliés, et entre autres, ceux de Sélinonte ; l’ordre fut donné à tous les Syracusains de sortir. Toutes les dispositions faites, à l’approche du jour dont on était convenu, ils se mirent en marche pour Catane et campèrent près du fleuve Simœthe, dans les campagnes de Léontium. Instruits de leur départ, les Athéniens et tout ce qui se trouvait avec eux de Sicules ou d’autres Siciliens[17] montèrent leurs vaisseaux et leurs petits bâtimens, et firent voile pendant la nuit pour Syracuse. Ils descendirent, au lever de l’aurore, près d’Olympium pour y établir leur camp. En même temps les cavaliers syracusains, arrivés les premiers à Catane, reconnurent que toute l’armée était embarquée, et en firent porter la nouvelle à l’infanterie. Tous revinrent sur leurs pas pour secourir Syracuse.

LXVI. Comme ils avaient beaucoup de chemin à faire, les Athéniens assirent à loisir leur camp. Il les rendait maîtres, par sa situation, d’attaquer quand ils le voudraient, et la cavalerie ennemie ne pourrait les incommoder ni pendant l’action ni avant qu’on en fût aux mains. D’un côté, ils étaient protégés par des murailles, des édifices, des bois, un étang ; de l’autre, par des précipices. Ils coupèrent des arbres dans les forêts voisines, les portèrent sur le bord de la mer et plantèrent des palissades auprès de leur flotte et à Dascon. Du côté que les ennemis pouvaient franchir plus aisément, ils élevèrent à la hâte des fortifications en pierres brutes et en bois, et rompirent le pont de l’Anapus. Personne, tant qu’ils furent occupés de ces travaux, ne sortit de la ville pour y mettre obstacle. Enfin la cavalerie arriva la première pour porter contre eux des secours, et toute l’infanterie se trouva bientôt après rassemblée en leur présence. Ces troupes s’avancèrent d’abord tout près du camp des Athéniens ; mais comme on ne sortit pas au-devant d’elles, elles firent leur retraite, passèrent le chemin d’Hélore et se retranchèrent.

LXV1I. Le lendemain, les Athéniens et leurs alliés se mirent en ordre de bataille. Voici quelle était leur disposition. Les Argiens et les Mantinéens avaient l’aile droite ; les Athéniens, le centre ; et le reste des alliés, l’autre aile. La moitié, placée en avant, était sur huit de hauteur ; l’autre moitié, placée près des tentes, était rangée en quarré long, aussi sur une hauteur de huit hommes, avec ordre d’observer où l’armée souffrirait, pour y apporter du renfort. Les valets étaient au milieu de cette division. Les généraux de Syracuse rangèrent, sur seize hommes de hauteur, les hoplites composés de Syracusains, sans distinction de dignités ni d’âge, et ce qu’ils avaient d’alliés. Ceux qui étaient venus à leur secours étaient surtout les habitans de Sélinonte, et ensuite la cavalerie de Géla, au nombre en tout de deux cents hommes. Ils avaient environ vingt cavaliers et trente archers de Camarina ; ils placèrent sur la droite la cavalerie, qui n’était pas de moins de douze cents hommes, et près d’elle, les gens de traits. Comme c’étaient les Athéniens qui allaient entamer l’affaire, Nicias parcourut les rangs des différentes nations et anima leur courage à peu près en ces termes :

LXVIII. « Qu’est-il besoin, soldats, de vous exhorter par un long discours à bien faire, quand nous allons tous combattre ensemble ? Votre force est, ce me semble, plus capable d’inspirer de la valeur que de beaux discours avec une faible armée. Ici se trouvent des guerriers d’Argos, de Mantinée, d’Athènes, les hommes les plus valeureux des îles ; et comment, avec de tels et de si nombreux alliés, n’avoir pas la plus grande espérance de la victoire, surtout quand on ne nous oppose que des gens ramassés sans choix dans toute une nation, des gens qui ne sont pas, comme nous, l’élite de leur patrie, et pour dire encore plus, des Siciliens qui nous méprisent et ne tiendront pas contre nous, parce qu’ils ont moins d’habileté que d’audace. Songez que vous êtes loin de votre pays, et que vous n’aurez aucune terre amie sans vous la procurer par la force des armes. Je vous présenterai des idées contraires à ce que, j’en suis sûr, nos ennemis se disent entre eux pour s’animer. C’est, disent-ils, pour la patrie que nous allons combattre ; et moi je dis que ce n’est point dans votre patrie, et qu’il faut vous rendre maîtres de cette terre, ou qu’il ne vous sera pas aisé d’en sortir ; car vous serez accablés par une cavalerie formidable. Pleins du souvenir de votre gloire, marchez avec ardeur aux ennemis, et songez que la nécessité qui vous presse, et le défaut de ressources qui vous menace, sont plus redoutables qu’eux. »

LXIX. Après avoir exhorté de cette manière ses soldats, Nicias aussitôt les conduisit à l’action. Les Syracusains étaient loin de s’attendre à combattre si promptement. Plusieurs même étaient allés à la ville qui n’était pas éloignée : ils accoururent en hâte au secours des leurs ; cependant ils tardèrent, et chacun se rangea au hasard avec les premiers corps qu’il trouva formés. Ils ne manquaient ni d’ardeur ni de courage ; c’est ce qu’on vit dans cette affaire et dans les autres ; mais s’ils ne cédaient pas à leurs ennemis par la valeur, ils ne pouvaient l’exercer qu’en proportion de leur science militaire ; et ce qui leur manquait à cet égard leur faisait trahir, en dépit d’eux-mêmes, leur bonne volonté.

Cependant, quoiqu’ils n’eussent pas cru que les Athéniens dussent attaquer les premiers, obligés de se défendre à la hâte, ils prirent les armes, et marchèrent à l’instant au-devant de l’ennemi. L’action commença des deux côtés par les corps qui lançaient des pierres à la main, les frondeurs et les archers, et, suivant la coutume des troupes légères, ils se mettaient réciproquement en fuite. Les devins offrirent ensuite les victimes d’usage, et les trompettes donnèrent aux hoplites le signal de la mêlée. On marcha, les Syracusains pour défendre la patrie, pour leur conservation présente, pour leur liberté à venir ; et de l’autre côté, les Athéniens pour se rendre maîtres d’une terre étrangère, et ne pas nuire à leur pays par leur défaite ; les Argiens et les autres alliés libres, pour partager avec eux les conquêtes qu’ils venaient chercher, et pour retourner victorieux dans leur patrie ; les alliés sujets, d’abord et surtout pour leur conservation, désespérés s’ils n’étaient pas vainqueurs, et ensuite, par une vue accessoire, pour rendre leur sujétion plus douce, en aidant leurs souverains à faire des conquêtes.

LXX. On en vint aux mains, et la résistance fut longue de part et d’autre. Il survint du tonnerre, des éclairs, une forte pluie. Ceux qui combattaient pour la première fois, et qui n’avaient jamais vu la guerre, avaient cette terreur de plus : ceux qui avaient plus d’expérience, ne voyaient en cela qu’un effet de la saison[18], et ils étaient bien plus effrayés de ce que les ennemis ne fléchissaient pas. Mais dès que les Argiens eurent repoussé la gauche des Syracusains, et ensuite les Athéniens ce qui était devant eux. tout le reste de l’armée syracusaine fut aussitôt rompu et mis en fuite. Les Athéniens ne s’avancèrent pas bien loin à la poursuite ; car la cavalerie syracusaine qui était nombreuse, et qui n’avait pas été battue, les contenait et se jetait sur les hoplites qu’elle voyait se détacher à la suite des vaincus. Ils se tinrent serrés, contens de suivre, autant qu’ils le purent, l’ennemi, sans se mettre eux-mêmes au hasard, et à leur retour, ils élevèrent un trophée. Les Syracusains se rallièrent sur le chemin d’Hélore, se mirent en ordre autant que les circonstances le permettaient, et envoyèrent un détachement à la garde d’Olympium, de peur que les Athéniens ne pillassent les richesses qui s’y trouvaient déposées. Le reste rentra dans la ville.

