Thérèse Dunoyer (Eugène Sue)

Atar-Gull et autres récits (p. 1-64).


L’abbé, s’écria Ewen hors de lui, l’abbé, finissez, ou bien !…

CHAPITRE PREMIER.

Diougan Gwenc’ Hlan[1].


Le vent d’hiver souffle de l’ouest avec fureur ; de grands nuages noirs s’amoncellent à l’horizon ; le soleil se couche rouge et enflammé, il jette sur les roches granitiques de la côte de Bretagne une pâle et dernière lueur, triste comme un adieu.

L’Océan gronde, la nuit approche, les hautes lames vertes perdent leur transparence, elles deviennent sombres, elles se heurtent, elles se brisent, et leur écume paraît plus blanche à mesure que les ténèbres descendent sur les flots.

Loin, bien loin du rivage, battue par des vagues énormes qui la couvrent à chaque instant d’une neige amère, on voit une frêle chaloupe perdue dans l’immensité de cette mer en furie.

Quelquefois ses voiles, cédant à la violence de l’ouragan, s’inclinent et effleurent le sommet de ces montagnes liquides ; tantôt elle plonge dans l’abîme, tantôt elle s’élance sur le dos d’une vague monstrueuse pour être précipitée dans un nouveau gouffre.

L’obscurité augmente, le vent redouble, la mer se creuse. À la clarté blafarde du crépuscule, on distingue deux hommes assis dans cette barque, qui semble devoir être vingt fois engloutie avant d’arriver au port.

L’un lient le gouvernail d’une main ferme ; cet homme s’appelle Mor-Nader : c’est un pilote de l’île de Sein. On dit que Mor-Nader est doué de la seconde vue ; on le redoute. Il prédit l’avenir : ses prédictions sont funestes ; presque toujours l’événement les justifie. Son langage est souvent imagé, poétique, comme celui des bardes armoricain qui se sont perpétués jusqu’à nos jours. Mor-Nader est vieux, ses longs cheveux blancs, fouettés par le vent, semblent hérissés sur sa tête ; la froidure est âpre, sa poitrine et ses bras robustes sont nus : l’expression de son visage est farouche ; ses yeux ronds et gris étincellent d’un délire sauvage Sa voix caverneuse, mais retentissante, domine le sifflement de la tempête, domine le fracas des vagues. L’exaltation de son esprit croît avec le péril : il chante, dans le dialecte de Cornouaille, avec un accent rauque et guttural, ces paroles d’un sens étrange et sinistre :


Evid aoun me n’am euz ket,
Meuz ket aoun da vout lazet ;
Evid aoun me n’am euz ket,
Amzer awalc’h ez onn-me bet.


Ce n’est pas que j’aie peur, je n’ai pas peur de mourir ; ce n’est pas que j’aie peur, assez longtemps j’ai vécu.


L’autre homme, assis à la proue, est jeune, il se nomme Ewen de Ker-Ellio. Ewen de Ker-Ellio est le maître du vieux château de Treff-Hartlog, qui dresse ses toits aigus et ces murailles de granit là-bas, là-bas, à deux lieues dans la brume, sur la cime solitaire des Roches-Noires. Ce manoir domine la baie des Trépassés et le Raz des Agonisants[2].

Ewen est jeune ; ses cheveux bruns flottent au gré du vent, ses traits sont mâles et rudes, son regard ne peut se détacher de celui du vieillard. Ewen écoute les chants bizarres de Mor-Nader avec une curiosité mêlée d’effroi. Quelquefois un triste et doux sourire tempère l’âpreté de sa physionomie.

Le pilote a terminé la première strophe de sa lugubre chanson. Ewen lui dit, dans le même dialecte de Cornouaille :

— Tu m’as annoncé que l’heure approchait où je saurais ma destinée. Ma raison me dit que tu ne sais pas ce que les autres hommes ignorent : elle me dit que tu te joues de moi ; elle me dit que tu me trompes, et pourtant je suis assez faible pour attendre les paroles avec angoisse. Pourquoi m’as-tu annoncé qu’en mer seulement tu pourrais me prédire l’avenir ? Parle, parle ; la tempête approche ; bientôt nous n’aurons à songer qu’à la manœuvre de cette barque, si nous ne voulons pas périr.

Mor-Nader continua de chanter, comme si son chant devait répondre aux questions d’Ewen de Ker-Ellio.


Deuz fors petra a c’haorvezo ;
Pez a zo dleet a vezo ;
Red e d’aun holl mervel tar gwes,
Kent evid arzao enn-divez.


Peu importe ce qui arrivera, ce qui doit être sera ; il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.


— Est-ce donc une mort prochaine que tu m’annonces ? s’écria Ewen. — Que t’importe ? ne suis-je pas un fourbe ? reprit le vieillard avec une sombre ironie. — Parle, parle ! — Non, non, je suis un menteur ; non, non, je ne sais pas voir sur le front d’un homme le signe de sa mort prochaine ! — Parleras-tu ! — Quand je te dirais : Ewen de Ker-Ellio, fais la prière, dans un instant la mer t’aura englouti, à quoi bon ? tu ne me croirais pas ! J’aime mieux le dire : Ewen, tu auras une longue, une heureuse vie ; tu auras une femme douce et bonne comme une colombe, tu verras les jeux des enfants de les enfants…

Et le vieillard poussa un éclat de rire sauvage.

Le jeune homme commença de regarder le pilote avec effroi ; il le crut sous l’influence d’un moment de folie : il regretta trop tard de s’être mis à la merci de cet homme.

— Que veux-tu dire, Mor-Nader ? Si quelque danger me menace, explique-toi ! — Dans quel mois est mort ton grand-père, Ewen de Ker-Ellio ? s’écria tout à coup le vieillard d’une voix terrible. — Dans le mois noir[3], reprit Ewen. — Dans quel mois est mort ton père, Ewen de Ker-Eilio ? — Dans le mois noir, dans le mois noir, dit Ewen, tremblant malgré lui. — Et dans quel mois sommes-nous, Ewen de Ker-Ellio ? — Dans le mois noir, répondit Ewen à voix basse. Puis il s’écria : Pilote, pilote, prends garde, évite cette lame ! Malédiction ! tu veux donc nous faire noyer ? Tu veux donc…

Ewen ne put achever ; une lame monstrueuse coucha la chaloupe presque sur le flanc, et la remplit d’eau presque entièrement. Mor-Nader n’avait pas quitté le gouvernail ; le front haut, l’œil ardent, insouciant du danger, il était en proie à une terrible hallucination.

— Encore une lame pareille, s’écria Ewen, et demain on retrouvera nos corps sur la grève. — Oui, oui, on retrouvera ton corps glacé sur la grève ; de pâles varechs ceindront tes cheveux humides. Ce sera la couronne funéraire ! dit le vieillard. Si tu dois mourir tout à l’heure, tu mourras tout à l’heure ; le mois noir est le mois noir.

Et Mor-Nader continua son chant d’une voix plus éclatante encore :


Me wel al mor varch ônep tont,
Ken a gren aot gant ar spont,
Hen ken gwenn ewid and erc’h gann,
Eun he benn kerno a argant.


Je vois le cheval du mer venir à ma rencontre, il fait trembler le rivage d’épouvante, il est aussi blanc que la neige brillante, il porte au front des cornes d’argent.


Mor-Nader avait presque abandonné le gouvernail. Une seconde lame, plus furieuse que la première, faillit faire chavirer la chaloupe. Ewen, à demi renversé par le choc, se releva, et, menaçant le vieillard :

— Veux-tu donc me faire périr ici, misérable ? Oh ! malheur, malheur ! Pourquoi mis-je venu avec cet insensé ? — Non, non ! reprit le pilote avec la même ironie, je suis un fourbe ! Non, je n’entends pas sonner dans les airs les funérailles mystérieuses de ceux qui vont mourir ! Non, je ne vois pas la main de la mort s’abaisser, s’abaisser sur leurs fronts ! Ewen de Ker-Ellio, diras-tu que je suis un fourbe lorsqu’en t’engouffrant dans la profondeur des vagues tu les entendras tonner en se refermant sur toi ? Ewen de Ker-Ellio, vois-tu, aux dernières lueurs du crépuscule, là-bas, là-bas, cette énorme lame noire qui accourt en mugissant, en secouant sa crinière d’écume ? elle vient, elle approche, elle rugit, elle menace, elle dit : Non, Mor-Nader n’est pas un fourbe, il m’a appelé pour emporter un corps dans mes flancs glacés. Où est ce corps ; Me voilà, me voilà !

La folie du pilote atteignit son paroxysme : exalté jusqu’au délire par le majestueux et terrible spectacle de la tempête, aveuglé par un orgueil stupide et féroce, capable de sacrifier sa vie pour se venger de l’incrédulité d’Ewen et pour justifier sa funèbre prédiction, il abandonna le gouvernail et se dressa debout à l’arrière de la chaloupe. Là, les bras croisés sur sa poitrine nue, le regard inspiré, le front menaçant, il semblait le mauvais esprit de cette mer en furie.

La frêle embarcation, n’étant plus gouvernée, tournoya deux fois sur l’abîme : on entendit un bruit sourd, quelque chose de blanc voltigea et disparut dans l’ombre, la voile venait d’être enlevée par le vent.

— Nous sommes perdus ! s’écria Ewen.

Et dans sa rage il se précipita sur le vieillard pour se saisir du gouvernail. Mor-Nader le repoussa violemment. Une lutte s’engagea entre ces deux hommes au-dessus de l’abîme qui allait peut-être les engloutir. Le vieillard fut blessé au front, son sang coula. Ewen reçut un coup de barre sur la tête ; à moitié étourdi, il retomba étendu au fond de la chaloupe, crut sa dernière heure arrivée : il recommanda son âme à Dieu, ferma les yeux et attendit la mort.

La chaloupe, abandonnée à elle-même, bondissait çà et là au-dessus des vagues… Mor-Nader, le front sanglant, l’œil hagard, entonna un chant de mort. Ewen, revenant à lui, se crut sous l’obsession d’un songe infernal en entendant ces paroles effrayantes :


Morvangroz — le lavar, di-mé,
Petra c’hoari gan — ou amé ?
— Tall ann prenn — lu choari gan-in
He zaoulagad ru a fel d’in.
He zaoulagad a grapann net.
Abek da ce enn deuz tennet.


Vieux corbeau de mer, dis-moi, que tiens-tu ici ? — Je tiens la tête du chef d’armée, je veux avoir ses deux yeux rouges. Je lui arrache les yeux parce qu’il a arraché les tiens.


— Pilote, pilote du démon ! me conduis-tu donc aux enfers ? murmura Ewen, que le sombre délire de Mor-Nader commençait à gagner. Je vais donc mourir ? — Étais-je donc un fourbe ? Étais-je un fourbe ? dit le vieillard en penchant son front ensanglanté sur Ewen toujours étendu au fond de la barque. — Non, non, grâce ! tu n’es pas un fourbe, mais, avant que je meure, toi qui sais tout, prouve-moi ta science infernale ; dis-moi quel est ce portrait mystérieux, cette figure aux yeux noirs et au front pâle qui m’est apparue comme un spectre, et dont le souvenir me suit comme un remords ? — C’est une fleur du mois noir. c’est une fleur des tombeaux ! répondit le pilote.

Une nouvelle lame remplit presque la chaloupe. Ewen, accablé sous le choc de cette pesante masse d’eau, ne put faire un mouvement ; l’embarcation était presque submergée. La voix de Mor-Nader retentit plus éclatante encore. Le vieillard chantait d’une voix lugubre :


Na te, louarne lavar, di-mé,
Petra c’hoari gand-oud a mé ?
— He galon a choairi gan-i.
Oa ken d’gwir vel ma hani.
— Na te, lavar, di-mé, tousek
Petra rez azé korn hévek ?

— Mé, a zo ama’nem-laket
C’hortoz he éné da zonet.


Et toi, loup, que tiens-tu ici ? — Je tiens son cœur, qui était aussi cruel que le mien. — Et toi, dis-moi, vipère, que fais-tu là cachée dans le coin de ses lèvres ? — Moi, je me suis cachée là pour attendre ton âme au passage…


Une montagne d’eau, s’élevant avec un bruit formidable, fondit sur la chaloupe et la submergea. Ewen se sentit tournoyer et descendre dans l’abîme.


  1. Diougan Gwenc’ Hlan (la Prédiction de Gwenc’ Hlan), — un des chants les plus populaires de la Bretagne, dialecte de Cornouaille.
  2. Dangereux récifs situés a la pointe méridionale de la baie de Douarnenez.
  3. Le mois de novembre, mois fatal, selon la superstition bretonne.


CHAPITRE II.

Le manoir de Treff-Hartlog.


La côte occidentale de Bretagne qui s’étend depuis Brest jusqu’à Nantes est aride, sauvage ; son aspect effrayant et grandiose. Entre les pointes de Karnarvan et le bec du Raz, se creuse une baie si funeste, qu’elle a reçu le nom de la Baie des Trépassés. Un peu plus loin se trouvent le Raz des Agonisants et la Pierre des Morts. Ces noms sinistres prouvent combien est dangereuse la navigation de ces parages, presque toujours battus par les vents d’ouest et par des lames furieuses. La scène lugubre que nous venons de raconter s’était passée non loin de ces récifs. Çà et là, sur la cime des rochers énormes qui bordent cette partie du littoral armoricain, quelques vieux manoirs bretons dressent encore leurs murailles de granit et leurs toits aigus. Non loin du petit bourg de Saint-Michel, dominant la baie des Trépassés, existait, nous l’avons dit, le château de Treff-Hartlog, antique propriété de la maison baroniale de Ker-Ellio, l’une des plus considérées de la Bretagne.

On ne pouvait comprendre par quel singulier caprice les fondateurs de Treff-Hartlog avaient bâti ce manoir dans une position si sauvage, si solitaire. Les murs de granit massif semblaient faire partie de la roche ; ils en avaient la couleur noirâtre, les aspérités couvertes de mousse fauve, les contours polis et usés par le temps. Le corps de logis principal s’élevait au fond d’une cour ornée de buis et de houx autrefois symétriquement taillés, mais alors abandonnés à eux-mêmes. L’aile gauche aboutissait à une tour assez élevée et presque entièrement cachée sous les rameaux d’un lierre séculaire ; l’aile droite avait été depuis longtemps détruite. De ce côté, l’édifice s’élevait perpendiculairement au-dessus de la mer. En nivelant à trois pieds du sol de la cour intérieure les assises de l’aile détruite, on avait formé une espèce de terrasse d’où l’on découvrait le chenal étroit qui sépare la baie des Trépassés de l’île de Sein, et au loin, à l’extrême horizon, l’Océan.

Les métairies dépendantes de Treff-Hartlog pointaient çà et là dans la plaine, au milieu de bouquets de chênes verts ; ces fraîches oasis rompaient la monotonie sauvage de landes immenses et désertes qui s’étendaient à perte de vue. Ewen de Ker-Ellio avait quitté Treff-Hartlog dans la matinée pour faire une excursion en mer avec Mor-Nader, le pilote de l’île de Sein. Nous avons vu la funeste issue de cette navigation. Mais on l’ignorait au manoir. On était dans le courant de novembre 1838 ; le jour sombre, brumeux, commençait à baisser ; un grand feu de hêtre flambait dans la haute cheminée de la cuisine du château. Un peintre flamand aurait trouvé un excellent sujet d’étude dans la scène que nous allons tenter de reproduire.

Une seule croisée, longue, étroite, à petits carreaux verdâtres enchâssés dans du plomb, éclairait cette vaste pièce recrépie à la chaux. Les murailles étaient si épaisses, que, dans la profonde embrasure de la croisée, ou avait pu placer une table, un petit bahut de noyer bien luisant et un vieux fauteuil de cuir à haut dossier. Assise dans ce fauteuil, la vieille Ann-Jann, nourrice d’Ewen de Ker-Ellio, filait sa quenouille en fumant sa pipe de terre blanche, selon l’habitude de beaucoup de compatriotes de l’Armorique. Le jour baissait beaucoup ; excepté la silhouette lumineuse qui découpait le profil caractérisé d’Ann-Jann sur le fond transparent du vitrail, tout le reste de sa figure était dans l’ombre. Ann-Jann portait une coiffe bien blanche et bien serrée autour de son front ridé ; la coupe de son corsage de drap bleu à boutons d’argent et de sa jupe de grosse étoffe de laine brune bordée d’écarlate n’avait pas varié depuis quarante ans.

L’obscurité, envahissant de plus en plus la cuisine, luttait avec les vives lueurs du foyer qui tremblaient sur les dalles de granit et coloraient de reflets rougeâtres une table de chêne massive, un dressoir rempli de vaisselle de faïence et d’étain tenue avec une scrupuleuse propreté. Quelques naïves gravures sur bois grossièrement enluminées, attachées aux murs par quatre clous, offraient les portraits des saints protecteurs de la Bretagne, saint Guehenoc, saint Hennok, saint Goulvenn. De toutes ces gravures, la plus grande, la plus soigneusement coloriée, représentait la chapelle de Falgoat, si fameuse par l’ermitage de Salëun. Dans une sorte d’auréole, on voyait cet enfant béatifié ; on lisait au-dessous de l’image ces charmantes paroles d’Albert le Grand :

« Quand Salëun alloil à l’aumosne en la ville de Lesneven ou ès-environ, il n’opportunoit les personnes que de deux ou trois petites paroles ; car aux portes il disoit : Ave Maria ; avec ces mots en langage breton : Salëun a depri bara, c’est-à-dire, Saléun mangeroit bien du pain (s’il en avoit) ; et puis après il prenoit ce qu’on luy donnoit, et se retiroit tout bellement à son petit ermitage, auprès de sa fontaine, où il prenoit son repas de gros pain bis trempé dans l’eau froide.

« Lorsqu’il geloit à pierre fendre, le petit Salëun, n’ayant pour tout vestement qu’une pauvre robe rapetassée, pour s’échauffer un peu et modérer le froid, montoit en un arbre, prenoit en chaque main une branche d’icelui, et il voltigeoit et se berçoit, chantant à haute voix : Ô Maria ! ô Maria ! Lorsqu’il mourut, on trouva un beau lys frais et odoriférant miraculeusement poussé sur son tombeau, portant escrits sur ses feuilles blanches, en lettres d’or, ces mots que disoit toujours le petit Salëun : Ô Maria ! »

Nous n’avons pu résister au plaisir de citer ce passage d’une des plus gracieuses légendes de l’antique Armorique ; et puis Ann-Jann avait une dévotion particulière à la chapelle du Falgoat, dédiée au petit Salëun : elle avait fait un vœu à ce saint pendant l’enfance d’Ewen de Ker-Ellio.

Le vent sifflait et ébranlait la fenêtre de la cuisine du vieux manoir ; de violentes rafales de pluie et de grêle fouettaient les vitres ; on entendait au loin gronder l’Océan.


Lès-en-Goch.

Ann-Jann avait regardé plusieurs fois par la fenêtre avec inquiétude ; elle se leva tout à coup, posa sa quenouille sur la table, et dit en bas breton à un personnage jusqu’alors invisible :

— Lès-en-Goch, Lès-en-Goch, quel temps pour mon mab-meïbrin[1] ! — Vent et pluie ! le pen-kan-guer[2] a vu des temps plus mauvais dans la forêt du Menez-Chom, répondit le mari d’Ann-Jann sans changer d’attitude.

Lès-en-Goch était un autre type de cette vieille race bretonne-bretonnante, forte et dure comme les rochers de l’Armorique ; race loyale et religieuse, opiniâtre et dévouée, fidèle et brave, intelligente et silencieuse.

Assis sous le manteau de la cheminée, Lès-en-Goch fumait sa pipe dans une attitude méditative. La lueur du foyer éclairait sa figure hâlée par le soleil, tannée par l’âcreté du vent marin ; ses longs cheveux noirs grisonnaient à peine, quoiqu’il eût cinquante ans passés ; sa taille était moyenne, svelte et vigoureuse ; son front carré, sa mâchoire saillante, ses orbites profondes, son nez un peu recourbé, ses yeux bruns et perçants ; sa physionomie grave, pensive, mélancolique, annonçait l’habitude de la réflexion. Sa jambe droite croisée sur sa jambe gauche, le dos courbé, son coude appuyé sur son genou, son menton posé dans la paume de sa main, il fumait lentement sa pipe. Sa longue veste, ses larges braies, ses grandes guêtres de grosse toile blanc jaunâtre dessinaient d’une manière pittoresque son attitude sur l’âtre noir de l’immense cheminée.

Un grand chien-loup à pelage fauve, à tête effilée, à oreilles droites et pointues, gravement assis sur son train de derrière, semblait jouir de la chaleur du feu, et de temps à autre balayait les dalles du foyer par une oscillation de sa longue queue.

Enfin, pour ne rien oublier dans le portrait du mari d’Ann-Jann, Lès-en-Goch portait au col plusieurs reliques suspendues à un lacet de cuir ; sa figure était presque imberbe, quoiqu’elle eût un caractère énergique : une profonde cicatrice sillonnait son front et sa joue. Il portait un grand chapeau de forme basse, ronde, et à larges bords ; une ceinture de laine rouge et des sabots énormes.

— Quelle pluie, quelle pluie ! reprit Ann-Jann. Pourquoi le maître a-t-il voulu sortir par un temps pareil ? Ah ! Lès-en-Goch ! je ne sais, mais depuis quelque temps notre Ewen n’est plus comme il était autrefois. Non pas que la bonté, la douceur ou la charité lui manquent, Jésus, mon Dieu ! mais il est si triste ! Qui peut le rendre ainsi triste, Lès-en-Goch ?

Le vieux Breton ne répondit rien ; seulement il attira plus précipitamment la fumée de sa pipe.

— Vous ne me répondez pas, Lès-en-Goch ! Hélas ! je le vois, cela vous a aussi frappé ! Mais, Jésus ! quel temps, quel temps ! Entendez-vous la mer, comme elle mugit ! ajouta Ann-Jann en jetant une grosse bûche au feu. Mon mab-meïbrin est sorti depuis ce matin, et il n’a pas cessé de pleuvoir ; qu’il trouve au moins de quoi se sécher en rentrant. — Le pen-kan-guer est endurci ; quand il couchait sur la terre, dans les bois, il ne s’éveillait pas toujours à la première décharge des soldats qui nous traquaient comme une bande de loups des montagnes d’Arrèz. Alors, il n’était pas triste. — Parlerez-vous donc toujours de ce temps, Lès-en-Goch ? dit Ann-Jann d’un ton de reproche. Notre Ewen n’a-t-il pas été blessé dans cette guerre ! Ne l’avez-vous pas été, et, comme lui, condamné à mourir ; et heureusement, comme lui, pardonné il y a deux ans ! Pendant quinze mois qu’a duré la chouannerie, chaque jour, après avoir été prier Dieu et nos bons saints de Bretagne à l’église de Saint-Michel, je revenais ici, à cette place où je suis, je m’enveloppais la tête dans mon tablier et je pleurais sur mon mab-meïbrin et sur vous, Lès-en-Goch. — Alors le pen-kan-guer était plus heureux que maintenant ; il n’avait d’autre abri que les forêts, il fallait se battre chaque jour ; et le pen-kan-guer allait gaiement le premier à l’attaque. — Pourquoi donc toujours dire le pen-kan-guer en parlant d’Ewen, puisque la guerre est finie, grâce au bon Dieu ? dit Ann-Jaun en allumant une lampe de cuivre.

Le Breton montra à sa femme un long fusil de fort calibre accroché au-dessus du manteau de la cheminée, et dit :

— En paix ou en guerre, ce fusil s’appelle toujours un fusil.

Jusqu’alors la pluie avait été battante, le vent violent, bientôt la tempête éclata. Le grondement de l’Océan, d’abord sourd, lointain, sembla se rapprocher : on entendit au loin la mer tonner comme la foudre. Les portes, les fenêtres de la maison tremblaient sous les efforts de la tourmente.

— Jésus-Marie, Notre-Dame du Falgoat ! s’écria Ann-Jann en joignant les mains, pourvu que notre Ewen ne soit pas descendu sur la grève ! la mer et la marée doivent être affreuses ! — Il n’est pas allé sur la grève, dit flegmatiquement son mari. — Vous en êtes bien sûr, Lès-en-Goch ?

Le Breton décroisa ses jambes, ne répondit pas, se leva brusquement et éteignit sa pipe. Wagw, son grand chien-loup, se leva comme son maître.

— Allez-vous à la recherche de notre Ewen ? dit la nourrice.

Son mari, sans lui répondre, baissa la tête sur sa poitrine, croisa ses bras, et se mit à marcher précipitamment en long et en large dans la cuisine. Wagw le suivait pas à pas avec une sorte d’anxiété.

— Que Dieu nous aide ! s’écria Ann-Jann effrayée, car elle connaissait depuis longtemps la signification du moindre geste de son mari. Vous éteignez votre pipe, vous marchez avec agitation, Lès-en-Goch, mon mab-meïbrin court un danger ! — La tempête est grande, et il est en mer avec Mor-Nader ! répondit le Breton d’une voix sombre. — Jésus-Marie, ayez pitié de celui que j’ai nourri comme mon enfant ! s’écria Ann-Jann en tombant à genoux.

Lès-en-Goch ôta son chapeau, le mit sous son bras, s’agenouilla à côté de sa femme, baisa dévotement une des reliques qu’il portait à son cou, joignit les mains et commença à prier intérieurement ; car ses lèvres s’agitaient comme s’il eût parlé. N’était-ce pas un touchant, un noble spectacle, que de voir de notre temps, en l’an de grâce 1838, deux fidèles serviteurs prier ainsi pieusement pour leur maître ?

Lès-en-Goch fit un vœu à Notre-Dame d’Auray en la suppliant de sauver du péril Ewen de Ker-Ellio, le jeune maître de Treff-Hartlog. Le Breton se releva presque rassuré, il espérait en la ferveur de sa prière. Il recommença de marcher, s’arrêtant quelquefois pour écouter le bruit de la tempête ; elle redoublait de fureur…

De temps à autre on entendait un bruit retentissant, prolongé comme une décharge d’artillerie. C’était quelque énorme avalanche d’eau qui s’abattait sur les récifs de la baie des Trépassés. La pluie tombait à torrents, ses larges gouttes arrivaient jusque sur le foyer par le tuyau de la cheminée ; la nuit était profonde ; le vent apporta le tintement éloigné de l’horloge de l’église Saint-Michel, sept heures sonnèrent. Les deux Bretons aimaient Ewen comme l’enfant le plus cher : leur angoisse était cruelle ; elle ne se manifesta par aucune démonstration bruyante, stérile ; leur résignation fut muette, calme et forte : ils avaient prié…

Ann-Jann, pour s’étourdir, pour tromper son inquiétude, fit les préparatifs ordinaires du souper de son cher mab-meïbrin. Elle plaça près du feu une table de noyer bien cirée, y étendit une nappe de toile filée à Treff-Hartlog, pendant les longues veillées d’hiver, et blanchie à la rosée des nuits de mai. Sur cette nappe, elle plaça avec symétrie, mais presque machinalement, deux antiques salières d’argent massif, d’un assez riche travail, et les autres accessoires du couvert de son maître.

Peut-être trouvera-t-on plus que patriarcale cette habitude du jeune baron de Ker-Ellio de prendre ses repas dans sa cuisine ; mais, insoucieux de l’étiquette, il trouvait plus gai de manger auprès de cette grande cheminée, au coin de laquelle il avait, dans son enfance, avidement écouté les légendes merveilleuses de sa nourrice, Ann-Jann, ou le récit des exploits des Vendéens contre les Bleus : récits que lui faisait le père de Lès-en-Goch, vieux chouan indomptable surnommé Brat-Kueffle (le Blaireau).

Durant ces modestes repas, Ewen causait avec Ann-Jann, sa ménagère, et avec Lès-en-Goch, qui remplissait à la fois les fonctions de palefrenier, de jardinier, de piqueur et de valet de chambre.

Comme son père, feu Tremadeur de l’Escoet, baron de Ker-Ellio, c’est au coin de son foyer qu’Ewen donnait le soir audience à ses métayers. Jamais il ne repoussait une réclamation, jamais il ne refusait un service ou une demande raisonnable et fondée. À cette heure encore, les pêcheurs, à leur retour de la mer, apportaient au manoir leurs plus beaux poissons, qu’Ewen payait toujours au delà de leur valeur, malgré les observations ménagères d’Ann-Jann. Enfin, après souper, le jeune gentilhomme s’étendait dans son grand fauteuil pendant que sa vieille nourrice et son maître Jacques prenaient à leur tour leur repas sur la grande table de la cuisine.

Alors Ewen allumait sa pipe, et, les yeux fixés sur le brasier, il se laissait emporter à toutes sortes de rêveries ; car son caractère était singulier, ainsi que nous le dirons plus tard ; vers les neuf heures, il remontait dans sa chambre, se couchait dans le lit où étaient morts son père, son grand-père, son aïeul, et il s’endormait d’un paisible sommeil.

À l’exception de quinze mois, pendant lesquels il avait fait la guerre en Vendée à la tête d’une bande de quarante paysans de sa terre (lors de la levée d’armes de madame la duchesse de Berry), telle avait été la vie paisible du maître de Treff-Hartlog. Huit heures sonnaient ; l’ouragan augmentait de violence ; Ewen n’avait pas paru.

— Mor-Nader avait-il raison ? se dit Lès-en-Goch en se parlant à lui-même, serait-il diougan[3] ? — Ce n’est jamais le bon Dieu qui vous rend diougan, dit Ann-Jann. — On ne sait pas, on ne sait pas, femme. Mais, que sa science vienne de Dieu ou du mauvais esprit, maudite soit sa prédiction si elle s’accomplit ! — Quelle prédiction ? — L’autre jour, sur la grève, j’ai rencontré Mor-Nader. Il était assis sur un rocher ; le soleil se couchait tout rouge, le temps menaçait ; le pilote chantait :


Pa guz an Héol, pa goenv ar môr,
Me war kana war trenz ma dôr.


Quand le soleil se couche, quand la mer s’enfle, je chante sur le seuil de ma porte.


— C’est une sinistre chanson que celle-là, Lès-en-Goch. On dit que lorsque Mor-Nader la chante, les nuages deviennent plus sombres, les vagues plus furieuses. — Aussi, ce soir-là, les nuages devinrent plus sombres, les lames plus furieuses. Je dis à Mor-Nader : — Pilote, la nuit sera mauvaise. Sans me répondre, il m’a montré au loin la tour de Treff-Hartlog, qu’on voyait au haut des rochers de la côte. — Que voulez-vous dire, Mor-Nader ? cette maison est la demeure du pen-kanguer. Le pilote, après un moment de silence, a repris : — Le vent du mois noir a toujours apporté la mort sur cette maison. Je n’ai pu tirer d’autres paroles de Mor-Nader. Cela m’épouvante. — Pourquoi, Lès-en-Goch ?

Après quelques moments d’hésitation, celui-ci dit à voix basse :

— Femme, dans quel mois sommes-nous ? — Dans le mois noir, Lès-en-Goch.

Ann-Jann n’avait pas d’abord songé au triste rapprochement que voulait faire son mari en rappelant les paroles de Mor-Nader à propos de la fatale influence du mois noir sur la famille de Ker-Ellio, mais la vieille nourrice s’écria tout à coup : — Ah ! je vous comprends, Lès-en-Goch ! ce mois funeste dure encore !

Le vieux Breton baissa la tête et recommença à marcher avec agitation.

— Le mois noir dure encore, répéta Ann-Jann avec effroi, et Ewen est en mer par cette horrible tempête, en mer avec Mor-Nader ! Oh ! Mor-Nader[4] est bien nommé : il est fourbe et méchant, tout le monde le fuit : M. le recteur de Saint-Michel, l’abbé de Kérouëllan, l’a déjà menacé de lui interdire l’église s’il continuait ses sortilèges. — Ah ! c’est un grand malheur que M. le recteur soit à Paris depuis trois mois ; depuis trois mois le pen-kan-guer est triste, et M. l’abbé lui aurait dit ce que nous ne pouvons lui dire. — Et c’est surtout depuis qu’il nous a parlé de ce mystérieux portrait, Lès-en-Goch, que la tristesse d’Ewen a augmenté ; vous ne l’aviez jamais vu durant la vie de feu M. le baron, ce portrait de femme ? — Jamais. — Pourtant ce tableau est bien ancien.

Le Breton secoua la tête d’un air de doute, et dit à voix basse : — Il y a peut-être un sortilège sur cette figure pâle. — Hélas, Lès-en-Goch ! lorsque notre jeune maître nous a demandé si nous savions comment ce portrait se trouivait dans la chambre, et que nous n’avons pas pu répondre, vous souvenez-vous de son air surpris et effrayé ? — Oui, il faut qu’il y ait un sortilège sur ce tableau, répéta Lès-en-Goch. L’autre jour, à la brune, je suis monté dans la chambre du pen-kan-guer… — Eh bien, Lès-en-Goch ? — Il m’a semblé voir les yeux de cette pâle figure remuer et briller. — Jésus-Maria ! cela annoncerait un grand malheur sur cette maison. Oh ! mon Dieu ! la tempête redouble. C’est fini, c’est fini de notre enfant ! s’écria la nourrice avec un cri déchirant. — Le Seigneur tasse que le Mor-Nader n’ait pas lu dans la destinée du pen-kan-guer. — Non, non, le Seigneur ne l’a pas voulu, s’écria tout à coup Ann-Jann en baissant sa tête pour écouter et en étendant une main vers la porte. J’entends son pas, c’est lui ! Sainte Mère du Sauveur, Notre-Dame du Falgoat, soyez bénie ; vous n’avez pas abandonné l’enfant pour qui je vous ai tant priée !

Ann-Jann tomba à genoux en joignant les mains. Lès-en-Goch courut vers la porte. Elle s’ouvrit brusquement, Ewen de Ker-Ellio entra.


  1. Nourrisson : terme d’affectueuse familiarité, employé par les nourrices devenues vieilles envers les enfants qu’elles ont élevés.
  2. Capitaine, chef de bande.
  3. Doué de la seconde vue, devin.<
  4. Mor-Nader signifie serpent de mer.

CHAPITRE III.

Le retour.


La figure d’Ewen n’avait rien de séduisant au premier abord. Son front chevelu, ses sourcils épais, sa barbe brune qu’il avait pris l’habitude de laisser croître depuis la guerre de Vendée, lui donnaient un aspect dur ; mais la bonté de son regard, la douceur de son sourire, tempéraient l’âpreté de ses traits. Ewen, pour ses excursions maritimes, portait le costume des marins bretons ; de larges braies de toile à voile et une casaque de grosse étoile de laine à capuchon, tels étaient ses vêtements lorsqu’il parut dans la cuisine du manoir. Malgré la pluie qui tombait à torrents, il n’avait pas relevé le capuchon de sa casaque ; sa tête était nue, sa figure pâle ; ses cheveux noirs se collaient sur ses tempes ; l’eau ruisselait de ses habits. En entrant, il ferma vivement la porte et poussa le verrou, comme s’il eût été poursuivi. L’entrée du maître de Treff-Hartlog fut si brusque, il paraissait si effrayé, que Lès-en-Goch sauta sur son fusil.

— Maître Ewen, qu’y a-t-il ? dit le vieux Breton en s’approchant d’Ewen. — Sainte Mère de Dieu ! courez-vous quelque danger ? s’écria Ann-Jann.

À ces mots, Ewen parut sortir de son égarement. Il regarda autour de lui avec étonnement, passa la main sur son front ; honteux sans doute d’avoir témoigné une frayeur puérile, il essaya de sourire et dit à Lès-en-Goch : — Devine qui je veux empêcher d’entrer ici ?

Le Breton le regarda d’un air étonné ; Ewen tâcha de sourire, et ajouta en tirant le verrou qu’il avait poussé. — Le moine rouge[1] me poursuivait.

Malgré cette plaisanterie, le regard d’Ewen était toujours sinistre.

— Et il vous a donc atteint ? s’écria le Breton, car votre braie est tachée de sang. — Sainte Notre-Dame ! vous êtes blessé, mon enfant, s’écria Ann-Jann en voulant se précipiter dans les bras de son jeune maître.

Celui-ci, pour la première fois de sa vie, repoussa presque durement sa nourrice : sans lui répondre, il alla s’asseoir près du foyer.

— Lès-en-Goch, il est blessé ! dit Ann-Jann d’une voix basse et tremblante.

Le vieux chouan ne répondit rien, examina pendant quelques moments avec beaucoup d’attention les marques de sang détrempées d’eau qui tachaient le bas des braies de son jeune maître, et dit à sa femme :

— Cela n’est pas son sang ; il marche trop ferme pour être blessé à la jambe. — Béni soit Dieu si ce n’est pas de son sang, dit Ann-Jann à voix basse et en se signant.

Les vêtements d’Ewen étaient tellement imbibés d’eau, que par instants il frissonnait de froid.

— Ne voulez-vous pas changer d’habits ? lui dit doucement la nourrice.

Ewen ne parut pas l’entendre. Ann-Jann se rapprocha de lui et réitéra aussi vainement la même question. Mettant alors légèrement la main sur l’épaule d’Ewen, elle lui dit :

— Vous ne pouvez rester plus longtemps avec ces vêtements trempés d’eau de mer et de pluie.

Après quelques moments d’un sombre silence, Ewen sortit de sa rêverie ; il dit, comme s’il eût voulu se rassurer par ses propres paroles :


Mor-Nader.

— Bah ! si novembre s’appelle le mois noir, mai s’appelle le mois fleuri. Il faut que j’aie la tête aussi faible qu’une linotte pour avoir de telles craintes ! N’ai-je pas échappé au plus grand danger que j’aie jamais couru ! Si Mor-Nader est fou, ce n’est pas une raison pour qu’il soit sorcier. Allons, Ann-Jann, fais-moi souper, dit Ewen en reprenant peu à peu son sang-froid et sa physionomie habituelle. Tu m’apprêteras ensuite une écuelle de vin chaud, dont toi et Lès-en-Goch vous prendrez votre part. — Et que nous boirons à votre santé et à votre bienheureux retour, maître Ewen, dit le Breton. Mais aussi, se mettre en mer par un temps pareil, c’est tenter le Seigneur. — En mer avec Mor-Nader encore, sainte Vierge ! c’est doubler les périls, dit Ann-Jann à demi-voix en s’occupant activement des préparatifs du souper.

Le nom du pilote causa une impression pénible à Ewen, sa figure s’assombrit de nouveau pendant quelques minutes ; puis, faisant un effort sur lui-même, il reprit avec gaieté :

— Au contraire, nourrice, il vaut mieux être en mer avec ce vieux sorcier, qui est marié, dit-il, avec la tempête ; mais, par saint Guehenoc ! dame tempête a aujourd’hui rudement secoué son mari, et l’a battu jusqu’au sang. — Jusqu’au sang, maître Ewen ! — Vois-tu ces traces rouges à mes braies ? — Oui, maître. — Eh bien, Lès-en-Goch, pendant un grain nous avons voulu amener la grande voile, qui était pourtant au bas ris ; une vague énorme a couché l’embarcation presque sur le flanc, Mor-Nader a trébuché sur un des taquets du plat-bord, et, et… en tombant, il s’est ouvert le front. Heureusement il a perdu plus de sang qu’il ne s’est fait de mal.

Quoique Ewen eût voulu donner cette explication avec assurance, il avait tellement peu l’habitude du mensonge, qu’il ne put s’empêcher de balbutier.

— Et vous étiez seul avec Mor-Nader dans sa barque, maître Even ? — Avions-nous donc besoin d’aide ? depuis quand moi et Mor-Nader ne sommes-nous plus capables de manœuvrer une pareille coque de noix ? — Et Mor-Nader est retourné à l’île de Sein par un temps pareil, maître Ewen ? — Non, non, dit Ewen avec embarras ; nous avons abordé à l’anse Kerer ; Mor-Nader aura sans doute demandé à coucher à Legal le pêcheur. — Vous êtes bien sûr, maître Ewen, qu’il passera la nuit chez Legal ? — Eh ! mon Dieu, je n’en suis pas absolument certain ; mais je le suppose, répondit Ewen impatiemment. Puis il ajouta : Allons, mon vieux compagnon, viens m’aider à retirer ces vêtements qui pèsent cent livres, et que le moine rouge a touchés, comme tu le dis.

Lès-en-Goch était trop discret, trop respectueux pour demander à son maître la cause de la terreur que celui-ci avait manifestée en entrant si précipitamment dans Treff-Hartlog. Après souper Ewen regagna sa chambre ; les deux serviteurs restèrent seuls dans la cuisine. Lès-en-Goch, très-absorbé, fumait silencieusement sa pipe. — Ann-Jann, sachant combien il était inutile de parler à son mari lorsqu’il était enseveli dans ses réflexions, s’assit tristement dans un coin de la cheminée ; un secret pressentiment lui disait que son mab-meïbrin avait couru d’autres dangers que ceux de la tempête.

Tout à coup Lès-en-Goch éteignit sa pipe, la mit dans sa poche, se leva, prit le fusil qu’il avait déposé auprès de la cheminée, en visita la batterie, et se dirigea lentement vers la porte. Au moment de sortir, il hésita, s’arrêta ; puis, après quelques moments de réflexion, il revint sur ses pas, remit le fusil à sa place, et retomba dans une profonde rêverie. Ann-Jann avait suivi les mouvements de son mari d’un regard inquiet et alarmé. Elle devina la pensée qu’il avait eue :

— Lès-en-Goch, vous vouliez aller chez le pêcheur Legal… pour y chercher… Mor-Nader ? N’en faites rien, je vous en supplie. S’il a tenté quelque chose contre notre maître, le Seigneur le punira.

Le Breton ne parut pas étonné d’avoir été pénétré par sa femme ; il répondit :

— Quelquefois l’homme est l’instrument du Seigneur. — Lès-en-Goch ! s’écria Ann-Jann avec effroi, vous ne tueriez pas Mor-Nader, si coupable qu’il soit, non ! — Je ne sais pas, dit le Breton.

Ann-Jann alla écouter à la porte d’Ewen pour tâcher de savoir s’il dormait, elle n’entendit aucun bruit ; lorsqu’elle redescendit, trouvant son mari en prières, elle se joignit à lui. Bientôt le plus profond silence régna dans le manoir de Treff-Hartlog.


  1. Spectre traditionnel.

CHAPITRE IV.

Ewen de Ker-Ellio.


Nous interromprons un moment le récit des événements pour donner une analyse détaillée du caractère bizarre du jeune maître de Treff-Hartlog. Nous dirons plus tard comment il fut presque miraculeusement arraché aux périls que lui avait fait courir le délire féroce de Mor-Nader.

Ewen, fils unique du baron de Ker-Ellio, avait perdu sa mère au berceau. Ann-Jann, chargée d’élever notre héros, remplit cette tâche avec autant de dévouement que de tendresse. Lorsqu’il s’agit de l’éducation d’Ewen, le baron manda au château l’abbé de Kérouëllan, ancien lieutenant de dragons, qui avait abandonné l’épée pour les ordres, et était devenu curé (ou recteur, comme on dit en Bretagne) de la paroisse de Saint-Michel, petit bourg voisin de Treff-Hartlog. L’abbé n’était pas savant, mais il réunissait à un sens droit, à un esprit ferme, de rares et solides qualités. Il apprit à son élève à parler et à écrire à peu près correctement, et ce qu’il fallait d’arithmétique pour tenir un compte de fermage.

Si l’éducation scientifique d’Ewen fut très-négligée, son éducation morale et physique fut merveilleusement bien dirigée par l’abbé ; développant dans cet enfant la force du corps et l’énergie du caractère, il en fit un homme loyal et généreux, robuste et hardi. D’une piété sincère, d’un royalisme pour ainsi dire instinctif, les principes religieux et politiques d’Ewen étaient ceux de tout gentilhomme breton : ils se résumaient par ces deux mots : Dieu et le roi.

Le vieux baron mourut en recommandant à son fils d’être fidèle à son Église et à son souverain, de se montrer juste et bon pour ses tenanciers, et de n’aller jamais habiter Paris, où l’on ne pouvait que perdre son âme et dissiper son patrimoine.

Ewen obéit scrupuleusement aux dernières volontés de son père. La révolution de 1830 arriva. La guerre civile éclata dans l’Ouest ; le maître de Treff-Hartlog crut de son devoir d’imiter la conduite de son père, ancien chef de bandes : il alla soutenir la cause de son souverain légitime à la tête d’une quarantaine d’hommes, tous nés sur son domaine. Ils partirent en chantant cette vieille chanson des chouans, d’une poésie si naïve et si énergique :


Er re goch huy er mère hed noger er ported, etc.

Les vieillards et les jeunes filles, et les petits enfants, et tous ceux qui sont incapables d’aller se battre, ceux-là diront en allant se coucher un Ave et un Pater pour les chouans.


Tant que dura l’insurrection, Ewen combattit intrépidement à la tête de sa petite bande entretenue à ses frais. À la fin de la guerre, il fut poursuivi, condamné à mort par contumace, et obligé de se cacher dans les bois avec son fidèle Lès-en-Goch. Après quatre mois de cette vie errante, il fut amnistié. Dans plusieurs combats contre les troupes constitutionnelles, il avait montre un courage et un sang-froid remarquables. Ewen reprit le cours de sa vie paisible : il regretta pendant quelque temps l’existence aventureuse de chef de bande, amoureux comme on l’est dans la première jeunesse de tout ce qui est périlleux et chevaleresque ; mais cette exaltation guerrière s’éteignit peu à peu au milieu des tranquilles douceurs de la solitude. Chose étrange à son âge, Ewen éprouvait un grand bonheur à vivre dans l’isolement. La première année qui suivit l’amnistie de sa rébellion s’écoula dans un calme délicieux. Tantôt Ewen s’abandonnait à des rêveries charmantes, tantôt il se livrait à la contemplation la plus intelligente, la plus religieusement poétique, des grands phénomènes de la nature ; souvent la nuit l’avait surpris, heureux, ému de voir le soleil se coucher dans l’Océan, par une belle et paisible soirée d’été, alors que les jeunes filles et les enfants ramassaient le goëmon sur la grève en chantant ces vieux chants bretons toujours si doux aux fils de l’Armorique. Oui,… le crépuscule remplaçait le jour, la nuit remplaçait le crépuscule, et Ewen était encore assis sur le même rocher, les yeux baignés de douces larmes, éprouvant un attendrissement inexprimable.

Alors il reprenait lentement la route de l’antique manoir, admirant le ciel étoilé, respirant avec amour les fortes et saines odeurs du varech ou des bruyères, senteurs bien chères à ceux qui ont habité le rivage breton. À son arrivée à Treff-Hartlog, Ewen trouvait les soins empressés de ses deux bons serviteurs, le feu bien flambant dans la grande cheminée, le souper prêt, et sa nourrice à la fois inquiète et impatiente de savoir si le mab-meïbrin trouverait le repas de son goût ; puis venaient les rêveries au coin du foyer, puis une nuit de paisible sommeil sous le toit de ses ancêtres.

D’autres fois, montant un de ces petits chevaux des montagnes d’Arrez, pleins de vigueur et de feu, Ewen faisait de longues courses dans l’intérieur du pays, évitant toujours les villes de Pont-Croix et de Kemper, tant le jeune sauvage fuyait le bruit et le tumulte. Il choisissait pour ses promenades les landes immenses, plaines désertes comme la mer, imposantes comme la mer. Souvent encore Ewen chassait tout le jour dans ce pays si couvert, si coupé de haies impénétrables, de fossés profonds, de routes escarpées ; grâce à sa vigueur, il retournait au manoir d’un pas leste et rapide, rapportant son carnier plein, en devançant ses deux chiens fidèles, Cyfnerth et Bidnewin.

D’après ce crayon de la vie du jeune baron de Ker-Ellio, on aurait pu le croire exclusivement voué aux exercices physiques : jamais, au contraire, pensée ne fut plus active, plus poétique que la sienne. Ewen était trop sensible aux charmes, aux magnificences de la nature pour ne pas être poëte : non qu’il eût jamais fait des vers (il savait à peu près correctement écrire et parler sa langue : tranchons le mot, il était d’une extrême ignorance) ; mais il était poëte par ses instincts d’une rare élévation, poëte par ses perceptions d’une délicatesse exquise, poëte par son amour pour la solitude ; … la solitude, où les méchantes natures se dépravent et s’aigrissent encore, tandis que les âmes fortes et généreuses s’y retrempent, s’y épurent, s’y agrandissent. Il était poëte enfin par son amour instinctif du beau, par sa sympathie pour les hommes d’un naturel rude, inculte, énergique, et par sa répulsion involontaire pour ce qui était bourgeois ou trivial.

Vivant par goût au milieu des pêcheurs et des laboureurs, Ewen ne pouvait se résoudre à fréquenter les jeunes gens des villes voisines ; leurs plaisirs vulgaires, leur gaieté bruyante, grossière, lui causaient une répugnance, un éloignement insurmontable. La loyauté, la bonté du baron de Ker-Ellio étaient si connues dans son canton que, malgré la retraite absolue où il vivait, on ne lui connaissait pas d’ennemi ; on lui tenait compte de la vigueur de sa conduite lors des affaires de Vendée ; sa réserve, que des esprits chagrins auraient dû attribuer à la fierté ou au dédain, n’avait jamais été méchamment interprétée. On l’appelait le philosophe, innocente épigramme, seule protestation que les voisins d’Ewen se permirent jamais contre sa sauvagerie.

Comment un esprit si impressionnable, on pourrait presque dire si susceptible dans ses affinités, s’alliait-il à un caractère d’une rare énergie ? Comment tant de délicatesse s’était-elle développée sous cette rude écorce ? Comment, sans avoir de sa vie lu un vers ou une œuvre littéraire, s’était-il tout à coup élancé avec tant de bonheur dans les espaces infinis de la méditation et de la poésie, non écrite, mais pensée ? D’où tenait-il cette singulière aptitude à une vie solitaire et spéculative, vie dont son père, loyal gentilhomme, franc chasseur, franc buveur, ne lui avait jamais prêché l’exemple, et dont son éducation simple et agreste aurait dû l’éloigner ? Nous n’essayerons pas d’éclaircir ce mystère ; nous racontons un fait malheureusement trop réel.

Il est, en effet, douloureux de penser qu’il en est peut-être des instincts moraux comme des appétits physiques : plus on les sollicite, plus on les développe ; plus on les développe, plus ils deviennent exigeants : alors l’abus arrive, la satiété suit, et la dépravation succède. Appliquée aux besoins de l’imagination, cette logique progressive est souvent plus rigoureuse encore. La vie du jeune maître de Treff-Hartlog, jusqu’alors riante et paisible, subit donc lentement une transformation complète. Ainsi quelquefois, au matin, le ciel est du plus pur, du plus riant azur ; pas un nuage n’en trouble la sérénité… Pourtant, peu à peu, sans que ce changement soit pour ainsi dire visible, une imperceptible vapeur étend sa gaze transparente et légère sur l’horizon ; le ciel est toujours bleu, mais moins limpide, ce bleu s’est assombri ; enfin, de nuance en nuance, insensiblement il arrive à un gris lugubre, à un noir glauque, précurseur de la tempête.

Rien de plus simple, de plus humain que la cause du bouleversement de la vie d’Ewen. Un jour, la solitude lui parut pesante. À force de concentrer ses impressions en lui-même, il en était venu à regretter de n’avoir pas auprès de lui un cœur ami, un esprit intelligent, une âme poétique, pour les partager. Ce regret le conduisit à se créer par la pensée une compagne imaginaire, un de ces charmants fantômes que nos premières et chastes rêveries évoquent toujours.

Nous n’avons pas parlé des sentiments d’Ewen au sujet de l’amour, parce que quelques rencontres sylvestres avec des nymphes aux pieds nus et au corset de bure ne méritaient pas ce nom. Ses voisins, qu’il trouvait quelquefois sur sa route, lui disaient : — Eh bien ! monsieur de Ker-Ellio, quand vous mariez-vous donc ? — Jamais, répondait le maître de Treff-Hartlog. Je ne songe pas à me marier ; je suis trop sauvage et trop jaloux de ma liberté.

Ewen ne disait pas la vérité ; il ne se passait pas de jour depuis quelque temps qu’il ne bâtit, au contraire, les romans les plus merveilleux sur son mariage, ou plutôt sur le mariage qu’il aurait rêvé ; mais il demandait tant de qualités, tant de charmes à son idéal, qu’il devait renoncer à jamais le rencontrer. La même susceptibilité qui l’éloignait de ses joyeux et bruyants voisins causait son antipathie exagérée pour les jeunes filles de sa province parmi lesquelles il pouvait chercher une femme.

La fortune assez considérable d’Ewen, son nom vénéré en Bretagne, sa loyauté bien connue, le rendaient un parti désirable. Son ancien précepteur, l’abbé de Kérouëllan, lui avait, entre autres, proposé deux riches héritières de Quimper, qui s’étaient rencontrées, par hasard, avec le maître de Treff-Hartlog au pardon[1] du Falgoat.

Quoique ces prétendantes fussent agréables, bien nées, bien élevées, elles répondaient si peu aux vœux d’Ewen, qu’il s’excusa, comme toujours, de faire un choix, prétextant de sa sauvagerie et de son éloignement pour le mariage. Pendant longtemps, M. de Ker-Ellio se complut à parfaire le portrait de la femme qu’il rêvait ; chaque jour il la paraît d’une grâce, d’une qualité de plus ; à une exquise beauté elle joignait des talents variés, des qualités essentielles ; son caractère était doux et ferme à la fois : son âme, tendre, poétique, essentiellement sympathique à toutes les magnificences de la nature ; enfin, cette femme était aussi amoureuse que lui de la solitude à deux. En un mot, cette création fut l’œuvre poétique d’Ewen : artiste passionné, il l’enrichit de tous les trésors de son cœur et de son imagination.

Tant que celle singulière fantaisie ne fut qu’un jeu de l’esprit d’Ewen, ce gracieux fantôme qu’il évoquait à son gré occupa délicieusement sa solitude ; mais peu à peu ces pensées, d’abord douces, lui devinrent amères. Après avoir été fier de posséder assez l’instinct du beau pour concevoir une pareille idéalité, après s’être contenté de dire avec une touchante mélancolie : — Si une pareille femme existait ! il s’attrista profondément, et se dit : — Pourquoi n’existe-t-elle pas ? Enfin ses réflexions s’aigrirent davantage encore lorsqu’il se persuada qu’une telle femme, existât-elle, ne lui appartiendrait jamais.

— Malheur à moi ! disait-il ; mes vœux sont si ambitieux, qu’ils sont impossibles à réaliser ; ils ont tellement subtilisé mes goûts, qu’il me serait désormais impossible de me contenter du bonheur vulgaire auquel je puis prétendre. Ce que je désire est trop au-dessus de moi ; ce que je puis est trop au-dessous.

De ce moment les idées d’Ewen subirent cette réaction funeste dont nous avons parlé. Il se lassa des tableaux riants et calmes qui l’avaient d’abord séduit : il rechercha les soirées orageuses, comme il avait autrefois recherché les paisibles matinées que l’aube naissante diaprait de vermeil et d’azur : il devint insensible à la fraîche poésie des prés verts tout baignés de rosée ; il n’aima plus à voir les vastes landes de bruyères à fleurs pourpres onduler sous le tiède et léger souffle d’une brise d’été ; il ne rechercha plus le bruissement des ruisseaux qui murmuraient sous les saules et reflétaient çà et là les lueurs argentées de la lune.

Ewen n’allait plus s’asseoir sur les hauts rochers de la côte que lorsque le soleil, d’un rouge argent, s’abaissait derrière une zone de nuages noirs, et présageait une nuit si terrible, que les bateaux pêcheurs rentraient en hâte dans le port comme une volée de mouettes effrayées. La tempête se déchaînait. Ewen éprouvait une volupté sauvage à entendre l’Océan tonner à ses pieds à voir les vagues écumantes se briser sur les récifs de la baie des Trépassés, à suivre d’un sombre regard les nuées épaisses chassées par l’ouragan, et qui, bizarrement éclairées par le reflet blafard de la lune, ressemblaient quelquefois à une armée de fantômes emportés sur l’aile des vents.

Après ces contemplations douloureuses, Ewen rentrait à Treff-Hartlog, haletant, épuisé, sentant, comme il le disait, la tempête continuer au fond de son âme.

Les soins maternels d’Ann-Jann, le dévouement silencieux de Lès-en-Goch, calmaient un peu l’agitation fébrile de leur jeune maître. Avant de rentrer dans sa chambre, il parcourait à pas lents les vastes pièces inhabitées du manoir, écoutant avec une vague terreur le vent gémir dans les appartements déserts.

Ce besoin d’émotions poignantes, cette mélancolie noire et confuse, affaiblissant l’esprit d’Ewen, développèrent chez lui une forte tendance à croire au merveilleux.

On parlait avec un certain effroi de la puissance divinatrice de Mor-Nader, pilote de l’île de Sein. Ewen ne résista pas au désir de le consulter. Le vieux pilote, dont la raison était à demi égarée, lui avait fait les prédictions les plus sinistres sur la fatale influence du mois noir, toujours funeste à la famille de Ker-Ëllio.

Enfin, on l’a vu, au risque de se noyer avec sa victime, Mor-Nader, dans son délire sauvage, avait essayé de réaliser ses sinistres pronostics.

Hâtons-nous de le dire, Ewen, malgré ses bizarres exaltations, était resté bon, loyal ; son affectueuse charité pour les malheureux avait même augmenté en raison de l’intensité de ses chagrins. Seulement une circonstance étrange rendit son aberration presque incurable en donnant un corps à sa vision, une forme humaine à la fille de ses rêves.

Quoique les objets d’art fussent rares à Treff-Hartlog, il y avait dans la chambre d’Ewen une vieille peinture à demi détruite, qui représentait une femme d’une rare beauté.

Le visage pâle, d’un coloris très-effacé, se détachait d’un fond presque noir ; une tunique rouge, dont on voyait à peine vestige, couvrait les épaules ; quelques boucles de cheveux bruns s’arrondissaient sur les tempes, mais le reste de la coiffure disparaissait dans l’obscurité du fond. Les seules parties intactes de ce portrait étaient donc le front et les yeux : le front, haut, fier, d’une blancheur et d’une dureté de marbre ; les yeux, noirs, grands, admirablement beaux, malgré leur expression méchante et hardie ; les contours du nez, de la bouche, du menton, se devinaient plus qu’ils ne se voyaient.

Cette peinture causait une impression bizarre.

On n’apercevait, pour ainsi dire, tout d’abord qu’un front d’un blanc mat et deux grands yeux noirs ; enfin, dernière particularité, un grain de beauté s’arrondissait un peu au-dessus du sourcil gauche, comme une mouche d’ébène ; le reste du visage s’effaçait insensiblement dans le clair-obscur et dans l’ombre.

Ewen avait donné à l’être idéal dont il s’était si fortement épris la physionomie de ce portrait ; ses contours indécis, son aspect fantastique se prêtaient merveilleusement à ce nouveau caprice de son imagination malade.

Le soir à son coucher, le matin à son réveil, Ewen cherchait toujours du regard ces deux grands yeux si noirs et ce front si blanc.

Dans la disposition d’esprit où se trouvait le maître de Treff-Hartlog, la moindre singularité devait s’empreindre pour lui d’un caractère mystérieux, presque surnaturel. Soit qu’il eût tardivement remarqué cette peinture, soit qu’elle eût été placée dans sa chambre à son insu, Ewen croyait n’avoir jamais vu ce tableau durant la vie de son père ; et pourtant il ne pouvait préciser à quelle époque il avait été placé dans son appartement, à lui. En vain il interrogea Lès-en-Goch et Ann-Jann ; ces deux serviteurs ne purent le renseigner à ce sujet, et leurs réponses augmentèrent encore son inquiète curiosité.

Ce tableau était peint sur bois. Ewen l’examina soigneusement. À force de patience, il découvrit dans un angle, près de la bordure, plusieurs lettres à demi effacées, et il lut le mot novembre. Ewen tressaillit. Par quel mystère retrouvait-il là le nom de ce mois noir, que la tradition regardait comme si fatal à sa famille ? L’ancien précepteur d’Ewen, le recteur de la paroisse de Saint-Michel, aurait seul pu éclaircir ce mystère, mais l’abbé était absent depuis trois mois environ ; depuis ce temps, la sombre mélancolie de son ancien disciple avait fait d’effrayants et rapides progrès.

Telle était la situation morale d’Ewen au moment où nous le présentons au lecteur.


  1. Pardons, fêtes champêtres de la Bretagne.

CHAPITRE V.

Le recteur.


L’abbé de Kérouëllan.

Le lendemain du jour où Ewen de Ker-Ellio avait couru un si grand danger, M. l’abbé de Kérouëllan, recteur de la paroisse de Saint-Michel, grand et robuste vieillard, vêtu du costume ecclésiastique, gravissait au pas de son petit cheval blanc le chemin escarpé qui conduisait du bourg au manoir de Treff-Hartlog.

L’ouragan avait cessé ; un brouillard froid et humide voilait l’horizon ; on ne voyait pas la mer, mais on entendait au loin les sourds mugissements de son ressac ; une forte houle succédait au déchaînement des vagues.

L’abbé de Kérouëllan chantait, d’une voix plus sonore d’harmonieuse, le Kanouanen ar Belek forbannet (le Chant du Prêtre exilé), qui commence ainsi :

« Écoutez un recteur de l’évêché de Vannes, exilé pour la foi loin de son pays ; son corps est loin de vous, mais sa pensée et son cœur ne vous quittent jamais. »

Ancien soldat, l’abbé n’avait jamais manqué aux sérieux et graves devoirs qu’impose la vie religieuse : mais son langage était rude et brusque. Lorsque le bon recteur s’échappait à dire quelques paroles peu congrues à son habit, il se hâtait d’ajouter en forme de correctif : « Aurais-je dit quand j’étais soldat. » Du reste, l’abbé gouvernait son petit troupeau avec autant de fermeté que de sagesse, et ses ouailles l’adoraient. Sa physionomie mâle, ouverte, respirait la bienveillance et la cordialité. Fièrement campé sur sa monture, le recteur prouvait qu’il n’était pas un cavalier novice ; l’air militaire, qui ne se dépouille jamais entièrement, se trahissait dans tous ses mouvements. En arrivant à la porte extérieure du manoir de Treff-Hartlog, il sonna une grosse cloche.

Lès-en-Goch parut, salua respectueusement le curé, et prit la bride du cheval pour le conduire à l’écurie.

— Ewen est-il au château ? demanda le prêtre, qui appelait toujours ainsi familièrement son ancien disciple. — Oui, monsieur le recteur, le pen-kan-guer sera bien aise de vous voir de retour de votre voyage. — Comment va-t-il, depuis trois mois que je l’ai quitté ? demanda l’abbé, qui, nous l’avons dit, était parti pour Paris alors que la noire mélancolie d’Ewen commençait à se manifester. Lès-en-Goch secoua la tête tristement.

— Ainsi, je le retrouverai tel qu’il était lorsque je l’ai quitté ? dit l’abbé. — Bien pis, monsieur le recteur. — Et il n’a vu personne, aucun de ses voisins ? — Aucun, monsieur le recteur. Hier, Ann-Jann et moi, nous avons été bien inquiets du pen-kan-guer pendant la tempête. — Eh bien ! qu’a-t-il fait pendant cette tempête, qui d’ailleurs a rudement secoué mon presbytère depuis la cave jusqu’au grenier ? Depuis dix ans, il n’y a pas eu un coup de vent pareil sur la côte. Eh bien ! réponds donc, qu’est-il arrivé pendant cette tempête ? — Le pen-kan-guer était eu mer. — Jésus-Dieu ! mais il devient fou, s’écria le recteur en joignant les mains. — En mer avec Mor-Nader, ajouta Lès-en-Goch. La physionomie du curé se rembrunit.

— Avec ce vieux drôle, malgré les méchants bruits qui courent sur cet homme ? Il a tort, Lès-en-Goch, il a grand tort. — Oui, oui, il a tort, monsieur le recteur. Mor-Nader est un esprit malfaisant ; il a plus de science de l’avenir qu’un bon chrétien ne doit en avoir. — Et toi, tu es plus âne qu’un bon chrétien ne doit l’être ; ne vas-tu pas croire aussi à la magie de ce vieux fripon ? Tiens, tu es aussi fou que ton maître, et moi je suis plus fou que vous deux en te parlant raison. Allons, mène mon cheval à l’écurie, je vais aller trouver Ewen… — Le pen-kan-guer n’est pas encore éveillé, monsieur le recteur. — À dix heures sonnées ! Eh bien ! je le réveillerai ; ce ne sera pas la première fois. Dis à Ann-Jann que je déjeunerai ici, qu’elle nous fasse de bonnes crêpes fraîches.

Le Breton s’inclina respectueusement et conduisit la haquenée du prêtre à l’écurie, pendant que celui-ci montait l’escalier dallé de granit qui conduisait à l’appartement du maître de Treff-Hartlog. L’abbé, au lieu de frapper à la porte de la chambre à coucher d’Ewen, entra bruyamment en s’écriant de sa bonne grosse voix : — Debout ! allons, paresseux ! debout !

Ewen, à demi vêtu, était assis sur son lit ; il contemplait attentivement le portrait dont nous avons parlé. Pour le mieux voir, il l’avait posé devant lui sur une chaise. La brusque arrivée du recteur fit tressaillir le maître de Treff-Hartlog, qui retourna brusquement la tête :

— Quel bonheur ! c’est vous, c’est vous, mon bon abbé de Kérouëllan ! s’écria-t-il avec autant de joie que de surprise, et il tendit vivement sa main au prêtre. L’abbé se recula.

— Non, non, vous ne méritez pas que je vous donne la main, monsieur le rêvasseur ! Ah ! ah ! j’en apprends de belles sur votre compte, songe-creux que vous êtes. Jésus-Dieu ! j’ai fait là un joli disciple ! Ah çà ! il paraît que vous prenez grand train le chemin des Petites-Maisons. Puis, remarquant les traits pâles, abattus, amaigris d’Ewen, il ajouta, sans railler cette fois et d’un ton indigné : Mais voyez un peu cette figure, ces yeux creux ! Il ne manquait plus que cela. Voilà maintenant sa santé qui s’altère ! C’est tout simple : on veut faire l’original, on veut vivre en sauvage ; l’ennui vous ronge ; mais, comme on veut jouer son rôle jusqu’au bout, on crèverait plutôt que d’avouer qu’à la longue la solitude devient insupportable ; aussi l’on crève… ce qui est bien agréable pour ceux qui vous aiment ! Voilà ce que c’est que de vivre isolé. — Vous avez raison, dit Ewen d’un air sombre, c’est vivre misérablement. — Et à qui la faute ? Combien de fois vous ai-je dit : Mariez-vous, épousez une bonne et brave jeune fille de notre pays, qui vous mette la joie au cœur en vous donnant une séquelle d’enfants. Mais non, monsieur est fier, monsieur trouve au-dessous de lui de se marier avec une demoiselle de province ; il vous faut une péronnelle de Paris, n’est-ce pas ? Un joli goût que vous avez là ! — Mon cher abbé, je vous assure que vous vous méprenez, et que… — Mais ce n’est pas tout, s’écria le recteur en interrompant son ancien élève, pour passe-temps, qu’imagine monsieur le baron ? de s’en aller courir la mer par des temps épouvantables, et avec qui, s’il vous plaît ? avec un vieux drôle que tous les honnêtes gens du pays fuient comme la peste. Et pourquoi monsieur le baron fréquente-t-il un pareil gueux ? parce que monsieur le baron, à force de se démantibuler l’esprit, à force de courir après des visions cornues et biscornues, est devenu assez faible, assez maniaque, pour s’affoler d’idées magiques et diaboliques. C’est tout simple ! les sorciers, c’est original ; et puis c’est si amusant de pouvoir dire, à propos d’une niaiserie qui n’effrayerait pas seulement un enfant de quatre ans, de pouvoir dire d’un air effaré : Il y a certainement là quelque chose de surnaturel ; la raison humaine se refuse à l’expliquer, et… quand… je… Ciel… Ah ! mon Dieu !… mais… que vois-je ? s’écria tout à coup l’abbé de Kérouëllan en interrompant sa mercuriale pour contempler avec stupeur le portrait à demi effacé qu’Ewen avait posé auprès de lui, sur une chaise, pour le mieux regarder. Jésus, mon Dieu ! répéta l’abbé, comment ce portrait se retrouve-t-il ici ? Est-ce bien possible ? — Que voulez-vous dire ? demanda Ewen, le cœur palpitant d’émotion.

Sans lui répondre, le recteur se saisit vivement du tableau et l’exposa au grand jour de la fenêtre. Ewen suivit tous les mouvements du prêtre avec une anxiété croissante, impatient d’éclaircir ce nouveau mystère.

— Oui, oui, c’est pourtant bien lui, disait le recteur en regardant le portrait avec une scrupuleuse attention. Est-ce donc un rêve ? ma vue ne m’abuse-t-elle pas ?… Non… elle ne m’abuse pas… C’est lui… voici ces mots à peine lisibles écrits en rouge dans ce coin, près du cadre… Novembre… Oui, c’est bien cela… En vérité, je reste confondu… c’est incompréhensible ! ma raison se refuse à croire ce que je vois, et pourtant ce que je vois existe. Eh ! voilà, sur ma parole, un mystère qui m’épouvante ! ajouta l’abbé en rejetant ce tableau sur la chaise avec un geste d’effroi.

Il y avait un contraste et un rapprochement bizarres entre les premières et les dernières paroles de l’abbé ; il venait de s’indigner contre les gens assez sottement épris du merveilleux pour croire aux choses impossibles, surnaturelles, et il s’écriait à propos du portrait : — C’est incompréhensible, ma raison se refuse à croire ce que je vois ; et pourtant ce que je vois existe… Voilà un mystère qui m’épouvante.

On juge de l’effet que produisit sur l’esprit d’Ewen cette bizarre contradiction entre les paroles et les impressions d’un homme aussi ferme, aussi sensé, aussi respectable que l’abbé de Kérouëllan.

— Encore une fois, comment ce tableau se trouve-t-il ici, dans votre chambre, Ewen ? dit le recteur. — Je ne le sais pas, l’abbé ; j’attendais votre retour pour vous demander quel était ce portrait. Mais, à votre tour, dites-moi la cause de votre étonnement en le voyant ici. — Mon étonnement est bien naturel, mon enfant. Il y a six ans, moi et votre père nous avons brûlé ce portrait que voilà… dans la cheminée que voici. — Vous avez vu brûler ce portrait un an avant la mort de mon père ? — Je l’ai vu, de mes yeux vu brûler, un an avant la mort de votre père. — Mais, l’abbé, c’est impossible. — Je ne dis pas non, mais je vous répète que je l’ai vu brûler. — Depuis la mort de mon père, vingt fois vous êtes venu dans ma chambre, et ce portrait était là entre les deux fenêtres. — Je ne l’ai pas remarqué, sans quoi mon étonnement eût été alors aussi grand qu’à cette époque. — Mais pourquoi avait-on brûlé ce portrait ? Où était-il ? Comment n’ai-je pas su cette circonstance ? — Parce qu’il n’y avait aucune raison pour vous en instruire ; vous étiez alors, je crois, à chasser dans les environs de Lesneven. — Mais pourquoi a-t-on brûlé ce portrait ? — Votre père m’avait prié de l’aider à rechercher quelques titres relatifs à la créance qu’il avait sur ce banquier juif, M. Achille Dunoyer. — M. Achille Dunoyer, ce banquier chez qui mes fonds sont placés, et que vous avez dû voir à Paris avant de revenir ici ? — Lui-même ; mais je ne l’ai pas vu : je vous dirai cela tout à l’heure. Terminons l’histoire de ce diable de portrait. En cherchant ces papiers, que votre père croyait égarés, nous dérangeâmes une grande armoire, derrière laquelle avait sans doute glissé depuis bien des années ce tableau à demi effacé. En le voyant, votre père pâlit et s’écria : Le voilà donc, ce portrait que j’ai tant cherché après la mort de mon père, afin d’anéantir cette odieuse figure, qui me rappelle de si funestes souvenirs ! Voyez, l’abbé, me dit votre père, il doit y avoir une date, date fatale, toujours fatale à notre famille, écrite dans quelque coin. Nous cherchâmes, et nous trouvâmes, en effet, ces mots : Novembre mil sept… Le reste avait disparu. — Le mot novembre est encore lisible, dit Ewen en examinant attentivement le tableau ; mais l’humidité a effacé les chiffres… Et la femme que représente ce portrait, qui est-elle ? — Je ne le sais pas ; seulement votre père s’écria en montrant le poing au portrait : Tu as été assez longtemps le mauvais génie de ma famille ! Tu as, grâce au ciel, disparu de la terre ! Qu’il ne reste pas même de trace de ton image infernale ! En disant ces mots, votre père arracha la toile de ce panneau de bois où elle était appliquée ; et, comme il n’y avait pas de feu dans la chambre de la tour où nous étions, il vint ici ; il y avait un bon brasier, et devant moi il y brûla ce portrait. Voici ce que je vous atteste sur ma parole et ma foi de prêtre. — Eh bien ! l’abbé, dit Ewen d’une voix sombre, tout à l’heure vous m’accusiez d’être enclin à croire aux choses surnaturelles !

Le bon recteur s’aperçut trop tard de la faute qu’il avait commise en donnant ce nouvel et dangereux aliment aux élucubrations de son ancien disciple.

— Que le diable vous emporte ! s’écria-l-il malgré lui. Puis il ajouta son correctif habituel : Aurais-je dit quand j’étais soldat. Voilà donc la morale que vous tirez de ce que je vous raconte ! Joli métier que vous faites là, de vous mettre en sournois à l’affût des mots qui paraissent concorder avec vos rêveries ! — Mais enfin, l’abbé, comment se fait-il que vous revoyiez, que vous touchiez un objet que vous avez vu brûler sous vos yeux ? — Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve ? — Comment ! l’abbé, qu’est-ce que cela prouve ? — Sans doute ; il ne s’agit que de raisonner comme des gens sensés pour tirer ceci à clair. Suivez-moi bien. En admettant qu’il y ait là momentanément quelque chose d’inexplicable, est-ce une raison pour croire au surnaturel ? là preuve que rien n’est plus simple, c’est que présentement c’est inexplicable ; suivez-moi toujours bien… or, les choses inexplicables sont impossibles ; or, une chose impossible ne peut pas être. Ce qui vous prouve évidemment… que… enfin… qu’il n’y a rien que de parfaitement naturel là-dedans.

La logique de ce raisonnement ne parut pas péremptoire au jeune baron, il répondit en secouant mélancoliquement la tête : — Et cette date si fatale à notre maison ? Ce mois noir, qui a vu mourir mon père, mon grand-père ; ce mois noir qui se trouve inscrit sur le portrait de cette femme mystérieuse, dont l’influence a été si funeste à notre famille, vous l’avez dit ? — À l’autre, maintenant ! C’est au tour du mois noir, à cette heure ! Que Lucifer me brûle (aurais-je dit quand j’étais soldat), s’il ne devient pas aussi oison que Lès-en-Goch ! Eh bien ! quoi, le mois noir, le mois noir ? N’est-ce pas en novembre que les feuilles tombent, que les plantes meurent ? Pourquoi n’en serait-il pas de même des hommes ? — Mais pourquoi deux de mes ancêtres sont-ils morts dans ce triste mois, l’abbé ? — Est-ce que je le sais, moi ? croyez-vous d’ailleurs que la maison de Ker-Ellio ait le privilège de mourir dans le mois de novembre ? Tenez, vous êtes fou à lier. Évertuez-vous donc, après cela, à faire des éducations raisonnables ! s’écria le malheureux recteur en marchant à grands pas. Si je lui avais mis des babioles dans la tête, si je lui avais fait lire des romans, des poëmes, je concevrais cela ; mais non, je ne lui montre que ce que je sais, ce qui n’est pas grand’chose, à lire, à écrire et à parler sa langue à peu près correctement, les quatre règles pour tenir ses comptes de fermiers, ce qu’il faut connaître d’histoire et de géographie pour savoir que Louis XIII n’est pas fils de Louis XII, et que Pékin est en Chine. Je ne lui apprends pas un mot de latin, vu que j’en sais tout juste ce qu’il m’en faut pour dire ma messe. Il sort de mes mains joyeux et loyal, charitable et courageux, sain et robuste, trapu et barbu ; il a l’air d’un métayer plutôt que d’un monsieur. Il s’en va bravement chouanner pendant quinze mois… Qui diable (aurais-je dit quand j’étais soldat) se fût imaginé que ce rude fils de nos grèves finirait par être un rêvasseur, un songe-creux, aussi superstitieux que les plus grossiers paysans du Léonais ? Allons donc, Ewen, mon ami, pas de ces sottises-là ! Parce que novembre s’appelle le mois noir, est-il pour cela plus mauvais que les autres mois ? Venez donc ce soir visiter nos bonnes gens, vos métayers ; vous les trouverez rassemblés dans leur étable, contents, joyeux, et chantant à la veillée Milinerez Pontaro[1] et Mellezourou arc Hant[2]. Et pourtant, mon enfant, si novembre doit être noir pour quelqu’un, n’est-ce pas pour ces pauvres gens, dont le foyer est sombre, faute d’une bonne flambée ? Eh bien ! ils se contentent de la douce chaleur de l’étable, et savent encore égayer leur veillée. Allons donc, Ewen, c’est offenser le bon Dieu et les vrais malheureux que de se créer des chagrins imaginaires. Comment osez-vous vous plaindre, vous, lorsque tant d’infortunés, qui souvent ont froid et faim, pour eux et pour leurs enfants, remercient le Seigneur chaque soir, et s’éveillent le cœur allègre, pourvu que le travail, si dur qu’il soit, ne manque pas à leurs bras ?

Le simple langage du bon recteur fit une bonne impression sur Ewen ; il tendit la main à l’abbé de Kerouëllan, et lui dit : — Pardon, mon ami ; vous avez raison, ma tête s’est affaiblie ; souvent je ne me reconnais plus. Tenez, voyez-vous, la pensée, oui, la pensée me tue. — La pensée vous tue, mon pauvre ami ? Hélas ! il faut toujours en revenir à la vieille Genèse pour se retremper le cœur et l’esprit par ses sages paraboles, comme on revient au lait pur et salutaire pour se refaire l’estomac. La pensée vous tue ? eh ! mon Dieu, c’est tout simple, c’est encore l’histoire de l’arbre du bien et du mal : vous avez fouillé ses racines comme un blaireau qui fait son trou, et vous n’avez trouvé qu’amertume. Au lieu d’agir en bon chrétien, en bon maître, de tendre aux fins pour lesquelles Dieu vous a fait, vous allez vous imaginer de rêvasser, de sophistiquer à creux ? Quelle mouche vous a piqué ? — Et le sais-je ? pouvais-je prévoir que mes pensées, d’abord paisibles et riantes, déborderaient en flots noirs et amers ! Rien de plus limpide, de plus calme, que la source de l’Hellé, et cette rivière finit par se mêler en bondissant aux vagues de l’Océan. D’abord la solitude m’a plu, je m’y suis isolé avec délices ; à mesure que j’en appréciais davantage le charme, je regrettais de ne pouvoir partager cette vie enchanteresse avec une épouse bien-aimée. — Belle découverte que vous avez faite là ! Ne vous ai-je pas conseillé cent fois de vous marier ? Mon Dieu, rien n’était plus facile, les occasions ne vous ont pas manqué, pourtant ! — Sans doute, mais à force de songer à l’idéal que je me suis créé, j’ai fini par y croire, alors la seule réalité que je pouvais rencontrer m’a semblé méprisable. — Bon Dieu ! mon malheureux Ewen, où as-tu appris toutes ces sottes choses ? Qui t’a troublé la cervelle à ce point ? Des idéalités, des idéalités ! Eh, morbleu ! prends-moi donc une brave Bretonne bretonnante, une Yvonne de Kergalec, par exemple, ou bien une Marie-Jeanne de Tremadek ; tu les connais, celles-là ; tu les as vues au pardon de Falgoat ? On vous a dix-huit ans, une bonne santé, de bonnes grosses joues, de bons quartiers de terre, de bons bois de chênes ; c’est franc comme l’or, doux comme un bon fruit ; ça te fera de beaux enfants, qui pousseront drus comme des genêts sauvages, et qui changeront tous tes mois en mois de mai. Voyons, veux-tu qu’après déjeuner je donne un coup de galop sur le manoir de Kergalec, ou jusqu’à Tremadek ? Je fais ta demande, on t’agrée, et, dans six semaines, on chantera à tes fiançailles Ar C’houleun[3]. — Non, non, je ne pourrais jamais aimer une autre femme que celle que mon imagination a rêvée ; et, si elle existe, malheur à moi ! elle doit ressembler à ce portrait.

En disant ces mots d’un air sombre, Ewen retomba dans sa rêverie. Le bon recteur ne put retenir un mouvement d’impatience et de colère ; il donna un coup de pied furieux à la chaise, la renversa ainsi que le tableau, et s’écria en mettant sa grosse botte ferrée sur le tableau :

— Que l’enfer te confonde, image maudite, si tu dois rendre ce fou encore plus fou ! Que t’a donc fait cette famille ? N’était-ce pas assez d’avoir été le mauvais génie de son grand-père ? — L’abbé, par le ciel ! respectez cette peinture ! s’écria Ewen. Ôtez votre pied ! — Maudite ! maudite ! maudite ! répéta l’abbé en frappant de son talon éperonné le portrait qui s’était heureusement retourné en tombant. — L’abbé, s’écria Ewen hors de lui, l’abbé, finissez, ou bien !… et il fit un geste menaçant.

— Ou bien ? reprit le vieillard en redressant sa grande taille. Puis, regardant le jeune homme d’un air à la fois sévère et attristé, il dit : — Ah ! Ewen ! Ewen ! — Pardon, mon ami, dit Ewen rougissant de son emportement, pardon, je vous vénère comme mon père ; mais par pitié, épargnez ce tableau.

Le recteur fit un pas en arrière. Ewen releva le portrait, le posa sur la cheminée ; lorsqu’il se retourna, l’abbé de Kérouëllan sortait de la chambre.

— Mon ami ! s’écria-t-il en courant à lui, où allez-vous ? — Vous m’avez menacé, Ewen ! dit le vieillard d’une voix émue ; et il se dégagea en faisant un nouveau pas vers la porte.

Le jeune homme garda un moment le silence, tenant toujours dans sa main la main de l’abbé ; puis il dit d’un ton si grave que le recteur tressaillit : — Mon ami, vous niez certaines fatalités ; voyez pourtant ! l’existence de ce portrait vous semble inexplicable, presque surnaturelle. La femme qu’il représente a été le mauvais génie de mon aïeul, et, à cause de cette funeste image, je vous menace, vous ! vous qui m’avez élevé comme votre enfant, vous mon seul ami, vous l’homme de bien, vous l’homme pieux qui avez fermé les yeux de mon père ! dites, dites, cela n’est-il pas fatal ?

Le recteur, frappé malgré lui de ce bizarre rapprochement de faits, éprouva quelque embarras à répondre. Ewen continua :

— Je vous en conjure, mon ami, croyez plutôt à certaines influences mystérieuses, irrésistibles, qu’à un mauvais sentiment de ma part. Pardonnez-moi, j’ai honte, je me repens du mouvement auquel je me suis laissé emporter. — Je t’excuserai, ma foi, bien sans cela, mon pauvre enfant, dit l’abbé en serrant Ewen dans ses bras. Dieu merci, il faut autre chose que la découverte d’une vieille planche, que je croyais brûlée, pour ébranler ma raison. Ta main, mon bon Ewen, ta main ; ne parlons plus de cela. Mais tu es agité, tu es brûlant, tu as eu de la fièvre. — Oui, j’ai passé une nuit pénible. — Et hier, aller l’exposer en mer par un temps pareil, avec un gredin comme ce Mor-Nader, qui, tôt ou tard, je t’en réponds, s’apercevra qu’en ma qualité de berger de mon troupeau je tiens d’une main vigoureuse mon bâton pastoral… autrement dit ma canne de houx. Le bon Dieu me pardonnera cette exécution un peu temporelle, mais j’appliquerai à ce vieux fourbe la meilleure volée que méchant garnement ait jamais reçue ; après quoi je lui dirai : Voilà comme je t’aurais traité quand j’étais soldat. Et cette bastonnade sera une charité de ma part, car cet avertissement épargnera la prison ou les galères à ce mauvais drôle. — Mor-Nader n’est pas ce que vous pensez. — C’est un misérable imposteur qui joue au sorcier ! S’il continue, j’irai un de ces matins dire deux mots en sa faveur au procureur du roi de Kemper, et nous verrons si mons Mor-Nader persiste à épouvanter et à rançonner ma paroisse. — Écoutez, mon ami : si cet homme est dupe, il l’est de lui-même, il l’est de sa propre exaltation : il est monomane, il est fou, soit ; mais ce n’est pas un fourbe. Jamais il n’a demandé un liard aux gens qui le consultent. Il prédit l’avenir, et le hasard a presque toujours justifié ses prédictions. — Bah ! bah ! s’il ne fait pas payer d’abord la bonne aventure, il agit en habile charlatan afin d’amorcer ses dupes, et il les rançonnera plus tard. Quant à ses prédictions, si quelques-unes se réalisent, cela ne prouve rien, sinon qu’il y a des gens qui gagnent en jouant à pair ou non et à croix ou pile. — Écoutez, mon ami, dit Ewen après un moment de silence, je puis, je dois peut-être vous raconter ce qui s’est passé hier pendant cette soirée de tempête.

Et le jeune homme fit le récit de la scène de la veille : il dit comment, la chaloupe ayant coulé à fond, la fraîcheur de l’eau l’avait rappelé à lui-même ; comment, poussé par le vent et par la marée, il avait pu nager et aborder au rivage, moins éloigné qu’il ne l’avait cru ; comment enfin il était arrivé, à Treff-Hartlog, la raison à demi égarée, tant son imagination avait été frappée de l’accès de folie sauvage de Mor-Nader. Après avoir écouté Ewen et frémi du danger qu’il avait couru, l’abbé lui dit :

— Cela montre que ce misérable était assez stupide et assez féroce pour vouloir se noyer avec vous, mon pauvre ami, afin d’être regardé par le peuple, après sa mort, comme un grand sorcier ! Les mauvaises causes ont leurs martyrs tout aussi bien que les bonnes. Et puis vous l’aviez avec raison traité d’imposteur : au risque de sa vie, il a voulu se venger. Peut-être aussi se savait-il près de la côte. Puisque vous croyez qu’il a comme vous échappé à la noyade, je ne vous ferai pas de morale, l’événement vous a prouvé combien vous aviez eu tort de mettre votre existence à la merci d’un tel misérable. Laissons cela, parlons d’autres choses, et, sans transition, passons de ces tristes visions à des intérêts tout matériels. Voulez-vous, mon cher Ewen, être à moitié ruiné ? — Que dites-vous ? — Le placement que votre père a fait chez M. Achille Dunoyer, banquier à Paris, me paraît très-aventuré. Il s’agit d’une partie considérable de votre fortune. Je ne suppose pas que cette perte vous soit indifférente. — Et quel danger court ce placement ? — Un très-grand danger, je le crains du moins : M. Achille Dunoyer n’a pu me payer le premier quart de cette somme que je devais toucher pour vous par procuration. — Mais on disait M. Achille Dunoyer puissamment riche. — On dit bien d’autres choses, mon enfant : ce qu’il y a de certain, c’est que, lorsque je me suis présenté chez lui, on ma répondu qu’il était en voyage, qu’on ne savait pas au juste l’époque de son retour, et qu’il n’avait laissé aucun ordre pour ce payement. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’une bagatelle de 50, 000 francs, il me semble que cela ne doit guère s’oublier, à moins que 50, 000 francs ne soient moins que rien pour M. Dunoyer. — En effet, c’est singulier. — Votre notaire de Kemper est d’avis que vous vous rendiez immédiatement à Paris, afin de prendre vos sûretés s’il en est temps encore. — Mais ne puis-je pas donner ma procuration au notaire de Kemper tout bonnement ? — Cela n’aurait pas le sens commun. Si M. Achille Dunoyer est dans de mauvaises affaires, il est certaines questions que vous pouvez seul consentir et dont vous pouvez seul apprécier la convenance. — Ah ! quel ennui, quel tracas ! dit Ewen avec abattement ; et puis cette vie de Paris me sera, j’en suis sûr, insupportable. Je n’y connais personne. — Et votre cousin, M. le comte Édouard de Montal, pour qui vous m’avez donné une lettre de recommandation ? — À peine l’ai-je vu deux ou trois fois, il y a quatre ans, à Kemper, où il est venu passer un mois chez le vieux chevalier de Lémoléan. — Il vous accueillera certes toujours aussi bien qu’il m’a accueilli. Il sera pour vous un très-bon introducteur ; il est lancé dans le grand monde, et il paraît, sinon riche, du moins fort à son aise. — Je croyais qu’il ne lui restait plus rien de la fortune de son père. — Vous me l’aviez dit aussi, Ewen ; il faut alors qu’il ait trouvé la pierre philosophale, car il m’a paru logé comme un prince. Il s’est d’ailleurs mis très-cordialement à votre disposition dans le cas où vous viendriez jamais à Paris. — C’est très-obligeant de sa part. — Sans doute ; et pourtant, si je ne vous connaissais pas comme je vous connais, j’aurais préféré vous voir un autre mentor, car, pendant ma visite, il est venu là une espèce de mauvais sujet entre les deux âges, un marquis de Beauregard… oui ; c’est cela (retenez bien ce nom), qui a bien l’air du plus effronté vaurien ! Puis, il faut être juste, son premier étonnement passé (votre cousin ne reçoit pas souvent d’hommes de ma robe), le marquis a été pour moi aussi honnête que possible, ce qui m’a prouvé qu’il était au moins bien élevé. D’ailleurs, comme vous le pensez, je n’ai pas prolongé longtemps ma visite. Pourtant elle a été encore assez longue pour que je visse entrer en trottinant, en sautillant, une demoiselle que votre cousin a appelée Julie. — Quelle est cette femme ? — D’après ce que j’ai lu dans le journal, cette demoiselle est une des plus fameuses comédiennes de ce temps-ci. Vous comprenez, mon ami, qu’à l’aspect d’un tel oiseau de passage, l’abbé de Kérouëllan n’est pas resté longtemps chez votre cousin. Quant à vous, mon cher Ewen, au risque de rencontrer cet effronté marquis de Beauregard et cette demoiselle Julie, vous ferez toujours bien d’aller voir M. le comte de Montal ; ces jeunes gens-là sont lancés partout, ils connaissent tout le monde, et il pourra peut-être vous donner des avis utiles sur la manière de vous tirer d’affaire avec ce M. Dunoyer, et pour le présent, et pour l’avenir ; avis que je ne pouvais lui demander, moi, sans vous avoir consulté. Allez donc à Paris, mon garçon, partez le plus tôt possible, et pour vos intérêts d’argent, et pour le salut de votre esprit. Une fois dans la grande ville, vous secouerez malgré vous la mélancolie qui vous ronge, et au bout de quelques mois vous me reviendrez bien calme, bien tranquille, tout prêt à prendre une femme de ma main. — Vous avez peut-être raison, reprit Ewen ; mon imagination malade s’est exagéré jusqu’au surnaturel quelques événements bizarres. Les distractions de Paris, le changement de lieu, la surveillance de mes intérêts, dissiperont cette sotte et malheureuse mélancolie. Oui, mon vieil ami, je l’espère, bien guéri de ma tristesse, je reviendrai vous demander en mariage l’une de vos protégées. — Viens, mon garçon ! s’écria l’abbé ; viens dans mes bras ; il y a bien longtemps que mon cœur n’a ainsi battu de joie. Pars demain, je te dirais pars à l’instant, si cela était possible. Ton notaire de Kemper m’a dit avoir à toi une vingtaine de mille francs d’épargnes ; c’est le double de ce qu’il faut pour tes dépenses de Paris. Pendant quelques mois que tu y seras, ce ne sera pas de l’argent mal placé, si, comme je l’espère, tu peux faire rendre gorge à ce M. Dunoyer, qui, malgré sa richesse, ne m’inspire pas beaucoup de confiance. Quant à ce portrait énigmatique, dit le curé en prenant le tableau, cette fois du moins il sera bien brûlé ; je vais profiter de cette braise de chêne pour nous en débarrasser. — Non, non, mon ami, dit Ewen, n’en faites rien ; je veux au contraire conserver ce tableau. Plus tard, en le regardant, je sourirai de ma faiblesse. — Hum ! hum ! j’aimerais mieux en finir une bonne fois avec cette méchante peinture, dit l’abbé en se dessaisissant avec peine du tableau. — Prenez garde, mon ami, lui dit Ewen en souriant ; vous me ferez croire que cette pâle image vous fait peur. — Pour te prouver qu’elle ne me fait pas peur, de par tous les diables (aurais-je dit étant soldat) ! si tu veux, je l’emporte au presbytère. — Non, non, laissez-la ici jusqu’au jour de mes noces ; alors nous en ferons un glorieux auto-da-fé. — Allons, soit, car ce jour-là n’est pas éloigné, je l’espère.

Après cet entretien, Ewen de Ker-Ellio se sentit un peu calmé ; il comprit surtout la nécessité de s’arracher à des lieux où sa pensée s’était égarée presque jusqu’au vertige. Afin de ne pas chanceler dans cette bonne résolution, il pria l’abbé de passer toute la journée à Treff-Hartlog, et même d’y coucher. Le reste du jour fut employé aux préparatifs du voyage. Plus d’une fois Ann-Jann essuya ses yeux en pensant au départ si précipité de son mab-meïbrin et aux dangers qu’il allait courir à Paris ; car Paris ou l’enfer, c’était tout un pour la vieille nourrice. Quoique muet, concentré, le chagrin de Lès-en-Goch était aussi profond que celui de sa femme : il ne fuma pas une seule pipe de toute la journée. Encore plus silencieux que d’habitude, il répondait par monosyllabes aux ordres du pen-kan-guer. Ewen avait un moment songé à emmener avec lui ce fidèle serviteur ; mais l’abbé l’en dissuada en lui faisant observer qu’à Paris Lès-en-Goch lui causerait plus d’embarras qu’il ne lui rendrait de services. D’ailleurs, jamais le Breton n’aurait consenti à quitter son costume national pour s’affubler des vêtements d’un autrou[4], comme il disait.

Le lendemain, deux chevaux de charrue furent attelés à l’antique chaise de poste qui avait servi à deux générations de Ker-Ellio ; un métayer s’assit sur le porteur, et Ewen quitta Treff-Hartlog. L’abbé de Kérouëllan, qui avait voulu escorter son élève jusqu’à Pont-Croix, l’accompagnait à cheval. Il désirait embrasser Ewen une dernière fois avant de le voir monter en voiture. Il est inutile de dire les pleurs déchirantes d’Ann-Jann et la sombre consternation de Lès-en-Goch lorsque les deux fidèles serviteurs, debout sur le seuil de la porte du manoir, virent disparaître dans le brouillard la voiture qui emmenait leur jeune maître. À tous les périls qu’Ewen allait sans doute courir à Paris, ville infernale, les deux naïves créatures ajoutaient encore tous les dangers que devait attirer sur lui la date fatale de son départ : Ewen partait un vendredi du mois noir !

Ann-Jann avait voulu faire une observation à ce sujet à son mab-meïbrin ; mais l’abbé, qui l’entendit, lui lança un tel regard, et plus tard, la prenant à part, lui fit une si verte réprimande, que la malheureuse femme n’osa plus dire un mot. Lorsque le vent eut apporté aux deux Bretons le dernier bruit de la voiture qui s’éloignait ; lorsque, prêtant au vent une oreille avide, ils n’entendirent plus rien, plus rien… ils rentrèrent silencieusement dans la cuisine. Ann-Jann s’assit d’un côté du foyer, s’enveloppa la tête de son tablier, et se mit à pleurer plus amèrement encore que lorsqu’Ewen était parti pour la guerre à la tête de sa bande de chouans. Assis de l’autre côté du foyer, Lès-en-Goch croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête, et resta dans l’immobilité la plus complète.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La nuit trouva les deux serviteurs à la même place, auprès du foyer éteint ; ils n’avaient pas échangé une parole. Les sanglots étouffés d’Ann-Jann interrompaient seuls le silence morne qui régnait à Treff-Hartlog.


  1. La Meunière de Pontaro.
  2. Les Miroirs d’argent
  3. La Demande, chant national qui précède la noce.
  4. Monsieur.

CHAPITRE VI.

M. de Montal.


Le lecteur voudra bien quitter les rochers de la côte de Bretagne pour nous suivre dans un petit appartement situé à l’entresol d’une maison du boulevard des Italiens. Cet appartement, habité par M. le comte Édouard de Montal, a, si cela se peut dire, une physionomie très-significative ; pourtant quelque habitude d’observation est nécessaire pour distinguer les nuances qui caractérisent cette physionomie : au premier abord, on est frappé d’une apparence de luxe et même d’élégance ; mais, avec un peu d’attention, on découvre que tout est sacrifié à l’effet, que tout est imitation.

Des tentures de papier, des étoffes communes imitent la souple épaisseur, les teintes éclatantes des anciens damas. Quelques vases de porcelaine moderne, grossièrement enluminés, montés en cuivre, imitent le vieux sèvres aux peintures d’un fini si précieux, aux bronzes dorés et ciselés comme de l’orfèvrerie. Plus loin, un dressoir de bois de chêne, grotesque assemblage de panneaux gothiques et de frises de la renaissance, imitent ces merveilleux meubles d’ébène ou de noyer sculptés avec tant d’amour, fouillés avec tant d’art, où une fantaisie charmante se déroule en capricieuses arabesques d’oiseaux, d’enfants et de fleurs. Des encoignures de marqueterie aux plaques de cuivre, découpées sans goût et appliqués sur de la corne fondue, imitent ces meubles de Boulle, dont la brune écaille, rehaussée de corail et de nacre, était enrichie d’incrustations de cuivre ou d’étain, admirablement burinées par Nanteuil ou par Audran, ces inimitables graveurs du siècle de Louis XIV. Enfin, quelques boîtes de vermeil, ornées de pierres fausses, quelques émaux de Limoges, pompeusement étalés sur une étagère, imitaient ces rares collections de bas-reliefs florentins de buis ou d’ivoire, de figurines d’argent qui portent le nom de Germain Pilon sur leurs socles de lapis, de statuettes d’or byzantines, émaillées de pourpre et d’azur, de charmantes tabatières où les plus merveilleuses miniatures de Petitot sont encadrées de feuillages d’émeraudes, de guirlandes de perles fines et de rubis. Il en était de même des tableaux : quelques larges bordures, renfermant de mauvaises toiles enfumées, confuses, marbrées d’un épais vernis, imitaient les chefs-d’œuvre de Vouvermans, de Teniers ou de Van Ostade.

Si nous insistons sur ces différences entre le véritable et le faux luxe, si nous établissons cette distinction rigoureuse à propos de l’espèce de décoration théâtrale dont s’entourait M. de Montal, c’est que ce besoin impérieux de paraître était un des traits les plus saillants et les plus déterminants du caractère de ce personnage. Nous nous expliquerons plus tard à ce sujet.

Loin de nous la pensée de railler la médiocrité patiente qui pare une retraite modeste à force de privations ; nous respectons profondément ce culte du foyer, ces velléités de luxe intime, alors même que les règles sévères du bon goût ne sont pas observées. Presque toujours les gens qui vivent beaucoup chez eux, qui chérissent, ainsi que l’on dit vulgairement, leur intérieur, qui l’ornent avec amour, comme les dévots ornent une chapelle, presque toujours ces gens-là, disons-nous, jouissent de quelque bonheur ignoré, mènent une vie paisible et pure, ou sont doués des éminentes qualités qui font aimer la solitude. Or, les gens mystérieusement heureux, les caractères simples, les rêveurs un peu sauvages, nous inspirent une vive sympathie.

M. de Montal n’appartenait à aucune classe de ces partisans de la vie intime ; quoiqu’il eût autant que possible embelli sa demeure, rien ne lui aurait été plus odieux qu’une journée ou une soirée passée solitairement chez lui. Cela se conçoit. Pour les gens qui vivent d’une vie de dehors, vie bruyante, agitée, dépendante surtout des impressions extérieures, le chez soi est le lieu désert et silencieux, le pandémonium où ils reviennent chaque soir cuver les humiliations de l’orgueil, les haines de la jalousie, les pleurs amers d’un amour méprisé ; acteurs continuellement en scène, ils n’ont chez eux que des pensées de colère ou d’envie, car c’est chez eux qu’ils ressentent le douloureux contre-coup de ce qu’ils ont enduré dans le monde le sourire aux lèvres.

Comme ces gens-là ne recherchent ce qu’ils appellent le bonheur que pour qu’on les voie, pour qu’on les sache, pour qu’on les croie heureux, le souvenir de leurs félicités factices est impuissant à charmer leur solitude, car ces félicités naissent et meurent au milieu de l’éclat des fêtes. Les joies véritables, au contraire, toujours un peu égoïstes, un peu ombrageuses, ne dévoilent tous leurs charmes que dans le secret de l’intimité : alors le chez soi qui leur sert d’asile devient cher et sacré ; alors les objets matériels mêmes se changent en trésors de souvenirs adorés, plus tard en trésors de regrets. Oui, trésors ! N’est-ce donc rien que le regret du bonheur qui n’est plus ? Le regret… cette mélancolique espérance du passé ? M. de Montal appartenait à la première classe des gens dont nous avons parlé, il rentrait presque toujours chez lui dans une disposition d’esprit aigre, jalouse, haineuse ; chez lui, il se trouvait face à face avec lui-même, face à face avec la triste réalité de sa position fausse et précaire.

Quelques mots du caractère de ce personnage sont indispensables à l’intelligence de ce récit. M. Édouard de Montal avait environ trente ans, il était de bonne et ancienne noblesse de Bretagne (son arrière-grand père était l’oncle d’Ewen de Ker-Ellio). Après avoir exercé, sous l’empire et sous la restauration, de hauts emplois administratifs, le père de M. de Montal était mort en laissant à son fils environ vingt-cinq mille livres de rentes. Le jeu, le désordre, la bonne chère, quelques filles d’Opéra, un goût passager pour les chevaux épuisèrent en cinq ou six ans cette fortune modeste mais honorable. La plaie incurable de M. de Montal était la vanité : il avait sacrifié sa fortune au désir jaloux de marcher de pair pour la dépense avec des gens beaucoup plus riches que lui. Rien de plus effrayant, rien de plus commun que ce vertige qui vous pousse à l’abîme, quoique vous ayez la conscience de votre ruine, la certitude de votre perte imminente ; quoiqu’à travers les fumées de l’ivresse ou les éblouissements des fêtes, vous voyiez de temps à autre se dresser à l’horizon les pâles et sanglants fantômes de la misère et du suicide. M. de Montal appartenait, par ses dissipations sans originalité, à la classe la plus vulgaire des prodigues ; selon l’habitude, plus ses ressources diminuaient, plus il voulut tromper le monde sur le véritable état de sa fortune.

On ne saurait croire le nombre incalculable de misères, de chagrins, de bassesses, d’infamies, de malheurs, d’épouvantables malheurs, que cause la peur de paraître pauvre aux yeux de ce que chacun, dans sa sphère, appelle le monde ! On ne saurait croire jusqu’à quel point des esprits, même distingués, s’exagèrent l’importance de leur plus ou moins grande dépense, toujours aux yeux de ce monde ; diminuer, supprimer à temps certaines dépenses superflues qui les sauveraient de leur ruine, leur est impossible ; ils tiennent à ces fastueuses inutilités, moins pour la jouissance qu’ils en retirent que pour la considération que, selon eux. ce luxe leur donne aux yeux du monde.

Et, chose étrange, il n’y a rien de plus insolemment joyeux du malheur d’autrui que ce monde égoïste, que cet être de raison, ou plutôt de folie auquel on fait de si grands, de si douloureux et quelquefois de si sanglants sacrifices, auquel souvent on immole sa fortune, son honneur, sa vie… et son bonheur toujours.

M. de Montal avait cruellement expérimenté cette raillerie superbe du monde envers les fous qui se minent pour briller à ses yeux. Il prétexta un voyage en Italie pour avoir le droit de vendre ses chevaux, de réformer sa maîtresse et sa maison sans trop déroger : il occupait un assez vaste appartement, il le quitta sous ce prétexte qu’il ne voulait habiter désormais qu’une maison où il fût seul ; il se défit de ses meubles, qui n’étaient plus de son goût, disait-il : la vente des débris de son opulence passée lui fournit une somme de trente mille francs environ ; il y avait de quoi vivre, obscurément sans doute, dans quelque coin de la France, mais de quoi vivre enfin. Au lieu de se résigner à cette position modeste, mais assurée, M. de Montal acheta une voiture de voyage, emmena un valet de chambre qu’il avait gardé, et partit pour ce voyage d’Italie pompeusement annoncé.

À Lyon, il s’arrêta, prit la route d’Avignon, et pendant trois mois il habita un petit village des environs de cette ville ; puis il reparut à Paris, répondant mystérieusement à ceux qui lui parlaient de son voyage d’Italie qu’une rencontre romanesque faite à Lyon avait bouleversé ses projets… La discrétion l’obligeait de n’en pas dire davantage. Seulement, son aventure l’ayant forcé de revenir brusquement à Paris, pouvant l’obliger d’en partir d’un moment à l’autre, il avait pris comme pied-à-terre le petit appartement que nous avons dépeint au lecteur.

Comme toujours, ces mensonges laborieusement combinés ne trompèrent personne : le monde a un flair prodigieux pour découvrir, sous les brillants lambeaux dont on les cache, les fortunes expirantes : il sent la ruine.

M. de Montal, ainsi que cela arrive toujours, croyait fermement avoir donné le change sur le véritable état de ses affaires. Il lui restait vingt-cinq mille francs environ : il résolut de vivre quatre ou cinq ans avec cette somme, qui, soigneusement ménagée, pouvait lui donner durant ce temps l’apparence de ce luxe auquel il avait tout sacrifié. Un autre trait fort accusé du caractère de M. de Montal s’était développé chez lui : nous voulons parler d’une sorte de foi fatale, aveugle, dans une influence quelconque qui ne pouvait permettre, pensait-il, qu’un homme comme lui, charmant, aimable, spirituel, pût jamais être acculé dans l’une de ces horribles impasses d’où l’on ne sort que par le suicide. Si l’on eût creusé quelque peu cette horrible croyance, on y eut trouvé sans doute le besoin si naturel à l’homme d’échapper aux réalités pénibles par une consolante espérance.

Ain « i qu’une âme sainte et éprouvée sur la terre se dit : « Il est impossible que je me sois résignée pieusement à tant de douleurs pendant ma vie pour arriver au néant, » M. de Montal se disait : « Il est impossible qu’après avoir vécu au sein du luxe et des plaisirs, j’arrive à une fin horrible ou misérable. » Comme le croyant, il n’avait aucune preuve visible, palpable, de la réalité future de cette espérance ; pourtant, prenant les violences de ses désirs pour des certitudes, il croyait fermement à son heureuse étoile.

Lorsque le hasard semble encourager de si folles idées en les justifiant quelquefois, elles deviennent incurables. Nous verrons plus tard comment une ou deux chances heureuses exaltèrent jusqu’au vertige l’étrange fatalisme de M. de Montal. Réduit aux vingt-cinq mille francs qu’il possédait, le comte commença donc à mener une de ces existences bizarres, impossibles partout ailleurs qu’à Paris.

Une place dans une loge à l’Opéra, une entrée dans un club, un appartement d’une élégante apparence, une mise recherchée, un valet de chambre, tel est le strict nécessaire des pauvres du superflu, de même que, pour les malheureux, du pain, des vêtements un abri, sont de première nécessité. Six à sept mille francs par an, habilement répartis, peuvent donner ce luxe de similor. Il y a, nous l’avouons, une sorte de satisfaction à savoir briller en treè-bonne compagnie à si peu de frais ; d’ailleurs, louables sont les goûts distingués : comme la noblesse noblement comprise, certaines prétentions ont cela de bien qu’elles obligent.

Mais cette médiocrité dorée, loin de satisfaire M. de Montal, l’aigrissait davantage en le mettant sans cesse en contact avec des gens aussi riches et beaucoup plus riches qu’il ne l’avait été autrefois : comme les hommes très-vains, croyant sans cesse qu’on songeait à lui, il se révoltait à cette pensée qu’on se moquait de sa ruine. Cette préoccupation haineuse redoublait chez lui l’envie de refaire sa fortune, moins peut-être encore pour en jouir que pour écraser de son nouveau luxe ceux qui, pensait-il, s’étaient réjouis de son malheur.

Un jour, il prit par hasard un billet de ces loteries qui se tirent à Francfort. Pour un louis, il en gagna trois cents : il vit là une manifestation de la Providence qui veillait sur lui ; sa foi dans un brillant avenir devint presque une monomanie. Dès lors, M. de Montal espéra, ou plutôt il fut certain d’épouser un jour quelque riche héritière ou quelque veuve opulente. La loge où il trouait chaque soir à l’Opéra avec ses colocataires fut une sorte de lieu d’exhibition indispensable à ses projets, et il considéra cette dépense comme un capital qui devait lui rapporter de gros intérêts.

Dix-huit mois se passèrent ; les héritières et les veuves ne parurent pas, mais la confiance de M. de Montal en son étoile ne s’en ébranla point : deux circonstances assez heureuses pour lui, quoique très en dehors de ses vues matrimoniales, vinrent raviver ses espérances. Un des camarades de collège de M. de Montal, avocat obscur et ridicule, nommé M. Roupi-Gobillon, de député devint ministre (nous dirons plus tard par quel ingénieux mécanisme). Très-fier de se montrer dans l’éclat de sa nouvelle position à son ancien condisciple, qui jusqu’alors l’avait fui comme la peste, et d’ailleurs flatté de faire croire qu’avant son ministère il avait eu quelques relations de bonne compagnie, M. Roupi-Gobillon fit toutes sortes d’avances à M. de Montal en lui reprochant sa tiédeur.

— Si jusqu’ici j’ai pu te recevoir froidement, lui dit le comte, c’est que la position d’avocat illustre d’abord, ensuite de député influent, puis enfin de ministre, te plaçait si haut, qu’elle l’imposait presque le devoir de venir à moi ; il est toujours de bon goût aux gens éminents de faire les premiers pas auprès des personnes complètement indépendantes et qui ne sont ni au-dessus ni au-dessous d’un certain niveau social.

M. Roupi-Gobillon, ravi de ces excuses, ménagea une surprise à son ami, dont il connaissait la détresse, et un beau jour il lui proposa tendrement un bureau de tabac. Le comte refusa net, et tança vertement le ministre de son impertinente proposition, disant qu’il ne demandait rien à personne. Cette offre et ce refus, savamment ébruités et exagérés par M. de Montal, furent d’un excellent effet ; on commença de parler de son crédit. Il se rencontra plusieurs fois, le soir, au ministère avec quelques-uns des confrères de son ami, qui n’étaient pas des Roupi-Gobillon. Le comte fut auprès d’eux insinuant, attentif et flatteur ; il sut donner du prix à ses déférences en faisant sentir qu’elles s’adressaient, non pas à la position officielle, mais à la valeur des hommes. On le trouva prévenant, aimable ; ses formes plurent, et comme, après tout, il ne demandait rien, il fut accueilli dans ce monde politique avec une affectueuse indifférence par plusieurs hommes d’état fort distingués.

Ces relations, habilement mises en relief et jointes à sa vie de club et d’Opéra, posèrent peu à peu M. de Montal comme un homme plus sérieux que ne le sont ordinairement les gens à la mode : il passa pour avoir l’oreille des ministres ; avantages parfaitement négatifs, mais précieux pour M. de Montal, en cela qu’ils lui donnèrent une apparence de plus, et que cette apparence éveillait l’envie des gens plus riches que lui, car on commença de lui dire avec une certaine aigreur : « Vous êtes très-heureux ; vous gagnez à la loterie d’Allemagne et vous avez beaucoup de crédit auprès des ministres. Il y a, en vérité, des gens à qui tout réussit. »

Ou bien : « Oh ! oh ! vous êtes un habile homme, vous, mon cher ! vous êtes de ces gens que l’avenir n’inquiète jamais et qui retombent toujours sur leurs pieds ; en un mot, vous avez du bonheur. »

Si la première circonstance dont nous venons de parler donna au comte une réputation de crédit et d’habileté, un succès envié vint encore l’enorgueillir. Une jeune et jolie femme, mademoiselle Julie Dubreuil, débuta à la Comédie-Française et fit une grande sensation. Sa beauté, son talent rempli de finesse, de grâce et de charme, la mirent très-en vogue dans le monde élégant. Plusieurs jeunes gens fort à la mode s’occupèrent de mademoiselle Julie ; ils ne furent pas écoutés ; un banquier puissamment riche ne fut pas plus heureux ; un prince étranger, connu par son faste et sa royale magnificence, fut vertueusement éconduit. Cette farouche résistance mit le comble à la célébrité de mademoiselle Julie. M. de Montal, en attendant la fortune que son heureuse étoile devait lui envoyer sous les traits d’une charmante femme, fille ou veuve (peu lui importait), voulut tenter à son tour de triompher de l’opiniâtre vertu de mademoiselle Julie : il se fit présenter chez elle.

Parmi les hommes qui avaient fait la cour à la belle comédienne, les uns, comptant sur leur séduction personnelle, n’avaient voulu voir dans cette liaison qu’une relation de plaisir, et s’étaient montrés peu soucieux de se mêler aux intrigues de coulisses de mademoiselle Julie : d’autres, offrant des avantages solides, avaient exigé d’abord l’anéantissement d’une espèce de tante nommé madame Sauvageot, intolérable créature, dont l’influence sur mademoiselle Julie était extrême. La conduite de M. de Montal fut tout autre et d’une prodigieuse habileté. Instruit par la déconvenue de ses rivaux, il s’appliqua d’abord à captiver la tante Sauvageot. Aucune prévenance, aucun soin ne lui coûta pour conquérir cette horrible vieille : il se fit sérieusement de la famille, prit un ardent intérêt aux rivalités de théâtre, aux jalousies d’emploi qu’éveillait nécessairement le talent de mademoiselle Julie.

Soutien, prôneur, séide déclaré de la jeune femme, M. de Montal ne recula pas devant les démarches les plus désagréables ; il trouva mille ressources dans son esprit souple et insinuant, capta la bienveillance de quelques journalistes de renom, les engagea très-adroitement dans une guerre acharnée contre les rivales de mademoiselle Julie, pénétra le fond de toutes les intrigues, déjoua tous les complots de coulisses tramés contre elle. Infatigable, incessant, cordial et perfide, flatteur et impertinent, se souvenant et oubliant, selon l’occurrence, qu’il était homme du monde et gentilhomme, il finit par obtenir une action très-puissante sur l’encourage de mademoiselle Julie, devint son conseil et l’effroi de ses rivales. Le mari le plus passionné pour le lucre et pour l’illustration que le talent dramatique de sa femme apporte à la communauté conjugale n’aurait pas montré un aspect plus humble, un fanatisme plus jaloux, que n’en montrait M. de Montal pour le talent et pour la personne de mademoiselle Julie.

Tant de soins tant de dévouement, tant d’abnégation, eurent une douce récompense : M. de Montal, estimé de la tante Sauvageot, fut aimé de mademoiselle Julie. Oui, madame Sauvageot ne put résister aux habiles séductions de M. de Montal. Il lui donna des preuves d’une vénération à la fois si tendre et si filiale, que la tante l’appela dès lors tantôt son enfant, tantôt son petit notaire, délicate et touchante allusion à la manière entendue avec laquelle M. de Montal débattait les intérêts matériels de mademoiselle Julie. Ce succès, dont on ne voyait que la brillante surface, et dont on ignorait les honteux ressorts, ce succès, en plaçant très-haut M. de Montal dans la hiérarchie des gens à la mode, en étendant sa réputation d’homme adroit et heureux, en excitant l’envie de ses amis, ne changea pas sa position pécuniaire ; son avoir était réduit de dix mille francs au bout de deux ans de liaison avec mademoiselle Julie, qui l’aimait d’ailleurs avec le plus complet désintéressement.


Malheureusement pour la délicatesse de M. de Montal, il n’éprouvait, lui, pour cette jeune femme qu’un sentiment très-froid ; journellement elle le choquait par la vulgarité de ses manières, ou elle le blessait par ses impérieuses exigences ; mais, tenant à cette triomphante conquête, non par amour, mais par orgueil, il dévorait avec une rage contenue les humiliations les plus amères : en un mot, le comte était pauvre, et mademoiselle Julie était son luxe ; cette femme lui était enviée par ceux dont il enviait, lui, la fortune ou la grande position : aucune bassesse ne lui coûtait donc pour conserver sa maîtresse. Nous disons bassesse, parce que M. de Montal n’aimait pas mademoiselle Julie ; s’il l’eût aimée, son valetage eût été ridicule peut-être, mais jamais honteux.

Ce n’était pas tout ; le gentilhomme était souvent forcé de feindre de ne pas entendre certaines paroles piquantes d’un vieux comédien presque infirme nommé Ducanson. Cet homme, très-cynique, très-caustique, était le chef du parti hostile à mademoiselle Julie, et il ne lui ménageait pas les impertinences, même en présence de M. de Montal, dont elle se faisait souvent accompagner au théâtre, madame Sauvageot ayant donné au comte une dernière marque de confiance et d’estime en lui disant : Vous êtes à la fois l’amant et le frère de Julie ; je n’ai plus maintenant à m’occuper d’elle : vous êtes de la famille.

Les railleries mordantes du vieux Ducanson n’en étaient pas moins insupportables à M. de Montal ; mais, ne pouvant exiger de satisfaction de ce vieillard infirme, il subissait les conséquences de la position qu’il s’était faite auprès de mademoiselle Julie.

Cependant les années passaient, et l’heureuse influence de l’étoile de M. de Montal ne se réalisait pas. Avant et depuis sa liaison avec mademoiselle Julie, il avait été vu à l’Opéra, dans le monde, par toutes les veuves et par toutes les héritières de Paris : aucune n’avait paru le remarquer. Quoique mademoiselle Julie ne lui occasionnât aucune dépense, il avait encore à peine de quoi vivre pendant dix-huit mois, au bout desquels, à moins de quelque événement miraculeux, il se trouverait exposé à la plus complète misère, trop heureux de solliciter un modeste emploi auprès de son ami Roupi-Gobillon, dans le cas où celui-ci serait encore ministre.

Un jour enfin M. de Montal douta de sa providence en voyant l’heure de l’infortune s’avancer à grands pas ; mais bientôt, frappé d’une idée subite, il revint à l’espérance, et s’écria :

— Je suis un grand sot ! ma providence, ma fidèle providence, jette à mes pieds, sinon un trésor, du moins une douce existence parfaitement assurée, et je suis assez aveugle pour passer à côté de ce bonheur ! Julie possède plus de cent mille écus parfaitement placés ; elle gagne au moins cinquante mille francs par an ; pourquoi ne l’épouserai-je pas ? Si une mauvaise et sotte honte me retient, tant pis pour moi ; je m’irrite de mourir de faim. Comment ! j’ai maintenant tous les ennuis, tous les dégoûts du ménage, sans en avoir les avantages positifs… Comment ! je n’aime pas Julie… et je la subis seulement pour me faire envier quelque chose par des gens plus heureux que moi… tandis qu’en l’épousant… je la subirais du moins pour un motif raisonnable… et, d’ailleurs, une fois maître de sa fortune… nous verrons… Julie a un fonds de cent mille écus bien placés et cinquante mille francs à manger par an, avec cela nous vivrons à merveille ! Je ne verrai plus le monde, c’est vrai ; mais ma société se composera d’artistes, et j’y gagnerai. Sans doute le monde me blâmera. Le monde ! ajouta-t-il en haussant les épaules de pitié ; et lorsque je serai réduit à mon dernier louis (ce sera bientôt), le monde, pour me récompenser d’avoir respecté ses préjugés, m’offrira-t-il les avantages que j’aurais trouvés dans un mariage avec Julie ? Parbleu ! je serais un grand sot de dédaigner, pour une ombre de considération, la réalité qui s’offre si complaisamment à moi !

On trouvera sans doute l’ambition de M. de Montal bien rapetissée ; il y avait sans doute une énorme distance entre mademoiselle Julie et une veuve opulente ou une riche héritière ; mais le comte ne voulait pas se montrer trop exigeant avec sa providence, de peur de la rebuter. Il sut être modeste et de bon goût en acceptant ce qu’elle lui offrait.

Toutefois, le comte ne se décida pas tout d’abord à cette grave détermination ; sa vanité, son orgueil se révoltèrent violemment contre une telle alliance. Mademoiselle Julie était jolie comme un ange ; elle avait beaucoup d’ordre, beaucoup d’économie, une conduite très-régulière, un talent remarquable ; mais elle était fantasque, exigeante et vulgaire ; son caractère manquait d’élévation, et son esprit de culture. En scène, ses manières étaient d’une distinction rare, d’une élégance exquise : son accent, d’une douceur enchanteresse ; mais chez elle, pour se délasser sans doute de la contrainte que lui imposait le théâtre, elle descendait de son piédestal, quittait le masque et le cothurne, et s’humanisait à ce point qu’on reconnaissait facilement en elle la nièce chérie de madame Sauvageot. Lorsque M. de Montal envisageait sa future femme sous le point de vue Sauvageot, il éprouvait de cruelles hésitations, surtout en se rappelant certaines confidences de la tante, qui, ne voulant rien avoir de caché pour son petit notaire, lui avait avoué que les cent mille écus de mademoiselle Julie lui avaient été légués par feu ses premiers protecteurs.

La respectable madame Sauvageot ne qualifiait jamais autrement ces sortes de présents et leurs donateurs. Ces mots de legs et de feu avaient d’abord fait espérer à M. de Montal qu’au moins ces anciens amis étaient morts… Point… ils n’étaient morts que dans le cœur de mademoiselle Julie ; cela expliqua au comte le sens poétique et figuré du langage funèbre de madame Sauvageot. Quoique le règne des défunts protecteurs de mademoiselle Julie fût passé depuis trois ou quatre ans, jouir d’une fortune d’origine si impure semblait quelquefois à M. de Montal le comble de la dégradation, et il se prenait à récriminer amèrement contre sa providence. Alors, luttant contre la tentation, il avait de terribles retours sur lui-même ; mais la nécessité était là qui chaque jour s’avançait, menaçante, inexorable.

Soit juste réflexion, soit besoin d’excuser à ses yeux la résolution qu’il prenait par crainte de la misère, M. de Montal se disait encore : On ne voit guère que dans les romans invraisemblables des mariages pareils à ceux que je rêvais ; si les veuves riches qui épousent de pauvres gentilshommes sont rares, il est rare aussi de trouver des parents capables de donner leur fille et leur fortune à des jeunes gens dont la dot se compose d’une bonne étoile pour capital, et de gains possibles à la loterie de Francfort pour revenus.

Néanmoins, après de longues hésitations, M. de Montai résolut d’épouser mademoiselle Julie. S’il avait eu le cœur moins desséché par l’égoïsme, moins aigri par l’envie, il eût compté parmi les compensations de son sacrifice le bonheur de mademoiselle Julie, qui était loin de s’attendre à une pareille détermination désespérée, M. de Montal cédait surtout à la peur de la misère, et ne songeait que très-secondairement à l’orgueilleuse joie de mademoiselle Julie lorsqu’elle se verrait comtesse. Or, environ quinze jours avant le départ d’Ewen de Ker-Ellio pour Paris, M. de Montal attendait un matin mademoiselle Julie pour lui faire part de sa résolution. Le comte avait jugé à propos que cette scène importante de sa vie se passât chez lui.


CHAPITRE VII.

Le Mariage.


M. de Montal.

Le moral de M. de Montai ainsi posé, nous dirons quelques mots de la figure du gentilhomme. Il était de taille moyenne, élégante et svelte, d’une physionomie en apparence ouverte et franche ; mais, en l’examinant plus attentivement, certains plis du front révélaient de méchantes préoccupations, de même que la ténuité de ses lèvres minces annonçait la fausseté ; à l’occasion, ses yeux bruns avaient une expression de douceur humble et hypocrite, mais ordinairement son regard était vif et gai ; son nez petit, un peu relevé, lui donnait un air de finesse remarquable ; l’ovale de son visage était régulier ; seulement ses dents n’étaient ni belles ni bien rangées. Somme toute, M. de Montal avait ce qu’on appelle une très-agréable figure, des façons excellentes et une tournure fort distinguée. En attendant mademoiselle Julie, il portait une robe de chambre de cachemire français, un pantalon de flanelle rouge et des pantoufles turques. M. de Montal marchait avec une agitation fébrile dans le salon que nous avons dépeint, lorsqu’il entendit sonner ; il tressaillit, fit un mouvement décisif et dit à mi-voix : — Il n’y a plus à hésiter !


— Mon chapeau, mon chapeau ! Mais prends donc garde, Édouard ! tu vas en faire une vraie galette ! — C’est vrai, ma bonne Julie, je n’avais pas fait attention. — Mais il faut faire attention : un chapeau presque neuf ! Je ne suis pas une sans-soin ! Dieu merci, je ne gâche pas mes affaires. Quel mauvais feu tu as ! Dis-moi donc quelle lubie t’a pris de me déranger, de me faire venir chez toi en sortant de la répétition ? Donne-moi donc un tabouret pour mettre sous mes pieds. Es-tu peu galant, va ! — Ma chère Julie, j’ai à te parler très-sérieusement, dit M. de Montal d’un air doux et grave en se mettant à genoux à côté du fauteuil de mademoiselle Julie et en s’accoudant sur le bras de ce meuble. — Es-tu gentil quand tu te mets ainsi à genoux et que tu prends ton air câlin ! dit mademoiselle Julie en s’adoucissant. Voulez-vous bien ne pas me regarder comme cela, monsieur, car j’ai à vous gronder. — Me gronder ? — Certainement. C’est en vérité un plaisir de te charger de mes commissions. Je l’envoie avant-hier chez Melnote lui porter la mesure pour mes brodequins, j’y passe tout à l’heure, il ne savait seulement pas ce que je voulais lui dire. C’est gracieux. — Ma chère petite, j’ai dit à Olivier d’y aller, et je ne conçois pas… — Il ne s’agit pas d’Olivier ; si j’avais voulu faire faire cette commission par un domestique, j’y aurais envoyé Annette. Je t’avais demandé d’y aller : c’était pour être sûre que ça serait fait. Comptez donc sur quelqu’un ! — Voyons, mon adorée, ne me gronde pas. Je ne suis pas assez malheureux de t’avoir déplu ? — Non, c’est que c’est vrai aussi, il n’y a personne de plus négligent que toi. L’autre jour, je te recommande mon bouillon froid dans l’entr’acte ; quand je joue dans deux pièces et que je suis fatiguée, tu sais que cela me fait du bien… — Ne suis-je pas allé chez Véry t’en commander un ? — Oui, mais si gras, si gras, que je n’ai pas pu le boire ; tu pouvais bien le faire dégraisser devant toi. — Allons, mon bon ange, vous avez de l’humeur, et vous avez tort, car rien ne sied mieux à votre jolie bouche que votre charmant sourire. — Oh ! je te vois venir, je te vois venir ; tu veux m’apaiser par des flatteries : ce n’est pas la peine, car je n’ai pas d’humeur, je te dis ça sans me fâcher ; mais tu n’es plus aussi soigneux qu’autrefois. Tiens, hier encore, je te recommande d’apporter des biscottes pour Tripotte ; tu sais qu’avoir des attentions pour cette petite chienne, c’est le moyen d’être toujours bien avec ma tante Sauvageot, qui l’adore ; eh bien ! tu n’y songes seulement pas. — C’est un oubli que je réparerai, dit M. de Montal en déguisant son humeur sous le plus charmant sourire et en ajoutant gaiement : Tu dois me croire, car j’ai fait des bassesses pour plaire à notre tante Sauvageot. — Ah ! dame, vois-tu, Édouard, je le l’ai dit bien souvent, je l’aime beaucoup, je t’ai préféré à des gens très-riches, à des jeunes gens très à la mode. Je ne voudrais pas accepter ça de toi (elle mordit son ongle) ; pour toi, je suis tout cœur ; mais ma tante Sauvageot me dirait : « Julie, il faut choisir entre ton Édouard ou ta tante, » Hélas ! mon pauvre chéri, j’aurais, je crois, le courage de te sacrifier. Je serais la plus malheureuse des créatures, car je t’aime bien tendrement… Mais, mon Dieu, comme ça fume chez toi, si tu ouvrais un peu la fenêtre ? — Tu aurais froid. Cette cheminée ne fume pas ordinairement. C’est étonnant. — En ce cas-là, j’ai du malheur ; la dernière fois que je suis venue, elle fumait encore. Mais quelle idée de me faire venir ici ? C’est pour me parler sérieusement ? Et de quoi ? Est-ce que tu ne pouvais pas me parler aussi sérieusement chez moi ? — Non, mon bon ange, non. Pour toi comme pour moi, je tenais à te dire ce que j’ai à te dire ici, chez moi. Oui, ajouta-t-il avec un sourire de tendresse mélancolique, en restant à genoux et en passant son bras autour de la taille de Julie, oui, ma Julie, il me semble que mes paroles seront ainsi plus intimes. — De quelle bonne voix douce tu me dis ça, mon petit Édouard ? Qu’est-ce que c’est donc ? Ça m’intrigue. Ça ne peut être que quelque chose de bien gentil, j’en suis sûre. Tu es si aimant, si tendre, si câlin quand tu veux, vilain monstre ! Ma tante Sauvageot t’appelle son petit notaire ; moi, monsieur, si vous êtes bien exact pour mes commissions, je vous appellerai mon petit commissionnaire, pauvre bon chéri… Tiens, décidément, ouvre la fenêtre ; il est impossible d’y tenir ; le courant d’air fera peut-être flamber. On dirait qu’elle est étonnée de voir du feu, cette cheminée. Donne-moi mon manteau ; je ne veux pas m’enrhumer ; je joue ce soir en premier ; il va falloir que je me sauve. Ah ! j’oubliais : tiens, je savais bien que j’avais quelque chose à te dire à propos du théâtre… Maintenant tu peux fermer la fenêtre, souffle un peu, ça ira tout seul.

Il est inutile de dépeindre la colère contenue de M. de Montal pendant cette scène. Mais, au moment d’annoncer à Julie qu’il l’épousait, il devait se contraindre. L’entretien qui précède doit faire à peu près juger de quelle basse servilité M. de Montal payait le bonheur qu’où lui enviait ; nous n’avons pas besoin de répéter qu’il y a un abîme entre de tendres soins, de délicates prévenances inspirées par l’amour, et le honteux valelage auquel le comte se soumettait. M. de Montal ferma la fenêtre, revint s’agenouiller aux pieds de mademoiselle Julie, impatient d’aborder l’importante conversation qu’il voulait avoir avec sa maîtresse. Mademoiselle Julie reprit d’abord assez paisiblement, puis en s’animant peu à peu :

— Je savais bien que j’avais à te dire quelque chose à propos du théâtre. Ce matin j’arrive pour la répétition ; au moment d’entrer dans le foyer, j’entends prononcer mon nom. Je m’arrête, j’écoute : c’était encore ce vieux scélérat de Ducanson, qui inventait des horreurs sur mon compte. J’entre furieuse : il redouble d’insolence. Je lui dis qu’il aura affaire à toi ; il me répond qu’il se moque de mon amant et de moi ; et il a raison, car tout ce que je te dis à ce sujet-là, c’est comme si je débarbouillais un Maure. — Mais, ma chère Julie, je… — Mon Dieu ! je sais bien que tu vas me rabacher que Ducanson est un vieillard infirme, et que tu ne peux pas plus te battre avec lui que l’empêcher de parler. Qu’est-ce que tout ça me fait, à moi ? il n’en est pas moins insolent, et, si tu ne me défends pas, qui est-ce qui me défendra ? — Mais, ma chère enfant, que veux-tu que je fasse ? Tu l’avoues toi-même, Ducanson est un vieillard infirme : quand j’irai lui dire des duretés, à quoi cela m’avancera-t-il ? Je m’attirerai une scène ridicule, et pourquoi ? — Oh ! certes, monsieur, je ne vaux pas la peine qu’on prenne mon parti : on peut m’insulter impunément. — Ma bonne Julie, je ne dis pas cela. J’ai toujours soutenu tes intérêts, tu le sais bien, et de toutes façons, et dans toutes les occasions. — Est-ce un reproche que vous me faites ? — Non, non… seulement tu n’es pas juste dans cette circonstance. — Je ne suis pas juste ? Il me semble pourtant que, si je vous ai pris pour mon amant, c’était pour avoir quelqu’un qui épousât mes querelles si j’en avais, qui partageât mes rancunes si je voulais en avoir, et qui regardât mes ennemis comme les siens… — Mais, Julie, écoute-moi donc. — Ah mon Dieu ! si j’avais voulu un amant qui m’aurait aimée pour son plaisir, je n’aurais eu qu’à choisir ; mais je n’avais pas besoin de sans-cœurs qui n’auraient jamais mis le nez au théâtre, qui auraient cru faire beaucoup pour moi en me menant dans leurs voitures, en me donnant de l’argent ou en me faisant des cadeaux. Dieu merci ! je n’ai plus besoin de personne ! Grâce à mon économie, j’ai amassé une petite fortune, je place mes appointements, je vis avec mes feux, et je suis assez à mon aise pour me donner un amant de cœur dont je n’accepterais pas un rouge liard. Mais, en revanche, il m’est bien permis d’exiger que mon amant ne me laisse pas insulter par un Ducanson !

Les lèvres de M. de Montal blanchirent de rage ; il fit un violent effort sur lui-même et se contint en disant doucement :

— Julie, sois raisonnable : réfléchis, souviens-toi, et tu verras que j’ai fait humainement ce qu’il était possible de faire dans toutes les occasions, excepté… — C’est ça, excepté celles où vous m’avez abandonnée. Ainsi ça a encore été les mêmes raisons à propos de cette canaille de Grenouillot. — Qu’est-ce que c’est que Grenouillot ? — Comment ! qu’est-ce que c’est ? Vous connaissez bien Grenouillot peut-être, le chef des plaqueurs ? Il est de la clique de Ducanson, celui-là. Aussi, lors des débuts de cette petite araignée de mademoiselle Darbot, il fallait voir comment il soignait ses entrées, tandis que les miennes étaient glaciales ! — Mais, enfin, Julie… — Mais enfin, mais enfin, parce que vous avez maigrement fait siffler deux ou trois fois cette petite Darbot, il ne s’ensuit pas que j’aie été applaudie comme je le méritais. Vous savez bien pourtant que j’ai besoin d’être chauffée ; je n’ai pas d’entrain sans cela. Eh bien, quand je me suis plainte à vous de l’indigne conduite de Grenouillot, que m’avez-vous répondu ? Que vous ne pouviez pas vous commettre avec un claqueur. Vous voyez bien que c’est toujours la même chose. Je dois tout endurer de celui-là parce qu’il est claqueur, de celui-ci parce qu’il est vieux et infirme ; comme s’il n’y avait pas d’autres moyens à employer envers eux que la violence ! — Mais encore, cher ange, quels moyens ? — Quels moyens ! il y en a mille. Puisque vous ne pouvez donner d’argent à Grenouillot, il fallait le prendre par les procédés, et ne pas faire le fier avec lui. Quant à Ducanson, il eût été très-sensible à des avances, à des cajoleries. — Comment Julie, vous voudriez ?… — Moi, non certainement : on me couperait plutôt en morceaux que de me forcer à faire seulement une politesse à ce Ducanson. — Eh bien ! alors ? — Mais vous, vous n’avez pas les mêmes raisons que moi de garder votre dignité envers lui. Après tout, il n’est pas votre camarade ; avec un peu d’adresse, de câlinerie, et, Dieu merci, ce n’est pas cela qui vous manque, vous auriez pu, si vous l’aviez voulu, désarmer ce vilain homme. Ainsi, par exemple, il est très-gourmand : vous pouviez quelquefois l’inviter à dîner ; ce n’est pas une si grande dépense : et puis, en le flattant, vous vous en seriez fait un ami, et, à cause de vous, il ne m’aurait plus déchirée, le vieil insolent !

M. de Montal avait écouté cette mercuriale avec une résignation apparente, la tête baissée, toujours agenouillé près de mademoiselle Julie : on voyait seulement, aux violents battements d’une des artères de son front, que sa fureur était difficilement contenue.

Malgré cette nouvelle boutade de mademoiselle Julie, lorsque le comte releva sa tête, son regard avait une expression de tendresse craintive, de soumission inquiète et suppliante, à laquelle mademoiselle Julie ne put résister ; car elle était, après tout, bonne fille, et aimait M. de Montal à sa manière. Son aigreur, sa brusquerie tombèrent devant la touchante résignation de M. de Montal, qui lui prit tendrement la main et la porta à ses lèvres en disant :

— Eh bien ! mon ange, c’est vrai ; pardonnez-moi ; j’ai eu tort. À l’avenir, quoi qu’il m’en coûte, je ferai ce que tu désires. — Tiens, vois-tu, c’est à te manger de caresses, pauvre adoré, s’écria mademoiselle Julie, qui, touchée jusqu’aux larmes, se laissa glisser de son fauteuil, s’assit à terre à côté de M. de Montal, lui prit la tête et le couvrit de baisers passionnés en s’écriant : — Je suis une indigne ! une ingrate ! c’est affreux ! Ce pauvre bon chat se mettrait dans le feu pour moi, et je viens le bourrer injustement, et rien, pas un mot dur de sa part. Il se contente de me demander grâce et pardon encore. — Julie, bonne Julie, c’est que c’est ta tête qui parle, et non ton cœur… — Je ne suis pas la bonne Julie : je suis un monstre dénaturé ! Est-ce qu’après tout ton amour-propre n’est pas le mien ? Est-ce que mon amant est fait pour s’humilier devant un Ducanson, devant un Grenouillot ? Est-ce que, si ça t’humilie, par contre-coup ça ne m’humilie pas, moi ? Je te dis que j’étais une sotte ; mais c’est toujours ça ; on ne connaît son bonheur que lorsqu’on ne l’a plus. Tu n’as qu’un défaut, vois-tu, c’est d’être trop bon. — Tu m’aimes tant, Julie, comment ne serais-je pas indulgent ! — Non, tu me gâtes trop ; tu devrais me gronder. Il faut que ça soit bien vrai, puisque ma tante Sauvageot, qui m’adore, me dit toujours : Sais-tu pourquoi je me défiais de notre petit notaire ? c’est que je le trouvais trop soumis devant toi ; à sa place, moi, je te rembarrerais quelquefois joliment. — Pauvre ange ! je crains tant de te causer le moindre chagrin ! — Mais c’est justement parce que tu m’aimes que tu dois être sévère. Est-ce qu’il m’est permis d’oublier tout ce que tu fais pour moi ? Comme le disait encore ma tante Sauvageot : Va donc trouver un homme qui tienne tes comptes, qui écrive tes dépenses, qui te cherche des placements sûrs, qui aille chez ton avoué, chez ton notaire, qui fasse la loi au directeur de ton théâtre, qui rogne les ongles à tes marchands, qui soit enfin ton véritable petit factotum. — Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que je m’occupe de tes intérêts, Julie ? Est-ce qu’ils ne me sont pas aussi chers que s’ils étaient les miens ? est-ce que je ne dois pas t’encourager, t’aider dans cette voie d’ordre et d’économie que tu suis avec tant de sagesse ? — Comme tu parles bien ! comme c’est vrai ce que tu dis là ! — Et c’est parce que tu as une conduite si réglée, si honnête, que… Mais, écoute, ma Julie, ne reste pas là par terre, à genoux. — Si, je veux rester à tes pieds ; j’ai été injuste envers toi : c’est ma place. — Non, je t’en prie, mon ange. — Eh bien ! assieds-toi dans ton fauteuil, je me mettrai sur tes genoux. — Soit. Malmenant donne-moi tes deux mains dans les miennes, et surtout ne me regarde pas si tendrement avec tes beaux grands yeux ; tu me donnerais des distractions, et j’ai à te parler très-sérieusement. Écoute-moi donc bien, je t’en conjure. — Pauvre Édouard ! dit mademoiselle Julie, tu ne m’as jamais parlé de cette voix-là, ni regardée ainsi. C’est donc vraiment grave ce que tu as à me dire ? — Très-grave, et c’est pour cela que je tenais à te parler ici, chez moi. — Voyons, mon bon Édouard, je t’écoute ; tu as l’air si sérieux ! Tiens, c’est comme le jour où nous avons été pour toujours l’un à l’autre ; te rappelles-tu ? J’hésitais encore, et tu me dis d’un ton à la fois si doux, si triste, si solennel : Julie, je vous le jure par l’anneau de ma pauvre mère mourante, par cet anneau que je vous donne… vous n’aurez jamais d’ami plus dévoué, plus fidèle que moi. Oh ! alors, te souviens-tu ? les pleurs me sont venus aux yeux ; tiens, comme maintenant… et je te dis : Édouard, je suis à toi !


C’est donc vraiment grave ce que tu as à me dire ?

Et mademoiselle Julie essuya une larme, une vraie larme, qui brilla dans ses beaux yeux noirs.

— Oh ! oui, Julie, ma Julie bien-aimée, rappelle-toi ce souvenir sacré… l’anneau de ma pauvre mère mourante n’était pas un gage d’amour que je t’offrais… c’était mieux que cela… c’était un gage d’estime, Julie, un gage de profonde estime… Oui… car j’avais déjà lu dans ton âme, j’avais déjà su y découvrir ta valeur, pauvre femme ! À travers les égarements involontaires de ta vie passée, j’avais reconnu la noblesse de ton cœur ! — Que tu es bon ! dit mademoiselle Julie très-attendrie. Si j’ai maintenant quelques qualités, n’est-ce pas à toi que je les dois ? Tu as toujours été si gentil que j’ai voulu être digne de ton amour. — Eh bien ! je le crois, s’écria M. de Montal avec exaltation. Oui, mon amour l’a réhabilitée ! Depuis longtemps je t’ai suivie pas à pas, je t’ai étudiée ; tu as grandi à mes yeux ! ta conduite justifie ma passion pour toi ; maintenant je suis fier de mon amour. — Ah ! il n’y a que toi pour dire de ces choses-là ! — Parce que ma Julie est seule capable de les inspirer. — Bon chéri, va ! — Écoute, Julie, il est temps de reconnaître ton amour, ta tendresse, et surtout la dignité de ta conduite. — Que veux-tu donc dire, Édouard ? — Je veux, dit solennellement M. de Montal, je veux te donner une preuve éclatante non-seulement de mon amour et de ma reconnaissance, mais encore de mon respect. — Oh ! Édouard ! pas de ça ! tu sais nos conventions ? Tu n’es pas heureux. Je ne veux rien accepter de toi ; à ma fête un bouquet de dix francs, voilà tout ; ton cœur, ton amour, voilà ce que je veux, voilà ce que je prends. — Noble femme ! digne amie ! ah ! je reconnais bien l’élévation de ton âme ! mais rassure toi, ajouta M. de Montal en souriant d’un air de mystère ; le cadeau que je veux te faire est sans doute au-dessus de ton attente ; cependant tu l’accepteras avec joie. — Qu’est-ce que tu veux donc me donner ? — Ma main ! — Tu dis… — Que je t’épouse, mon adorée ; oui, je brave les sots préjugés du monde, je te consacre ma vie tout entière, je te prends pour ma femme. Eh bien ! refuserez-vous ce cadeau-là, madame la comtesse ?

Et M. de Montal, le sourire aux lèvres, attendit avec une orgueilleuse complaisance l’explosion de la gratitude de sa maîtresse. Mademoiselle Julie, frappée de stupeur, le regarda d’abord en silence ; puis, cachant sa figure dans ses mains, elle tomba dans un fauteuil avec accablement. M. de Montai crut que la joie causait le saisissement de mademoiselle Julie. Il se baissa et lui dit tendrement :

— Pardon, mon ange, j’aurais dû te préparer à cette heureuse confidence, et…

Mais mademoiselle Julie repoussa brusquement M. de Montal, se leva, et s’écria avec une amertume douloureuse et courroucée :

— Ah ! ma tante Sauvageot me l’avait bien dit ! — Quoi donc, Julie ? — Ainsi, Édouard, vous me trompiez ! — Comment ? — Vous vouliez n’épouser ! — Que dit-elle ? — Je vois tout maintenant. C’est indigne ! c’était pour ma fortune que vous m’aimiez ! c’était dans le but de m’amener au mariage que vous preniez mes intérêts si à cœur ! Et moi qui mettais tant de désintéressement dans mon amour ! Ah ! Édouard, Édouard, vous dissipez cruellement mes illusions !

M. de Montal était à la fois si surpris, si humilié, si furieux de ce refus aussi insultant qu’imprévu, qu’il pâlit, et, écumant de rage, il resta quelques moments sans parler. Mademoiselle Julie, blessée dans son amour-propre et dans son avarice, ne voyant dans l’amour passé de M. de Montal qu’un vil calcul, ne put dissimuler l’aigreur de ses ressentiments.

— Ah ! ma pauvre tante Sauvageot avait bien raison. Je ne m’étonne plus maintenant si elle se défiait de votre soumission à tous mes caprices. C’est tout simple, vous visiez à ma fortune : après tout, ça en valait la peine : cent mille écus placés, une cinquantaine de mille francs par an d’appointements et de bénéfices. Pourtant, je me croyais assez jeune et assez jolie pour être aimée avec autant de désintéressement que je vous aimais moi-même. Voyez pourtant ! la première impression de ma tante Sauvageot ne l’avait pas trompée : avant d’être ensorcelée comme moi, elle m’avait dit : Défie-loi de ce Montal ; c’est un mange-tout qui n’a que des dettes ; il ne te laissera que les yeux pour pleurer. Et voilà ce qui arrive… Ah ! Édouard, Édouard ! dit mademoiselle Julie avec une douleur et une dignité réelles, l’anneau de votre mère devait-il servir à des projets si humiliants pour moi… et si honteux pour vous ?

Ces derniers mots mirent le comble à la fureur de M. de Montal : il s’écria en montrant une bague qu’il portait :

— L’anneau de ma mère, le voilà… Il faut que vous soyez aussi sotte que vous l’êtes pour avoir cru que je le prostituerais à une créature de votre espèce ! L’anneau que je vous ai donné n’a jamais appartenu à ma mère… je me suis moqué de vous. — Eh bien ! monsieur, il est mille fois plus infâme encore d’avoir osé jouer avec le souvenir de votre mère que de me l’avoir prostitué, comme vous dites ! s’écria fièrement et noblement mademoiselle Julie. — Vous tairez-vous ? — Ah ! c’est seulement à présent que je vous connais !… Quelle figure !… Tenez, vous me faites peur… je veux m’en aller.

M. de Montal saisit mademoiselle Julie par le bras :

— Pour dire partout que j’ai voulu t’épouser et que tu m’as refusé, n’est-ce pas ! — Mais, Édouard, vous ne pouvez pas m’empêcher de m’en aller… lâchez donc mon bras, vous me faites mal… je vous assure que vous me faites mal. — Oui, oui, va, joue ton rôle ! dit M. de Montal avec une ironie cruelle en secouant brutalement le poignet de mademoiselle Julie ; puis il la repoussa en s’écriant : Prends garde ! il n’y a au monde que toi et moi qui soyons instruits de ce qui vient de se passer ! Si cela s’ébruite, tu me le payeras ! Tu m’entends bien ? J’ai acquis de l’influence pour te servir, je la retournerai contre toi et je t’écraserai. — Mon Dieu ! mon Dieu ! dit la malheureuse fille en pleurant, voilà pourtant la récompense de mon amour ! — Votre amour ! est-ce que je ne l’ai pas mille fois payé par toutes les bassesses que j’ai faites auprès de votre ignoble tante, par le valetage auquel je m’étais condamné, par mon entremise dans toutes vos sales intrigues de coulisses ? — Ainsi, votre dévouement, vos soins… — Elle est pourtant assez orgueilleuse, assez bête pour croire que c’était par amour que je faisais ainsi le cabotin (il hausse les épaules) ! Est-ce que je vous aimais ? J’étais votre amant pour exciter l’envie de gens plus riches et plus heureux que moi. Mais à la fin, fatigué d’avoir tous les ennuis, tous les dégoûts d’un pareil ménage, j’avais songé à vous épouser pour votre argent… Eh bien ! oui, pour votre argent. Est-ce clair !… J’avais fait taire l’honneur, qui se révoltait en moi, et… Mais soyez tranquille, je me vengerai… — Vous vous vengerez de ce que je n’ai pas voulu me mettre la corde au cou, n’est-ce pas ? Est-ce que je ne vous connaissais pas ? Est-ce que, lorsqu’un homme comme vous, qui n’a rien, épouse une femme comme moi, qui est riche, il ne fait pas une bassesse ? Et quelle confiance peut-on avoir dans un homme qui fait une bassesse ? Je voulais bien de vous pour mon amant, parce que cela ne m’engageait à rien ; mais j’aurais mieux aimé mourir mille fois que de vous prendre pour époux… Si un jour je me marie, c’est que je trouverai un homme qui ne me ruinera pas et qui m’offrira les garanties que je désire pour vivre heureuse et tranquille. — Sortez d’ici, et allez au diable le chercher, ce mari ! mais n’ayez jamais l’audace de prononcer mon nom !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Cette scène est pénible ; il est honteux de voir un homme, d’abord si servilement flatteur, devenir si insolent et si brutal lorsque sa proie lui échappe ; mais nous croyons cette scène vraie. Autrefois elle eût été improbable ; de nos jours elle n’a rien qui puisse étonner. Que chacun cherche dans son souvenir, il y trouvera peut-être des faits analogues. Le lecteur connaît maintenant assez mademoiselle Julie pour comprendre que toute insistance de la part du comte pour obtenir la main de la comédienne eût été vaine. Élevée dans la pauvreté, ayant vu la misère de près, mademoiselle Julie ne redoutait rien tant qu’une vieillesse malheureuse et abandonnée : poussant l’ordre jusqu’à l’avarice, elle vivait avec beaucoup d’économie, nous l’avons dit. Une telle femme, d’un esprit borné, d’un cœur froid, d’un caractère raisonnable, devait être à l’endroit de son argent d’une invincible ténacité ; la vanité d’épouser M. de Montal ne devait pas, chez mademoiselle Julie, entrer une seconde en comparaison avec la terreur d’être ruinée par cet aimable gentilhomme.

M. de Montal ne vivait que par l’orgueil et par l’envie ; en touchant les mêmes ressorts chez mademoiselle Julie, et en la mettant à même de satisfaire son orgueil et d’exciter l’envie de ses rivales par un mariage titré, il avait dû croire à la réussite de ses projets. Il se trompa. Après le départ de mademoiselle Julie, le comte passa quelques heures cruelles. Ce refus ruinait ses dernières espérances ; à peine lui restait-il dix mille francs. Cette somme épuisée, il se trouvait en face du suicide ou de la misère. Comme il raillait amèrement les croyances qu’il avait eues à la Providence, une nouvelle circonstance vint tout à coup lui rendre la confiance qu’il avait perdue, et lui donner une nouvelle foi en son étoile.

M. de Montal avait quelquefois rencontré chez son ami Roupi-Gobillon, M. Achille Dunoyer, banquier fort riche, homme de quarante ans environ, possédé des vanités les plus ridicules, visant à être un homme à la mode, voulant à tout prix imiter les façons, le luxe et les élégants travers de l’aristocratie. M. Achille Dunoyer considéra la rencontre de M. de Montal comme une bonne fortune. Faisant partie de cette jeunesse dorée au sein de laquelle M. Achille Dunoyer brûlait d’être admis, le comte y exerçait une certaine influence de reflet, grâce à son intimité avec le marquis de Beauregard, roi de ce monde élégant. M. Achille Dunoyer fit toutes les avances imaginables à M. de Montal ; celui-ci, n’ayant alors nul besoin de M. Achille, le reçut très-froidement et l’évita ; mais, après l’étrange manière dont mademoiselle Julie avait accueilli sa proposition de mariage, lorsqu’il vit ses dernières ressources épuisées, il songea qu’un ami aussi riche que M. Dunoyer n’était pas à dédaigner, et il manœuvra assez habilement pour paraître se rendre naturellement aux avances du banquier, avances si longtemps repoussées ! Telle était la position de M. de Montal au moment où Ewen de Ker-Ellio quittait la Bretagne pour venir à Paris réclamer le payement arriéré de sa créance. M. Dunoyer étant un des personnages importants de ce récit, nous introduirons le lecteur chez cet opulent financier.


CHAPITRE VIII.

M. Achille Dunoyer.


Achille Dunoyer et son épouse.

Le comptoir de M. Achille Dunoyer était place de la Bourse, mais il occupait rue de Provence le premier étage d’une immense maison double de profondeur. M. Dunoyer avait deux filles ; elles logeaient au troisième, dans le même corps de bâtiment, sous la surveillance de leur gouvernante anglaise. Cet arrangement avait l’inconvénient d’exposer ces jeunes personnes à des rencontres souvent peu convenables lorsqu’elles descendaient chez leur mère, une si vaste maison pouvant être hantée par des gens de toutes sortes. M. Dunoyer aurait dû préférer à son splendide appartement une maison qu’il eût habitée seul avec sa famille ; mais madame Héloïse Dunoyer était une élégante ; elle avait absolument voulu demeurer dans la Chaussée-d’Antin, et l’on trouve difficilement de petits hôtels dans ce faubourg Saint-Germain de la finance. Il est d’ailleurs des susceptibilités délicates auxquelles certaines personnes (nous sommes loin de dire certaines classes) sont complètement étrangères.

Madame Héloïse Dunoyer, âgée de trente-huit ans environ, s’était mariée fort jeune ; elle avait deux filles : l’une de dix-sept ans à peine, mademoiselle Thérèse ; l’autre de douze, mademoiselle Clémentine. Autant pour suivre la mode que pour se délivrer d’un assujettissement incompatible avec son goût excessif pour les plaisirs, madame Héloïse Dunoyer avait pris une gouvernante anglaise, et se reposait absolument sur elle de l’éducation de ses deux filles, reléguées, nous l’avons dit, dans un petit appartement au troisième étage de la maison du banquier.

Nous sommes loin de contester l’excellence des soins que les Anglaises donnent aux enfants ; mais l’abus dénature les meilleures choses. À tout prix, ou plutôt à un prix strictement limité, on veut singer maladroitement les habitudes d’un monde exceptionnel. Pourvu que la femme à qui l’on confie l’éducation de sa fille soit Anglaise et n’ait pas de prétentions trop exorbitantes, on est assez insouciant de ses antécédents, de son caractère, de sa moralité ; il est vrai qu’il coûterait beaucoup moins de prendre une gouvernante française de quelque pauvre et honnête famille, bien née, bien élevée, pour qui une telle place serait souvent un grand bienfait ; mais on n’aurait pas l’agrément de dire : Miss Ashton, miss Turner, etc., etc., amenez mes enfants.

Madame Héloïse Dunoyer avait donc une gouvernante anglaise. Malheureusement cette gouvernante s’appelait miss Jenny Hubert, nom beaucoup trop français, qui faisait le désespoir de la financière. Madame Héloïse avait voulu imposer à miss Hubert le nom de miss Blunfield ou de miss Mortimer ; cela eût été d’un bien meilleur genre ; mais la fière Anglaise s’était obstinément refusée à ce baptême. Madame Héloïse Dunoyer passait pour ce que dans sa société on appelait une lionne ; elle montait à cheval avec une amazone à brandebourgs et un chapeau Louis XIII orné d’une plume ; elle avait un jour de loge à l’Opéra, et sur le petit Dunkerque[1] de son boudoir on remarquait une énorme cravache et une grande boîte de palissandre sur laquelle on lisait en gros caractères : Cigares. Afin de bien prouver que cet entrepôt de tabac lui appartenait, on voyait ce nom : Héloïse, inscrit en ivoire de l’autre côté de la boîte.

Pour compléter ces exagérations cavalières, on voyait dans le même boudoir une bride arabe de soie écarlate, garnie de ses houppes, artistement exposée au-dessus d’un portrait équestre de madame Héloïse. Enfin, dernier trait de cette vie tour à tour léonine et Pompadour, les méchants affirmaient que la financière et une notairesse de ses amies intimes étaient allées au bal de la Renaissance, déguisées en pierrettes, avec deux mystérieux débardeurs.

Ceci était le côté régence, le côté lion des goûts de madame Héloïse. Nous parlerons du côté artiste. Elle avait un grand piano et de grandes prétentions musicales. Elle ne disait pas Robin des bois, mais Freyschütz ; Beethoven, mais Betovvv… ; Weber, mais Webrr…, ce qui annonçait une éducation musicale des plus avancées. En littérature, elle était voltairienne, et citait fort joliment (en petit comité) des passages de la Guerre des dieux de Parny ou quelques fragments de Gentil-Bernard. Quant à la peinture, elle enluminait très-proprement des lithographies, dont elle faisait toutes sortes de dessus de boîte. Pendant que madame Héloïse égayait, charmait et échevelait ainsi ses jours, ses deux filles, absolument livrées au soins de miss Hubert, ne voyaient guère leur mère qu’à l’instant du dîner. C’est à ce moment que nous introduirons le lecteur dans l’intérieur de la famille du banquier.

Les deux élèves de miss Hubert venaient d’entrer dans le boudoir de leur mère. Madame Dunoyer, d’une beauté virile et vulgaire, était de petite taille, avait le cou gros et court, le visage large et coloré, la taille épaisse, et se serrait outrageusement pour dissimuler son embonpoint, qui croissait avec l’âge. Quoique la journée fût très-avancée, madame Héloïse portait le déshabillé de fantaisie dont elle s’affublait le matin pour recevoir ses amis. Cela se composait d’une robe de chambre ornée, à manches flottantes, ouverte par-devant, serrée autour du corps par une riche cordelière à glands d’or. À travers les dents d’un large volant tailladé en pointe, sortaient deux pieds assez jolis chaussés de pantoufles de maroquin, brodées à la moresque. Enfin, un loquet grec de velours cerise, crânement posé sur le coin de l’oreille, donnait à madame Héloïse un gros air odalisque et mutin qui tournait la tête de tous sa attentifs (cela se dit ainsi).

Mademoiselle Thérèse Dunoyer offrait un contraste frappant avec sa mère. Elle était grande et svelte ; son teint d’albâtre rosé paraissait plus éblouissant encore sous les deux épais bandeaux de cheveux d’un noir de jais qui se collaient à ses tempes. Ce qui frappait tout d’abord dans cette physionomie un peu étrange, c’étaient deux grands yeux noirs, qui brillaient au milieu de ce visage d’une blancheur mate et d’une expression contrainte et mélancolique. Un peu au-dessus du sourcil gauche de Thérèse, on remarquait un grain de beauté, petit signe arrondi comme une mouche de velours noir.

Il est peut-être utile de rappeler au lecteur que le mystérieux tableau du manoir de Treff-Hartlog (portrait dont Ewen de Ker-Ellio s’était si follement épris) représentait une femme qui avait aussi de grands yeux noirs, un front d’ivoire et un grain d’ébène un peu au-dessus du sourcil gauche. En un mot, au risque d’anticiper sur les événements, nous dirons dès à présent que le portrait de Treff-Hartlog ressemblait d’une manière extraordinaire à la fille du banquier.

La taille de Thérèse, souple, élancée, manquait d’un peu d’embonpoint ; ses mains fluettes n’étaient pas assez potelées, mais la distinction même de ces imperfections les faisait oublier. Clémentine, sœur cadette de Thérèse, rappelait les traits de sa mère d’une manière frappante. C’était une bonne grosse figure ronde, réjouie, entourée d’une forêt de cheveux rouges et crépus. Les deux jeunes filles portaient des robes noires. Miss Hubert était âgée de trente-cinq ans environ ; deux nattes de cheveux d’un blond ardent descendaient le long de ses joues bilieuses ; son air sec, hautain, faisait parfaitement sentir qu’elle croyait déroger à sa dignité en se chargeant de l’éducation des filles de madame Dunoyer. Miss Hubert sortait, disait-elle, de la maison du duc de ***, un des plus grands seigneurs d’Angleterre. Clémentine était la favorite de madame Dunoyer, qui se voyait revivre dans sa fille, et aimait à la folie son caractère jovial et tapageur. Thérèse, au contraire, toujours réservée, silencieuse, pensive, lui inspirait autant de jalousie que d’éloignement ; et d’ailleurs, il faut le dire, cette malheureuse jeune fille était le fruit d’un amour aussi coupable que malheureux.