LXXI. Les Athéniens n’allèrent point à ce temple ; mais ils rassemblèrent leurs morts, les mirent sur le bûcher, et ce fut là qu’ils passèrent la nuit. Le lendemain ils accordèrent aux ennemis la permission d’enlever les leurs. Il avait péri à peu près deux cent soixante Syracusains et alliés. Les vainqueurs recueillirent les ossemens de leurs compagnons. Leurs pertes, en y comprenant celles des alliés, ne montaient qu’aux environs de cinquante hommes. Chargés des dépouilles des ennemis, ils retournèrent à Catane : car on était dans la mauvaise saison, et ils ne se croyaient pas en état de continuer la guerre avant d’avoir fait venir d’Athènes, et de chez leurs alliés du continent, de la cavalerie, pour n’avoir pas dans cette partie une entière infériorité. Ils voulaient aussi recueillir de l’argent de la Sicile, en faire venir d’Athènes, et attirer à eux quelques villes ; après la bataille qu’ils venaient de gagner, ils espéraient les trouver plus faciles à se soumettre : enfin ils songeaient à se procurer des munitions de bouche et tout ce dont ils avaient besoin, pour commencer au printemps leurs attaques contre Syracuse.

LXXII. Ce fut dans celle pensée qu’ils se retirèrent à Naxos et à Catane pour y prendre leurs quartiers d’hiver. Les Syracusains ensevelirent leurs morts et convoquèrent une assemblée. Hermocrate, fils d’Hermon, prit la parole ; homme qui, dans toutes les affaires, ne le cédait en sagesse à personne, et d’ailleurs distingué par ses talens militaires et par sa valeur. Il enhardit les citoyens, et ne leur permit pas de céder au dernier événement : leur courage, disait-il, n’avait pas été abattu ; ce n’était que le défaut de discipline qui leur avait fait tort. Ils n’avaient pas eu même autant d’infériorité qu’on aurait pu le craindre, ayant surtout à combattre les plus habiles guerriers de la Grèce, comme des hommes sans art, qui auraient à lutter contre des artistes exercés. La multiplicité de leurs généraux (car ils en avaient quinze), le partage du commandement, l’anarchie d’une foule de guerriers, postés sans ordre, voilà surtout la cause de leur défaite. Mais si l’on nommait un petit nombre de généraux expérimentés ; s’ils exerçaient les troupes pendant l’hiver, si, pour avoir un grand nombre d’hommes complètement armés, ils donnaient des armes à ceux qui n’en avaient pas ; s’ils les forçaient à remplir toutes les parties du devoir militaire, il était probable, disait-il, qu’on l’emporterait sur les ennemis. Ils avaient déjà le courage ; ils y joindraient la discipline, et ces deux qualités feraient elles-mêmes des progrès : la discipline en s’exerçant au milieu du danger ; le courage, en se rendant supérieur à lui-même, par la confiance que donne l’habileté. Il fallait, ajoutait-il, élire peu de généraux, leur donner de pleins pouvoirs, et s’engager envers eux, par serment, à les laisser commander au gré de leur prudence : de cette manière, ce qui devait être secret resterait plus caché, toutes les dispositions se feraient dans le bon ordre et sans qu’on osât prétexter des excuses.

LXXIII. Les Syracusains, après l’avoir entendu, n’hésitèrent point à changer tous ses avis en décrets. Ils l’élurent lui-même général, avec Héraclite, fils de Lysimaque, et Sicanus, fils d’Exécestas ; trois en tout. Ils envoyèrent des députations à Corinthe et à Lacédémone, pour en obtenir des secours, et pour engager en particulier les Lacédémoniens à pousser plus vigoureusement la guerre en leur faveur contre les Athéniens : ce serait mettre ceux-ci dans la nécessité de quitter la Sicile, ou d’y faire passer moins de renforts à leur armée.

LXXIV. Les Athéniens qui étaient à Catane passèrent aussitôt à Messine, dans l’idée que cette place allait se rendre ; mais les intrigues qu’ils y avaient pratiquées ne réussirent pas. Alcibiade ne pouvait manquer d’en avoir connaissance, et quand il fut rappelé du commandement, sachant bien qu’il partait pour l’exil, il avertit de ces menées les amis des Syracusains qui étaient à Messine. Ils commencèrent par tuer ceux qui étaient du complot, se mirent en état d’insurrection ; et comme toute la faction se trouvait en armes, elle força de décréter qu’on ne recevrait pas les Athéniens. Ceux-ci restèrent treize jours devant la place ; mais tourmentés de la mauvaise saison, manquant du nécessaire, et ne voyant rien réussir, ils retournèrent à Naxos, palissadèrent leur camp, et y prirent leurs quartiers d’hiver. Ils dépêchèrent à Athènes des trirèmes, pour demander que l’argent et la cavalerie leur fussent envoyés au printemps.

LXXV. Les Syracusains profitèrent aussi de l’hiver pour construire, en avant de la place, des murailles tournées du côté d’Épipole, et qui renfermaient Téménite dans leur enceinte : c’est que, dans le cas d’un échec, ils craignaient que le circuit trop étroit de leur ville ne fût trop facile à renfermer d’un mur de circonvallation. Ils firent passer une garnison à Mégare et une autre à Olympium, et plantèrent des pilotis dans la mer, aux endroits où il était possible d’aborder. Voyant que les Athéniens hivernaient à Naxos, ils se portèrent avec toutes leurs forces vers Catane, en dévastèrent le territoire, mirent le feu aux tentes et aux retranchemens, et retournèrent chez eux. Comme ils surent que les Athéniens, pour attirer à leur parti, en conséquence du traité fait au temps de Lachès, les habitons de Camarina, leur avaient envoyé une députation, ils leur en envoyèrent une de leur côté. Ils soupçonnaient les Camarinéens de ne leur avoir pas fourni de bon cœur les secours qu’ils leur avaient fait passer à la première bataille, et de ne vouloir pas leur en envoyer à l’avenir ; ils craignaient que, témoins de l’avantage des Athéniens, et cédant au penchant d’une ancienne amitié, ils ne se rangeassent de leur parti. Hermocrate arriva de la part des Syracusains, et Euphémus de la part des Athéniens, chacun avec quelques collègues. Il y eut des conférences ; et Hermocrate, pour prévenir les esprits contre les Athéniens, avant qu’ils se fissent entendre, tint à peu près ce discours :

LXXVI. « Ce n’est pas dans la crainte que l’aspect des forces arrivées d’Athènes vous cause de l’épouvante, que nous sommes députés près de vous : ce que nous craignons, c’est qu’avant de nous avoir écoutés, vous ne vous laissiez persuader par les discours que les Athéniens s’apprêtent à vous faire entendre. Ils viennent en Sicile sous un prétexte que vous connaissez, mais avec un dessein que nous soupçonnons tous. Je ne crois pas qu’ils veuillent rétablir les Léontins, mais plutôt nous chasser. Car il n’est pas naturel de dépeupler des villes dans la Grèce et d’en peupler dans la Sicile ; de s’intéresser aux habitans de Léontium, qui sont Chalcidiens, parce qu’on est lié avec eux par une même origine, et d’asservir les Chalcidiens de l’Eubée dont ceux-là sont une colonie ; mais par les mêmes moyens qu’ils ont usurpé la domination sur les uns, ils veulent l’établir sur les autres. Qand ils eurent engagé les Ioniens et les autres alliés, qui tiraient d’eux leur origine, à se mettre, de leur propre volonté, sous leur commandement pour se venger du Mède, ils les subjuguèrent tour à tour, les uns, parce qu’ils avaient abandonné l’armée, les autres, parce qu’ils se faisaient réciproquement la guerre ; d’autres, sous d’autres prétextes ; car ils en avaient toujours de plausibles. Ce ne fut pas pour la liberté de la Grèce qu’ils résistèrent au Mède, ni les autres Grecs pour leur propre liberté ; mais ceux-là, pour que les Grecs leur fussent soumis, et non au Mède ; et ceux-ci pour changer de maître, et en avoir un moins imbécile, mais plus insidieux.

LXXVII. « Nous ne venons pas faire le détail de toutes les injustices des Athéniens ; il est trop facile de les accuser, et ce que nous pourrions dire vous est trop connu. C’est nous-mêmes plutôt que nous accuserons, nous qui avons l’exemple des Grecs du continent ; qui savons comme ils furent asservis, faute de s’être secourus eux-mêmes ; qui voyons les mêmes astuces employées maintenant contre nous ; le rétablissement des Léontins en faveur de la communauté d’origine, les secours donnés aux Égestains comme à des alliés, et qui ne nous serrons pas avec zèle les uns contre les autres, pour leur montrer qu’il ne se trouve point ici de ces Ioniens, de ces habitans de l’Hellespont, de ces insulaires toujours prêts à secouer le joug du Mède ou de tel autre maître, et cependant toujours esclaves ; mais que nous sommes des Doriens, des hommes libres, sortis, pour nous établir en Sicile, du Péloponnèse qui n’obéit qu’à ses propres lois. Voulons-nous donc attendre que toutes nos villes soient prises l’une après l’autre, certains qu’il n’est que ce seul moyen de nous conquérir, quand nous voyons que c’est précisément celui qu’adoptent les Athéniens, détachant de nous les uns par la séduction, les autres par l’espoir de leur alliance s’ils attaquent leurs voisins ; tous, en les caressant en particulier pour parvenir à les perdre. Et nous croyons parce qu’une ville sicilienne est éloignée de nous, qu’elle peut être détruite sans que les maux qu’elle éprouve nous atteignent, et que celui qui souffre avant nous sera le seul qui ait à souffrir !