Vers les premiers temps de son mariage, madame Héloïse Dunoyer avait été brutalement abandonnée par l’homme auquel elle avait sacrifié ses devoirs pendant un voyage de M. Achille Dunoyer : celui-ci ayant eu à son retour des preuves positives de l’infidélité de sa femme, la naissance de Thérèse devint le signal des plus violents orages domestiques. Pourtant la cupidité, la crainte de voir dévoiler d’assez grandes indélicatesses, forcèrent M. Achille Dunoyer de pardonner les premiers torts de sa femme, dont il avait, contre son droit, compromis la fortune dans des spéculations peu honorables ; une séparation l’eût mis dans une position difficile. La nécessité l’empêcha de faire un éclat.

Peu à peu les années calmèrent l’âcreté des premiers ressentiments de M. Dunoyer ; Thérèse fut la seule personne a laquelle il fit durement supporter les accès de colère que le souvenir de la faute de madame Dunoyer éveillait parfois en lui ; il savait même une sorte de gré à Héloïse de se montrer cruellement prévenue contre cette jeune fille ; il lui semblait que sa femme voulait ainsi expier ses torts, tandis qu’au contraire celle-ci, par une barbarie stupide, croyait, en tourmentant Thérèse, se venger de l’homme dont elle avait eu tant à se plaindre.

La conduite de madame Dunoyer était d’une ignoble méchanceté. Rien de plus logique : les cœurs généreux ennoblissent leurs erreurs par leur dévouement ou les excusent par leurs remords ; les âmes vulgaires et dégradées rendent leurs fautes irrémissibles à force d’égoïsme et d’impudeur. Nous l’avons dit, il était cinq heures, miss Hubert venait de descendre dans le boudoir de madame Héloïse Dunoyer avec Thérèse et Clémentine, lorsque M. Achille Dunoyer entra d’un air radieux : il avait quarante ans environ, il était maigre, de taille moyenne, et mis avec recherche. Les physiologistes qui cherchent des analogies entre la physionomie des hommes et celle des animaux auraient été frappés de la ressemblance qui existait entre la physionomie de M. Achille Dunoyer et celle du bouc : son front déprimé, ses petits yeux obliquement placés et relevés vers les tempes, sa mâchoire ronde et saillante, sa large bouche, son nez busqué à narines dilatées, rendaient ce rapport plus frappant encore. Cette figure basse et flétrie, plate et dure, respirait l’orgueil, l’égoïsme et la convoitise ; on y lisait l’absence de tout instinct élevé, de tout sentiment humain et charitable. Par un contraste, ou plutôt par une conséquence de ces organisations détestables, à la moindre familiarité d’un homme hautement placé, un sourire faux et servile détendait a l’instant ce visage corrodé par les plus mauvaises passions. M. Achille Dunoyer entra chez sa femme d’un air triomphant.

— Nous aurons demain quelqu’un à dîner, Héloïse, s’écria-t-il : mais ce sera le cas, comme on dit, de mettre les petits plats dans les grands. — Eh ! pourquoi donc, s’il te plaît, Achille, faudra-t-il faire tout ce tralala ? — Pour un des hommes les plus à la mode de Paris, pour un gaillard qui est la coqueluche de toutes les duchesses du faubourg Saint-Germain, le plus grand mauvais sujet, mais le plus charmant garçon du monde, qui est par là-dessus à tu et à toi avec les ministres ; enfin un homme du premier mérite, et adroit, et roué… oh ! roué ! si une femme lui résiste, à celui-là, elle aura bien du bonheur. Tu sais bien, Julie, Julie du Théâtre-Français ? personne n’avait pu en venir à bout, ni les lions les fins charmants, ni les hommes les plus riches ; lui n’a eu qu’à vouloir : serviteur de tout mon cœur, la belle Julie était dans son sac. — Mais enfin me diras-tu le nom de ce don Juan ?

M. Dunoyer, qui semblait s’amuser de la curiosité de sa femme, continua :

— Tu vas le savoir : il a été charmant pour moi, et tu lui feras, j’espère, tous tes m’amours. J’ai fait su connaissance chez M. Roupi-Gobillon, le ministre : ce qui m’a fait penser que si notre don Juan, tu l’as bien nommé, ma foi, voulait m’appuyer, il pourrait me faire arriver à la députation. C’est un homme qui a un bonheur extraordinaire, il réussit dans tout ce qu’il entreprend ; et adroit, oh ! adroit, c’est celui-là qui aurait fait un fameux diplomate. — En vérité, Achille, il n’y a rien de plus bête que de me taquiner ainsi devant ces enfants ! c’est pour eux d’un détestable exemple, s’écria aigrement madame Héloïse Dunoyer, qui n’avait d’ailleurs rien trouvé d’inconvenant dans la manière dont son mari s’était exprimé au sujet de M. de Montal devant ses deux filles. — Voyons, voyons, ne te fâche pas, Héloïse, ne fais pas les gros yeux ; on dirait que tu vas m’avaler. Je vais te dire le nom de mon ami, sans cela tu serais capable de le prendre en grippe. — Certainemeni je le prendrai en grippe si tu m’ennuies encore longtemps à cause de lui. — Eh bien, c’est le comte de Montal, rien que ça ! — Excusez du peu ! Si nous l’avons, les Dubois crèveront de jalousie, s’écria madame Héloïse avec une jubilation contenue ; mais j’en ai beaucoup entendu parler, de M. de Montal ! je l’ai vu souvent dans sa loge à l’Opéra. Certainement je lui ferai tous mes m’amours. Seulement une chose m’inquiète : il a l’air bien moqueur. Une fois je l’ai vu de près à la sortie de l’Opéra, et je l’ai entendu. Mon Dieu ! a-t-il dégoisé des méchancetés sur madame Dubois et sur sa belle-sœur ! Les a-t-il arrangées ! Du reste, je ne lui en fais pas un crime. Ces chipies-là méritaient bien tout ce qu’il disait d’elles, avec leurs grands airs. Mais attends donc, Achille, attends donc : je me souviens maintenant : M. de Montal est l’intime du marquis de Beauregard. Tu sais bien, le mari de cette jolie petite marquise américaine qui a l’air si bégueule ? — Justement. Oh ! pour le marquis de Beauregard, il est le roi des mauvais sujets, celui-là, si Montal en est le prince. Voilà un grand seigneur ! ce marquis, en a-t-il dépensé de cet argent ! On dit qu’il a été se remplumer en Amérique, et que sa femme lui a apporté des millions. — Est-ce que, malgré son mariage, le marquis n’est pas avec la petite Rosa de l’Opéra ? demanda madame Héloïse Dunoyer en jouant maternellement avec la chevelure de sa petite fille, qui appuyait sa tête sur ses genoux. — Si fait, si fait, il ne s’en cache pas ; on dit même qu’il a l’autre sœur aussi… Du moins on les voit toutes les deux dans les petites loges qu’il a aux Bouffes et à l’Opéra pour ses maîtresses. Et sa mijaurée de femme qui ne se doute de rien ! — Ma foi, tant pis pour elle ; malgré sa jolie figure, elle a l’air par trop bêtasse aussi ; avec ses bonnets à la puritaine, elle ressemble à une religieuse, dit madame Héloïse. — Est-ce que c’est parce qu’elle ressemble à une religieuse qu’elle a l’air bêtasse, cette dame ? demanda la petite Clémentine.

— Amour d’enfant, va ! s’écria madame Dunoyer en embrassant sa fille avec une effusion de tendresse et d’orgueil ; ma parole d’honneur, il n’y a que ce raton pour avoir de ces idées-là ! Elle est si franche ! elle dit tout ce qui lui passe par la tête. — Il ne faudrait pas pourtant que ça allât trop loin, dit sentencieusement M. Achille. — Ma foi, j’aimerais mieux encore qu’elle fût étourdie, inconséquente, d’hypocrite.

Et madame Dunoyer jeta un coup d’œil sur Thérèse. Sans doute M. Dunoyer comprit l’allusion, car il ajouta sèchement en regardant aussi la jeune fille :

— Le fait est qu’il n’y a rien de pire que l’eau qui dort ; avec les caractères dissimulés on doit s’attendre à tout et ne jamais compter sur rien.

Thérèse avait les yeux baissés sur sa tapisserie, elle comprit la portée de ces attaques indirectes, et ne dit mot. Miss Hubert, les bras croisés, ses petits yeux bleu clair fixés sur le foyer, restait impassible ; de temps à autre un imperceptible sourire de dédain effleurait ses lèvres pendant cet entretien, si inconvenant à entendre pour de jeunes personnes. Le silence et l’indifférence apparente de Thérèse irritèrent madame Héloïse Dunoyer ; elle reprit :

— Il me semble, mademoiselle, que lorsqu’on parle des hypocrites vous pouvez bien prendre cela pour vous et faire attention à ce qu’on vous dit.

Thérèse ne répondit rien. M. Achille s’écria ;

— Eh bien ! Thérèse, vous n’entendez donc pas votre mère ? — Je ne savais pas qu’il fût question de moi, dit la jeune fille. — Et de qui donc, s’il vous plaît ? du chat de M. le curé ? s’écria madame Héloïse en colère. Il me semble que s’il y a ici une hypocrite c’est vous.

Thérèse garda le silence. Sa mère reprit avec une irritation croissante :

— Ah çà ! répondrez-vous ? — Que voulez-vous que je vous réponde, maman ? — Mademoiselle, s’écria M. Achille, au lieu de tenir indécemment tête à votre mère, vous devez répondre : Maman, puisque vous me reprochez d’être hypocrite, je ne le serai plus. — Je ne serai plus hypocrite, dit Thérèse sans lever les yeux. — Voyez si ce n’est pas à la battre ! s’écria madame Héloïse. Est-elle sournoise ! est-elle fausse avec son regard en dessous ! — Oh ! petite maman, ne gronde pas Thérèse, dit Clémentine en caressant sa mère. — Si je la gronde, dit brusquement madame Héloïse, c’est qu’elle le mérite. Depuis sa naissance, elle ne m’a jamais causé que du chagrin.

Ces mots prononcés, la femme du banquier se mordit les lèvres ; elle s’aperçut trop tard de l’imprudence qu’elle avait commise. Les traits de M. Achille Dunoyer se contractèrent ; il jeta un regard irrité sur sa femme, et dit avec amertume :

— Je vous conseille de vous plaindre des chagrins que votre fille vous a causés depuis sa naissance (il appuya sur ces mots) ; vous feriez mieux de vous taire que de dire certaines choses.

Madame Dunoyer, piquée d’être ainsi traitée devant Thérèse, et sachant que son mari serait obligé de se contenir, répondit aigrement :

— Je dis ce qu’il me plaît de dire, entendez-vous ! ce n’est pas vous qui m’empêcherez de parler. — Je vous répète que vous feriez mieux de vous taire que de rappeler certaines choses, madame ; est-ce assez clair ? — Papa, papa, ne gronde pas maman, s’écria Clémentine en se jetant au cou de son père. — Et moi, je vous dis, monsieur, reprit madame Dunoyer les joues enflammées de colère, que si certaines choses ont été et qu’on les ait tolérées, c’est qu’on y trouvait son compte. Est-ce clair aussi ? — Madame, si ces enfants n’étaient pas là, s’écria M. Dunoyer avec fureur, je vous traiterais comme vous le méritez ! — Et moi aussi, sans ces enfants, je vous dirais votre fait, monsieur. Vous savez bien que je ne vous crains pas, moi, malgré vos airs furieux.

Miss Hubert se leva et dit aux deux jeunes filles avec une ironie glaciale :

— Venez, mesdemoiselles ; il paraît que monsieur votre père et madame votre mère ont à causer ensemble. — Oui, oui, miss Hubert, emmenez-les, s’écria M. Dunoyer en marchant avec agitation dans la chambre.

Les deux jeunes filles sortirent avec leur gouvernante.

La porte fermée, Dunoyer s’écria :

— N’avez-vous pas honte, devant vos enfants, de me pousser à bout ? — Qui est-ce qui a commencé, monsieur ? est-ce moi ? — Comment, madame ! il ne me sera pas permis de m’indigner au souvenir de votre conduite passée ? Comment ! parce que j’ai été assez généreux pour oublier… — Assez généreux ! ah ! en voilà une fameuse, par exemple ! j’aime beaucoup ça ! Dites donc que, si vous n’avez pas fait d’éclat dans le temps, c’est que vous aviez compromis ma fortune dans vos affaires véreuses, et que vous avez mieux aimé vous taire que de me rendre mes comptes, qui n’auraient pas été flatteurs pour votre probité. — Votre conduite en a-t-elle été moins criminelle, madame ? — Votre clémence en a-t-elle été plus honorable, monsieur ? N’est-ce pas par avarice que vous avez rongé votre frein ? Combien de fois, d’ailleurs, ne me l’avez-vous pas reprochée comme aujourd’hui, votre générosité ! Elle est belle ! — Mais il faudrait que je n’eusse pas de sang dans les veines, madame, pour voir sans haine cette fille qui ne m’appartient pas, après tout ! Je ne sais pas seulement comment je supporte sa présence, comment je ne la chasse pas d’ici ! — Faites-en ce que vous voudrez ; qu’est-ce que cela me fait, à moi ? reprit madame Héloïse. Est-ce que j’ai jamais pris le parti de Thérèse contre vous ? Toutes mes préférences ne sont-elles pas pour sa sœur ? L’éloignement que j’ai toujours témoigné à cette grande sournoise ne devait-il pas vous montrer que je me repentais du passé ? Après tout, ce qui est fait est fait ; que voulez-vous que j’y fasse ? — Je veux, madame, que, lorsque malgré moi ces odieux souvenirs me viennent à l’esprit et que ma colère éclate, vous essayiez de m’apaiser au lieu de prendre à tâche de m’irriter. — Eh ! croyez-vous qu’il me soit agréable d’être maltraitée par vous devant cette Thérèse, au moment où je la gronde encore ? — Eh ! mon Dieu, madame, tout le monde a ses accès d’humeur ; et j’ai, je crois, le droit d’en avoir. — Qui vous dit le contraire ? Seulement sachez vous contenir quand il faut. Il y aurait eu ici des étrangers, quelle jolie scène ça aurait fait ! Sans compter que cette miss Hubert, avec son air impertinent et glacial, ne perd pas un mot de ce qu’on dit, j’en suis sûre. — La faute à qui ? Mais voilà de vos idées ! il vous a fallu une gouvernante anglaise, et ainsi s’embêter d’une créature qui vous espionne toujours. — J’ai voulu avoir une gouvernante anglaise, parce que tous les gens de bon ton en ont ; d’ailleurs, si je n’avais pas pris miss Hubert, les Dubois me l’auraient enlevée. Quant à vous espionner, à l’exception de l’heure du déjeuner ou du dîner, miss Hubert ne nous gêne guère, puisqu’elle reste toujours en haut avec les petites. Quant aux quatre mille francs pas an qu’on lui donne, ce n’est pas ça qui vous ruine. — Est-ce que je me plains ? est-ce que vous ne dépensez pas tout ce que vous voulez ? — Et moi, est-ce que je me mêle de ce que vous faites, monsieur ? — Je ne dis pas cela. — Alors c’est bien la peine de se quereller ! — À qui la faute ? — À qui ?… — À qui ? à cette Thérèse, dit M. Achille Dunoyer en se radoucissant, à cette sournoise qui, à l’heure qu’il est, j’en suis sûr, se frotte les mains de joie en pensant que nous nous disputons. — Mon Dieu, oui ; elle est capable de se moquer de nous avec sa miss Hubert, car je suis sûre qu’elles s’entendent comme larrons en foire, reprit madame Héloïse en se calmant à son tour. Après tout, c’est vrai, c’est la faute de Thérèse ! Si elle ne m’avait pas mise hors de moi par son insolent sang-froid, je ne me serais pas emportée. J’étais, au contraire, toute gaie en pensant que nous allions avoir M. le comte de Montal dans notre intimité. — Parbleu, je savais bien qu’en l’attirant chez, nous je vous ferais plaisir. Mais des duretés, voilà ma récompense. — Ah ! mon Dieu, Achille, êtes-vous rabâcheur ! Allez ! puisqu’on vous oit que c’est de la faute de cette Thérèse, qui ne le portera pas en paradis, que voulez-vous de plus ? — Soit ; mais mademoiselle Thérèse dînera aujourd’hui dans sa chambre, s’écria M. Dunoyer. Après tout, il ne sera pas dit qu’une pareille péronnelle fera la loi dans ma maison. — Tu as raison. Achille, dit madame Dunoyer, elle dînera dans sa chambre. Après cela, elle est bien capable de n’en être pas autrement fâchée, l’hypocrite ! — Que veux-tu ? elle a dix-sept ans ; on ne peut plus la mettre au pain sec. — Alors il faut se résigner à tout endurer d’elle. — Dieu merci ! la voilà en âge d’être mariée. — Qui donc, mon Dieu, nous en débarrassera ?…

Quelques mots encore sur la famille Dunoyer : La basse et mauvaise nature de M. Achille avait été soigneusement développée par l’éducation. Le père Dunoyer, d’abord chaudronnier, puis membre de la bande noire, puis banquier, avait fait trois ou quatre banqueroutes plus ou moins fructueuses, mais assez habiles pour ne pas être frauduleuses aux yeux de la loi. Cet homme n’avait reculé devant aucune turpitude : prêts usuraires, tromperies indignes, rien ne l’avait arrêté. Arrivé au terme de sa longue carrière de fourberies, chargé des dépouilles opimes de toutes les dupes qu’il avait rencontrées sur son chemin, riche enfin, il voulut être honoré… il eut du moins des honneurs. Membre d’un conseil municipal, puis maire, puis député, il siégea au centre. Il parla, il parla même beaucoup à la France… À la France ! et tant d’honnêtes gens, appartenant à l’opinion que cet homme contaminait en la professant, ne chassèrent pas cet élu de la corruption, qui ne représentait là que la filouterie audacieuse et impunie !

Le père Dunoyer se voyait avec délices renaître dans M. Achille ; c’étaient les mêmes instincts de bassesse, de spoliation et de rapacité, joints à un orgueil d’autant plus démesuré qu’il était moins fondé, car M. Achille avait à peu près la figure, l’esprit et les manières d’un domestique de place ; ce qui prouvait néanmoins une amélioration dans l’espèce, car le père Dunoyer avait toujours tenu du chaudronnier ambulant et du joueur de gobelets.

M. Achille était le beau, l’élégant de la famille, rejeton d’autant plus précieux que deux de messieurs ses frères, qui annonçaient toutes sortes de qualités particulières à la famille, avaient péri victimes d’une épizootie. Le père Dunoyer, pour s’étourdir sur cette perte cruelle, avait imaginé une entreprise en action qui ruina plus de cent familles, et sur laquelle il réalisa plus d’un million. Mais, hélas ! malgré ces distractions innocentes, malgré les triomphes de M. Achille, qui éclipsait par son luxe opulacier tous les dandys de la Bourse, le père Dunoyer ne se consola pas ; son âme paternelle avait été mortellement blessée : il se retira dans une habitation magnifique qu’il possédait aux environs de Paris, et y termina paisiblement sa carrière au milieu et par l’excès de la plus basse crapule, laissant à M. Achille une grande fortune, son exemple à suivre et un nom flétri. M. Achille porta le nom comme il convenait, suivit pieusement l’exemple, et augmenta sa fortune. Si misérable, si hideux que soit ce portrait, il n’est pas exagéré. Oui, il est des familles où l’habitude de la fraude légale est comme héréditaire ; où il existe une primogéniture de mauvaise foi soigneusement transmise ; où le père, rompu à toutes les infamies tolérées, enseigne à son fils la science de la faillite honnête comme une ressource pour les mauvais jours ; de même que ces pères sages et prévoyants l’ont apprendre à leurs enfants quelque profession manuelle pour leur servir de refuge contre les bouleversements qui détruisent les plus grandes fortunes.

Et ces mœurs ignobles sont d’autant plus frappantes que dans la même sphère il est d’heureux et de nombreux contrastes : on y trouve des familles où l’honneur et la probité se transmettent purs et sans tache de génération en génération ; des familles dont le nom est partout respecté, dont le crédit a toujours resplendi d’un éclat égal : de ces gens enfin dont la caisse est l’arche sainte des petites fortunes et le foyer des plus grands intérêts publics. Mais ceux-là, simples et austères, vivent en famille ; leurs femmes, remplies de distinction et de modestie, sont pieuses et charitables, elles ont surtout la pudeur de la richesse, comme les lionnes financières dont nous avons parlé en ont l’impudeur ; mais ceux-là n’ont pas la sotte vanité de singer les grands seigneurs, ne font pas siffler leurs ridicules prétentions aristocratiques, ne s’exposent pas à des mépris amers, à de sanglants dédains ; ceux-là se tiennent dans une réserve pleine de bon goût et de dignité. Aussi les hommes les plus éminents les aiment, les respectent, les recherchent, et ne leur reprochent qu’une chose… leur froideur polie.

Heureusement encore, ces exceptions se rencontrent partout ; si, des banquiers seulement opulents comme les Dunoyer, nous passons aux princes de la finance ou aux gens colossalement riches, là aussi se trouvent d’heureux contrastes, si plusieurs font servir leurs grands biens aux plus méprisables passions, si d’autres se retranchent dans une sordide avarice, quelques-uns portent noblement ces fortunes énormes, soit en encourageant libéralement les arts qu’ils aiment ou qu’ils pratiquent, soit en faisant en secret d’immenses aumônes, et cela avec tant de délicate et touchante bonté, que ceux qu’ils secourent leur vouent une reconnaissance pure de toute humiliation. Disons-le enfin, à l’honneur de notre époque et au désespoir des Dunoyer ou des hommes qui n’ont pour eux que l’impudence que leur donnent une fortune royale et la honteuse servilité de leurs parasites riches et titrés, certains êtres flétris par l’opinion publique ne pourront jamais passer le seuil de quelques nobles, sanctuaires où les sévères traditions de l’ancienne bonne compagnie française sont rigourement conservées. Oui, il reste encore de nos jours quelques femmes spirituelles, charmantes et courageuses, dont le caractère élevé, le goût parfait, le rare esprit, et surtout la souveraine dignité, protesteront toujours contre l’envahissante adoration du veau d’or, et qui frapperont d’une impitoyable exclusion tout ce qui sera indigne d’être accueilli ou recherché par les gens d’honneur et de cœur.


  1. Quelques personnes appellent ainsi, dit-on, une chose chargée de coquillages, de bottes de paille, de baguiers, de pelotes, etc.

CHAPITRE IX.

Thérèse Dunoyer.


L’appartement occupé par les deux filles du banquier se composait d’un salon qui leur servait de cabinet de travail : à droite étaient les chambres de miss Hubert et de Clémentine ; à gauche, celles de Thérèse et d’une femme affectée au service des deux sœurs. À l’heure du dîner, un domestique vint annoncer à mademoiselle Thérèse qu’on la servirait chez elle. Ainsi que l’avait prévu madame Dunoyer, la jeune fille fut très-satisfaite de cette mesure, qui n’était pas une punition pour elle. La chambre de Thérèse était assez grande et meublée avec un mauvais goût, avec une inconvenance qui prouvaient que madame Dunoyer n’était pas de ces mères qui attachent une grande et juste importance à l’arrangement de l’appartement de leurs filles, virginale retraite qui doit toujours avoir un caractère simple, religieux et chaste, rien n’influant plus sur les pensées des jeunes personnes que l’aspect des objets qui les entourent. Madame Dunoyer, ne s’accommodant plus d’un grand lit d’acajou à estrade, orné de bas-reliefs de bronze doré représentant des amours et des faunes lutinant des nymphes, avait naïvement destiné ce meuble à sa fille aînée ; une couronne, surmontée de deux colombes amoureuses et intérieurement garnie d’une glace, formait le ciel de ce lit. Sur la cheminée on voyait une pendule où se jouaient un satyre et une bacchante ; la pose de ces figures rappelaient la licence de l’époque du Directoire. Ce groupe cynique avait été également réformé par madame Dunoyer, alors passionnée pour le rococo. Thérèse, du reste, possédait toutes ces belles choses par droit de primogéniture, à la grande envie de sa sœur Clémentine ; mais madame Héloïse Dunoyer avait dit à sa petite fille, avec un sentiment de sévère impartialité dont elle se sut gré :

— Thérèse est ton aînée : elle doit être mieux partagée que toi.

Pour consoler Clémentine, sa mère lui avait abandonné une lampe de nuit, façon étrusque, à figures rouges sur fond noir, offrant un intressant épisode des cérémonies nuptiales des Romains. L’insouciance de madame Dunoyer était encore plus sauvage que coupable. On lui aurait parlé du goût pervers de ces ameublements, qu’elle eût haussé les épaules ; on lui aurait conseillé de donner à ses filles une chambre toute blanche, avec son Christ, son prie-Dieu, son bénitier ombragé d’un rameau de Pâques, que madame Héloïse aurait ironiquement répondu que ses filles n’étaient pas des religieuses pour être ainsi mises en cellule. Miss Hubert avait l’instinct de pruderie des Anglaises : d’abord stupéfaite des étranges ornements de la demeure de ses élèves, elle comprit tout de suite dans quelle espèce de monde elle entrait. N’ayant d’ailleurs accepté cette place qu’en manière de pis aller, elle ne ressentait aucune sympathie pour les deux jeunes filles. Thérèse, ainsi que nous l’avons dit, s’apprêta donc avec une satisfaction mélancolique à passer sa soirée seule. Pour rendre la position de leur fille plus sensible, M. et madame Dunoyer avaient, pendant le dîner, envoyé chercher une loge au théâtre du Palais-Royal ; miss Hubert et Clémentine devaient les accompagner à ce spectacle.

Thérèse entendit sortir avec plaisir la voiture de sa mère ; il lui sembla qu’elle se trouvait plus seule ; elle ferma sa porte au verrou, mit un abat-jour sur sa lampe, approcha du feu un large canapé, puis, soulevant le coussin de ce siège avec mystère, elle y prit un petit livre relié en maroquin rouge, qu’elle baisa avec une tendresse enfantine. Alors, à demi couchée, son beau front appuyé à l’une de ses mains blanches, dont la forme charmante se dessinait sur les noirs bandeaux de ses cheveux, Thérèse s’absorba complètement dans sa lecture. Nous dirons quelques mots du caractère de cette jeune fille.

Le naturel de Thérèse était excellent, puisque jusqu’alors il ne s’était pas perverti. Rudoyée par son père et par sa mère, toujours sacrifiée à sa jeune sœur, assistant souvent aux ignobles querelles de ménage dont nous avons donné un crayon, entendant journellement un langage vulgaire, des plaisanteries grossières, voyant des gens dont les manières différaient peu de celles de M. et de madame Dunoyer, sentant les effusions de son cœur sans cesse refoulées, ne trouvant aucune sympathie dans l’impassible miss Hubert, aucune distraction dans le commerce de sa sœur, recevant d’une gouvernante insoucieuse cette éducation banale, ces vagues préceptes de morale, si insuffisants pour la pratique de la vie ; entendant son père et sa mère se faire des reproches si odieux que sa vénération pour eux s’en altérait, sans modèle à suivre, ne pouvant ni imiter, ni aimer, ni respecter ses parents, réduite à les craindre, privée enfin, par sa funeste éducation, des immenses ressources des sentiments religieux… dans quelles exaspérations de désespoir et de révolte cette jeune fille n’aurait-elle pas pu tomber !

Hélas ! selon la logique de nos passions, l’injustice dont nous sommes victimes nous absout à nos propres yeux de tant de fautes, que ceux-là qui sont méchants et injustes encourent une responsabilité terrible. Une amie sincère et affectueuse, en absorbant pour ainsi dire la surabondance de tendresse dont l’âme de Thérèse était noyée, eût été pour elle d’un secours inappréciable. Malheureusement, fière et timide, la crainte de voir ses avances reçues froidement lui imposait une grande réserve, et le peu de jeunes filles qu’elle rencontrait dans la société de sa mère ne lui inspiraient pas le désir de vaincre cette réserve. Thérèse avait de ces instincts généreux, hardis, qui, moralement dirigés, atteignent souvent aux plus héroïques vertus, mais qui, faussés ou égarés, vous conduisent à l’abîme par de dangereuses apparences, par de brillantes illusions. Jusqu’alors elle n’avait jamais eu l’occasion de montrer à ses parents l’énergie de son caractère et de sa volonté : les gens sûrs de leur force cèdent facilement sur les petites choses. Pour dire toute notre pensée, Thérèse était une de ces femmes qui suivent toujours résolument, fièrement, jusqu’au bout la ligne qu’elles se sont tracée ; qui peuvent faire une grande, une irréparable faute, mais qui n’en font qu’une ; qui peuvent se perdre, mais qui se perdent sans bassesse, sans trahison, sans lâcheté ; de ces femmes enfin qui aiment avec tant d’élévation et de sincérité, qu’elles intéressent même lorsque leur amour est coupable ; natures si excellemment bonnes et généreuses, qu’elles répandent jusque sur leurs fautes un reflet de grandeur.

Nous l’avons dit, Thérèse avait pris un livre caché sous un des coussins de son divan. Après avoir lu pendant quelque temps, sa tête se pencha sur sa poitrine doucement agitée, ses yeux se voilèrent de larmes. L’ouvrage qui causait l’émotion de Thérèse était René. M. Achille Dunoyer possédait une bibliothèque destinée seulement à meubler son cabinet : aussi, dans sa malheureuse insouciance, laissait-il Thérèse choisir à son gré parmi les œuvres de Voltaire, de Prévost, de Jean-Jacques, de Marivaux, de Parny, de Lesage, de Byron, de Scott, de Chateaubriand, de Diderot, de Crébillon, etc. Qu’on juge du désordre que la plupart de ces ouvrages apportèrent dans un cœur jeune et aimant, dans un esprit ardent et concentré. Heureusement la variété, l’abondance même de ces lectures préservèrent longtemps Thérèse en éveillant en elle mille pensées contraires. Ainsi, après avoir aimé le tendre Saint-Preux, le pauvre Des Grieux, si faible et si passionné, Thérèse s’était sérieusement éprise du don Juan de Byron. Souvent, bien souvent, elle s’était arrêtée pensive sur ces stances qui peignent avec un charme si voluptueux le premier amour de don Juan :


Auprès d’Inès passant les jours sans cesse,
À son Juan si gentil, si mignon,
Jolie en sœur faisait mainte caresse,
Prenant, donnant des baisers à foison ;
Folâtres jeux qu’en sa course rapide
Le temps parfois change en d’autres ébats,
Plus dangereux, surtout dans ces climats
Si rapprochés de la zone torride ;
Je vous l’ai dit, Juan comptait seize ans,
Et pour la belle ajoutez sept printemps.

· · · · · · · · · · · · · · ·
On n’entend plus qu’une voix affaiblie

Et de soupirs un bruit entrecoupé ;
Ses yeux de pleurs sont noyés, car Julie
De vrais remords avait le cœur frappé ;
Non sans raison, dira-t-on : je l’avoue,
Mais pour leur âge on doit être indulgent ;
De femme jeune et d’un adolescent,
Trop aisément, hélas ! l’amour se joue.
Elle résiste encore, et puis tout bas
Dit un peu tard : Non, je n’y consens pas[1].


On pense que don Juan, ce joyeux, riche et beau gentilhomme, si moqueur, si séduisant et si hardi, avait fait paraître au yeux de Thérèse bien grave et bien bourgeois le discret amant de Julie, et bien niais l’amant toujours trompé de la voluptueuse Manon. Mais un nouvel amour vint chasser don Juan du cœur de Thérèse. Depuis quelques jours elle avait lu René ; cette belle figure triste, pensive et solitaire, toujours en butte aux orages des passions, excita chez la jeune fille une sympathie profonde, presque douloureuse. Elle n’avait pas jusqu’alors complètement adoré ses héros, sa jalousie avait toujours un peu troublé ses amours ; car, enfin, Saint-Preux aimait Julie ; Ivanhoë, la belle Saxonne et Rébecca ; Des Grieux, Manon ; don Juan, ses innombrables maîtresses ; tandis que René était seul depuis le trépas d’Amélie.

À bien dire, René fut le premier, le seul ouvrage qui ouvrit à Thérèse l’horizon sans bornes de la rêverie. Depuis cette lecture, son imagination errait sans cesse sur les grèves désertes et sur les collines pluvieuses, d’autres fois elle s’enfermait avec Amélie dans le monastère situé au bord de la mer :

« La nuit, du fond de ma cellule, j’entendrai le murmure des flots qui baignent les murs du couvent ; je songerai à ces promenades que je faisais avec vous, au milieu des bois, lorsque nous croyions retrouver le bruit des mers dans la cime agitée des pins[2]. »

D’autres fois, la jeune fille changeait selon son cœur le dénoûment de cet admirable poëme : Amélie ne mourait plus ; Thérèse, attirée vers elle par une irrésistible sympathie, la consolait, la calmait, comme elle calmait, comme elle consolait aussi René : le frère et la sœur épanchaient leurs larmes amères dans le cœur de leur amie commune : ces deux cœurs si malheureux s’épuraient par la confiance ; leur attachement redevenait fraternel, et l’amour de René récompensait Thérèse. Bien que puériles, ces visions occupaient depuis quelque temps une grande place dans la vie de Thérèse ; don Juan était oublié, l’amante de René ne souriait plus en baissant les yeux devant les regards effrontés du héros de Byron ; elle le toisait avec dignité ; à ses bouquets, à ses galantes sérénades, elle préférait mille fois le tintement lugubre de la cloche du couvent d’Amélie, ou les accents douloureux de René, qui se mêlaient au murmure des vagues. Thérèse ressentait une répugnance invincible pour Paris. Elle désirait le grand air, la campagne, la solitude, les grèves, la mer avec ses imposantes magnificences. Quelquefois elle pensait avec amertume que peut-être un René inconnu soupirait pour elle, comme elle soupirait pour lui ; que peut-être un homme jeune, passionné, mélancolique, épris comme elle de tous les charmes de la vie solitaire et contemplative, pleurait en disant : Où trouverai-je la femme de mes rêves ! comme elle pleurait elle-même en disant :

— Où trouverai-je le René de mes rêves.

Étrange phénomène, ou plutôt étrange rapprochement. À cette heure, à ce moment, Ewen de Ker-Ellio était tourmenté du même désir vague et inquiet, de la même conviction à la fois douce et désolante, qu’une âme appelait aussi son âme, mais que l’abîme de l’inconnu séparait ces deux ferventes aspirations. Hélas ! que de fois ces coïncidences mystérieuses ont dû se renouveler ! Que de fois des larmes et des vœux solitaires ont peut-être répondu, dans l’espace, à des larmes, à des vœux solitaires ? Que de sympathies profondes, que d’affinités puissantes se sont à jamais ignorées ! que de bonheurs inexprimables ont avorté faute d’une rencontre, faute de l’un des plus simples accidents de la vie matérielle ! Nous insistons sur ces réflexions vulgaires peut-être, parce que ce récit même nous les suggère.

Au moment où Thérèse était sous le charme de René et des sentiments nouveaux que ce livre avait éveillés en elle, Ewen de Ker-Ellio allait quitter la Bretagne et venir à Paris ; il devait nécessairement se présenter chez M. Achille Dunoyer, voir Thérèse, être frappé de sa ressemblance avec le portrait mystérieux de Treff-Hartlog, et sans doute ressentir pour elle un violent amour, puisque le hasard donnait à cette jeune fille tous les avantages, tous les goûts dont M. de Ker-Ellio avait paré son idole. M. de Ker-Ellio ne pouvait-il pas enfin espérer être agréé pour gendre par M. et madame Dunoyer ? N’était-il pas riche, titré ! Ne les débarrasserait-il pas de leur fille, ainsi qu’ils le désiraient ? La suite de cette histoire dira si la fatalité noua ou brisa les sympathies, les liens de toutes sortes qui semblaient devoir unir Ewen et Thérèse dans une éternelle félicité.

M. Dunoyer, en parlant à sa femme devant ses deux filles de sa nouvelle intimité avec M. de Montal, avait donné des louanges de très-mauvais goût à la rouerie, aux prodigalités, à la figure de son nouvel ami, résumant son admiration par ces mots : C’est un véritable don Juan. Si Thérèse n’eût pas été folle de René, ces paroles auraient peut-être excité en elle une dangereuse curiosité. Parmi les personnes qu’elle rencontrait dans le salon de sa mère et dans les bals où on la conduisait quelquefois, elle avait été loin de retrouver le type du héros de Byron. Elle avait le goût trop difficile, trop délicat, l’imagination trop exigeante, pour voir un don Juan dans le premier homme venu, tandis que l’esprit et l’habitude de séduction que M. Achille Dunoyer prêtait à M. de Montal se rapprochait assez de l’éminente création byronienne.

Mais l’influence de René était toute-puissante ; Thérèse prit même plaisir à parer M. de Montal des charmes les plus enchanteurs pour l’offrir en holocauste à son pâle René avec plus de plaisir encore, fille maudit cet importun, qui venait troubler ses graves et douces amours avec le frère d’Amélie : elle se promit de se faire le lendemain reléguer dans sa chambre pour échapper à l’ennuyeux dîner dont M. don Juan de Montal devait être le héros.

Jamais René ne fut plus passionnément adoré par Thérèse que pendant cette soirée, jamais elle ne fit de plus beaux rêves de solitude et d’amour, jamais figure imaginaire ne prit, pour ainsi dire, une forme plus réelle, jamais la fantaisie d’un grand poëte ne causa de ressentiments plus profonds… Si l’on ne devait craindre de ternir du moindre souffle l’angélique pureté de ces chastes amours par une comparaison d’un autre ordre, on dirait que René fut heureux ce soir-là ; … car, après avoir longuement songé à son idéal, le cœur de Thérèse se serra, comme si elle avait commis une faute. La jeune fille avait le front appuyé sur le canapé, ses joues brûlantes étaient baignées de larmes, lorsqu’elle entendit frapper à sa porte. Elle avait oublié l’heure ; il était près de minuit. Clémentine et miss Hubert revenaient du spectacle. En entendant ce bruit, qui l’arrachait en sur sursaut à sa rêverie, l’émotion, nous dirions presque l’effroi de Thérèse, fut aussi grand que si René eût été caché dans sa chambre ; elle tressaillit, elle pâlit, et resta un moment interdite, sans oser faire un mouvement.

— Ma sœur Thérèse ! ma sœur Thérèse ! cria Clémentine à travers la porte, ouvre donc ; nous arrivons du spectacle. — Pourquoi vous enfermez-vous, mademoiselle ? dit miss Hubert d’une voix aigre. — Thérèse revint à elle, sourit de sa peur, cacha soigneusement son cher René, et alla ouvrir la porte. — Tiens, tu mets donc ton verrou, maintenant ? dit Clémentine. — Oui, petite sœur. — Et pour quelle raison, mademoiselle ? demanda miss Hubert. — Parce que j’ai peur dans cet appartement où je suis seule, répondit sèchement Thérèse. — Vous n’êtes pas pourtant peureuse habituellement, reprit miss Hubert, mais faites comme vous voudrez. J’ai rempli mon devoir en vous faisant cette observation.

Telle était la formule invariable dont la gouvernante accompagnait ses remontrances. Peu lui importait que ses élèves en profitassent ou non.

— Veux-tu que je te raconte le spectacle, ma sœur ? dit Clémentine. Nous avons été au Palais-Royal ; c’était joliment amusant. Déjazet était bien drôle, va ! Elle était habillée en marquise ; il y avait un gros joufflu qui l’embrassait pendant que son mari était enfermé, et elle disait que ça lui faisait bien plus de plaisir que d’être embrassée par son mari, parce que son mari était vieux. N’est-ce pas, miss Hubert ? — Oui, c’est en effet un spectacle parfaitement choisi pour des enfants, répondit l’Anglaise ; mais vos parents trouvent cela convenable, vous devez respecter leur goût, et profiter des enseignements que ces belles choses vous donnent, dit la gouvernante en se chauffant les pieds à la cheminée.

L’enfant continua, ravie de montrer sa bonne mémoire.

— Et puis il y avait encore une petite paysanne que le mari de la marquise voulait aussi embrasser ; mais, comme il était vieux, lui, la petite paysanne aimait bien mieux se laisser embrasser par le gros joufflu qui embrassait la marquise. Il embrassait toujours, ce gros-là. Est-ce qu’il y a des hommes qui embrassent toujours comme ça, miss Hubert ? — Taisez-vous, mademoiselle ; il est inconvenant de dire ces choses-là devant moi. Devant vos parents, à la bonne heure, ça les divertit. — Mon enfant, dit Thérèse, il y a des choses qu’il ne faut dire devant personne. — Qu’est-ce que tu veux que je te raconte, alors ? — Y avait-il beaucoup de monde ? les toilettes étaient-elles belles ? dit Thérèse d’un air distrait. — Oh ! oui, ma sœur, il y avait beaucoup de monde. Et puis tu sais bien ce jeune homme dont papa a parlé tantôt avant dîner ? — Quel jeune homme ? — Mais tu sais bien, celui que papa a dit qu’il était l’amoureux de cette actrice des Français, ce monsieur qui doit dîner ici demain ? — Ah ! M. de Montal ? — Oui, un comte, un noble. — Eh bien ? — Il était dans une loge avec des dames, des duchesses, à ce qu’a dit papa. — Il n’y avait qu’une duchesse, mademoiselle, c’était madame la duchesse de Miremont, dit miss Hubert d’un ton dogmatique, et sans doute pour donner une idée des hautes relations de ses anciens maîtres ; je l’ai vue il y a deux ans en Angleterre, où elle est venue passer un mois au château de milady. — Comme elle était jolie, cette duchesse-là ! n’est-ce pas, miss Hubert ? — Charmante. Il n’y a que l’aristocratie pour avoir une pareille distinction et de si parfaites manières. — À moins que de pauvres roturières comme nous n’aient le bonheur d’être élevées par vous, miss Hubert, dit Thérèse avec un demi-sourire ironique.

La gouvernante ne répondit rien ; Clémentine continua :

— Oh ! oui, elle était bien gentille, avec sa petite capote de dentelle, cette duchesse, et même que papa a dit à maman : « Vois-tu, vois-tu ce monstre de Montal, comme il chauffe la petite duchesse ! » Qu’est-ce que ça veut donc dire, ça, miss Hubert, il chauffe la petite duchesse ? Je me suis rappelé ce mot pour vous le demander. — Vous faites là un bel emploi de votre mémoire ! Quant à vous traduire les grossièretés de monsieur votre père, cela n’est pas de mon emploi, et je ne connais pas assez le français ; demandez à madame votre mère, elle doit savoir ça. — Tiens, ça n’est pas des grossièretés, puisque papa le dit à maman. — Jolie garantie ! dit la gouvernante. — Miss Hubert, dit Thérèse avec fermeté, vous avez tort de parler ainsi devant ma sœur et devant moi. — Mon Dieu ! mademoiselle, rapportez cela à vos parents, vous le pouvez ; je n’y tiens déjà pas tant à cette place. — Soit ; mais tant que vous la conserverez, vous m’obligerez de parler plus respectueusement de mon père et de ma mère. — C’est bien, mademoiselle, dit sèchement la gouvernante.

Puis elle ajouta :

— Allons, venez vous coucher ; il est minuit passé, Clémentine. — Oh ! miss Hubert, laissez-moi finir de raconter le spectacle à ma sœur. — Eh bien ! voyons, dépêche-toi, mon enfant ; qu’as-tu à me dire encore ? — Tu vas voir, tu vas voir. Pendant un entracte, M. de Montal est sorti de la loge de cette duchesse ; papa, voyant ça, a sauté dehors de notre loge en disant à maman : « Je vais tâcher de happer le comte au passage et de te l’amener. » Alors maman a tiré de toutes ses forces ses manchettes et la pointe de son corsage, et puis elle a dit à miss Hubert : « Ma féronnière est-elle bien au milieu de mon front, miss Hubert ? » — Cela est vrai, puisque madame votre mère avait trouvé joli et coquet de joindre à un chapeau à plumes une féronnière de diamants, dit la gouvernante avec un sérieux ironique. — À ce moment, continua Clémentine, papa a ouvert la porte, il amenait le monsieur ; alors maman s’est levée tout debout dans la loge. — C’est encore exactement vrai, dit miss Hubert ; madame votre mère s’est levée, ce qui prouve sa grande considération pour M. le comte de Montal, car une femme ne se lève jamais pour recevoir un homme, surtout lorsque la femme a l’âge de madame votre mère, et l’homme l’âge de M. de Montal.

Après cette nouvelle méchanceté, qui excita un mouvement d’impatience mal contenu chez Thérèse, Clémentine continua son récit :

— Alors, M. de Montal est entré dans notre loge ; il a salué maman en la priant de se rasseoir. — Ce que madame votre mère s’est bien gardée de faire, toujours par suite de sa vénération pour M. de Montal, qui pourrait être son fils, dit la gouvernante. — Oui, ma sœur, c’est comme te le dit miss Hubert, maman est restée debout tout le temps de la visite de M. de Montal, et j’entendais qu’on riait beaucoup à côté de notre loge en nous regardant. Moi, je ne riais pas, je regardais ce monsieur qui doit dîner demain ; comme il est gentil, mon Dieu ! et puis si bien mis ! Moi, j’aimerais bien qu’il m’embrasse comme le gros joufflu de paysan embrassait la marquise dans la pièce du Palais-Royal. N’est-ce pas, miss Hubert ? — Certainement, c’est la moralité de la comédie ; c’est à quoi vos parents avaient sans doute songé en vous menant à un pareil theâtre ; vous répondez parfaitement à leur attente, dit miss Hubert. — Allons, allons, va te coucher, petite babillarde, dit Thérèse à sa sœur.

Clémentine et miss Hubert se retirèrent. Thérèse resta seule et s’endormit en pensant à René.

  1. Nous empruntons ces strophes à une excellente traduction inédite de Don Juan de Byron, où l’esprit et la grâce de l’original se retrouvent à chaque page ; nous regrettons vivement que la modestie de l’auteur ne nous permette pas de lui témoigner publiquement notre gratitude.
  2. René

CHAPITRE X.

M. le marquis de Beauregard.


Avant de continuer ce récit, nous devons présenter au lecteur un nouveau personnage, M. le marquis de Beauregard. Nous nous étendrons d’autant plus sur son caractère, que ce gentilhomme était une sorte de protestation vivante contre ce qu’il appelait la piteuse mesquinerie, la parcimonie sordide des désordres contemporains. Selon le marquis, il fallait être impérialement prodigue ou vivre comme un bourgeois du Marais ; en fait de folie, il n’admettait pas de moyen terme. Dès qu’un homme était résolu de se ruiner, il se devait à lui-même de s’exécuter d’une façon galante, cavalière et magnifique. « Il y a des poltrons de toutes sortes, disait-il, et je ne sais rien de plus lâchement niais que ces trembleurs qui regardent derrière eux après avoir engagé ce grand duel avec la destinée. » Il fallait être fort riche (toujours selon le marquis) pour se ruiner avec quelque bon sens ; ainsi la splendeur du renom que donnait un faste éblouissant compensait la perle de la fortune que l’on avait dissipée. On gagnait en éclat ce qu’on perdait en durée. Le prix d’un splendide feu d’artifice, dont il ne reste que fumée au bout d’un quart d’heure, défrayerait votre chauffage pendant un an ; mais qu’est-ce que la modeste lueur du foyer auprès de ces trombes de flammes qui, montant jusqu’aux nues, les font étinceler de pourpre et d’or ; auprès de ces torrents de lumière qui éclairent la terre et le ciel ; auprès de ces immenses gerbes de saphirs, de rubis et d’émeraudes, qui font pâlir les étoiles !

— Pour être logique et morale, ajoutait le marquis, c’est-à-dire belle et complète, la prodigalité devait ainsi charmer, éblouir la foule, et lui faire battre les mains sans nuire à personne.

Quant à ces chétifs qui, au lieu de vivre dans une honnête médiocrité, se ruinent obscurément et bêtement pour se donner l’orgueilleuse satisfaction de posséder deux vilains chevaux au lieu d’un, de déguiser six mauvais plats au lieu de trois, de perdre au jeu dix louis au lieu de cinq, de payer avarement quelque laide Phryné au lieu d’en être trompé pour rien ; quant à ces rats qui, selon le marquis, rongeaient leur méchant fromage dans les ténèbres de l’incognito, il n’avait pour eux qu’un impitoyable mépris, disant que ces malheureux-là compromettaient la prodigalité, comme les commis-voyageurs et les avocats compromettaient journellement l’esprit français.

Le marquis ne s’était pas contenté de prêcher cette croisade de la véritable magnificence contre d’indignes prétentions ; il s’était somptueusement croisé, et avait joint l’exemple au précepte. Quoiqu’il eût en partie dissipé une fortune énorme, peu de maisons à Paris, parmi les meilleures, égalaient encore la sienne ; on y faisait une chère exquise, on y entendait une musique excellente, on y trouvait toutes sortes de raffinements d’un confort rare et d’une suprême élégance : ses bals étaient inimitables, car lui seul savait encore donner de grandes fêtes. L’automne, à sa terre de Beauregard en Dauphiné, il avait les plus belles chasses de France, et il y exerçait une hospitalité digne des plus grands seigneurs d’Angleterre, ce qui est tout dire à l’endroit de la vie de château. Une entente si magistrale de la vie annonce toujours un esprit au-dessus du vulgaire : aussi M. de Beauregard était-il un homme distingué ; mais sa véritable excentricité naissait d’un contraste étrange entre son naturel plein de bonté, de délicatesse, et son affectation fanfaronne de cynisme et de perversité.

En théorie, il n’y avait pas d’être au monde plus roué que le marquis ; et, dans la pratique de la vie, personne n’avait été plus fréquemment dupé ; il l’avouait d’ailleurs avec beaucoup d’esprit et de gaieté. Personne mieux que le marquis n’avait connu les femmes ; personne n’avait mieux possédé les moyens de les séduire par le dévouement, de les frapper par l’imprévu, de les éblouir par le faste, de les dominer par l’audace, de les attirer quelquefois par le dédain. Jamais homme, enfin, ne réunit à un plus haut degré ce précieux mélange d’impertinence et de grâce, d’effronterie et de tendresse, de bravoure et d’abnégation, dont le charme est presque irrésistible lorsqu’il est accompagné des traits et de la tournure les plus agréables. En théorie, don Juan, Lovelace n’avaient pas une conscience plus amoureuse, et plus facile, et plus vaste, et plus souverainement impitoyable aux larmes qu’ils faisaient couler ; pourtant personne plus que le marquis n’avait été soumis, dominé par ses maîtresses.

Exposait-il ses théories sociales, on restait épouvanté de sa démoralisation profonde, de son mépris de tous principes ; on frémissait de l’entendre ériger en système le despotisme le plus cruel, glorifier la jouissance matérielle sous toutes ses formes, insulter à toutes les misères, à toutes les pauvretés. On devait le croire, d’après son langage, affreusement avide, égoïste, sans foi, sans âme, sans honneur (sauf le point d’honneur ; il portait la bravoure jusqu’à l’intrépidité). Et pourtant la bourse du marquis avait toujours été largement ouverte à ses amis, ses libéralités excessives encourageaient la paresse des villageois de sa terre en Dauphiné ; il s’était constamment laissé piller par ses gens d’affaires, et il poussait le désintéressement jusqu’à n’avoir jamais voulu placer quelques fonds assez considérables provenant de la vente d’une propriété, un gentilhomme ne devant, selon lui, vivre que du blé de ses terres ou du bois de ses forêts ; tirer un misérable intérêt de 4 ou 5 p. 100 de son argent courant sentait son traitant d’une lieue.

Ce n’est pas tout : le marquis affectait un dédain cruel pour les sentiments les plus sacrés. Son père, d’une complexion robuste, avait vécu fort vieux. Tant que le vieillard s’était bien porté, il n’y avait pas d’atroces plaisanteries que le marquis n’eût empruntées aux fils de comédie du dix-huitième siècle pour se plaindre de l’existence infiniment trop prolongée de ce père, qui lui faisait indécemment attendre son héritage. Un des amis de M. de Beauregard lui disait :

— J’ai rencontré votre père, il m’a semblé un peu souffrant ; à son âge les moindres incommodités peuvent devenir très-grandes ! — Flatteur ! répondit le marquis.

Une autre fois il racontait qu’un jour d’hiver son père lui avait dit : — Il gèle à pierre fendre, et pourtant, voyez, avec mes quatre-vingt-sept ans, je ne porte qu’une petite redingote ; c’est qu’aussi j’ai l’âme chevillée dans le corps, et je vivrai cent ans. — Vous n’avez, monsieur, que des choses désobligeantes à me dire, aurait répondu le marquis d’un air courroucé.

Et, dès que son père ressentait la plus légère indisposition, M. de Beauregard passait des journées entières, des nuits à son chevet, lui prodiguant les soins les plus tendres. Son père mort, il s’en alla faire un long voyage en Italie ; sa douleur fut durable et profonde. Au bout de quelques années, le marquis, voyant sa fortune largement entamée, résolut se marier richement pour réparer cette brèche. Il fallut alors entendre ces insolents quolibets de grand seigneur sur les femmes de bas lieu, trop heureuses de mettre leur fortune aux pieds d’un gentilhomme qui les décanaillait, qui les lavait de leur crasse bourgeoise en leur donnant un nom humain. Il fallut l’entendre exposer comme quoi les gens d’illustre maison devant, de temps à autre, fumer ainsi leurs terres, l’argent d’un beau-père roturier était un engrais qui, après tout, n’avait pas trop mauvaise odeur ! Le marquis, voulant donc rétablir sa fortune par un opulent mariage, crut faire un coup de maître en s’en allant fasciner quelque riche héritière américaine (M. de Beauregard croyait encore à ces Pactoles d’outre-mer). Le marquis débarqua à la Havane, y passa les trois plus abominables mois qu’un homme de son esprit et de son caractère pût passer dans ce pays. Parfaitement renseigné, il se mit en devoir de fasciner la señorita Dolorès, ravissante petite Havanaise de seize ans, fille du citoyen Pablo, un des plus riches éleveurs de sangliers domestiques de cette île (ce fut le terme dont le marquis se servit pour désigner la nature de l’élève de ce citoyen du nouveau monde).

Pour amener le beau-père Pablo à lui donner sa fille, M. de Beauregard mit en œuvre plus de finesse, plus d’intrigues, plus de ruses qu’il n’en eût fallu pour conclure vingt traités diplomatiques. Pour plaire à l’innocente créole, le marquis déploya plus d’esprit, plus de grâce qu’il n’en eût fallu pour mettre à mal vingt Parisiennes des plus coquettes. Mais, avec ses airs de don Juan, avec sa désinvolture de Lovelace, il finit par devenir sérieusement, passionnément épris de la petite Dolorès ; et le jour où il l’épousa fut véritablement le plus beau jour de sa vie. Le marquis s’était toujours bien gardé d’entendre un mot aux affaires ; en grand seigneur amoureux qu’il était, il avait aveuglément signé le contrat. On laisse à penser les épigrammes dont il accabla son malheureux beau-père, qu’il qualifiait tour à tour de Huron, d’Inca, de Peau-Rouge, etc. Le beau-père Pablo était d’un flegme imperturbable ; il avait doté sa fille de quelques milliers d’acres de forêts vierges situées au Texas sur les bords du lac Yamabyloyekaw. Pour reconnaître cette générosité patriarcale, le marquis reconnaissait généreusement un douaire de 400, 000 fr. à la jolie Dolorès, Dolorita, dont les charmants yeux bleus étaient toujours baissés.

En vertu du contrat aveuglément signé par le marquis, l’excellent beau-père Pablo, le Huron, l’Inca, exigea, avant le départ de son gendre pour la France, cinq mille louis en avance de douaire, lesquels cinq mille louis, donnés par le marquis en bonnes lettres de change, étaient destinés aux premiers défrichements des forêts du lac Yamabyloyekaw, établissement magnifique qui devait dès lors porter le nom pompeux de Beauregardville. Pour avoir eu l’insolente idée d’aller refaire sa fortune en Amérique, le marquis revint donc à Paris avec cent mille francs de moins (sans compter le reste du douaire), une femme de plus, et Beauregardville en perspective dans les brouillards du Yamabyloyekaw. M. de Beauregard avait trop de finesse pour ne pas s’être aperçu que son beau-père l’Inca avait outrageusement abusé de son laisser-aller en affaires ; mais, trop grand seigneur pour s’arrêter longtemps à une pareille misère, le marquis en conclut que, lorsqu’on voyage pour se marier, on ne doit jamais s’embarquer sans un valet de chambre notaire ; disons aussi que l’amour qu’il ressentait pour Dolorès augmenta beaucoup le désintéressement du marquis. Cet homme, qui n’avait pas eu assez d’impitoyables sarcasmes contre les maris amoureux de leurs femmes, cet homme qui ne devait voir dans son épouse qu’un sac d’argent qu’il jetterait dans un coin lorsque le sac serait vide, cet homme s’était de plus en plus épris de la jolie créole.

Toutefois, fidèle à sa théorie de vice et d’affectation cynique, le marquis, pour sauver ce qu’il appelait les apparences, pour qu’on ne le soupçonnât pas d’avoir laissé cent mille francs en Amérique, et de n’avoir rapporté du nouveau monde qu’un amour passionné pour sa femme, le marquis, disons-nous, redoubla de faste, joignit à une maîtresse qu’il avait à l’Opéra, avant son mariage, le ragoût de la sœur de cette femme, et, afin de bien prouver que ces filles lui appartenaient, il les envoya dans de petites loges qu’il avait à l’Opéra et aux Bouffons. De plus, à la fin des dîners de garçons que le marquis donnait de temps en temps à ses amis, il les suppliait de faire la cour à sa femme et de la déniaiser ; affectant dans ces propos la rouerie effrontée des maris de la régence, il demandait en grâce à être le confident des premiers adorateurs de madame de Beauregard, afin de leur donner de bons conseils ; mais il les suppliait en retour de former la marquise, cette petite créole ayant encore une foule de préjugés iroquois, ni plus ni moins que si elle sortait de garder les sangliers domestiques de M. son père ; malgré ces impertinentes affectations, le marquis continuait à être en cachette amoureux fou de sa femme.

Maintenant, quelques mots des rapports qui existaient entre M. de Beauregard et M. de Montal. Lorsque ce dernier avait débuté dans le monde, le marquis était à l’apogée de sa gloire. On ne parlait que de son esprit, de sa magnificence ; son goût avait une autorité despotique en matière d’élégance ; on lui attribuait les aventures les plus originales, des succès de toutes sortes ; on vantait le courage chevaleresque qu’il avait prouvé dans deux ou trois duels très-heureux où il s’était montré d’une bravoure folle et charmante. M. de Montal éprouva une admiration profonde pour le marquis. Il voulut, autant qu’il le put, copier sa spirituelle impertinence, sa prodigalité, ses folies de toutes sortes ; mais, l’argent et l’originalité manquant à M. de Montal pour jouer longtemps et brillamment ce rôle, en très-peu de temps sa fortune disparut ; il ne lui resta que la consolation d’avoir été un des satellites de l’éblouissante planète du marquis. Celui-ci du moins sut gré à M. de Montal de ses efforts d’imitation, et il ne le rangea pas dans la catégorie des rats mangeurs de fromage, quoiqu’il lui eût reproché d’avoir quelquefois marchandé sa ruine ; il continua même de le voir assez fréquemment.

M. de Montal était trop vain pour ne pas tenir beaucoup à l’espèce de lustre que répandaient sur lui ses relations fréquentes avec M. de Beauregard : aussi employait-il toute sa finesse à flatter le marquis, à le poser en successeur des Bassompierre, des Richelieu, des Lauzun, des Brummel ; à l’appeler son maître ; à le proclamer le seul homme de France, conséquemment d’Europe, conséquemment du monde, qui comprît encore la vie. Quoique intérieurement flatté de ces louanges, le marquis dit un jour à M. de Montal avec son cynisme habituel :

— Vous voulez m’emprunter de l’argent ou faire la cour à ma femme ; j’ai cinq cents louis à votre disposition, et je vous présenterai demain à la marquise. Maintenant je puis tout à mon aise me laisser aller au plaisir d’être dupe de vos flatteries.

M. de Montal avait encore assez d’argent pour ne pas recourir à la bourse de M. de Beauregard, et la conquête de la marquise lui semblait au-dessus de ses forces. Il refusa donc les offres de son héros, et rendit ainsi ses louanges doublement précieuses.

Le marquis, touché de ce désintéressement, devint l’ami presque dévoué de M. de Montal, quoique souvent il le brutalisât fort, à propos de mademoiselle Julie, lui disant qu’il était ignoble et indigne d’un gentilhomme de s’emménager avec ces personnes-là ; qu’on ne devait prendre ça que comme objet de luxe, que comme occasion de dépenses, et qu’on volait à ces pauvres filles tout l’argent qu’on ne leur donnait pas. Nous expliquerons tout à l’heure le véritable motif de la visite matinale que M. de Beauregard va rendre à M. de Montal. Nous ferons seulement observer que, pendant les quelques moments où il attendit à la porte de M. de Montal, le marquis, n’étant pas dans l’obligation de composer ses traits, semblait en proie à de violents ressentiments de haine et de colère ; deux ou trois fois un tressaillement de rage contracta sa physionomie ; mais, dès qu’il fut rentré chez le comte, il reprit son masque habituel d’insouciance ironique, et se montra même d’une gaieté folle dans son entretien. Pourtant un observateur attentif aurait remarqué chez le marquis une sorte d’agitation fébrile ; sa verve joyeuse cachait une émotion aussi violente que contrainte.


CHAPITRE XI.

La présentation.


Le marquis de Beauregard.

M. de Montal prenait son thé, lorsque son domestique ouvrit la porte et annonça M. le marquis de Beauregard. Le marquis avait quarante ans environ ; il était grand, admirablement bien fait ; quoique l’âge eût un peu épaissi sa taille, autrefois mince et svelte, elle se déployait encore très-avantageusement sous une redingote du matin de couleur bronze, coquettement serrée au-dessus de la saillie des hanches, et dont les larges revers, doublés de velours, laissaient voir un gilet de piqué blanc et l’ample nœud d’une cravate de soie d’un bleu pâle ; un pantalon gris clair tombant sur des brodequins vernis complétait l’habillement du marquis. Ses cheveux châtains, naturellement bouclés et çà et là mêlés de quelques mèches argentées, encadraient son front large et uni ; ses yeux noirs, grands, un peu à fleur de tête et à demi voilés par les paupières, étaient surmontés de sourcils biens accusés, bien écartés et surtout très-élevés. Ce signe caractéristique de la fierté, joint au port de tête impérieux du marquis et à la faculté qu’il possédait de sembler toujours regarder de très-haut, quelle que fût la place qu’il occupât, lui donnait l’air du monde le plus altier. Son nez aquilin, d’une perfection rare, caractérisait noblement sa figure ; un demi-sourire errait souvent sur ses lèvres moqueuses ; ses joues un peu pleines étaient encadrées de soyeux favoris châtains qui rejoignaient presque les commissures de la bouche ; le menton à fossette, hardi, saillant, et d’une nuance bleuâtre, était soigneusement rasé.

L’accent du marquis était naturellement élevé, et il grasseyait en vrai Parisien. Il ne manquait à M. de Beauregard que l’habit pailleté du dix-huitième siècle pour faire revivre au moral et au physique le type des grands seigneurs de cette époque, dont M. de Lauzun représentait la parfaite élégance, et M. de Lauraguais l’esprit insolent, caustique et railleur. Soit par suite d’une plaisanterie familière, soit par une sorte de déférence que la vieille renommée de M. de Beauregard inspirait aux hommes plus jeunes que lui, on l’appelait communément marquis ; peut-être enfin était-il si essentiellement marquis dans l’acception aristocratique de ce mot, que rien ne semblait plus naturel que de lui donner son titre. M. de Beauregard entra, selon son habitude, d’une façon bruyante. Jamais M. de Montal ne lui avait vu une physionomie plus riante et surtout plus sardonique.

— Ah çà ! mon cher, dit-il au comte, que diable devenez-vous donc ? Voilà cinq ou six jours que l’on ne vous a vu au club. Il court sur vous des bruits funestes, je vous en préviens. — Quels bruits, marquis ? Vous m’effrayez. — On dit que vous avez subi en plein théâtre une exposition publique. — Comment cela ? où cela ? — Au Palais-Royal, quel pilori ! dans une loge, avec une grosse femme, un mari et un enfant, une madame… madame… — Héloïse Dunoyer, marquis ? — C’est ça, une Héloïse qui n’est pas nouvelle, dit-on, au contraire. Mais pourquoi vous commettre ainsi ? Ignorez-vous donc que ces espèces-là rentrent dans la catégorie des choses bizarres dont on a une fois envie par aberration de goût ? Mais alors on prévient ses amis pour qu’ils ne s’y trompent pas. Tenez, moi, il y a dix ans, quelque chose de semblable m’est arrivé. Voilà la marche que j’ai suivie. — Je vous écoute, marquis ; il y a toujours à admirer et à profiter avec vous. — Figurez-vous qu’un matin en m’éveillant, je ne sais quelle idée biscornue me passa par la tête et je me dis : Tiens, je n’ai jamais eu de femme de juge pour maîtresse ! ça doit être curieux, la femme d’un homme qui porte une robe, ça doit être comme qui dirait le monde à l’envers. Il faut, pardieu, que je me passe cette fantaisie-là. C’était bien aisé à dire, mais où diable aller pêcher la femme d’un juge ? — Pour vous, marquis, ça devait être, en effet, très-embarrassant, je le conçois. — Alors je me dis : Il y a un moyen c’est de me créer des relations judiciaires… un procès. — Parfaitement raisonné, marquis. — Et parfaitement agi, comme vous allez voir. J’habitais alors, rue de Grenelle, l’hôtel de Verneuil, propriété de mon grand oncle ; j’avais pour voisin un vieux fesse-mathieu, l’homme le plus farouche du monde à l’endroit de la mitoyenneté ; je voulais un procès pour avoir un juge, un juge pour avoir sa femme : ce vieux farouche était mon procès tout trouvé. J’envoie chercher une demi-douzaine de maçons, et je commence à faire démolir le mur qui séparait mon jardin de celui de mon chatouilleux voisin. — Mais, marquis, il y avait de quoi le rendre furieux. — En trois heures, nos deux jardins n’en faisaient plus qu’un. — Mais le farouche voisin, marquis ? — Le farouche voisin allait se promener tous les matins sur le boulevard des Invalides ; en rentrant, il voit nos deux jardins fondus en un seul ; il s’exaspère, il rugit, il s’informe, il accourt. — Ah çà ! pour lui expliquer votre abattis, que diable lui dites-vous, marquis ? — Je dis à ce vieillard que je l’adore, qu’il m’est impossible de vivre séparé de lui, que j’allais faire pareillement abattre le mur qui séparait nos deux appartements, afin de confondre à jamais nos deux existences… ; et mes démolisseurs d’entamer sa muraille. Le voisin me croit fou, il envoie chercher un commissaire ; on verbalise, je réponds que je suis dans mon droit, ainsi que je le prouverai devant les tribunaux mais que, par respect pour la loi, je suspends, pour le quart d’heure, la démolition du mur. De là procès, de là juge, de là visite à l’un de mes Solons, Me Joseph Renardeau. — Il y avait donc une madame Renardeau, marquis ? — Une énorme, mon cher, aussi énorme que votre ancienne Héloïse, et qui faisait tourner toutes les têtes du Palais. Bref, mon cher, sous le prétexte de mon procès (que j’ai perdu et qui m’a coûté dans les environs de dix ou douze mille francs), je m’introduisis chez les Renardeau ; le reste alla de soi-même. — Mais l’exposition, marquis ? — M’y voici. J’ai toujours eu, à l’Opéra, une loge d’en cas, outre la mienne ; je l’offre au ménage Thémis. La Renardeau se pomponne à tour de bras ; c’était une grosse petite blonde, blanche, vraiment gentille, avec de jolis yeux bleus et une taille rondelette. — Vous n’eûtes pas alors à vous repentir de votre idée biscornue, marquis ? — Pas du tout ; et c’est ici, mon cher, que je me cite pour exemple. La veille, au club, j’avais officiellement annoncé l’exhibition publique de la Renardeau dans ma petite loge, déclarant comme quoi j’avais eu le caprice de la femme d’un juge, comme quoi je m’étais fait un procès pour en rencontrer une, etc. L’histoire se répand, et le lendemain, à l’Opéra, tout ce qui était un peu du monde attendait, la lorgnette en main, l’arrivée des Renardeau et des Renardillons, car il y avait deux ou trois petits. Peu s’en fallut que toutes les loges de ma connaissance n’applaudissent lorsque mon homme et sa famille entrerait dans ma loge ; ce gaillard-là, dans son meilleur réquisitoire, n’avait jamais produit un pareil effet, j’en suis sûr. J’allai alors modestement jouir de mon triomphe auprès de ma Renardeau, et voilà comment je m’affichai sans me compromettre. C’est, mon cher, avec cette franchise qu’il faut se conduire envers ses amis, lorsqu’on ne veut pas que les choses prennent une certaine apparence trop vraisemblable. — Je profiterai de la leçon, marquis, bien que ma position diffère un peu de la vôtre. Mais qu’advint-il de vos amours avec la femme du juge ? Était-ce aussi original que vous l’espériez ? — Foi de gentilhomme, mon cher, elle était absolument comme une autre, et son mari aussi. Ah çà, mais la vôtre, cette grosse Dunoyer, cette ancienne Héloïse ? La plaisanterie est stupide, mais j’y tiens. — Vous le savez, marquis, je vous dis tout ; je vous demande vos conseils, je les suis aveuglément : en un mot, si j’ai quelque mérite, je vous le dois. — Voyons, flatteur, vous avez l’air parfaitement content de vous. — Et assez de raison. D’abord l’ancienne Héloïse ne m’est de rien ; mais, dites-moi, marquis, quelle fortune donne-t-on à Achille Dunoyer ? — Je ne sais pas ce qu’on lui donne, mais on dit que son père et lui ont pris dans les environs de trois ou quatre millions. — C’est une belle fortune. Et le Dunoyer n’a que deux filles, marquis ? — J’y suis. Il n’y a qu’un inconvénient, mon cher, c’est qu’on ne voudra pas de vous pour gendre. On se glorifiera de votre intimité, parce que, pour ces gens-là, vous êtes quelque chose ; on vous portera en manière de grelots et de panache ; on vous donnera à dîner, quels dîners ! on vous prêtera même deux ou trois cents louis, au lieu de renouveler un attelage, parce que, pour la maison, vous ferez autant d’effet qu’une paire de chevaux neufs et que vous ne coûterez pas plus cher. Mais ne comptez pas qu’on vous donne une des filles en mariage. — Il est possible qu’on ne me la donne pas, marquis ; mais, si je fais ce que M. Dunoyer a fait pour sa fortune… si je la prends ! — J’aime mieux ça, enlever mam’zelle Dunoyer ? C’est différent, mon cher, ça me va. La tradition des enlèvements se perd, les petites filles finiraient par croire que ça n’existe que dans les romans, et dans beaucoup d’occasions ça démoraliserait ces pauvres petits anges. — Écoutez, marquis, et rendez-vous justice en la rendant à celui que vous appelez quelquefois votre élève. Pour vous donner une marque de confiance absolue, je vous dirai d’abord, au sujet de Julie… — Que vous avez voulu vous marier avec elle, et qu’elle vous a refusé. — Comment, vous savez… ? dit M. de Montal en pâlissant de rage. — Il n’était bruit que de cela hier au foyer de la danse à l’Opéra. La petite Flora disait partout que la tante Sauvageot criait à tue-tête que vous aviez voulu indignement suborner sa nièce Julie ; suborner ! le mot a été trouvé ravissant à propos d’un légitime mariage. Vous sentez bien que je suis bien trop votre ami pour croire à un mot, à un seul mot, de ces mauvaises plaisanteries-là. Vous étiez déjà beaucoup trop l’amant de mademoiselle Julie. Encore une fois, je ne veux pas mettre seulement en question la probabilité d’une telle ignominie. Revenons à mademoiselle Dunoyer, j’aime encore mieux ça. — Vous avez raison, marquis. Eh bien ! il y a trois semaines, j’allais dîner chez le banquier pour la première fois. — Et sa fille, qu’est-ce que c’est ? quelque chose, de commun ? une maritorne ?

M. de Montal se leva, alla prendre une boîte à portrait dans son secrétaire, et, la montrant au marquis :

— Que pensez-vous de cette figure ? — Ravissante, quoique d’une expression un peu dure. Qu’est-ce que c’est que cette femme-là ? — Mon arrière grand’mère, la vicomtesse de Montal, une des plus belles et des plus diaboliques créatures de son temps, morte à vingt-huit ans ; elle a fait les beaux jours de la régence ; su vie est un roman dont le dénoûment a été terrible ; sa légèreté, pour ne pas dire plus, a causé d’affreux malheurs dans ma famille. Telle que vous la voyez, cette belle dame a causé la mort tragique d’un de mes grands oncles, l’aïeul de ce cousin breton dont je vous ai parlé. — Le baron de Ker… de Ker… il n’y a que les Bretons pour avoir de ces noms-là. — Ewen de Ker-Ellio… qui habite son vieux manoir en vrai gentilhomme campagnard. — C’est ça, de Ker-Ellio. Et son aïeul ? — Est mort d’une manière funeste à cause de cette belle créature dont vous voyez le portrait, marquis. — Mais quel rapport ce portrait de votre arrière-grand mère peut-il avoir avec la fille des Dunoyer ? — Par je ne sais quel étrange hasard, mademoiselle Thérèse Dunoyer ressemble à ce portrait d’une manière frappante. — Allons donc, mon cher, illusion d’amoureux. — Elle lui ressemble tellement, vous dis-je, qu’elle a, de même que ce portrait, un signe noir au-dessus du sourcil gauche. — Ceci devient, en effet, du dernier romanesque. Mais ce qui est non moins étrange, c’est que j’ai une idée confuse d’avoir vu, il y longtemps, quelqu’un de fort ressemblant à ce portrait : mais où cela, mais quand cela, je n’en sais, pardieu, plus rien. Continuons. Les Dunoyer sont riches, leur fille est jolie : elle ressemble à votre arrière-grand’mère… et vous voulez l’enlever… — Je ne sais pourquoi mademoiselle Thérèse (elle s’appelle Thérèse) n’avait pas voulu descendre dîner le jour où son père m’avait invité ; force fut à M. Dunoyer d’envoyer chercher sa fille ; grâce aux indiscrétions de la petite sœur, véritable enfant terrible, qui s’écria que sa grande sœur était triste parce qu’elle avait été mise la veille en pénitence, et que ça lui arrivait souvent, je devinai que la grande sœur était le souffre-douleur de la maison. Que vous dirai-je ? la figure, les manières, l’accent de Thérèse, révélaient une telle pureté de race, elle avait l’air si naturellement au-dessus de tout son entourage, que je crois que l’ancienne Héloïse, comme vous dites, a fait un faux pas il y a quelque seize ou dix-sept ans. Ce qui est curieux, c’est que justement à cette époque un de mes oncles maternels, qui ressemblait beaucoup à mon arrière-grand’mère, le marquis de Senonges, est resté quelque temps à Paris et… — M’y voici, mon cher, m’y voici, vous me remettez maintenant sur la voie. Lorsque tout à l’heure je vous disais que le portrait me rappelait confusément quelqu’un, c’est du marquis de Senonges, votre oncle, que je voulais parler ; il était charmant, en effet, et très à la mode dans un certain monde ; on l’appelait le Richelieu des bourgeoises. Il avait d’ailleurs bravement servi comme colonel sous l’empire. — C’est cela même, marquis. — Tout ce qu’on pouvait reprocher à Senonges, c’était d’avoir un peu trop la tournure d’un officier d’opéra-comique ; il avait trop l’air de s’appeler Saint-Léon ou Saint-Ernest et d’être de naissance mauvaise tête, colonel de hussards et bon cœur ; mais ceci le rendait justement la coqueluche du quartier d’Antin, où les financières racolaient encore de ce qu’on appelle en province les Elleviou. Mais que diable est devenu Senonges ? — Je ne sais ; il s’est embarqué pour le Texas, nous n’en avons plus eu de nouvelles. — Continuons. Thérèse est un peu votre cousine… À la mode de Senonges. Elle est belle comme un ange, ou plutôt comme un diable. Revenons à ce dîner. — Thérèse ne me regarda pas ; je lui parlai, elle me répondit sèchement ; il y avait là du parti pris. Après dîner, quelques personnes vinrent sans doute pour me voir ; j’étais annoncé, j’étais le lion de cette soirée ; l’ancienne Héloïse se mit au piano ; je fis tout doucement causer l’enfant terrible ; je ne sais pourquoi je m’étais figuré que Thérèse devait lire beaucoup de romans en cachette, c’est la ressource des jeunes filles maltraitées et qu’on appelle mauvais sujets ; je demandai à la petite si sa sœur aimait beaucoup la lecture. En effet, Thérèse lisait beaucoup et choisissait à son gré dans la bibliothèque de M. son père. Cette bibliothèque était ouverte et communiquait au salon ; au bout de quelques instants, j’y entrai : les rayons étaient intacts. Je vis là Voltaire, Rousseau, Diderot, Marivaux, Byron. — Thérèse avait dû d’abord courir là, en fille bien apprise. — Je le crois ; pourtant ces ouvrages étaient complets. Enfin, à force de chercher ; je m’aperçus que René manquait à un exemplaire de Chateaubriand. Thérèse devait être sous le charme de cette mélancolique lecture. Sans doute elle adorait Chactas ou René. Or, comme je n’avais la réputation ni d’un Chactas ni d’un René, de là sans doute l’accueil glacial, presque malveillant. Qu’en dites-vous, marquis ? — Tout ceci est sagement déduit. Poursuivez. — Heureusement, en me mettant à table, j’avais été si préoccupé de Thérèse, de sa ressemblance avec mon aïeule et du projet qu’à l’instant même je venais de concevoir, que j’avais été très-peu brillant, ne me souciant pas d’ailleurs de faire de grands frais pour les Dunoyer. Je pus donc attribuer ma préoccupation à une rêverie mélancolique lorsque j’eus découvert que Thérèse était amoureuse de Chactas ou de René. En sortant de la bibliothèque, je rentrai dans le salon : l’ancienne Héloïse avait fini d’instrumenter : elle était en nage. Après quelque banalités sur son talent, je m’approchai de sa fille. Thérèse, triste et pensive, était dans un coin du salon. Je la chambrai de façon qu’elle fut forcée de m’écouter ; je fis tomber la conversation sur la littérature. Thérèse me demanda d’abord, avec un étonnoment d’une adorable impertinence, si je lisais. — Je lis très-peu, lui dis-je, mais je relis sans cesse deux ou trois livres de prédilection : Montaigne, la Nouvelle Héloïse et René. — Vous lisez René, monsieur ? vous ! s’écria Thérèse presque avec colère, comme si elle me croyait capable de profaner cette poétique lecture. — Oui, je lis René. Cela vous étonne, mademoiselle ? La pauvre enfant est élevée si fort en sauvage, qu’elle me répondit presque malgré elle : — Cela ne m’étonne pas, cela m’afflige. — Pour René ? lui dis-je en souriant, fille parut surprise de se voir devinée, rougit et baissa les yeux. Après un silence de quelques minutes, je repris : — René est moins cruel pour moi que vous ne le supposez, mademoiselle : si indigne que je sois de lui, il m’accueille avec bonté ; il se laisse aimer, il ne repousse pas un malheureux condamné aux joies factices du monde. — Pour le coup, mon cher, votre Thérèse est une sotte si là-dessus elle ne vous a pas éclaté de rire au nez. — C’est bien ce qu’elle a fait, marquis. — À la bonne heure, cette fille commence à m’intéresser beaucoup. — Elle m’a donc ri au nez. Je suis resté impassible ; après quelques mots insignifiants, je suis sorti, assez satisfait du manque de respect de mademoiselle Dunoyer. De deux choses l’une : où elle croirait m’avoir déconcerté, et une jeune fille comme elle devait être flattée de déconcerter un homme comme moi, où elle regretterait d’avoir accueilli impertinemment l’aveu d’une sympathie qui n’avait rien de blessant pour elle, et les reproches qu’elle se ferait alors me rendraient intéressant. — Soit : mais jusqu’à présent, mon cher, je ne trouve pas le moindre motif de vous admirer ; tout ceci est correctement conduit, rien de plus. — Attendez, marquis, attendez ; j’avais été frappé de ces mots de l’ancienne Héloïse : « Dites à ma fille de descendre. » Sa fille ne logeait donc pas dans le même appartement que sa mère. Grâce à l’enfant terrible, j’appris que les deux sœurs et miss Hubert, gouvernante anglaise, occupaient seules un appartement au troisième. La maison était énorme, il devait y avoir quelque location : en sortant, je regardai les écriteaux ; que vis-je ? deux chambres à louer au quatrième sur le devant, c’est-à-dire dans le même corps de logis, un étage au-dessus des sœurs. — Ceci est mieux. — Le lendemain, mon tapissier est allé louer et meubler ce petit appartement sous le nom d’un M. Bernard, qui habitait la campagne et voulait avoir un pied-à-terre à Paris. Il y a aujourd’hui trois semaines, marquis, que j’ai eu avec Thérèse Dunoyer l’entrevue que je vous ai racontée. Je vous fais grâce des transitions et j’arrive aux faits. Voici une lettre que la fille du banquier m’a remise hier soir chez sa mère. — Ceci ese très-bien, donnez…

Et M. de Montal remit au marquis la lettre suivante, lettre que celui-ci lut tout haut :

« Mon cœur bat, ma main tremble… Mon Dieu, ce que je fais est bien mal, mais je me confie à votre honneur, monsieur ; je vous en conjure, ne m’écrivez plus jamais. Si adroits que soient vos moyens de me remettre vos lettres, je tremble toujours… Ah ! pourquoi votre imprudence m’a-t-elle forcée de prendre votre premier billet ! Pourquoi ai-je été assez faible pour le lire !… Encore une fois, je vous en conjure, ne m’écrivez plus, monsieur, et surtout ne restez plus des journées entières dans ce petit appartement au-dessus du nôtre. Mon Dieu ! si l’on savait que c’est vous qui l’habitez, je serais perdue… Je vous crois, je vous crois, puisque vous vous dites malheureux à cause de moi. Vous dites que vous m’aimez : en bien ! je vous crois… Je n’ai pas besoin que vous me prouviez, par la retraite que vous vous imposez, que vous pouvez renoncer à ce monde, à ces succès qui doivent avoir tant de charmes pour vous. Vous me dites que vous avez renoncé à cette femme de théâtre : mon père nous l’avait dit… Sans cela jamais je ne vous aurais écrit… Vous me dites encore que cette retraite vous est chère, parce qu’elle vous rapproche de moi, que ce bonheur vous suffit, que vous n’en voulez pas d’autre, et que, si je vous aimais, vous n’auriez rien à envier au monde ; et puis après cela vous ajoutez qu’il y a un secret qui vous empêche de me demander si je vous aime, moi. Alors… pourquoi me dire que vous m’aimez, moi ? »

— Pauvre petite ! elle intéresse, dit M. de Beauregard en souriant. — C’est d’un naïf superbe : continuez, marquis.

Le marquis continua.

« Un secret fatal, dites-vous ? Mon Dieu, quel est-il, ce secret ? Pourquoi ne me l’avoir pas écrit dans vos longues lettres ? Un secret, et fatal encore ? Mon Dieu ! je n’ai pas dormi de la nuit, tant cette idée me tourmentait. Hier, chez ma mère, vous aviez l’air si triste, si triste ! il m’a fallu bien du courage pour retenir mes larmes. Mais, quand je suis rentrée chez moi, oh ! comme j’ai pleuré ! Miss Hubert est très-méchante, il n’y a aucune confiance à avoir en elle. Mon Dieu, ne me perdez pas. Mon père et ma mère sont si sévères pour moi ! Ah ! si vous saviez, ce ne sont pas des parents comme d’autres… Sans cela !… et encore… à quoi bon ? à quoi me servirait de leur tout dire, puisqu’un secret vous empêche de me demander si je vous aime ? Je consentirais bien à ce que vous m’écriviez encore, mais une seule fois, oh ! pour la dernière fois, si vous me promettiez de me dire ce secret et de n’être plus triste comme vous l’êtes depuis plusieurs jours. Vous vous plaignez de ce que je ne vous regarde pas chez ma mère : c’est que je ne veux pas pleurer devant tout le momie. Il y a dans votre physionomie quelque chose de si désolé, que les larmes m’en viennent tout de suite aux yeux. Et on vous disait si moqueur, si étourdi, si gai ! Moi, je le croyais : c’est pour cela que je vous en voulais d’aimer mon pauvre René. Vous m’avez pardonné cela, n’est-ce pas ? Oh ! oui, vous êtes digne de comprendre René ; mon Dieu ! j’aurais tant de choses à vous dire là-dessus ! et vous semblez éviter les occasions où vous pourriez me parler. Hier, ma mère nous a laissés un moment seuls ensemble, vous ne m’avez pas dit un mot, et vous m’avez regardée en silence de ce regard si tendre, si navré, qui depuis me poursuit, qui me force à vous écrire, car il me semble que vous êtes là… qui me regardez. Vous aviez l’air si malheureux Vous n’aurez plus cet air-là, n’est-ce pas, pour ne plus m’obliger à vous écrire ? c’est si mal et si dangereux ! Voilà maintenant que je ne sais pas si j’aurai le courage d’aller glisser cette lettre sous votre porte, comme vous me l’avez dit. Si l’on me surprenait, mon Dieu ! Ah ! je n’oserai jamais ! ah ! je commets une grande faute. Ma mère, ma mère, pourquoi n’ai-je pas de confiance en vous ? »


— Ici, marquis, dit M. de Montal, vous devez reconnaître des traces de larmes. — Oui, mon cher, puis quelques mots illisibles à demi effacés par cette rosée céleste ; puis ce naïf post-scriptum tracé à la hâte : « Brûlez cette lettre, » Ah çà ! et quand Thérèse a glissé toute tremblante la lettre sous la porte du petit appartement du quatrième, est-ce que votre porte s’est brusquement ouverte ? — Ah ! marquis, je ne suis pas encore si écolier ; c’était l’effaroucher au moins pour quinze jours. — À la bonne heure. La porte est donc restée fermée ? — Très-honnêtement fermée. J’avais conseillé à Thérèse de laisser descendre sa petite sœur et miss Hubert pour dîner, et de profiter de ce moment pour monter jusqu’à ma porte. — Pas mal. C’est à la fois songer au présent et à l’avenir, une habitude à faire prendre, habitude presque innocente d’abord, et plus tard… Allons, allons, mon cher élève, bravo ! — En effet, dès qu’on a sonné le premier coup de cloche qui précède d’une demi-heure le moment où l’on se met à table, j’ai couru aux aguets : la porte du troisième s’est ouverte, l’enfant terrible a descendu bruyamment avec la gouvernante ; quelques minutes après j’ai entendu le pas léger et pour ainsi dire ému de Thérèse ; elle montait en s’arrêtant presque à chaque marche. L’œil à la serrure, je la voyais parfaitement ; elle regardait autour d’elle d’un air inquiet, effaré ; puis elle avançait timidement sa jolie tête au-dessus de la rampe de l’escalier, écoutait encore, s’éloignait, se rapprochait de ma porte, perdant ainsi mille fois plus de temps qu’il n’en fallait pour glisser sa lettre. Enfin, après avoir encore hésité, elle fit un mouvement d’une crânerie adorable, qui voulait à peu près dire : Le sort en est jeté ; elle se baissa, la lettre glissa sous la porte. Lorsque Thérèse se releva, elle avait les joues enflammées, ses genoux tremblaient ; elle s’appuya un moment à la rampe en mettant une main sur son sein, qui battait violemment ; pendant une seconde, son charmant visage exprimait ces violents ressentiments d’audace et de crainte, d’orgueil et de remords, de passion et de timidité, qui bouleversent les traits de toute jeune fille qui commet son premier acte de mauvais sujet. Tout à coup la voix criarde de l’enfant terrible retentit au premier. Thérèse tressaillit. Légère comme une fée, elle sembla glisser sur l’escalier ; au tournant de sa spirale, comme Thérèse relevait un peu sa robe pour descendre plus rapidement, je vis tout son brodequin noir qui faisait valoir le plus joli pied du monde ; un moment encore j’aperçus sa taille souple, mince, cambrée, son joli cou blanc où s’attachaient si gracieusement ses épais cheveux noirs ; puis elle disparut en vraie sylphide. Alors…

M. de Montal en était là de son récit, lorsque son domestique annonça M. le capitaine Des Roches. Au nom du capitaine, une expression de haine contracta les traits du marquis ; mais cette émotion fut si rapide que M. de Montal ne s’en aperçut pas, et il alla mettre dans son secrétaire le portrait de son aïeule et la lettre de Thérèse.


CHAPITRE XII.

L’invitation.




Le capitaine Des Roches.

Le capitaine Des Roches était un capitaine de spahis d’une admirable figure, grand, svelte, basané, ayant trente ans à peine, et la barbe aussi noire que ses dents étaienl blanches. On ne pouvait rien voir de plus éblouissant que ce jeune homme revêtu de son costume oriental, ce jour-là il était simplement et élégamment vêtu. Le capitaine Des Roches était non-seulement un très-brave soldat, mais un des sportman les plus distingués de France. Il n’y avait guère de meilleur jockey, soit pour une course, soit pour un steeple chase ; du reste, ouvert et gai, bon compagnon, grand chasseur, franc buveur, noble joueur, et, quant aux femmes, aussi séduisant qu’heureux, aussi recherché que discret, disait-on. Le capitaine Des Roches, commençant à parler dès le salon qui précédait la chambre à coucher de M. de Montal, n’avait pas encore aperçu le marquis, et il s’était écrié en entrant :

— Tu sais l’affaire de Beauregard ? Puis, voyant ce dernier, il fit un mouvement d’étonnement, courut à lui, lui serra cordialement la main, et lui dit d’un air interrogatif : — Ça n’était donc pas vrai ? — Quoi donc ? demanda M. de Montal. — Son duel de ce matin ? dit le capitaine. — Son duel ! son duel ! Vous deviez vous battre ce matin, marquis ? demanda M. de Montal. — Eh mon Dieu ! mon cher, Henri IV est mort ! Il y a trois heures que j’ai tué le colonel Koller. Puis, se retournant vers le capitaine Des Roches : — Comment ça va-t-il, Bédouin ? — Très-bien, dit le capitaine. Diable de marquis ! il n’y a que lui pour faire les choses vite et bien. Mais pourquoi ne m’avez-vous pas pris pour témoin ? — Et moi aussi, marquis ? s’écria Montal. — Parce que Beaudricourt et Sainte-Luce se sont trouvés hier au club lors de ma querelle avec Koller, et la partie s’est arrangée tout de suite. — Ah ! marquis ! marquis ! vous serez toujours notre maître à tous. Quel sang-froid ! dit Montal. Figure-toi, Des Roches, qu’il est ici depuis une heure à raconter des histoires à mourir de rire, à causer de choses et d’autres, aussi calme que s’il sortait de son lit. — Vous êtes, pardieu, très-étonnant ! Est-ce que j’ai quinze ans ? est-ce que j’en suis à mon premier duel ? Que diable voulez-vous donc que ça me fasse ? — Et la cause de ce duel ? dit Montal. — Rien. Koller se vantait toujours de ses duels, cela m’impatientait. — C’est vrai, vous le lui aviez dit cent fois, marquis, et je suis encore à comprendre comment ce sauvage endurait si patiemment vos bourrades à ce sujet. Le pauvre diable vous estimait, dit Des Roches. — Bien obligé. Hier soir il a recommencé ses atroces plaisanteries à propos de son duel avec ce malheureux d’Armentières, qu’il a tué. — Un enfant qu’il avait provoqué, dit Montal. — Oui. Cela m’a indigné ; j’ai grièvement insulté Koller, nous nous sommes battus ce matin, je l’ai tué parlons d’autre chose. — Ah ! marquis, marquis ! ceci est bien jeune pour un homme marié, dit M. de Montal. — À propos d’homme marié, mon cher Bédouin, vous ne voulez donc pas décidément faire la cour à ma femme ? dit le marquis au capitaine Des Roches. Êtes-vous singulier ! je vous présente à la marquise au dernier bal costumé, dans tout l’éclat de votre splendeur orientale ; il y a deux mois que vous la voyez assez intimement, et vous êtes pour elle (en ma présence du moins) d’une froideur qui va presque jusqu’à l’éloignement, tandis que, de son côté, elle vous trouve insupportable (du moins elle me le dit). — Comment, marquis ! vous ne voyez pas que Des Roches s’est occupé de madame de Beauregard, qu’il a perdu sa peine et qu’il lui tient rancune ? dit Montal. — Vous êtes fou, mon cher, dit le capitaine en riant. Tenez, marquis, s’il faut vous l’avouer, madame de Beauregard est un peu… trop puritaine pour moi. J’ai un ton exécrable, les femmes de bonne compagnie m’imposent et me rendent stupide, je ne puis trouver un mot à leur dire ; lorsque j’ai l’honneur de voir la marquise, je passe le temps à regarder tour à tour le tapis et la pendule pour voir arriver la fin de ma mortelle visite, et vous concevez que ça ne me rend pas aimable, comme vous le dit votre femme. — N’en croyez pas un mot, mon cher Montal, dit le marquis : il n’y a rien de plus sournois, de plus perfide, que ces vauriens qui affectent de n’aimer que les impures ; les pauvres maris croient cela et disent à leur femme : « Croiriez-vous, ma chère, que Des Roches (je suppose), qui a tout ce qu’il faut pour réussir ailleurs, n’adresse ses hommages qu’à des créatures du plus bas étage ? » À quoi la femme est sur le point de répondre involontairement au mari : — Pour qui me prenez-vous donc, monsieur, vous m’insultez !


L’entretien fut interrompu par le domestique de M. de Montal, qui vint apporter une carte de visite à son maître. Celui-ci lut à haute voix : Le baron de Ker-Ellio.

— Le chouan ? le cousin breton bretonnant ? s’écria le marquis. Le canard sauvage a donc quitté ses bruyères ? — Priez M. de Ker-Ellio d’entrer, dit M. de Montal. Le domestique sortit. — Un provincial ? dit le capitaine Des Roches. — Oui, et qui vient pour la première fois à Paris, dit M. de Montal en souriant. — Eh bien ! pardieu ! il arrive bien, s’écria le marquis ; il dînera avec nous ce soir. — Ce soir ? dit M. de Montal. — Oui, sans doute, je venais vous inviter, et j’allais passer chez vous aussi, Bédouin. — Mille grâces, marquis ; mais quelle idée bizarre ! le jour même de ce duel ! — Ça vous paraît étrange, n’est-ce pas ? mais j’ai une raison pour agir ainsi, et, pardieu ! vous n’êtes pas de mes amis si vous me refusez.

À ce moment, M. de Ker-Ellio entra. Nous prions le lecteur de se souvenir qu’Ewen était un homme simple et rêveur, pieux et bon, d’un esprit inculte, d’un caractère ferme et loyal, d’une âme aimante et généreuse, d’un courage calme, mais éprouvé, un homme enfin complètement étranger à certaines mœurs, à certaines corruptions ; pour tout dire, c’était toujours le rustique élève de l’ex-dragon, l’abbé de Kérouëllan. L’extérieur d’Ewen échappait au ridicule ; car il n’annonçait aucune prétention ; sa redingote bleue sévèrement boutonnée jusqu’au cou, sa cravate noire, ses cheveux courts, sa barbe brune et épaisse, lui donnaient une physionomie mâle et austère. En se trouvant face à face avec des élégants, Ewen n’éprouva aucune timidité ; sans affecter de rudesse, il ne fut cependant pas gêné ; il se présenta d’une manière simple, froide et polie.

Nous avons sommairement rappelé les principaux traits du caractère d’Ewen, afin de faire partager peut-être au lecteur l’étonnement profond que ressentit le jeune gentilhomme campagnard à certains passages de l’entretien suivant. Lorsqu’on avait nommé Ewen, M. de Montal était allé vivement à sa rencontre. Le capitaine Des Roches s’était levé pour allumer un cigare. Le marquis resta dans son fauteuil, considérant le Breton avec curiosité.

— Que je suis aise de vous voir, mon cher cousin ! M. l’abbé de Kérouëllan ne m’avait pas fait espérer sitôt votre arrivée, dit M. de Montal en serrant cordialement la main d’Ewen. — Je ne pensais pas non plus venir sitôt, mais des affaires imprévues… — Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ? — À mon arrivée, je me suis trouvé un peu indisposé ; ce qui m’a empêché, monsieur, de venir vous voir plus tôt. — C’est un grand vol que m’a fait cette indisposition-là, dit M. de Montal.

Puis, s’adressant au marquis, et lui présentant Ewen, il lui dit :

— M. le baron de Ker-Ellio, mon cousin.

M. de Beauregard se leva et s’inclina.

M. de Montal termina la présentation en disant à Ewen :

— M. le capitaine Des Roches, mon ami.

Le capitaine salua. Tous se rassirent. Il y eut un moment de silence assez embarrassant ; le marquis le rompit le premier. Se tournant du côté d’Ewen, il lui dit avec un mélange de noblesse et de cordialité qui n’appartenait qu’à lui :

— Pardon, monsieur, je vais vous faire une proposition très-indiscrète, mais très-franche, et, en votre qualité de Breton, vous m’excuserez. Votre cousin, le capitaine Des Roches, et quelques autres de mes amis me font le plaisir de dîner avec moi, soyez des nôtres. Vous ferez ainsi tout de suite connaissance avec quelques coryphées de cette jeunesse dorée que mon âge me donne le droit de présider.

Ewen avait trop de bon goût pour refuser cette invitation par un sentiment de discrétion exagéré ; il répondit :

— J’accepte avec grand plaisir, monsieur, et je remercie mon cousin du bon accueil que vous voulez bien me faire. — Et vous n’avez pas tort, monsieur, car il nous a dit tout ce que vous valiez. — Et vous avez confirmé ce que j’avais dit, mon cher cousin, — reprit Montal. — Ma foi, messieurs, dit gaiement Ewen, je vous préviens qu’en vrai Breton je suis capable de croire tout ce que vous me dites. — Nous le disons pour cela, monsieur ; et, pardieu ! votre franchise nous met si bien à l’aise, que je vous demanderai la permission de reprendre avec ces messieurs l’entretien que nous avions commencé. — Mais, marquis… dit M. de Montal… — D’honneur, mon cher, que dirions-nous à monsieur ? Des banalités. Comment trouvez-vous Paris ? l’aspect de Paris a-t-il répondu à votre attente ? et autres sottises indignes de lui et de nous. — Vraiment, monsieur, je suis de votre avis, et autant que vous j ai peur de ces conversations-là, dit Ewen en riant. — Et vous avez raison, monsieur. Vous me permettrez donc de dire à ces messieurs avec qui je veux les faire dîner. Ce menu des convives vous intéressera peut-être, les femmes surtout, les plus fringantes impures de Paris. — Ah ! ah ! il y aura des femmes, marquis ? s’écria Des Roches. — Le capitaine affecte cet étonnement sous le prétexte que je suis marié, monsieur, dit confidemment le marquis à Ewen. À propos de ça, et si vous le permettez, j’aurai l’honneur de vous présenter à madame de Beauregard ; elle est chez elle tous les mercredis. — Monsieur… dit Ewen en s’inclinant. — Je dois vous prévenir, monsieur, que la marquise a dix-huit ans à peine, qu’elle est jolie comme un ange ; mais n’allez pas en devenir amoureux, vous rendriez le capitaine jaloux comme un tigre ; il ne veut pas l’avouer, mais il s’en occupe beaucoup. — N’écoutez pas le marquis, monsieur ; il se moque cruellement de moi. J’ai le malheur de n’aimer que les femmes de mauvaise compagnie. Madame de Beauregard m’impose, tranchons le mot, me fait une peur horrible avec son grand air. Je n’ai pas l’honneur de lui agréer, et le marquis me raille sans pitié. — C’est égal, reprit M. de Beauregard en s’adressant à Ewen, méfiez-vous de Des Roches si vous rendez quelques soins à ma femme, il y a bien encore un M. Labirinte qui s’occupe fort de la marquise ; mais je ne sais trop s’il faut le compter comme un adversaire sérieux, celui-là. Qu’est-ce que vous en pensez, Des Roches ? — Diable ! marquis ; mais, si j’étais assez heureux pour m’inquiéter des adorateurs de madame de Beauregard, j’aurais grand’peur de M. Labirinte : comment donc ! un jeune poëte, frais comme une rose de mai, par là-dessus député, et le bras droit d’un ministre… de M. Roupi-Gobillon, l’ami intime de Montal. — Je vous demande pardon de ce nom-là, dit le marquis à Ewen ; en prononçant le nom de ce ministre, Des Roches a l’air de dire quelque chose d’assez malpropre, mais ce drôle-là s’appelle ainsi. Et à propos de ça, ne trouvez-vous pas que lorsqu’on a déjà l’infirmité de s’appeler Roupi, il est indécent d’y ajouter encore Gobillon ? — Il y a sans doute quelque vanité là-dessous, dit Ewen en riant. — Pardieu, monsieur, vous avez raison. Ce nom jumeau doit être le fruit incestueux de l’orgueil aristocratique d’un avocat démocrate, ce qui n’empêche pas M. Labirinte de dédier de petits vers à la marquise et de gouverner un peu la France. C’est là où est l’avantage du député sur vous, mon pauvre Des Roches ; vous servez le pays, tandis que M. Labirinte le gouverne… et les femmes aiment toujours dominer… qui gouverne… — Soit, marquis, dit M. de Montal, mais ne nous mêlons pas des affaires des autres. — Vous avez raison, mon cher, je suis de très-mauvais goût, j’ai l’air de vouloir agacer deux rivaux l’un contre l’autre, comme si cela me regardait. Or donc, et sans transition aucune, parlons des impures de notre dîner : d’abord je vous amène mademoiselle Rosa et sa sœur Herminie. Puis, s’adressant à Ewen, le marquis ajouta : Mademoiselle Rosa est un sujet très-distingué du ballet de l’Opéra, et mademoiselle Herminie, sa sœur, est une ingénue de petit théâtre non moins distinguée. Toutes deux sont à moi. Si ça peut vous amuser, je vous mènerai là, ça vous fera tout de suite deux entrées dans le monde, madame de Beauregard pour la bonne compagnie, mam’zelle Rosa et sa sœur pour la mauvaise. — Et qui aurons-nous encore en femmes, marquis ? dit M. de Montali. — Nous aurons la plus méchante, la plus maligne, la plus effrontée, la plus mordante, la plus infernale diablesse de notre enfer : Serpentine ! — Voilà un nom qui promet, dit Ewen en souriant. — C’est un surnom, dit M. de Montal ; elle se nomme Adèle Clermont ; mais, comme dit le marquis, c’est bien la plus diabolique créature : un esprit de démon : ne ménageant rien, ne respectant rien, très au fait de tous les scandales du monde, car elle ne voit que des hommes de bonne compagnie et disant tout ce qu’elle sait quand l’envie lui en prend, sans s’inquiéter des amants ou des maris. Avec cela jolie comme un ange, ajouta Des Roches, et insolente comme Lucifer. — Ah ! j’oubliais Clarisse Harlowe et la belle Grecque, dit le marquis. — Si le nom de Serpentine est significatif, reprit Ewen, celui de Clarisse Harlowe ne l’est pas moins ; seulement, dans une telle réunion, ce nom paraît bien sentimental. — Rassurez-vous, dit le marquis, Clarisse Harlowe est un nom donné en manière de contre-vérité. Claire Duval est bien la plus folle, la plus gaie, la plus insouciante créature qui se soit jamais endormie sans savoir si elle mangerait le lendemain ; elle en est à la fin de son second million représenté par lord Fitz-Hérald. Quant à la belle Grecque, c’est quelque chose de splendidement beau, qu’on ne peut s’empêcher d’avoir dans un dîner… bien servi : Serpentine pour l’esprit, Clarisse Harlowe pour la joie folle, la Grecque pour la beauté, un dîner n’est complet qu’avec cette trinité. Quant à mam’zelle Rosa qui m’appartient, elle est bête comme une oie, et sa sœur Herminie est de la même force ; mais elles sont très-jolies, et leur stupidité est si étourdissante, que je soupçonne quelquefois ces deux sœurs d’être spirituelles sans le faire exprès. — Et en hommes, marquis ? — En hommes ? nous aurons les tenants de ces beautés, c’est-à-dire Sainte-Luce pour Serpentine, Baudricourt pour la belle Grecque, Fitz-Hérald pour Clarisse Harlowe, puis le major Brown, le duc de Serda, le prince Castelli, voilà tout. Ah ! j’oubliais M. Florès, un Américain, un cousin de ma femme, un jeune inca, qui fait son entrée dans le monde civilisé. Aussi, pardieu ! ce sauvage-là ouvrira, je crois, ce soir, des yeux et des oreilles furieusement étonnés. — Absolument comme moi, monsieur le marquis, dit Ewen en souriant. — Non pas, monsieur le baron, dit M. de Beauregard avec beaucoup de bonne grâce, mon jeune cousin regardera et vous verrez, il écoutera et vous entendrez.

Puis, se levant, le marquis dit à M. de Montal :

— Ah çà, mon cher, c’est convenu, à sept heures et demie. — Et où cela, marquis ? — Pardieu, au Rocher de Cancale ; il le faut bien. Où voulez-vous qu’un homme marié donne un dîner de garçons… où il y a des femmes ? Et, se retournant vers Ewen, le marquis ajouta : Ah ! monsieur, quelle détestable idée vous allez avoir de nos plus fameux cabarets ! Je regrette de ne pouvoir faire transporter de Londres ici Clarendon Hôtel avec son confort et sa tenue de bonne maison. Hélas ! nous ne pouvons lutter contre les magnifiques tavernes de Londres qu’à force de bonne chère et de jolies femmes. En tout cas, vous nous serez indulgent, n’est-ce pas ? et vous me permettrez de prendre ma revanche honnêtement chez moi… lorsque j’aurai eu l’honneur de vous présenter madame de Beauregard… Au revoir. Montal… Où allez vous, Des Roches ? Voulez-vous que je vous conduise ? — J’ai une partie engagée avec Sainte-Luce au passage Cendrier, dit Des Roches. — Eh bien ! je serai des vôtres, dit le marquis ; je vous mène.

Puis, faisant à Ewen un salut cordial, M. de Beauregard sortit avec M. Des Roches pour aller au jeu de paume.

— Comment trouvez-vous le marquis ? dit M. de Montal à son cousin. — J’ai fort entendu parler par mon père des grands seigneurs de l’ancien régime, de leur esprit et de la façon cavalière avec laquelle ils traitaient le mariage. Il me semble que M. de Beauregard doit leur ressembler beaucoup. Quelle gaieté ! quelle bonne humeur ! — Vous ne croiriez pas que ce matin il a tué un homme en duel ? — Lui ! s’écria Ewen avec répugance, et ce soir ce dîner ? — Ce n’est pas correct, je le sais ; mais, pour excuser le marquis, je vous dirai que l’homme qu’il a tué était une espèce de bravo, de spadassin féroce, qui ne laisse aucun regret ; on saura même assez de gré à Beauregard d’en avoir débarrassé Paris. Malgré cela, ce dîner est un peu étrange le soir même de ce duel ; mais le marquis nous a dit qu’il avait ses raisons pour agir ainsi, et il nous a si instamment priés d’accepter son invitation, que nous avons dû accepter, et vous nous imiterez. — Maintenant, je ne puis faire autrement, dit Ewen assez attristé. — Il faut que le marquis ait eu quelque lubie, dit M. de Montal : car sa manie de duel lui était passée depuis cinq ou six ans. Mais où logez-vous donc, mon cousin ? Si vous le voulez, j’irai vous prendre pour dîner, et je vous conduirai. — J’accepte avec grand plaisir, dit Ewen. Je loge à l’hôtel du Croissant, rue Montmartre. Maintenant, je vais vous faire une question très-provinciale, mon cousin ; je désirerais savoir comment il faut être habillé pour ce dîner de garçons… où il y a des femmes. Vous me conduisez ; je ne voudrais pas, par une inconvenance de costume, vous faire rougir de moi, dit Ewen en souriant. — Mon Dieu, mettez-vous le plus simplement du monde, comme vous voudrez ; seulement un habit au lieu d’une redingote. Ah çà ! j’espère mon cher cousin, que vos affaires vont s’embrouiller, afin que vous nous restiez longtemps. — Sous ce rapport, et malheureusement pour moi, elles s’arrangent toutes seules. Lors de son voyage à Paris, le digne abbé de Kérouëllan avait à toucher pour moi une somme assez forte chez un banquier, M. Achille Dunoyer… — M. Achille Dunoyer ? dit M. de Montal. — Oui. Vous le connaissez ? — Beaucoup ; mais continuez ! s’écria M. de Montal. — Ignorant qu’à Paris un banquier avait un comptoir où il faisait ses affaires et une maison où il les fuyait, m’a-t-on dit, l’abbé s’était rendu au domicile de M. Achille Dunoyer ; là, on lui apprit que le banquier était en voyage. Le bon abbé n’en demanda pas davantage, et il vint m’apprendre que mes fonds couraient les plus grands dangers, puisque mon banquier voyageait sans songer à ma créance. — C’est impossible, dit M. de Montal avec une émotion involontaire ; la fortune de M. Dunoyer est très-solide : c’est une des maisons les plus sûres de Paris. — C’est ce que tout le monde m’a dit, et dont je suis convaincu, dit Ewen, car ce matin même M. Dunoyer m’a non-seulement soldé, mais il m’a encore offert de me payer à l’instant le montant de trois autres obligations que j’ai sur lui.

M. de Montai sembla respirer plus librement, et répondit :

— Aussi je m’étonnais de ces bruits. — La seule erreur du bon abbé de Kérouëllan avait causé mon inquiétude. Jusque dans l’hôtel où je suis logé, on m’a donné de si bons renseignements sur le crédit de M. Dunoyer, dont la réputation s’étend partout, comme vous voyez, que j’ai replacé chez lui la somme échue. — Et vous avez raison ; c’est un excellent placement. M. Dunoyer a des propriétés d’une grande valeur ; on évalue sa fortune immobilière à près de deux millions. Sans compter son portefeuille et ce que lui rapporte sa maison de banque, son dernier inventaire se montait à quatre millions deux cent soixante mille francs. — Vous me paraissez si bien connaître ses affaires, dit naïvement M. de Ker-Ellio, que j’aurais dû m’adressera vous pour mes renseignements. — J’ai du moins entendu évaluer ainsi sa fortune, dit M. de Montal eu rougissant.

Ewen reprit :

— M. Dunoyer m’a paru le meilleur homme du monde : il m’a même invité à dîner chez lui dimanche prochain. — Dimanche ? Cela se trouve à merveille, dit M. de Montal, je dîne aussi chez lui ce jour-là. — C’est une bonne fortune pour moi, dit Ewen ; mais je vous laisse. — Adieu donc, mon cousin. — À ce soir, puisque vous voulez bien vous charger de moi.

M. de Ker-Ellio sortit après avoir affectueusement serré la main de M. de Montal. Ewen avait jusqu’alors fait bonne contenance ; mais, lorsqu’il fut dehors, il lui sembla qu’il avait besoin d’air. Ce qu’il venait d’entendre lui donnait presque le vertige. Le marquis surtout, cet homme de si bonne compagnie, qui pouvait être si gai, si moqueur, si gracieux, et conserver toute la folle liberté de son esprit quelques heures après avoir tué un homme, lui semblait un phénomène. Ce marquis parlait de sa jeune femme et de ses maîtresses avec un égal cynisme ; et pourtant il employait les formules de la plus parfaite politesse lorsqu’il proposait à Ewen de le présenter à la marquise ; cet homme tour à tour impertinent et cordial, joyeux et cruel, esclave du savoir-vivre et contempteur des liens sacrés pour tous, cet homme, enfin, de si excellentes façons et de moralité si perverse, inspirait à Ewen un vague effroi. Il se sentait au contraire une secrète sympathie pour M. de Montal, qu’il trouvait affectueux et prévenant. On doit savoir presque gré à Ewen de la simplicité digne avec laquelle il avait subi cette première épreuve du feu parisien. Son caractère ferme, son bon sens et son tact naturel avaient tout fait.

La raison d’Ewen, un moment ébranlée par l’abus de la solitude, avait repris son équilibre à mesure qu’il s’était éloigné de Treff-Hartlog, de ce triste théâtre de ses dangereuses rêveries. Depuis son séjour à Paris, il avait sagement envisagé sa position, ses chimères d’idéalité s’étaient peu à peu évanouies ; il en reconnaissait la fâcheuse vanité et souriait en pensant au portrait de Treff-Hartlog qui lui avait causé de si folles terreurs. Le mystère de la présence de ce tableau, que l’abbé affirmait avoir vu brûler, semblait toujours inexplicable à Ewen, mais nullement fatal ou surnaturel. Il songeait très-sérieusement aux propositions de mariage que lui avait faites le bon abbé, et se rappela que les deux protégées du recteur étaient, sinon belles, du moins avenantes et gracieuses ; le souvenir de l’une surtout, brune, fraîche, riante et ingénue, prit peu à peu dans sa pensée la place si longtemps occupée par l’indécise et pâle figure de Treff-Hartlog. Ewen écrivit dans ce sens une longue lettre à son ancien précepteur, et y ajouta quelques lignes pour Lès-en-Goch et pour Ann-Jann. À cette lecture, l’abbé dut bondir de joie, et les deux vieux serviteurs pleurer d’attendrissement et de bonheur ; car le mab-meïbrin annonçait son prochain retour.

Voulant mettre à profit son séjour à Paris pour voir ce qu’il y avait à y voir, Ewen avait résolu d’y rester au plus quinze jours encore et de retourner dans sa chère Bretagne. Ce ne fut pas sans une anxiété presque pénible que le jeune baron attendit l’heure à laquelle son cousin devait venir le chercher pour le conduire dîner au Rocher de Cancale. Ce dîner lui semblait quelque chose de formidable. En effet, quitter les grèves solitaires de l’Armorique pour un dîner d’impures donné par un nomme marié qui a deux maîtresses, qui raille les amoureux de sa femme, et qui, le matin même, a tué un homme en duel… la transition était brusque pour le rustique élève de l’abbé de Kérouëllan. D’après l’avis de son cousin, M. de Ker-Ellio s’habilla très-simplement d’un habit bleu exactement boutonné, d’un gilet blanc et d’un pantalon noir. Il n’y avait absolument rien de remarquable dans la mise d’Ewen ; partant, il était très-convenablement mis. À sept heures, M. de Montal le vint prendre en voiture de remise. Les deux cousins partirent pour le Rocher de Cancale.



CHAPITRE XIII.

Le Rocher de Cancale.


Lorsque Ewen et M. de Montai entrèrent dans le salon destiné aux convives du marquis, ce dernier n’était pas encore arrivé. Le capitaine Des Roches causait avec M. Labirinte, son rival, comme avait dit M. de Beauregard. M. Labirinte, le poëte député, était un jeune doctrinaire frais, blond, d’une jolie figure, et qui rougissait comme une jeune fille au moindre propos léger ; son excessive timidité l’empêchait d’aborder la tribune ; mais, la plume à la main et dans le mystère du cabinet, il disait aigrement et doctoralement son fait à l’opposition, par l’organe de M. Roupi-Gobillon, son ami le ministre, dont il élaborait, assurait-on, les discours. Parmi les convives présents, il y avait encore le major Brown, officier hanovrien renommé par l’excentricité de ses paris, qu’il gagnait presque toujours ; car il mettait pour enjeu une intrépidité fabuleuse. En Angleterre, on ne parlait de lui qu’avec vénération depuis ce trait presque incroyable : le major se trouvait à bord du yacht de plaisance de lord Fitz-Hérald, en pleine mer ; la houle était forte : le vent emporte la casquette du major. — Votre casquette est perdue, dit le lord en la montrant déjà loin dans le sillage du navire. — Cent louis que non, dit le major. — Cent louis que si, dit le lord. D’un bond le major saute à la mer ; il nageait comme un dauphin, mais il était habillé et il avait à lutter contre des lames d’une hauteur énorme. Il courut le plus grand danger pour parvenir à rattraper sa casquette, dont il se coiffa bravement. Le lord, stupéfait de cette folle hardiesse, avait aussitôt fait mettre le yacht en panne et descendre une yole à la mer ; cette manœuvre, exécutée aussi rapidement que possible, avait demandé beaucoup de temps ; lorsqu’à force de rames l’embarcation arriva auprès du major, ses forces étaient presque épuisées, et, heureusement, il put être hissé à bord.

Une foule de traits de ce genre avaient souvent mérité au major le titre de lion dans la véritable acception de ce mot. C’était un homme jeune encore, d’une physionomie énergique, d’une taille svelte et agile. Bientôt après arrivèrent le prince Castelli et le duc de Serda.

Grand seigneur florentin autrefois exilé comme carbonaro, le prince Castelli semblait appartenir au temps des Médicis, par son élégance, par sa folle gaieté, par son ardent amour de la liberté ; conspirateur sans haine, cent fois il avait joué sa tête avec une insouciance héroïque. En voyant ce joyeux et beau prince de la renaissance égaré dans notre triste époque, on regrettait pour lui les splendides costumes de ces seigneurs du Titien qui se promenaient si magistralement, de belles femmes au bras, dans ces grandes villas au ciel bleu, aux escaliers de marbre blanc ombragés de pins en parasol.

Le prince Castelli aurait pu se passer d’être prince : il chantait en artiste excellent de délicieuse musique qu’il composait. Lorsqu’à la fin d’un souper les premières clartés de l’aube faisaient pâlir les bougies, et qu’on entendait cette voix toujours fraîche et sonore, on eût dit un hymne matinal saluant à son lever la vermeille aurore. Par l’éminence de son talent, par sa charmante humeur, le prince Castelli était encore un véritable lion ; car, excepté M. Labirinte et Ewen, presque tous les convives du marquis étaient des hommes plus ou moins remarquables. Le duc de Serda, grand d’Espagne, marquis de Buonavista, etc., avait établi en Normandie un haras magnifique. Il y dépensait des sommes énormes. Ses élèves avaient déjà obtenu de brillants succès à Chantilly et au Champ-de-Mars. Le premier, il avait introduit en France l’usage de faire voyager les chevaux de course en voiture. C’était encore un homme spécial, partant un lion. Le duc de Serda était le spécimen de l’Espagnol, maigre et pâle, aux cheveux blond-ardent, dont Velasquez a immortalisé le type ; du reste, grave et silencieux, malgré sa taille chétive le duc avait fort grand air. M. le comte de Sainte-Luce arriva bientôt après ; c’était encore un lion des plus à la mode.

Ce jeune pair représentait dignement, à la chambre haute, la jeunesse née sous l’empire ; il était écouté toujours avec attention, souvent avec un très-vif intérêt, par cette illustre assemblée. Parole nette et incisive, jugement sain et droit, tact parfait, ironie de bon goût, patriotisme éclairé, profond dédain des lieux communs politiques, telles étaient les qualités parlementaires de M. de Sainte-Luce ; ce qui le constituait véritablement lion, c’est que ce législateur était le plus gai des hommes, c’est que l’acteur des plus spirituelles folies se retrouvait plein de haute raison lorsqu’il le fallait.

Qu’un homme d’un talent sérieux, d’une position sérieuse, soit partout et toujours sérieux, c’est estimable et ennuyeux ; qu’un homme frivole et gai soit partout et toujours frivole et gai, c’est à merveille ; mais être aussi brillant à table qu’à la tribune, mais tenir aussi rudement tête à un ministre qu’à un buveur, mais ne jamais contaminer l’hermine de son manteau de pair au milieu des bacchanales dont on pourrait être le héros cité, mais être à la fois grave et digne avec ceux-ci, turbulent et fou avec ceux-là, mais faire tout ce qui plaît et savoir plaire à tous, cela nous semble rare et méritoire. Et voici pourquoi M. de Sainte-Luce avait toutes sortes de titres à être lion.

M. de Baudricourt, autre convive, avait une spécialité moins éclatante, mais non moins célèbre. Il était gros joueur et de première force au whist et au piquet, niais Sa valeur réelle était celle de gros joueur. On citait telle de ses parties avec M. H*** ou lord G***, dans lesquelles il avait eu, avec ses paris, jusqu’à quatre à cinq mille louis engagés ; ce qui éleva sa réputation à son apogée fut d’avoir un jour mis comme enjeu une inscription de deux mille livres de rente, en substituant à cette formule surannée : « Je joue mille louis, » cette formule beaucoup plus neuve : « Je joue cent louis de rente. »

Un étranger proposait-il quelque partie effrayante, on répondait : — Attendez Baudricourt ; où est Baudricourt ? Il n’y a que lui pour tenir un pareil jeu. Pour M. de Baudricourt, la fin de toutes choses était le jeu. Le jeu était l’indispensable complément d’un dîner, d’une course, d’une partie de chasse : après l’Opéra, le jeu ; après le bal, le jeu : le matin, le jeu : toujours le jeu. M. de Baudricourt avait en horreur les jeux de hasard : il gagnait, dit-on, soixante ou quatre-vingt mille francs par année ; il avait toujours au moins le double de cette somme toute prête comme enjeu. Et voilà pourquoi M. de Baudricourt comptait aussi parmi les véritables lions.

Lord Fitz-Hérald avait aussi un goût spécial : il aimait les fleurs à la passion ; ses admirables serres de plantes équinoxiales pouvaient soutenir la comparaison avec celles de M. le duc de Devonshire ; il avait des jardiniers voyageurs en Amérique, en Afrique, en Asie, et ses bateaux à vapeur organisés en serre chaude lui rapportaient des richesses horticulturales de toutes les parties du monde. Sa collection d’orchidées était merveilleuse ; il était parvenu, à force d’art, à avoir une température constamment humide de trente à quarante degrés ; en entrant dans la serre des orchis du Magellan, on était suffoqué ; c’était l’atmosphère étouffante qui suit ou précède toujours le typhon des Indes. On avait une fois emporté lord Fitz-Hérald presque asphyxié par cette zone torride artificielle.

Quant au cousin de la marquise de Beauregard, c’était un jeune Américain de vingt-trois ans, à cheveux crépus et à longues dents, qui s’appelait M. Alonzo Florès. Tels étaient les convives du marquis ; les femmes se nommaient Serpentine, Clarisse Harlowe, et Cora, dite la belle Grecque. Serpentine était maigre, svelte, brune et pâle ; ses yeux noirs pétillaient de malice ; ses lèvres minces, ses narines serrées exprimaient l’ironie ; un pli vertical, profondément creusé entre les deux sourcils, annonçait la méchanceté. Clarisse Harlowe était blonde, blanche, un peu grasse. Sa figure ronde, rose et réjouie, ses yeux bleus riants comme l’azur, sa bouche vermeille et sensuelle, contrastaient singulièrement avec les souvenirs mélancoliques que rappelait son nom. Pour se figurer Cora, la belle Grecque, qu’on descende la Vénus de Milo de son piédestal : même magnificence, même impassibilité, blancheur de marbre, cheveux d’ébène.

Il est inutile de dire que les trois impures étaient mises avec le meilleur goût, et que les femmes du monde les plus élégantes n’auraient pas été vêtues avec une plus gracieuse simplicité. En moins d’un quart d’heure tous les convives arrivèrent ; on n’attendait plus que mesdemoiselles Herminie, Rosa, et le marquis. Ce dernier savait si parfaitement vivre, on supposait son retard si involontaire, que personne ne songeait à s’en formaliser. La réputation sanguinaire du colonel Koller était détestable ; c’était un homme tellement féroce, que la nouvelle de sa mort avait été presque reçue comme une délivrance universelle, et depuis le matin le duel du marquis était le sujet de toutes les conversations.

Les physionomies des convives de M. de Beauregard étaient gaies, ouvertes, épanouies. Le plaisir, ou plutôt l’attente du plaisir, était pour ainsi dire dans l’air. Les hommes se connaissaient et étaient contents de se trouver réunis ; les femmes savaient qu’elles seraient admirées et appréciées, celle-ci pour son esprit, celle-là pour son joyeux entrain, cette autre pour sa beauté. Pourtant, quand nous disons que toutes les physionomies étaient ouvertes et gaies, nous nous trompons. Ewen de Ker-Ellio était sérieux, attentif, et cette fois un peu embarrassé, quoique son cousin M. de Montal l’eût présenté à tous les hommes. M. Labirinte, le député doctrinaire, semblait mal à son aise ; il rougissait de temps à autre, quoique personne ne lui parlât ; car, à l’exception de M. de Montal et du capitaine Des Roches, il connaissait à peine de vue les autres convives. Enfin M. Alonzo Florès était, depuis son arrivée, campé debout, immobile devant une gravure représentant l’éducation d’Achille, qu’il paraissait contempler avec une attention dévorante. On entendit le bruit de deux voitures qui s’arrêtaient. Il n’y eut qu’un cri :

« Le voilà, c’est le marquis ! »

C’étaient en effet M. de Beauregard dans sa voiture et mesdemoiselles Rosa et Herminie dans la leur. Malgré son affectation cynique, le marquis ne se départait jamais de certaine étiquette. Le hasard semblait l’avoir fait arriver en même temps que les deux sœurs. Il trouva plaisant de se ménager, grâce à elles, une entrée triomphante. En effet, un maître d’hôtel ouvrit bruyamment les deux battants de la porte, et le marquis parut au milieu des deux sœurs, auxquelles il donnait le bras. M. de Beauregard fut salué d’une acclamation unanime, et s’arrêta une seconde au milieu de cette large porte avec un air d’hésitation railleuse. Qu’on nous pardonne de consacrer quelques lignes à cette apparition, qui ne manquait pas d’une certaine tournure comme objet d’art, comme tableau. Le groupe des deux sœurs et du marquis était charmant, M. de Beauregard, nous l’avons dit, était grand, bien fait, et, malgré un peu d’embonpoint, sa taille avait conservé beaucoup d’élégance. Si le matin il s’habillait avec la plus extrême simplicité, le soir il se livrait à toutes les fantaisies de son imagination ; ses toilettes éblouissantes n’allaient qu’à lui ; elles eussent écrasé de ridicule tout autre que lui, tandis qu’elles rehaussaient au contraire sa grande mine, comme on disait jadis.

Le marquis portait ce soir-là un habit bleu clair à boutons d’or ciselés d’un travail exquis ; son large collet de velours noir et ses revers démesurément ouverts s’étalaient sur ses épaules ; son gilet de velours brun glacé d’argent, de cramoisi, et rehaussé de boutons de rubis entourés de pierres fines, s’échinerait largement sur une chemise de batiste ouvragée, véritable cuirasse de la plus admirable broderie, agrafée par trois magnifiques rubis entourés de perles fines, comme les boutons du gilet et comme ceux des poignets relevés sur les parements de l’habit : une haute cravate blanche empesée, sur laquelle se dessinait la coupe gracieuse de ses favoris, éclaircissait encore le teint du marquis. Enfin un pantalon de casimir noir presque collant, des bas de soie à jour et des souliers très-découverts, car le marquis avait un pied aristocratique, complétaient celle toilette d’une richesse extravagante, que le grand air de M. de Beauregard faisait non-seulement tolérer, mais admirer.

Maintenant, qu’on se figure le marquis au milieu de deux femmes jeunes, charmantes, tenant à la main d’énormes bouquets, coiffées en cheveux, ayant les épaules nues, des tailles de guêpe, des jupes bouffantes d’une moire blanche, épaisse et scintillante ; qu’on inonde ce groupe d’une masse de lumière que projettent les bougies d’un lustre de cristal placé dans la pièce voisine, en face de la porte ; qu’on se rappelle enfin la physionomie vive, railleuse et hautaine du marquis, et l’on aura un ensemble qui, vu la laideur épouvantable de nos costumes d’hommes, ne manquera ni d’éclat, ni de magnificence, et l’on comprendra l’espèce de clameur admirative qui salua l’entrée du marquis et des deux sœurs. Au moment où M. de Beauregard abandonna le bras de mademoiselle Rosa et de mademoiselle Herminie, un maître d’hôtel s’approcha et lui dit :

— Monsieur le marquis est servi.

Pendant tout le temps de la scène qui va suivre, c’est-à-dire pendant le dîner, le marquis, malgré son apparente gaieté, sera sous l’impression d’une sorte d’excitation fébrile, ses yeux seront plus brillants que de coutume, sa plaisanterie quelquefois amère et incisive. Pourquoi ne pas le dire ? les bruyants éclats de rire de M. de Beauregard seront plus convulsifs que gais, car ils cacheront une pensée poignante et douloureuse ; la joie du marquis sera près d’être terrible.


Le Rocher de Cancale.

CHAPITRE XIV.

Le dîner.


CONVIVES :
LE MARQUIS DE BEAUREGARD. M. DIEUDONNÉ LABIRINTE.
LE BARON EWEN DE KER-ELLIO. LE CAPITAINE DES ROCHES.
LE COMTE ÉDOUARD DE MONTAL. M. ALONZO FLORÈS.
LE PRINCE CASTELLI. MADEMOISELLE SERPENTINE.
LE DUC DE SERDA. MADEMOISELLE CLARISSE HARLOWE.
LORD FITZ-HERALD. MADEMOISELLE CORA, la belle Grecque.
LE MAJOR BROWN. MADEMOISELLE ROSA, de l’Académie royale de musique.
LE COMTE DE SAINTE-LUCE, pair de France. MADEMOISELLE HERMINIE, jeune première du théâtre du Palais-Royal.
LE VICOMTE DE BAUDRICOURT, gros joueur.


Un grand salon ; une table richement servie ; les bougies des lustres et des candélabres font étinceler les cloches et les réchauds d’argent. Les facettes des carafes et des verres de cristal pétillent de toutes les couleurs du prisme. Au centre du surtout est une immense corbeille de porcelaine de Saxe remplie de fleurs naturelles (envoyée par le marquis).
Le marquis est au milieu de la table ; à sa droite, le prince Castelli, comme étranger ; à sa gauche, Ewen de Ker-Ellio, le baron lui ayant été présenté le matin même ; en face du marquis, Serpentine.
Excepté ces trois places, désignées par M. de Beauregard, les autres convives se sont placés à leur gré : le capitaine Des Roches à droite de Serpentine, le major Brown à sa gauche ; Clarisse Harlowe est placée entre M. de Baudricoart et le comte de Sainte-Luce. Rosa est à la droite d’Ewen de Ker-Ellio ; mademoiselle Herminie, à gauche du prince de Castelli. De chaque côté de Cora, la belle Grecque, il reste une place vide ; on s’informe de M. Labirinte, le poëte-député, et de M. Alonzo Florès.
Placés en dehors de la porte du salon, tous deux s’obstinent par savoir-vivre à ne pas passer l’un devant l’autre. À un signe du marquis, Cora se lève majestueusement, va prendre gravement M. Florès d’une main, M. Labirinte d’une autre, leur fait ainsi traverser ensemble la formidable porte, et les prie de s’asseoir, qui à sa droite, qui à sa gauche.

M. Florès a gardé son chapeau à la main ; il en est très-empêché, et se décide à le mettre entre ses genoux. Un des gens du cabaret s’en aperçoit et veut l’en débarrasser ; M. Florès s’en défend modestement. L’homme s’obstine respectueusement, et délivre enfin le cousin de M. de Beauregard de cette incommodité.
M. Labirinte se trouve à côté de mademoiselle Herminie.
Pendant le silence que nécessite l’inglutition du potage, M. Labirinte a cru voir plusieurs fois le regard du marquis s’arrêter sur lui avec une expression étrange, puis se reporter avec une expression non moins étrange sur le capitaine Des Roches. M. Labirinte regrette beaucoup d’être venu a ce dîner. Il a appris que le matin même le marquis a tué le capitaine Koller.
Ewen, attentif, observe ; son cœur est horriblement serré. Il s’est aperçu d’une chose singulière : son genou s’est, par hasard, un moment approché de celui du marquis, et il a senti ce dernier trembler convulsivement, et comme par saccades. Pourtant la figure du marquis semble plus enjouée, plus railleuse que jamais.
Les autres convives n’offrent aucune particularité. Tous semblent animés de la plus franche gaieté, et prêts à jouir du plaisir que promet cette réunion si heureusement composée. Bientôt la conversation s’engage et se généralise, la table n’étant pas assez grande pour permettre des entretiens particuliers.


Serpentine. Tu t’es fait bien attendre, marquis ; est-ce que tu parlais d’amour à ta femme ?

Le marquis. Ma femme ? voilà deux ou trois jours que je ne l’ai vue. Savez-vous comment se porte ma femme, monsieur Labirinte !

M. Labirinte (devenant très-rouge). Je n’ai pas eu l’honneur de voir madame la marquise depuis… (Il feint de tousser pour dissimuler son embarras et sa rougeur) depuis plusieurs jours ; je… je suis très-occupé à la Chambre. (Il tousse encore et boit un verre d’eau.)

Serpentine (à Labirinte). Comment ! c’est à M. Labirinte que j’ai l’honneur de parler ? à M. Labirinte, le député doctrinaire ?

Labirinte (flatté). À moi-même… mademoiselle… je ne sais en vérité… comment ma réputation…

Serpentine. Monsieur… permettez-moi de vous contempler avec vénération… avec ébahissement… avec étourdissement.

Le marquis (riant). Et d’où viennent ces respects et ces ébahissements, ma fille ?

Serpentine. Comment ! marquis… tu ne sais pas l’histoire de M. Labirinte avec Des Roches ?

Le marquis. Quelle histoire ?

M. Labirinte (moins flatté et rougissant). Mademoiselle… je… en vérité… mademoiselle…

Plusieurs convives. On demande l’histoire.

Serpentine. C’est que c’est bien inconvenant.

Baudricourt (riant). Raison de plus.

Le marquis. Et surtout ne gaze point ; ça serait bien pis.

M. Labirinte (troublé). Je sais ce que mademoiselle va dire… C’est une histoire de pauvre invention ; n’est-ce pas, capitaine Des Roches ?

Des Roches (riant.) Mais non, il y a un fond de vérité… Voyons, Serpentine ?

Serpentine. Vous saurez donc, et c’est là ce qui cause ma vénération pour M. Labirinte (d’un ton tragique), vous saurez donc que si la patrie en deuil avait, il y a deux mois, jeté quelques fleurs sur la tombe de cet intéressant doctrinaire… (Elle montre M. Labirinte.)

Montal. Ah ! mon Dieu ! quel lugubre exorde !

Serpentine. Cet intéressant doctrinaire aurait eu moralement le droit d’avoir, ô chaste symbole ! son cercueil recouvert de draperies aussi blanches que celles qui flottent sur le char funèbre d’une jeune fille.

Sainte-Luce. Mais, c’est tout simple, M. Labirinte est garçon.

Serpentine. Je ne voulais certes pas dire autre chose. Toujours est-il que la candeur qui rayonnait au front de notre doctrinaire intéressa vivement une mystérieuse inconnue ; cette inconnue devint bientôt si naïvement passionnée, que, dans sa primitive ignorance, le cœur immaculé de M. Labirinte se trouva fort embarrassé. Ce jeune député n’avait pas la plus légère notion de l’art… d’aimer ; il alla trouver Des Roches, expert-juré en ces matières, et Des Roches lui donna, dit-on, d’excellents conseils. (Tous les convives rient, excepté M. Labirinte.)

Le marquis (éclatant de rire en regardant Des Roches). Comment ! vraiment, Des Roches ? C’est vous,… qui… (Il rit.) Ah ! ah ! ah ! c’est ravissant.

Serpentine. C’est le nom de l’inconnue que je voudrais bien savoir.

Des Roches. M. Labirinte est la discrétion même. À moi, son professeur, il me l’a toujours caché… (À part.) Pourtant, s’il n’avait pas été si niais, j’aurais eu un soupçon… Depuis quelques jours…

Sainte-Luce. Il faut espérer que M. Labirinte a profité de la leçon… et qu’il est maintenant aussi grand séducteur que fin politique.

Montal. Oh ! en politique M. Labirinte… n’est pas novice… il est le bras droit de mon ami M. Roupi-Gobillon.

Clarisse Harlowe. M. Roupi-Gobillon, un gros ministre laid comme une chenille ?

Montal (riant). Le fait est qu’on ne peut refuser à mon ami le ministre une physionomie aussi patibulaire que celle de tous les coquins qu’il a défendus quand il était mauvais avocat.

Le marquis. Où diable as-tu connu M. Roupi-Gobillon, Clarisse ?

Clarisse. Ici. Il avait demandé à Dorville, un de ses amis, de lui donner à dîner avec quelques filles d’esprit ; il voulait faire une petite débauche régence. Ah ! le pauvre cher homme ! Il disait sans cesse à Dorville : Tu es bien sûr que ma femme ignore ? Tu crois que ma femme ne saura pas ? Dieu ! si ma femme savait !

Le major. Sa femme est donc bien imposante ?

Le marquis. Pardieu ! je le crois bien… un cordon bleu !

Le prince Castelli. Un cordon bleu ! Est-ce qu’elle appartient à quelque noble chapitre étranger ?

Montal (riant). Cher prince, avant son mariage, il fallait chercher la ministresse au chapitre de la Cuisinière bourgeoise.

Le prince. Comment cela ?

Le marquis (riant). Elle était la cuisinière de M. Roupi-Gobillon, qui l’a épousée étant avocat. Or, maintenant la plus embarrassée de ces deux personnes n’est pas celle qui tenait la queue de la poêle.

Montal (riant). Du reste ce ministre a cela de bon que, n’ayant aucune spécialité, on peut le mettre à toute sauce.

Sainte-Luce. Et lors des discussions, comme ses reparties sont salées, on le réserve pour la bonne bouche.

Serpentine. Ça n’empêche pas que, s’il fait des brioches, on dira qu’il subit l’influence de sa femme.

— {sc|Rosa}} (d’un ton sentencieux). C’est tout simple ; dis-moi qui tu gantes, je te dirai qui tu hais, ou bien encore : Comme on connaît les singes, on les adore… (Rire général.)

Le marquis (à Ewen, lui montrant Rosa). Eh bien ! baron, avouez que Rosa est une fille d’esprit.

Ewen (souriant). Elle fait rire, du moins.

Le marquis. Allons, messieurs, vous êtes de méchantes langues. L’alliance de M. Roupi-Gobillon avec sa cuisinière est un symbole : cela veut dire, que sous son ministère chaque citoyen aura la poule au pot, comme le voulait le bon Henri.

Le duc de Serda. Et ce M. Roupi-Gobillon a-t-il quelque valeur ?

Le marquis. Aucune. Bel esprit de palais, encolure de cuistre de collége, c’est un de ces austères intrigants fanatiques du courage civil, courage qui consiste, selon ces tas de poltrons hargneux, à dire et à endurer superbement les injures les plus grossières, ce qui n’est pardieu ni courageux ni civil.

Le major Brown. Comment cet hommes-là est-il devenu ministre ?

Le marquis. Demandez cela à M. Labirinte, major ; en sa qualité de député, il fait et défait des ministres ; il doit savoir comment ça se machine.

M. Labirinte (rougissant et d’un air empesé). La majorité représentant l’opinion du pays, les chefs de cette majorité… (il tousse) de cette majorité… (Il boit un verre d’eau.)

Sainte-Luce. Allons donc, mon cher monsieur Labirinte, vous savez bien qu’il a été rarement question de majorité à propos de M. Roupi-Gobillon… au contraire.

M. Labirinte. Je ferai observer à l’honorable pair…

Sainte-Luce. Ici, nous sommes tous pairs, monsieur Labirinte, pairs devant ces bonnes filles, n’est-ce pas, Clarisse ?

Clarisse. Comment ! pairs de France ?

Sainte-Luce. Non, pairs en joie et en bonne humeur. Mais, pour en revenir à M. Roupi-Gobillon, il a été ministre par un procédé très-ingénieux ; lui et une douzaine d’autres élus du peuple ont fait un jour cette judicieuse réflexion : Les partis sont tellement subdivisés, que l’appoint qui constitue une majorité se compose au plus d’une douzaine de voix. Or, devenons…

Montal. Appoint ?

Sainte-Luce. Comme vous le dites, Montal ; devenons appoint, et l’on sera bien forcé de compter avec nous.

Baudricourt. Ou plutôt l’on ne pourra compter sans nous.

Le marquis. Nous serons, comme on dit, une valeur de zéro bien placée.

Sainte-Luce. Alors nous, fraction imperceptible, nous constituerons la majorité ; décidant de toutes les questions, nous aurons large curée de victuailles administratives ; car, pour s’assurer notre appui, on sera obligé de prendre au moins un ministre parmi nous. Moi, je suppose, a dit M. Roupi-Gobillon à ses confrères, ou plutôt à ses compères, je serai votre fondé de pouvoir, le commanditaire de l’association politique Roupi-Gobillon et compagnie. — Ce qui fut dit fut fait : les dix élus serrèrent leurs rangs, et voilà comment M. Roupi-Gobillon fut ministre…

Le marquis. Et voilà comment ce polisson-là, mari d’une cuisinière, a été appelé à enlaidir et à empester les conseils de la couronne. Dans quel temps vivons-nous !

Serpentine. Ça doit vous faire plaisir, Montal, de voir traiter ainsi votre ami intime, lui qui vous avait offert de si belles places lors de votre ruine !

Montal. J’ai tout refusé pour conserver mon indépendance et pouvoir, comme un autre, me moquer de M. Roupi-Gobillon.

Serpentine. Oui, vous en moquer, seulement… en ami intime.

Clarisse. Dites donc, mon pauvre Montal, c’est pourtant pour singer le marquis qu’un jour vous serez peut-être réduit à demander une petite place à M. Roupi-Gobillon.

Montal (piqué mais se contenant). En imitant le marquis, j’ai au moins su choisir mon modèle, et j’ai bien fait les choses, n’est-ce pas, Beauregard ?

Le marquis. Hum ! hum ! comme ça ; je n’ai pas toujours été content de vous, mon cher ! Quand il fallait galamment jeter cent beaux louis d’or par la fenêtre pour agir en gentilhomme, vous jetiez de mauvaise grâce dix-neuf cent soixante-dix livres en gros sou. Aussi, grâce à celle avaricieuse prodigalité, vous vous êtes ruiné en bourgeois, au lieu de vous ruiner en grand seigneur.

Montal (riant d’un air forcé). Vous êtes sévère, marquis.

Clarisse Harlowe. C’est vrai ce que tu dis là, marquis. C’est peut-être pour cela que Julie a refusé la main de ce feu dépenseur de gros sous, comme dit la tante Sauvageot. (Elle montre Montal.)

Montal (piqué). C’est bien vieux, cette histoire-là, mon enfant.

Serpentine. Dites donc, est-ce vrai, Montal, que cette bonne Julie vous donnait dix louis par mois, pour vos gants ?

Montal (se contenant, mais irrité). Méchante !

Clarisse (riant). C’est une calomnie, une atroce calomnie… Julie était trop avare pour cela.

Montal (à Serpentine). Ah ! voyez-vous !

Serpentine. Certainement, maintenant les filles de théâtre ont Montal pour rien ! il a baissé, il va se rabattre sur les femmes du monde.

Des Roches. Si elle se met à parler des femmes du monde, marquis, elle va en dire de belles !

Serpentine. Tiens, cela me fait penser à l’aventure de la duchesse de Mirepont.

Baudricourt (riant d’un air forcé). Serpentine, prends garde ! il s’agit de ma cousine.

Serpentine. Eh non ! il s’agit de la maîtresse du petit Sainval.

Baudricourt. Ça ne l’empêcherait pas d’être ma cousine, mauvaise langue.

Serpentine. Ta cousine ?… Ah çà ! voyons. Comment l’entends-tu ?

Baudricourt. Parbleu, j’entends que madame la duchesse de Mirepont est la fille de mon oncle.

Serpentine. Allons donc. Elle est fille du général Montfort, tout Paris sait cela. (Avec une gravité ironique.) Mais je connais les égards qu’on doit aux familles. Ce n’est donc pas comme fille de ta tante, et pas du tout fille de ton malheureux oncle, que j’envisagerai la duchesse, mais simplement comme maîtresse du petit Sainval, c’est-à-dire ma rivale.

Baudricourt. Allons, la voilà partie. (À part.) Méchante vipère !…

Sainte-Luce. Comment ! ta rivale, Serpentine ? Ah ça ! et moi… qui t’aime, qu’est-ce que je suis donc là-dedans ?

Serpentine. Tu es le rival… de ton rival, voilà tout.

Baudricourt. Avouons que nous sommes bien complaisants, je ne veux pas dire plus, de laisser calomnier ainsi les femmes de la société.

Serpentine. Complaisants ! calomnier ! il est charmant ! qui vient donc nous raconter toutes les médisances, tous les propos qui se tiennent sur les femmes du monde, si ce n’est vous ? Comment les connaissons-nous ? Par vous ! Ainsi, par exemple, Baudricourt, comment aurais-je su que la baronne de Clairville te donne des rendez-vous, si tu ne me l’avais dit ?

Baudricourt (furieux, mais se contenant). Allons donc, je me moquais de toi, ça n’est pas vrai.

Serpentine. Cela est si vrai que tu m’as proposé de me prêter un de ses bonnets de nuit, m’engageant à m’en faire faire de semblables parce qu’ils étaient d’un charmant modèle… (On rit.) C’est tout simple. Vous aimez à faire de nous vos confidentes, moins pour nous éblouir de vos succès que parce que vous comptez sur notre indiscrétion. C’est comme Dumoncel, il m’a offert de me donner des lettres de madame de Senanges pour se venger d’elle ; il dit qu’après l’avoir à moitié ruiné, elle l’a quitté pour le beau Derfeuil.

Le marquis. Et… ces lettres, qu’en devais-tu faire ?

Serpentine. Les faire lithographier, elles distribuer à mes amis… Mais je n’ai pas voulu… Pauvre petite madame de Senanges ! entre bonnes camarades il ne faut pas se faire de ces traits-là.

Sainte-Luce. Ce que tu dis là est absurde. La vicomtesse de Senanges n’a ruiné personne, elle a cinquante mille livres de rente sans compter la fortune de son mari. La jalousie fait divaguer Dumoncel.

Clarisse Harlowe. Il m’a dit, à moi, qu’elle lui coûtait plus de trois cent mille francs, sa Senanges.

Le duc de Serda. On dit qu’il lui a fait remeubler son hôtel d’une manière splendide.

Baudricourt. On parle d’un service de table en vermeil de cinquante mille francs.

Le prince Castelli. Du moins tout le monde affirme que Dumoncel a vendu pour elle sa terre de Lorraine.

Sainte-Luce. Mais, cher prince, encore une fois, tout le monde affirme une stupidité : comment dépenser cent mille écus avec une femme du monde qui vit avec son mari et qui a eu de tout temps une excellente maison ?

Plusieurs convives. C’est juste, au fait, c’est juste.

Le marquis (à Ewen de Ker-Ellio). D’honneur, monsieur, vous allez avoir une singulière idée de notre société, vous qui arrivez de votre solitude de Bretagne.

Ewen de Ker-Ellio (souriant). Je suis assez malheureux pour ne juger que d’après mes impressions, et je vous avoue qu’à cette heure, malgré tout ce que je viens d’entendre, je suis encore dans une complète ignorance au sujet de la société parisienne.

Serpentine. Vous croyez donc que je mens, monsieur le Breton ? Vous n’êtes pas galant.

Ewen de Ker-Ellio. Je crois, madame, que vous êtes très-aimable.

Sainte-Luce. Et vous pourriez ajouter quelquefois très-véridique, car c’est une bizarre chose que ce monde, protée insaisissable, aujourd’hui esclave, demain tyran ; tantôt crédule comme un enfant, tantôt calomniateur effronté.

Le prince Castelli. Ma foi, j’ai toujours vu et trouvé le monde beaucoup meilleur qu’on ne le dit.

Le marquis. Mon cher prince, vous ne pouvez pas plus parler de la méchanceté du monde qu’Orphée de la férocité des tigres, ou que don Juan de la vertu des femmes. Mais à propos de vertu, et l’aventure de la duchesse, Serpentine ?… Laissez-la dire, Baudricourt, nous ne croirons pas un mot de ce qu’elle va raconter.

Serpentine. Ni moi non plus, ça me gênera moins. Vous savez qu’avant le règne du petit Sainval, la duchesse s’était éprise… au juger, comme vous dites en terme de chasse, de ce gros tambour-major de Préval… Tout le monde peut se tromper, hélas ! la duchesse se trompa. Se débarrasser de Préval n’est pas facile, il est horriblement tenace, et si brutal, qu’il vous dit froidement : « Je vous battrai comme plâtre si vous me quittez. »

Le marquis. Et il tient parole ; il a cassé le bras d’une femme de ma connaissance qui lui avait parlé de séparation : il appelle ça demander à l’amour des liens indissolubles…

Le duc de Serda. Vraiment, marquis, un tel sauvage existe ?

Le marquis. S’il existe, je le crois bien, pardieu ! Il avait dit à cette femme : Je vous aime beaucoup, je vous serai très-fidèle : mais si vous me trompez, mais si vous me quittez, je vous battrai à outrance ; car la passion ne raisonne pas. Or, comme c’est une espèce de taureau, la pauvre femme a eu une peur horrible, elle a hésité longtemps à le quitter, mais à la fin…

Serpentine. Vous jugez, d’après ça, combien la duchesse avait hâte de se défaire d’un tel animal. Heureusement elle se souvint de la comtesse de Surville, sa plus mortelle ennemie, avec qui elle avait conservé quelques relations amicales, afin d’être toujours à portée de lui faire une noirceur, ce qu’une brouille complète n’aurait pas permis. Elle s’en rapprocha donc.

Des Roches. Voilà une femme de prévision.

Serpentine. Madame de Surville se tint sur ses gardes, mais la duchesse est fine. Madame de Surville avait une nièce à marier. La duchesse se mit à lui parler sans cesse de cette nièce, lui disant qu’elle avait un excellent parti pour elle… Enfin, elle lui proposa… Devinez qui ?… Montal ! C’était atroce !

Montal. Moi ? quelle plaisanterie !

Serpentine. Vous n’en avez rien su ? mais cela est ainsi, du moins selon le récit du petit Sainval : cherchez-lui querelle si vous voulez, je cite mes auteurs. À cette proposition de la duchesse, madame de Surville se dit : Je te devine ; tu me hais, tu voudrais faire le malheur de ma nièce en la mariant à Montal. C’était pour cette scélératesse que tu voulais te rapprocher de moi ; je ne serai pas ta dupe. La duchesse avait frappé juste ; en éveillant la défiance de madame de Surville à l’endroit de sa nièce, elle l’empêchait de songer à se garantir du Préval, dont elle voulait l’empêtrer.

Le prince Castelli. Peste ! quelle tacticienne consommée !

Le major Brown. Cette fausse attaque est très-habile.

Serpentine. La duchesse, prenant alors son air bonne femme, se met peu à peu en confiance avec madame de Surville, et finit par lui avouer sa passion pour Préval, le plus charmant, le plus délicat, le plus tendre des amants ; ajoutant qu’elle serait la plus infortunée des femmes s’il l’abandonnait jamais. Je te tiens, pensa madame de Surville ; tu as voulu me frapper dans ma nièce, moi je te frapperai dans ton charmant Préval !… Et, la sotte aveugle, de coqueter ouvertement avec ce goliath !

Des Roches. Ah ! la malheureuse !

Serpentine. Vous voyez d’ici la joie de la duchesse ; de son côté elle s’était étudiée à se rendre insupportable à Préval. Il s’agit de porter les derniers coups. Un matin elle arrive chez madame de Surville, fondant en larmes, lui disant qu’elle s’est aperçue de son bon vouloir pour Préval ; qu’elle s’adresse à son cœur, à sa générosité, car l’infidélité de Préval la tuerait. Ceci décide madame de Surville à tuer immédiatement la duchesse, s’il est possible ; elle redouble d’agaceries envers Préval ; il en profite, et un beau jour madame de Surville se trouve bel et bien empêtrée du sauvage. S’apercevoir de la valeur de son choix, en enrager, reconnaître la perfidie de la duchesse et lui vouer une haine de femme, ce fut tout un pour madame de Surville. Aussi la duchesse disait-elle à tout le monde de son petit air candide et étonné : Mon Dieu, je ne sais pas ce que cette pauvre madame de Surville a contre moi, elle me lance des regards foudroyants depuis qu’elle est bien avec M. de Préval ; on dirait que c’est de ma faute ?

Des Roches. C’est charmant !

Serpentine. Ce n’est pas tout : madame de Surville, furieuse, a voulu rompre avec Préval ; mais celui-ci, en manière d’allégorie sans doute, lui a rompu un doigt pour commencer. Voilà pourquoi la porte de madame de Surville est fermée depuis trois semaines ; or, comme Préval est à cette heure parfaitement ébruité, elle ne trouvera d’ici longtemps personne pour l’en débarrasser.

Sainte-Luce. Il faudra qu’elle attende l’occasion de quelque innocente étrangère.

Baudricourt (très-piqué). Bah ! bah ! c’est un conte fait à plaisir sur ma cousine ; Serpentine est si méchante !

Le marquis. Ma foi ! mon cher, si cela n’est pas vrai, c’est dommage ; mais tout à l’heure, quand les gens auront desservi, je vous raconterai une histoire conjugale qui vaut au moins celle de Serpentine.

Serpentine. À propos de mariage, sais-tu bien, mon cher marquis, qu’il n’y a pas un homme au monde qui porte l’hyménée aussi bien que toi ? Et pourtant tu as donné des inquiétudes, de grandes inquiétudes à tes amis.

Lord Fitz-Herald. Le fait est, cher marquis, que votre mariage a été pendant quinze jours le sujet de toutes les conversations. Alors j’étais à Londres, ç’a été un événement. Il y a eu chez Crokford jusqu’à trois mille guinées engagées contre ce bruit, qu’on disait faux.

Le prince Castelli. Moi, j’étais à Milan, l’on ne parlait que de cela. Le marquis de Beauregard se marie, disaient les femmes ; puisse notre sexe être enfin vengé ! Car, je ne vous le cache pas, marquis, en Italie vous avez à la fois la plus détestable et la plus admirable réputation.

Sainte-Luce. Le mariage ! le mariage ! ah ! c’est l’écueil des gens à bonnes fortunes. Pour eux, il n’y a pas à hésiter ; il faut qu’ils trompent ou qu’ils soient trompés !

Le marquis. Que préféreriez-vous, mon cher, être trompeur ou trompé ?

Sainte-Luce. Ma foi, c’est embarrassant, car les deux alternatives ont leurs charmes pour un homme marié…

Clarisse. Leurs charmes ?

Sainte-Luce. Sans doute : s’il est trompé, il peut être sublime de générosité ; s’il trompe, rien de plus amusant que les infidélités.

Le marquis. À propos de cela, messieurs, voici une question à résoudre. Une femme a un amant…

Serpentine. Oh ! que c’est commun !

Le marquis. Elle lui est fidèle.

Serpentine. C’est encore plus commun.

Le marquis. Lequel de l’ancien ou du nouvel amant a la position la plus flatteuse !

Baudricourt. Cela n’est pas discutable : le nouveau, sans contredit le nouveau !

Montal. Non, l’ancien… l’ancien !

Le major Brown. Comment, l’ancien ?… celui que l’on quitte ?

Montal. Sans doute : le nouveau ne fait que succéder, et c’est humiliant, vu qu’il n’en est pas de l’amour d’une femme comme de la noblesse… dont l’éclat augmente à chaque nouveau quartier.

Sainte-Luce. Mais on est quitté, c’est blessant.

Montal. Mais on a été aimé le premier ! mais on a eu la première, la fine fleur de l’amour.

Le marquis. Comme on voit que ne diable de Montal est habitué au triomphe du délaissement ! Mais, pardieu ! messieurs, nous pouvons à l’heure même éclaircir cette question.

Tous. Comment, comment ?

Le marquis. Deux de nous sont justement dans cette position-là ; l’un a été sacrifié à l’autre. Examinons les faits, et nous irons aux voix. (Tous les convives se regardent d’un air étonné ; M. Labirinte essuie la sueur qui lui vient au front.)

Serpentine. Et qui sont ces deux-là ?

Le marquis (riant). Des Roches… et M. Labirinte.

Des Roches (surmontant une vive émotion). Ah çà ! et que suis-je, marquis ? trompé ou préféré ? (À part.) Que veut-il dire ?… Ses plaisanteries de ce matin, l’embarras de M. Labirinte…

Le marquis. Hélas ! mon pauvre Des Roches, rendez grâce à Montal d’avoir soutenu cette thèse : que l’amant trahi doit se consoler en songeant qu’après tout son successeur n’est… que son successeur. Cela vous sauve.

Des Roches (avec une feinte insouciance). Puis-je au moins savoir auprès de qui M. Labirinte m’a supplanté ?

Le marquis (tirant une lettre de sa poche et la jetant à Des Roches). Auprès de la femme à qui vous écriviez ces douceurs, mon cher !

Des Roches (regardant l’écriture). (À part.) Une de mes lettres à sa femme… Il savait tout, c’est un duel… Il va éclater tout à l’heure… (Haut et avec fermeté.) Je connais cette écriture, marquis. Que dois-je faire dans cette circonstance ? (Etonnement des convives.)

Le marquis. Ma foi, mon pauvre Des Roches, moi, à votre place, je serais très-philosophe. Nous avons tous nos jours de revers et nos jours de triomphe.

Serpentine (riant aux éclats). Dieu ! que ce serait drôle si la mystérieuse inconnue de M. Labirinte était la maîtresse de Des Roches ! (Elle rit encore.)

Clarisse. M. Labirinte réussissant auprès de la maîtresse de Des Roches, grâce aux conseils de Des Roches ! (Elle rit.)

Le marquis (riant). C’est très-possible.

Des Roches. (À part.) Quel sang-froid ! Où veut-il en venir ?

Sainte-Luce (bas à Baudricourt). Des Roches a pâli ; il y a quelque chose de grave sous cette plaisanterie.

Le marquis (à M. Labirinte). Et vous, mon cher monsieur Labirinte, connaissez-vous ceci ? (Il lui jette une lettre.)

Labirinte (parcourant cette lettre machinalement). (À part.) J’en étais sûr… Une de mes lettres à sa femme… Je suis perdu… Je suis entre l’enclume et le marteau ; d’un côté Des Roches, de l’autre le marquis ; et ce matin il a tué le colonel Koller !… (Haut avec embarras.) Mais je… je… ne reconnais pas absolument l’écriture…

Le marquis. Regardez donc bien, mon cher monsieur Labirinte.

Serpentine. Ah ça ! voyons, marquis, parle vite. Ça promet d’être très-drôle. Dis-nous le nom de la femme. Ça doit être l’inconnue de M. Labirinte ; il faut que ça soit elle…

Des Roches (vivement et avec anxiété). De grâce, marquis, pas un mot de plus !

Le marquis (gaiement). Comment ! ce jeune doctrinaire n’est-il pas votre élève en séduction ? Ses succès sont les vôtres, mon cher.

Des Roches (avec fermeté). Je ne veux être le jouet de personne, Beauregard ; cette aventure est ridicule pour moi, je vous prie de cesser cette plaisanterie.

Le marquis (gaiement). Allons donc !… Vous la prendrez à merveille, j’en suis sûr. Messieurs, vous allez voir M. Labirinte se révéler sous un jour tout nouveau ! Jusqu’à présent, on ne le connaissait que comme homme d’État… le don Juan va sortir de la petite lettre que voici…

Labirinte (tâchant de rire et de prendre son sang-froid). Je demande la clôture, ah ! ah ! ah !… la clôture… et le scrutin secret… ah ! ah !… Je ne mets aucun amour-propre à ces fadaises… (À part.) Je n’ai pas une goutte de sang dans les veines. Quels regards me lance Des Roches !