LXXVIII. « Si quelqu’un de vous s’est mis dans la pensée que ce n’est pas lui qu’Athènes regarde comme son ennemi, mais les Syracusains ; s’il lui semble dur de se mettre en danger pour notre pays ; il peut observer qu’il ne s’agit pas plus de notre pays que d’un autre, et qu’en venant combattre sur notre territoire, ce serait également pour le sien qu’il combattrait. Ce serait d’autant mieux le parti le plus sûr, que nous ne sommes point encore détruits, qu’il nous aurait pour alliés, et qu’il ne serait pas seul à se défendre. Qu’il sache que l’objet des Athéniens n’est pas de se venger de notre haine, mais de se servir de nous pour s’assurer de son amitié. Celui qui nous envie ou qui nous craint (car ce sont deux maux qui accompagnent la supériorité), qui, dans ces sentimens, désire de nous voir humiliés, pour nous rendre plus modestes, et qui souhaite en même temps notre conservation pour sa propre sûreté, veut ce qui n’est pas dans la puissance des hommes. On n’est pas maître de régler la fortune au gré de ses désirs. Trompé dans son attente, et gémissant bientôt de ses propres malheurs, il voudrait peut-être alors envier, comme autrefois, notre prospérité. C’est ce qui ne sera plus permis à quiconque nous aura laissés dans l’abandon, et qui n’aura pas voulu prendre part à des dangers qui sont les mêmes aussi bien pour lui que pour nous ; car ceux qui sembleront ne sauver que notre puissance, pourvoiront en effet à leur propre salut.

« Voilà ce que surtout, ô citoyens de Camarina, vous qui, placés sur nos frontières, courez, après nous, le premier danger, vous auriez dû prévoir, au lieu de nous servir mollement, comme vous venez de faire ; il fallait plutôt venir à nous de votre propre mouvement, nous exhorter à ne pas nous laisser abattre, et nous donner les mêmes conseils, que si c’était Camarina que les Athéniens eussent attaquée la première, et que vous eussiez eu besoin de nous implorer. C’est ce que ni vous ni les autres ne vous êtes encore empressés de faire.

LXXIX. « Peut-être par timidité, voudrez-vous ménager la justice entre nous et nos agresseurs ; vous direz qu’il existe une alliance entre vous et les Athéniens. Eh ! ce n’est pas contre vos amis que vous l’avez contractée, mais contre les ennemis qui pourraient vous assaillir ; c’est pour secourir les Athéniens, quand d’autres les attaqueront, et non quand eux-mêmes, comme à présent, viendront attaquer les autres. Aussi les citoyens de Rhégium, quoique Chalcidiens, ne veulent-ils pas s’unir aux desseins d’Athènes pour rétablir les habitans de Léontium, Chalcidiens eux-mêmes. C’est une chose étrange, qu’ils regardent comme suspectes les belles apparences de justice des Athéniens, et suivent la raison en semblant l’offenser, tandis que vous, qui avez en votre faveur un motif raisonnable, vous voulez servir vos ennemis naturels, et perdre les amis à qui la nature vous attache de plus près, en vous unissant à leurs plus mortels ennemis. Ayez horreur de cette injustice. Secourez-nous et ne craignez pas l’appareil de leurs forces ; elles deviennent redoutables, si nous nous divisons, et c’est ce qu’ils cherchent ; mais elles le sont peu, si tous nous restons unis. Ce n’est qu’à nous seuls qu’ils ont affaire ; et cependant, vainqueurs dans un combat, ils n’ont pu remplir leurs projets, et ont fait une retraite précipitée.

LXXX. « En nous tenant dans l’union, nous aurions tort de perdre courage : formons ensemble une étroite confédération, avec d’autant plus de zèle, que nous allons être secondés par les peuples du Péloponnèse, guerriers bien supérieurs aux Athéniens. Et ne regardez pas comme un acte de prudence, juste à notre égard, et utile à votre sûreté, de ne secourir ni l’un ni l’autre parti, parce que vous êtes alliés de tous deux. Cela peut sembler juste en spéculation, et ne l’est pas en effet. Car si, pour n’avoir pas reçu votre secours, celui qu’on attaque est perdu, tandis que l’agresseur sera victorieux, quelle sera la suite de votre inactivité ? De n’avoir pas donné au premier une assistance qui l’aurait sauvé, et d’avoir permis la méchanceté du second. Certes, il est plus honnête de vous unir à ceux qu’on insulte, à ceux qui ne composent qu’une famille avec vous, et de protéger les intérêts communs de la Sicile, que de permettre aux Athéniens, vos amis, de se rendre coupables.

« En un mot, les Syracusains ne pensent pas devoir vous apprendre, ni à vous ni à d’autres peuples, ce que vous ne savez pas moins bien vous-mêmes. Mais nous vous implorons, et en même temps, si vous n’écoutez pas nos prières, nous protestons contre vous, nous Doriens, attaqués par des Ioniens, nos constans ennemis, et que vous, Doriens, ne craignez pas de trahir. Si les Athéniens nous subjuguent, c’est à vos résolutions qu’ils devront la victoire : la gloire en sera pour eux, et le prix de leur triomphe sera de mettre sous leur joug ceux qui les auront fait triompher. Mais si nous sommes au contraire victorieux, vous serez punis comme auteurs des dangers que nous aurons courus. Examinez donc, et choisissez entre deux partis : l’un, sans vous exposer aux hasards, de subir dès à présent la servitude ; l’autre, de vaincre avec nous, de ne pas vous donner honteusement les Athéniens pour maîtres, et d’éviter notre haine, qui ne serait pas de courte durée. »

LXXXI. Ce fut ainsi qu’Hermocrate s’exprima. Après lui, Euphémus, député d’Athènes, parla à peu près en ces termes :

LXXXII. « Nous n’étions venus ici que pour renouveler avec vous notre ancienne alliance ; mais le député de Syracuse s’élève contre nous, et c’est nous forcer à montrer que nous ne jouissons pas injustement de la domination. Lui-même a cité le plus grand témoignage en notre faveur ; c’est que, de tout temps, les Ioniens furent ennemis des Doriens. Le fait est vrai ; et c’est en qualité d’Ioniens que nous avons cherché le moyen de n’être pas soumis aux peuples du Péloponnèse qui sont Doriens, qui l’emportent sur nous par le nombre, et qui sont voisins de notre pays. Quand, après la guerre des Mèdes, nous eûmes acquis une marine, nous abjurâmes la domination et le commandement des Lacédémoniens, parce qu’il ne leur appartenait pas plus de nous commander, qu’à nous de leur donner des ordres, si ce n’est pendant le temps qu’ils furent les plus forts. Reconnus pour chefs des peuples auparavant soumis au roi, si nous avons pris sur eux l’autorité, c’est que, pour n’être pas sous l’empire des Péloponnésiens, il fallait avoir une force capable de nous défendre contre eux. Et, sans doute, ce n’est pas injustement que nous avons réduit sous notre puissance ces Ioniens, ces insulaires, que les Syracusains nous reprochent d’avoir asservis, quoiqu’ils eussent avec nous une même origine : ils s’étaient armés avec le Mède contre leur mère-patrie, contre nous ; ils n’avaient pas osé détruire leurs propriétés, comme nous avions abandonné notre ville ; ils avaient eux-mêmes choisi la servitude, et voulaient nous y soumettre.

LXXXIII. « C’est ainsi que nous avons acquis l’empire, et nous en sommes dignes, nous qui avons fourni, pour le service des Grecs, le plus grand nombre de vaisseaux, et qui leur avons fait voir un zèle à toute épreuve, tandis que ceux qui nous obéissent, partageaient gaîment le dessein du Mède et nous traitaient en ennemis. Mais surtout nous voulions acquérir de la force contre les peuples du Péloponnèse. Car nous ne chercherons pas à nous parer de beaux discours pour montrer qu’il est juste que nous commandions, soit pour avoir seuls détruit les Barbares, soit pour nous être précipités dans les dangers, plus encore pour la liberté des Péloponnésiens que pour celle de tous les Grecs et pour la nôtre. Ou ne peut reprocher à personne de pourvoir à sa conservation. C’est pour travailler à notre sûreté que nous sommes venus en Sicile, et nous voyons que nos intérêts sont les vôtres. Nous le démontrons par les faits mêmes que ces députés nous reprochent, par ceux qui excitent principalement vos craintes et vos défiances. Nous savons que, dans la terreur et les soupçons, on peut être agréablement chatouillé pour le moment par les charmes du discours ; mais qu’ensuite, lorsqu’il faut agir, c’est l’intérêt que l’on consulte. Nous l’avons déclaré ; c’est par crainte que nous nous sommes saisis de la domination dans la Grèce ; et c’est par le même sentiment que nous venons établir en Sicile, avec l’aide de nos amis, l’ordre qui convient à notre sûreté, non dans le dessein de les asservir, mais d’empêcher qu’ils ne subissent la servitude.

LXXXIV. « Qu’on ne pense pas que nous n’ayons aucun intérêt à gagner votre amitié. Si vous êtes conservés, si vous n’êtes pas trop faibles pour résister aux Syracusains, ils feront passer moins de forces aux peuples du Péloponnèse, et nous aurons moins à souffrir de leur part. Voila comment vous nous touchez de bien près. Il nous est avantageux, par la même raison, de rétablir les Léontins ; non pour les réduire à l’état de sujets, comme les Chalcidiens de l’Eubée qui ont avec eux une même origine, mais pour les maintenir dans la plus grande force, afin que, voisins de Syracuse, ils nous servent en lui donnant de l’inquiétude. Mais dans la Grèce, nous nous suffisons à nous-mêmes contre nos ennemis. Ainsi donc, ces Chalcidiens qu’on trouve déraisonnable que nous ayons asservis, quand nous travaillons à la liberté de ceux de Sicile, il est de notre intérêt qu’ils soient hors d’état de faire la guerre, et qu’ils ne nous fournissent que de l’argent : mais il n’en est pas de même ici des Léontins et de nos autres amis : il est bon pour nous qu’ils jouissent de la plus grande liberté.

LXXXV. « Pour un prince, ou pour un état qui jouit de l’empire, rien de ce qui lui est utile n’est déraisonnable ; il n’aime que ceux sur lesquels il peut compter ; il doit, au gré des circonstances, être ami ou ennemi. Ici notre intérêt n’est pas de faire du mal à nos amis ; mais de tenir, au moyen de leurs forces, nos ennemis dans l’impuissance. La défiance serait déplacée. Nous nous conduisons avec nos alliés de la Grèce en conséquence des avantages que chacun d’eux peut nous procurer. Les habitans de Chio et de Méthymne conservent leur liberté et nous fournissent des vaisseaux. La plupart paient un tribut pécuniaire qui est sévèrement exigé ; d’autres, entièrement libres, portent les armes avec nous : ce sont cependant des insulaires et des peuples faciles à conquérir ; mais ils sont avantageusement placés autour du Péloponnèse. On doit donc croire que nous ne prendrons ici que des mesures conformes à notre intérêt et aux craintes que nous inspirent les Syracusains, et dont nous faisons l’aveu. Ils aspirent à vous dominer, et veulent, en nous rendant suspects à vos yeux, que nous soyons obligés de nous retirer sans succès, pour établir eux-mêmes leur empire sur la Sicile, soit par la force, soit en vous surprenant dans l’abandon. C’est ce qui doit nécessairement arriver si vous embrassez leur parti ; car il ne vous sera pas facile d’assembler encore une fois de telles forces, et quand nous ne serons plus ici, les Syracusains ne seront pas trop faibles contre vous.

LXXXVI. « Les faits suffisent pour convaincre ceux qui penseraient autrement. Quand vous-mêmes d’abord nous avez appelés, vous ne cherchiez à nous inspirer qu’une crainte ; c’était que nous ne pouvions, sans danger pour nous-mêmes, vous laisser tomber sous le joug des Syracusains. Il n’est pas juste de vous défier à présent de ce que vous vouliez nous persuader alors, ni de former contre nous des soupçons, parce que nous venons, avec des forces plus respectables, attaquer la puissance de vos ennemis : c’est qu’il faut vous armer de défiance. Sans vous, nous ne pouvons rester ici ; et même si, devenus perfides, nous parvenions à subjuguer la Sicile, la longueur du trajet, la difficulté de garder de grandes villes, les forces de terre qu’on nous opposerait, tout mettrait obstacle à ce que nous pussions la conserver. Mais ceux que vous devez craindre ne sont pas, comme nous, dans un camp. C’est d’une ville bien plus formidable que notre présence qu’ils s’élanceront sur vous ; ils vous épient sans cesse, et dès qu’ils pourront saisir l’occasion, ils ne la laisseront pas échapper. C’est ce qu’ils ont déjà montré plus d’une fois, entre autres, contre les Léontins. Et maintenant ils ont l’audace de vous appeler, comme si vous étiez des gens stupides, contre ceux qui mettent obstacle à leurs desseins, et qui, jusqu’à présent, ont empêché la Sicile de tomber sous leur joug. C’est avec bien plus de sincérité que nous vous invitons à vous conserver et à ne pas trahir votre salut qui dépend de nos secours mutuels. Pensez que, même sans alliés, les Syracusains, par leur nombre, ont toujours une route ouverte pour venir vous attaquer ; mais que vous ne pourrez pas vous défendre plusieurs fois avec de tels auxiliaires. Si par votre défiance vous souffrez que vos amis se retirent sans succès, ou qu’ils éprouvent une défaite, un jour viendra que vous voudriez bien en voir du moins près de vous une faible partie, quand leur secours, si même vous le receviez, ne pourrait plus vous être utile.

LXXXVII. « Craignez, citoyens de Camarina, ainsi que tous ceux à qui nous offrons notre alliance, de vous laisser tromper par les calomnies des Syracusains. Nous avons dit la vérité dans toute son étendue sur l’objet des soupçons que l’on répand contre nous : pour achever de vous persuader, nous allons nous résumer en peu de mots. Nous avons pris l’empire sur nos alliés de la Grèce, mais c’était pour n’être soumis à personne ; nous offrons la liberté à nos alliés de Sicile pour qu’ils ne nous nuisent pas ; nous sommes remuans par nécessité, parce qu’il est bien des dangers dont nous avons à nous défendre. Ce n’est pas sans être appelés, c’est à l’invitation de ceux d’entre vous qui étaient opprimés, que déjà nous sommes venus ici, que nous y revenons encore leur offrir des secours. Ne vous érigez ni en juges ni en censeurs de notre conduite, et ne cherchez pas, ce qui serait difficile, à nous détourner de nos desseins. Tant que vous pourrez tirer parti de notre humeur inquiète et de notre caractère, saisissez cet avantage, et sachez en profiter. Croyez que ce défaut qu’on nous reproche n’est pas également nuisible à tous, et qu’il sert même bien la plus grande partie des Grecs. Partout, et daus les pays même où nous ne dominons pas, celui qui veut opprimer, et celui qui craint l’oppression, s’attendent également tous deux, l’un à recevoir nos secours, l’autre, si nous arrivons, à ne pouvoir sans crainte hasarder son projet. D’où il arrive que l’un est forcé malgré lui à conserver de la modération, et que l’autre est sauvé sans avoir rien fait pour lui-même. Ne rejetez donc pas cet avantage commun à tous ceux qui le réclament, et qui s’offrent maintenant à vous : suivez l’exemple des autres ; et au lieu de vous tenir toujours en garde contre les Syracusains, unissez-vous à nous pour les attaquer enfin vous-mêmes. »

LXXXVIII. Ainsi parla Euphémus. Les habitans de Camarina étaient partagés entre deux affections différentes. D’un côté, ils avaient de la bienveillance pour les Athéniens, autant du moins qu’ils le pouvaient, en soupçonnant qu’ils venaient asservir la Sicile ; de l’autre, ils étaient toujours en différends pour leurs limites avec les Syracusains ; mais ils ne craignaient pas moins que ceux-ci, qui étaient leurs voisins, n’eussent l’avantage, même sans avoir reçu d’eux aucun secours. C’était ce qui les avait engagés d’abord à leur envoyer de la cavalerie. Ils avaient dessein de ne les aider en effet dans la suite, qu’avec autant de ménagement qu’il serait possible. Cependant, pour ne se pas montrer, dans les circonstances présentes, moins portés pour les Athéniens, surtout après la supériorité qu’ils venaient d’obtenir, ils crurent, dans leur réponse, devoir traiter avec égalité les deux partis. Fixés à cette résolution, ils répondirent que la guerre s’étant élevée entre deux peuples, qui étaient leurs alliés, ils croyaient, par respect pour leurs sermens, ne devoir secourir ni l’un ni l’autre. Les députés d’Athènes et de Syracuse se retirèrent.