Le marquis. M. Labirinte est généreux ; il veut ménager ton amour propre de professeur, mon pauvre Des Roches, mais je ne l’imiterai pas…

M. Labirinte (à part). Cet infernal marquis veut encore irriter le capitaine contre moi. (Haut.) Je m’empresse de constater les brillantes qualités de M. le capitaine Des Roches. Je m’empresse de déclarer que, si je parais avoir abusé des conseils qu’il m’a donnés…

Des Roches (durement). Épargnez-moi vos empressements et vos éloges, monsieur. (Au marquis.) Encore une fois, marquis (avec intention), puisque je ne puis que vous supplier… je vous en supplie, cessez cette plaisanterie.

Le marquis. Il n’y a rien de plus bourgeois que vos susceptibilités, mon cher ! Vous devenez sombre comme la nuit, parce que M. Labirinte (d’un ton comiquement emphatique) vous a coupé sous le pied le myrte que vous vouliez mêler à vos lauriers africains.

Des Roches (avec colère). Marquis, encore une fois, c’est assez.

Le marquis (riant). Vraiment, mon cher, vous vous fâchez, c’est curieux ! (Des Roches baisse la tête sans répondre.)

Des Roches (à part). Je l’ai outragé, je suis à sa merci.

Le marquis. Or, voici dans quels termes l’infidèle s’exprime sur notre malheureux Bédouin. (Le marquis lisant.) « Je serai franche, mon Fortuné… » Vous saurez que M. Labirinte s’appelle Fortuné.

Serpentine. Il en a joliment l’air.

Le marquis (lisant). « Oui, mon Fortuné, j’ai aimé, ou plutôt j’ai cru aimer M. Des Roches. »

Des Roches (à part). Plus de doute, Dolorès me trompait indignement avec ce niais… et moi-même… j’ai… Ah ! être ainsi raillé à la face de tous, c’est odieux ! Quel diabolique sang-froid a Beauregard ! (Haut et tâchant de rire.) Ma foi, vous avez raison, marquis, il faut s’exécuter de bonne grâce. Messieurs, je me reconnais vaincu par M. Labirinte. Ce qui me console, c’est qu’il a trop bien profité de mes leçons.

Le marquis. Bravo, Des Roches ! voilà comme il faut être. Je comprends : « J’ai cru aimer M. Des Roches, je me trompais : c’était le rêve de l’amour, c’était un songe de mon cœur. Toi seul, mon Fortuné, en me donnant les prémices de ton cœur, tu devais me faire connaître la réalité de ce sentiment… » Hein ! Qui diable irait s’imaginer qu’entre M. Labirinte et Des Roches, qu’entre un capitaine de spahis et un député doctrinaire, il y a une différence du songe à la réalité ? Mais, attention, messieurs ! c’est là où va se développer l’atroce machiavélisme de notre jeune représentante… je ne sais pas de quel collège…

M. Labirinte (tâchant de rire). Monsieur, l’homme politique disparaît complètement ici devant l’homme privé, ah ! ah ! ah ! et, si vous m’en croyez, l’homme privé disparaîtra aussi complétement.

Le marquis. Nous n’acceptons pas cette distinction d’homme politique et d’homme privé, mon digne Solon ! Vous êtes revêtu d’un caractère indélébile, monsieur Labirinte ! vous êtes député partout, député toujours ; vous représentez en tout et pour tout vos électeurs ; ils agissent en votre personne ; vous vous les êtes incarnés ! C’est ça qui rend la position de ce pauvre Des Roches si désagréable. C’est absolument comme s’il avait été trompé… par tout un collège électoral.

Serpentine (riant). Il n’y a que le marquis pour avoir des idées pareilles. Ainsi, à ton compte, les électeurs de M. Labirinte seraient censés avoir partagé la félicité de…

Le marquis. De leur mandataire ! Certainement. Voilà ce que c’est que le gouvernement représentatif. (À Sainte-Luce.) N’est-ce pas, noble pair ?

Sainte-Luce. Ce serait une nouvelle théorie des droits de l’homme.

Le marquis (à part). Courage… il faut jouer mon rôle jusqu’au bout. (Haut.) Je continue : « Ô mon Fortuné ! tu devais me faire connaître la réalité de ce sentiment. Au lieu de me taire au sujet de l’erreur de mon imagination, je t’en parlerai pour m’accuser, pour me maudire moi-même, non d’avoir pu te préférer M. Des Roches, puisque je n’ai eu le bonheur de te rencontrer qu’après lui sur la terre, mais pour m’accuser de n’avoir pas deviné que tu existais, Fortuné ! » C’est juste, les plus simples lois de la nature devaient lui dire qu’il existait quelque part un M. Fortuné Labirinte.

Serpentine. C’est très-gentiment écrit. Y a-t-il de l’orthographe ?

Le marquis. Il y a l’orthographe… du cœur. Je continue : « Oses-tu bien être jaloux, vilain méchant ? Ne vois-tu pas que si je reçois toujours cet insupportable Des Roches, comme par le passé, c’est pour ne pas éveiller les soupçons par une trop brusque rupture ? Peux-tu croire que depuis que je t’ai vu, toi dont j’ai eu le premier amour, toi si doux et si tendre, je te compare seulement à ce fier-à-bras couleur de buis… » Ceci est souligné, messieurs, « à ce fier-à-bras couleur de buis qui a autant de conversation que son cheval, comme tu dis si malignement dans ta lettre… »

Des Roches (furieux, mais se contenant). Je suis enchanté, M. Labirinte, de fournir quelques traits à votre verve comique ! Peut-être vous donnerai-je plus tard un autre genre d’inspiration.

Labirinte (très-troublé). Monsieur, je vous assure… une simple plaisanterie… une mauvaise plaisanterie. (À part,) Le marquis a juré de me faire égorger.

Des Roches (à Labirinte). Monsieur, nous reprendrons cette conversation. (À part.) Me voici la fable de tout Paris.

Plusieurs convives. Allons donc, Des Roches, comme vous le dit M. Labirinte, ce n’est qu’une mauvaise plaisanterie.

Clarisse (riant). Ce pauvre Des Roches qui enseigne l’art d’aimer à son rival ! Ah ! ah ! ah !

Serpentine. Supplanté… joué… par M. Labirinte !…

Des Roches (à part). Maudites vipères ! elles vont répandre partout cette sotte aventure ; mais, en attendant le cartel du marquis, je casserai du moins quelque membre à cet imbécile. (Haut.) Monsieur Labirinte, avec-vous écrit la lettre que lit monsieur de Beauregard ?

Labirinte (d’un ton parlementaire). Monsieur… en tout cas, cette lettre serait confidentielle… et nullement officielle, et je proteste…

Des Roches. Avez-vous écrit cette lettre, oui ou non ?

Tous les convives. Des Roches, laissez donc ! vous êtes fou !

Le prince Castelli. Il n’y a pas là-dedans le moindre sérieux. Le marquis a voulu plaisanter.

Des Roches (ne se possédant plus). Messieurs, on est soi-même le seul juge de ces questions-là ; je dirai donc à M. Labirinte qu’officielle ou confidentielle, la lettre qu’il a écrite est celle d’un sot et d’un impertinent.

Tous. Des Roches ! Des Roches !

Serpentine (riant aux éclats). Ça se colore, c’est heureux. Ça devenait horriblement terne !

Des Roches (se levant). Monsieur Labirinte, je vous répète que vous êtes un sot et un impertinent !

Labirinte (se levant, d’un ton parlementaire). Monsieur !… ce que vous dites là n’est pas exact ! Je n’accepte pas et je vous renvoie ces assertions erronées, que je m’abstiendrai de qualifier…

Des Roches (se levant et le menaçant). Je saurai bien vous faire accepter autre chose !

Plusieurs convnves (s’interposant). Des Roches, asseyez-vous donc ! cela n’a pas le sens commun.

Labirinte (élevant la voix). Il ne faut pas croire m’intimider avec vos grands bras, monsieur !

Des Roches (avec rage, au marquis). Me mettre face à face avec un tel adversaire ! quand je l’aurai tué, je n’aurai qu’un ridicule de plus. Ah ! Beauregard, vous vous vengez cruellement.

Le marquis (à part). Je le sais bien.

Labirinte (à part). Ridicule… quand il m’aura tué… C’est un tigre que ce marquis ! (Haut à Des Roches d’un ton majestueux et de plus en plus parlementaire.) Monsieur, on ne tue pas un élu de la nation comme on fait une razzia ! Un député n’est pas un Bédouin, monsieur !

Des Roches (furieux.). Mille tonnerres ! vous m’avez insulté : vous vous battrez, ou vous direz pourquoi !

Labirinte (redoublant de dignité). Eh bien ! oui, monsieur, je vous dirai pourquoi… je ne me bats pas ! Apprenez, monsieur, que pendant la session je ne puis disposer de moi. J’appartiens à mes commettants, monsieur ! Je représente d’immenses intérêts agricoles, vinicoles, politiques, maritimes et commerciaux, monsieur ! Et d’ailleurs, ainsi que l’a dit à la tribune un célèbre jurisconsulte, le duel est une coutume sauvage et barbare qui…

Des Roches (le menaçant). Nous ne sommes pas ici à la chambre, mon petit phraseur !

Labirinte (avec emphase). Nous sommes en France, monsieur, et c’est à la France que je dois compte de mon existence politique ; or, comme mon existence politique se trouve étroitement liée à mon existence proprement dite, je dois à mes commettants de décliner votre proposition, monsieur, et je la décline !

Des Roches (exaspéré). Eh bien ! je donnerai des coups de canne à votre existence proprement dite !

Tous les convives. Des Roches, vous perdez la tête, vous êtes fou ; calmez-vous !

Labirinte (criant plus fort). Je brave votre menace, monsieur ! Fidèle aux devoirs que le pays m’impose, voulant accomplir mon mandat jusqu’au bout, j’aurai le courage…

Serpentine (riant aux éclats). D’être poltron ! Bravo ! Labirinte. Honneur à Labirinte ! Je demande qu’on boive à Labirinte ; je demande qu’on lui décerne une couronne civique… en poil de lapin !

Herminie. Vu le proverbe : Poltron comme un lièvre !


(Les voisins de Des Roches tâchent de le contenir L’agitation est à son comble. Le marquis seul est riant et moqueur.)


Des Roches (avec une fureur concentrée). Vous le voyez, Beauregard, cet homme m’a bafoué ; s’il me refuse satisfaction, je reste avec mon insulte ; si je le force à se battre, la belle affaire ! D’une façon ou d’une autre, je suis la risée de Paris. Cette position est atroce, monsieur, et c’est vous qui me l’avez faite !

Le marquis (gaiement). Moi ? moi ? Ah çà ! mon pauvre Des Roches, d’honneur, vous ne m’en accusez pas sérieusement ? Vous êtes de trop bon goût pour cela.

Des Roches (à part). C’est à devenir fou ! Trompé par cette femme, joué par cet imbécile, raillé par le marquis, partout du ridicule, partout ; et ne pouvoir provoquer Beauregard !

Sainte-Luce (sérieusement). Messieurs, un mot. Toute la question doit se résumer en ceci : La femme, cause de ce débat, vaut-elle, oui ou non, la peine qu’on se coupe la gorge pour elle ?

Tous. Oui, oui, c’est cela, c’est juste.

Le marquis (à part). Ce dernier coup me manquait… Courage !

Sainte-Luce. D’après la légèreté avec laquelle le marquis a raconté cette anecdote, d’après quelques lignes de la lettre qu’il nous a lue, il est évident que la femme dont il s’agit ne mérite pas l’attachement sérieux d’un galant homme. Or Des Roches et M. Labirinte n’ont pas autre chose à faire que de mépriser cette créature et de rire de leur rivalité.

Montal. C’est juste ; Sainte-Luce a parfaitement raison.

Le duc de Serda. Il est des femmes pour lesquelles on ne se bat pas.

Le prince Castelli. Ces femmes-là ne nous quittent pas, elles nous débarrassent.

Le major. Et c’est le dernier tenant qui est dupe, comme dans l’histoire de Serpentine.

Lord Fitz-Herald. Or je trouve M. Labirinte fort à plaindre.

Baudricourt(riant). C’est vrai ! Voyons, Des Roches, vous devez des remercîments à M. Labirinte ; je dirai même des excuses. Ne se dévouait-il pas pour vous en vous enlevant cette femme ? Allons, mon cher, les moyens ne sont rien ; il faut voir la fin.

Le marquis (à part). Oh ! mon courage ! soutiens-moi jusqu’au bout ! On dirait qu’un nuage de sang me passe devant les yeux.

Tous. Parlez, parlez, marquis ! Le nom de la femme !

Le marquis (jouant négligemment avec son cure-dent). Cette femme ! Je vais bien vous étonner, ou peut-être ne pas vous étonner du tout.

Tous. Voyons ! dites donc, marquis ? Le nom ! le nom !

Des Roches (à part). Il n’oserait ! Il m’épouvante !

Serpentine. Tu nous fais mourir d’impatience. Cette femme, c’est une des nôtres ?

Le marquis. Pas encore… mais, quant à présent… c’est une très-grande dame.

Serpentine. Une femme mariée ? une femme du monde ?

Le marquis. Pardieu ! je le crois bien. Une femme mariée, une femme du meilleur monde ; dix-huit ans à peine, jolie comme un ange ; avec cela, audacieuse et dissimulée, fine et perfide ; une perfection diabolique.

Serpentine. Et il y a un mari ?

Le marquis. Certainement, il y a un mari ; je le connais beaucoup, c’est un galant homme, fort au-dessus des petites misères de la vie humaine, et qui serait, pardieu ! aussi insouciant que moi des légèretés de sa femme. Du reste, homme d’assez de cœur pour qu’on ne le soupçonne pas de faiblesse, homme d’assez d’esprit pour parler de sa mésaventure comme d’autre chose, sans fiel ni rancune. Et, au fait, à sa place, moi, je dirais : Après tout, cette chère enfant n’est-elle pas dans l’âge des amours ? moi, mari, ai-je le droit de me plaindre ? montre-t-elle quelque préférence pour ses amants ? Non, elle leur est aussi infidèle qu’à moi. Pauvre ange ! n’est-ce pas de sa part une attention délicate que de mettre ainsi mon amour-propre à couvert ?

Tous. Mais le nom… le nom ?…

Serpentine. Dis donc vite, marquis ; tu nous fais languir. Voyons, le nom de la femme…

Le marquis. Eh bien !… c’est madame la marquise de Beauregard, née Dolorès Pablo, ma femme ! (La plupart des convives se lèvent avec stupeur. Le marquis, resté assis, vide lentement son verre, et, s’adressant à M. Florès) : Oui, votre cousine Dolorita ; vous direz ça de ma part à l’inca, l’excellent beau-père Pablo. (Regardant les convives d’un air surpris.) Ah ça ! qu’avez-vous ? quelles figures renversées ! Comment, vous voilà tous consternés parce que la maîtresse… de ce pauvre Des Roches lui a fait des infidélités en faveur de M. Labirinte !

Ewen de Ker-Ellio (à demi-voix, au marquis). Monsieur, je suis votre témoin, si vous le voulez ?

Le marquis (toujours assis). Mon témoin ? D’abord, je vous remercie de votre offre, baron ; mais pourquoi faire, mon témoin ? je ne suis pour rien là-dedans… moi !… C’est, à cette heure, une affaire à régler entre notre Solon et Des Roches ; ça ne me regarde plus… mes droits sont subrogés à Des Roches, comme disent les procureurs. Maintenant, ces messieurs connaissent le nom de la femme ; c’est à eux de décider si elle vaut la peine qu’on se coupe la gorge pour elle. Quant à moi, si j’étais à la place de Des Roches, ma foi, je me contenterais de casser quelque membre à M. Labirinte. Mais… si nous prenions le café, et si nous parlions d’autre chose ? Donne-moi à boire de la jolie main blanche, Serpentine ? J’espère que mon histoire vaut bien celle de la duchesse de Mirepont !


(En disant ces mots, le marquis a sonné ; les gens viennent pour servir le café ; l’on se lève de table et l’on passe au salon. Cette scène a été tellement inattendue, elle est tellement embarrassante pour tous les spectateurs, elle est si en dehors des lieux communs et des phrases banales, que les convives, silencieux et consternés, échangent a peine quelques paroles. Le marquis est de trop bon goût, il souffre trop lui-même, malgré son apparente insouciance, pour prolonger davantage cette situation embarrassante pour tous.)


Le marquis (avec noblesse et gaieté). Ah çà ! messieurs, il est bien entendu que cette aventure est trop originale et que les masques en sont trop connus pour être tenue secrète ; … ça va défrayer les causeries du monde pendant au moins huit grands jours. Je vous recommande donc la plus extrême indiscrétion… Oui, sérieusement… Et je vous sais trop de mes amis pour avoir besoin de vous prier de m’avertir, dans le cas où quelqu’un se permettrait d’attaquer, sous quelque point de vue que ce soit, ou ma conduite, ou mon caractère en cette circonstance… C’est pour cela qu’encore une fois je vous recommande la plus grande indiscrétion. (Tous sortent.)


CHAPITRE XV.

La lettre.


En sortant du Rocher de Cancale, le marquis, pour jouer jusqu’au bout le rôle qu’il s’était imposé, se fit voir à l’Opéra et chez trois ou quatre personnes qui recevaient ce soir-là. Nous le répétons, le colonel Koller avait une telle réputation de férocité, sa mort vengeait tant de funestes rencontres, le marquis était si généralement aimé, que personne n’interpréta défavorablement l’indifférence qu’il témoignait à la suite de ce malheureux duel. M. de Beauregard ne fut ni plus ni moins gai qu’à l’ordinaire dans les réunions où il se trouva. Il importait à sa vanité de paraître complètement indifférent à la trahison de sa femme, et de faire croire que la scène du Rocher de Cancale avait été l’expression sincère de cette insouciance. Vers une heure du matin il rentra chez lui. Pour expliquer la violence du désespoir auquel il se livra lorsqu’il fut seul, il faut dire et la véritable cause de son duel avec le colonel Koller, et comment le marquis avait surpris le secret des coupables liaisons de sa femme.

La veille il avait reçu par la poste, et sous enveloppe, plusieurs lettres de Des Roches à madame de Beauregard, et un billet de celle-ci adressé le jour même à M. Labirinte. La marquise avait reproché devant d’autres domestiques de graves infidélités à une de ses femmes ; celle-ci s’était vengée de sa maîtresse en la trahissant, madame de Beauregard ayant eu l’incroyable imprudence de conserver cette fille pour confidente, de la charger d’un nouveau billet pour M. Labirinte, et de lui laisser la garde du coffret qui contenait les lettres du capitaine Des Roches, coffret que la marquise avait placé, pour plus de sûreté, chez sa femme de chambre. Cette découverte fut un coup de foudre pour le marquis. Après deux heures de réflexions son parti fut pris. Le soir il parut au club : il semblait encore plus gai que d’habitude. Il entra dans la salle de billard : une partie était engagée. L’un des joueurs était le colonel Koller. Nous l’avons dit, le marquis, aussi brave que personne au monde, avait plusieurs fois très-poliment, mais très-fermement, fait sentir au colonel que ses forfanteries sanguinaires étaient de mauvais goût ; par caprice, ou par considération pour un homme qui avait fait vaillamment ses preuves, le colonel avait toujours patiemment enduré ces observations du marquis. Ce soir-là, en visant une bille, le colonel dit à M. de Beauregard :

— Marquis, aussi vrai que j’ai saigné mon dernier poulet, ce petit jeune homme de dix-huit ans que sa mère a tant pleuré, je ferai cette rouge au milieu. — Ça n’est pas vrai, dit M. de Beauregard ; et, au moment où le colonel allait jouer, il lui poussa violemment le coude avec le bout de sa canne.

Le colonel se retourna furieux et les lèvres tremblantes de rage.

— Marquis, si vous ne me donnez pas à l’instant des explications sur votre stupide plaisanterie, vous aurez affaire à moi !

M. de Beauregard reprit avec hauteur :

— Je ne plaisante qu’avec mes amis, monsieur. — Mais c’est donc une insulte ? s’écria le colonel. — C’est une insulte, dit froidement le marquis.

Le colonel resta un moment stupéfait de cette audace, ne comprenant pas qu’on osât ainsi s’attaquer à lui. Puis, parlant d’un éclat de rire féroce ! — C’est dit, s’écria-t-il, je vous mettrai en terre demain matin ; je suis insulté, je choisis le pistolet, et je tirerai le premier, ça me va ; je n’ai jamais tué de marquis.

Il n’y avait pas d’accommodement possible entre les deux adversaires. Ainsi que nous l’avons dit, les conditions et le lieu du duel furent arrêtés séance tenante : on devait se rencontrer le lendemain matin près des carrières de Charenton. Après s’être longtemps promené dans sa chambre avec agitation, le marquis avait ouvert une cassette, il y avait pris les lettres qu’on lui avait envoyées, les avait mises sous une enveloppe, puis, s’asseyant à son secrétaire, il avait écrit en ces termes à la marquise :


Jeudi, une heure du matin.

« Dolorita mia, vous m’avez trompé ; les lettres que vous trouverez sous cette enveloppe, qui renferme mon testament, vous prouveront que je sais tout. Je me bats demain matin avec le colonel Koller, il tirera le premier, je l’ai provoqué pour cela. Je ne vous ai point espionnée, le hasard m’a tout appris. Une de vos femmes, que vous aviez maltraitée sans doute, aura voulu se venger ; elle m’a adressé ces lettres : je vous les renvoie. Vous avez dix-huit ans à peine : vous êtes douée d’une physionomie candide, d’une dissimulation profonde, d’un caractère impénétrable ; avant d’avoir lu ce que j’ai lu, je vous regardais comme la plus vertueuse des femmes. Je ne vous fais pas de reproches, j’ai mérité ce qui m’arrive. Voici l’heure de vous expliquer le mystère de ma conduite envers vous.

« Devant mes amis, j’affectais de vous parler de mes maîtresses, je raillais cruellement les maris assez ridicules pour être amoureux de leurs femmes ; je vous reprochais gaiement d’être indifférente aux hommages dont on vous entourait. Seul avec vous, je changeais de langage ; je me mettais à vos pieds, que je baisais en esclave ; seul avec vous, je poussais la tendresse, la passion, jusqu’à la folie ; seul avec vous, je ne trouvais pas de paroles assez amoureuses pour vous dire : Dolorita, je t’aime… Vous ne me demandiez aucune explication sur mes maîtresses, voire charmante ingénuité ne se démentait pas, votre caractère était d’une égalité, d’une sérénité parfaites ; je vous voyais enfin si gravement heureuse de mon amour (votre figure est à la fois candide et sérieuse), que je me persuadais que vous regardiez mes affectations d’infidélité comme des plaisanteries, ou bien qu’ayant pénétré les secrets motifs de ces apparences, vous vous sentiez assez aimée pour pardonner ma lâche et mauvaise honte. Je me trompais. Peut-être n’avez-vous seulement jamais soupçonné la violence de mon amour pour vous, et mes luttes cruelles pour cacher cet amour. Peut-être avez-vous cru que je vous abandonnais, vous, vous adorable enfant, pour de misérables créatures depuis longtemps flétries. Peut-être enfin n’avez-vous jamais soupçonné la vérité ! Oui, vous m’aurez cru grossièrement infidèle, isolément indifférent ; les protestations passionnées du tête-à-tête n’auront pas cicatrisé les blessures douloureuses de mon dédain apparent. Cela est juste, Dolorès, je ne vous accuse pas ; maintenant apprenez la cause de ces contradictions, je ne veux pas même que vous me regrettiez.

« Je suis né bon, généreux, sensible ; et toute ma vie j’ai tâché de paraître égoïste, insouciant et moqueur. J’ai feint le vice comme tant d’autres feignent la vertu. Je suis en cela plus misérable encore que les hypocrites en bien : ils recherchent les applaudissements des gens de cœur, je ne recherchai jamais que les applaudissements des gens corrompus. Il serait trop long de vous dire comment, élevé par un oncle, débris vivant du siècle passé, un des coryphées de l’époque la plus scandaleuse du règne de Louis XV, comment, dis-je, j’appris presque en naissant à railler les sentiments les plus purs, à ne connaître d’autres lois que celles du plaisir, à regarder comme vulgaires, bourgeois et ridicules les devoirs les plus sacrés : comment enfin je pris la détestable habitude d’affecter et d’exagérer les vices que j’avais, et surtout ceux que je n’avais pas, afin d’égaler, par mon désordre, par l’éclat de mes aventures, les héros de la Régence. J’ai le courage brutal qui consiste à jouer sa vie pendant dix minutes, mais je suis le plus lâche des hommes lorsqu’il s’agit d’affronter les sarcasmes d’une centaine de sots débauchés ; il est vrai que je suis le Lucifer de ce monde infernal ; il est vrai que j’ai été plus avant que personne dans la théorie du vice, et que j’ai fait par mes principes pâlir les plus effrontés.

« Cela est bien beau, n’est-ce pas, mon enfant ? mais ce n’est rien encore… Cent fois j’ai violenté les plus charmants, les plus doux penchants. J’étais fait pour adorer ce qui est pur et beau, pour ressentir des joies ineffables dans cette adoration, et de gaieté de cœur, et souvent avec répugnance, je me suis abandonné à ce qui était hideux et corrompu. Je vous l’assure, Dolorès, celui qui emploierait à se perfectionner l’énergique opiniâtreté que j’ai mise à me pervertir deviendrait un héros. Mon cœur déjouait presque toujours les honteuses combinaisons de mon esprit. J’étais allé en Amérique avec les intentions les plus cupides, les plus égoïstes : je voulais épouser sans amour une fille douée de grands biens : qu’ai-je fait ? je nie suis passionnément épris de vous, et je sais revenu moins riche qu’avant mon départ.

« Mais vous concevez… laisser deviner au monde que le marquis de Beauregard, le marquis de Beauregard ! jugez un peu, ce grand, cet illustre roué, avait fait une telle école, c’était impossible : je redoublai donc de faste, et l’on me crut enrichi par mon mariage ; j’affichai deux maîtresses au lieu d’une, et l’on crut que je vous dédaignais ; bien plus, en traitant ainsi la femme qui, aux yeux du monde, avait augmenté ma fortune, je faisais acte de fière indépendance ; mes soins eussent été taxés de valetage intéressé. Et tout cela était mensonge, Dolorita mia, vos grâces naïves, votre touchante ingénuité, avaient fait sur moi une profonde impression, je ne savais, je ne sais encore rien de plus séduisant que vous ; de ma vie je n’ai rien aimé autant que vous ; vous avez été la seule femme dont j’aie été profondément, douloureusement jaloux.

Les cyniques et atroces plaisanteries que je faisais à mes amis en les engageant à s’occuper de vous me brûlaient les lèvres. Chaque jour je sentais s’augmenter ma passion pour vous ; votre conduite, en apparence pleine de réserve, de froideur et de dignité, redoublait ma confiance et mon audace. Oui, je me plaisais à braver un péril que je ne redoutais pas. J’appelais insolemment des adorateurs autour de vous, parce que je vous croyais la plus vertueuse des femmes ; enfin je semblais dédaigner le précieux trésor que tous m’enviaient, et dont j’étais intérieurement si fier et si jaloux. Ainsi ma détestable vanité de vices était satisfaite, et mon amour aveugle et confiant faisait chaque jour de nouveaux progrès. À cette heure pourquoi vous mentirais-je, Dolorès ? Je puis tout vous dire : écoutez donc le dernier, mais le plus beau projet que j’aie fait de ma vie.

« Vous me paraissiez si sûrement éprouvée par deux ans de sévère constance, vous me paraissiez avoir si souverainement bravé les dangers dont je vous avais entourée, qu’hier, en pensant à vous, un éclair de bon sens avait illuminé pour moi tout un nouvel horizon. Je m’étais dit que l’âge arrivait, que jusqu’alors moi si corrompu, moi le sceptique, j’avais absolument vécu pour les autres, en sacrifiant mes véritables goûts à la plus détestable des réputations ; au contraire, en abandonnant ces vains plaisirs, en me retirant avec vous dans votre terre, je pouvais terminer ma vie le plus heureusement du monde. La nuance de froideur que parfois je remarquais en vous devait s’effacer, selon moi, du moment où ma vie entière vous serait consacrée. Telles étaient mes intentions, Dolorès, lorsque j’ai reçu ces lettres… ces lettres ! Ce fut un moment terrible ; je vous dis vrai. Le coup porta d’abord au cœur ; ce fut un grand déchirement, ce fut une grande douleur, mais sans haine, mais sans colère contre vous ; à cette souffrance il se mêlait encore je ne sais quoi de tendre, de compatissant pour vous.

« J’eusse été père, un enfant adoré eût levé la main sur moi, que je ne me serais pas courroucé, n’est-ce pas ? j’aurais pleuré. Eh bien ! c’est ce que j’ai fait : oui, Dolorès, j’ai pleuré… Moi, moi !… Comme vous allez rire avec Des Roches ou Labirinte ! Ceci a été mon premier mouvement, toujours généreux et bon. La réflexion, l’habitude perverse, sont venues souiller cette noble douleur de l’écume des plus basses colères. J’ai frémi de rage eu songeant que moi, vieilli dans l’intrigue, moi, cité par mes succès et par mon adresse, j’étais joué par vous ! par un enfant ! joué partout et toujours ! Votre apparente naïveté avait eu raison de ma rouerie intéressée. Vous m’aviez amené à vous épouser. Pendant que je me pavanais de votre vertu, vous aviez ourdi les trahisons les plus noires, les plus hardies ! Vous, Dolorès ! vous !… Et je vous ai vue si souvent dormir du sommeil paisible d’un enfant ! votre respiration était douce et facile, pas un remords ne soulevait votre poitrine, pas une inquiétude n’agitait votre cœur ; une vierge de quinze ans, dormant sous l’égide maternelle et rêvant du bon Dieu et des anges, n’aurait pas goûté un plus chaste repos ! Et cette figure angélique, ce regard pur, ce front chaste, peuvent cacher de telles…

« Mais non, non… pas de reproches, pas de reproches, Dolorès ! un dernier mot : sachez pourquoi j’ai provoqué le colonel Koller. Un homme comme moi devait rire le premier de votre trahison, et échapper au ridicule en la divulguant ; me battre avec l’un ou l’autre de vos amants, c’était me faire bafouer. Et pourtant, la vie m’est insupportable à cette heure… Me brûler la cervelle moi-même, cela était inouï, exorbitant je crois. Dieu me damne, qu’on ne l’aurait pas cru, lors même que l’on m’aurait vu le pistolet au poing. J’ai donc voulu charger quelqu’un de ce soin ; voilà pourquoi j’ai été insulter, ce soir, le colonel Koller, avec qui je me bats demain matin. Au point de vue de ce que j’appelle mes principes, cela est bizarre… je le sais ; cela est stupide, je le crois ; cela est de la dernière inconséquence, je l’avoue : le marquis de Beauregard se tuer ou se faire tuer, parce que sa femme l’a trompé…

« Vous êtes bien jeune, mon enfant, mais vous reconnaîtrez un jour qu’il n’y a souvent rien de plus logique que l’invraisemblance ; d’ailleurs je me serais tué moi-même que cela aurait peut-être mis sur la voie de la vérité, et je suis encore assez coquet pour craindre le ridicule outre-tombe. J’ai, de tout temps, dit très-haut que le cynisme sanguinaire du colonel me révoltait ; mon duel et ma mort s’expliqueront très-naturellement ainsi. Adieu donc, bon cher enfant. Il me reste, je crois, cinquante mille écus chez mes gens d’affaires, mon hôtel à Paris, et ma terre, sur laquelle votre douaire est hypothéqué, cela vous fait environ soixante mille livres de rente. Croyez-moi (je ne parle pas par jalousie), restez veuve : vos dix-huit ans, votre figure virginale, votre ténébreuse audace, vous aideront à vous divertir beaucoup.

« Adieu ! et pour jamais adieu !…

« P. S. Il est, pardieu, bizarre que je me fasse tuer pour cela ! »

Cette lettre écrite, M. de Beauregard l’avait mise sous enveloppe avec d’autres papiers, l’avait cachetée, et écrit pour suscription : « Ceci est mon testament ; il sera remis à madame de Beauregard. »

Quelques autres dispositions prises, le marquis s’était couché et endormi comme un César. À six heures, ses témoins étaient venus l’éveiller. À huit heures la rencontre avait eu lieu. Par un incroyable hasard, le colonel avait manqué le marquis, et lui avait seulement enlevé une boucle de cheveux agitée par le vent.

Par quel contraste étrange M. de Beauregard, qui avait été chercher la mort, qui s’y était résolu, qui l’attendait sans pâlir, s’était-il repris avec ardeur à la vie, ce premier péril passé ? Fut-ce instinct de conservation, réflexion tardive ou brusque consolation ? nous ne chercherons pas à expliquer ce phénomène. Toujours est-il que le marquis, après avoir essuyé le feu du colonel, n’eut pas un instant l’intention de tirer en l’air, ce qui assurait sa mort, car son adversaire n’était pas un homme à le manquer deux fois. Pourtant, lorsque M. de Beauregard tint le colonel au bout de son pistolet, il se sentit quelques scrupules, car il était l’agresseur ; mais il réfléchit très-à-propos que ce féroce duelliste avait presque toujours provoqué ses victimes, que ce serait délivrer la société d’un fléau. Bref, il tira et le tua. De même que l’amour de la vie avait succédé, chez M. de Beauregard, à la résolution de mourir, de même la manière de juger la conduite de sa femme se modifia aussi. Son ressentiment n’en fut pas moins profondément amer ; mais son infernale affectation de cynisme, un moment comprimée, revint d’autant plus impérieuse qu’il n’avait plus de ménagements à garder avec une femme coupable.

Une nouvelle appréhension vint renforcer la résolution de M. de Beauregard ; les maris sont toujours les derniers instruits de leur infortune ; il avait peut-être été le seul à ignorer la conduite audacieuse de la marquise ? Peut être il était, depuis longtemps, la risée du monde ? À cette pensée, le marquis bondit de rage. Il eut de sanglantes visions, mais la réflexion calma cette fureur ; il s’arrêta au projet que nous lui avons vu mettre à exécution au dîner du Rocher de Cancale, projet qui lui semblait sauver les apparences du ridicule, et mettre les rieurs de son côté, dans le cas où la conduite scandaleuse de la marquise serait connue.

Souffrant comme il souffrait, car, la fièvre du duel passée, la préoccupation de la mort éloignée, il n’en ressentait que plus vivement cette profonde et secrète blessure ; souffrant comme il souffrait, disons-nous, et dans son amour et dans sa confiance, ne lui avait-il pas fallu un terrible, et malheureux courage, un puissant empire sur lui-même, pour stoïquement dissimuler sa douleur, ainsi que nous l’avons vu le faire ?

Maintenant que l’on sait tout ce qu’avait coûté à M. de Beauregard son apparente indifférence, on comprendra, nous le répétons, la violence de son désespoir, lorsqu’après cette terrible soirée il se retrouva seul chez lui, en face de la réalité de sa position.


CHAPITRE XVI.

L’entrevue.


On peut juger, d’après la lettre que le marquis de Beauregard avait écrite à sa femme, de la pénible contrainte qu’il s’était imposée, de la douleur profonde que cachait son apparente insouciance. Il faut tout dire. Sans doute l’affectation d’indifférence de M. de Beauregard, au sujet de la trahison de la marquise, semble cynique et odieuse. Pourtant ce n’était pas absolument par forfanterie de vice, par mépris des usages, qu’il avait agi de la sorte : il savait qu’après un tel éclat sa femme serait presque dans l’impossibilité de reparaître dans le monde : et la jalousie, nous n’osons dire l’amour du marquis, s’en applaudissait.

Si coupable que fût Dolorès, M. de Beauregard l’aimait encore ; il se persuadait, autant par indulgence que par orgueil, que son dédain, que son mauvais exemple, avaient seuls causé les égarements de la marquise ; il espérait que désormais, obligée de vivre dans la retraite, elle tâcherait, à force de dévouement et de tendresse, de faire oublier ses torts, et qu’un généreux pardon la ramènerait peut-être tout à fait au bien. Et puis enfin, ainsi qu’il l’avait écrit à la marquise, M. de Beauregard, pour la première fois de sa vie, avait ressenti le vague besoin d’une existence calme et retirée, singulière ironie du destin, qui lui envoyait ces salutaires pensées au moment où l’indigne conduite de madame de Beauregard rendait ces vœux presque impossibles. Le marquis ne savait s’il devait faire lire à Dolorès la lettre qu’il lui avait écrite la veille, alors qu’il se croyait sur le point d’être tué par le colonel Koller. Peut-être, en apprenant combien elle avait été aimée, la jeune femme ressentirait-elle des remords plus douloureux, un repentir plus profond. D’un autre côté, devait-il lui laisser connaître tout l’empire qu’elle avait eu sur lui, alors qu’elle venait de se conduire si indignement ? Dans cette incertitude, le marquis aima mieux s’abstenir jusqu’à ce qu’il eût vu comment madame de Beauregard supporterait la terrible révélation qu’il allait lui faire ; car, nous l’avons dit, elle ignorait encore la trahison de sa femme de chambre.

Malgré son habitude du monde, malgré sa connaissance des femmes, M. de Beauregard ne savait à quoi attribuer les coupables faiblesses de la marquise ; elle était si jeune, elle avait une physionomie si candide, elle lui avait toujours semblé si sérieuse, si chaste, qu’il ne pouvait croire que toutes ces apparences fussent absolument mensongères, et qu’à cet âge on put être doué d’une si profonde dissimulation. Disons aussi que (à son insu peut-être) l’orgueil du marquis se révoltait à la pensée d’être trompé comme le plus vulgaire des maris. Il cherchait des causes singulières, mystérieuses, à la conduite de sa femme, conduite qui résultait d’une dépravation naturelle. Décidé à ne prendre une résolution définitive qu’après l’explication qu’il allait avoir avec sa femme, il emporta les lettres du capitaine Des Roches et de M. Labirinte, et se rendit chez la marquise, au risque d’interrompre son sommeil par cette foudroyante révélation.

L’appartement du marquis était par convenance fort éloigné de celui de sa femme. Elle occupait l’aile gauche de l’hôtel dont lui occupait l’aile droite. Pusieurs grands salons séparaient ces deux corps de logis. La lune jetait une clarté brillante dans les pièces immenses que M. de Beauregard traversa pour arriver à l’appartement de sa femme. Il y entra si doucement, que Dolorès, plongée dans son premier sommeil, ne l’entendit pas : un moment il la contempla en silence à la pâle lueur d’une lampe d’albâtre suspendue au plafond. Les rideaux du lit et la tenture de cette chambre étaient de mousseline blanche doublée de soie cerise. Les meubles de citronnier, recouverts de satin blanc semé de bouquets de roses, et délicatement ornés d’ivoires sculptés du plus beau travail, étaient en harmonie avec ces draperies diaphanes couleur de neige rosée.

La marquise endormie disparaissait à demi au milieu de flots de batiste et de dentelles qui bouillonnaient autour de ses oreillers ; sous un couvre-pied de soie et d’édredon, garni du plus beau point d’Angleterre, se dessinait vaguement la pose gracieuse et nonchalante de Dolorès ; une de ses manches à demi relevée laissait voir un bras rond, ferme et blanc, sur lequel reposait sa jolie tête virginale ; ses bandeaux de cheveux noirs apparaissaient à travers la valencienne de son ravissant petit bonnet à la baigneuse : sa bouche humide, vermeille, à demi ouverte, laissait échapper un souffle frais et léger : la douce chaleur du sommeil colorait d’un vif incarnat ses joues à fossettes. Jamais la délicieuse fantaisie de Greuse ne créa des traits plus fins, plus charmants, une physionomie plus coquettement naïve ; jamais l’ivoire, le carmin et l’outremer de sa divine palette ne se fondirent en un teint plus transparent, plus pur et plus délicatement nuancé de demi-teintes azurées.

Le marquis s’approcha du lit à pas lents, la tête baissée sur sa poitrine : il regarda longtemps sa femme avec une expression de douleur, de colère et d’amour ; un rire amer effleura ses lèvres, il dit d’une voix sourde :

— Avec une physionomie si candide, qui croirait pourtant ?…

Dolorès fit un léger mouvement, déplia son bras gauche, sur lequel reposait sa tête, et poussa un léger cri de surprise à la vue de son mari. Le marquis attachait sur elle un coup d’œil fixe, presque menaçant.

— Quelle heure est-il donc ? Que voulez-vous, mon ami ? dit la marquise en se mettant sur son séant.

M. de Beauregard posa son flambeau sur un guéridon, remit les lettres qu’il avait apportées à sa femme, puis il attendit en silence le premier mot, le premier geste, le premier cri de Dolorès.

La marquise, d’abord étonnée, prit les lettres, les reconnut, et parut les froisser dans ses mains cachées sous un des plis du couvre-pied. Elle ne pâlit pas, ses traits demeurèrent impassibles. M. de Beauregard lui dit enfin d’une voix profondément émue :

— Eh bien, Dolorès ?

La marquise resta inuelle, la tête toujours baissée, les mains toujours cachées. M. de Beauregard, attribuant le silence de sa femme à la confusion, s’approcha d’elle, et reprit avec plus d’amertume et de chagrin que de colère :

— Vous me trompiez, Dolorès ! C’était bien mal.

Dolorès ne répondit rien. Impatienté de ce silence, le marquis lui prit la main en s’écriant :

— Au moins, parlez-moi !

En attirant à lui les mains de sa femme, M. de Beauregard fit tomber sur le tnpis une foule de petits morceaux de papier. La marquise avait d’abord songé à lacérer sournoisement les lettres qui l’accusaient. M. de Beauregard resta confondu de cette froide audace ; il s’attendait à des pleurs, à des regrets, à des protestations de repentir. Il trouvait une femme imperturbable qui ne songeait qu’à faire disparaître les preuves de sa faute. Cet accueil si différent de celui qu’il attendait bouleversa toutes ses idées ; indigné, il s’écria :

— Voilà qui est infâme ! Oserez-vous, madame, nier ces lettres maintenant déchirées ? Croyez-vous que je n’ai pas d’autres preuves de votre trahison ?

Dolorès ne répondit rien.

— Mais, madame, dit le marquis en frappant du pied avec colère, voulez-vous donc me mettre hors de moi ? Comment ! pas un mot ! pas un mot ! — Je n’ai rien à vous dire, monsieur, reprit Dolorès d’un ton parfaitement calme. — Et ces lettres, madame, ces lettres ?

Même silence de la part de la marquise.

M. de Beauregard continua en tâchant de se contraindre :

— Tout à l’heure, madame, je pouvais attribuer votre mutisme à la honte, à l’abattement : mais, puisque vous avez assez de présence d’esprit pour mettre ces lettres en morceaux, ne jouez donc plus la confusion, je ne suis pas votre dupe. Après une conduite telle que la vôtre, j’ai, je crois, madame, le droit d’attendre de vous quelques paroles de repentir.

Dolorès resta muette. Pour la première fois de sa vie, le marquis, exaspéré, fut sur le point de se livrer à un acte de brutalité envers une femme ; il ferma les poings avec rage ; mais, rougissant de son emportement, il s’éloigna brusquement du lit de sa femme, et se laissa tomber sur un canapé en cachant sa figure dans ses mains. Sans que son mari s’en aperçut et avec une prestesse merveilleuse, la marquise revêtit une robe de chambre placée sur un fauteuil à côté de son lit, mit ses pieds nus dans des pantoufles, approcha une chaise de la cheminée et anima le feu. À ce bruit, le marquis se retourna, il vit sa femme assise. Elle avait ôté son bonnet, et du plat de sa petite main blanche elle lissait les noirs bandeaux de ses cheveux, le front toujours impassible, le regard toujours impénétrable. M. de Beauregard, vaincu, dominé par ce sang-froid diabolique, prit un fauteuil, l’approcha de la cheminée, affecta un calme qu’il était bien loin de ressentir, et dit à Dolorès :

— Pardieu, madame, je m’aperçois que vous n’aimez guère les explications conjugales. Votre silence est très-significatif. À sotte question pas de réponse… Je comprends ! J’ai les preuves de votre double infidéfité. Je vous les montre, espérant au moins de vous quelques paroles de repentir,… rien… Votre physionomie est restée de marbre ; vous êtes jugée. Sur cent femmes réveillées en sursaut par un mari, dans une circonstance pareille, il n’en est pas une qui n’eût au moins témoigné de l’émotion, de l’épouvante. Vous êtes restée imperturbable. Et vous n’avez pas dix-huit ans, madame ? Allons, cela promet. Mais il ne s’agit pas de reproches. Puis-je, sans trop d’indiscrétion, madame, savoir vos intentions pour l’avenir ? — Je ne vous comprends pas bien, monsieur. — Je vous demande, madame, si vous croyez que désormais nous puissions vivre dans les mêmes rapports que par le passé ? — Jugez-en, monsieur. — Ainsi, s’écria le marquis avec un sourire de persiflage amer, vous daignerez me faire la grâce de rester en bons termes avec moi ? — Si vous le désirez, monsieur. — Et si je ne le désire pas, madame, s’écria le marquis courroucé, et si je chasse de ma maison une femme coupable ? — J’en sortirai, monsieur, dit Dolorès en boutonnant tranquillement les manchettes de sa robe de chambre.

M. de Beauregard se leva brusquement : il était hors de lui. Après avoir marché quelque temps, il vint se rasseoir.

— Et dans le cas, madame, où poussant la générosité jusqu’à la faiblesse, je serais assez lâche pour vous pardonner, pourrai-je compter qu’à l’avenir voire conduite sera digne de ma clémence ? — Je l’ignore, monsieur. — Comment, madame ! en admettant que j’oublie le passé, vous ne me garantissez pas même l’avenir ? — Je ne prévois pas les événements, monsieur. — Voilà de la franchise, au moins : je vous en rends mille grâces, madame : je suis trop heureux que vous daigniez au moins me laisser l’incertitude. Et vous croyez que je me contenterai de cela ? — Vous seul savez cela, monsieur. — Voilà, pardieu ! madame, des réponses d’une candeur angélique : je suis seulement très-étonné que vous ne me rappeliez pas mes amours scandaleux, le cynisme avec lequel j’affichais mes maîtresses, les mauvais conseils que je vous donnais en vous encourageant à la coquetterie ; ce sont pourtant de belles et foudroyantes réponses à faire à mes reproches, madame. De grâce, pourquoi ne me les adressez-vous pas ? Oh ! d’honneur, marquise, vous me ménagez, ajouta M. de Beauregard avec ironie. — Vous avez agi, monsieur, comme il vous a plu. — Mais avouez au moins que je vous ai froissée, que je vous ai blessée, que je vous ai humiliée ; ainsi votre infidélité aura l’excuse du dépit, de la vengeance. — Je n’ai jamais ressenti de dépit. — Jamais, madame ? — Jamais, monsieur.

Et Dolorès boutonna son autre manchette.

Le marquis était outré.

— Ainsi, madame, ma conduite n’a en rien influencé, décidé la vôtre ? — En rien, monsieur. — Ainsi, madame, c’est de gaieté de cœur, c’est par corruption, que vous vous êtes ainsi dégradée ? — Je n’excuserai pas mes torts par un mensonge, monsieur. — Pardieu, madame, vous choisissez là une jolie occasion d’honorer la vérité ! — Vous m’interrogez, je vous réponds, monsieur. — Ainsi j’aurais été pour vous en public ce que j’étais pour vous dans notre intimité, c’est-à-dire le plus empressé des amants, je n’aurais pas feint aux yeux de tous mon indifférence pour vous, que vous m’eussiez trompé de même ? — Je l’ignore, monsieur ; le passé qui n’a pas été m’est aussi inconnu que l’avenir. — Très-bien, madame ; vous vous exprimez d’une façon nette et brève ; avec vous on va droit au fait. Soit. Eh bien ! pour parler net, je commence par vous défendre de recevoir chez vous M. Des Roches ou M. Labirinte. — C’est votre droit, monsieur. — Dans huit jours vous partirez pour ma terre du Dauphiné.

Le marquis attendit avec anxiété la réponse de sa femme.

— Je désire, monsieur, rester à Paris cet hiver. — Et moi, je ne le veux pas, madame : vous m’accompagnerez en Dauphiné. — Si j’y suis obligée, j’obéirai, monsieur. — Et ce sera sans doute pour vous y montrer aussi avenante que vous l’êtes à cette heure ? — Oui, monsieur. — Et vous espérez ainsi me lasser et me forcer de revenir à Paris ? — Je l’espère, monsieur. — Et si je ne me lasse pas, madame ? — Vous vous lasserez, monsieur.

Ces derniers mots furent dits d’un ton si ferme, si dur, que le marquis tressaillit. Le flegme audacieux de cette femme le confondait. Jusqu’alors il l’avait trouvée soumise, froide, réservée, silencieuse, mais il ne l’aurait jamais supposée capable de cette résolution. Sa colère, tour à tour contenue et excitée, ne put se contraindre plus longtemps ; il se leva et s’écria :

— Je suis pardieu bien sol de m’occuper ainsi de ce qui vous convient ou non, madame, et de vous considérer encore comme ma femme, après la façon dont je vous ai traitée ce soir. Oui, madame, ce soir, au Rocher de Cancale, à un dîner de garçons, j’ai mis en présence vos deux amants, j’ai fait lire à Des Roches votre dernier billet à M. Labirinte, je les ai raillés, je les ai mis aux prises, et j’ai fini par dire à mes amis, qui demain le rediront à tout Paris, que la méprisable héroïne de cette aventure était ma femme. Et voilà comme je me venge, et voilà comme des gens de ma sorte traitent les femmes qui les trompent. — Vous avez fait cela, monsieur ? dit la marquise sans lever les yeux. — Oui, madame. Oh ! je ne suis pas, moi, de ces sots maris qui s’éplorent et qui prennent au tragique de tels accidents. Vous auriez peut-être voulu me voir triste et abattu ? — Chacun fait de son honneur ce qui lui convient, monsieur. — Et le monde, madame, comment croyez-vous qu’il vous accueille désormais ? — Le monde fera comme vous, monsieur ; séparez-vous de moi, le monde se séparera de moi. — Ainsi, vous ne m’avez jamais aimé ? jamais ! s’écria douloureusement le marquis arrivant sans transition à cette question.


Dolorès resta muette.

— Et pourquoi m’avez-vous épousé, alors, madame ? — Le désir d’aller à Paris et de vivre dans le grand monde m’a fait oublier la disproportion d’âge qui existait entre nous, monsieur.

Jamais M. de Beauregard n’avait songé qu’il avait vingt-cinq ans de plus que sa femme ; l’habitude des succès, les avantages qu’il réunissait d’ailleurs, ne lui avaient, pour ainsi dire, jamais permis de s’apercevoir qu’il avançait en âge, et qu’il atteindrait à la vieillisse lorsque Dolorès entrerait dans le printemps de la vie… Révélation d’autant plus terrible pour un homme du caractère de M. de Beauregard, qu’elle lui était faite par sa femme, qui venait de le blesser si cruellement dans sa jalousie, dans son amour et dans son orgueil. Rien de plus commun chez les gens de plaisir que cet oubli de la proportion des âges. Un homme de quarante ans suppose à peine qu’une femme de vingt ans puisse le trouver plus que mûr. Mais qu’une circonstance imprévue, brutale, le force de compter avec lui-même, c’est avec autant d’envie que d’amertume qu’il regrette la jeunesse, la jeunesse, avantage inappréciable dont chaque jour l’éloigne de plus en plus.

Les réponses sèches et dures de Dolorès renversaient toutes les prévisions du marquis et le jetaient dans une voie inextricable. Devait-il faire un éclat sérieux, après avoir affiché tant d’insouciance ? devait-il continuer de jouer le même rôle ? devait-il contraindre sa femme à abandonner le monde, dans l’espoir que la solitude et que ses soins la ramèneraient à des sentiments meilleurs ? devait-il enfin se séparer complètement de la marquise et la renvoyer à ses parents ? Cette dernière résolution eût été la plus sage, la plus digne, mais elle blessait le misérable amour-propre de M. de Beauregard, qui tenait à passer pour mari peu vulgaire ; d’ailleurs il lui aurait fallu renoncer à Dolorès, qu’il aimait encore malgré lui. Il était sous le coup de pensées trop amères et trop poignantes pour prendre en ce moment une détermination décisive. Après un nouveau silence, il se leva et dit à la marquise :

— Demain, madame, vous saurez mes dernières intentions. Je veux croire que vous vous y conformerez. — J’attendrai vos ordres, monsieur, dit Dolorès.

Le marquis regagna son appartement.


CHAPITRE XVII.

La ressemblance.


Ewen de Ker-Ellio avait ressenti une impression douloureuse à la suite de la scène du Rocher de Cancale, et sa répugnance pour la vie de Paris s’en était encore augmentée. Chaque soir, en rentrant dans son bruyant hôtel garni de la rue Montmartre, il regrettait son paisible manoir de Treff-Hartlog, qu’il aurait bien vite regagné, sans l’invitation à dîner de M. Achille Dunoyer et sans quelques formalités relatives au placement de ses fonds chez ce banquier. En félicitant sincèrement Ewen de sa guérison et de ses projets de mariage avec quelque bonne héritière bretonne, le bon abbé de Kérouëllan lui annonçait qu’il avait fait quelques ouvertures aux parents de mademoiselle Yvonne de Kergalek ; on attendait le retour du jeune baron pour donner suite à ces préliminaires. Ewen s’ennuyait fort à Paris, mais il s’applaudissait de plus en plus d’y être venu ; grâce à ce voyage, il s’était arraché à ses folles rêveries, il était rentré dans une voie sage et raisonnable.

On n’a pas oublié que le baron devait diner avec son cousin chez M. Achille Dunoyer, huit ou dix jours après la scène du Rocher de Cancale. M. de Montal ayant averti Ewen qu’il ne pourrait aller le prendre, celui-ci se rendit seul chez le banquier, dans sa crainte un peu provinciale d’arriver trop tard, M. de Ker-Ellio arriva beaucoup trop tôt.

Un domestique, qui avait ôté une livrée ridiculement galonnée pour mettre le couvert plus à son aise, introduisit le baron dans le salon, en le priant d’attendre madame Héloïse Dunoyer, et en murmurant fort impertinemment : que sans doute la montre de monsieur avançait ; qu’il s’était levé sans doute de bon matin ; qu’on n’arrivait jamais de si bonne heure, etc., etc. Ce disant, il alla chercher un bâton armé d’une petite bougie et commença d’allumer les lustres et les candélabres. Ewen resta seul.

Pour faire comprendre la scène qui va suivre, il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur la disposition de l’appartement où elle va se passer. En face de la cheminée, surmontée d’une glace, s’ouvrait porte de la bibliothèque de M. Dunoyer. Cette pièce, seulement éclairée par une lampe à abat-jour, était assez obscure ; le salon resplendissait de clarté. Ewen, debout devant la cheminée, tournait le dos à la bibliothèque, et regardait machinalement dans la glace. Quelle fut sa stupeur ! Il y vit tout à coup apparaître une figure absolument semblable à celle que représentait le portrait mystérieux de Treff-Hartlog ! Comme dans ce fatal portrait, le visage, d’une blancheur de marbre, se détachait éclatant et lumineux sur un fond très-sombre. Comme dans ce fatal portrait, la figure était d’un ovale parfait, le nez fin et droit, les yeux noirs, grands et surmontés de longs sourcils hardiment accusés. Jamais ressemblance n’avait été plus frappante. On comprend ce prodige.

Thérèse s’était rendue dans le salon par la bibliothèque ; l’épaisseur des tapis avait amorti le bruit de ses pas : à l’aspect d’un étranger, elle s’était un instant arrêtée dans la pénombre formée par la baie de la porte, et l’image de la jeune fille s’était réfléchie dans la glace. Ewen pâlit, un instant son cœur cessa de battre ; il se crut le jouet d’une illusion : les yeux ardemment fixés sur cette apparition, il retenait sa respiration. Bientôt l’image devint moins distincte, s’effaça peu à peu et disparut. Autre mystère facile à expliquer.

Thérèse, intimidée, s’était retirée à reculons sur la pointe du pied. Ewen, songeant enfin que la personne dont il voyait la figure dans la glace devait être derrière lui, se retourna brusquement. Thérèse n’était plus là. Cette étrange rencontre, rapprochée de la non moins étrange existence du portrait de Treff-Hartlog, aurait vivement impressionné un jeune homme d’un caractère moins romanesque que celui d’Ewen. Qu’on juge de ce qu’éprouva le jeune baron…


M. et madame Dunoyer entrèrent dans le salon et s’excusèrent auprès de leur convive de l’avoir fait attendre. Ewen, dont les traits étaient visiblement altérés, leur répondit avec tant de distraction, il semblait si ému, que M. Achille et madame Héloïse se regardèrent avec surprise. Plusieurs personnes arrivèrent, M. de Ker-Ellio cacha plus facilement son trouble. M. de Montal entra ; peu de temps après lui arrivèrent Thérèse, sa sœur et miss Hubert. À la vue de Thérèse, l’étonnement de M. de Ker-Ellio redoubla ; aux grandes lumières, la ressemblance était plus extraordinaire encore : on remarquait jusqu’au petit signe noir que la fille du banquier avait au-dessus du sourcil gauche. Les sages résolutions d’Ewen s’évanouirent comme un songe. L’amour insensé qu’il avait si longtemps nourri se réveilla tout à coup avec une violence inouïe : c’était Thérèse qu’il avait si ardemment aimée dans la solitude ! Il reporta sur elle la folle passion que lui avait inspirée l’être chimérique dont elle lui offrait la vivante image. Il n’en douta pas, cette jeune fille devait ressembler en tout à son idole chérie, et réunir les adorables qualités qu’il avait rêvées. La fatalité le poussait à cet amour ; trop de circonstances incroyables l’avaient rapproché de cette femme pour qu’elle n’exerçât pas sur sa vie une immense influence, soit en mal, soit en bien.

Par quelle bizarrerie cette jeune fille offrait-elle une ressemblance si minutieuse avec une femme qui, un siècle avant, avait été le mauvais génie de la famille de Ker-Ellio ? Ewen était-il menacé du même sort ? Sa pensée s’égarait dans ce chaos…

Ces violentes préoccupations, jointes à la timidité naturelle d’Ewen, ne lui permirent pas de se montrer à son avantage. Lors même que Thérèse n’eût pas été plus que prévenue en faveur de M. de Montal, le pen-kan-guer eût été loin de produire sur elle une impression avantageuse. On servit ; par deux fois M. Achille Dunoyer pria M. de Ker-Ellio de donner la main à madame Héloïse. En vain celle-ci fit tous les frais possibles pour le baron : il était complètement absorbé dans la contemplation de Thérèse. La jeune fille parla peu, mais elle s’exprimait avec une grâce et une modestie charmantes. Ewen l’écoutait avec un muet ravissement jamais voix plus pure, jamais accent plus enchanteur n’avait frappé son oreille. Deux ou trois fois M. de Montal, qui se plaisait à mettre Thérèse en valeur, engagea avec elle une conversation à voix haute. Ewen admira de nouveau l’esprit charmant, le tact parfait de la jeune fille, dont la distinction naturelle ressortait davantage encore au milieu des gens vulgaires qui l’entouraient.

Nous l’avons dit, la figure de M. de Ker-Ellio était mâle et sévère, mais sa tournure manquait d’élégance ; et bientôt son étonnement, sa distraction donnèrent à sa physionomie et à ses manières quelque chose d’embarrassé, de hagard, de brusque, qui, même en pareille compagnie, pouvait passer pour un manque absolu de savoir-vivre. M. Dunoyer ne se méprit pas sur la véritable cause de la préoccupation d’Ewen. Plusieurs fois le banquier surprit le regard d’admiration muette et pour ainsi dire extatique que M. de Ker-Ellio attachait sur Thérèse. Cette révélation donna fort à penser à M. Achille qui parut bientôt enseveli dans de profondes réflexions, dont il ne sortait que pour jeter tour à tour les yeux sur Ewen et sur Thérèse…

Entre les autres convives, la conversation tomba sur le fameux dîner du Rocher de Cancale, qui depuis huit jours était le sujet de toutes les conversations. M. de Montal, en sa qualité d’ami du marquis, fut accablé de questions.


— Le marquis est plus riche et plus gai que jamais, reprit-il. Il a un bonheur insolent. Il a appris il y a quatre jours la nouvelle de la mort de son beau-père, don Pablo, qui laisse, dit-on, une fortune immense. Ainsi la marquise se trouve maintenant colossalement riche. Pour passer les premiers jours de son deuil, Beauregard est allé présider à une grande partie de chasse dans la forêt de Breteuil, où il a envoyé son équipage. Ils sont là une vingtaine de mauvais sujets. Dieu sait la vie qu’ils vont y mener pendant les quinze jours que durera ce déplacement ! — Bien sûr qu’ils ont des demoiselles avec eux, dit madame Héloïse. Et sa petite femme qui avait l’air si bégueule quelle gaillarde ! Est-ce vrai qu’on ne la reçoit plus dans le monde, et que depuis l’histoire du Rocher de Cancale il est séparé d’elle ! — Qui ça ? le Rocher de Cancale ? dit M. Achille d’un air malicieux. — Oh ! que c’est joli ! repartit madame Héloïse en haussant les épaules. Dites donc, Montal, le marquis est-il réellement séparé d’avec sa femme ? — Pas du tout, madame, dit Montal ; le marquis n’est nullement séparé, seulement on a fait justice de la conduite de madame de Beauregard, qui a eu l’effronterie de se représenter dans le monde. — Comment donc cela ? dit madame Héloïse. — Il y a quelques jours, avant le deuil de la marquise, j’étais le soir chez madame la duchesse de Noirmont ; madame de Beauregard entra : après avoir été intrépidement saluer la duchesse, elle alla s’asseoir à côté de deux femmes qui se levèrent aussitôt d’un air indigné. La marquise changea de place, ses voisines se levèrent encore. Enfin, après vingt minutes d’un silence général, madame de Beauregard battit bravement en retraite sans avoir sourcillé. — Mais c’était à mourir de honte, dit madame Héloïse. — Oh ! la petite marquise a sous ce rapport la vie très-dure, dit M. de Montal.

La conversation changea. Malgré sa parenté, malgré l’espèce de liaison qui existait entre lui et Ewen, M. de Montal entreprit de le railler pour briller aux yeux de Thérèse sous un jour nouveau. Les projets du comte furent parfaitement servis par la distraction de M. de Ker-Ellio : celui-ci ne s’aperçut pas des sarcasmes de son cousin, et il fut, selon l’expression consacrée, complètement noyé. Madame Héloïse était de ces gens qui ne manquent jamais l’occasion d’être de mauvais goût. Sans respect pour les plus simples règles du savoir-vivre, oubliant qu’elle parlait devant ses filles, elle voulut à son tour plaisanter le baron. Le supposant pieux en sa qualité de Vendéen, elle lui débita quelques sottises impies du vieux libéralisme, et lui demanda entre autres si les curés de son pays ne choisissaient pas de jolies filles pour gouvernantes, et s’ils n’abusaient pas un peu du confessionnal avec leurs pénitentes. M. de Ker-Ellio avait des principes religieux très-arrêtés ; il était habitué à considérer avec vénération une mère de famille entourée de ses enfants : tiré de sa rêverie par les impertinentes questions de madame Héloïse, il fut doublement choqué, et répondit sèchement :

— Madame, j’ai appris de ma mère à respecter la religion et ses ministres, et ils méritent cette vénération.

Madame Héloïse ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre le sens de cette réponse et riposta avec une crânerie voltairienne tout à fait piquante.

— Ah bien ! par exemple, nous autres Parisiennes, nous élevons au contraire nos enfants dans le mépris des tartufes et des bigots. N’est-ce pas, Achille ?

M. Achille, autre espèce d’esprit fort, répondit avec insouciance :

— Moi, je me moque des choses religieuses comme de colin-tampon. Ce sont de ces sornettes bonnes à débattre entre les femmes et les cagots. N’est-ce pas, cher comte ?

M. Achille était si triomphant de posséder à sa table une homme titré, qu’il ne manquait jamais à cette appellation nobiliaire.

M. de Montal savait déjà avec quelle dureté le banquier traitait sa fille ; il crut être agréable à Thérèse en persiflant M. Achille ; il reprit donc en tâchant d’imiter l’ironie hautaine de M. de Beauregard :

— Je vous dirai franchement, mon cher monsieur Dunoyer, que nous autres nous avons des idées particulières sur la religion ; c’est affaire de caste, de parti, de bonne compagnie, si vous voulez, mais enfin nous nous sommes toujours fait une loi de respecter les prêtres et les choses religieuses.

Ces mots nous autres établissaient une distinction si marquée entre M. de Montal et M. Dunoyer, que celui-ci se mordit les lèvres de dépit ; madame Héloïse rougit jusqu’au front.

Ewen, absorbé dans ses pensées, ne prenait plus aucune part à la conversation.

— Connu ! dit M. Achille : vous voulez vous servir de la religion comme d’un moyen pour dominer ! mais enfoncé le moyen ! enfoncé par la révolution de 89, par le triomphe du tiers-état ! Voyez-vous, le centre de la chambre, dont mon père faisait partie, constitue la seule et vraie noblesse de nos jours ; il n’y a plus qu’une aristocratie, celle de la fortune… De notre temps, un duc ne trouverait pas quatre sous de son titre. — Ce qui, bien certainement, n’arriverait pas si les titres pouvaient se vendre aux bourgeois enrichis, mon cher monsieur Dunoyer, dit le comte en souriant.

Nous n’insisterons pas sur la suite d’une conversation dont nous venous de donner ce spécimen, et dans laquelle M. de Montal fit montre d’une impertinence assez spirituelle.

On se leva de table.

Un des convives crut être agréable à madame Héloïse Dunoyer en priant Thérèse de chanter. La grosse femme rougit de dépit, mais elle fut forcée d’engager sa fille à se mettre au piano. Celle-ci refusa d’abord ; M. de. Montal insista ; d’un regard furtif elle lui fit comprendre qu’elle se rendait à sa seule demande.

Thérèse chanta avec tant d’âme, tant de goût, tant de méthode ; elle fut enfin si supérieure à elle-même, que sa mère, furieuse de jalousie, l’interrompit au bout d’un quart d’heure, en lui disant :

— Thérèse, cela vous fait mal à la poitrine… c’est assez, ma chère.

Ewen était dans l’extase ; il avait été moins touché du véritable talent de Thérèse que de l’effet profondément sympathique que sa voix mélodieuse et vibrante lui avait fait éprouver.

Par deux fois M. de Ker-Ellio sentit couler ses larmes. Heureusement personne ne s’aperçut de cet attendrissement ridicule.

Quelques parties de whist s’engagèrent.

Ewen profita d’un moment où personne ne faisait attention à lui pour sortir de chez M. Achille Dunoyer.

Ewen de Ker-Ellio rentra chez lui dans un état voisin de la folie.

Tantôt il s’abandonnait à une joie insensée en songeant que ses rêveries, que son amour idéal n’avaient été qu’un pressentiment, et que la femme qui pouvait faire le bonheur de sa vie existait telle qu’il l’avait rêvée. Tantôt, au contraire, il restait morne, accablé de désespoir. Thérèse ne l’aimerait peut-être jamais ; elle avait dû concevoir de lui une première impression défavorable.

Nous le répétons, il avait suffi à Ewen de voir mademoiselle Dunoyer pour être persuadé qu’elle était douée de toutes les qualités qu’il lui supposait. Il la connaissait depuis si longtemps, pour ainsi dire, que cette seule entrevue porta son amour jusqu’au délire. Le surlendemain, il fut sur le point de retourner chez le banquier, mais la timidité le retint, craignant de faire quelque éclat ridicule et de ne pouvoir dominer les émotions qui l’agitaient ; il voulut attendre que l’effervescence de son esprit s’apaisât.

Il n’en fut rien. La passion d’Ewen pour Thérèse fit chaque jour de nouveaux progrès. C’était la même violence d’exaltation dont il avait été transporté dans la solitude, appliquée à une réalité saisissante.

Seul, sans conseil, sans ami, M. de Ker-Ellio passait des jours entiers dans sa sombre petite chambre de l’hôtel garni de la rue Montmartre, au fond de ce quartier bruyant, obscur et infect, ne pouvant s’arrêter à aucun des desseins qui fermentaient dans son cerveau. Plusieurs fois il était allé chez M. de Montal, vers lequel il se sentait attiré par une vive sympathie, mais, à son grand regret, on lui avait toujours répondu que le comte était absent. Sachant l’intimité qui unissait son cousin au banquier, il comptait beaucoup, sinon sur son appui, du moins sur son avis au sujet de certaines démarches décisives qu’il avait résolu de tenter.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un jour, M. de Ker-Ellio, plus heureux que de coutume, rencontra M. de Montal.

On l’introduisit chez le comte.

Le pen-kan-guer était plus pâle, plus triste, plus abattu qu’il ne l’était lorsque l’abbé de Kérouëllan l’avait forcé de quitter Treff-Hartlog pour venir à Paris.

M. de Montal n’avait pas vu son cousin depuis le jour du dîner de M. Dunoyer, il fut frappé de l’altération de ses traits.

— Qu’avez-vous, mon cher cousin ? s’écria-l-il. Avez-vous été sérieusement malade ? — Non, répondit Ewen d’un air sombre, j’ai été un peu souffrant. Je suis venu plusieurs fois pour vous voir ; on m’a dit que vous étiez absent. — En effet, dit M. de Montal en rougissant malgré lui, j’étais allé chasser quelques jours en Normandie (M. de Montal mentait ; il avait été pendant ce temps renfermé dans le petit appartement qu’il avait loué dans la maison de M. Dunoyer). Mais, reprit M. de Montal, je regretterai beaucoup mon absence, si elle m’a fait perdre l’occasion de vous être bon à quelque chose. — Vous pouvez, mon cousin, me rendre un grand service. — Parlez, parlez, je vous en conjure.

Après quelques moments de silence, Ewen reprit :

— Vous m’avez offert vos services ; vous êtes un loyal parent, je puis tout vous dire.

M. de Montal, étonné de l’air solennel du baron, lui tendit la main.

— Parlez, parlez, disposez de moi, je vous en conjure. — Ne me croyez pas fou, écoutez-moi, et vous comprendrez peut-être ma position étrange et fatale. Après la guerre de Vendée, je revins chez moi, en Bretagne, vivre dans la maison de mon père ; j’ai toujours aimé la solitude. Il y a quelques mois, à force de rêver sans but, j’évoquai un idéal : il réunissait tous les charmes que j’aurais désiré rencontrer dans ma femme. Il y avait dans ma chambre un vieux portrait de famille représentant une personne d’une beauté remarquable ; à force de contempler cette figure charmante, je donnai ses traits à mon idéal, et…, faut-il vous faire cet aveu ?… je devins amoureux de cette peinture… — Mais c’est tout un roman, mon cousin. — Oui, un roman absurde et douloureux. Je devins donc amoureux de ce portrait… amoureux comme un insensé. Ma monomanie prit un caractère si sérieux, que mon ancien précepteur, l’abbé de Kérouëllan, me conseilla de quitter la Bretagne. Je vins à Paris ; les distractions devaient calmer ma raison. En effet, je ne considérais plus ces chimères que comme un songe, lorsque… — Achevez : vous ne sauriez croire combien ce récit m’intéresse. M. de Ker-Ellio passa la main sur son front brûlant, et reprit à voix basse :

— Lorsque je rencontrai mademoiselle Thérèse Dunoyer… — Eh bien, mon cousin ? — Eh bien ! elle ressemble d’une manière frappante au portrait dont je vous ai parlé.

Et Ewen regarda son cousin avec angoisse.

On se souvient peut-être que M. de Montal possédait aussi un portrait de son arrière grand’mère, femme infernale qui avait, dit-on, causé de terribles malheurs dans la famille de Ker-Ellio.

Malgré ce rapprochement bizarre, malgré l’inquiétude que pouvait lui causer l’amour d’Ewen, M. de Montal ne trahit pas son émotion, il répondit en souriant :

— Je comprends, ou plutôt je devine : vous aimez mademoiselle Dunoyer. Et c’est seulement à cause de cette ressemblance extraordinaire, mon cher cousin, que vous tombez amoureux d’une femme que vous voyez pour la première fois ? — Je suis sûr… je dirais presque : je sais que mademoiselle Dunoyer a l’esprit, les qualités, les vertus que je lui suppose. C’est mon rêve réalisé, je le sens là. — Je le désire pour mademoiselle Dunoyer et pour vous ; mais que puis-je à cela ? — J’ai été vingt fois sur le point d’aller trouver M. Dunoyer et de lui demander la main de sa fille.

M. de Montal resta impassible, et dit :

— Eh ! qui vous en a empêché, mon cousin ? — L’immense fortune de M. Dunoyer, l’excessive beauté de sa fille, répondit Ewen avec accablement. Jusqu’ici je n’ai pu me résoudre à une démarche qu’on attribuerait sans doute à la cupidité ou à une prétention ridicule ; mais à cette heure, cette fatale passion me domine à ce point que je veux tenter un coup désespéré, au risque de passer pour le plus stupide ou le plus présomptueux des hommes, car je n’ai à offrir à mademoiselle Dunoyer qu’une fortune modeste. — Honorable, vous voulez dire, mon cher cousin ; sans compter votre nom, bien connu en Bretagne. — Je ne m’abuse pas, dit Ewen en secouant la tête : je n’ai aucun moyen de séduction, mais j’ai pour moi un amour sans bornes, un cœur loyal et dévoué. Espérer de plaire à mademoiselle Dunoyer, ce serait fou. L’intéresser, c’est peut-être possible. Voici mon projet, sauf l’avis que j’attends de vous. J’irai trouver M. Dunoyer, je lui exposerai franchement ma position : l’intérêt ne me guide pas, car je renoncerai d’avance aux avantages qu’il peut faire à sa fille ; je lui demanderai à avoir en sa présence un entretien avec elle. Alors je raconterai tout, et mon amour idéal, et l’histoire de ce portrait de famille, et sa ressemblance si fatale avec mademoiselle Dunoyer, et mes vœux aussi ardents d’insensés. — Votre projet est bizarre. — Je le sais ; ma franchise passera peut-être pour de la folie, M. Dunoyer et sa fille me refuseront, à moins qu’ils ne devinent que, malgré ma rude écorce, je suis digne du bonheur que j’ambitionne, si ce bonheur peut se payer par un dévouement aveugle, par une tendresse sans bornes. Maintenant, mon cousin, dites-moi : vous connaissez intimement M. Dunoyer ; sera-t-il touché de la franchise de mon aveu ? dois-je plutôt lui demander officiellement la main de sa fille ? Dans ce cas, vous parlerez pour moi, sinon j’écrirai ce soir à M. Dunoyer, et je tenterai moi-même cette démarche, si étrange qu’elle soit.

La manière nette, précise, dont s’exprimait Ewen ne laissait pas le moindre doute à M. de Montal sur la résolution de son cousin.

Avant toute chose, il importait au comte de gagner du temps ; nous verrons plus tard le funeste progrès qu’il avait fait dans le cœur de Thérèse ; l’amour de cette malheureuse jeune fille était pour lui un avenir assuré, une fortune brillante. On comprend ainsi de quelle importance étaient pour lui les confidences de M. de Ker-Ellio ; elles lui montraient le péril et lui donnaient presque le temps de l’éviter. Après quelques minutes de réflexion, il répondit à son cousin, en lui témoignant l’intérêt le plus cordial et en lui serrant la main :

— Voire confiance en moi sera justifiée, mon cher Ewen… laissez-moi dire : mon cher ami ; de telles confidences appartiennent à l’amitié. — Oh ! je ne m’étais pas trompé, dit Ewen en serrant à son tour avec effusion la main de M. de Montal. — Vous me consultez, répondit celui-ci, je vous parlerai franchement. Votre premier moyen, le récit de votre amour idéal, l’aventure du portrait, sembleront, je le crains, un peu insolites et romanesques à un homme aussi positif en affaires que M. Dunoyer. Un état bien en règle de votre fortune lui plairait davantage. — Et sa fille… sa fille…, serait-elle aussi insensible que son père à cet amour, romanesque sans doute, mais auquel le romanesque n’ôte rien de son ardeur et de sa sincérité ? — Je connais assez peu mademoiselle Dunoyer, mon cher cousin, mais je lui crois dans l’esprit, dans le caractère, quelque chose du positif de son père. — Elle !… avec ce regard doux et mélancolique… avec cette voix touchante… c’est impossible ! s’écria Ewen. — Je vous répète que je connais fort peu mademoiselle Thérèse ; il est possible que je me trompe ; quant à son père, je suis sûr de ce que j’avance. Croyez-moi donc, bornez-vous à une simple demande en mariage, et je me ferai un plaisir d’être votre interprète auprès de M. Dunoyer. — Vous êtes généreux et bon ! dit Ewen à M. de Montal avec expansion ; hélas ! maintenant, mon sort va se décider d’une manière irrévocable. Ah ! je ne serai pas assez heureux pour réussir, ce serait trop beau ! Pourquoi aurais-je un tel bonheur ? — Mais pour en jouir, mon cher cousin. Ah çà ! sérieusement, il ne faut pas vous décourager ainsi ; je suis aussi loin de vous dire, espérez, que de vous dire, désespérez ; d’un côté, votre naissance est élevée, votre fortune honorable, vous avez d’excellentes qualités ; mais, d’un autre côté, M. Dunoyer est fort riche, il peut avoir d’autres vues sur sa fille, et je ne crois pas mademoiselle Dunoyer capable d’avoir d’autres vues que celles de ses parents, ajouta hypocritement M. de Montal. Vous voyez donc bien que vos bonnes et mauvaises chances se compensent tellement qu’il est impossible de préjuger le bon ou le mauvais succès de votre dessein. Permettez-moi seulement de vous faire une dernière et très-importante recommandition, et cela dans votre intérêt et dans celui de mademoiselle Dunoyer. — Que voulez-vous dire ? — Rien de plus délicat et de plus confidentiel que la démarche dont vous me chargerez. — Sans doute. — Or, dans le cas où cette affaire manquerait, il serait désagréable pour vous comme pour mademoiselle Dunoyer que tout s’ébruitât à l’avance ; le monde est méchant, et il ne manquerait pas de…

Ewen interrompit M. de Montal :

— Soyez tranquille, mon cousin, personne au monde, excepté vous, ne sera instruit de la démarche que je tente ; l’abbé de Kérouëllan, mon vieil ami, serait ici, je la lui tairais, je vous en donne ma parole. — Autre chose : M. Dunoyer est très-méticuleux en affaires ; il portera le même scrupule dans l’affaire dont il s’agit, il voudra écrire en Bretagne pour avoir des renseignements sur vous, etc. ; tout ceci amènera nécessairement des lenteurs. — Cela n’est que trop vrai. — Êtes-vous assez sûr de dominer votre impatience pour ne pas aller auprès de M. Dunoyer terminer vous-même ce que j’aurai commencé ? Dans ce dernier cas, je préférerais ne pas m’en mêler, car vous concevez que mon rôle…

Ewen interrompit encore le comte.

— Je suis incapable d’un tel manque d’égards, d’une telle ingratitude ! Je vous en ai donné ma parole ; vous seul au monde serez instruit de ce vœu ; de vous seul j’attendrai la réponse qui doit ruiner ou encourager mes espérances ; je ne verrai pas M. Dunoyer avant qu’il ait prononcé sur mon sort ; s’il refuse, je partirai sans le revoir. — Peut-être aurez-vous raison, dit M. de Montal ; il sera temps de songer à cela au dernier moment ; mais, Dieu merci, il ne faut pas prévoir les malheurs d’aussi loin. Dès que j’aurai parlé à M. Dunoyer, j’irai vous dire comment il a reçu votre proposition, et j’espère vous donner de bonnes nouvelles. — Mon cousin, dit Ewen d’un ton pénétré en serrant les mains de M. de Montal dans les siennes, de ce moment, en tout et pour tout…, je suis à vous. — N’est-ce pas moi qui gagne, à ce marché, dit M. de Montal, puisqu’on faisant si peu je m’acquiers un ami ? — Je sais quelle est ma reconnaissance. À bientôt donc, mon cousin. — À bientôt : courage et espoir ! dit M. de Montal.