Pendant que les Syracusains faisaient leurs dispositions pour la guerre, les Athéniens, campés à Naxos, négociaient avec les Sicules pour en attirer le plus grand nombre à leur parti. Ils ne purent entraîner à la défection que peu de ceux qui habitaient les plaines, et qui étaient sujets de Syracuse ; mais ceux qui logeaient dans l’intérieur des terres, et qui avaient toujours été libres, s’empressèrent presque tous de se montrer affectionnés aux Athéniens ; ils apportèrent à l’armée des vivres, et quelques uns même de l’argent. Les Athéniens firent la guerre à ceux qui n’embrassaient pas leur cause, forcèrent les uns à s’y joindre, et empêchèrent les autres de recevoir la garnison et les secours qu’on leur faisait passer de Syracuse. Pendant l’hiver, ils se portèrent de Naxos à Catane, rétablirent le camp qu’avaient brûlé les Syracusains, et y passèrent le reste de la saison. Ils envoyèrent à Carthage des trirèmes pour se concilier l’amitié de cette république, et essayer d’en tirer quelques services. Ils envoyèrent aussi dans la Tyrsénie, sur l’avis qu’ils avaient reçu de quelques villes, qu’elles étaient disposées à combattre avec eux. Ils expédièrent de tous côtés des messages pour les Sicules, et firent prier les Égestains de leur envoyer le plus de cavalerie qu’il serait possible. Ils préparaient des briques, du fer, tous les matériaux nécessaires à des fortifications, et s’occupaient de ce que devait exiger la guerre qu’ils allaient recommencer au printemps.

Cependant les députés de Syracuse, envoyés à Corinthe et à Lacédémone, essayèrent d’engager en passant les peuples de l’Italie à ne pas regarder avec indifférence les entreprises des Athéniens, qui ne les menaçaient pas moins eux-mêmes que la Sicile. Arrivés à Corinthe, ils entrèrent en négociation, et demandèrent qu’en faveur de l’origine commune on leur prêtât de l’assistance. Aussitôt les Corinthiens décrétèrent qu’ils mettraient tout leur zèle à secourir Syracuse : non contens d’être les premiers à donner cet exemple, ils joignirent, pour Lacédémone, leurs députés à ceux de cette république, avec ordre d’engager les Lacédémoniens à faire contre Athènes une guerre encore plus ouverte, et à envoyer quelques secours en Sicile. Les députés de Corinthe arrivèrent à Lacédémone. Dans ces circonstances, Alcibiade, avec les compagnons de son exil, se hâta de passer des champs de Thurium à Cyllène dans l’Élide, et partit pour cette même ville, invité par les citoyens. Il n’entreprit ce voyage que sous la foi publique ; car il craignait qu’ils ne conservassent du ressentiment de l’affaire de Mantinée. Les envoyés de Corinthe, ceux de Syracuse et Alcibiade firent tous la même demande, et ils l’obtinrent. Quoique le dessein des éphores et des magistrats fût d’envoyer des députés à Syracuse, pour l’empêcher de faire un accommodement avec les Athéniens, ils n’étaient pas disposés à donner des secours à cette république ; mais Alcibiade, s’avançant dans l’assemblée, sut aiguillonner et piquer les Lacédémoniens, en leur tenant à peu près ce discours :

LXXXIX. « Il faut que je commence par vous entretenir des préventions qu’on a pu vous inspirer contre moi, de peur que, mal disposés en ma faveur, vous ne le soyez pas mieux à m’entendre parler des intérêts publics. Le droit d’hospitalité dont jouissaient ici mes ancêtres, et que, sur je ne sais quel sujet de plainte, ils avaient abandonné, c’est moi qui l’ai fait revivre, et je vous ai bien servis dans plusieurs occasions, surtout en votre affaire de Pylos. Mon zèle pour vous ne se refroidissait pas ; mais quand vous traitâtes de votre réconciliation avec les Athéniens, ce fut de mes ennemis que vous employâtes l’entremise ; et en leur procurant du crédit, vous me fîtes un affront. Piqué de cette offense, j’eus droit de chercher à vous nuire, et soit en me déclarant en faveur des Mantinéens et des Argiens, soit en d’autres occasions, je me piquai de vous être contraire. Si quelqu’un de vous conserve du ressentiment pour le mal que je vous ai fait, qu’il considère la chose dans son vrai point de vue, il changera de façon de penser. Il se peut aussi qu’on ait pris de moi une idée peu favorable sur ce que j’ai montré surtout de l’attachement à la faction du peuple ; c’est encore une mauvaise raison de me haïr. Nous fûmes toujours ennemis des tyrans, et tout ce qui s’oppose au pouvoir absolu s’appelle faction populaire. C’est ce qui m’a rendu toujours fidèle à protéger le peuple. D’ailleurs, notre gouvernement étant démocratique, c’est une absolue nécessité de se prêter à l’état des choses ; cependant j’ai tâché, dans le maniement des affaires publiques, de conserver plus de modération que n’en suppose la licence de ce régime. Mais il y eut dès les temps anciens, et il existe encore des gens qui entraînent la multitude aux plus méprisables excès ; ce sont eux qui m’ont chassé. Tant que je me suis trouvé à la tète des affaires, j’ai pensé qu’une république puissante, et qui jouit de la plus grande indépendance, doit être maintenue dans l’état où on la trouve. Pour peu que nous ayons de sagesse, nous savons bien ce que c’est que la démocratie[19] ; je ne le sais pas moins qu’un autre, et assez pour en dire beaucoup de mal ; mais on ne dirait rien de nouveau sur la démence reconnue de ce gouvernement. Le changer cependant était une entreprise qui ne me semblait pas exempte de péril, quand nous vous avions pour ennemis, et que vous nous teniez, pour ainsi dire, assiégés.

XC. « Voilà les faits relatifs aux préventions qui peuvent m’être contraires. Quant aux objets que vous devez mettre en délibération, et sur lesquels, si je suis mieux instruit qu’un autre, je vous dois des éclaircissemens, écoutez ce que je puis vous apprendre.

« Nous nous sommes portés en Sicile pour essayer de nous soumettre d’abord les Siciliens, et après eux les peuples de l’Italie, et pour faire ensuite des tentatives sur les pays soumis à la domination de Carthage et sur les Carthaginois eux-mêmes. Si ces desseins avaient eu leur exécution en tout ou du moins dans leur plus grande partie, nous devions alors attaquer le Péloponnèse ; nous y aurions conduit les nouvelles forces qu’auraient ajoutées à notre empire les Grecs de Sicile, un grand nombre d’étrangers soudoyés, et des Ibères et autres Barbares qui passent généralement pour les plus belliqueux de ces contrées. L’Italie fournit du bois en abondance, et indépendamment des trirèmes que nous avons déjà, nous en aurions construit un grand nombre ; notre flotte aurait investi le Péloponnèse. En même temps nous y aurions fait par terre des invasions avec de l’infanterie ; nous aurions enlevé de force des villes, nous en aurions enveloppé d’autres de murailles, et nous espérions subjuguer aisément tout le pays pour étendre de là notre empire sur tous les Grecs. Sans compter nos revenus ordinaires de la Grèce, les villes conquises de la Sicile nous auraient assez fourni de vivres et d’argent pour faciliter nos desseins.

XCI. « Vous venez d’entendre de la bouche d’un homme qui doit les bien connaître quels étaient nos projets dans l’expédition que nous venons d’entreprendre. Les généraux qui restent les suivront, s’ils le peuvent.