Ewen secoua tristement la tête, et ne chercha pas à cacher une larme qui brilla dans ses yeux ; puis, serrant encore une fois la main du comte, il sortit précipitamment.

M. de Montal le regarda s’éloigner ; puis, haussant les épaules avec mépris, il s’écria :

— Ah ! le triple niais… c’est à moi… à moi qu’il vient confier ce qu’il appelle ses intérêts les plus chers… Allons… allons… mon étoile resplendit de plus en plus. Si je ne me trompe, cet incident habilement exploité me servira beaucoup. Le Breton, fidèle à sa promesse, ne retournera pas chez M. Dunoyer, il attendra ma réponse ; je le tiendrai en suspens durant huit ou dix jours, et il ne m’en faudra pas davantage, au point où en sont les choses avec Thérèse, pour n’avoir plus à m’inquiéter du Vendéen, dont la demande en mariage me viendra, au contraire, en aide pour tenter le grand coup… Maintenant, un mot à Thérèse… Il me faut absolument demain une entrevue avec elle ; oh ! elle y viendra ; je vais lui écrire quelques mots terribles. Ah ! ajouta M. de Montal en se mettant à table, répondons aussi à Julie ; elle se repent, elle me demande pardon ; elle ne paraît pas disposée davantage à me faire l’honneur de me donner sa main, ajouta-t-il avec ironie ; ce qui maintenant me désole, en effet, beaucoup ; mais elle m’offre toujours son amour… ce qui n’est pas, après tout, absolument à dédaigner… en y mettant du mystère toutefois ; car Julie peut toujours passer pour une distraction très-agréable, même pour un homme qui s’occupe de mademoiselle Dunoyer.

Et M. de Montal écrivit la lettre suivante à Thérèse :

« Il faut absolument que je vous parle… un épouvantable malheur menace notre amour… c’est-à-dire ma vie. Ce soir j’irai en haut, j’y passerai la nuit ; demain je vous attendrai à ma porte… Votre sœur sort à trois heures avec miss Hubert, pour sa promenade habituelle. Prétextez une migraine pour rester chez vous… alors vous pourrez monter chez moi… il n’y aura aucun danger… Ah ! Thérèse… la force me manque… quel coup affreux !… mes larmes coulent, je ne puis que me désespérer. »

Après avoir écrit ce billet, M. de Montal le relut toul haut, et dit :

— Oui, c’est cela… style coupé… menace aussi effrayante que mystérieuse… Elle viendra… La dernière fois, elle n’a pas osé s’aventurer au delà de quelques pas dans l’antichambre, et encore son émotion a été si violente en se trouvant seule avec moi, qu’elle a pâli… mais pâli à m’effrayer… Heureusement, mon respect l’a rassurée ; aussi, demain, elle n’hésitera pas… à s’avancer plus avant… Maintenant à Julie : autre femme, autre style.

« Tu mériterais bien, méchant démon, que je te tinsse plus longtemps rigueur ; mais je suis trop bon, je ne puis résister à tes gentilles petites excuses ; oui, je te reverrai comme dans le bon temps, mais à condition que nous ne dirons pas un mot d’une folie que toi seule pouvais inspirer, et dont je ris maintenant comme un fou. Adieu, Julie, je t’embrasserai après-demain matin, attends-moi. »

Ces deux lettres écrites, M. de Montal envoya l’une à Julie, et l’autre à mademoiselle Rosalie, femme de chambre de Thérèse, qu’il avait gagnée, et sous le couvert de laquelle il écrivait à mademoiselle Dunoyer.

Rien de plus simple que la manière dont M. de Montal s’introduisait dans l’immense maison occupée par M. Dunoyer, dont les portes étaient constamment ouvertes. Tantôt, après avoir fait une visite au banquier, au lieu de redescendre, il montait au quatrième ; tantôt, le soir, enveloppé d’un manteau, les yeux cachés par des lunettes vertes, il passait pour M. Bernard, le locataire supposé, gagnait le petit escalier de service, et sortait le lendemain soir à la même heure et grâce au même déguisement.

CHAPITRE XVIII.

Proposition.


M. de Ker-Ellio revint chez lui plus calme. Après sa conversation avec M. de Montal, il conservait peu d’espoir, mais au moins il n’avait pas renoncé à son vœu le plus cher sans en tenter la réussite. Au moment où le baron rentrait à son hôtel, un des garçons lui dit :

— Monsieur, il y a ici un monsieur qui vous attend ; il a demandé à quelle heure vous rentriez habituellement, j’ai répondu que vous rentriez sur les cinq heures ; il en était quatre et demie. Ce monsieur a voulu vous attendre. Il est là dans le salon.

Très-étonné de cette visite, car il ne connaissait personne à Paris, excepté M. de Montal, M. de Beauregard et M. Dunoyer, Ewen se rendit au salon commun. Quelle fut sa surprise d’y trouver… le banquier ! Quoique la venue du père de Thérèse n’eût rien de bien extraordinaire pour Ewen, il ne put s’empêcher d’être frappé de la bizarrerie de cette rencontre en songeant à la démarche dont il sortait de charger M. de Montal.

— Vous m’excuserez, monsieur, d’avoir insisté pour vous attendre, dit le banquier à Ewen ; mais, ayant quelque chose d’assez important à vous communiquer, je n’ai pas voulu remettre à demain le plaisir de vous voir. — Monsieur, je suis à vos ordres ; je regrette seulement d’être obligé de vous faire monter bien haut et dans un bien modeste logement, dit Ewen. — Allons donc, monsieur, vous plaisantez : à la guerre comme à la guerre, en voyage comme en voyage.

Une fois entré et assis dans la chambre de M. de Ker-Ellio, M. Dunoyer lui dit avec autant de gaieté que de cordialité :

— Je viens, mou cher client, vous faire gagner beaucoup d’argent. — Et comment cela, monsieur ? dit Ewen très-surpris. — D’une manière bien simple ; vous avez deux cent et treize mille francs placés chez moi à cinq pour cent. Je devais vous rembourser cinquante mille francs il y a quinze jours, et le reste de la somme en trois payements égaux, de deux en deux mois. — Oui, monsieur, mais je vous ai prié de vouloir bien garder ces fonds, étant dans l’intention de retirer la somme tout à la fois pour acheter quelques métairies à ma convenance. — Sans doute ; mais permettez-moi de vous le dire, au nom de l’intérêt que vous méritez, vous ferez là un pitoyable placement. Les terres ne rapportent pas au delà de deux et demi pour cent bien nets, tandis que je vous propose de vous associer avec moi dans une entreprise qui, en quatre ou cinq ans, doublera nos capitaux.

Ewen avait été élevé par son père dans l’horreur des spéculations, et il était resté fidèle à ses principes. Les fonds placés chez M. Dunoyer provenaient d’une très-ancienne créance dont feu M. de Ker-Ellio avait hérité. Malgré sa défiance et son antipathie pour les affaires, Ewen crut faire un coup de maître en acceptant la proposition du banquier. Il répondit à M. Dunoyer : — J’avais songé, monsieur, à un autre placement ; mais j’y renonce, moins, je vous assure, par l’espérance du gain que vous m’offrez, que pour continuer et resserrer des relations que vous m’avez jusqu’ici rendues très-agréables.

M. Dunoyer s’attendait si peu à cette aveugle facilité de la part de M. de Ker-Ellio, qu’il ne put s’empêcher de lui dire :

— Comment ! vous acceptez sans savoir seulement ce que je vous propose, sans me demander les garanties que je puis vous offrir ? — Vous m’avez dit, monsieur, que cela était avantageux ? — Sans doute, et je vous le prouverai… — Puisque vous me l’affirmez, monsieur, cela m’est prouvé. — Ma foi, monsieur, sans compliment, les gens comme vous sont rares ; je n’en reviens pas… Diable ! savez-vous que vous auriez tort de jouer ce jeu-là avec tout le monde ? Dieu merci, ma maison est solide et connue ; mais… — Croyez-moi, monsieur, dit Ewen en interrompant le banquier, je n’agis pas par étourderie, par insouciance, je sais en qui je place ma confiance. — Ah ! monsieur, ce que vous dites là me touche au delà de toute expression, dit le banquier avec effusion ; c’est l’occasion de répéter ce que je disais tout à l’heure : les hommes comme vous sont rares… On est maintenant si avide, si happechair, si rapace ! — Dans votre profession, monsieur, avec vos relations d’affaires vous devez être mieux que personne à même de vous apercevoir chez les autres de cette cupidité ? — À qui lu dites-vous, monsieur ! Ma position est double à cet égard-là, et comme banquier et comme père d’une fille à marier.

Ewen tressaillit, devint pourpre, baissa les yeux, et ne répondit rien.

M. Dunoyer s’aperçut de l’embarras d’Ewen, sourit et reprit :

— Ainsi, moi, par exemple, j’ai ma fille… qui n’est pas une beauté c’est vrai, qui est un peu sauvage, un peu originale, c’est encore vrai ; mais elle a reçu la meilleure éducation du monde ; elle a eu une gouvernante anglaise ; elle est enfin plutôt bien que mal. J’en appelle à votre franchise bretonne, monsieur de Ker-Ellio ?

Ewen avait repris son sang-froid, il répondit sincèrement et naïvement :

— Je trouve mademoiselle votre fille beaucoup plus que belle… Je n’ai jamais vu une physionomie à la fois plus touchante et plus expressive. — Vous dites cela pour me flatter… mais c’est égal, en n’acceptant pour elle que la moitié de vos compliments, c’est déjà fort gentil. Eh bien ! croiriez-vous que le premier mot des jeunes gens qui pensent à ma fille, est toujours : Combien a-t-elle en mariage ? — Ah ! monsieur ! — Ça vous étonne, ça vous révolte, et c’est comme ça… On sait pourtant que je suis riche, et que dans le cas où je ne ferais pas beaucoup de mon vivant pour Thérèse… après ma mort, il y aura sûrement un bel inventaire… Eh bien ! non, on veut jouir tout de suite ; on ne parle que dot, on ne pense que dot, on ne rêve que dot. Ah ! mon cher monsieur de Ker-Ellio, un père qui a une fille à marier est bien malheureux !

Et M. Achille Dunoyer poussa un soupir hypocrite en regardant sournoisement M. de Ker-Ellio pour juger de l’effet que produirait sur lui cette tirade paternelle. Obtenir la main de Thérèse était pour Ewen un bonheur si improbable, il lui aurait semblé si fabuleux que M. Dunoyer vint pour ainsi dire la lui offrir, que le baron ne saisit aucune des allusions que le banquier lui offrait si complaisamment, et il répondit simplement :

— J’aurais pourtant cru, monsieur, que, possédant une fille aussi complètement douée que mademoiselle Thérèse, vous n’auriez qu’à choisir parmi les plus riches. — Est-ce que je me serais trompé ? pensa M. Dunoyer : essayons encore. Ces Bretons ont la tête si dure, qu’il faut frapper à tour de bras. Il reprit tout haut : Sans doute, j’ai à choisir, mon cher monsieur de Ker-Ellio ; mais jusqu’à présent, dans ce beau choix-là, je n’ai rien trouvé qui vaille. Vous concevez que le bonheur d’une fille qui vous est chère… c’est important… aussi je n’ai jamais voulu marier Thérèse à des freluquets, à des étourneaux, à des gens dissipés, qui la rendraient malheureuse. Ce que j’aurais voulu… et M. Dunoyer appuya sur les mots avec tant d’intention, que le baron fut enfin forcé de comprendre les avances du banquier, ce que j’aurais voulu pour Thérèse, mon cher monsieur de Ker-Ellio, ç’aurait été un homme d’une naissance distinguée, sage, rangé, loyal, sérieux, maître de son bien, qui aurait, je suppose, passé sept ou huit mois de l’année dans sa terre, et qui serait venu à Paris deux ou trois mois d’hiver tout au plus. Car Thérèse déteste le monde, Paris… oui, ça vous paraît singulier, à son âge… c’est pourtant comme ça… en un mot pour la rendre heureuse… mais ce qui s’appelle très-heureuse… il faudrait se résigner à passer à la campagne au moins un hiver sur deux. Mais allez donc parler de cela à un tas de farceurs qui ne connaissent que Paris, toujours Paris, rien que Paris ! — Comment ! s’écria Ewen, mademoiselle Thérèse a ces goûts simples et retirés ? — Si elle les a, monsieur ! c’est une vraie petite sauvage, et c’est encore cela qui la rend si difficile à établir, du moins de manière qu’elle soit heureuse.

Ewen n’osait se livrer encore aux espérances qui venaient en foule l’assaillir ; il restait muet, oppressé.

— Il ne mord pas, il ne mord pas, pensa le banquier ; ma foi, encore un essai, et, si celui-là manque, c’est que je me serai trompé.

Il reprit tout haut, en affectant un grand air de bonhomie :

— Tenez, mon cher monsieur de Ker-Ellio, je vais vous dire quelque chose qui va vous sembler bien saugrenu ; mais comme ça n’a rien que de flatteur pour vous, vous m’excuserez… Eh bien ! si j’avais à imaginer un mari pour Thérèse, vous m’entendez bien ? un mari pour Thérèse… je n’irais pas chercher mon modèle bien loin ; je voudrais tout bonnement pour elle un mari qui vous ressemblât. — Il serait possible !… comment !… Ah ! monsieur… je n’ose croire… je n’ose vous dire que mademoiselle Thérèse a été… serait aussi à moi mon idéal ! — Allons donc ! Vraiment, cette grande fille pâle et mélancolique vous plairait, malgré sa sauvagerie ?… Et pourquoi ne me le dites-vous pas ?… Ce n’est pas l’usage de faire ces demandes-là soi-même, je le sais ; mais, ma foi, au diable l’usage quand il s’agit du bonheur de deux êtres faits l’un pour l’autre… — Tenez, monsieur, dit Ewen avec une émotion profonde, pardonnez-moi… je crois rêver… je ne puis croire… — C’est pourtant bien simple ; si Thérèse vous convient, je vous la donne de tout mon cœur, car vous êtes le mari que j’aurais désiré pour elle. — Mais elle !… elle, monsieur !… Ah ! je vous l’avoue, votre consentement ne serait rien sans le sien ! — Tenez, monsieur de Ker-Ellio, dit le banquier après un moment de silence, avec les gens comme vous, on doit jouer cartes sur table. J’étais venu ici pour vous pressentir au sujet de ce mariage. — Il serait vrai ! — Et vous comprenez que je n’aurais pas tenté cette démarche sans être sûr de l’agrément de Thérèse. — Elle consent, monsieur ? elle consent ! — Je vous réponds de son consentement, et elle sera parfaitement heureuse avec vous, c’est moi qui vous le dis… Vous concevez néanmoins que, ignorant vos intentions, et craignant qu’elle ne vous convint pas, je n’avais pas dû d’abord vous parler plus clairement que je ne l’ai fait. — Et vous êtes sûr, monsieur, que mademoiselle Thérèse consentira ? — Écoutez-moi : elle n’a toute sa vie eu qu’un rêve, qu’une pensée ; c’est de vivre dans une espèce de solitude, loin du monde, avec ses livres, sa musique et son mari, si elle en trouvait un qui pût s’arranger de ces goûts-la. Elle est romanesque en diable ; je vais même vous dire quelque chose de bien plus fort : elle a une passion, mais une folle passion pour la Bretagne. — Il serait vrai ! — Romanesque comme elle est, c’est tout simple. Enfin, l’automne dernier, elle rabâchait toujours du bord de la mer, des bruyères, des rochers, etc. Vous comprenez que ça me rendait très-inquiet, car, parler de bruyères et de rochers à nos dandys, à nos lions… — Monsieur, dit Ewen en interrompant le banquier, si mademoiselle Thérèse consent à me donner sa main… — Je vous dis que c’est tout consenti. — Je vous devrai… je lui devrai plus que la vie… Lorsque vous saurez les circonstances mystérieuses qui se rattachent à ce mariage, auquel je n’ose encore croire… vous verrez, monsieur, qu’il y a là quelque chose de providentiel pour mon bonheur, et, j’ose le dire, pour celui de mademoiselle Thérèse. — Comment ! quelles circonstances ? — Permettez-moi de vous les taire jusqu’au moment où vous me présenterez à mademoiselle votre fille ; là, devant vous, je lui dirai tout, et, je l’espère, elle jugera de ma reconnaissance passionnée par le bonheur que je lui devrai. Ce qui vous prouvera encore, monsieur, combien j’ai le droit d’être à la fois heureux et surpris de ce bonheur inattendu, c’est que tout à l’heure j’avais prié M. de Montal, mon cousin, de vous demander mademoiselle Thérèse en mariage ; il devait, demain, tenter auprès de vous cette démarche. — Voyez un peu, mon cher monsieur, comme ça se rencontre… j’étais allé hier chez Montal pour le prier d’être mon intermédiaire auprès de vous, mais il était à la campagne. Ne sachant pas qu’il dût revenir si tôt, et préférant après tout m’en rapporter à moi-même, trouvant un prétexte tout naturel dans l’affaire dont j’avais à vous entretenir, je me suis adressé directement à vous, et, ma foi, je m’en loue fort. — Maintenant, monsieur, un mot, un seul mot, si désagréable qu’il soit, sur les affaires d’intérêt, pour n’y plus revenir. La seule, mais l’inexorable condition que je mets à mon mariage, est de ne rien accepter de vous. Mes terres me rapportent quinze mille francs environ ; joignez à cela les fonds que j’ai chez vous, soixante mille francs, je crois, d’économies chez mon notaire de Rennes, et qui serviront à remeubler ma vieille maison d’une manière digne de mademoiselle Thérèse. Telle est ma fortune, bien modeste sans doute, mais, je le vois avec un plaisir indicible, suffisante pour satisfaire aux goûts de mademoiselle Thérèse. — Avec des gens délicats comme vous, l’on s’entend toujours parfaitement, mon cher monsieur de Ker-Ellio… Voulez-vous me laisser dire mon cher gendre ? — Tenez, monsieur, dit Ewen presque avec effroi, cela est trop beau… trop heureux… je ne puis croire… non, je ne puis croire que cela soit. — Mais qu’y a-t-il donc de si étonnant ? Vous êtes un excellent parti pour Thérèse ; elle vous plaît, vous me convenez… — Oui, oui ; mais quand vous saurez combien mon bonheur doit me paraître extraordinaire… — Eh bien ! ma foi, ce sera tant mieux. Après ça, je m’étais bien aperçu que vous en teniez la première fois que vous avez vu Thérèse… à diner… oui… Oh ! moi, je suis un finaud… mais j’étais loin de penser que ça tournerait en passion… Ah çà ! après-demain soir, à neuf heures, je vous présenterai à ma famille comme mon gendre futur ; d’ici là, je vais faire dresser un projet de contrat et régler quelques autres formalités sur lesquelles nous nous entendrons facilement, je n’en doute pas… Adieu donc, mon cher monsieur de Ker-Ellio… Ma foi, en entrant dans cette maison, j’avais un espoir… bien vague… et je ne croyais pas qu’il dût se réaliser si promptement. — Ainsi, monsieur, vous croyez que mademoiselle Thérèse… — Vous m’en feriez trop dire pour la modestie de cette pauvre fille, séducteur que vous êtes ! dit M. Dunoyer en souriant. Ainsi donc, à après-demain neuf heures.

Et il sortit. Nous renonçons à peindre la joie, la stupeur de M. de Ker-Ellio. Quoiqu’il ne crût pas avoir manqué à la parole donnée à M. de Montal, il courut chez lui pour le prévenir qu’un incident aussi heureux qu’inattendus rendait son intervention inutile. Il ne rencontra pas le comte ; on lui dit même qu’on ne savait pas s’il rentrerait coucher. Ewen lui écrivit ce qu’il voulait lui dire…

Maintenant, quelques mots expliqueront la brusque proposition de mariage que le banquier avait faite à Ewen. Malgré sa fortune, M. Dunoyer était quelquefois gêné ; ses immenses spéculations absorbaient tous ses capitaux disponibles, et le remboursement considérable qu’il devait faire à Ewen, dans un espace de temps rapproché, l’embarrassait un peu, quoiqu’il eût mis la totalité de la somme à sa disposition au terme des échéances. Nous l’avons dit, M. Achille Dunoyer avait deviné l’impression profonde que Thérèse avait faite sur M. de Ker-Ellio. Un projet qui lui avait paru fou d’abord, mais bientôt très-exécutable, était subitement venu à la pensée du banquier. Il s’agissait de marier Ewen à Thérèse. Cette union présentait plusieurs avantages à M. Achille Dunoyer : marier Thérèse sans dot ; le débarrasser de cette jeune fille dont la vue lui rappelait souvent d’odieux souvenirs ; avoir le libre maniement des fonds du baron au lieu de les lui rembourser très-prochainement.

M. Achille Dunoyer appartenait à une famille où l’on s’était livré à des spéculations si diverses, qu’il avait eu très-jeune, et par tradition, une sorte de connaissance des hommes qui se bornait à les ranger en deux classes : dupes et fripons. Du premier coup d’œil il avait rangé M. de Ker-Ellio dans la catégorie des dupes. Or, selon M. Achille, en supposant qu’en effet le baron eût été vivement frappé de la beauté de Thérèse, il devait être enchanté de l’épouser et se montrer très-accommodant sur les questions d’intérêt ; quant aux renseignements sur la moralité d’Ewen, ç’avait été la dernière préoccupation de M. Dunoyer. D’ailleurs les gens qui appartenaient à la classe où il plaçait le pen-kan-guer étaient toujours plus qu’honnête, comme le disait feu le père Dunoyer. On voit que les prévisions de M. Dunoyer ne le trompèrent en rien, et que M. de Ker-Ellio alla au-devant de ses vœux les plus chers. Malheureusement, les projets du banquier devaient rencontrer de grands obstacles. Thérèse Dunoyer aimait passionnément M. de Montal ; elle était en correspondance avec lui ; sa perte, son déshonneur, ne dépendaient plus que d’une occasion et de l’audace de l’homme dont mademoiselle Julie n’avait pas voulu pour mari.

Nous croyons avoir suffisamment exposé le caractère romanesque de la fille du banquier, sa funeste éducation, l’injuste dureté de ses parents à son égard, pour expliquer, sinon pour excuser sa conduite coupable. Lors de sa première entrevue avec elle, M. de Montal n’avait pas justifié par ses manières cavalières la réputation de don Juan que M. Achille Dunoyer lui avait faite. Ce fut un adroit calcul de la part du comte ; il eût sans cela excité l’antipathie de Thérèse, qui, nous l’avons dit, éprouvait alors pour René un naïf et chaste amour, et qui eût quitté avec délices la bruyante vie parisienne pour les austères solitudes de la Bretagne. Nous avons encore dit comment M. de Montal, surprenant le secret des lectures de Thérèse, avait pris une physionomie pensive, mélancolique, dont la pauvre enfant fui d’autant plus touchée que M. Dunoyer lui avait fait un tout autre portrait de son nouvel ami. M. de Montal ne manquait ni de finesse ni de pénétration : il devina bientôt que Thérèse avait plutôt des instincts nobles et généreux que des principes arrêtés ; que son esprit était exalté par de dangereuses lectures, son âme aigrie par les mauvais traitements ; qu’elle ne pouvait avoir enfin ni confiance ni vénération pour son père ou pour sa mère : le comte vit d’un coup d’œil toute l’influence qu’il pouvait prendre sur cette jeune fille absolument livrée à elle-même et que rien ne défendait contre les pièges qu’il lui tendait.

Il voulut plaire, séduire ; il plut, il séduisit. Jamais, dans la société de sa mère, Thérèse n’avait rencontré un homme qui pût être comparé à M. de Montal, et puis il la regardait d’un air si doux et si triste, il comprenait, il s’assimilait si bien les poétiques inspirations de René, la vie mondaine lui était devenue tout à coup si à charge ! n’avait-il pas abandonné une jeune femme dont les hommes le plus à la mode se disputaient la conquête, pour venir passer des journées entières dans le petit appartement qu’il avait loué dans la maison de M. Dunoyer ? Cet homme si recherché ne délaissait-il pas le monde pour venir goûter le souverain bonheur de demeurer sous le même toit que Thérèse ? Enfin son amour n’était-il pas aussi ardent qu’honnête ? S’il n’avait pas d’abord fait sa demande au banquier, c’est qu’avant tout il avait voulu s’assurer de l’agrément de Thérèse, car il ne comprenait qu’un mariage d’amour,… d’amour aussi passionné que partagé. Il est inutile de dire que l’homme, que nous avons vu si bas, si insinuant, si souple, si rampant auprès de mademoiselle Julie, et qui était parvenu à tromper cette fille à force de flatteries et de feintes tendresses ; que l’homme qui n’avait pas reculé devant l’indigne prostitution du souvenir sacré de sa mère ; que M. de Montal, en un mot, rompu à toutes les dissimulations, à toutes les ruses, à toutes les perfidies, devait facilement s’emparer d’un cœur jeune, ardent, sincère, qui, comprimé, blessé depuis tant d’années, croirait aux premières assurances de tendresse qui lui seraient faites, et serait aussi reconnaissant de l’amour qu’il éprouverait que de celui qu’il inspirerait. Bien peu de jeunes filles, hélas ! dans la position de Thérèse, auraient résisté à cette séduction, séduction d’autant plus dangereuse qu’elle semblait avoir le but le plus honorable.

Pour s’expliquer les succès de M. de Montal et de ses pareils, succès qui étonnent toujours profondément quand on songe aux misérables qualités des hommes qui les obtiennent, il faut chercher des comparaisons ou des analogies dans les classes les plus infimes, les plus honteuses de la société. On verra que presque toujours ces hommes doivent leurs succès à une hypocrisie aussi odieuse qu’adroite, qui consiste soit à invoquer comme appui, comme soutiens, des personnes faibles et confiantes, soit à valeter bassement autour des êtres flétris. Ces ignobles femmes, honte et rebut de leur sexe, qui expient leur corruption par les mépris qu’elles souffrent, ne sont pas les plus hideuses créatures de la fange où elles s’agitent ; il y a encore un degré au-dessous de cette infamie… Oui, il est des hommes qui sont pour ces espèces ce que M. de Montal était pour mademoiselle Julie. Tour à tour esclaves abjects ou tyrans impitoyables de ces créatures, ces hommes les flattent et les volent, les servent et les battent, les craignent et les dominent, les consolent surtout de leur dégradation en leur prouvant qu’il est des êtres plus dégradés qu’elles, puisqu’ils recherchent leur horrible amour et qu’ils donnent à ces malheureuses l’occasion d’exercer la charité… La charité, admirable vertu qu’on retrouve toujours au moins à l’état d’instinct dans le cœur des femmes les plus perdues.

M. de Montal n’était pas autre chose qu’un de ces types repoussants, mais dégrossi, mais poli, mais façonné aux usages du monde : du reste même servilité, même égoïsme, même flatterie basse et intéressée quand il espérait assouvir sa cupidité ; même insolence brutale lorsqu’il éprouvait une déception ou un refus ; enfin même habitude de jouer le bon pauvre en s’adressant toujours à la charité, à la pitié des femmes, en exploitant habilement ses malheurs, malheurs sans noblesse et sans dignité, infortune méritée par le désordre le plus égoïste ; chez M. de Montal enfin, comme chez les hommes dont nous parlons, même profanation des sentiments les plus saints, des paroles les plus sacrées, en les parodiant dans leurs cupides et immondes tendresses. Si méprisables que soient ces hommes, à quelque classe qu’ils appartiennent, il résulte même de leurs détestables mœurs une habitude de dissimulation dangereuse, quelque chose d’humble, de plaintif, de doucereux, d’insinuant, de servilement dévoué, qui plaît aux femmes de l’espèce de mademoiselle Julie, parce qu’elles les utilisent comme des Montal… ou qui trompe des enfants comme Thérèse, parce que les âmes bonnes et sincères s’intéressent toujours à ce qui semble souffrir.

On verra tout à l’heure que c’était surtout en s’adressant à la pitié, à la charité de Thérèse, que M. de Montal avait fait dans son cœur les progrès les plus décisifs. M. de Beauregard avait justement prédit au comte l’issue de ses rapports avec le banquier. M. Achille et madame Héloïse se glorifièrent pendant quelque temps de recevoir dans leur intimité un homme d’un certain monde. M. Dunoyer prêta même environ deux cents louis à M. de Montal, qui trouva charmant de subvenir avec cet argent aux dépenses qu’il avait faites pour mettre en œuvre son plan de séduction à l’égard de Thérèse ; mais, ne retirant pas de la connaissance du comte les avantages qu’il en avait espérés pour s’introduire au sein de la jeunesse dorée, le banquier se lassa d’être ce qu’il appelait dans son langage une vache à lait, et il témoigna peu à peu beaucoup de refroidissement à M. de Montal.

Si indifférent que fût M. Dunoyer pour Thérèse, il ne l’eût jamais mariée à M. de Montal, qu’il savait ruiné complètement ; le banquier, d’accord avec madame Héloïse, qui cachait de moins en moins son aversion pour sa fille, ne voulait lui donner qu’une dot des plus minimes ; or, un gendre pauvre lui eût été à charge. Le comte fut satisfait des obstacles qu’il prévoyait, ils devaient irriter encore la passion de Thérèse et la pousser à sa perte. Bien certain de l’amour profond qu’il inspirait, il dévoila un jour à Thérèse le prétendu secret qu’il lui avait caché jusque-là.

Fondant en larmes, le comte avoua à la jeune fille qu’il était pauvre, qu’il touchait à la misère. Longtemps il avait, disait-il, compté sur le gain d’un procès, mais il lui fallait renoncer à tout espoir, le procès était perdu. C’était non la misère, l’affreuse misère à laquelle il allait être réduit qu’il craignait, non, le suicide le mettrait à l’abri de ces souffrances ; mais ce qu’il déplorait, c’était la nécessité de renoncer à la main de Thérèse. Elle était trop riche… pour que lui, maintenant si pauvre, pût songer à l’épouser : sa délicatesse s’opposait à un tel mariage. Ces scrupules venaient sans doute un peu tard, mais mademoiselle Dunoyer était incapable de faire cette réflexion. Au contraire, sa généreuse fierté s’indigna de ce que M. de Montal osât faire un pareil calcul. Elle lui reprocha amèrement de songer à d’autres intérêts qu’à ceux de leur amour. Était-ce sa faute, à lui, si elle était riche ? M. de Montal fut inflexible.

La scène dont nous venons de parler s’était passée dans le jardin de Monceau. Miss Hubert étant malade, mademoiselle Dunoyer sortait depuis quelques jours avec une femme de chambre et sa jeune sœur. M. de Montal, nous l’avons dit, avait gagné la femme de chambre ; celle-ci emmenait Clémentine et ménageait les tête-à-tête de Thérèse. M. de Montal laissa la malheureuse jeune fille désolée, épouvantée, maudissant les scrupules du comte. Elle passa une nuit déplorable ; elle reconnut toute la violence de son amour pour M. de Montal, en songeant qu’elle pouvait le perdre par une mort affreuse. Nous ne savons rien de plus touchant, de plus sacré, que la pauvreté, lorsqu’elle est fière et silencieuse avec les indifférents, ou qu’elle entretient l’amitié de ses privations courageusement ou même douloureusement souffertes ; mais faire ce que faisait M. de Montal, mais forcer l’intérêt et l’amour d’une jeune fille riche en offrant incessamment à ses yeux les tableaux les plus sinistres, mais lui parler du froid et de la faim qu’on endurera un jour, des haillons dont on se vêtira, et enfin du suicide qui mettra seul un terme à cette horrible vie, cela est ignoble, cela est le dernier terme de la plus infâme jonglerie. Le lendemain de l’entrevue du jardin de Monceau, Thérèse, entendant M. de Montal marcher dans son petit appartement, écrivit ces mots à la hâte :

— Il faut que je vous parle ; attendez-moi chez vous. Ma sœur sort à trois heures.

Puis elle monta et glissa ce billet sous la porte.

Malgré l’effrayante gravité de cette démarche, à trois heures Thérèse entrait chez M. de Montal pour la première fois, pâle, désespérée, suppliante ; elle le conjura de ne pas la rendre à tout jamais malheureuse, et d’aller demander sa main à M. Dunoyer, qui ne pourrait la lui refuser.

M. de Montal se garda bien d’abuser cette fois de l’aveugle confiance de Thérèse ; il la calma, il la rassura, il lui reprocha même l’imprudence de sa visite, la supplia de redescendre en hâte, et lui promit de réfléchir à ce qu’elle venait de lui dire. Ce fut deux jours après ce rendez-vous que M. de Ker-Ellio vint confier à M. de Montal son amour pour mademoiselle Dunoyer, et qu’en rentrant chez lui Ewen trouva le banquier qui lui accorda positivement la main de Thérèse.

On a vu qu’après son entretien avec son cousin, M. de Montal avait écrit deux lettres, l’une à mademoiselle Julie, l’autre à Thérèse. Cette dernière lettre était mystérieuse, menaçante, et, dans les circonstances que nous avons exposées, Thérèse ne pouvait manquer d’accourir à l’entrevue que lui demandait le comte. Le lendemain, à trois heures, mademoiselle Dunoyer était chez lui. L’appartement que M. de Montal occupait dans la maison du banquier se composait de trois petites pièces, une antichambre en entrant, à gauche un cabinet non meublé, à droite la chambre à coucher, où le comte conduisit Thérèse. Après avoir fermé la porte, le comte tomba à genoux devant la jeune fille sans prononcer une parole, cachant sa figure dans ses deux mains.

Thérèse, pâle, épouvantée se soutenant à peine, s’appuyait au marbre de la cheminée : ses grands yeux noirs étaient voilés de larmes, ses lèvres tremblaient convulsivement, son sein battait avec violence. Après quelques minutes de silence, M. de Montal releva son visage inondé de pleurs (cet homme savait pleurer), et, joignant les mains, il s’écria d’une voix entrecoupée par les sanglots : — C’en est fait ! adieu, Thérèse ! et pour toujours adieu !

Les traits de M. de Montal étaient jolis, réguliers ; sa douleur factice artistement ménagée, sa pâleur délicate donnaient à sa figure une expression touchante. Lorsqu’il répéta d’une voix douloureusement émue : C’en est fait, adieu, et pour toujours adieu !… Thérèse se sentit bouleversée jusqu’au fond de l’âme ; son désespoir, sa pitié, son amour s’exaltèrent à ce point qu’oubliant son effroi, elle s’écria avec une incroyable résolution :

— Non, non, jamais ! Je ne sais ce que vous allez encore m’apprendre, je ne sais ce qui nous menace ; mais rien, entendez-vous, rien au monde ne me séparera de vous ! — Mais, Thérèse, je suis pauvre ! mais, après quelques faibles ressources bientôt épuisées, je n’aurai plus d’autre perspective que la misère, que la misère la plus affreuse ! — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Thérèse en éclatant en sanglots. — Je n’aurai pas seulement de quoi manger du pain ; car, malheureusement, je n’ai aucune ressource en moi-même… je ne suis bon à rien. Élevé dans le luxe, je n’ai jamais songé à un pareil avenir. Ma santé s’oppose à ce que je gagne ma vie par un travail manuel. — Lui, lui, réduit là, grand Dieu ! — Je l’avoue, c’est faible, c’est lâche, mais je n’aurai jamais la force de supporter la pauvreté. Songez donc, Thérèse ! avoir froid, avoir faim, ne savoir où reposer sa tête, et cela, pendant une longue vie, peut-être. Oh ! la mort ! mille fois plutôt la mort que cette horrible existence. — Mais moi, moi, que deviendrai-je, si vous vous tuez ! Mais c’est d’un affreux égoïsme, ce que vous dites là. Comment, parce que le hasard me donne quelque bien, et que le hasard vous ruine, il faut renoncer à mon amour, à la vie… — Thérèse, il serait infâme à moi de vous associer à mon sort misérable. La fatalité a pesé sur ma vie tout entière ; et c’est au moment où j’entrevoyais le bonheur, le seul vrai bonheur, qu’il faut y renoncer. Ah ! c’est horrible !

Et M. de Montal répandit des larmes hypocrites.

— Tenez, voyez-vous, Édouard, vous me rendrez folle, s’écria Thérèse presque avec égarement ; votre cruelle délicatesse me poussera à quelque excès. — Thérèse, calmez-vous ; au nom du ciel, calmez-vous ! — Ce soir, je dirai tout à mon père, reprit Thérèse avec un ton de résolution calme et forte qui effraya le comte. C’était parler trop tôt pour ses projets. — Thérèse, gardez-vous-en bien ! — Soyez tranquille, Édouard, je ménagerai votre délicatesse. Vous l’avez dit vous-même, jamais vous n’avez été plus heureux que dans ce modeste réduit. Que faut-il pour vivre à la campagne, dans quelque coin ignoré ? bien peu de chose. Eh bien, je ne demanderai à mon père que ce qui est strictement nécessaire pour vivre ainsi. Est-ce encore trop ? s’écria mademoiselle Dunoyer à un mouvement de secret effroi de M. de Montal, qu’elle interpréta comme l’expression d’un implacable désintéressement. Eh bien, je ne lui demanderai rien… rien. Édouard… Je travaillerai, je sais coudre, broder ; notre éducation, à nous autres femmes, toute futile qu’elle semble, nous crée des ressources pour les jours mauvais. De votre côté, Édouard, vous vous ingénierez, vous trouverez le moyen d’augmenter notre bien-être ; sinon, je travaillerai pour deux. Ne craignez rien, l’amour me donnera du courage, de la force ; nous n’aurons d’obligation à personne, nous ferons comme tant de pauvres ménages qui vivent heureux et contents. — Moi, vous condamner à une condition si cruelle ! vous, habituée au luxe ! oh ! jamais ! s’écria M. de Montal effrayé du désintéressement de la jeune fille. Mais, lors même que je m’y résignerais, que j’accepterais votre offre si généreuse, il est trop tard. — Comment ? — Ce billet que je vous ai écrit… — Eh bien, il annonçait un nouveau malheur, c’est vrai… mon Dieu ! Et ce malheur, quel est-il ? quel est-il ? — Je vous en conjure, Thérèse, tranquillisez-vous, sinon je ne dis plus rien. — Allons, je suis calme, je suis calme ; parlez, je vous écoute. — Vous avez vu ici M. de Ker-Ellio… — Ce Breton dont vous vous êtes tant moqué ? — Comment le trouvez-vous ? — Moi ? — Oui ; que pensez-vous de lui ? — Mon Dieu ! je ne pense rien. Vous l’avez ridiculisé : cela m’a fâchée pour cette sauvage Bretagne, que j’ai toujours aimée d’instinct. — Et sa figure ? — Quelles questions vous me faites ? je ne l’ai pas remarquée ; il m’a semblé très-insignifiant. Mais à quoi bon tout cela ? — Vous allez le savoir : M. le baron de Ker-Ellio, mon cousin, a au moins vingt mille livres de rente en propriétés en Bretagne, et une somme assez considérable placée chez votre père. — Ensuite, ensuite ? — M. de Ker-Ellio demande votre main. — Ma main ! — Hier, il m’a chargé d’être son interprète auprès de votre père. Comprenez-vous, maintenant ? Vous le voyez, tout est perdu, je ne puis plus même accepter votre offre généreuse ? — Parce que M. de Ker-Ellio demande ma main ?… Mais vous êtes fou ? — Que dites-vous ? — C’est là le malheur qui nous menace ? — N’est-ce donc rien ? — Rien… si vous m’aimez comme je vous aime. — Thérèse, ce langage… — Je dois le tenir. puisque vous ne le tenez pas… Qu’avez-vous répondu à M. de Ker-Ellio ? — Que je ferais sa demande à votre père. — Vous avez promis cela ?… — Je l’ai promis… je ne pouvais le lui refuser sans éveiller ses soupçons. — Vous avez eu tort, il fallait lui dire : Thérèse m’aime, je l’aime… sa main est à moi. — Thérèse, je vous dis que votre exaltation m’épouvante… Vous affectez un calme que vous ne ressentez pas. — Ferez-vous cette demande à mon père ? — J’ai donné ma parole à mon cousin… Je ne pouvais faire autrement… sans risquer de nuire à votre réputation. — Ah ! vous ne m’aimez pas autant que je vous aime ! Je ne craindrais pas de la risquer pour vous, moi, cette réputation… Mais, si vous ayez promis, il faut tenir cette promesse… Demandez ma main à mon père pour ce monsieur dont l’amour est venu si vite. — On sait votre père si riche, Thérèse. — C’est la fille du riche banquier que ce Breton veut épouser, je n’en doute pas. — Ainsi je demande votre main à votre père pour mon cousin. — Mon père m’en parle… je refuse, et je lui dis que jamais je n’aurai d’autre époux que vous. — Hélas ! Thérèse, votre père voyant d’un côté un homme riche, sage, rangé, habile dans la gestion de ses intérêts, et de l’autre un homme bientôt réduit à la misère… — Mon père préférera votre cousin à vous, c’est clair. — Hélas ! sans doute. — Mais moi, je vous préférerai à votre cousin, et comme ma main m’appartient, j’aurai raison. — Votre père insistera. — Je serai inébranlable. — Il vous maltraitera. — J’y suis faite. — Il me fermera sa porte. — Je viendrai ici et je vous dirai : Édouard, je suis à vous, je suis votre femme, disposez de moi… vous êtes loyal et généreux, partons… — Et si je refuse de vous associer à mon misérable sort… — Si vous refusez… — Oui… — Si vous refusez… ce ne sera pas pour vivre misérable, n’est-ce pas ? ce sera pour vous tuer…

M. de Montal baissa la tête d’un air sombre et ne répondit rien.

— Je comprends… vous vous tuerez… plutôt que d’accepter le dévouement d’une femme qui vous demande de partager avec vous son bien si vous y consentez, votre pauvreté si vous préférez être pauvre… — Thérèse… vous êtes sans pitié. — Et vous donc… Eh bien, si vous faites cela… comme maintenant mon cœur est en vous, ma vie est en vous, le seul bonheur que je puisse prétendre est en vous… Si vous vous tuez… je me tuerai. — Thérèse ! — Ceci n’est pas un vain mot… vous me connaissez… vous savez la résolution de mon caractère. À cette heure, je suis chez vous ; pour y venir, pour en sortir, je brave la honte, ma perte ; jugez, après cela, ce qu’il me resterait à faire, ce que je ferais, si l’homme pour lequel je sacrifie autant se tuait lâchement ! — Lâchement, Thérèse ! — Lâchement… vous auriez peur de mon amour !

Il est impossible de rendre la sublime énergie de l’accent de Thérèse en prononçant ces derniers mots. M. de Montal parut dominé, vaincu par cette résolution, et il s’écria dans un transport d’amour merveilleusement feint :

— Eh bien ! oui, oui, Thérèse, je serai digne de ton admirable dévouement, je serai digne de toi, je m’élèverai à la hauteur, fille adorable ! j’abjurerai mes scrupules, je n’aurai qu’un vœu, qu’un but, celui de t’appartenir par des vœux indissolubles. Oui, Thérèse, je te le jure par un serment que je n’ai jamais invoqué en vain, reprit M. de Montal d’une voix solennelle, je vous le jure par le souvenir de ma pauvre mère… Quoi qu’il arrive, je suis à vous et pour toujours à vous. — Et moi, s’écria Thérèse avec exaltation, et moi, qui n’ai au monde rien de plus saint et de plus sacré que mon amour, au nom de cet amour, je vous jure, Édouard, quoi qu’il arrive, de n’être jamais qu’à vous ; oui, pour jamais je suis à vous !

Et la jeune fille, le regard brillant, le front radieux, tendit ses deux mains à M. de Montal. Celui-ci leva les yeux au ciel, et eut l’exécrable impudence de prononcer ces paroles sacrilèges d’une voix qu’il sut rendre touchante : Ma mère, du haut du ciel, bénis nos fiançailles !

Puis il poussa cette odieuse comédie jusqu’à passer à l’un des doigts de Thérèse un anneau (celui qu’il avait déjà donné à mademoiselle Julie), en lui disant d’un ton ému et en versant quelques larmes :

— Thérèse, dans ma pauvreté, j’ai encore un trésor inappréciable… C’est l’anneau que ma pauvre mère mourante m’a donné en me bénissant ! Que cet anneau sacré soit le gage de nos promesses ! — Ah ! vous m’aimez comme je vous aime, puisque vous me faites un tel sacrifice. J’en serai digne et je l’accepte, s’écria Thérèse avec ivresse en baisant l’anneau avec autant de respect que de reconnaissance ; et, fondant en larmes, elle ajouta : Devant Dieu, devant votre mère, Édouard, je suis votre femme.


Devant Dieu, devant votre mère, Édouard, je suis votre femme.

À ce moment, le roulement d’une voiture retentit sous la voûte de la porte cochère.

— Mon père ! s’écria Thérèse avec effroi, il peut m’envoyer chercher. — Vite, vite, descendez ! s’écria M. de Montal, que décidons-nous ! — Que je suis à vous. — À toi, Thérèse, oh ! oui, à toi ; seulement, laisse-moi réfléchir quelques jours à ce que nous devons faire, ne parle pas encore à ton père. — Ne dois-je pas vous obéir en tout, maintenant, Édouard ? — Demain, si tu peux, à trois heures, ma Thérèse bien-aimée, je te dirai ce que j’ai résolu. Viendras-tu, dis, mon ange ? — Si je viendrai, Édouard ? Oh ! oui, oui, maintenant, je viendrai sans remords et sans crainte, dit la jeune fille en montrant à M. de Montai l’anneau de sa mère qu’il lui avait donné, et en baisant encore cette bague avec vénération. — Ange, ange adoré ! s’écria M. de Montal en tombant à genoux et en couvrant les mains de Thérèse de baisers passionnés.

La jeune fille, par un mouvement d’une grâce charmante, se baissa, et, effleurant chastement de ses lèvres le front de M. de Montal, elle dit à voix basse :

— Mon Édouard, ce premier baiser au nom de votre mère !

Puis, ouvrant vivement la porte, Thérèse disparut.


CHAPITRE XIX.

Le mariage.


Le lendemain du jour où Thérèse avait juré à M. de Montal de ne jamais appartenir qu’à lui, la jeune fille, mandée par son père vers les deux heures après midi, descendait chez sa mère accompagnée de miss Hubert. Contre son habitude, madame Héloïse se trouvait dans le cabinet de son mari. M. Achille ayant dit à la gouvernante qu’il avait à parler à Thérèse, celle-ci resta seule avec sa mère et son père, assez intimidée de la manière solennelle, presque sévère, avec laquelle on l’accueillait. M. Dunoyer, après s’être assuré que personne ne pouvait l’entendre, ferma la porte de son cabinet, revint auprès de Thérèse, et lui dit d’un air grave et sentencieux :

— Quoique vous n’ayez pas toujours mérité ce que, moi et votre mère, nous avons fait pour vous, nous allons vous donner une nouvelle marque de notre intérêt. — Et Dieu veuille que mademoiselle ne soit pas ingrate pour cela comme pour le reste ! dit aigrement madame Héloïse.

Certains incidents de la conférence qui allait avoir lieu pouvant éveiller de fâcheux souvenirs dans l’esprit du banquier, au sujet de la naissance de Thérèse, madame Héloïse voulait apaiser les ressentiments de M. Achille en se montrant très-dure envers sa fille. Thérèse était habituée depuis trop longtemps aux brutalités de sa mère pour s’en affecter ou même s’en étonner ; selon son habitude elle baissa la tête et garda le silence.

— Quand je vous le disais ! s’écria madame Héloïse ; elle reste muette comme une tanche ! C’est ainsi qu’elle est sensible aux bontés qu’on a pour elle. — Le fait est, Thérèse, que vous avez la détestable habitude de ne jamais répondre aux reproches qu’on vous fait ; il n’y a rien de plus impertinent que cela. — Entendez-vous ce qu’on vous dit ? s’écria madame Héloïse ; voyez la sournoise, si elle lèvera seulement le nez de dessus ses genoux ?

Thérèse redressa la tête et regarda tristement sa mère.

— Hum ! dit celle-ci avec ironie, quand il s’agit de prendre une mine hypocrite, vous êtes bonne là, c’est sûr. — Vous êtes bien sévère pour moi, ma mère, dit Thérèse d’une voix émue. — Pourquoi pas injuste, tout de suite ? — Calme-toi, Héloïse, calme-toi, dit M. Achille ; si elle avait eu l’intention de te manquer, elle le regretterait tout à l’heure, en apprenant combien nous sommes bons pour elle.

Il est une espèce de gens (M. et madame Dunoyer étaient de ce nombre) qui font le bien avec tant de mauvaise grâce qu’ils semblent le faire à regret ; la suite de cet entretien prouvera que, malgré l’amertume de ces premières paroles, le banquier et sa femme croyaient annoncer à leur fille une chose qui lui serait agréable. Peut-être même faudrait-il attribuer l’aigreur de madame Héloïse à l’envie que lui inspirait le sort futur de sa fille, quoiqu’elle vît cependant arriver avec satisfaction le moment de se séparer de Thérèse, et d’être ainsi délivrée d’une comparaison peu flatteuse. M. Dunoyer continua en redoublant de solennité : — Vous allez bientôt avoir dix-huit ans, Thérèse ; vous êtes en âge d’être mariée.

La jeune fille sentit son cœur se serrer ; elle rassembla toutes ses forces, afin de pouvoir lutter contre l’orage qu’elle prévoyait. Un pressentiment l’avertissait qu’il ne s’agissait pas de M. de Montal. M. Achille Dunoyer reprit : — Vous êtes en âge d’être mariée, et, par le plus grand hasard, nous avons réussi à trouver pour vous un parti… mais un parti inespéré. — Pour ça, oui, bien inespéré, répéta madame Héloïse ne pouvant cacher sa jalousie. — Le temps de publier vos bans, reprit M. Dunoyer, et vous serez mariée. J’espère que vous êtes satisfaite ?

M. et madame Dunoyer s’attendaient à une explosion de reconnaissance de la part de Thérèse ; ils furent d’abord surpris, puis irrités de son silence.

— Eh bien, tu vois, Achille, voilà la reconnaissance de cette demoiselle ! Pas un mot, pas un signe… Quand je te le disais, Achille, qu’elle était indigne d’un pareil bonheur !… Mais, bah ! bah ! tout cela ce sont des frimes. Elle grille d’être mariée, mais mademoiselle veut faire la duchesse ; elle croit sans doute que ce serait mauvais genre de paraître heureuse d’attraper un mari. — Avant de me trouver heureuse, ma mère, il faut au moins que je sache à qui vous prétendez me marier, dit Thérèse en regardant fixement madame Héloïse. — Je prétends ! s’écria madame Héloïse indignée, je prétends ! l’entends-tu, Achille, je prétends ! — Il me semble, en effet, Thérèse, dit le banquier, qui affectait de garder beaucoup de sang-froid, que vous vous servez d’expressions fort inconvenantes. Nous ne prétendons pas… nous entendons, nous voulons vous marier, parce que ce mariage nous arrange et qu’il n’y a pas une seule objection à y faire. — Mais au moins faudrait-il que je connusse la personne dont il s’agit, et que cette personne me convint, dit Thérèse d’une voix ferme.

M. et madame Dunoyer se regardèrent en haussant les épaules.

— Si ça ne fait pas pitié ! s’écria madame Héloïse en éclatant de rire ; mademoiselle voudrait sans doute faire un mariage d’amour ! — Ne lui réponds pas, Héloïse… Voua saurez, Thérèse, que la personne dont il est question vous convient parfaitement. Il s’agit d’un homme jeune, riche et noble. — Baron, rien que ça ! s’écria madame Héloïse, baron ! Et cette demoiselle qui fait des façons pour être baronne, encore. — En un mot, il s’agit de M. le baron de Ker-Ellio, qui a dîné ici il y a quelques jours, dit M. Achille. Maintenant, j’espère que vous allez enfin nous remercier. La fortune territoriale de M. de Ker-Ellio est fort belle ; il a plus de deux cent mille francs placés chez moi, et au moins quinze mille livres de rente en terres en Bretagne, ce qui est superbe. Après-demain soir, je vous présenterai formellement votre futur, et dans un mois vous serez mariée. — Mais M. de Ker-Ellio ne me connaît pas plus que je ne le connais, dit Thérèse, qui hésitait et sentait les larmes lui venir aux yeux. Je ne nie pas ses qualités, seulement je n’ai pu les apprécier ; de son côté… Il ignore mon caractère… Comment a-t-il pu… — Est-ce que, par hasard, vous auriez l’audace de songer à me désobéir ? s’écria M. Dunoyer d’une voix sourde en s’approchant de sa fille. — Achille, tu le vois, elle est capable de tout, dit madame Héloïse. Elle nous fera mourir de chagrin. — Il s’agit du sort de ma vie entière, et je suis décidée à ne consulter que mon cœur pour m’engager éternellement, répondit bravement Thérèse. — L’entends-tu, Achille, l’effrontée ? s’écria madame Héloïse. — Ah çà ! Thérèse, décidément êtes-vous folle ? Croyez-vous que, pour vos beaux yeux, je manquerai l’occasion de vous établir à ma convenance, et mieux que je n’aurais jamais pu l’espérer ? — Mais cela fait pitié ! cela fait mal ! s’écria madame Héloïse. Refuser d’être baronne avec plus de vingt-cinq mille livres de rente ! Qu’espérez-vous donc trouver pour époux ? un prince ? Ne dirait-on pas, en vérité, que vous êtes sortie de la cuisse de Jupiter !

Cette délicate allusion à la naissance de Thérèse ne fut pas heureuse. M. Achille fronça les sourcils. Madame Héloïse, comme toujours, regretta, mais trop tard, ses malheureuses paroles ; heureusement pour elle, M. Achille, lui sachant gré sans doute de sa dureté envers Thérèse, fit retomber toute sa colère sur celle-ci. Il s’écria, les narines gonflées de colère et l’écume aux lèvres :

— Ah ! c’est une lutte que vous voulez engager avec moi, mademoiselle ! Eh bien ! soit, nous lutterons. Ah ! vous ne savez pas encore à qui vous avez affaire ? Vous ne savez pas que d’un mot je puis vous faire rentrer à cent pieds sous terre ? Vous ne m’avez donc jamais vu en colère, hein ? mais regardez-moi donc, à la fin ! s’écria M. Achille en prenant brutalement les deux mains de Thérèse dans les siennes et en la forçant à le regarder en face.

Dans le paroxysme de sa colère, cet homme était hideux. Madame Héloïse, ravie de voir le courroux de son mari détourné sur Thérèse, se joignit à lui pour accabler sa fille, et s’écria :

— Sois tranquille, Achille, nous en viendrons à bout ; il faudra bien qu’elle cède ou qu’elle dise pourquoi. Refuser un tel parti ! Mais nous verrons ! nous verrons ! Pour commencer, elle va remonter dans sa chambre, d’où elle ne sortira que pour venir ici recevoir M. de Ker-Ellio ; et malheur à elle si elle ne l’accueille pas comme il a le droit de s’y attendre d’après ce que nous avons répondu ! — Mais non, reprit M. Achille en se calmant, je ne puis croire qu’elle pousse la folie jusqu’à oser se mettre en révolte ouverte contre nous ; comme tu le dis, Héloïse, elle veut se faire prier, sans doute… Répondez donc ! s’écria-t-il durement en s’adressant à Thérèse, osez me dire encore en face que vous aurez le front de résister à ma volonté ? — Je dis, répéta Thérèse avec fermeté, je dis que je ne puis me décider en un moment à vous promettre d’épouser quelqu’un que je ne connais pas ; je dis que les mauvais traitements, au lieu de changer ma résolution, la rendront plus inébranlable. — Ah ! vraiment ! Et vous croyez que je n’ai pas une tête aussi, moi ? s’écria M. Dunoyer exaspéré par la résistance de Thérèse. Ah ! vous croyez que, lorsque je trouve l’occasion de me débarrasser de vous, je la laisserai échapper ?

Malgré sa grossièreté naturelle, M. Achille regretta ces paroles en voyant la douloureuse expression qui se peignit sur les traits de Thérèse. Madame Héloïse, qui avait, s’il est possible, l’âme encore plus haineuse et plus basse que son mari, n’eut pas le même scrupule que lui, et s’écria :

— Oui, nous débarrasser de vous, c’est le mot ! Achille a bien raison ; oui, ce sera pour nous un bonheur que d’être délivrés d’un aussi mauvais sujet que vous !

Cette brutalité blessa cruellement Thérèse, mais elle lui fit envisager sa position sous un jour tout nouveau ; malgré la promesse qu’elle avait faite à M. de Montal, au risque d’éveiller les soupçons du banquier, elle s’écria douloureusement :

— Mon Dieu ! si vous ne voulez que vous débarrasser de moi, que vous importe que je me marie avec M. de Ker-Ellio ou avec tout autre ? — Cela m’importe beaucoup, s’écria le banquier ; et puisqu’il faut tout vous dire, s’il s’agit pour vous d’un mariage, il s’agit pour moi d’une affaire. M. de Ker-Ellio a des fonds placés chez moi et il entre dans mes arrangements (arrangements qu’il approuve en devenant votre mari) de garder ces fonds ou de les faire valoir comme bon me semblera ; est-ce clair ? — Mais tu es mille fois trop bon d’entrer dans de pareils détails, s’écria madame Héloïse en interrompant son mari. Est-ce que nous avons des raisons à lui donner ? — Non, certes ; mais je veux la convaincre que ce mariage doit avoir lieu, et qu’il aura lieu non-seulement parce qu’il est convenable pour cette ingrate, mais parce qu’il est convenable pour moi. Qu’elle comprenne bien surtout que, si j’étais capable de faiblir pour ce qui la regarde, elle doit bien savoir que je n’aurais pas la même faiblesse pour ce qui m’est personnel. — Ainsi, vous me vendez, mon père ! ainsi, vous me sacrifiez à je ne sais quelle combinaison d’argent ! s’écria Thérèse avec indignation ; et vous croyez que je pourrai jamais, non pas aimer, mais seulement estimer l’homme capable de recourir à de tels moyens pour obtenir ma main ? — Sortez d’ici, malheureuse ! s’écria M. Dunoyer en fureur : sortez d’ici ! remontez chez vous. Après-demain soir, M. de Ker-Ellio viendra ici ; c’est moi qui irai vous chercher, et, morbleu ! nous verrons qui cédera, ou de vous ou de moi ! Thérèse étendit les mains vers son père et sa mère d’un air suppliant, les yeux baignés de larmes : elle allait les implorer, mais elle vit sur ces deux physionomies tant de lâche méchanceté, qu’elle eut honte de s’abaisser jusqu’à la prière ; elle se leva droite, le front haut, le regard altier et dédaigneux, et dit :

— C’est une lutte, en bien ! soit ! Dieu ne saurait être pour ceux qui sacrifient leurs enfants ! — Quelle audace ! quelle insolence ! se dit tout bas madame Héloïse ; je ne lui avais jamais vu ce regard impérieux. Ah ! il ne me rappelle que trop le regard du plus exécrable des hommes. — Ah ! vous voulez une lutte ! s’écria le banquier avec rage. Prenez garde, vous pourriez bien y être brisée ! — Vous pourrez me briser, oui ! mais me faire ployer, jamais ! s’écria Thérèse en se dirigeant vers la porte. — Malheureuse ! reprit le banquier pâle de rage ; toi qui oses me parler de la sorte, sais-tu bien ce que tu es ici ? sais-tu bien que je n’ai qu’un mot à dire… — Achille ! oh ! Achille ! pour moi du moins, s’écria madame Héloïse avec effroi en voyant son mari prêt à laisser échapper le funeste secret de la naissance de Thérèse.

Mais celle-ci, dans sa douleur et dans son désespoir, n’avait pas remarqué la retenue de M. Dunoyer ; elle sortit violemment de l’appartement et monta chez elle pour se livrer sans témoins à sa douleur et instruire M. de Montal de ces nouveaux événements.


CHAPITRE XX.

L’aveu.


Nous conduirons le lecteur dans la modeste chambre occupée par M. de Ker-Ellio, le jour où il devait être officiellement présenté à mademoiselle Dunoyer. La veille avait eu lieu, ainsi que nous venons de le rapporter, le pénible entretien de Thérèse et de M. et madame Dunoyer. Les grandes joies comme les grands chagrins causent une sorte d’inquiétude fiévreuse, d’agitation incessante. Ewen ne devait voir Thérèse que le soir à huit heures. Plusieurs fois il était sorti sans but et rentré sans raison ; ses traits, quoique altérés par de si violentes émotions, exprimaient une sorte de radieuse extase. Tantôt il marchait à grands pas, tantôt il s’arrêtait brusquement.


Le mariage.

— Oh ! que le temps me dure ! seulement quatre heures, disait Ewen. Oh ! l’attente du bonheur est pesante ! C’est presque une douleur ; oui, les heures du chagrin sont plus rapides. Thérèse m’a remarqué ; elle agrée ma demande ! Sans doute mon émotion l’a touchée. Son père consent à tout : elle sera ma femme ! ma femme ! Oh ! maintenant le bon abbé de Kérouëllan ne me reprochera plus la stérilité de mes rêveries. Si je n’avais pas rêvé, si je n’avais pas évoqué ce charmant fantôme, je me serais contenté d’un mariage vulgaire, tandis que c’est elle… elle que je vais épouser, elle si belle, elle si rarement douée ! En vérité, cela tient du prodige. Ne dirait-on pas qu’une fée bienfaisante prend plaisir à réaliser un de ces vœux d’une ambition insensée que font tous les hommes ?

Thérèse sera ma femme ! je l’emmènerai dans la maison de mon père ; avec Thérèse, je parcourrai nos grèves, nos landes, nos rochers, nos grands bois. Oh ! m’asseoir avec elle là où j’ai si souvent pleuré seul, là où je l’ai si souvent invoquée, alors que je l’aimais si ardemment sans la connaître ! Elle, mon beau rêve vrai ! Comme elle comprendra les bizarreries de cette passion, lorsque je lui montrerai ce portrait mystérieux qui m’inspirait autant d’effroi que d’amour, et quand je lui présenterai mes pauvres vieux serviteurs qui pleureront de joie en lui baisant la main ! Quel bonheur ! quelle ivresse !

Oh ! oui, je savais bien que Thérèse serait comme moi sensible aux beautés de la nature, son père me l’a dit, mes pressentiments ne m’ont trompé en rien, en rien. Oh ! quel bonheur ! l’hiver au coin de notre foyer, pendant que le vent sifflera dans la bruyère, pendant que la tempête rugira sur la côte, entendre sa voix, sa voix mélodieuse, qui, depuis que je l’ai écoutée, résonne encore dans mon cœur. Oh ! oui, elle aimera cette vie heureuse et solitaire !

Je ne sais pourquoi il me semble que ces goûts paisibles et un peu sauvages se lisent sur sa figure mélancolique. Et penser que comme moi elle est née pour aimer la retraite doucement occupée ! Elle fera tant de bien ! comme nos pêcheurs, comme nos métayers la béniront ! Cela est singulier : il me semble que, la première fois que je me trouverai seul avec elle, je ne serai pas embarrassé, et qu’en causant avec elle je reprendrai un entretien commencé la veille. Je n’ai pas voulu dire à son père toutes les circonstances romanesques qui ont amené cet amour, il ne les aurait pas comprises ; mais elle, elle, comme elle sera étonnée ! comme alors elle s’expliquera l’impression que je lui ai causée ! Quelquefois, il me semble qu’elle doit avoir entendu ici des choses que je disais en Bretagne. Allons, je suis fou, reprit Ewen en souriant et en levant les épaules, je suis fou. Ah ! enfin, la nuit vient.

Oh ! les heures ! les heures ! Si je sortais ! À quoi bon ? je voudrais rentrer… Ce qui m’arrive est bien étrange ; le doigt de Dieu est là ; bonté infinie ! vues impénétrables ! œuvre mystérieusement accomplie ! D’abord mes idées flottent, vagues, incertaines, à la recherche d’un idéal ; puis elles se fixent, se dessinent, prennent un corps, grâce à ce portrait que la fatalité me fait rencontrer ; puis enfin je trouve cette jeune fille, qui offre une ressemblance si frappante avec ce portrait ; puis enfin j’épouse cet ange… Quel enchaînement de faits providentiels ! Une femme ayant les traits de Thérèse a causé des maux affreux dans ma famille il y a un siècle ; Thérèse, au contraire, va sécher autant de larmes que la femme à qui elle ressemble a fait jadis couler de pleurs. Peut-être les malheurs de mon aïeul étaient-ils une expiation d’un crime de notre race… Peut-être le bonheur qui m’attend est-il la récompense de quelque action généreuse enfouie dans l’oubli des âges… Cela doit être, cela doit être, car, moi, je n’ai pas mérité tant de félicité…

La nuit était tout à fait venue. On frappa à la porte d’Ewen. Un des garçons de l’hôtel parut avec une lumière, et dit à M. de Ker-Ellio :

— Monsieur, il y a une femme qui demande à vous parler. — À moi ? dit Ewen avec surprise. — Oui, monsieur ; elle demande M. le baron de Ker-Ellio : c’est bien vous ? — Sans doute… Faites entrer.

Une femme portant un chapeau noir et un manteau s’approcha d’Ewen en faisant la révérence ; sa figure était vulgaire et insignifiante.

Le garçon d’hôtel se retira discrètement.

— Que voulez-vous, madame ? — Il s’agit, monsieur, d’une affaire très-grave.

La femme remit à Ewen un billet conçu en ces termes :


« Au nom de votre honneur et de votre loyauté, auxquels je me fie, monsieur, veuillez suivre la personne qui vous remettra ce billet, ne lui faire aucune question, et aller où elle vous conduira.

« Thérèse Dunoyer. »


Le baron regarda la femme avec stupeur, puis il dit vivement :

— Madame, je vous suis.

Il sortit avec sa mystérieuse conductrice, qui n’était autre que mademoiselle Rosalie, femme de chambre de Thérèse.

Nous avons dit que M. de Montal avait gagné cette fille. Un fiacre attendait à la porte de l’hôtel. Ewen y monta avec mademoiselle Rosalie. Confondu de cette démarche extraordinaire, assailli des plus noirs pressentiments, le baron éprouva une angoisse mortelle. La voiture s’arrêta ; Ewen reconnut la maison de M. Dunoyer. La nuit était profonde ; mademoiselle Rosalie dit à M. de Ker-Ellio :

— Ne montez pas par le grand escalier ; venez avec moi, monsieur.

Le concierge, à la vue de la femme de chambre de mademoiselle Dunoyer, ne fit aucune attention à Ewen.

Celui-ci suivit cette fille et arriva avec elle, par un escalier de service, jusqu’au palier de l’appartement loué par M. de Montal. Il était six heures environ. Mademoiselle Rosalie ouvrit doucement une porte et dit au baron :

— Monsieur, mademoiselle est là-dedans.

Puis mademoiselle Rosalie referma la porte et disparut. M. de Ker-Ellio se trouva dans une pièce obscure ; la chambre voisine était éclairée : il y entra et y trouva mademoiselle Dunoyer. Thérèse, pâle, les yeux brillants d’un éclat fébrile, était debout près de la cheminée ; l’expression de sa physionomie glaça Ewen. Lors de sa première entrevue avec la jeune fille, en la comparant au mystérieux tableau de Treff-Hartlog, le pen-kan-guer avait été plutôt frappé de la ressemblance matérielle de mademoiselle Dunoyer avec le portrait, que de sa ressemblance morale, si cela se peut dire, tant la physionomie de Thérèse lui avait paru douce et mélancolique ; mais, en la voyant cette fois, l’air impérieux, altier, méprisant, il crut que le portrait menaçant de Treff-Hartlog lui apparaissait avec son regard noir, dur et méchant ; ses craintes superstitieuses revinrent, et, se mêlant à ses autres émotions, paralysèrent son esprit ; il regardait la jeune fille d’un air hagard, effrayé. Après quelques moments de silence, Thérèse lui dit d’une voix irrité :

— Savez-vous où vous êtes, monsieur ? — Je suis dans l’appartement que vous occupez, je crois, mademoiselle, avec votre sœur.

Thérèse sourit avec amertume.

— Vous êtes chez M. de Montal, monsieur… — Chez M. de Montal, mademoiselle ?… je ne comprends pas ! — Je vous dis à vous, monsieur, qui voulez m’acheter à mon père… que je suis ici chez M. de Montal. — Mademoiselle… — Vous voyez bien, monsieur, que votre marché ne peut avoir lieu. M. de Montal était ici avec moi… il y a une heure… — Mais M. de Montal ne demeure pas ici ! s’écria Ewen. — Vous avez l’entendement difficile, monsieur… M. de Montal a loué depuis longtemps ces trois chambres, il y passe des journées entières, et quand je puis échapper à la surveillance de ma famille, je viens partager sa solitude. En un mot, M. de Montal est mon amant… Voulez-vous encore m’épouser, monsieur ?

Ewen poussa un long gémissement, et cacha sa figure dans ses mains.

— Maintenant, monsieur, reprit Thérèse avec mépris, vous possédez mon secret… ; dans une heure, mon père et ma mère seront rentrés… ; allez leur dire ce que vous savez, monsieur… — Mon Dieu !… mon Dieu !… murmura Ewen avec accablement. — Pour vous forcer de renoncer à ma main, je ne puis, je le sais, m’adresser à la générosité de votre caractère, reprit Thérèse. Je vous dirai seulement que, si, malgré cet aveu, vous me persécutez encore de vos poursuites… je le jure devant Dieu, je mourrai plutôt mille fois que d’y consentir ; vous devez voir d’après la résolution de mon caractère, que ce que je dis… je le fais. — Et vous m’avez écrit ? — Je vous ai écrit pour vous dire que je ne serais jamais à un autre qu’à M. de Montal ; je crains que cela ne suffise pas pour vous faire renoncer à ma main ; mon père est si riche ! — Être ainsi jugé, mon Dieu ! dit Ewen avec un sombre désespoir. — Être ainsi jugé ! s’écria Thérèse indignée. Avez-vous donc agi en homme honnête et loyal, monsieur ! Insouciant de mon consentement, sans me connaître, sans m’aimer, car vous m’avez vue deux heures à peine, vous intéressez la cupidité de mon père pour le forcer à ce mariage ; car ce n’est pas une demande qu’on m’a faite en votre nom, c’est un ordre irrévocable que l’on m’a brutalement signifié, monsieur, en m’accablant d’injures et de menaces. Vous êtes l’auteur ou le complice des mauvais traitements que j’ai subis et que je subirai encore, monsieur : voilà pour quoi je vous hais. — Comme on l’a trompée, mon Dieu ! dit Ewen, comme on l’a trompée ! — Mon refus vous étonne, monsieur ? Ne devais-je pas être trop heureuse de partager vos biens, ou plutôt de vous apporter ceux que vous me supposez ? car c’est la fille de l’opulent banquier que vous vouliez épouser, monsieur, et, en laissant une partie de votre fortune entre les mains de mon père, vous espériez bien qu’elle fructifierait. — Malheur ! malheur !… la fatalité me poursuit… dit Ewen à voix basse avec égarement. La Providence n’est pas satisfaite ; ma destinée s’accomplira. — Vous êtes atterré d’être si bien deviné, monsieur ? Ce n’est pas tout. Honte et mépris sur vous ! Lâche envers une femme, parjure envers un homme, vous avez manqué à la foi jurée ; oui, malgré votre parole d’attendre l’issue des démarches de M. de Montal auprès de mon père, vous êtes allé traîtreusement trafiquer de ma main en cachette de l’homme à qui vous aviez promis de n’en rien faire. — Moi ?… moi ? s’écria Ewen, étourdi de cette nouvelle accusation. — Et savez-vous ce que c’est que M. de Montal ? s’écria Thérèse avec exaltation. Savez-vous jusqu’où peut aller sa probité chevaleresque ? Il m’aime, il se sait aimé, et pourtant, quoi qu’il lui en coûtât pour ne pas trahir votre confiance, il allait loyalement faire votre demande à mon père au moment où vous parjuriez votre parole. Et vous osez prétendre à un cœur qui appartient à un tel homme ? Vous êtes bien vain ou bien insensé, monsieur !

On excusera peut-être l’irritation, l’emportement de Thérèse ; hélas ! elle croyait aux menaces de suicide que lui avait faites M. de Montal, elle entrevoyait d’affreux chagrins, son amour était menacé : enfin son père et M. de Montal lui avaient, chacun dans un intérêt différent, présenté le caractère de M. de Ker-Ellio sous un jour égoïste ou odieux.

Le baron courbait la tête en silence ; il était anéanti. Il est des justifications impossibles à entreprendre devant certaines préventions. Ewen tombait de si haut, il était si meurtri, si brisé du choc, qu’il n’eut pas la force de se défendre ; les sarcasmes amers de Thérèse ne l’atteignaient pas. Enseveli sous les ruines de ses espérances, entendant, voyant à peine ce qui se passait autour de lui, il n’avait conscience que de l’horrible déception dont il était victime. La seule idée qui se présenta nette et lucide à son esprit affaibli fut celle d’obéir à Thérèse et de rompre avec M. Dunoyer.

Dans son accablement, Ewen s’était assis ; il appuyait son front sur son bras droit étendu le long du dossier de sa chaise ; il ne prononçait pas une parole ; sa main gauche pendante se crispait de temps à autre par un léger tressaillement convulsif. Thérèse le regardait avec un mélange de mépris et d’inquiétude. Elle attribuait aux remords ou à la honte la stupeur du baron. Néanmoins la jeune fille sentit faillir peu à peu la terrible énergie qu’il lui avait fallu pour se glorifier si audacieusement de son déshonneur en face d’un homme qu’elle ne connaissait pas ; une sorte de torpeur succéda à cette surexcitation fébrile et passagère. Le silence prolongé d’Ewen commençait à effrayer Thérèse, elle se trouvait seule avec un homme qu’elle venait de traiter si cruellement, elle eut peur. Le pen-kan-guer releva la tête, sa figure mâle et caractérisée avait une expression déchirante, sa barbe et ses cheveux noirs faisaient ressortir encore sa pâleur ; les yeux pleins de larmes, il se leva et s’approcha lentement de Thérèse ; il lui prit doucement la main et contempla un moment la jeune fille avec une attention profonde en se disant à voix basse :

— Oui, c’est cela maintenant, c’est bien le même regard dur, le même sourire méprisant : Mor-Nader avait raison, la fleur des tombeaux fleurit au mois noir. C’est dans le mois noir que je l’ai vue… Fatalité ! fatalité ! ma destinée s’accomplira, et la vôtre aussi, pauvre jeune fille… Mais triste, triste, oh ! bien triste !

À ces mots prononcés par Ewen avec une douceur et une désolation indicibles, Thérèse sentit son mépris et son courroux faire place à un sentiment étrange. Par un phénomène psychologique inexplicable, pendant une seconde elle eut la conscience parfaite que l’homme qui était là, qui lui tenait la main, qui la regardait d’un air si doux, était l’être idéal qu’elle aimait et dont M. de Montal n’était que le fantôme. Une lueur céleste, éclairant un moment la pensée de Thérèse, lui permit de connaître la vérité.

Durant cette vision éblouissante, rapide comme l’éclair, il lui semblait apercevoir son image et celle d’Ewen rayonnantes de bonheur et de sérénité ; elle tenait la main d’Ewen, elle la sentit frémir dans la sienne et la serra involontairement. Aussitôt tout redevint ténèbres et ignorance. Thérèse crut sortir d’un songe. Elle ne vit plus devant elle qu’un homme grossier qui, intimidé par la résolution qu’elle avait montrée, balbutiait de misérables excuses.

Que penser de la bizarre et fugitive impression de Thérèse ? N’était-ce pas une de ces révélations instinctives qui jaillissent parfois du rapprochement des sympathies qui s’ignorent ; lueurs divines qui illuminent un moment les ténèbres où sont cachés l’un à l’autre deux cœurs pareils et faits pour s’adorer : cri suprême et déchirant de l’âme à la vue du vrai bonheur qui ne lui apparaît un moment que pour disparaître à jamais emporté dans la marche inexorable de la fatalité ? Chose singulière, Thérèse ne conserva pour ainsi dire aucun souvenir de cette illumination rapide, presque surnaturelle. Elle rougit de colère en sentant la main d’Ewen dans la sienne et la repoussa brusquement. Mais la physionomie de Thérèse avait trahi ce qui se passait en elle pendant ce moment si fugitif ; son regard attendri, radieux, s’était attaché sur celui d’Ewen avec une indéfinissable expression de bonheur et d’amour, sa main avait un instant pressé la sienne…

Le pen-kan-guer semblait fasciné. Ses yeux ne quittaient pas les yeux de Thérèse, lui aussi eut une sorte d’intuition rapide, non-seulement de la félicité qui l’eût attendu auprès de Thérèse, mais de tout ce qu’il était pour elle en ce moment. Et puis tout passa. Ewen aussi se réveilla comme d’un songe au brusque mouvement de Thérèse, qui repoussait sa main.

Revenu à lui, envisageant sa cruelle position, il eut hâte de terminer cette pénible scène.

Il dit d’une voix douce et calme à mademoiselle Dunoyer :

— Trouverais-je à cette heure monsieur votre père chez lui ? — Non, monsieur, dit-elle durement, il ne reviendra qu’à six heures et demie avec ma mère. Vous voulez sans doute aller lui apprendre que j’aime M. de Montal, et que je suis à lui. Vous le pouvez, monsieur. Je m’attends à tout, je vous ai fait cet aveu pour que vous en abusiez.

L’indignation et le mépris de Thérèse semblaient renaître plus violents encore depuis qu’elle avait cédé à un attendrissement involontaire.

— Allez… allez… monsieur, reprit-elle, je ne crains rien… Aucun malheur ne peut m’atteindre. Je suis aimée de M. de Montal, nulle puissance humaine ne me forcera de vous épouser… vous, l’auteur, le seul auteur de mes chagrins. Sans votre demande, sans l’odieux marché que vous avez proposé à mon père, il n’aurait pas refusé ma main au seul homme que j’épouserai jamais… Malheur… malheur à vous qui par cupidité avez causé tant de maux !

M. de Ker-Ellio trouvait une sorte de volupté amère à se voir si outrageusement méconnu ; la douleur arrive souvent à une telle intensité, qu’on ne tente pas même de lui échapper. Vingt fois M. de Ker-Ellio eut une question sur les lèvres, il voulait demander à Thérèse si M. de Montal lui avait parlé du portrait mystérieux et des circonstances de son amour romanesque ; il se tut devant l’exaltation de la jeune fille. À quoi bon l’informer de cela ? La passion de mademoiselle Dunoyer aurait pris ces aveux en mépris et en pitié ; lors même qu’elle n’aurait pas ri de ces romanesques incidents, ils n’eussent en rien diminué son amour pour M. de Montal. Ewen était trop fier pour épancher son cœur dans une pareille occurrence. Ses forces étaient à bout. Il sortit se soutenant à peine, éperdu, haletant, silencieux, et laissant Thérèse dans une extrême perplexité. Il rentra chez lui à pas lents, avec un calme effrayant.

Il écrivit à M. Dunoyer que des événements imprévus et importants l’obligeaient de partir et de renoncer à la main de mademoiselle Thérèse. Cette lettre envoyée, M. de Ker-Ellio envisagea froidement l’avenir et résuma sa position avec une épouvantable lucidité de désespoir. Il se dit :

— J’ai manqué de devenir fou en aimant un être idéal ; maintenant je sais que cette idéalité existe ; non-seulement elle existe, mais elle a failli m’appartenir, et elle appartient à un autre… Oui, Thérèse a pour lui tant d’amour et pour moi tant de dédain, qu’elle a mis de la joie, de l’orgueil à m’avouer qu’elle s’était perdue pour cet homme ! Jamais la haine et le mépris ont-ils été plus loin ? Et pourtant je l’aime toujours ! et demain elle serait morte que je l’aimerais aussi follement que je l’aimais avant de la connaître. Je vais retourner dans ma solitude et me faire cette solitude, s’il est possible, plus profonde et plus morne en core… Les idées, les terreurs superstitieuses se joindront à mes regrets désespérés. Je ne me trompe pas : au mois noir prochain, ou je serai fou, ou je me serai tué, pour ne pas faire mentir Mor-Nader et la fatalité du portrait.