« Apprenez maintenant que la Sicile ne peut tenir si vous ne la secourez. Il est certain que les peuples de cette île manquent d’habileté ; cependant s’ils se réunissaient tous, ils pourraient encore se maintenir. Mais les Syracusains seuls, déjà vaincus dans une bataille où ils ont risqué toutes leurs forces, et contenus par une flotte ennemie, seront incapables de résister à l’appareil que les Athéniens leur opposent ; et si la ville est prise, on est maître de la Sicile et bientôt de l’Italie. Dès lors ce danger, dont je vous disais a l’instant que vous étiez menacés, ne tardera pas à tomber sur vous. Ne pensez pas qu’on en veuille seulement à la Sicile ; c’est au Péloponnèse lui-même, si vous ne vous pressez pas de remplir les vues que je vais vous communiquer. Faites passer en Sicile une armée dont les hommes puissent être rameurs dans le passage, et devenir soldats à leur arrivée ; ce que je crois plus utile encore qu’une armée, envoyez-y pour général un Spartiate, qui dresse à la discipline les troupes qu’on a déjà, qui force au service de la guerre ceux qui voudraient s’y refuser. Ainsi les amis que vous avez déjà prendront plus de courage ; les peuples qui restent en balance viendront à vous avec moins de crainte. Il faut, en même temps, pousser ici plus ouvertement la guerre ; alors les Syracusains, sachant que vous ne les négligez pas, résisteront avec plus de vigueur, et les Athéniens enverront moins de nouveaux renforts à leur armée. Mais fortifiez Décélie dans l’Attique ; c’est ce que les Athéniens ont toujours le plus redouté, et c’est le seul malheur qu’ils croient n’avoir pas éprouvé dans la guerre. Le plus sûr moyen de nuire à ses ennemis, c’est de leur faire le mal que l’on sait qu’ils craignent davantage. Car on peut croire que chacun sait bien ce qu’il y a pour lui de plus terrible, et que c’est là précisément ce qu’il redoute. Sans détailler les avantages que vous retirerez de ces fortifications, et ceux dont vous priverez vos ennemis, je vais exposer en peu de mots les plus considérables. Vous serez maîtres de la plupart des richesses du pays ; vous vous saisirez des unes, les autres viendront à vous d’elles-mêmes. A l’instant les Athéniens seront privés du produit de leurs mines d’argent de Laurium, et de tout ce que leur rapportent et le territoire et les tribunaux de justice. Mais surtout ils verront diminuer les revenus qu’ils tirent de leurs alliés ; ceux-ci dédaigneront de les leur payer, parce que, dès lors, ils regarderont Athènes comme votre conquête.

XCII. « C’est de vous, Lacédémoniens, que dépend l’exécution vive et prompte d’une partie de ces idées. Je suis dans la plus ferme confiance qu’elles peuvent être remplies, et je crois que mon attente ne sera pas trompée. Ce que je demande, c’est qu’on ne prenne pas de moi une opinion désavantageuse, sur ce qu’autrefois je semblais aimer ma patrie, et que je suis prêt maintenant à l’attaquer de toutes mes forces avec ses plus fiers ennemis ; je demande aussi qu’on ne me soupçonne pas de parler avec ce faux zèle dont se parent des exilés. Je m’exile, mais c’est loin de la méchanceté de mes persécuteurs, et si vous voulez me croire, jamais je ne m’exilerai de vos intérêts. Je regarde comme nos plus grands ennemis, non pas ceux qui nous nuisent quand nous sommes leurs ennemis nous-mêmes, mais ceux qui d’amis que nous étions, nous forcent à leur dévouer notre haine. Je suis ami de la patrie, où j’exerce en sûreté mes droits de citoyen, non de celle que je n’éprouve que des injustices. Si je lui fais la guerre, c’est que je ne la regarde pas comme une patrie que je possède, mais que je veux recouvrer. Ne pas marcher contre elle, après l’avoir injustement perdue, ce serait ne la pas aimer véritablement : celui qui l’aime la regrette trop pour ne pas mettre eu usage tous les moyens de la recouvrer. Je vous prie donc, Lacédémoniens, de m’employer sans crainte dans les dangers, dans les plus rudes travaux. Vous ne pouvez ignorer ce que tout le monde répète : que si je vous ai fait du mal comme ennemi, je pourrais aussi, comme ami, vous être de la plus grande utilité, d’autant plus que je connais bien les affaires des Athéniens, et que je me suis instruit des vôtres par conjecture. Pensez qu’en ce moment vous délibérez sur les plus grands intérêts : n’hésitez point à porter la guerre dans la Sicile et dans l’Attique : dans l’une, avec quelques troupes, vous sauverez une domination importante ; dans l’autre, vous détruirez la puissance actuelle d’Athènes et celle qu’elle doit acquérir : vous jouirez à l’avenir de la tranquillité intérieure, et vous aurez sur la Grèce entière un empire qu’elle vous offrira d’elle-même ; empire que vous ne devrez pas à la force, mais à la bienveillance. »

CIII. Voilà ce que dit Alcibiade. Les Lacédémoniens avaient déjà conçu le projet de faire la guerre aux Athéniens ; cependant ils différaient et se tenaient dans la circonspection ; mais quand ils eurent appris de sa bouche tous les détails dont il leur fit part, assurés que c’était un homme bien instruit qu’ils venaient d’entendre, ils conçurent bien plus de hardiesse. Toutes leurs pensées s’arrêtèrent à fortifier Décélie et à faire partir sur-le-champ quelques secours pour la Sicile. Gylippe, fils de Cléandridas[20], fut celui qu’ils choisirent pour commander aux Syracusains. Il devait se consulter avec eux et avec les Corinthiens, et employer tous les moyens qui seraient en son pouvoir pour faire parvenir au plus tôt à Syracuse le plus puissant renfort. Il donna ordre de lui expédier sur-le-champ à Asiné deux vaisseaux de Corinthe, d’en appareiller d’autres, au nombre qu’on voudrait lui faire passer, et de les tenir prêts à mettre en mer lorsqu’il en serait temps. Les Corinthiens promirent de se conformer à ses intentions et partirent de Lacédémone.

On reçut alors à Athènes la trirème que les généraux athéniens avaient dépêchée de Sicile pour demander des munitions et de la cavalerie. Sur cette réquisition, les Athéniens décrétèrent qu’on ferait passer à l’armée des cavaliers et des subsistances. L’hiver finit, avec la dix-septième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

XCIV. L’été suivant, dès les premiers jours du printemps[21], les Athéniens qui étaient en Sicile appareillèrent de Catane et allèrent à Mégare. Les Syracusains, comme je l’ai dit plus haut, en avaient chassé les habitans du temps de Gélon, et étaient restés maîtres du pays. Les Athéniens y firent une descente et ravagèrent le territoire ; ils s’avancèrent jusqu’à un fort des Syracusains, et, n’ayant pu le prendre, ils gagnèrent par terre et par mer le fleuve Térias, entrèrent dans la campagne, la saccagèrent, et mirent le feu aux champs de blés. Ils rencontrèrent des Syracusains en assez petit nombre, en tuèrent quelques-uns, dressèrent un trophée, et retournèrent à leurs vaisseaux. De là ils revinrent à Catane, en tirèrent des subsistances, et se portèrent avec toute l’armée à Centoripes, place des Sicules : après l’avoir reçue à composition, et mis le feu aux blés d’Inesse et d’Hybla, ils se retirèrent. De retour à Catane, ils y reçurent deux cent cinquante hommes de cavalerie qui arrivaient d’Athènes, avec leurs équipages, mais sans chevaux, parce qu’on avait pensé qu’il leur en serait fourni de Sicile. Il leur vint aussi trente archers à cheval, et trois cents talens d’argent[22].

XCV. Dans le même printemps[23] les Lacédémoniens portèrent les armes contre Argos et s’avancèrent jusqu’à Cléone ; mais il survint un tremblement de terre, et ils firent leur retraite. Les Argiens se répandirent ensuite dans les campagnes de Thyrée, pays situé sur leurs frontières, et y firent, sur les Lacédémoniens, un butin considérable : ils n’en tirèrent pas moins de vingt-cinq talens[24].

Peu de temps après et dans le cours du même été[25], le peuple de Thespies fit une insurrection contre ses magistrats, mais sans pouvoir s’emparer du gouvernement ; quoique secondés par les Athéniens, les uns furent pris, et les autres réduits à chercher un refuge à Athènes.

XCVI. Les Syracusains apprirent, dans le même été, que les Athéniens avaient reçu de la cavalerie, et qu’ils se disposaient à marcher contre eux. Comme ils pensaient que si l’ennemi ne pouvait s’emparer d’Épipole, endroit escarpé et qui domine la ville, il ne lui serait pas aisé, même en gagnant une bataille, de les renfermer d’un mur de circonvallation, ils résolurent d’en garder les accès. Dès que les Athéniens ne pourraient surprendre ce passage, il ne leur en restait pas d’autres. De tous les autres côtés sont des collines dont le penchant est dirigé du côté de la place, en sorte que le terrain qu’elles enveloppent est en entier à découvert. Les Syracusains ont donné le nom d’Épipole à cet endroit parce qu’il s’élève par-dessus le reste du pays. Ils sortirent avec toutes leurs forces, et gagnèrent au point du jour la prairie que baigne l’Anapus. Hermocrate et ses collègues venaient de recevoir le commandement ; ils firent la revue des troupes complètement armées, et choisirent entre elles sept cents hommes que commandait Diomile, exilé d’Andros. Leur destination fut de garder les Épipoles ; comme ils étaient réunis, on pouvait disposer d’eux à chaque instant, s’ils devenaient utiles à quelque autre opération.

XCVII. Dès le jour qui suivit cette nuit, les Athéniens firent la revue de leurs troupes, et, à l’insu des ennemis, ils sortirent de Catane par mer avec toutes leurs forces ; ils gagnèrent un endroit nommé Léon, qui n’est qu’à six ou sept stades d’Épipole, mirent à terre leur infanterie, et allèrent avec les vaisseaux à Thapsos. C’est une Chersonèse avancée dans la mer, et qui ne tient à la terre que par un isthme fort étroit : elle n’est, ni par terre ni par mer, fort éloignée de Syracuse. L’armée de mer des Athéniens garnit l’isthme de palissades et se tint en repos. L’infanterie courut précipitamment à Épipole, et en gravit la hauteur du côté d’Euryèle, avant que ceux des Syracusains qui passaient en revue dans la prairie pussent s’apercevoir de leur marche et s’avancer contre eux. Ils vinrent cependant enfin avec plus ou moins de célérité, et entre autres les sept cents aux ordres de Diomile. Il n’y avait pas, de la prairie, moins de vingt-cinq stades[26] pour se trouver en présence. Ils attaquèrent donc en désordre, furent battus, et rentrèrent dans la ville. Diomile fut tué, et il y eut à peu près trois cents morts. Les Athéniens dressèrent un trophée, rendirent par traité les morts aux Syracusains, et descendirent le lendemain jusqu’au pied de la place. Comme il ne se fit pas contre eux de sortie, ils se retirèrent et se mirent à élever sur les dernières hauteurs d’Épipole, à Labdale, un fort qui regardait Mégare ; ils le destinaient à servir de magasin pour y déposer leurs effets et leurs ustensiles, toutes les fois qu’ils s’écarteraient pour combattre ou pour travailler à des retranchemens.

XCVIII. Peu après, il leur arriva d’Égeste trois cents cavaliers, et environ cent hommes, tant de chez les Sicules que de Naxos et d’autres endroits. Les deux cent cinquante cavaliers d’Athènes avaient reçu des gens de Catane et d’Égeste, des chevaux, ou en avaient acheté. On rassembla en tout six cent cinquante hommes de cavalerie. Les Athéniens laissèrent une garnison à Labdale et allèrent à Sycé ; ils s’y arrêtèrent et travaillèrent sans délai à un mur de circonvallation. La célérité qu’ils mirent à cet ouvrage effraya les Syracusains. Ils ne crurent pas devoir regarder d’un œil tranquille cette entreprise, et s’avancèrent dans le dessein de combattre : déjà l’on était en présence ; mais les généraux syracusains voyant leurs troupes éparses, et s’apercevant qu’il n’était pas aisé de les ranger en bataille, retournèrent à la ville. Ils laissèrent seulement un peu de cavalerie, dont la présence empêchait les ennemis d’aller chercher des pierres et de s’écarter ; mais un bataillon d’hoplites athéniens, soutenu par les cavaliers, l’attaqua et la mit en fuite. On lui tua quelques hommes, et cette victoire fut célébrée par un trophée.

XCIX. Le lendemain les Athéniens reprirent leurs travaux ; les uns s’occupaient du mur de circonvallation du côté du nord ; les autres apportaient des pierres et du bois de charpente qu’ils déposaient à Trogile : c’était l’endroit où le retranchement, depuis le grand port jusqu’à l’autre mer, devait avoir le moins de longueur.

Les Syracusains, qui se laissaient guider sur tout par les conseils d’Hermocrate, l’un de leurs généraux, ne voulurent plus se hasarder contre les Athéniens dans des affaires générales. Ils jugèrent plus à propos d’élever eux-mêmes un contre-mur du côté où l’ennemi devait conduire ses retranchemens. S’ils pouvaient le devancer, ils lui fermeraient les approches de la ville : si les Athéniens venaient s’opposer à ces travaux, ou verrait contre eux une partie de l’armée, et l’on s’emparerait des passages que l’on clorait de palissades. D’ailleurs l’ennemi ne pourrait venir les attaquer avec toutes ses forces, sans abandonner ses ouvrages. Ils sortirent donc, et commencèrent leur muraille, la prenant de leur ville, et la conduisant transversalement en deçà du mur de circonvallation des ennemis. Ils coupèrent les oliviers du bois sacré et en construisirent des tours. Comme la flotte athénienne n’était pas encore passée de Thapsos au grand port, les Syracusains restaient maîtres de la mer, et les Athéniens étaient obligés de faire venir par terre de Thapsos les choses nécessaires.

C. Ils ne mirent point obstacle aux travaux des ennemis, craignant, s’ils se partageaient, d’avoir peine à soutenir le combat, et d’ailleurs ils se pressaient de finir leur ouvrage. Quand les Syracusains crurent avoir donné assez de solidité aux palissades et à la construction de leur nouvelle muraille, ils laissèrent un corps de troupes pour la garder, et rentrèrent dans la ville. Les Athéniens détruisirent un aqueduc qui portait l’eau à Syracuse par des canaux souterrains. Comme ils s’aperçurent que les Syracusains de garde se retiraient sous les tentes vers le milieu du jour, que plusieurs même allaient à la ville, et que ceux qui étaient aux palissades faisaient négligemment leur devoir, ils envoyèrent en avant trois cents hommes d’élite et un choix de quelques troupes légères et bien armées, avec ordre de courir subitement au mur qu’on leur opposait. Le reste des troupes fut partagé en deux corps, commandés chacun par l’un des deux généraux. L’un de ces corps s’approcha de la ville pour s’opposer aux secours qui pourraient en sortir ; et l’autre, des palissades voisines de la porte. Les trois cents attaquèrent et enlevèrent les palissades ; ceux qui en avaient la garde les abandonnèrent pour se réfugier dans les travaux avancés qui étaient à Téménite. Les Athéniens les y poursuivirent et s’y jetèrent avec eux, mais ils fuient chassés. Là périrent quelques Argiens et un petit nombre d’Athéniens. L’armée entière, à son retour, détruisit la nouvelle muraille, arracha les palissades, emporta les pieux avec elle, et dressa un trophée.

CI. Le lendemain les Athéniens entreprirent de fortifier, en commençant du circuit de leur retranchement, le rocher qui est au-dessus du marais. Il regarde le grand port du côté d’Épipole. Par-là leur muraille devait avoir moins de longueur pour gagner le port, en la faisant descendre dans la plaine, et côtoyer les marais. Les Syracusains sortirent de leur côté, et recommencèrent leur retranchement en le prenant de la ville et le conduisant à travers ce marais. Ils creusèrent aussi un fossé pour empêcher les Athéniens de prolonger leurs travaux jusqu’à la mer. Ceux-ci, ayant terminé leurs ouvrages sur le rocher, résolurent d’attaquer une seconde fois les palissades et le fossé des ennemis, et envoyèrent ordre à leur flotte de tourner de Tapsos jusqu’au grand port de Syracuse. Eux-mêmes, au point du jour, descendirent d’Épipole dans la plaine, jetèrent sur le marais, à l’endroit où il est bourbeux et presque solide, des portes et de larges planches, et le traversèrent. Dès l’aurore ils étaient maîtres des fossés et des palissades, si l’on en excepte une partie qu’ils prirent bientôt après. Il se donna un combat dont ils eurent l’avantage. L’aile droite des Syracusains prit la fuite du côté de la ville, et la gauche, vers le fleuve. Les trois cents hommes d’élite d’Athènes coururent au pont pour leur couper le passage. Les Syracusains avaient là une grande partie de leur cavalerie ; ils craignirent que le pont ne fût intercepté, s’avancèrent contre eux, les mirent en fuite, et attaquèrent leur aile droite. Cette impétuosité porta l’effroi dans les premiers rangs : Lamachus s’en aperçut et prenant avec lui les Argiens et un petit nombre d’archers, il vint, de l’aile gauche, donner du renfort ; mais au passage d’un fossé, n’ayant que peu d’hommes avec lui, il fut tué avec cinq ou six de son monde. Les Syracusains eurent le temps de les enlever, et les emportèrent au-delà du fleuve, où l’on ne pouvait plus les leur disputer. Comme le reste de l’armée ennemie s’avançait, ils se retirèrent.