Le lendemain, Ewen de Ker-Ellio était parti pour Treff-Hartlog.


CHAPITRE XXI.

Vengeance.


Lorsque Thérèse avait pris le parti désespéré d’écrire à M. de Ker-Ellio et de lui avouer si audacieusement son amour pour M. de Montal, la malheureuse fille était perdue. La veille, après son entretien avec son père, elle était allée se renfermer chez elle. Le soir, M. et madame Dunoyer, pour la punir, avaient arrangé une partie de spectacle avec Clémentine et miss Hubert. Thérèse profita de cette sorte de liberté pour monter chez le comte, qui l’attendait. Abusant de la confiance, des craintes, de l’exaltation, du désespoir et de l’amour aveugle de la malheureuse fille, M. de Montal la déshonora. Si la conduite de cet homme n’avait pas été dictée par la plus basse cupidité, par le plus ignoble calcul, on aurait pu peut-être l’excuser, en songeant qu’il était fermement décidé à épouser Thérèse ; mais cette résolution même prenait sa source dans un sentiment si misérable, qu’elle n’atténuait en rien le crime du comte.

Le lendemain du départ de M. de Ker-Ellio, départ dont M. Dunoyer n’était pas encore instruit, ayant attendu le baron la veille toute la soirée et n’ayant pas encore reçu sa lettre, le lendemain du départ de M. de Ker-Ellio, disons-nous, Thérèse, laissant sortir seule Clémentine et miss Hubert, se rendit chez M. de Montal à trois heures, ainsi qu’elle en était convenue avec lui. Le comte la reçut à genoux, avec les protestations d’une fidélité éternelle, de la tendresse la plus vive, de l’amour le plus ardent.

— Nous sommes sauvés, Édouard. Cela m’a bien coûte, mais maintenant mon père ne s’opposera plus à notre mariage, s’écria-t-elle en se jetant dans les bras de M. de Montal en fondant en larmes. — Que dis-tu, ma Thérèse ? — Hier, après vous avoir quitté, j’ai écrit à M. de Ker-Ellio de venir me trouver. Rosalie lui a porté ma lettre, et elle l’a amené ici. — Ici, Thérèse ? Que dis-tu, comment, ici ? — Oui… ici… chez vous, — Et pourquoi ? — Pour dire à cet homme que j’étais à vous ; maintenant croyez-vous que M. de Ker-Ellio veuille encore m’épouser ? — Tu as fait cela, noble et courageuse femme ! s’écria M. de Montal en se mettant de nouveau aux genoux de Thérèse : et qu’a-t-il répondu ? — Il a pu à peine balbutier quelques paroles, il était atterré. Je lui ai reproché son manque de parole et de foi envers vous et ses basses menées pour forcer mon père à lui donner ma main. — Tu as fait cela, ma Thérèse ? je n’en reviens pas. — Mon père, ayant un intérêt à m’obliger d’épouser M. de Ker-Ellio, pouvait être intraitable pour notre mariage ; mais si M. de Ker-Ellio refuse, pour quel motif mon père nous refuserait-il son consentement, puisqu’il ne demande qu’à se débarrasser de moi ? Ce sont ses mots, Édouard… mais il n’importe, je préfère n’avoir jusqu’ici été aimée de personne, j’en suis plus heureuse, plus reconnaissante encore de votre amour. — Ange de toute ma vie… Oh ! tu verras que je te rendrai tout le bonheur dont tu as été privée depuis ton enfance. Comme toi, je ne doute pas que ton courageux aveu ne rende désormais les prétentions de M. de Ker-Ellio impossibles… il s’est conduit déloyalement en agissant auprès de ton père malgré sa parole. C’est une juste punition. Aussi, mon adorée, sitôt que nous serons sûrs du désistement de mon cousin, nous aborderons franchement la question avec ton père… Maintenant tu es à moi,… tu es ma femme, et il faudra bien…

À ce moment, on frappa violemment à la porte du palier.

— Je suis perdue ! s’écria Thérèse avec effroi. — Diable ! c’est plus tôt que je ne le pensais ! se dit M. de Montal ; mais, au fait, sa présence ici suffira.

Puis, prenant un air effrayé, il s’écria :

— Grand Dieu ! qu’est-ce que c’est ? — Ah ! je me sens mourir, dit Thérèse en se serrant contre M. de Montal. Hier, j’ai bravé la honte, parce que cela nous sauvait : mais aujourd’hui… oh ! ce serait la honte pour la honte… — C’est la voix de ton père, dit tout à coup M. de Montal en écoutant. — Mon Dieu ! ayez pitié de moi, il va me tuer, murmura Thérèse.

Le comte ouvrit la porte de la chambre à coucher. L’on entendit alors distinctement une sorte de tumulte sur l’escalier, et M. Achille Dunoyer qui criait en ébranlant la porte :

— Ouvrez, monsieur de Montal, ouvrez, sinon je fais sauter la porte ! — Et aucune issue… aucune ! disait le comte en feignant le désespoir. — Édouard, sauvez-moi, sauvez-moi ! s’écria la malheureuse fille en se traînant à genoux. — Messieurs, je vous prends tous à témoin que M. de Montal est enfermé avec mademoiselle Thérèse, qu’il refuse de m’ouvrir, et qu’il me force d’enfoncer la porte… Joseph… enfoncez. — Oui… oui… enfoncez la porte, Joseph ! répétèrent en chœur des voix grossières mêlées de rires, de huées et de sifflets.

Un violent coup de masse ébranla la porte. Thérèse, éperdue, en songeant à l’horrible publicité de sa honte, aima mieux mourir. D’un bond elle courut à une croisée, l’ouvrit, et il fallut tous les efforts de M. de Montal pour maintenir sa violente résistance et l’empêcher de se précipiter par la fenêtre. À ce moment la porte tombait avec fracas. L’on put voir sur le palier et sur les marches de l’escalier un grand nombre de voisins et de domestiques attirés par le bruit de cette scène, que M. Achille voulait rendre la plus scandaleuse possible.


Messieurs, vous êtes témoins que mademoiselle Thérèse était renfermée ici avec son amant.

— Messieurs, s’écria-t-il, triomphant d’une affreuse joie, en se retournant devant les gens qui l’accompagnaient et en montrant Thérèse pâle, défaillante, presque évanouie dans les bras de M. de Montal ; messieurs, vous êtes témoins que mademoiselle Thérèse était renfermée ici avec son amant… comme je vous l’avais dit… mais vous verrez tout à l’heure autre chose… Ce sera le départ de cette misérable que je vais mettre à la porte de chez moi… Si vous êtes curieux, attendez… un moment… j’ai à dire deux mots à M. le comte de Montal, à cet habile séducteur.

De nouveaux cris, de nouvelles huées poussés par la valetaille qui se pressait sur l’escalier, accueilirent ces mots de M. Achille. Le comte s’était hâté de transporter Thérèse dans sa chambre à coucher. Le banquier ferma la seconde porte de l’antichambre pour arrêter les curieux, et entra dans la pièce où se trouvaient Thérèse et M. de Montal. Pendant un moment, ces trois personnages gardèrent le silence. M. Achille Dunoyer, contemplant Thérèse avec une satisfaction cruelle, se frottait les mains en jetant à M. de Montal un regard ironique. Thérèse, pâle comme une morte, les cheveux en désordre, assise dans un fauteuil, serrait convulsivement dans ses deux mains une des mains de M. de Montal, qui se tenait debout près d’elle ; la malheureuse lui disait d’une voix entrecoupée : — Ne me quittez pas,… ne me quittez pas.

Le comte possédait seul son sang-froid : il tenait le fil de cette scène, qu’il avait ménagée. Oui, un billet anonyme, écrit par lui et remis le matin même au banquier, l’avertissait que sa fille avait presque chaque jour des rendez-vous avec M. de Montal dans un petit appartement du quatrième étage ; la moindre surveillance permettrait de s’assurer de la vérité du fait. M. Dunoyer, à trois heures, vit sortir miss Hubert et Clémentine : la gouvernante lui dit que mademoiselle Thérèse, étant un peu indisposée, avait préféré rester chez elle. Le banquier s’embusqua sur le palier du deuxième étage, entendit Thérèse ouvrir sa porte, et la vit monter chez le comte. Aussitôt il appela ses gens pour enfoncer la porte. Le but de cette nouvelle infamie de M. de Montal était fort simple : il voulait se faire surprendre avec Thérèse pour forcer la famille de sa victime à la lui donner en mariage. La haine de M. Dunoyer pour cette jeune fille servit le comte au delà de ses souhaits.

— Monsieur, dit-il au banquier d’un ton à la fois confiant et repentant, je suis coupable ; je sens combien votre indignation est légitime : mais, par pitié pour votre fille…

M. Achille Dunoyer partit d’un éclat de rire ironique.

— Coupable ! allons donc, vous n’êtes pas plus coupable que je suis indigné. Coupable ?… mais au contraire, mon cher monsieur, vous avez bien fait, je vous en sais gré ; oui, je suis ravi… mais ravi de ce qui arrive.

M. de Montal regardait le banquier avec une surprise croissante ; il s’attendait à des reproches, à des emportements ; il n’en était rien. Thérèse contemplait et écoutait son père avec non moins d’étonnement.

— Ainsi, monsieur, vous nous pardonnez ? — Comment donc, mais je suis à mille lieues de vous accuser, mon cher monsieur, reprit M. Dunoyer ; vous avez séduit mademoiselle, c’est très-bien… tout le monde le sait, c’est encore mieux… Oui, c’est tellement public, qu’on m’a écrit une lettre anonyme ce matin pour m’apprendre les rendez-vous de mademoiselle. Sans doute ces jolis bruits sont parvenus jusqu’à votre cousin, M. de Ker-Ellio, car il vient de m’écrire à l’instant même que des affaires importantes le rappelaient en Bretagne, et qu’il renonçait à l’espoir d’épouser mademoiselle. Il a été trop poli pour me dire le fin mot,… en d’autres termes que le déshonneur de mademoiselle courait les rues. — J’ai commis une grande faute, je le sais, mon père, dit Thérèse, je mérite vos reproches. Hélas ! pourquoi m’avez-vous si durement traitée pour me forcer à épouser M. de Ker-Ellio ? — Pourquoi ?… pourquoi ?… parce que j’avais un intérêt à voir conclure ce mariage… mais… peste… j’aime mille fois mieux ce qui arrive à cette heure ; j’y gagne cent pour cent, dit M. Achille Dunoyer en continuant de se frotter les mains. — Monsieur, dit M. de Montal d’un ton solennel, je suis disposé à vous offrir, ainsi qu’à mademoiselle votre fille, toutes les réparations que vous pouvez désirer. Je suis homme d’honneur et de cœur ; devant vous je répéterai à… Thérèse… Permettez-moi de lui donner ce nom. — Donnez, donnez… à votre aise, ne vous gênez pas. — Je répéterai donc à Thérèse, et je lui jurerai de nouveau devant vous, de n’avoir jamais d’autre femme qu’elle. — Et moi ! mon père ! s’écria Thérèse, je jure que n’aurai jamais d’autre époux que lui.

M. Dunoyer les regarda tous deux. Son ironie disparut ; il sembla ému, touché, et dit d’un ton sérieux et attendri :

— Vraiment, ça me désarme. Ces pauvres enfants ! après tout, ils sont charmants ! Eh bien ! voyons, mariez-vous, mauvaises têtes, puisque vous en avez tant d’envie ; le plus tôt sera le mieux. — Ah ! mon père, que de bonté ! c’est maintenant que je sens l’étendue de ma faute, dit Thérèse en fondant en larmes et en tombant aux genoux du banquier. — Oh ! oui, maintenant nous sommes vos enfants, s’écria M. de Montal en mettant sa main sur ses yeux ; après un léger effort, quelques larmes tombèrent. Pour que cet effet de pleurs ne fût pas perdu, il se jeta dans les bras de M. Dunoyer en répétant : — Oui, maintenant, nous sommes vos enfants.

Le banquier avait voulu se jouer de M. de Montal et de Thérèse en simulant un attendrissement qu’il n’éprouvait pas. À la brusque accolade du comte, il partit d’un nouvel éclat de rire ; et, en pressant d’une manière grotesque M. de Montal sur sa poitrine, il s’écria :

— Comme c’est touchant et dramatique ! Ah ça, Montal, est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons l’air de jouer une scène de Robert-Macaire ; j’ai joliment l’air Wormspire, hein ? et vous donc, mon cher, comme vous avez bien dit : Oh ! oui, maintenant nous sommes vos enfants !… Farceur de Montal !

Pour Thérèse, les paroles de M. Dunoyer étaient incompréhensibles ; la seule chose qui la frappa, ce fut l’ironie insultante du banquier qui succédait au moment d’attendrissement simulé dont elle avait été dupe : elle pressentit quelque dénomment horrible à cette scène, se releva et alla s’asseoir en silence. M. de Montal commença à s’effrayer des railleries de M. Achille Dunoyer ; il le regardait avec inquiétude. Tout à coup on entendit frapper à la porte de l’antichambre, une voix s’écria :

— Hé ! ça sera-t-il encore long, monsieur Dunoyer ? Nous attendons,

Et puis ce furent des huées et des éclats de rire sans fin.

— C’est la valetaille de la maison qui s’impatiente, dit froidement le banquier. — Oh ! que de honte ! que de honte ! dit Thérèse en cachant sa tête dans ses mains. — Il me semble, monsieur, dit M. de Montal, que vous auriez pu venir seul, quand ça n’aurait été que par égard pour mademoiselle votre fille ? — Nous y voilà ! nous y voilà enfin ! s’écria M. Dunoyer avec une explosion de joie sardonique : puis, montrant Thérèse d’un geste dédaigneux : — Ça, ma fille !… laissez donc ; il n’y a qu’une petite difficulté, c’est que ça n’est pas ma fille. — La faute de Thérèse… notre faute, dois-je dire, est grande sans doute, reprit le comte ; mais elle ne peut faire que votre fille ne soit plus votre fille. — Ne confondons point, s’il vous plaît, je n’ai pas dit plus, j’ai dit pas. — En vérité, monsieur, je saisis à peine la différence qui existe entre ces mots. — Vraiment, vous êtes si fin ? Eh bien, je vais parler plus clairement, reprit le banquier cette fois sérieusement et les traits contractés par les détestables joies de la haine et de la vengeance satisfaites ; apprenez-le donc : cette fille ne m’appartient pas : elle ne m’est rien, c’est le fruit de l’adultère… Oui, et comme il est prouvé qu’elle est née trois mois après mon retour d’un voyage d’un an, ce que j’ai fait jusqu’ici pour elle n’a été que de la charité : je vais faire, dès aujourd’hui, légalement constater son incapacité à jamais posséder un liard de mes biens, je vais préalablement mettre cette donzelle à la porte, pour qu’elle ne corrompe pas Clémentine ma fille, ma vraie fille, ma seule fille. Maintenant, mon cher monsieur, épousez ou n’épousez pas mademoiselle Thérèse, je m’en lave absolument les mains. Si vous l’épousez, elle sera la plus malheureuse des créatures ; si vous ne l’épousez pas, elle mourra de chagrin et de misère, à moins qu’elle ne fasse comme tant d’autres jolies filles, ce qui ne lui constituera pas un avenir beaucoup plus flatteur. — Mais, monsieur, c’est horrible ce que vous dites là ! s’écria M. de Montal en balbutiant de surprise. — Vraiment ! reprit le banquier avec une rage concentrée, c’est horrible ? et n’a-t-il pas été horrible pour moi d’avoir dans ma maison, continuellement sous mes yeux, un enfant qui ne m’appartenait pas, un témoignage vivant de mon outrage ? Ah ! vous croyez, monsieur, que je n’ai pas souffert aussi, moi ? — Mais j’étais innocente de ma naissance, dit douloureusement Thérèse. — Eh ! qu’est-ce que cela me fait, à moi ? vous n’en étiez pas moins née, je n’en étais pas moins obligé à des ménagements, à cacher l’aversion que vous m’inspiriez. — Ah ! monsieur, ne valait-il pas mieux m’abandonner ? dit Thérèse en fondant en larmes. — Si je ne l’ai pas fait, c’est que j’avais des raisons pour cela ; mais, Dieu merci, aujourd’hui le scandale de votre infâme inconduite est flagrant, on ne me jettera pas la pierre en me voyant chasser de chez moi une misérable dont les débordements autorisent ma sévérité. Enfin, moi et votre mère, nous allons être, une fois pour toutes, débarrassés de vous. Pour faire constater votre position, ce sera un peu de vieille honte à remuer pour Héloïse ; ma foi, tant pis, elle y est décidée, elle dit que ce sera l’expiation de sa faute. — Ma mère ! ma mère aussi ! dit Thérèse avec accablement. — Ah parbleu ! dit M. Achille, vous étiez donc aveugle ! Vous pesiez à votre mère presque autant qu’à moi.

À ce dernier coup, Thérèse se leva résignée, résolue. Elle tendit la main à M. de Montal et lui dit :

— Édouard, partons.

Ces deux mois résumaient toute la position de cette malheureuse fille ; elle n’avait plus au monde que M. de Montal.

— Je l’entends bien ainsi, dit le banquier. Vous allez sortir de chez moi sur-le-champ ; je ne vous aurais pas permis d’y passer la nuit. On vous enverra demain vos effets. Où cela ? chez monsieur, sans doute ? — Oui, monsieur, chez moi, dit M. de Montal aussi effrayé du renversement de ses espérances que de la cruauté du banquier. — Soit, dit M. Achille, on adressera les effets de mademoiselle chez vous ; ça commencera votre petit ménage, mon jeune marié.

Le comte était si cupide, si lâche, si égoïste, qu’il ne put même à ce moment dissimuler son odieux désappointement. Sur son front livide et abattu. M. Dunoyer lut cette pensée :

— Me voici aussi pauvre qu’auparavant, avec une femme sur les bras.

M. Achille lisait vrai. Rien d’étonnant à cela ; ces deux hommes devaient se comprendre et se deviner. Heureusement Thérèse, encore sous le coup de la révélation que venait de lui faire le banquier, n’eut pas le moindre soupçon de ce qui se passait dans le cœur de M. de Montal. M. Dunoyer s’alarma de la quiétude de Thérèse ; sa vengeance n’était pas complète ; il lui fallait jeter au cœur de sa victime un soupçon atroce. Il dit au comte :

— Vous voilà tout désorienté. Ah dame ! que voulez-vous ? espérer et tenir sont deux ; mais voilà toujours ce qui arrive. On remarque des facilités pour séduire la fille, ou plutôt celle qu’on croit la fille d’un riche banquier ; on se dit : Bast ! une fois séduite, le premier courroux passé, il faudra bien que les parents me la donnent. Elles sont deux sœurs, la fortune du père est de trois ou quatre millions, c’est donc un jour quatre-vingts ou cent mille livres de rente qui me reviendront ; en attendant on ne pourra pas me donner moins de deux ou trois cent mille francs, avec la niche et la pâtée. C’est gentil, quand on est au moment de mourir de faim. — Monsieur, monsieur, s’écria M. de Montal furieux d’être si bien deviné, je suis ici chez moi. Vous n’êtes pas le père de Thérèse ; je ne souffrirai pas un moment de plus vos impertinences. — D’abord, pour me parler sur ce ton-là, mon cher monsieur, il faudrait commencer par me rendre les deux cents louis que je vous ai prêtés.

M. de Montal baissa la tête.


— Et puis ensuite, reprit M. Dunoyer, je ne vous dis pas d’impertinences. Je dis que des gens intéressés auraient fait ce calcul-là ; mais cela ne s’adresse pas à vous, au contraire, puisque mademoiselle n’a que ses beaux yeux pour tout potage, et que, ruiné comme vous l’êtes, elle va vous être horriblement à charge, au lieu de vous être une ressource, comme vous pouviez l’espérer. — Venez, Édouard, venez, dit Thérèse en souriant de dédain ; ne pensez pas qu’un seul de ces mots puisse vous atteindre et me faire un instant douter de votre cœur. Dieu merci ! ma foi en vous fait ma force, mon courage et mon espoir. C’est mon seul bien maintenant : et ce bien, on vous l’envie. Venez, Édouard. Le bonheur qui nous attend, malgré notre pauvreté, est donc certain, puisque les méchants tâchent de l’empoisonner par la méfiance. — Monsieur, sortez d’ici, s’écria M. de Montal en montrant la porte à M. Achille d’un air menaçant, Thérèse n’est pas votre fille, vous n’avez aucun droit sur elle ; si vous m’exaspérez, je vous mettrai hors de chez moi. — Tout beau, monsieur le comte ; je ne prétends pas violer votre domicile. Un dernier mot, je vous prie.

M. de Montal sortit de la chambre où était Thérèse, et accompagna le banquier dans l’antichambre. Après avoir gardé un moment le silence, M. Achille dit au comte :


— Je veux vous prouver que je n’ai pas de rancune contre vous… en vous donnant un bon conseil. Avez-vous des nouvelles de M. de Beauregard, depuis deux ou trois jours ? — Non, monsieur ; mais à quoi bon ? — Eh bien ! moi, j’ai reçu ce matin une lettre de M. de Sainte-Luce, dont je suis le banquier, et qui est de la partie de chasse de la forêt de Breteuil. — Eh ! mon Dieu, monsieur, que me fait cela ? — Attendez donc, étourdi… Avant-hier soir, le marquis a été tué à la chasse par accident. Il venait d’hériter de son beau-père d’une fortune énorme. La marquise de Beauregard devient ainsi un parti superbe, quoique un peu véreux… Vous ne connaissez guère la honte, vous êtes fin et roué : ma foi, moi, à votre place : … je ne me presserais pas du tout d’épouser Thérèse.

Et M. Achille Dunoyer sortit.


CHAPITRE XXII.

La mansarde.


Un an s’est écoulé depuis le jour où Thérèse a été chassée de la maison du banquier. Nous conduirons le lecteur dans une petite ruelle appelée l’impasse Fournier, située près de la barrière de Vaugirard. Le pavé fangeux, la couleur sordide des maisons délabrées, les longues perches chargées de linge troué qui s’arc-boutent aux fenêtres, tout annonce la pauvreté des demeures qui bordent cette impasse. On était à la fin du mois de novembre, il faisait un froid humide et pénétrant : le temps, chargé d’un brouillard glané, était obscur. La maison qui terminait la ruelle était la plus misérable de toutes ces habitations : elle avait deux croisées de front, trois étages et des mansardes. Le premier et le second étaient occupés par un marchand de chiffons en gros auquel les chiffonniers apportaient leur récolte de la nuit. Ces amas de guenilles entassées répandaient une odeur infecte non-seulement dans la maison, nais dans l’impasse tout entière. Un ferblantier en chambre occupait les deux pièces du troisième étage. Honnête et jeune ouvrier chargé de famille, laborieux, actif, Pierre Feraud, malgré un travail incessant et forcé, gagnait à peine de quoi empêcher ses cinq enfants et sa femme de mourir de faim.


Pierre Feraud.

Il était deux heures, une croisée dont la plupart des carreaux étaient remplacés par des morceaux de papier laissait à peine arriver un jour sombre dans la chambre où Pierre Feraud façonnait le fer-blanc et la tôle à grands coups de maillet. Un petit poêle de fonte à marmite, alors foid (on ne l’allumait que pour préparer les repas), était placé près de la cheminée, où était empilé un petit tas de bois ; au fond de la pièce, il y avait une misérable couchette garnie d’une paillasse, d’un drap ployé en deux et d’une mince couverture ; un petit lit où dormaient deux enfants, un bercau où en dormait un autre, étaient un peu plus loin : enfin, du côté opposé à l’établi de Pierre Feraud, on voyait un fourneau portatif et une commode de bois peint.

Une femme de trente ans, vêtue pauvrement, travaillait à l’aiguille ; deux petites filles, de six à sept ans, assises à ses pieds, se pressaient contre ses genoux en frissonnant de temps à autre.

— Vous avez froid, pauvres petites ? dit Augustine, femme de Pierre Feraud. — Oui, maman. — Quand Louise et Justine seront réveillées, je vous coucherai à leur place et à votre tour, mes enfants. Le fait est qu’il fait bien froid ; j’ai les doigts tout roides, je ne puis plus tenir mon aiguille.

Pierre, s’étourdissant lui-même de son bruyant travail, n’entendit pas cet entretien.

— Je vais marcher un peu, dit sa femme, ça me réchauffera.

Elle s’approcha de son mari et lui mit la main sur l’épaule.

Pierre suspendit un moment son travail.


Le baron de Ker-Ellio.

— Quel vilain froid, Pierre, et le jour si bas ! si bas ! il va falloir bientôt allumer la chandelle… ah ! c’est cher, l’hiver. — C’est vrai, ça n’est pas la maison des malheureux. Mais tu as les mains gelées. Fais donc un peu de feu, Augustine. — As-tu froid, Pierre ? — Moi, non. Dieu merci ; le maillet réchauffe. — Eh bien ! ménageons notre bois… Tu sais bien qu’il faut que la falourde nous fasse la semaine, et nous ne sommes qu’à mercredi. — Mais les enfants… — Je vais les coucher, les autres vont se réveiller. — Mais toi, Augustine ? — Oh ! moi, cinq ou six tours de chambre, et je serai dégelée. — Bonne femme, va ! — Et toi, est-ce que tu n’es pas bon homme ? — Le fait est qu’il y en a de plus malheureux que nous. — Et cela sans aller les chercher bien loin, dit Augustine en levant la tête vers le plafond. — Est-ce que cette dame t’a parlé depuis l’autre jour où elle t’a demandé un peu de braise allumée ? — Non, elle m’a remerciée bien poliment, et elle a remonté tout de suite vite dans sa mansarde, parce qu’elle entendait crier son enfant. — Il fallait lui demander si elle n’avait pas besoin d’autre chose. — Dame ! je n’ai pas osé : à son parler on voit bien que c’est une bourgeoise. — Qu’est-ce que ça fait qu’elle soit bourgeoise, si elle est dans la peine ? — Pour heureuse, elle ne l’est pas. La femme du chiffonnier, qui est toujours à espionner, dit qu’un pain de deux livres et un litron de pommes de terre lui font ses trois jours, avec deux sous de lait tous les matins. Pauvre chère dame, et être nourrice… par là-dessus. — Elle n’a peut-être pas de bois ! — C’est bien possible. Qu’est-ce que tu veux que nous y fassions ? Si nous en avions seulement un peu plus qu’il ne nous en faut ! mais, dame ! c’est juste ! il faut liarder. Nous avons encore à retirer la redingote du Mont-de-Piété. — C’est vrai ! bien heureux sont les riches ! ils peuvent n’y pas regarder de si près. Et tu es sûre que c’est une bourgeoise ? — Rien qu’à ses belles petites mains blanches, à sa manière de parler, ça se voit de reste. — Et son mari ? — Il faut qu’il voyage ou qu’il soit un fameux sans-cœur de laisser ainsi sa femme dans la misère. — Après cela, elle n’est peut-être pas mariée. C’est peut-être une pauvre jeunesse abandonnée par un homme, comme ça arrive si souvent. — Ça est vrai, dit Augustine ; voilà comme ils sont, ces hommes : deux ou trois mois de plaisir, et puis, un beau jour, bonsoir ! Malheureuse, tire-toi de là comme tu pourras, va à la Bourbe, noie-toi, ou meurs de faim avec ton enfant ! T’as de quoi choisir. — C’est pourtant vrai que ça arrive quelquefois comme ça, Augustine ! Nom de nom ! abandonner son enfant ! Je n’ai jamais, Dieu merci, fait de cet ouvrage-là. Et cette pauvre dame, est-ce qu’elle travaille ? — La femme d’en bas dit que, depuis un mois qu’elle est ici, elle a vu deux fois venir comme une maîtresse ouvrière qui lui a demandé si madame Thérèse, brodeuse, demeurait ici. — Brodeuse ? c’est ça, va ! Augustine : c’est une jeunesse bourgeoise ; autrefois elle aura brodé pour son plaisir, aujourd’hui elle brode pour manger du pain. — T’as raison, tiens, Pierre ; ça me met tout sens dessus dessous. Si elle n’avait pas de bois, pourtant ! — Justement voilà qu’il commence à neiger, et, dans ces mansardes, on a le froid du toit, comme les morts ont le froid de la terre. — Ce n’est pas pour mépriser personne, mais j’aimerais mieux je ne sais quoi que de loger dans une mansarde, à cause de mes enfants ; j’aimerais mieux me priver sur autre chose. — Pauvre femme ! et si elle n’a pas de quoi se priver sur autre chose ! Dis donc, Augustine, pas de bois et dans une mansarde ? — Tais-toi donc, tu me fends le cœur. — Est-ce que tu tiens beaucoup à retirer ma redingote cet hiver, Augustine ? — Moi, Pierre ? C’est pour toi que je veux la retirer, afin que tu aies un vêtement propre à mettre le dimanche si tu vas faire un tour après ton travail. — Bah ! l’hiver, c’est pas bien amusant de se promener. Combien as-tu de côté pour la retirer ? — Mais il y a déjà onze francs sept sous. Dame, c’est pas beaucoup, mais nous pourrons toujours partager notre bois avec la dame d’en haut, si elle en manque. Nous en rachèterons avec les onze francs sept sous. — Ma foi, tant pis ; tu as raison, le bon Dieu nous rendra ça. — Viens que je l’embrasse, Augustine. — Oui, mais, un instant, comment faire pour proposer ça à la dame ? Moi, je n’oserai jamais. Ce n’est pas qu’elle ait l’air fier ; au contraire, elle est bien polie, bien douce, bien honnête ; mais, c’est égal, elle a quelque chose de… enfin je n’oserais pas. — Augustine, une idée ! elle est venue l’autre jour t’emprunter de la braise ; va lui en emprunter à ton tour : tu verras bien si elle a du feu ; si elle n’en a pas… — Eh bien ! — Eh bien ! tu lui diras ce que tu voudras, comme ça te viendra. Bah ! bah ! tu trouveras. — T’as raison, Pierre, je prends ma pelle et je monte. C’est drôle, comme le cœur me bat ! dit Augustine. — Es-tu poule mouillée, va ! Ne dirait-on pas que tu vas faire un mauvais coup ? — Allons, allons, je me rassure : garde les mioches, car ils vont vouloir venir avec moi. — Ici, mes enfants, dit le ferblantier, le jour est fini, en attendant la chandelle, je vas vous faire faire une course à cheval pour vous réchauffer et moi aussi. Allons, houp, ici les blondinettes !

Et Pierre prit une de ses petites filles de chaque main, mit chacune d’elles sur un de ses genoux et commença de les faire vigoureusement sauter, à la grande joie des deux enfants. Augustine était montée à la mansarde par une sorte d’échelle de meunier qui y conduisait. La porte disjointe fermait à peine, la bise du nord l’agitait de temps en temps. Augustine frappa d’abord légèrement, puis plus fort, puis, voyant qu’on ne lui répondait pas, elle se hasarda d’entrer doucement. Triste, oh ! triste spectacle ! Cette mansarde, aux deux tiers lambrissée, était éclairée par une petite fenêtre garnie de deux de ces carreaux verdâtres qui ressemblent à des fonds de bouteille ; à différents endroits de la toiture, les tuiles brisées laissaient pénétrer le jour et déjà quelques flocons de neige. Les murs, peints à la chaux, ruisselaient d’humidité. Un poêle de faïence, une malle, une chaise, un petit buffet, une table de bois blanc sur laquelle étaient des bandes de feston commencées : tels étaient les seuls meubles de cette pièce nue et glacée, mais d’une extrême propreté. Enfin, sur un lit aussi misérable que celui du ferblantier était couchée et évanouie Thérèse Dunoyer, d’une pâleur et d’une maigreur effrayantes, serrant convulsivement son enfant sur son sein, que la malheureuse petite créature pressait vainement.

— Bonne sainte Vierge, je suis arrivée bien à temps ! s’écria Augustine. La pauvre chère dame s’est trouvée mal de besoin, de froid peut-être, ses mains sont gelées. Quel lit, mon Dieu ! une paillasse ! et pour couverture un vieux châle. Quelle misère ! ah ! quelle misère ! Vite, appelons Pierre.

Pierre appelé, Augustine retira la petite fille, qui avait trois mois à peine, des bras de la mère et la posa sur le lit.

— Qu’est-ce que tu veux ? dit Pierre en paraissant à la porte. — Vite, mon homme, du vinaigre, du bois et de l’amadou ; la chère dame s’est trouvée mal, va vite.

Pierre sortit.

— Quel bon miracle que j’aie monté ! elle serait peut-être morte, et son enfant aussi, reprit Augustine. Pauvre petit dauphin ! il ne crie pas seulement !… A-t-il de beaux yeux noirs ! et ce petit signe au coin du sourcil… Pauvre enfant, comme elle est maigre ! comme on voit qu’elle pâlit !… Et sa mère… toujours glacée !… Ah ! que Pierre est long à venir !… Enfin le voilà.

Pierre entrait en effet, accompagné de deux petites filles, dont l’une portait une bouteille de vinaigre ; il déposa une brassée de bois, alluma le poêle.

— Eh bien ! revient-elle ? dit-il à sa femme. — Ça commence… Mais descends faire notre feu à nous, et mets tout de suite de l’eau bouillir ; je t’appellerai si j’ai besoin.

Pierre descendit. Le poêle commença à bruire malgré quelques bouffées de fumée. Augustine avait assis Thérèse sur le lit, et la soutenait dans ses bras. Mademoiselle Dunoyer revint à elle, son premier cri fut : — Ma fille ! où est ma fille ? — Là, madame, au pied du lit.

Thérèse se pencha sur son enfant et le couvrit de baisers.

— Pauvre petit chérubin, faut-il qu’il soit bon ! il ne fait qu’ouvrir ses grands yeux sans pousser un cri. Comment vous trouvez-vous, madame ? Tenez, respirez encore un peu de vinaigre. — Cela va mieux… Oui, oui, oh ! merci de vos soins, madame… Mais comment êtes-vous ici ? — Je vas vous dire, madame. J’étais… j’étais montée pour vous demander un peu de braise… à charge de revanche ; j’ai frappé, vous n’avez pas répondu, et heureusement j’ai entré. — Oh ! merci pour ma fille. J’étais si fatiguée !… Mais ce feu ? dit Thérèse en voyant sur le carreau la réverbération du brasier du poêle, car la nuit était presque venue. — Pardon, madame, dit Augustine avec embarras ; mais ne sachant où vous mettiez votre bois… et craignant que ce pauvre petit enfant n’ait trop froid… — Excellente femme ! Ah ! vous êtes mère, j’en suis sure… vous avez eu pitié…

Puis Thérèse, éclatant en sanglots, s’écria :

— Je suis exténuée !… je ne puis plus nourrir mon enfant !… Il va mourir ! — Allons donc, madame, mourir !… Est-ce, que nous ne sommes pas là ?… De pauvres ouvriers, c’est vrai ; mais dame !… on s’entr’aide comme on peut. Nous connaissons la peine, allez ; j’ai bien élevé mes cinq marmots malgré la misère et une maladie qu’a faite mon homme, qui n’a pas mis le pied à l’hospice, Dieu merci !… Eh bien ! pourquoi donc n’élèveriez-vous pas ce dauphin-là, qui ne demande qu’à vivre ? — Que vous êtes bonne ! mon Dieu, que vous êtes bonne ! Comment ai-je mérité ce que vous faites pour moi ? — C’est tout simple ça, madame. Vous êtes bourgeoise, c’est vrai ; mais on est voisins, c’est pour s’obliger. On voit bien que vous n’êtes pas faite, comme nous, à la pauvreté ; nous vous donnerons un coup de main pour aider ce chérubin à vivre, et voilà tout.

Tout à coup un bruit bien inaccoutumé dans l’impasse Fournier ébranla les vitres de la maison. C’était le roulement d’une voiture de poste. Thérèse écouta avec anxiété, un tremblement nerveux la saisit, un éclair d’espoir illumina son regard. Des pas bruyants se firent entendre dans l’escalier, ainsi que la voix de Pierre qui semblait guider quelqu’un en disant : — Oui, monsieur, oui, par ici, par ici.

Thérèse tremblait si fort, qu’Augustine s’écria :

— Mon Dieu, mon Dieu, madame ! qu’avez-vous donc ?

La porte s’ouvrit brusquement. À la clarté de la lumière que portait Pierre, un homme parut au seuil de la porte. Thérèse le regarda, poussa un cri, et cacha sa tête dans ses mains en disant :

— Ce n’est pas lui ! Que vois-je ? monsieur de Ker-Ellio !


La mansarde.


CHAPITRE XXIII.

L’entrevue.


Après avoir regardé fixement Thérèse Dunoyer et jeté un douloureux coup d’œil dans la misérable mansarde qu’occupait la fille du banquier, M. de Ker-Ellio dit quelques mots à voix basse à Pierre Feraud, qui était resté debout derrière lui, sa chandelle à la main. L’ouvrier disparut après avoir remis le flambeau à Ewen. Celui-ci s’avança lentement et posa la lumière sur la table. En songeant avec quelle méprisante dureté elle avait autrefois traité le baron, Thérèse crut un moment qu’il venait insulter à son malheur ; elle rougit de confusion. Ewen s’approcha d’elle sans dire un mot. La jeune femme s’aperçut alors avec surprise que la figure de M. de Ker-Ellio, profondément creusée par le chagrin, était baignée de larmes.

— Le petit chérubin est endormi, dit tout bas Augustine à Thérèse en se levant, madame, si vous le couchiez ?

En disant ces mots, la femme de l’ouvrier apporta près de la misérable couchette un joli berceau, orné de deux petits rideaux de soie verte, garni de deux coussins, d’une couverture ouatée et de draps très-fins. La recherche, nous dirions presque le luxe de ce lit enfantin, contrastait singulièrement avec la désolante pauvreté du reste de la mansarde. Thérèse coucha son enfant avec autant de sollicitude que si M. de Ker-Ellio n’eut pas été là. Ewen la suivait du regard, effrayé de l’altération qu’il remarquait sur les traits de cette malheureuse jeune femme. Après le départ d’Augustine, l’embarras de Thérèse augmenta. Elle n’avait pas revu M. de Ker-Ellio depuis le jour où elle lui avait si cruellement avoué son amour pour M. de Montal ; elle ignorait la cause du retour d’Ewen ; mais, en voyant les larmes qu’il versait, elle ne douta plus de l’intérêt qu’il lui portait. Thérèse était si abandonnée, elle avait de telle craintes pour la vie de sa fille, elle avait été si longtemps sans rencontrer la moindre marque de sympathie, qu’elle remercia le ciel de la venue de M. de Ker-Ellio. Le pen-kan-guer semblait vieilli de dix ans. Sa taille était voûtée, ses yeux brillaient d’un feu sombre : vêtu d’une sorte de costume de marin qu’il portait ordinairement à Treff-Hartlog, on voyait qu’il s’était mis en route sans se donner le temps de changer de vêtements.

— Il y a trois jours j’ai tout appris… Vous deviez être morte ou la plus infortunée des femmes… Je suis venu, dit Ewen ; mais je ne m’attendais pas à voir ce que je vois ; non… oh non ! je ne m’y attendais pas… Et ses larmes coulèrent de nouveau.

Thérèse le regardait avec surprise.

— Mais, monsieur, dit-elle en tremblant, qu’avez-vous appris il y a trois jours ?

M. de Ker-Ellio se recula brusquement.

— Comment ! s’écria-t-il, vous ignorez ?… — Quoi donc, monsieur ? — Montal ! — Je l’attends ? — Vous l’attendez ? — Que voulez-vous dire ? — Vous l’attendez ? — Mon Dieu ! vous m’effrayez. — Lui ! — Il est mort ! s’écria Thérèse avec épouvante, en tendant les mains vers M. de Ker-Ellio. — Il n’est pas mort… il ne court, il n’a couru aucun danger… — Mais alors, monsieur, qu’avez-vous appris ? Pourquoi avez-vous cru que je devais être morte ou la plus malheureuse des femmes ? Parlez, au nom du ciel, parlez ! — N’attendez plus M. de Montal. — Pourquoi ? — Vous ne devez plus le revoir. — Ne plus le revoir. — Jamais. — Mon Dieu ! qu’est-il arrivé ? où est-il ? Depuis six mois, je n’ai pas reçu de ses nouvelles… j’attendais toujours… j’attends encore. — Lui porter ce dernier coup ! se dit M. de Ker-Ellio ; faible, souffrante comme elle est,… c’est la tuer ! — Je vous en conjure, monsieur, dites, que savez-vous ?… Parlez franchement ! maintenant rien ne peut plus m’atteindre que dans mon enfant, mon sort à moi ne saurait être plus affreux. Si je conserve une lueur d’espérance de revoir M. de Montal, c’est que, tant qu’il leur reste un souffle de vie, les malheureux espèrent. — Il faut renoncer à cet espoir, y renoncer à tout jamais, je vous l’ai dit. — Il est mort !… Vous voulez me le cacher… Ah ! vos ménagements sont bien cruels. — Il n’est pas mort, je vous le jure, mais il est perdu pour vous. — Perdu pour moi ? — Oui… maintenant il ne peut plus vous épouser… — Il ne peut plus m’épouser ? répéta machinalement Thérèse.

M. de Ker-Ellio voyait avec épouvante combien elle s’attendait peu au coup qui allait la frapper. Il avait en vain employé toutes les transitions, toutes les allusions possibles pour l’y préparer : Thérèse ne comprenait pas, car on dirait qu’un secret instinct prolonge l’ignorance des malheurs que l’on redoute le plus. Ewen, voulant terminer cette scène cruelle, dit d’une voix émue, en songeant au désespoir qu’il allait causer :

— Non, M. de Montal ne peut plus vous épouser ;… oubliant les engagements sacrés qui le liaient à vous, oubliant les plus saintes promesses… entraîné par la cupidité… — Achevez. — Ayant rencontré une femme méprisable, mais riche… — Il est marié !

On ne peut rendre l’expression déchirante avec laquelle Thérèse prononça ces paroles. La figure bouleversée, les mains jointes avec force, elle levait les yeux au ciel dans un muet désespoir. Puis, tout à coup, plutôt que de croire à cette atroce déception, elle fut un moment assez aveugle pour accuser la bonne foi de M. de Ker-Ellio, et s’écria presque en délire :

— Cela n’est pas vrai ! — Hélas ! vous ne pouvez croire à tant d’infamie… je le conçois. — Non, cela n’est pas vrai… vous voulez me tromper… — Et dans quel but, pauvre femme ? — Pour vous venger de M. de Montal… de moi peut être, oui, de moi, qui autrefois vous ai accablé de mépris. Marié… non… je ne vous crois pas… Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! Et ma fille, elle serait comme moi, bâtarde… bâtarde… Comme moi, sans famille et sans appui !…

Cette idée étant plus affreuse encore à Thérèse pour sa fille que pour elle, elle reprit avec une nouvelle violence :

— Non, je vous dis que ça n’est pas vrai… M. de Montal n’est pas marié !

Ewen contemplait douloureusement Thérèse ; est-il besoin de dire qu’il ne ressentit pas un moment ces accusations, ces démentis, dont elle l’accablait dans l’exaspération de la douleur ; cette explosion déchirante ne le surprenait pas ; il reprit d’une voix douce mais ferme, et avec un tel accent de conviction, que Thérèse n’osa plus douter cette fois :

— Sur l’honneur et sur Dieu ! madame, je vous jure que M. de Montal est marié.

Thérèse, accablée, poussa un gémissement douloureux, cacha son visage dans ses mains, et resta quelques moments dans un morne silence, puis elle releva la tête. De pâle, elle était livide ; elle dit d’une voix fébrile et saccadée :

— Pardon, monsieur, d’avoir douté… maintenant, je vous crois… je vous crois. Parlez, monsieur… j’aurai du courage. — Oui, je parlerai, oui, vous aurez du courage, oui, vous oublierez un infâme, vous rassemblerez tout ce qui vous reste de force et de vie pour ne songer qu’à votre enfant. — Marié… marié, répéta machinalement Thérèse, et avec qui ? — Avec la marquise de Beauregard… à Naples… il y a deux mois. — Cette femme que le monde avait repoussée ?… Oh ! je devais m’y attendre ! Aveugle, insensée que j’étais ! tout m’est expliqué maintenant : c’est pour aller l’épouser qu’il m’a quittée. — Cet indigne choix doit vous consoler. Ce mariage est un ignoble trafic ; c’est de l’or que cet homme a voulu. — Mais cette femme est belle et jeune, s’écria violemment Thérèse. — Mais elle est déshonorée, madame ; mais le monde l’a écrasée de ses dédains et de ses outrages. — C’est vrai, dit Thérèse avec abattement, c’est vrai. Pardonnez-moi ce dernier éclair de jalousie, j’aurai du courage. Mais vous comprenez, n’est-ce pas ? le premier choc est toujours bien douloureux. Mais après on se résigne, parce qu’enfin… n’est-ce pas… mieux vaut la mort que l’agonie.

Et Thérèse essuya de nouveau ses larmes.

— Oui, reprit Ewen, mieux vaut l’oubli que l’inquiétude. Vous méprisez déjà, plus tard l’oubli viendra. — Mais comment avez-vous appris le mariage de M. de Montal ? — Il y a trois jours, l’abbé de Kérouëllan est venu me voir ; il tenait un journal à la main ; il m’a dit : « Votre cousin, M. de Montal, est donc marié avec la veuve de M. de Beauregard ? » Je prends le journal ; en effet, cette nouvelle était officiellement annoncée de Naples, le mariage avait eu lieu dans la chapelle de l’ambassade française. Si étranger que je fusse dans ma solitude à ce qui se passe à Paris, j’avais su, il y a un an, que vous aviez quitté la maison de votre père pour suivre M. de Montal. Je n’avais pas un instant douté que vous fussiez mariée avec lui. Il épousait madame de Beauregard, vous deviez être morte ou indignement abandonnée. Je partis, et j’arrivai, il y a une heure, chez votre père. — Vous l’avez vu ? — Je l’ai vu. « Monsieur, lui dis-je, votre fille est donc morte, que M. de Montal se remarie ? — Ma fille ! me dit cet homme ; je n’ai qu’une fille, et, Dieu merci, elle se porte à ravir ; quant à M. de Montal, il est en effet marié à à Naples, avec madame de Beauregard ; mes correspondants me l’ont appris, et j’en suis bien aise, car le comte est un charmant garçon, et il fait là un mariage magnifique. » — Je reconnais bien là M. Dunoyer, dit amèrement Thérèse. — Attendez, reprit Ewen, attendez, M. Dunoyer ajouta : « M. de Montal a autrefois, il y a un an environ, enlevé de chez moi une demoiselle Thérèse que je laissais appeler ma fille, car je l’avais élevée par charité. Le comte, après avoir vécu quelques mois avec cette créature, l’a, je crois, plantée là. Si vous êtes curieux de lavoir, voici justement son adresse : impasse Fournier, n° 17, barrière Vaugirard. Avant-hier, cette fille a écrit à ma femme pour avoir des secours, étant, disait-elle, dans la plus profonde misère, elle et son enfant. C’était la première fois qu’elle s’adressait à nous, c’est vrai ; mais nous n’avons rien pu faire, que voulez-vous ? « nous avons nos pauvres. »

À ces atroces paroles du banquier rapportées par Ewen, Thérèse leva les yeux au ciel et s’écria :

— Ma mère ! oh ! ma mère ! me refuser du pain. Hélas ! si je m’adressais à elle, c’est que mon enfant allait mourir de faim. — J’ai arraché votre adresse des mains de M. Dunoyer, reprit Ewen, je suis accouru ici. À l’aspect de cette misère… mais ne parlons plus de cela, n’en parlons plus. Écoutez, vous le voyez, vous n’avez plus personne, ni amant, ni père, ni mère, vous êtes seule, abandonnée de tous, sur le point de mourir de besoin à côté de votre enfant : vous ne pouvez nier cela, n’est-ce pas ? vous ne le pouvez pas ! vous faites pitié même aux malheureux artisans qui logent ici ! l’homme qui m’a éclairé m’a dit : — Madame Thérèse ? c’est ici, monsieur ; si c’est du secours, il arrive bien à point. Tout à l’heure ma femme est montée chez cette pauvre dame et l’a trouvée mourant de froid et de faim avec son petit enfant. Vous ne pouvez pas nier cela ? votre position est horrible !… — Horrible. C’est pour mon enfant qu’elle m’épouvante. — Et c’est en effet pour lui qu’elle est épouvantable. — Hélas ! monsieur, pourquoi vous appesantir ainsi sur ce sinistre tableau ? cela est-il généreux ? Autrefois j’ai été bien cruelle envers vous, je le sens… mais… — Aussi je viens me venger.

Ewen prononça ces mots avec un élan si généreux, si passionné, que Thérèse comprit l’ineffable bonté de cet homme, et s’écria :

— Oh ! pardonnez-moi, le malheur rend si défiant ! Puis, revenant à l’idée qui la dominait, elle reprit avec abattement : Marié ! marié ! — Que vous importe un homme assez lâche pour vous abandonner ! — Et ma fille, monsieur ? si je ne résiste pas à tant de secousses, moi ? si… Puis, s’interrompant, Thérèse baissa la tête avec accablement en disant d’une voix étouffée : Ah ! c’est affreux ; mais Dieu n’abandonnera peut-être pas cette innocente créature ? N’a-t-il pas envoyé ces braves gens à mon secours ? — Et moi, pourquoi suis-je ici ? — En effet, je cherche… — Et vous ne trouvez pas ! — L’intérêt qu’inspire le malheur… — Oui, c’est cela, l’intérêt qu’inspire le malheur… une banale pitié… rien de plus ! s’écria M. de Ker-Ellio en souriant avec amertume. Mais, autrefois, M. de Montal ne vous avait pas parlé d’un certain portrait ? — D’un portrait ! non ; mais que signifie… — Rien… rien… Un jour je vous dirai cela. Songeons à l’avenir. Quelles sont vos ressources ? qu’espérez-vous ? comment avez-vous fait jusqu’ici ? — J’ai travaillé ; je travaillerai. — Travailler… vous… Pauvre femme ! ah ! je le vois, nous avons tous deux bien souffert pendant cette année. — Nous, dites-vous, monsieur ? — Oui, moi aussi, j’ai souffert… beaucoup souffert… autant que vous peut-être. — Et pourquoi ? — Pourquoi ? vous me demandez pourquoi ? et, à la première nouvelle de vos malheurs, j’accours ici ! Mais c’est juste, je n’ai rien fait encore pour changer la funeste opinion que vous avez de moi ; autrefois vous m’avez cru capable de demander votre main par cupidité, n’est-ce pas ? — Je ne vous connaissais pas alors… — Ce n’est pas un reproche, vous deviez penser ainsi : j’étais indignement calomnié, et puis je n’osai pas entreprendre de me disculper… Mais aujourd’hui, à cette heure, c’est différent, oh ! il faut que vous me connaissiez tel que je suis, il faut que vous ayez en moi une confiance entière, il faut que vous disiez : C’est un loyal et noble cœur, un homme droit et sincère ; sans cela, voyez-vous, reprit Ewen en souriant avec une adorable douceur, je ne puis rien faire de bon. — Monsieur… dit Thérèse étonnée. — Et je ne serai pas seul à vous prouver que je vaux quelque chose, je vous en préviens ; le digne abbé de Kérouëllan sera ma caution, il renforcera ces bons témoignages que je vous donne sur moi-même ; et, s’il le faut, pour vous convaincre, mes vieux serviteurs viendront aussi, mes fermiers aussi, mes anciens soldats aussi… Oh ! il faudra bien que vous vous rendiez à toutes ces voix naïves et vraies qui vous diront : — Ewen de Ker-Ellio est un honnête homme, il a beaucoup souffert depuis un an, tant souffert qu’il nous faisait pitié, à nous, pauvres gens : mais dans sa douleur il n’a rudoyé personne, et il a continué à faire le bien que son père lui avait appris à faire. Voilà ce qu’on vous dira, madame, reprit Ewen, voilà ce qu’il faut que vous croyiez. — Grand Dieu ! monsieur, ce chagrin, serait-ce moi ?… — Oui, c’est vous ; il faut à la fin que vous sachiez ce que j’ai enduré pour vous… Au moins, de la sorte… vous vous croirez peut-être obligée à la réparation que j’espère. — Que voulez-vous dire ? — Quand vous saurez que ce Montal me calomniait d’une manière infâme, quand vous saurez que je vous aimais depuis des années, oui, depuis des années, quand vous saurez que, malgré votre cruel traitement, mon respect, mon adoration pour vous n’ont pas faibli, quand vous saurez enfin que toutes les larmes que j’ai versées, que toutes les douleurs que j’ai supportées, c’est vous… vous seule qui les avez causées ? — Ah ! que dites-vous ! — Alors vous regretterez le mal que vous m’avez Tait. Alors, comme vous êtes généreuse et bonne, en compensation de tant de douleurs vous m’accorderez votre main, n’est-ce pas ? Oui, votre main… Vous me regardez d’un air stupéfait, presque blessé, je m’attendais à cela. — Monsieur, en vérité, il faut toute la générosité de cette offre… — Pour en faire passer l’étrangeté ? — Excusez-moi, mais vous êtes fait pour comprendre qu’il peut y avoir un juste sentiment de dignité dans la position la plus malheureuse ? — Oh ! vous allez me dire que je profite de votre malheur pour obtenir à tout prix un bien que je désire, que je suis sans âme en recherchant votre main après ce qui s’est passé. — Si vous êtes assez généreux pour oublier ce passé, moi, je dois m’en souvenir. Envers vous j’ai été cruelle, injuste, je le reconnais maintenant ; mais, hélas ! je craignais pour la vie de l’homme que j’aimais, je croyais à son amour, je croyais… mais à quoi bon maintenant ces vains reproches ! Il y a autant de courage que de noblesse dans votre offre, monsieur, et pourtant…

Ewen interrompit Thérèse.

— Regardez-moi, madame, j’ai vingt-cinq ans à peine, mon front est ridé, le chagrin m’a courbé avant l’âge. Je n’ai rien de ce qu’il faut pour plaire aux yeux : au cœur, c’est différent, vous le reconnaîtrez un jour peut-être !… S’il était possible de braver les convenances, je vous dirais : Ma sœur… venez dans nos solitudes… votre enfant sera le mien. — Ah ! monsieur, je vous connais enfin… hélas ! trop tard, trop tard… — S’il était trop tard, je ne serais pas ici. Je pourrais donc vous dire : Ma sœur, venez partager ma solitude ; mais le monde, que penserait-il ? Quand je dis le monde, je parle de mes voisins, gens simples et honnêtes : je parle de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs femmes, qui vous accuseraient, qui m’accuseraient, parce qu’elles en auraient le droit, parce qu’aucune femme, si ce n’est la mienne, ne doit habiter avec moi la maison où mon père et ma mère sont morts. — Bon et généreux cœur ! — Ainsi, quand je vous offre ma main, je… Mais non, reprit-il en s’interrompant, non, je ne puis pas dire cela. — Je vous en conjure, parlez sans réticence ; ces touchantes preuves de votre bonté me font du bien ! Oh ! parlez, parlez. — Vous avez raison. Eh bien ! quand je vous supplie d’accepter ma main, c’est pour que vous puissiez être ma sœur… sans qu’on en médise… Comprenez-vous ! Soyez tranquille, si vous avez votre fierté, j’ai ma délicatesse ; si vous êtes de ces femmes qui n’ont qu’un seul amour, je suis de ces hommes qui n’ont aussi qu’un seul amour, et qui pour rien au monde ne le voudraient profaner… En restant pour vous un frère, je pourrai continuer de vous aimer sans honte, vous pourrez accepter mon offre sans rougir. — Mais, mon Dieu, qui peut vous inspirer un pareil dévouement ? — Je vous dirai cela plus tard… quand vous aurez accepté. D’ailleurs vos malheurs ne suffisent-ils pas pour attendrir le cœur le plus dur ? et cet enfant qui tout à l’heure a failli mourir à vos côtés… — Oh ! ne dites pas cela, ne dites pas cela. — Si, madame, je le dirai ; si, madame, je vous répéterai que refuser mon offre c’est agir en mauvaise mère oui, madame, en mauvaise mère. Eh ! de quel droit priver ce malheureux enfant de l’appui que je vous offre pour lui ? Et si vous mourez demain, madame… et si je meurs, que deviendra votre fille ? — Par pitié, ne parlez pas ainsi. — C’est au nom de la pitié que je parle, madame ; c’est au nom de la pitié que vous devez avoir pour votre fille que je vous dis qu’il serait mal à vous de la priver de l’avenir que la destinée lui offre. Soyez d’abord ma femme, laissez-moi reconnaître votre fille, lui donner un nom honorable, assurer son sort. Après cela vous pourrez pleurer sans remords votre amour méconnu, maudire la fatalité qui a jeté sur votre route le fou stupide et féroce auquel vous avez en vain prodigué les trésors de votre cœur. Je pleurerai avec vous cette fatalité, car beaucoup de douleurs nous sont communes. Mais, avant de savourer à loisir l’amère volupté d’un désespoir incurable, vous devez soustraire votre enfant au sort affreux qui a été le vôtre. — Non, non, c’est impossible il y aurait à moi de la lâcheté, de l’égoïsme, de l’ingratitude, oui, de l’ingratitude, à accepter ce que vous m’offrez. — Et si vous refusez, que ferez-vous alors ? Vous travaillerez, n’est-ce pas ? Mais avec l’âge, les besoins de votre enfant augmenteront, et sa vie pendant bien longtemps encore dépendra de la vôtre. Et ensuite, lorsqu’il faudra la marier, à qui la donnerez-vous ? Elle sera pauvre et sans nom ; quelle garantie de bonheur pourrez-vous exiger pour elle ? — Ô mon Dieu ! mon Dieu ! dit Thérèse en levant les yeux au ciel, car elle était frappée de la triste vérité du raisonnement d’Ewen.

Celui-ci s’applaudit de l’effet salutaire qu’il avait produit.

— Vous le voyez bien, dit-il, vous êtes forcée de vous rendre à l’évidence.

Mais Thérèse n’était pas encore vaincue dans cette lutte de la plus sublime générosité contre une délicatesse obstinée ; elle reprit en essuyant ses larmes :

— Dieu ne m’abandonnera pas, il aura pitié de moi ; il me donnera de longues années, de la force, et j’élèverai mon enfant. — Malheureuse femme ! de la force… Mais vous êtes brisée par la souffrance, mais votre existence ne tient qu’à un souffle… Et je vous dis cela sans crainte, parce que je sais bien que la vie vous est odieuse, et que sans votre fille… — Oh ! il y a longtemps… dit Thérèse en jetant un regard sinistre à Ewen : elle l’avait compris. — Vous le voyez donc bien : il y aurait de la folie, de l’inhumanité de votre part à faire dépendre la vie, l’avenir de votre enfant d’une existence aussi précaire que la vôtre. Vous êtes jeune et belle, je le sais ; l’offre que je vous fais, d’autres vous la feront, mais à quelles conditions ! Il vous faudra lutter entre l’aversion que vous causera un second mariage et l’intérêt de votre enfant. Comme vous serez aussi vaillante mère que vous aurez été femme courageuse, tôt ou tard vous vous résignerez ; mais celui que vous me préférerez n’aura pas les mêmes raisons que moi d’aimer votre enfant et de vous laisser à vos regrets éternels. Quant à la sincérité de ma résolution, vous aurez deux garanties, votre délicatesse… et la parole d’un homme qui, je le dis sans humilité comme sans orgueil, se conduit comme je me conduis.

À ce moment, Pierre frappa légèrement à la porte, et parut ployant sous le faix de matelas, de rideaux, et suivi de plusieurs commissionnaires également chargés.

— Ma pauvre sœur, dit tout haut Ewen, j’avais prié ce brave homme d’aller chez le premier tapissier venu chercher ce qui pourrait rendre supportable pour deux ou trois jours ce misérable réduit. Veuillez descendre un moment avec moi chez vos bons voisins, pendant qu’on mettra un peu d’ordre ici.

Thérèse regarda Ewen d’un air triste, comme pour lui reprocher son mensonge ; elle prit son enfant endormi dans ses bras, et descendit avec M. de Ker-Ellio chez Pierre Feraud. Un repas apporté de chez un traiteur voisin était fort proprement servi dans la première pièce, que le ferblantier n’occupait pas : un bon feu flambait dans l’âtre. Hélas ! faut-il le dire, à la vue de ces mets simples et salubres, Thérèse trèssaillit et serra joyeusement son enfant contre son sein… la malheureuse mère avait faim… Depuis la veille… elle n’avait rien mangé.


CHAPITRE XXIV.

Le récit.


Grâce à l’intelligence et à l’activité des ouvriers que M. de Ker-Ellio alla plusieurs fois surveiller, en deux ou trois heures la mansarde de Thérèse fut rendue habitable. On recouvrit les lambris du toit et les murailles d’une étoffe simple mais épaisse, on garnit de rideaux les fenêtres, on monta un excellent lit, enfin on cacha l’humide carrelage de celle pièce sous un moelleux tapis. Sans doute il eût été plus simple de conduire Thérèse dans un hôtel garni ; mais, craignant les refus ou la fière susceptibilité de la jeune femme, M. de Ker-Ellio avait d’abord voulu la mettre dans l’impossibilité de s’opposer à son projet. D’ailleurs Thérèse ne pouvait pas refuser les preuves de la sollicitude d’Ewen, grâce au titre de frère qu’il avait pris.

Après cette journée d’aventures si cruelles et si imprévues. Thérèse avait besoin de repos. Ewen prit congé d’elle, elle lui tendit affectueusement la main et lui dit : — À demain donc. Vous êtes si bon que je serais bien coupable de ne pas avoir en vous une confiance aveugle. Je vous raconterai ma vie depuis que j’ai quitté la maison de M. Dunoyer. Je vous dirai ce que j’ai souffert, je vous dirai ce que j’éprouve maintenant. Alors, seulement alors, vous jugerez si je dois accepter et si vous pouvez me faire votre offre généreuse.

Le lendemain, Ewen trouva Thérèse plus abattue que la veille ; elle avait beaucoup pleuré ; seule, elle avait douloureusement ressenti le contre-coup de l’infâme abandon de M. de Montal. M. de Ker-Ellio secoua la tête.

— Vous n’avez pas été raisonnable, lui dit-il. — C’est vrai ; sans la pensée de ma fille, je ne sais pas jusqu’où serait allé mon désespoir. — Vous aimez, encore cet homme, dit tristement Ewen. — Hélas ! — Je ne vous fais pas de reproche… Si cruel, si fatal que soit cet amour, il est votre excuse. — Non, je n’aime plus cet homme, ou plutôt… mais laissez-moi vous faire le récit que je vous ai promis, peut-être alors pourrez-vous comprendre les malheureuses contradictions de mon cœur. — Je vous écoule, j’aurai envers vous la même franchise, en peu de mots je vous dirai ce qui m’est arrivé depuis que je vous ai quittée, puis nous envisagerons l’avenir ; nous prendrons une résolution digne, sage, et nous songerons à votre pauvre petit ange, n’est-ce pas, ma sœur ?

Ewen dit ces deux mots : ma sœur, avec une expression à la fois si tendre, si respectueuse, si résignée, que Thérèse, touchée jusqu’aux larmes, lui répondit : — Oui, mon frère. Écoutez donc cette longue et pénible confession.

Ayant de sortir de la maison de M. Dunoyer, je fis demander la permission d’embrasser ma mère et ma sœur une dernière fois, cela me fut refusé. Je suivis M. de Montal chez lui, où pouvais-je aller ! Parmi le peu de parents que j’avais, et qui tous étaient liés avec M. et madame Dunoyer, aucun n’aurait voulu me donner asile. J’accompagnai donc l’homme que je regardais comme mon mari. Dans le premier moment, je l’avoue, je fus assez égoïste pour ne pas songer que j’allais lui être à charge, à lui déjà si pauvre ; mais je ne songeais qu’au bonheur de ne plus le quitter désormais. La dureté de M. Dunoyer, l’insensibilité de ma mère m’exemptaient de tout remords. Jeune, aimante, courageuse, l’avenir ne m’effrayait pas. Je n’avais plus que M. de Montal à aimer sur la terre… J’étais heureuse… Lui, au contraire, était sombre, accablé ; mon sort l’inquiétait vivement, me disait-il. En arrivant chez lui, je fus à la fois saisie d’une joie d’enfant et d’un attendrissement involontaire ; tout ce qui l’intéressait, tout ce qui me retraçait ses habitudes, me semblait précieux ; le mélange de luxe et de misère que je trouvai chez lui me toucha profondément. Cette affectation d’élégance, pour ainsi dire désespérée, me parut de la dignité personnelle. M. de Montal se jeta dans un fauteuil en cachant sa tête dans ses mains avec tous les symptômes de l’abattement. J’attribuai son air désolé à ses regrets de m’avoir mise dans une position si difficile. Si j’avais cru alors lui être à charge et qu’il s’apitoyât sur son sort, une heure après j’aurais cessé d’exister ; mais je me croyais tendrement aimée, je me croyais surtout nécessaire au bonheur, à la vie de M. de Montal. — Une fois mariés, lui disais-je, et lorsqu’on saura la conduite de ma famille à notre égard, nous inspirerons de l’intérêt. Connaissant votre capacité et nos malheurs, vos amis puissants viendront à votre aide. Que nous faut-il pour vivre ? La place la plus modeste jointe à mon travail. Nous nous retirerons dans quelque quartier éloigné, et, vous le verrez, Édouard, je vous ferai dans cette humble condition des jours plus heureux que les plus beaux jours de votre opulence. — À cela que répondait-il ? — Qu’il n’était pas fait pour exercer un emploi subalterne ; qu’il lui restait quelque argent ; que sa position n’était pas encore désespérée. Par ses relations, il pourrait obtenir un consulat dans quelque pays éloigné, position à la fois lucrative et honorable. Seulement, pour que sa conduite privée ne nuisît pas à ses sollicitations, il jugeait convenable, disait-il, de ne pas habiter avec moi jusqu’au jour de notre mariage. Il me louerait un petit logement dans un quartier retiré ; il y viendrait passer le temps que ses démarches lui laisseraient ; les convenances seraient ainsi ménagées. Cette séparation pénible me parut raisonnable, prudente : je m’y résignai. La première journée que je passai ainsi avec lui fut triste et douce. Nous fîmes beaucoup de projets. J’insistai encore auprès de M. de Montal pour qu’il bornât ses prétentions à une place obscure, qu’il obtiendrait certainement. Je lui rappelai nos rêves de médiocrité cachée. Redoutait-il les railleries du monde ? Mais les gens de cœur pourraient-ils jamais railler un homme qui, après avoir follement dissipé son patrimoine, se vouerait à une existence laborieuse et honorable ? Il fut inflexible ; il ne voulait pas me réduire à un sort si infime. Telle était toujours la suprême raison derrière laquelle il se retranchait.

Le lendemain matin, il sortit de très-bonne heure pour s’occuper de mon appartement, me recommandant de ne pas répondre si l’on sonnait. Je restai seule. M. de Montal était parti depuis quelque temps, lorsque j’entendis ouvrir la porte du salon qui précédait la chambre à coucher. Je crus que c’était lui… Ah ! monsieur, cette première trahison aurait dû m’éclairer ; mais non, non, j’étais trop aveuglée… — Eh bien ! qui était-ce ? — Une femme jeune, jolie, que je ne connaissais pas, quoique je me rappelasse confusément ses traits. — Une femme ! et que venait-elle faire ? et comment était-elle entrée ? — Avec une clef qu’elle possédait. M. de Montal n’avait pas eu le temps de la prévenir de mon arrivée chez lui.— Et cette femme ? — Était mademoiselle Julie, une actrice. Je ne vous dirai rien de ma honte, de ma douleur, de l’insolence de cette fille : me prenant pour une de ses pareilles, elle me reprocha grossièrement de chercher à lui enlever son amant ; mais ce serait en vain, disait-elle ; elle était sûre de l’amour de M. de Montal, il l’aimait passionnément : il avait voulu l’épouser ; mais elle avait refusé cette offre, sachant son inconduite. — Mon Dieu ! que vous avez dû souffrir ! — Non, j’étais indignée, voilà tout. Ce que me disait mademoiselle Julie me semblait une calomnie par trop absurde, je n’y crus pas. Enfin, cette femme me déclara qu’elle attendrait M. de Montal, et qu’à son retour je verrais qui, d’elle ou de moi, sortirait de chez lui. Ce sera moi, et à l’instant, lui dis-je ; et j’allai attendre M. de Montal dans la rue. Du plus loin que je l’aperçus, je courus à lui, je lui dis tout : il me rassura. — Il vous rassura ? — Oui. Mademoiselle Julie le persécutait depuis qu’il l’avait quittée pour être tout à notre amour. Il lui avait autrefois donné une clef de son appartement, il n’avait pas songé à la lui retirer : tel était le mystère de son apparition chez lui. Je le crus ; j’avais tant besoin de le croire ! Il me dit qu’il venait de trouver, rue de l’Ouest, près du Luxembourg, deux chambres dans une maison tranquille et retirée ; qu’on s’occupait d’y transporter les meubles nécessaires ; le soir même je pourrais m’y établir. Pour rien au monde, je n’aurais voulu retourner chez M. de Montal.

Rien de plus modeste que le petit logement que je devais occuper en attendant notre mariage ; la maison était tranquille, les fenêtres s’ouvraient sur de grands jardins, le rue était presque déserte ; le silence de cette retraite me plaisait. Nous étions trop pauvres pour que je prisse une femme de chambre. La portière de la maison se chargea de mon ménage. Je fus un peu effrayée pendant les premières nuits de me trouver seule dans cet appartement ; mais peu à peu je m’y habituai. Notre mariage devait avoir lieu dès que les formalités nécessaires seraient accomplies. M. de Montal attendait, disait-il, avec autant d’impatience que moi la fin de cette séparation. Alors commença pour moi une vie paisible et heureuse, oh ! bien heureuse, trop heureuse, car ce souvenir me poursuivra toujours. Je ne voyais personne. J’avais à cœur de ne pas être à charge à M. de Montal ; je m’étais mise à broder, la femme qui me servait me procura quelque clientèle, je pus subvenir à mes besoins journaliers. M. de Montal venait me voir presque chaque jour, il était triste ou gai, selon qu’il espérait ou qu’il désespérait des promesses qu’on lui faisait au sujet du consulat. Ce n’était pas tout : l’illégitimité de ma naissance, me disait-il, compliquait beaucoup les formalités de notre mariage, et en reculait malheureusement le terme. Je le croyais, je le consolais, car pour certaines choses j’avais plus de courage que lui. Sans doute il m’était cruel de vivre ainsi séparée de l’homme qui était tout pour moi, mais je me résignais en songeant à l’avenir et en jouissant de la félicité présente.

Mes jours mauvais étaient ceux où je ne voyais pas M. de Montal. Loin de l’accuser, je le plaignais : il devait souffrir autant que moi. Ces jours-là je travaillais avec moins d’énergie, j’éprouvais de vagues tristesses ; mais, aussi, le lendemain quelle joie ! comme je guettais de loin son arrivée ! Un mois se passa ainsi, pendant lequel il manqua rarement de venir ; le mois suivant, il fut quelquefois deux ou trois jours sans paraître ; mais je ne pouvais lui faire des reproches : ses démarches pour son consulat, les préparatifs de notre union, absorbaient tout son temps. Et puis, ce qui m’ôtait la force de me plaindre, c’est que je le trouvais moins soucieux et plus gai que par le passé. Il attribuait ces heureux changements dans son caractère à ses espérances presque réalisées, à notre réunion prochaine, à l’espoir de me voir enfin dans une position brillante et digne de moi. Néanmoins, en attendant cette fortune inespérée, je redoublais de zèle, de travail, ne voulant pas abandonner notre avenir à la merci d’une incertaine protection.

Un libraire retiré occupait avec sa femme un des appartements où je logeais ; c’étaient d’excellentes gens. Sachant que je ne sortais jamais, ils mirent leur bibliothèque à ma disposition. Voyant, par le choix de quelques ouvrages, que je savais l’anglais, le libraire me demanda si je pourrais me charger de quelques traductions. Vous jugez de ma joie, et avec quelle reconnaissance j’acceptai. Je me levais avec le jour. D’abord je m’occupais de ma broderie, qui était d’un revenu modique, mais assuré ; je préférais m’en occuper le jour, parce que le soir ma vue se fatiguait. M. de Montal venait généralement à deux heures, quand il venait. Mon luxe et mon plaisir étaient de faire, pour le recevoir, une toilette bien simple, mais d’une élégante simplicité, d’être coiffée comme il l’aimait. Après son départ, je me remettais à ma broderie jusqu’à la nuit. Alors j’allumais ma lampe, et, après un modeste dîner que m’apportait ma femme de ménage, je m’occupais de mes traductions jusqu’à onze heures ou minuit. Oh ! si vous saviez que de longues soirées d’hiver j’ai ainsi passées seule… mais occupée ; mélancolique… mais non triste. — Et il ne venait jamais passer la soirée avec vous ? — Bien rarement, peut-être une fois ou deux par mois. — Et c’est à ces gens-là que de tels bonheurs sont réservés ! dit M. de Ker-Ellio en soupirant. — M. de Montal, reprit Thérèse, était obligé, et bien malgré lui, me disait-il, d’aller chaque soir dans le monde pour y rencontrer les gens influents dont il avait besoin. On est si vite oublié quand on n’est pas incessant, ajoutait-il ; et, comme toujours, je le croyais et je me résignais. Cette séparation n’aurait d’ailleurs qu’un temps. Quelquefois, lorsque M. de Montal me quittait, je l’accompagnais, nous faisions une longue promenade sur le boulevard du Mont-Parnasse. C’étaient mes jours de fête. Il me ramenait à ma porte, et je remontais chez moi avec une provision de bonheur. Les soirées qui suivaient ces promenades faites avec lui étaient bien douces ; alors mon travail me semblait plus facile, quelquefois je restais à écrire jusqu’à deux heures du matin. Mes traductions et ma broderie me rapportaient dix à douze francs chaque journée. De l’une de mes deux pièces j’avais fait un petit cabinet d’étude où j’avais toujours quelques fleurs : M. de Montal les aimait, j’allais les acheter moi-même chez les jardiniers-fleuristes si nombreux dans ce quartier. C’était à la fois un plaisir et une distraction. Malgré ces folies, dit Thérèse en souriant tristement, au bout de deux mois j’avais amassé plus de deux cents francs. Avec quel triomphe je les donnai à M. de Montal, en lui disant que c’était le commencement de ma dot ! Il fut émerveillé.

— Ah ! si vous vouliez, lui dis-je, vous occuper aussi, renoncer à votre projet d’ambition, nous serions heureux ! vous le voyez, la place la plus modeste, avec ce que je puis gagner, nous permettrait de vivre presque dans l’aisance ; nous avons si peu de besoins ! Mais, hélas ! il ne voulait pas, disait-il, me voir ainsi travailler toujours, cela lui était pénible, il y consentait parce que lui-même vivait avec la plus sévère économie en attendant cette place si désirée. Je n’osais lui répondre que ses dépenses pour l’obtenir nous auraient fait vivre pendant des années peut-être ; mais enfin j’étais radieuse de songer que je pourrais, moi seule, suffire à nos besoins. Cette pensée me donnait de nouvelles forces. — Et vous n’aviez aucune nouvelle de votre famille ? — Aucune. On m’avait envoyé chez M. de Montal mes robes, mon linge, quelques objets qui m’avaient été donnés en cadeaux ; rien de plus. — Les infâmes ! — M. de Montal voulait me faire poursuivre M. Dunoyer pour en obtenir une pension alimentaire. Jamais je n’y voulus consentir. — Oui, dit Ewen après quelques moments de réflexion, vous deviez être bien heureuse de cette vie d’amour et de travail : je comprends que le souvenir de ce temps vous soit à la fois cher et douloureux. — Cela est inexplicable, mais cela est. J’aurais été riche, je n’aurais souffert aucune privation, que mon bonheur eût été peut-être moins vif. Mon amour avait encore grandi dans cette solitude et dans cette lutte contre l’infortune ; il était devenu à la fois sérieux comme le dévouement, saint comme le devoir. Il me semblait que j’expiais en partie ma faute en me résignant à vivre si longtemps séparée de M. de Montal. Mon vieux libraire était si content de mon travail qu’il augmenta mon salaire ; le troisième mois je pus donner encore deux cents francs à M. de Montal. — Et il prenait cet argent ? — Pourquoi l’aurais-je gardé ? il en avait plus besoin que moi. Pouvais-je prévoir qu’un jour je regretterais amèrement ces modestes sommes, hélas ! pour mon enfant… Mais plus tard vous saurez tout. Mon Dieu, je vous attriste, je vous blesse en vous parlant ainsi des seuls jours heureux que j’aie connus. — Non, non, vous le savez, ma sœur, il faut que je sache tout, entendez-vous, tout, pour que nous puissions, comme vous me l’avez dit, envisager sûrement l’avenir. Et puis, la seule consolation du malheur n’est-elle pas de parler du bonheur qui n’est plus ? — Oh ! oui, ces souvenirs m’ont bien souvent aidée à vivre ; mais je touche au moment le plus funeste et à la fois le plus beau de ma vie ; ce trop grand bonheur aurait dû me faire pressentir qu’il cachait quelque horrible raillerie de la destinée.

C’était le 25 mars, un mercredi, je me le rappelle. Depuis huit jours je n’avais pas vu M. de Montal ; pour la première fois son absence s’était ainsi prolongée ; il entra chez moi, je me jetai dans ses bras en fondant en larmes. — Tu pleures, ma Thérèse, s’écria-t-il, c’est de joie qu’il faut pleurer. J’ai le consulat de Lisbonne, 20.000 fr. d’appointements, et nos bans sont publiés depuis ce matin : voila l’excuse et le motif de cette longue absence qui m’a autant affligé que toi. Rien ne s’oublie plus vite que le chagrin lorsqu’un grand bonheur lui succède. Je ne pouvais d’abord croire à ce que me disait M. de Montal ; mais sa joie était si vive, sa physionomie si rayonnante que je me rendis à cette évidence, et pourtant… — Comment, ce consulat ? vos bans publié ? — Mensonge, mensonge. Sa joie, savez-vous ce qui la causait, je l’ai compris depuis, c’était la certitude d’être aimé du madame de Beauregard. — Comment, à cette époque il la voyait ? — Tous les jours. Mais ces révélations ne viendront que trop tôt. Puisque vous êtes assez généreux pour m’entendre ! laissez-moi m’appesantir sur le dernier bon souvenir qui me reste.

Ce jour-là donc, M. de Montal me dit : — Thérèse, il faut que nous fêtions cette bonne chance qui assure à jamais notre avenir. Voici mes projets : le temps est charmant, nous allons faire une longue promenade, puis nous irons comme deux amants dîner au cabaret, et ensuite au spectacle en petite loge grillée.

Pardonnez-moi de vous entretenir de ces puérilités, dit Thérèse à Ewen, et ne vous étonnez pas si la proposition de M. de Montal me fit un plaisir extrême. Tout semblait d’accord pour rendre cette journée ravissante, il faisait un soleil de printemps, les prés commençaient à verdir. Quoique les environs de Paris soient peu pittoresques, le temps était si doux, si pur, j’étais si contente, que jamais la vue des plus beaux sites ne m’aurait causé une impression plus charmante. J’avais retrouvé la pétulante gaieté de mes quinze ans. Édouard fut aussi d’une joie folle. Enfin, bien lassés, nous revînmes à Paris ; je fis ma plus belle toilette pendant que M. de Montal rentrait chez lui ; il revint me prendre ; notre dîner fut très-gai. Ensuite nous allâmes au théâtre : jamais spectacle ne m’intéressa davantage. J’étais seule avec M. de Montal : malgré moi je partageais ses ambitieuses espérances. Le consulat de Lisbonne n’était qu’un premier pas vers une fortune plus haute. Que vous dirai-je ? cette journée enchanteresse passa comme le plus riant des songes. Le soir, en me ramenant chez moi, M. de Montal me dit une chose qui la veille m’eût fait bien pleurer, mais qui alors me fut presque indifférente.