CII. Cependant ceux qui d’abord avaient fui du côté de la ville, voyant ce qui se passait, reprirent courage, revinrent sur leurs pas, et se rallièrent pour donner sur les Athéniens qui étaient devant eux. Ils envoyèrent même un détachement à l’enceinte d’Épipole, dans l’idée qu’elle était abandonnée, et qu’il leur serait aisé de s’en rendre maîtres. Ils prirent en effet un espace de dix plètres du mur avancé et le rasèrent ; mais Nicias les empêcha de parvenir à l’enceinte même. Le hasard voulut qu’il y eût été retenu par une indisposition. Comme il ne voyait pas d’autre moyen de sauver le peu d’hommes qu’il avait avec lui, il ordonna aux valets de mettre le feu à tout ce qui se trouvait de machines et de bois en avant du retranchement. Ce qu’il avait prévu arriva : l’incendie ne permit pas aux Syracusains de s’approcher davantage, et ils se retirèrent. Déjà retournaient de la plaine les Athéniens qui s’étaient mis à la poursuite des ennemis ; ce fut un secours qui vint à propos pour défendre l’enceinte ; en même temps les vaisseaux arrivèrent de Thapsos, suivant l’ordre qu’ils avaient reçu, et entrèrent dans le grand port. Les Syracusains qui étaient sur les hauteurs les virent ; ils se retirèrent à la hâte, et toute l’armée de Syracuse rentra dans la place. Ils ne se croyaient plus, avec ce qu’ils avaient de forces, en état d’empêcher que le grand mur ne fût conduit jusqu’à la mer.

CIII. Les Athéniens élevèrent ensuite un trophée. Ils accordèrent aux ennemis la permission d’enlever leurs morts, et reçurent le corps de Lamachus et de ceux qui avaient été tués auprès de lui. Comme ils avaient alors toutes leurs forces de terre et de mer, ils enceignirent les assiégés d’un double mur, qui, partant d’Épipole et du rocher, se prolongeait jusqu’au rivage. De tous côtés, il leur arrivait d’Italie des munitions. Il leur vint de chez les Sicules un grand nombre d’alliés qui étaient restés jusque-là dans l’irrésolution, et ils reçurent de la Tyrsénie trois pentécontores[27].

Tout enfin allait de manière à leur donner d’heureuses espérances. Les Syracusains, ne voyant arriver aucun secours du Péloponnèse, ne s’attendaient plus à prendre la supériorité. Ils parlaient entre eux d’en venir à un accommodement, ils en faisaient porter des paroles à Nicias ; car lui seul commandait depuis la mort de Lamachus. Rien ne se concluait ; mais comme on devait l’attendre de gens hors d’eux-mêmes, et qui étaient plus resserrés que jamais, on portait des propositions de toute espèce au général ennemi, et l’on était encore moins d’accord dans l’intérieur de la ville. Le malheur des circonstances avait semé les soupçons entre les citoyens. On destitua les généraux sous lesquels étaient arrivés les maux qu’on éprouvait, et qu’on ne manquait pas d’attribuer à leur mauvaise fortune ou à leur perfidie. On leur en substitua de nouveaux : Héraclide, Eucléas et Tellias.

CIV. Cependant Gylippe de Lacédémone et les vaisseaux partis de Corinthe étaient dès lors à Leucade, pour porter au plus tôt des secours en Sicile : mais comme il leur arrivait de fâcheuses nouvelles, et que toutes, d’accord dans leur fausseté, portaient que déjà Syracuse était entière ment investie d’un mur de circonvallation, Gylippe partit d’abord de Tarente pour aller négocier à Thurium, où il avait hérité de son père le droit de cité : mais il ne put gagner les habitans, remit en mer et côtoya l’Italie. Surpris à la hauteur du golfe de Ténare d’un vent qui soufflait du nord avec violence, il fut porté dans la haute mer ; tourmenté de nouveau par la tempête, il prit terre à Tarente, et fit tirer à sec, pour les radouber, tous les vaisseaux qui avaient souffert.

Nicias apprit qu’il était en mer, et n’eut que du mépris pour le petit nombre de vaisseaux qui l’accompagnaient ; les habitans de Thurium éprouvèrent le même sentiment. On le regardait comme équipé plutôt pour exercer la piraterie que pour faire la guerre, et personne encore ne se joignit à lui.

CV. A la même époque de cet été, les Lacédémoniens entrèrent dans le pays d’Argos avec leurs alliés, et saccagèrent une grande partie de la campagne. Les Athéniens, avec trente vaisseaux, apportèrent aux Argiens des secours. C’était rompre ouvertement la trêve avec Lacédémone ; car jusque-là, s’ils avaient fait la guerre conjointement avec les Argiens et les Mantinéens, et s’ils étaient sortis de Pylos pour se livrer au pillage, c’était plutôt le reste du Péloponnèse que la Laconie qu’ils avaient attaqué. Invités plusieurs fois par les Argiens à y entrer seulement en armes, et à se retirer après en avoir dévasté quelque faible partie, ils l’avaient refusé. Mais en cette dernière occasion, sous le commandement de Pythodore, de Læspodius et de Démaratus, ils étaient descendus à Épidaure-Limera, et avaient ravagé Prasie et saccagé plusieurs autres campagnes ; ce qui était donner aux Lacédémoniens un juste motif de se défendre contre eux.

Après le départ des Lacédémoniens, et quand les Athéniens eurent quitté l’Argie et se furent rembarqués[28], les Argiens se jetèrent sur le pays de Phliasie, dévastèrent des champs, tuèrent du monde, et rentrèrent chez eux.

  1. Ibid.
  2. A peu près trois quarts de nos lieues.
  3. On appelait autochtones les peuples qu’on regardait comme originaires du pays qu’ils habitaient.
  4. Trotile. Comme on ne trouve que cette seule fois le nom de Trotile, des savans soupçonnent que ce mot a été corrompu par les copistes, et qu’il s’agit ici de Trogile. C’était le sentiment d’Emilius Portus et celui de Pinedo sur Estienne de Bysance.
  5. C’est la ville que nous appelons Messine.
  6. Après le 10 octobre.
  7. Dix-septième année de la guerre du Péloponnèse, première année de la quatre-vingt-onzième olympiade, quatre cent seize ans avant notre ère. Aussitôt après le 10 avril.
  8. Le prytane, ou premier prytane, qu’on appelait aussi épistate, était le président du sénat, et, comme on le voit ici, de l’assemblée du peuple. Æschyle appelle Jupiter le prytane des dieux. (Prométh., v. clxix.)
  9. 18 mai.
  10. Après le 8 juin.
  11. Dix-huit sous.
  12. Les thranites étaient les rameurs du premier rang ; les zugites ceux du second, les thalamiens ou thalamites ceux du dernier.
  13. Il y a dans le texte les signes des vaisseaux. C’étaient des figures sculptées à la proue qui les distinguaient les uns des autres.
  14. Le texte porte seulement qu’elle n’en était pas digne. Il est vraisemblable que c’était la condition de ses pères qui l’en rendait indigne. On avait coutume de choisir, pour les fonctions de canéphore, une jeune fille des meilleures maisons de la ville.
  15. Dix-septième année de la guerre du Péloponnèse, seconde année de la quatre-vingt-onzième olympiade, quatre cent quinze ans avant l’ère vulgaire.
  16. Six millions deux cent quarante mille livres.
  17. (Voyez liv. vi, § ii.)
  18. En novembre.
  19. Alcibiade agit en mauvais citoyen et parle de même. Ce n’est pas ainsi qu’Athénagoras, citoyen d’une république démocratique, a parlé du gouvernement de son pays. (Voyez ci-dessus, § xlix.)
  20. Gylippe était fils de ce Cléandridas qui avait été condamné à mort, et obligé de prendre la fuite, pour s’être laissé corrompre par l’argent de Périclès. (Voyez liv. ii, chap. xi et la note). Gylippe, après avoir bien servi sa patrie dans l’affaire de Sicile, encourut la même peine. Il fut chargé par Lysandre de porter à Sparte les dépouilles provenues des Athéniens. L’argent, qui se montait à quinze cents talens (huit millions cent mille livres), était renfermé dans des sacs ; mais dans chacun des sacs était le bordereau de la somme qu’il contenait. C’est ce que Gylippe ne savait pas ; il ouvrit les sacs, et en prit trois cents talens (un million six cent mille livres). Le vol fut reconnu, Gylippe prit la fuite et fut condamné à mort. (Diod. Sicil., Mb xiii, p. 225 ; ed. Rhodom. Plut., in Lysandro.)
  21. Dix-huitième année de la guerre du Péloponnèse, seconde année de la quatre-vingt-onzième olympiade, quatre cent quinze ans avant l’ère vulgaire. Après le 30 mars et dans le courant d’avril.
  22. Un million six cent vingt mille livres.
  23. Avril et mai.
  24. Cent trente-cinq mille livres.
  25. Mai.
  26. Près d’une lieue.
  27. Nous avons déjà dit que la Tyrsénie était l’Étrurie, aujourd’hui la Toscane, ei qu’une pentécontore était un vaisseau monté de cinquante hommes.
  28. Avant le 26 juin.