Pour se mettre au fait des affaires de son consulat, il devait aller passer huit ou dix jours chez un ancien consul de cette résidence qui habitait Melun ; il m’écrirait souvent pour me rendre moins pénible cette petite séparation indispensable. J’étais dans un tel enivrement, et ce grossier mensonge me sembla d’ailleurs si naturel, que je pris mon parti résolument. Qu’était-ce que dix jours ? Nous devions nous marier le 17 avril. Telle était l’époque qu’il avait fixée. Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre ? Je ne sais. C’était pour donner, sans doute, une apparence de réalité à ses tromperies. Il partit.

— Mais ce consulat ? ce voyage à Melun pour se mettre au fait ? — Mensonge, vous dis-je, mensonge. Au bout de quatre jours je reçus de lui une lettre très-tendre ; seulement, soit par oubli, soit à dessein, M. de Montal ne me donna point son adresse, je ne pus lui répondre. Quelques jours après, nouvelle lettre aussi tendre que la première, mais elle m’annonçait que les travaux de M. de Montal sur son consulat futur lui prendraient encore quelque temps. J’attendis encore. — Quelle effronterie ! quelle cruauté ! savez-vous où il était alors ? — À Melun, en effet : mais madame de Beauregard avait une propriété à un quart de lieue de cette ville, et il y passait des journées entières. — Oh ! c’est horrible ! mais pourquoi ces odieux mensonges ? — Il importait à ses projets que je n’eusse pas de soupçons ; il voulait à tout prix me rassurer et donner un prétexte à ses absences ; il craignait sans doute que je ne fisse un éclat qui l’eût compromis auprès de madame de Beauregard. Enfin ce voyage finit. Lorsque je revis M. de Montal, quinze jours après cette journée où j’avais été si heureuse, ce fut moi qui, cette fois, radieuse, fière, enivrée, me jetai dans ses bras… J’étais mère. — Et cela… cela ne toucha pas le cœur de cet homme ? — Il partagea mon bonheur, du moins il parut le partager : mais il m’annonça une triste nouvelle : le ministère était chancelant, et le ministre son ami, pour s’assurer d’un opposant très-influent, avait disposé du consulat. Hélas ! je l’avoue, en songeant à l’avenir de notre enfant, moi, jusqu’alors si indifférente, pour ne pas dire si contraire aux projets ambitieux de M. de Montal, je regrettais cette place qui nous eût mis à l’abri des privations que je ne redoutais pas pour moi, mon Dieu !

De ce jour datent mes malheurs. M. de Montal resta une semaine entière sans me voir. Je lui écrivis deux fois, je ne reçus pas de réponse ; enfin il vint, mais sa froideur, sa brusquerie, me frappèrent. L’époque fixée pour notre mariage était dépassée depuis longtemps : je le lui rappelai. Il me demanda durement si je me fiais ou non à lui. — Mais nos bans sont publiés ? lui dis-je. Cela ne prouve rien, me dit-il : l’inconvénient de votre naissance cause à chaque instant de nouvelles difficultés ; j’ai l’ennui de les lever, épargnez-moi donc la fatigue de vous entendre faire toujours la même demande.

Ce reproche sur ma naissance me fit mal. Je pensai à mon enfant : un moment j’eus un horrible pressentiment ; si M. de Montal me trompait, un jour on lui reprocherait peut-être aussi sa naissance… Mais je me rassurai bientôt en songeant à la loyauté d’Édouard. Deux semaines se passèrent encore sans que je le revisse ; alors mille inquiétudes m’assaillirent. Ce ne fut pas tout. Les chagrin », joints aux préoccupations de mon nouvel état, ne me laissaient aucune liberté d’esprit : et pourtant, depuis la ruine des espérances de M. de Montal, je sentais plus que jamais la nécessité du travail. Mais, hélas ! pour la première fois je me trouvai presque incapable de rien faire, tant j’étais cruellement absorbée. Si machinale que fût une œuvre de traduction, il m’était impossible de m’y livrer au milieu des inquiétudes, des angoisses dont j’étais assaillie. Je luttai énergiquement contre ce découragement ; ce fut en vain. Les reproches bienveillants du libraire m’apprirent que mon travail perdait de jour en jour de sa valeur ; j’avais beau m’appliquer de tout mon pouvoir, ma pensée était ailleurs ; je voulus vaincre ma préoccupation, mes efforts mêmes tournèrent contre moi : si je parvenais quelquefois à éloigner pendant une heure les pénibles idées qui m’assiégeaient, elles revenaient bientôt avec une nouvelle violence.

Alors la plume me tombait des mains, je fondais en larmes, je me jetais à genoux pour invoquer la Providence ; mais, hélas ! le temps s’écoulait. Chaque heure perdue dans le désespoir était aussi une heure perdue pour mes ressources. À cette pensée désolante, je séchais mes larmes, je reprenais ma tâche en maudissant ma faiblesse, en me disant que mon enfant ressentirait peut-être la réaction de mes chagrins, je me reprochais jusqu’à ma douleur… elle pouvait atteindre ce pauvre petit être. Mais bientôt mes idées s’obscurcissaient davantage : le chagrin m’hébétait ; le libraire, mécontent, cessa peu à peu de m’employer. Privée de cette précieuse ressource, je me bornai à la broderie ; quoique mon agitation fébrile fit parfois trembler convulsivement ma main, au moins je n’étais pas absolument incapable de cette occupation. Mais quelle différence ! En brodant douze à quinze heures par jour, je ne gagnais pas le quart de ce que je gagnais avec mes traductions ; et puis ma vue s’affaiblit peu à peu. Oh ! ce fut un jour terrible que celui où mes yeux fatigués se refusèrent à ce travail, ma seule, ma dernière ressource ! — Mais, ce que vous avez souffert est horrible, pauvre infortunée ! Moi qui parlais de mes douleurs, grand Dieu ! avais-je seulement le droit de me plaindre ? Mais cet homme, cet homme ! — Après la scène dont je vous ai parlé, et dans laquelle il s’était montré si dur, je restai quinze, jours sans le voir ; je lui avais écrit sans recevoir de réponse, il m’avait toujours défendu d’aller chez lui : effrayée de cette absence prolongée, je ne tins pas compte de cet ordre, j’y allai. Son domestique me dit qu’il était sorti, qu’il s’habillait au club où il dînait, et qu’il ne rentrerait peut-être que bien avant dans la nuit. — Comment ! M. de Montal vivait encore avec un certain luxe pendant que vous vous épuisiez à travailler ?… Il vous prenait le peu d’argent que vous gagniez si péniblement ! mais c’est infâme ! — Il avait des habitudes de dépense auxquelles il ne pouvait pas renoncer ; il l’avouait. Le peu d’argent que je lui remettais de temps en temps était alors presque du superflu pour moi. J’attendis M. de Montal dans la rue, à sa porte, depuis deux heures jusqu’à minuit. À cette heure je me lassai, je mourais de fatigue et d’inquiétude ; je rentrai chez moi. C’était encore une journée perdue pour le travail.

Le lendemain, au point du jour, je retournai chez lui. Son domestique me dit qu’il avait ordre de n’éveiller son maître qu’à midi : j’attendis jusqu’à midi. Je ne puis vous dire avec quelle colère, avec quelle brutalité il me reçut, avec quelle brutalité il me reprocha de l’accabler de lettres, de le poursuivre de ma présence… Le poursuivre de ma présence ! reprit Thérèse avec amertume : je ne l’avais pas vu depuis quinze jours… L’accabler de mes lettres ! étais-je donc coupable de lui écrire lorsque j’étais dévorée d’inquiétudes ! Il finit par me déclarer que si je continuais de l’obséder ainsi, il ne tiendrait aucune de ses promesses. — Cela devait être… cela devait être ; seulement, cet homme a bien tardé. — S’il a tardé, c’est qu’il craignait un éclat… vous saurez cela plus tard… Enfin, pour la première fois il me dit… — Vous hésitez, Thérèse… Cela est donc bien horrible ? — Oui, mais je ne veux rien vous cacher, je ne suis plus tenue à aucun ménagement. Eh bien ! pour la première fois, il me dit qu’en me promettant de m’épouser, il s’était adressé à une jeune personne qu’il croyait la fille légitime de M. Dunoyer, et non pas à une fille naturelle repoussée, reniée par sa famille. — Continuez, continuez, rien ne m’étonnera plus. — Cette duplicité m’indigna. Mais que pouvais-je faire ? mon sort, ou plutôt celui de mon enfant, n’était-il pas entre ses mains ? Je fus lâche, je pleurai, je suppliai. M. de Montal se radoucit et me dit qu’il ne se refusait pas à notre mariage, mais qu’il se réservait d’en fixer l’époque, et qu’il dépendrait de ma soumission à ses volontés d’en reculer ou d’en rapprocher le terme. J’étais à sa merci, je me résignai ; je lui demandai en pleurant quand je le reverrais ; il s’emporta de nouveau : J’allais recommencer à l’obséder, s’écria-t-il : il me verrait quand cela lui conviendrait, je n’avais qu’à l’attendre, il viendrait me voir au premier jour. Je le quittai. — Et il ne s’informa pas de vos besoins ? — Je ne l’y avais pas habitué : mon travail m’avait d’abord suffi et au delà. — Mais, ruiné comme il l’était, de quelle manière pouvait-il suffire à ses dépenses assez considérables ? — Lorsque je quittai la maison de M. Dunoyer, M. de Montal avait encore à lui et pour toute fortune, m’avait-il dit, cinq à six mille francs. Mais M. Dunoyer lui avait reproché devant moi de lui devoir deux cents louis. Bien des fois j’avais conjuré M. de Montal d’éteindre cette dette, je ne sais s’il le fit. Pardonnez-moi maintenant si j’entre dans quelques détails qui vous paraîtront puérils, mais ils sont nécessaires. Trois semaines se passèrent sans que j’entendisse de nouveau parler de M. de Montal. Je n’oubliais pas ses menaces et sa défense de retourner chez lui ; je n’osai pas la braver, je me contentai de lui écrire, sans me plaindre, que j’étais souffrante, abattue, désolée, que je n’exigeais rien, mais que je serais bien heureuse de le revoir, ne fût-ce qu’une heure, que cela remonterait mon courage, que l’état dans lequel je me trouvais méritait peut-être cette preuve de son attachement ; et cela, je vous l’assure, ajouta Thérèse en essuyant ses larmes, était dit bien tristement, mais sans aigreur, sans l’ombre d’un reproche. — Un tigre eût été attendri ! lui ne repondit rien… n’est-ce pas ? — Rien… D’après mes dernières lettres, je l’avoue, j’avais compté sur sa présence… J’attendis un jour… deux jours… trois jours… Il ne vint pas. Je perdis tout espoir, mes forces étaient à bout ; j’avais dépensé une petite somme que j’avais conservée… ma vue devenait de plus en plus faible, ma broderie me donnait à peine de quoi vivre ; je tombai malade. Je n’osais pas prier M. de Montal de venir avant d’être sûr que j’étais réellement bien malade ; au bout de quelques jours, quand mon visage porta des marques visibles de souffrances, je lui demandai à le voir. — Il ne vint pas ? il ne répondit pas ? — Si… il me répondit qu’il n’était pas dupe de mes mensonges et de mes ruses. — L’infâme ! l’infâme ! — Ma maladie dura près d’un mois ; pour subvenir aux dépenses qu’elle me causa, je vendis plusieurs de mes vêtements et quelques petits objets de luxe dont on m’avait fait présent chez ma mère et qu’on m’avait renvoyés lorsque j’avais quitté la maison de M. Dunoyer. J’attendais avec anxiété la fin de ma convalescence, ou plutôt le moment où je pourrais me lever : j’avais mon projet. Enfin j’eus la force de me soutenir. La première fois que je me regardai dans un miroir, je fus d’abord effrayée, puis satisfaite du changement de mes traits ; M. de Montal verrait bien que ma maladie n’était ni une ruse ni un mensonge, il aurait alors pour moi, sans doute, quelques paroles d’intérêt. Je me rendis chez lui, il y a maintenant six mois de cela. Lorsque je me trouvai devant sa porte, je faillis m’évanouir, tant j’étais faible encore. Enfin je repris courage : il était impossible qu’à mon aspect M. de Montal ne fût pas saisi de pitié. Je montai : on parlait très-haut chez lui ; sa porte était entr’ouverte. Tout à coup je vis sortir de l’appartement cette femme dont je vous ai déjà parlé… — Mademoiselle Julie ? — Elle-même ; elle paraissait exaspérée. Le portier la suivait en tâchant de la calmer. En me voyant, elle poussa un cri de surprise. — Vous ici, madame ? vous n’êtes donc pas accouchée ? Je la regardai sans lui répondre : sa fureur m’effrayait. Après m’avoir un instant examinée attentivement, elle s’écria : — Oh ! le monstre ! c’était un mensonge… j’ai été sa dupe encore cette fois ! Puis, me prenant par le bras avec violence, elle m’attira dans l’appartement, qui était complètement démeublé ; elle en referma la porte, et nous nous trouvâmes seules. Je ne cherchai pas à sortir, j’étais anéantie ; les plus funestes pressentiments me brisaient le cœur. — Madame, me dit cette femme presque avec intérêt, pardonnez-moi de vous avoir injuriée la première fois que je vous ai rencontrée ici, je ne savais pas qui vous étiez… malheureusement pour vous, car il était peut-être encore temps de vous désabuser sur le compte du misérable qui nous trompait si indignement toutes deux… Maintenant, apprenez l’infamie de sa conduite ; depuis six mois, il vous est infidèle pour moi, et moi, il me trompe à mon tour, savez-vous pour qui ? Pour une veuve, la marquise de Beauregard, à laquelle il fait la cour, qu’il veut épouser, et qu’il épousera sans doute, il est si roué ! J’ai appris tout cela hier, et j’avais été jusqu’ici assez sotte pour ne me douter de rien. Ce n’est pas tout, il est parti cette nuit on ne sait pas pour où, mais sans doute pour aller rejoindre sa marquise. Je n’ai pas besoin de vous dire, reprit Thérèse, l’horrible révolution que me causa cette nouvelle. Pourtant, jusqu’à cette heure, et quoique m’eût dit mademoiselle Julie, jamais je n’avais cru M. de Montal capable de me sacrifier si indignement et d’épouser madame de Beauregard. Ma confiance était folle, mon illusion stupide, mais je la bénis, car elle m’a épargné un crime, peut-être. — Quel aveuglement ! Jamais l’idée de remariage… — Jamais. J’avais cru à une liaison de galanterie entre eux, rien de plus. Cette femme était perdue dans l’opinion publique. — Mais elle était puissamment riche. — C’est vrai ; mais je ne pouvais croire à tant de bassesse. Enfin, mademoiselle Julie m’apprit que M. de Montal lui avait cyniquement avoué qu’il ne m’avait enlevée que dans l’espoir d’une riche dot et d’hériter un jour d’une partie de la fortune de M. Dunoyer ; mais qu’après la répudiation de M. Dunoyer, il ne pensait plus à m’épouser, et qu’il n’avait pour moi que les égards commandés par ma triste position. Ce n’est pas tout… Comment oserai je encore… — Courage… courage ! — C’est qu’il me semble que la honte de M. de Montal rejaillit sur moi… J’ai aimé un tel homme… hélas ! et, méprisez-moi, souvent j’ai regretté le temps où je croyais à son amour… Enfin, ce sera une expiation de plus. — Eh bien ? — Cette femme, mademoiselle Julie, m’apprit, au milieu d’un redoublement de colère et d’indignation, que trois jours auparavant M. de Montal était venu à elle tout éploré… oui, lui dire en sanglotant que je venais d’accoucher… qu’il avait épuisé ses dernières ressources pour moi, et qu’il venait s’adresser à la générosité de mademoiselle Julie pour qu’elle lui prêtât mille écus destinés à me mettre, pendant quelque temps, moi et mon enfant, à l’abri de la misère. — Mais cet homme a des raffinements d’ignominie révoltants ! s’écria M. de Ker-Ellio au comble du dégoût et de l’indignation, c’est l’hypocrisie dans la plus infâme dégradation. — Enfin, les larmes de M. de Montal furent tellement hypocrites, il peignit ma triste position avec tant d’éloquence, qu’il sut intéresser à mon sort cette femme dont j’avais été la rivale, et qu’elle fit, malgré son avarice (elle me l’avoua), ce prêt à M. de Montal, qui l’avait, me dit-elle, ensorcelée en lui peignant mes malheurs pendant ma grossesse. Oh ! que de honte ! cela est-il possible, mon Dieu ! cela est-il possible ? Heureusement, ce hideux récit touche à son terme. L’argent que M. de Montal avait emprunté soi-disant pour moi était destiné à un voyage qu’il devait faire pour aller rejoindre madame de Beauregard, partie depuis quelques jours. Du moins telle fut l’explication que me donna mademoiselle Julie ; le démeublement de l’appartement de M. de Montal justifiait ces craintes, malheureusement trop fondées. Mademoiselle Julie avait appris la veille, et je l’appris d’elle, que, depuis quatre ou cinq mois, M. de Montal faisait une cour assidue à madame de Beauregard : le monde, malgré sa complaisance habituelle, avait durement repoussé cette femme ; personne ne la recevait plus depuis le scandaleux éclat de ses aventures. Deux fois M. de Montal l’avait suivie à la campagne. Tel avait été le prétexte de sa première absence à Melun. Que vous dirai-je de plus ? j’étais si écrasée par cette nouvelle, que mademoiselle Julie elle-même eut pitié de moi ; elle voulait se venger de M. de Montal, découvrir ses traces, aller le rejoindre et le démasquer aux yeux de madame de Beauregard ; elle m’offrit ses services. — Toutes les douleurs, toutes les humiliations ! vous n’aurez échappé à aucune ! — Je refusai ; je revins chez moi… Ce qui me reste à vous dire est si douloureux que j’abrégerai. Peu après, la misère vint m’accabler ; à la suite de ma maladie, j’avais presque perdu la vue ; mon travail me rapportait si peu, que je fus hors d’état de payer le loyer de mes deux chambres. Je vendis le peu de meubles que je possédais, j’allai me loger dans un cabinet garni. — Vous ! vous ! mon Dieu, élevée dans le luxe ! — Le terme de ma grossesse approchait, je surmontai une horrible répugnance : je ne voulais pas que mon enfant fût victime de mon orgueil, j’allai accoucher à l’hospice : là, au moins, nous reçûmes tous deux des soins auxquels ma pauvreté ne m’eût pas permis de prétendre.

M. de Ker-Ellio cacha sa tête dans ses mains en poussant un douloureux gémissement. Thérèse continua en essuyant ses larmes :

— Au bout de quinze jours, selon l’usage, on me renvoya de cet asile avec mon enfant, qui fut alors ma joie et ma douleur. En entrant à l’hospice, je possédais quarante francs environ ; j’augmentai quelque peu cette somme du fruit de mon travail pendant que je séjournai là. En sortant, je pus acheter ce joli berceau pour mon enfant, dit Thérèse en montrant à Ewen ce petit meuble somptueux : ce fut ma dernière folie. Je garnis cette misérable mansarde de ce qui m’était indispensable, il ne me resta rien. Malgré un travail opiniâtre, les soins que réclamait ma fille absorbant beaucoup de mon temps, je gagnais à peine de quoi vivre : je n’avais pas de bois. Le froid devint si rigoureux, que, tremblant pour la santé, pour la vie de cet enfant, je me résignai pour la première fois à une démarche que pour moi seule je n’aurais jamais tentée… J’écrivis à ma mère… Vous savez sa réponse. Lorsque cette excellente femme, ma voisine, est entrée ici, elle m’a trouvée expirante de froid et de besoin…

Vous savez tout jusqu’à ce jour. Malgré moi j’avais vaguement espéré le retour de M. de Montal ; si incertain que fût cet espoir, il m’avait toujours soutenue. Maintenant, ai-je besoin de vous dire que mon cœur est brisé, flétri, mort pour tout autre sentiment que l’amour maternel ? À force d’avoir souffert par l’amour, ce mot seul m’est odieux. Vous dirai-je enfin que, malgré l’horrible ingratitude de M. de Montal, que malgré ses bassesses, que malgré son parjure et sa trahison, je regretterai toujours comme le plus beau, comme le plus heureux moment de ma vie, le temps où je le voyais chez ma mère, et le temps plus cher encore à mon cœur où, dans ma retraite de la rue de l’Ouest, je passais la moitié de mes journées à l’attendre en travaillant, et le reste des heures à me rappeler sa venue avec délices ? Cela est lâche et honteux, je le sais ; son abominable conduite devrait ternir jusqu’à ces souvenirs chéris ; mais cela n’est pas, non, cela n’est pas. Il n’est point de souvenir, voyez-vous, plus puissant, plus opiniâtre, que celui de l’amour heureux dans le travail et dans la pauvreté ; aucun plaisir fastueux, aucune obligation mondaine ne vous en distrait. C’est à lui, à lui seul que vous demandez toutes vos joies, toutes vos félicités.


Je vous le répète, mon cœur s’est usé à la fois et dans le bonheur et dans la douleur. Tout ce qui me reste de sensibilité est concentré sur mon enfant. Oui, mon cœur est mort ; s’il bat encore quelquefois et bien rarement, c’est à la pensée des jours passés, c’est à la pensée d’un bonheur qu’il ne m’est plus, hélas ! donné de ressentir. À cette heure, vous savez tout, dit Thérèse en terminant : comprenez-vous enfin pourquoi je refuse votre offre, si noble, si généreuse ? Que serais-je pour vous ? À peine une amie froide et triste. Pourquoi vouloir enchaîner votre vie à une vie désormais muette et glacée comme la tombe ? Ah ! croyez-moi, un cœur comme le vôtre est digne de rencontrer un cœur qui lui réponde. Craignez de céder à un mouvement de pitié exaltée : un jour vous ressentiriez des regrets cruels, et vous ne seriez pas seul à gémir d’avoir poussé la grandeur d’âme jusqu’à la folie…

Ewen de Ker-Ellio avait écouté Thérèse avec un mélange indicible d’admiration, de douleur et de pitié ; il la trouvait si courageuse, si résignée, que son amour pour elle avait encore augmenté. Toute âme humaine a son côté faible. En parlant du sentiment absolument fraternel qu’il avait voué à Thérèse, Ewen mentait peut-être à son insu ; non qu’il eût jamais songé à abuser des droits que pourrait lui donner son mariage avec Thérèse, mais sa tendresse, ses soins, chasseraient peut-être avec le temps l’indigne souvenir de M. de Montal du cœur de la jeune femme ; un jour enfin, appréciant l’amour de M. de Ker-Ellio, elle le récompenserait peut-être en le partageant. Connaissant la fière susceptibilité de Thérèse, sachant combien une première douleur est ombrageuse et défiante, M. de Ker-Ellio avait cru sage de ne pas d’abord se montrer aux yeux de Thérèse comme amant, mais comme frère ; bien résolu d’ailleurs, en homme de cœur et d’honneur, à rester à tout jamais son frère s’il ne parvenait pas à se faire aimer plus tendrement.

Ewen aimait passionnément, il avait confiance dans son dévouement, il était soutenu par le ferme espoir d’obtenir un jour l’amour de Thérèse. N’excusera-t-on pas l’espèce de duplicité qu’il mettait peut-être dans sa conduite, en songeant qu’il tendait d’ailleurs à un but noble et généreux, celui d’arracher avant tout Thérèse et son enfant à la plus affreuse misère ? Quant à mademoiselle Dunoyer, elle était de bonne foi ; elle disait vrai en déclarant à Ewen qu’elle avait le cœur mort à tout jamais, excepté à l’endroit de l’amour maternel, et qu’elle ne pourrait ressentir pour lui, homme si généreux, qu’une amitié sincère. Cette conviction profonde de son impuissance à aimer désormais lui était révélée par une espèce de seconde vue du cœur que les femmes seules possèdent, car elles seules peut-être sont capables de n’aimer qu’une fois et de nourrir des regrets éternels.

Après les grands chagrins, l’espérance se retire à jamais de certaines âmes, auxquelles l’expérience de la douleur donne d’inexorables certitudes. Ce n’est pas la volonté, c’est le pouvoir d’aimer qui leur manque. Elles ont senti, on oserait presque dire elles se sont vu arracher la corde la plus sensible de leur être. Seulement, ainsi qu’un mutilé croit quelquefois, par une étrange illusion, sentir le bras qu’il a perdu, de même ces âmes mutilées éprouvent quelquefois des velléités d’affection, fantômes trompeurs qui s’évanouissent dès que la raison s’éveille. Thérèse était donc véritablement désespérée, tandis qu’Ewen nourrissait encore les plus douces illusions, se disant avec la résignation d’une belle âme :


— Au pis-aller, j’aurai toujours donné mon nom et un avenir à Thérèse et à son enfant.

Ewen possédait toutes les nobles ruses de la générosité. Il savait bien la portée de ces paroles, qu’il répétait sans cesse à Thérèse :

— Et votre fille ? Et si elle vous perd, que deviendra-t-elle ? Songez à tout ce que vous avez souffert. Irez-vous l’exposer aux mêmes douleurs ? Avez-vous le droit de refuser la fortune qui s’offre à elle ? Et une fille encore ! une fille ! un être plus faible, plus exposé qu’un autre : un être qui a de doubles chances de honte, de dégradation et de malheur ; un être qui peut, comme vous, trouver sa perte dans un sentiment d’abord chaste et pur, tandis qu’un homme, en aimant, ne risque rien… rien que le bonheur, que l’honneur, que le repos de celle qu’il veut séduire !… Et vous vous exposerez à abandonner votre enfant à tous les orages de la vie, lorsqu’un homme loyal lui offre, ainsi qu’à vous, un abri sûr et paisible ?


Thérèse pouvait difficilement répondre à ces objections. La loyauté chevaleresque d’Ewen rayonnait dans toutes ses paroles, il inspirait une sécurité profonde à mademoiselle Dunoyer : elle ne doutait pas un seul moment (et elle avait raison) de la réalité des promesses et des offres de M. de Ker-Ellio. S’il lui disait : « Soyez ma sœur, » c’est qu’il était résolu d’être un frère pour elle, et de ne jamais lui faire sentir qu’il regrettait l’absence d’un sentiment plus vif.

Pourtant, par délicatesse, elle hésitait à consentir à ce mariage. Il lui semblait faire une bassesse en acceptant une proposition dont elle seule retirerait de grands avantages. En vain M. de Ker-Ellio lui prouvait qu’il serait mille fois plus malheureux encore sans elle, tandis qu’il serait le plus heureux des hommes de lui consacrer sa vie. Il fit plus : il lui proposa d’assurer à sa fille une existence indépendante, et de lui prêter à elle, Thérèse, une somme assez considérable pour vivre : mais Thérèse ne pourrait jamais s’acquitter, elle refusa donc. Que dire de plus ? Après les insistances les plus pressantes, les plus opiniâtres, Thérèse céda. M. de Ker-Ellio, la considérant comme sa femme, la retira de sa mansarde et l’établit dans un hôtel garni. Les formalités nécessaires accomplies, il l’épousa, reconnut sa fille et, plein d’espoir, partit pour Treff-Hartlog avec sa femme et son enfant.


CHAPITRE XXV.

Le mois noir.


Le lecteur n’a peut-être pas oublié les deux vieux serviteurs qui portaient une si vive affection au jeune maître de Treff-Hartlog : Ann-Jann, nourrice d’Ewen, et Lès-en-Goch, ancien soldat de l’insurrection vendéenne. Une année s’était écoulée depuis le mariage de Thérèse et de M. de Ker-Ellio. L’entretien de Lès-en-Goch et d’Ann-Jann nous instruira des événements qui se sont passés durant cette période. Novembre était arrivé. Novembre…, ce mois noir que la tradition disait si fatal à la famille de Ker-Ellio ! Quoiqu’il fût une heure de l’après-midi, une brunie épaisse obscurcissait l’atmosphère. Lès-en-Goch et Ann-Jann étaient, selon leur habitude, assis au coin du foyer de la cuisine du manoir.

Rien n’est changé dans cette vaste salle ; on y voit toujours la haute cheminée, les gravures coloriées clouées aux murs et représentant les saints de Bretagne. L’étroite fenêtre, à petits carreaux verdâtres encadrés de plomb, filtre toujours une lumière vive et rare, qui s’accroche aux angles de la table de chêne massive et scintille aux arêtes du vieux buffet de noyer. C’est toujours le vaste foyer, noir, enfumé, sur lequel se dessinent la haute taille et les vêtements blanchâtres de Lès-en-Goch. Ann-Jann semblait accablée de tristesse. Le vieux Breton, encore plus silencieux, plus taciturne que d’habitude, n’avait pas entendu sa femme, qui déjà deux fois lui avait adressé la parole.


— Lès-en-Goch, vous ne me répondez pas, dit Ann-Jann en se levant et en appuyant légèrement sa main sur l’épaule de son mari, qui tressaillit. Vous n’avez donc pas trouvé M. le recteur au presbytère ? — Il était à Rœdek, il administrait un mourant. Heureux celui-là ! ajouta le Breton d’un air sombre. — Que voulez-vous dire, heureux celui-là qui meurt ? — Heureux celui-là ! répéta le Breton avec un soupir. — Mais aussi, malheureux celui qui survit ! Lès-en-Goch, vos pensées sont bien tristes. — Tristes comme le mois noir. — Ah ! le mois noir ! le mois noir ! dit douloureusement la nourrice en cachant sa tête dans son tablier. — Mor-Nader avait raison, reprit le Breton en se parlant à lui-même : il y a deux ans,… au mois noir, le pen-kan-guer a quitté sa maison pour aller à Paris, et il en est revenu désespéré et voulant mourir… C’est encore au mois noir, il y a un an, qu’il est retourné brusquement à Paris, pour y épouser cette femme pâle, pâle comme le portrait infernal auquel elle ressemble. Nous voici au mois noir. Depuis un an le pen-kan-guer est marié, et jamais il n’a été plus triste. — Jamais ! dit Ann-Jann en relevant son visage vénérable baigné de larmes, car elle avait entendu le monologue de son mari ; non, jamais le mab-meïbrin n’a été plus triste. — Ni cette femme maudite plus pâle. On dirait un spectre, dit le Breton. Quand retournera-t-elle à l’enfer, dont elle est sortie ? — Ne la maudissez pas. Elle a perdu son petit enfant, le bon Dieu seul voit les larmes qu’elle pleure jour et nuit. — Cet enfant n’était pas un enfant. — Comment ? — C’était un fantôme… — Lès-en-Goch ! — Cette femme non plus n’est pas une femme… Je vous dis que ce sont là des fantômes qui sortent de l’enfer et apparaissent aux hommes dans le mois noir. Mor-Nader le dit, il a raison. — Lès-en-Goch, pouvez-vous toujours invoquer le témoignage de cet homme ? M. l’abbé de Kérouëllan ne l’a-t-il pas déjà condamné en chaire, et aussi ceux qui écoutaient ses prédictions ? — Le Seigneur a condamné Satan, Satan est toujours Satan. — Mais pourquoi accuser cette femme si malheureuse ? M. le recteur n’a-t-il pas pour elle bien des bontés ? N’est-il pas venu ici, pendant des journées entières, tâcher de la consoler de la perte de son enfant ? Ah ! si elle est un fantôme, Lès-en-Goch, elle est le fantôme d’elle-même ; on le voit bien, le chagrin la tue. Non, non, cette femme n’est pas méchante : les mères infortunées sont toujours bien venues d’elle, jamais elle ne refuse la demande qu’on lui fait faire par des enfants, quoiqu’elle pleure à leur vue en se rappelant sa pauvre petite fille… Comme par le passé, les malheureux trouvent toujours au manoir du pain, un abri et une aumône ; la femme pâle est secourable à tous.

Lès-en-Goch secoua la tête et répondit :

— Le démon prend toutes les formes. — Il ne prend jamais celle d’une mère triste qui pleure son enfant, Lès-en-Goch. — Il les prend toutes ; je juge de la méchanceté de la femme pâle par le chagrin du pen-kan-guer. — Elle paraît l’aimer, pourtant ? — La tombe aime les vivants. — La femme pâle ne le quitte pas… — La fièvre ne quitte pas non plus l’agonisant. — Lès-en-Goch, vous êtes injuste. — Injuste !… au plus mauvais temps de ses noires rêveries le pen-kan-guer vous a-t-il paru plus sombre, Ann-Jann ? — Hélas ! non… — Il y a deux ans, à son retour de Paris, était-il plus désespéré que maintenant ! — Hélas ! non… — Je vous le dis, cette femme est son mauvais ange. L’autre soir, à la nuit, à l’heure du souper, j’avais cherché partout le pen-kan-guer et la femme pâle ; où les ai-je trouvés, Ann-Jann ! J’en frémis encore ! debout sur le bord de la plate-forme de la tour, dont la mer bat le pied. Il faisait grand vent, la lune sortait de temps en temps des nuages qui couraient sur le ciel : c’est à sa clarté que je les ai vus. Le pen-kan-guer et la femme pâle regardaient l’abîme… penchés… penchés comme s’ils avaient eu envie de se précipiter dans la mer… — Ah ! malheur, malheur ! s’écria la nourrice en menant sa main sur ses yeux. — Oh ! oui, malheur ! mais aussi malheur à cette femme si jamais… — Lès-en-Goch, calmez-vous… Il se passe ici quelque chose que nous ne pouvons comprendre… mais quand vous avez vu le mab-meïbrin sur le faîte de la tour et penché si dangereusement, qu’avez-vous dit ? — Je n’ai pas osé avertir le pen-kan-guer, de peur que la surprise ne le fit broncher et tomber. J’ai attendu. Un engoulevent s’est envolé dans les ruines en poussant des cris funèbres. La femme pâle et le pen-kan-guer ont tressailli, ils se sont retournés : tous deux avaient le visage baigné de larmes. — Hélas ! hélas ! cela est vrai ; bien souvent ils pleurent. Avant-hier encore… — Les avez-vous vus ? Et, pendant le souper, quel morne silence ! quels tristes sourires ils échangèrent ! Ah ! je vous le dis, la femme pâle tient l’âme du pen-kan-guer. Le recteur a aussi été trompé par ce fantôme. Les hommes simples et bons sont toujours trompés par le démon. Ann-Jann ! Ann-Jann ! la femme pâle sera fatale à cette maison ; son portrait avait commencé le malheur de notre maître, elle l’achèvera : je vous le dis, elle tient l’âme d’Ewen… un jour elle l’emportera ; Mor-Nader l’a dit. — Mor-Nader est insensé. — Il sait ce que les hommes ignorent ; il ne peut être comme les autres hommes… ce qu’il prédit arrive. — Malheur alors, malheur sur cette maison. Pourquoi Mor-Nader ne prédit-il pas que notre sort sera celui du mab-meïbrin ?

Le vieux Breton resta longtemps pensif, tout à coup il dit à voix basse en se parlant à lui-même :

— Quand je le tuerais, la prédiction s’accomplirait toujours ! — Tuer ! tuer !… qui, Lès-en-Goch ? s’écria la nourrice avec épouvante. — Mor-Nader ! — Le tuer ! Et la justice des hommes ? Et la justice de Dieu ? — Quand je tuai le bleu qui ajustait le pen-kan-guer, je ne pensai ni à Dieu, ni aux hommes, ni à moi… Je pensai à celui que j’aime comme mon enfant. Vingt fois, depuis deux ans, j’ai pris mon fusil, j’ai été m’embusquer sur la grève, près du Moine-Rouge, ce rocher où les jours de tempête Mor-Nader va chanter le glas des trépassés, en voyant le soleil se coucher dans les nuages, — C’est là où vous alliez, Lès-en-Goch ! le Seigneur a eu pitié de vous… — Peut-être… une fois, à l’affût, mon bras tremblait, ma vue s’obscurcissait. Vingt fois j’ai tenu le pilote au bout de mon fusil… Dieu n’a pas voulu. — Non, Dieu n’a pas voulu que vous soyez meurtrier. Il se réserve de punir Mor-Nader. Ce qui m’afflige, c’est de voir le mab-meïbrin parler souvent à ce réprouvé. Le mois passé, malgré la folie de ce maudit, ne l’a-t-il pas accompagné en mer ? Oubliait-il donc que, il y a deux ans maintenant, il a manqué périr pendant la tempête avec ce pilote ? — Mor-Nader dit qu’il a lu dans les nuages que le pan-kan-guer et la femme pâle périraient pendant une tempête du mois noir… reprit Lès-en-Goch presque avec effroi.

À ce moment la porte s’ouvrit. Mor-Nader entra lentement dans la cuisine. Nous l’avons dit : ce vieillard était de grande taille, ses longs cheveux d’un blanc roux retombaient sur son front cuivré par le soleil et par la bise de mer ; il portait le costume sévère des pêcheurs de l’île de Sein, une casaque noire et de larges braies blanches pareilles aux jupons albanais : malgré le froid de novembre, sa veste laissait voir son cou et sa poitrine nus. Sa physionomie avait quelque chose de sinistre, d’égaré ; ses moments d’hallucination et de folie devenaient de plus en plus fréquents. Malgré l’aversion qu’il inspirait à Lès-en-Goch et à Ann-Jann, ils cédèrent à un mouvement de respect involontaire lorsque le pilote entra. Mor-Nader s’avança à pas comptés, presque solennels, en attachant sur les deux serviteurs d’Ewen ses yeux ronds à prunelles jaunâtres comme celles des oiseaux de proie.

— Où est le pen-kan-guer ? dit-il brusquement.

Lès-en-Goch et Ann-Jann baissèrent la tête sans répondre. La nourrice porta la main à sa croix comme pour se défendre d’un maléfice.

— Où est le pen-kan-guer ? répéta Mor-Nader d’une voix plus haute. presque menaçante. — Tu sais tout, devine-le, dit Lès-en-Goch. — Où il est ? s’écria le pilote d’une voix sombre ; il est dans le mois noir qui verra sa mort et celle de la femme pâle… — L’entends-tu ? dit tout bas Lès-en-Goch à la nourrice, qui se signait dévotement.

Le pilote, étendant le bras du côté de la fenêtre qui regardait la mer, entonna cette espèce d’improvisation, qui, ressemblant au chant des anciens bardes, ne manquait pas d’une sauvage poésie :

« La brume est épaisse ; la mer dort, le vent sommeille, le vieil Océan est aussi calme qu’un lac. Les hommes disent : Soyons en paix, laissons nos filets sur la grève. — Mais le corbeau de mer, en s’élevait, en s’élevant, voit ce que les hommes ne voient pas. — Sous le flot joyeux et azuré où brille le soleil, il voit un cadavre aux yeux verts.— Sous le calme, il voit la tempête. — Il s’élève, il s’élève, le vieux corbeau de mer… et il voit des pierres noires submergées, et il voit le tourbillon du raz des Agonisants tourner plus vite que Jan et son feu[1]. — Et il voit une vapeur rouge au couchant, et il entend s’avancer la tempête qui accourt, qui accourt, et que les hommes n’entendent pas encore. Il voit au loin son écume blanche que les hommes ne voient pas encore, et, comme le vieux corbeau de mer aime le pen-kan-guer… ajouta le pilote avec un éclat de rire féroce, il vient le chercher pour lui dire des choses que lui seul peut entendre. Où est-il ? où est-il ? où est-il ? demanda par trois fois le pilote d’une voix de plus en plus éclatante.

Ann-Jann se signa. Cet homme avait l’air d’un démon venant chercher une âme.

— Et que veux-tu dire au pen-kan-guer ? demanda Lès-en-Goch.

Le pilote sourit d’un air sinistre, leva le doigt indicateur vers le ciel. et répondit en breton par ces deux vers mystérieux et prophétiques :


Peu importe ce qui arrivera.
Ce qui doit être sera.


À ce moment la porte s’ouvrit brusquement, et l’abbé de Kérouëllan entra dans la cuisine : l’œil étincelant, le teint enflammé d’indignation, il marcha droit à Mor-Nader, le saisit au collet d’une main rude et l’entraîna hors de la cuisine en s’écriant :

— Ah ! vieux drôle ! tu sais ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui sera ; eh bien ! quant au passé, rappelle-toi la correction que je l’ai promise, et, quant au présent, voici cette correction, que je t’aurais donnée de la sorte… lorsque j’étais dragon.

Ce disant, l’ancien soldat appliqua deux ou trois vigoureux coups de manche de son fouet sur les épaules du pilote en le poussant à la porte de la cuisine du manoir. Mor-Nader devint livide de rage, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, sa raison s’égara, il poussa un éclat de rire insensé. Après une courte lutte il se tint un moment immobile ; puis, levant ses deux bras au ciel comme pour maudire la maison, il murmura quelques paroles à voix basse : ensuite, brisant un lacet noir qu’il avait autour du cou, il en jeta les débris sur le seuil de la porte où se tenait toujours l’abbé. Le recteur, irrité de ce nouveau sortilège, s’écria :

— Cesse à l’instant tes momeries, effronté coquin, sinon je recommence la correction de tout à l’heure. Une fois pour toutes, regarde bien cette porte et songe à n’y jamais plus montrer ta face de réprouvé ; ce qui d’ailleurs ne te sera pas bien difficile, car dès demain le procureur du roi sera saisi de ma plainte, et quelques années de prison t’apprendront à abuser de la crédulité de mes paroissiens et à jouer au sorcier.

Occupé de ses pratiques mystérieuses, Mor-Nader semblait ne pas entendre les paroles du recteur. Lorsque le pilote eut successivement jeté sur le seuil les débris du lacet noir et d’un sachet qu’il portait sur la poitrine, il s’écria en breton d’une voix retentissante :


Le philtre que voici, prêtre, fut fait avec l’œil d’un corbeau de mer et avec le cœur d’une vipère.

— Le philtre que voici, prêtre, fut fait avec l’œil d’un corbeau de mer et avec le cœur d’une vipère. — Comment, vieux drôle, tu oses encore parler de sortilèges ? s’écria le recteur en brandissant son fouet et en avançant d’un pas. Prends garde, ce moyen est souverain pour conjurer les sorts.

Le pilote s’écria en semblant jeter l’anathème sur la maison :

— Demain, le vieux fossoyeur parcourra le pays sa clochette à la main. — Il parcourra le pays pour porter des nouvelles de mort.

Mor-Nader prononça ces paroles avec un tel accent de conviction, sa physionomie avait un caractère si effrayant, si exalté, il paraissait si réellement inspiré par une révélation occulte, qu’un moment l’abbé de Kérouëllan fut frappé de surprise ; mais il rentra bientôt dans la cuisine, après avoir encore menacé du son fouet Mor-Nader, qui se dirigeait à grands pas vers les bords de la mer. En revenant, le recteur vit avec étonnement Ann-Jann et Lès-en-Goch agenouillés et priant avec ferveur.

— Eh bien ! que diable avez-vous… aurais-je dit quand j’étais soldat ? avez-vous peur que ce vieux coquin ne renverse le manoir en soufflant dessus ? C’est parce que vous l’écoutez qu’il vient vous débiter ses effronteries. Comment, toi, Lès-en-Goch, n’as-tu pas toujours là à ta porte un bon brin de houx pour frotter les épaules de ce drôle ? Il n’y a pas de charme qui résiste à cela, c’est encore plus sûr que vade retro Satanas ; mots que l’on peut, du reste, dire en même temps, ça ne gâte rien ; suis donc ma méthode et mon exemple. Si c’est un péché, je t’en donnerai l’absolution, sois tranquille. Où est Ewen ? il faut que je lui parle à l’instant même. — Je crois que le pen-kan-guer est dans la grande halle avec… avec la femme pâle, dit le Breton, qui ne pouvait se décider à appeler Thérèse sa maîtresse.

Le recteur fronça les sourcils, un nuage passa sur son front, il répondit à Lès-en-Goch :

— Il n’importe ! conduis-moi auprès du pen-kan-guer.

Le Breton se leva, et précéda le recteur dans le large escalier de qui conduisait aux étages supérieurs du manoir.


  1. Jan et son feu, démon familier, tradition populaire.

CHAPITRE XXVI.

L’entretien.


Lorsque l’abbé de Kérouëllan entra, Ewen était seul dans un vaste salon dont les fenêtres s’ouvraient sur la mer. Ainsi que l’avait annoncé Mor-Nader, la soirée, calme encore, menaçait d’être orageuse. Le soleil se couchait derrière de grands nuages noirs ; l’Océan était paisible, mais les eaux prenaient une teinte de plus en plus sombre et plombée ; il ne faisait pas de vent, pourtant les nuées s’avançaient de l’ouest… lentes, mais formidables. Ewen n’entendit pas le bruit que fit l’abbé en entrant. Ses deux coudes appuyés sur une table, son menton reposant dans la paume de ses mains, les yeux rougis par les veilles et par les larmes, M. de Ker-Ellio regardait machinalement le ciel et la mer.

Ewen n’était plus que l’ombre de lui-même : ses joues caves, ses orbites creux, sa pâleur, l’altération de ses traits annonçaient un chagrin profond. Le recteur considéra pendant quelque temps son ancien disciple, puis s’approchant de lui :

— Ewen, Ewen, à quoi donc pensez-vous ainsi, mon cher enfant ?

Le baron tressaillit, regarda l’abbé d’un air hagard, puis, revenant à lui, il répondit :

— La nuit sera mauvaise… je regarde la mer. — Et sans doute vous avez le désir d’aller faire un tour dans la baie ? L’occasion est belle et le pilote était en bas tout à l’heure, ajouta l’abbé avec ironie.

Ewen baissa la tête sans répondre.

L’abbé continua :

— Je suis arrivé à propos pour chasser cet honnête sorcier de chez vous à coups de manche de fouet. Êtes-vous fou ? Oubliez-vous qu’il y a deux ans, à pareille époque, ce misérable a failli vous noyer pour justifier ses prédictions ?

Ewen, affectant un calme, une gaieté bien loin de son cœur, et voulant rassurer l’abbé, lui dit :

— Vous le savez, mon père, j’aime les promenades en mer un peu… accidentées. Depuis mon retour j’en ai fait souvent, soit seul, soit avec ma femme, et le vieux Mor-Nader n’a jamais démérite de sa réputation d’excellent pilote. Le mois passé, Thérèse et moi nous avons fait, sur la barque de Mor-Nader, la traversée de l’île de Sein. — Mais vous savez bien, Ewen, que ce misérable feint de croire que le mois de novembre, où nous venons d’entrer, est un mois fatal à votre famille. Encore une fois, défiez-vous du pilote ; il est aussi fou que méchant. — Thérèse s’amuse de ses sauvages bizarreries ; il n’y a rien à craindre. Quant à la fatalité du mois noir… il faut y croire sans l’expliquer, tant d’autres choses confondent notre raison. — Vous dites cela pour faire allusion à la manière dont le portrait autrefois brûlé a reparu… vous avez tort ; rien de plus simple que ce mystère-là, je vous l’ai déjà expliqué. Après votre départ, j’ai soigneusement examiné le portrait : la toile que votre père avait arrachée du panneau où elle était fixée recouvrait une copie très-exacte de cette figure. D’abord cette espèce d’empreinte fut presque invisible, mais peu à peu ses couleurs se ravivèrent au contact de l’air, et… — Cette explication m’a satisfait, mon ami. — Maintenant vous m’objecterez peut-être la ressemblance extraordinaire de votre femme avec ce portrait, mais… — Effet de pur hasard, mon ami ; d’ailleurs quelle comparaison peut-on faire entre Thérèse et l’original de ce mystérieux tableau ? La femme qu’il représente, après avoir horriblement tourmenté mon aïeul, a causé sa mort. Thérèse me rend au contraire le plus heureux des hommes ; Thérèse est un ange de bonté, vous le savez. — Oui, votre femme est un modèle de douceur, de bonté, de résignation ; elle est secourable aux malheureux ; elle a de rares qualités… et cependant, loin d’être le plus heureux des hommes… vous dépérissez chaque jour. — Ma santé s’est altérée ; c’est le fruit de la guerre, mon vieil ami, dit Ewen en souriant. Bien des nuits j’ai couché dans les bois… sur la terre humide. — Dieu merci, ce n’est pas cela ; vous étiez robuste comme un chêne… — Mais, l’abbé… — Ce n’est pas votre corps, c’est votre esprit qui est malade. — Je vous assure… — Votre tristesse augmente chaque jour. — Je n’ai jamais été bien gai. — Il ne s’agit pas d’être gai, mais de ne pas être désespéré. — Encore une fois, l’abbé… — Oh ! tant pis si cela vous choque. Je ne puis me taire plus longtemps… votre cœur est douloureusement blessé… il faut que je vous parle avec franchise ; je vous ai deviné. — Que dites-vous ? — Je sais tout. — Que savez-vous ? s’écria Ewen avec crainte. — Rassurez-vous… ce que l’on surprend dans le cœur des hommes est un secret aussi sacré que celui de la confession, je vous ai deviné, mais c’est à vous, mon enfant… à vous seul que je m’adresse. — Eh bien ? — Un chagrin secret vous ronge, vous tue. Vous avez l’air d’un spectre. Vous êtes la plus infortunée des créatures. — La mort de notre enfant m’a causé une violente peine. N’est-ce pas naturel ? — Je ne puis vous répondre à cela… — Que voulez-vous dire ? s’écria Ewen. — Ce n’est pas la mort de votre enfant qui cause votre chagrin incurable. — Je vous l’ai avoué, il y a deux ans, lors de mon premier voyage à Paris, après avoir séduit mademoiselle Dunoyer, je l’avais abandonnée ; poussé par mes remords, l’an passé, à cette époque, je suis allé réparer mon crime en donnant mon nom à Thérèse et à notre enfant.

On voit que M. de Ker-Ellio avait ainsi généreusement expliqué la naissance de la fille de Thérèse.

— Vous m’avez dit cela, Ewen… vous avez ainsi voulu justifier l’atroce douleur où vous étiez resté plongé ici pendant si longtemps… l’attribuer aux remords d’une faute ! Noble, généreux menteur !… — L’abbé ! — Cela n’était pas vrai, vous vous êtes caché d’une bonne et belle action comme d’un crime. — Mais, encore une fois… — Mais, encore une fois, Ewen, vous avez rendu l’honneur et la vie à une malheureuse femme qu’un monstre avait déshonorée ! Vous voilà stupéfait de ce qu’au fond de nos solitudes j’ai découvert ce mystère. — Cela est étrange, en vérité, dit Ewen au comble de la surprise. — Je soupçonnai votre mensonge. D’abord vous n’êtes pas homme à commettre une infamie, et puis, si le remords d’avoir trompé cette jeune fille eût causé votre désespoir, qui vous empêchait de rendre l’honneur à Thérèse ? Pourquoi cette idée ne vous vint-elle que lors du mariage de votre infâme cousin ? Vous le voyez bien, cette odieuse calomnie contre vous-même n’avait aucune consistance… Vous revîntes ici avec votre femme et l’enfant que vous appeliez votre enfant. — Ne le traitais-je pas comme s’il eût été le mien en effet ? — Qu’est-ce que cela prouve ? Avez-vous jamais manqué aux moindres exigences de la délicatesse et de la générosité !… Pendant le premier mois de votre retour, il y eut en vous un grand changement, vos traits rayonnaient de bonheur, d’espérance… Je vous l’avoue, j’étais prévenu contre votre femme ; mes préventions tombèrent peu à peu devant sa douceur angélique, devant l’affection qu’elle vous témoignait, quoique cette affection me parût quelquefois… distraite. Une seule chose confirmait mes soupçons, vous étiez pour votre enfant d’une bonté parfaite, égale, empressée, soigneuse ; néanmoins il vous échappait quelquefois, à votre insu, d’imperceptibles mouvements, non d’impatience… non de brusquerie… mais… de douleur ; oui, Ewen… de douleur sombre, amère et comme jalouse… je n’ose dire… haineuse, contre cet enfant. — Ah ! l’abbé, par pitié, pas un mot de plus. — Ewen, mon ami, dit tendrement l’abbé en prenant la main de M. Ker-Ellio dans les siennes, croyez-vous que je vous fais des reproches, à vous… à vous qui avez poussé la grandeur du dévouement au delà des bornes du possible ? Non, je viens solliciter, exiger presque votre confiance en vous montrant que j’en suis digne, puisque mon intérêt pour vous m’a fait deviner une partie de votre secret. Longtemps j’ai hésité ; mais, en vous voyant si j’ai changé, si désolé, je ne puis m’empêcher de venir à vous pour tâcher de vous consoler, d’adoucir peut-être vos chagrins en vous amenant à les épancher. Malgré moi et quoique je traite ces sottises de fatalité comme elles le méritent, ce mois noir, je ne sais pourquoi, m’inquiète ; il est toujours orageux sur ces côtes, il peut avoir une mauvaise influence sur votre santé déjà si délabrée… — Rassurez-vous, mon ami, le temps… est un grand médecin, dit Ewen en souriant : lui seul me guérira. — Soit… ; mais peut-être le chagrin qui vous mine… chagrin dont je vois les effets et dont j’ignore la cause céderait-il à des distractions, à un voyage… croyez-moi, parlez d’ici avec votre femme, le plus tôt possible. Le changement de lieux vous fera du bien à tous deux, allez passer l’hiver dans le Midi, je suppose ? — À quoi bon, mon ami ; là, si, comme vous le supposez, j’ai un chagrin, ne me suivra-t-il pas partout ? — Vous l’avouez donc, ce chagrin, mon pauvre enfant ? — j’avoue que la tristesse a toutes les apparences du chagrin… — Mais pourquoi cette tristesse ? mademoiselle Dunoyer vous a épousé ; elle a donc oublié votre infâme cousin. Cela ne peut être autrement. Remplie de nobles qualités, sensible à vos soins, à vos prévenances, aimée de tous… maintenant autant que vous peut-être bénie et révérée ; comment, malgré cela, semble-t-elle, comme vous, accablée d’un morne désespoir ? — La mort de son enfant a été pour Thérèse un coup affreux. Les regrets d’une mère sont souvent éternels… : moi… je souffre de la voir souffrir. Il n’y a rien de plus. Je vous l’assure, votre amitié s’alarme à tort ; depuis quelques jours je me sens même plus calme, plus tranquille. Thérèse aussi est moins accablée ; avant-hier ne nous avez-vous pas rencontrés… presque gais sur la grève ? — Et cette gaieté m’a épouvanté, Ewen ; oui, celle gaieté m’a décidé à vous parler comme je vous parle aujourd’hui. — Je vous proteste, mon ami… — Je vous dis, moi, que cette gaieté avait quelque chose de sinistre. — Vous vous trompez ! — Je vous dis que l’expression de votre physionomie et de celle de votre femme à ce moment-là… m’a fait frémir. — Mais encore une fois, l’abbé, vous êtes dans l’erreur ; jamais Thérèse et moi nous n’avions été plus en confiance l’un pour l’autre : nous venions de faire une longue promenade au bord de la mer, jamais nos pensées ne s’étaient révélées… plus franches dans une intimité plus douce, plus complète. — Ah ! malheureux, vous ne vous voyez pas en me parlant ainsi ! vos paroles sont rassurantes, et cependant les larmes me viennent aux yeux… mon cœur se brise… tenez… je pressens quelque malheur horrible… Ewen ! au nom du ciel, ne me cachez rien… — Que dites-vous ? mais je n’ai rien, l’abbé ; je ne vous comprends pas. — Mon instinct me dit que l’amertume est au fond de vos paroles, si calmes eu apparence ; votre sourire me navre, votre tranquillité m’effraye. Ewen ! Ewen ! je t’en supplie, mon cher enfant, confie-toi à moi. Jusqu’à présent j’ai souffert en silence de ta réserve, mais aujourd’hui tu m’épouvantes, et, dussé-je être importun, je ne te quitte pas que tu ne m’aies dit… — Mais quoi, mon bon et vieil ami ? Je vous le répète, je n’ai rien, ni Thérèse non plus ; son chagrin semble au contraire perdre de sa violence. Elle m’aime tendrement, je partage cette affection, la perte de son enfant a encore resserré nos liens en nous donnant une douleur commune. Nous sommes tristes parce que tel est notre caractère ; je n’ai jamais été bien gai, vous le savez. La santé de Thérèse est vacillante ; la mienne s’est altérée. Eh bien ! nous sommes jeunes, peu à peu nous surmonterons cette mélancolie à laquelle nous nous abandonnons peut-être un peu trop, j’en conviens ; mais c’est le propre des caractères rêveurs… Croyez-moi, mon ami, je ne vous cache rien : vous êtes un second père pour moi. Quant à la funeste influence du mois noir, ajouta Ewen en souriant, il n’est pas prudent à vous, esprit fort, d’avoir l’air de craindre cette fatalité. Voyez, il faut que ce soit moi, pauvre superstitieux, qui vous rappelle vos paroles d’autrefois : Pourquoi novembre serait-il plus fatal que mai ? si les feuilles tombent à l’automne, ne poussent-elles pas au printemps ? Soyez tranquille, mon bon abbé, nous passerons ensemble bien des mois noirs encore ; mais je vous l’avoue, peut-être bien souvent encore nous reprocherez-vous, à ma femme et à moi, d’être de pauvres rêvasseurs ; que voulez-vous, notre goût de solitude contemplative n’a pas été une de nos moindres sympathies.

L’abbé de Kérouëllan regarda M. de Ker-Ellio d’un air de doute, et lui dit en essuyant ses yeux humides :

— J’ai tant besoin de te croire, mon cher enfant ! oui, je ne demande qu’à te croire ; tu as peut-être raison, je m’effraye à tort ; pourtant je ne sais quel vague pressentiment… la présence de ce Mor-Nader… Mais, Dieu merci, j’ai mon projet ; dès demain ce vieux drôle ne m’inquiétera plus… Mais, que-je suis oublieux ! tout à l’heure, en rentrant chez moi au presbytère, j’ai reçu une lettre d’un de mes amis de Rennes ; il m’apprend que les affaires de ton beau-père, M. Dunoyer, s’embarrassent de plus en plus ; il a, dit-on, suspendu ses payements. Je ne sais pas où tu en es avec lui, mais cette nouvelle peut t’intéresser. — Je vous remercie, mon ami ; heureusement j’ai retiré mes fonds à temps ; d’ailleurs il n’importe… dit involontairement Ewen. — Comment, il n’importe ! s’écria l’abbé ; plus de deux cent mille francs, plus d’un tiers de votre fortune ! — Je voulais dire, mon ami, que, ces fonds étant en sûreté, il importait peu que M. Dunoyer fit banqueroute… par tradition de famille sans doute. — Allons, mon enfant, vous avez eu le talent de me rasséréner un peu ; je m’en vais plus content. J’irai demain à Pont-Croix pour l’affaire de ce vieux drôle que j’ai, en avancement d’hoirie, rudement étrillé tout à l’heure, absolument comme j’aurais fait quand j’étais dragon. — Et maintenant, que voulez-vous ? — Comme vous êtes assez fou pour protéger ce misérable-là, je vous le dirai quand cela sera fini ; à demain… si vous voulez me donner à dîner ? — Certainement, avec le plus vif plaisir, dit Ewen d’un air embarrassé qui échappa au recteur, Je ne vous retiens pas ce soir… parce que Thérèse… est un peu souffrante. — Allons… allons… je suis comme un enfant, dit le vieillard, un rien chasse mes préoccupations mauvaises et me fait espérer… Je m’en vais presque tranquille. Adieu donc et à demain… Mais je reviendrai souvent, souvent sur ce sujet-là, je vous en avertis… Adieu donc et à demain, mon cher Ewen.

Et il lui tendit affectueusement la main. M. de Ker-Ellio la serra tendrement dans les siennes ; il fut sur le point de se précipiter dans les bras de l’abbé, mais il se contraignit, craignant d’éveiller de nouveau ses soupçons. L’abbé s’éloigna. Ewen marcha longtemps avec agitation. La nuit vint, avec la nuit le vent commença de se lever. À six heures, Lès-en-Goch vint avertir son maître que le dîner était prêt. Ewen trouva Thérèse dans la salle à manger. Le dîner fut court, silencieux ; il pesait aux deux convives. Thérèse et Ewen, en sortant de table, se rendirent dans le salon où avait eu lieu l’entretien de l’abbé Kérouëllan et de M. de Ker-Ellio.


CHAPITRE XXVII.

Confidence.


Ce salon était tendu d’étoffe rouge sombre, les fenêtres s’ouvraient sur la mer ; une lampe à abat-jour jetait sa faible clarté dans cette vaste salle. Le vent soufflait et augmentait de violence, au loin on entendait le retentissement monotone des vagues qui s’enflaient et qui se brisaient sur la côte. La pluie fouettait les vitres, la bise gémissait dans les longs corridors du château. M. de Ker-Ellio et sa femme, assis devant la cheminée, semblaient profondément absorbés. Ewen cachait son front dans ses mains. Thérèse, pâle, amaigrie, le regard fixe, la tête baissée, les mains croisées sur ses genoux, restait dans une immobilité complète. On eût dit la statue de la douleur. Après un assez long silence, la jeune femme, s’adressant à M. de Ker-Ellio, sans quitter des yeux le foyer qu’elle regardait machinalement : — Mor-Nader reviendra-t-il demain… malgré les menaces de l’abbé ?

Ewen releva la tête, sourit avec amertume et répondit : — Mor-Sader reviendra… nous sommes dans le mois noir. — Il avait prédit cette tempête… Durera-t-elle jusqu’à demain ? continua la jeune femme sans changer de position. — Il n’y a pas à en douter, Thérèse.

Puis Ewen se leva, marcha quelque temps dans le salon, et, s’approchant de sa femme, il lui dit doucement :

— Si vous vouliez écrire… à quelqu’un… il est temps. — Le silence est plus digne — C’est vrai… Quant a moi, en serrant la main de l’abbé de Kérouëllan, au fond de mon cœur je lui ai dit adieu. — Combien y a-t-il d’ici à la pointe de Kergall, par mer, mon ami ? — Deux lieues. — Et ce vent… est contraire pour s’y rendre ? — Avec ce vent, aucun pilote ne tenterait cette traversée… On est sûr d’y périr.

Puis M. de Ker-Ellio ajouta d’un ton solennel :

— Vous avez réfléchi, Thérèse ? — J’ai réfléchi. — Vous le voulez ? — Je le veux. — Je suis criminel de consentir à cela. — Cette résolution nous est commune, mon ami. Qui de vous ou de moi l’a mise en avant ? Il serait difficile de le dire. Ce qui vous appartient, c’est l’idée de choisir le jour anniversaire de notre mariage… pour… — Pour notre délivrance, Thérèse. Ai-je mal fait ? — Oh ! non… Mais vous-même, avez-vous réfléchi ?… Êtes-vous décidé ? — Je voudrais être à demain… Quelquefois seulement une préoccupation… — Laquelle ? — Le suicide encourt les peines éternelles. — Nous ne nous tuons pas, mon ami ; Mor-Nader nous propose une promenade en mer… nous acceptons… — C’est juste… nous laisserons aux casuistes une question intéressante à débattre, dit Ewen en souriant tristement. Notre fardeau est trop lourd, un passant nous en débarrasse, voilà tout… — À qui faisons-nous du mal, Ewen ? à personne. — À personne, Thérèse. — Vous m’avez généreusement donné votre main pour assurer l’avenir de ce pauvre enfant qui n’est plus ; je vous ai aimé… je vous aime comme le plus tendre des frères… et cependant… quelle a été notre vie ? — Misérable… oh ! bien misérable… — L’amitié n’a pu nous consoler. Je ressens à cette heure, aussi douloureusement que jamais, l’abandon de l’homme à qui j’ai tout sacrifié… Il a été infâme, et je ne puis l’oublier… Vous m’aimez toujours, et, malgré votre admirable dévouement… je ne puis vous aimer d’amour… Cela est fatal… Que faire ? — Ce que nous faisons, Thérèse. Ce malheureux enfant vous rattachait à la vie… par vous il m’y rattachait aussi ; sa mort a brisé nos dernières espérances. Depuis ce funeste événement, nous ne nous sommes rien caché… Cruelles et amères confidences ! nous nous sommes tout dit tout… nos lâches regrets, notre incurable faiblesse, notre honte de ne trouver qu’amertume dans notre union et de succomber aux chagrins d’un amour impossible… Nous avons mis une sorte de joie farouche à nous désespérer de sang-froid… Infirmité de notre nature ! Il nous manque l’énergie nécessaire pour accepter notre position, offrir notre douleur à Dieu, et continuer notre triste vie, appuyés l’un sur l’autre. — À quoi bon vivre ? reprit Thérèse ; vous ne pouvez pas plus renoncer à votre amour pour moi que je ne puis oublier cet homme… Nos forces sont à bout, la lutte nous écrase. Partons.

Après un moment de silence, Ewen dit brusquement :

— Je serais curieux de savoir ce que M. de Montal fait et pense en ce moment, lui qui a poussé deux créatures de Dieu dans l’abîme. Voyons, il est dix heures… il doit être à l’Opéra ou dans quelque bal, avec la créature méprisable et méprisée dont il a fait sa femme parce qu’elle était riche. Puis, se levant, Ewen s’écria avec une expression d’ironie amère : Pardieu, Thérèse, nous méritons bien notre sort… Vous êtes jeune et belle, je suis jeune et riche… Notre cœur est mort, le genre humain nous est si odieux que nous voulons à jamais fermer les yeux pour ne plus le voir ; au lieu de mourir d’une mort stérile, usons donc de notre jeunesse, notre or, notre dédain à rendre le mal pour le mal, cela nous aidera peut-être à vivre. — Pauvre Ewen ! dit Thérèse en souriant avec douceur, tel n’est pas notre rôle ici-bas ; nous serions gauches à ces vengeances. — C’est vrai, dit Ewen en souriant à son tour, je n’aurais pas la force d’être méchant. Les ressorts de mon âme sont brisés, j’ai perdu tout espoir. Et pourquoi vous le cacherais-je à cette heure suprême ?… J’avais espéré… en vous, Thérèse. — Vous deviez espérer, non par présomption, mais par conscience de votre valeur. Malheureusement j’étais indigne d’un si noble attachement. Je dirai comme vous, mon ami : à cette heure suprême pourquoi mentirais-je ?… Eh bien ! oui, sans égard pour la vie paisible, opulente, honorée, que je devais à votre générosité, toujours, au fond de l’âme, je regrettais ce temps… ce beau temps… où l’amour me faisait oublier la honte et chérir la misère. — C’est juste. Votre amour pour cet homme ne mérite l’intérêt et la pitié que parce que cet amour est invincible, Thérèse… Oh ! l’âme humaine ! reprit Ewen après un moment de silence, l’âme humaine, abîme impénétrable ! que de contrastes ! obtenir votre amour, effacer de votre cœur le souvenir de votre bourreau, tel était mon vœu le plus ardent : et pourtant, si vous aviez légèrement oublié cet homme, je vous aurais moins estimée. Que de fois je me suis dit, avec une sorte d’admiration désespérée : Hélas ! jamais Thérèse ne m’aimera ! elle est de ces vaillantes femmes qui n’ont qu’un seul amour, et qui vivent et meurent de cet amour. — Et cependant, Ewen, voyez la fatalité, si je vous avais connu avant M. de Montal, sans doute je vous aurais aimé, tendrement aimé. Quelle vie eût été la nôtre alors, partagée entre les exaltations de l’amour et la contemplation de ces belles solitudes que j’avais toujours rêvées ! — Vous auriez pu m’aimer, Thérèse ; oui, cette pensée m’a rendu mon malheur incurable. — Maintenant par quel phénomène suis-je incapable de jouir du bonheur que vous m’avez offert, Ewen ? Comment, à cette heure dernière, l’influence maudite d’un homme qui m’a accablée de chagrins et d’outrages subsiste-t-elle encore ? Comment ai-je pu résister aux admirables preuves de tendresse que vous me donniez chaque jour ? Je ne le sais pas, et je dis comme vous… quel abîme que notre âme ! — C’est que vous ne m’aimez pas d’amour, Thérèse… mots terribles, irrévocables comme la destinée. — Cela est vrai ! non, je n’ai pu vous aimer d’amour, mon bon, mon noble frère ! — La différence qui existe entre une tendre amitié et un sentiment plus vif a causé seul notre malheur. Est-ce faiblesse ? est-ce grandeur ? — C’est faiblesse et grandeur, Ewen. Nous sommes dignes et capables de nous faire les plus grands sacrifices, de lutter de force d’âme et de générosité. Notre union est sanctionnée par les lois divines et humaines, nous avons fait preuve de rares délicatesses… nos amères confidences démontrent la force et la sécurité de notre affection. Et parce que l’amour nous manque, la vie nous est odieuse, si odieuse que nous attendons impatiemment qu’on nous en débarrasse. — Eh bien !… dites, Thérèse, encore une fois, est-ce faiblesse, est-ce grandeur de se désespérer pour si peu ? — Ce peu n’est rien pour les esprits grossiers, il est tout pour les âmes passionnées. Par quel phénomène deux cœurs comme les nôtres ne sont-ils pas virtuellement l’un à l’autre ? Cela est impossible… Peut-être l’amour n’existe-t-il jamais entre deux cœurs de vertu pareille, Ewen ; peut-être faut-il d’un côté de l’égoïsme et de la dureté, pour mettre en valeur le dévouement et la bonté ; oui, peut-être nous abusons-nous, Ewen : peut-être ne devions-nous pas éprouver de l’amour l’un pour l’autre. Généreux, qu’eussions-nous fait de notre générosité ? Quels sacrifices vous aurais-je imposés ? qu’auriez-vous eu à me pardonner ? Et puis… malheur à la dépravation de notre nature !… je vais vous dire quelque chose d’horrible, un accent toujours doux et tendre nous devient presque indifférent, mais nous sommes transportés de bonheur et d’orgueil lorsqu’une voix ordinairement impérieuse et rude devient, en nous parlant, émue et caressante. Et puis encore, il est si bon de pardonner ! il est si glorieux d’aimer, malgré le mal qu’on nous fait ! Aimer qui nous chérit… c’est si facile ! Où est le courage ? où est la douleur ? — Vous dites vrai, Thérèse ; dans l’amour, il faut aussi faire la part de la volupté, de la douleur… Demain cet homme vous dirait : Viens…

Thérèse resta quelques moments sans répondre, puis, voulant éluder la question d’Ewen, elle dit en soupirant :

— La mort de mon enfant a terminé ma vie ! — Cette mort a brisé en moi le dernier espoir qu’elle avait fait naître. — Que voulez-vous dire, Ewen ? — À cette heure je trouve une satisfaction amère à ne vous cacher aucune des blessures de mon cœur… Quand votre enfant est mort… — Parlez, Ewen… quand mon enfant est mort ? — Vous avez vu de quels soins j’ai entouré ce pauvre petit être… jusqu’à son dernier soupir… — Je l’ai vu.— Eh bien ! non… non. Oh ! cela est trop affreux ! — Eh bien ? — Sa mort… — Sa mort ?

Ewen resta quelques moments silencieux : puis, comme s’il eût reculé devant l’expression de sa pensée, il dit en hésitant :

— La vie de cet enfant était le dernier lien qui dût vous rattacher encore à M. de Montal ! Aussi, lorsque ce lien a été brisé… — Vous n’avez pu vous défendre d’une joyeuse espérance… — Hélas ! — Cela devait être, Ewen. La mort de madame de Montal me causerait de la joie ! — Et ce n’est pas avec délices que l’on quitte une telle vie ! s’écria Ewen. Se voir entraîné par la fatalité de la passion aux vœux les plus atroces… alors qu’on est pourtant incapable d’une action méchante. Reconnaître chaque jour l’inexorable impossibilité du bonheur que nous cherchons, moi dans votre amour, vous dans l’amour d’un autre !

À ce moment le vent redoubla de fureur ; la mer tonnait comme la foudre.

— Quelle tempête, Ewen ! On dirait qu’elle va renverser le manoir ! — Bénie soit cette nuit orageuse, Thérèse… elle présage une journée plus orageuse encore… Demain la mer sera belle pour aller à la pointe de Kergall…

Thérèse serra la main d’Ewen dans les siennes avec émotion, et reprit :

— Courage… mon frère… notre destinée s’accomplit. Il y aurait de la folie à lutter contre elle ! — Singulière destinée que la nôtre ! Que de circonstances bizarres, mystérieuses, depuis ce portrait ! — Oh ! ce portrait ! reprit la jeune femme : à sa vue, quelle impression sinistre !… Cette ressemblance extraordinaire… l’espèce de fatalité qui s’attachait à cette femme si funeste à votre aïeul, tout m’a dit que, malgré moi, je vous serais funeste aussi… Et pourtant je n’aimerais pas un frère plus tendrement que je ne vous aime. — Et moi donc, Thérèse. Bien souvent, en réfléchissant à l’opiniâtreté de mon amour, à votre irrésistible influence, j’éprouvais un vertige pareil à celui qui vous saisit lorsqu’on regarde au fond d’un gouffre. Le danger est immense… et vous allez au-devant de lui ; malgré la conscience de votre perte… un charme effrayant vous attire. Votre raison, vos instincts se révoltent… mais une puissance invincible vous pousse à l’abîme… La mort est là… la mort vous tente ! — Et puis les esprits les plus fermes, les plus droits, ont souvent une tendance involontaire à justifier les prédictions qui les menacent. Peut-être trouvons-nous une sombre satisfaction à nous faire héros et martyrs d’une tradition merveilleuse.

Ce lugubre entretien fut interrompu de nouveau par un long silence qui permit d’entendre le bruit de la tempête. Elle ébranlait la maison de Treff-Hartlog jusque dans ses fondements. La lampe et le feu répandaient une lueur douteuse. La lune apparaissait de temps en temps au milieu des nuages que le vent chassait, elle jetait sur le plancher ses clartés blafardes à travers les fenêtres. Minuit sonna dans le lointain à l’église de la paroisse de l’abbé Kérouëllan. Ne pouvant vaincre l’inquiétude que lui causait Ewen, le bon recteur s’était mis en prières. Il ne priait pas seul. Lès-en-Goch et Ann-Jann priaient aussi. Ces vieux serviteurs, déjà vivement impressionnés par les menaces de Mor-Nader, avaient remarqué la tristesse morne et désespérée d’Ewen et de Thérèse pendant le dîner. Tous deux agenouillés, priaient aussi pour leur maître et pour sa femme.

C’était un spectacle effrayant que de voir Thérèse et Ewen, face à face avec des pensées de mort, envisager leur position avec un si terrible sang-froid. La tempête redoubla de violence. De fortes rafales de vent et de pluie, s’engouffrant dans la cheminée, éteignirent le feu dans le foyer refroidi. Ewen et sa femme restaient plongés dans une sombre rêverie. Thérèse rompit le silence, et dit à Ewen en souriant avec tristesse :

— Combien le vol de nos pensées est capricieux ! Mon ami, savez-vous à cette heure à quoi je songe ? — Dites, Thérèse. — À l’une des plus douces, des plus paisibles soirées que j’aie passées dans ma chambre de jeune fille. Il y a de cela deux ans environ. Après d’injustes reproches, ma mère avait cru me punir en me condamnant à passer ma soirée toute seule. J’étais alors dans le fort de ma passion pour René… mon beau héros mélancolique… Je me vois encore au coin du feu, à demi couchée sur mon canapé, bien seule chez moi, lisant les admirables pages de Chateaubriand, m’enivrant de leur poésie, soupirant ardemment après ces imposantes solitudes de la Bretagne où s’égarait le triste frère d’Amélie… Jamais, mon ami, je n’ai versé de larmes plus douces ; jamais je ne me suis laissé bercer par une rêverie plus charmante… Qui m’aurait dit alors que, deux années après, je serais sur ces côtes de Bretagne si désirées par moi, ayant pour ami, pour mari un homme aussi bon, aussi tendre, aussi chevaleresque que René, mon idéal… et que pourtant mon âme serait triste… triste et désespérée jusqu’à la mort ! ajouta Thérèse avec une sorte de honte et d’accablement. — Cela est bizarre, Thérèse… Voyez quel rapprochement ! Il y a deux ans, moi aussi je songeais à un idéal ; je ne vous connaissais pas, et c’était vous que je rêvais. Je me disais : Sans doute une femme aussi accomplie selon mon cœur n’existe pas, et, si elle existe, malheur à moi ! je ne posséderai jamais ce trésor… Qui m’eût dit alors que ce songe se réaliserait ? cette femme serait la mienne, elle m’aimerait comme un frère, je pourrais passer ma vie près d’elle ! et mon âme serait, comme la vôtre, Thérèse, triste… triste et désespérée jusqu’à la mort ! — Cela doit être… à cette heure, qu’est-ce que la vie pour nous ? qui nous y attache ? quels sont nos liens, nos plaisirs, nos intérêts ? Est-ce le peu de bien que nous faisons ? Vous l’avez dit cent fois : heureux les riches ! leurs aumônes leur survivent… Le bon abbé de Kérouëllan recevra vos dernières volontés, il vous remplacera auprès de nos pauvres… Quant à vos vieux serviteurs… — Oh ! ne parlez pas d’eux, Thérèse, cela me fait mal !… Je veux oublier mon ingratitude. Pauvre nourrice ! pauvre Lès-en-Goch ! Ah ! si vous l’aviez vu dans cette guerre, lui, quelle fidélité ! quel courage !… De grâce, ne me parlez pas d’eux !… Après son père et sa mère, qu’y a-t-il de plus vénérable pour un homme que sa nourrice et le vieux serviteur qui s’est battu à ses côtés ?… Ils seront bien malheureux lorsqu’ils ne me verront plus, je le sens, mais je ne puis me sacrifier à eux. Ils m’aiment cependant ! Pauvre Ann-Jann ! que de soins elle a eus de moi !… Vous parliez, Thérèse, des singulières fantaisies de l’imagination : dites-moi pourquoi à cette heure, qui contraste si tristement avec les riants souvenirs de ma première jeunesse, je me rappelle un chant mélancolique dont Ann-Jann berçait mon enfance… Il y a un instant vous songiez à vos soirées de jeune fille ; moi, je croyais encore entendre ce chant et ces paroles touchantes… Thérèse, pardonnez ma faiblesse… tenez, mes larmes coulent à cette dernière souvenance de mes belles et lointaines années.

Ewen essuya ses yeux humides.

— Ma demande est étrange, Ewen ; dites-moi ces paroles dont le souvenir vous est si précieux. Vous savez combien j’ame les légendes de votre sauvage Bretagne. — Quoi, Thérèse, vous vonlez ?… — Je vous en prie ; cela me distrait. — Qui croirait, Thérèse, à nous entendre parler ainsi de légendes, que demain… Allons… Vous avez raison ; au moment de quitter la vie, ce récit sera un dernier adieu jeté à mes jours de bonheur… Et puis, l’aube ne paraît pas encore, Thérèse ; … et puis, j’ai besoin de pleurer, ces larmes n’auront pas d’amertume… Soyez bienveillante pour cette légende, Thérèse ; elle perdra de son charme à n’être ni chantée ni dite dans notre langue bretonne, si grave, si expressive, mais vous apprécierez du moins la douce mélancolie de ce récit.

Ewen, d’une voix émue dit les paroles suivantes (c’est une jeune fille qui parle).


« Comme j’étais à la rivière, à laver, j’entendis soupirer l’oiseau de la mort. — Petite Tina, me dit-il, vous ne savez pas ? Vous êtes vendue au baron de Janioz. — Est-ce vrai, ma mère, ce que j’ai appris ? Est-il vrai que je sois vendue au vieux Janioz ! — Ma pauvre petite, je n’en sais rien ; demandez à votre père. — Mon père, est-il vrai que je sois vendue à Loïz de Janioz ? — Ma chère enfant, je n’en sais rien, demandez à votre frère. — Lanice, mon frère, dites-moi, suis-je vendue à ce seigneur-là ? — Oui, vous êtes vendue au baron, et vous allez partir à l’instant, à l’instant, et vous allez partir sans tarder ; le prix de la vente est reçu ; cinquante écus d’argent blanc et autant d’or brillant. — Ma bonne mère, quels habits mettrai-je, s’il vous plaît ? Ma robe rouge ou ma robe de laine blanche que m’a faite ma sœur Hélène ? — Mettez les habits que vous voudrez, m’a dit mon frère, cela importe fort peu ; il y a un cheval noir à la porte qui attend que la nuit s’ouvre, un cheval noir, tout équipé de noir, pour vous emporter. »


Ewen s’arrêta, les larmes le suffoquaient. Thérèse pleurait aussi.

— Merci, dit-elle, merci, mon ami, de ces larmes salutaires. Mes yeux sont moins brûlants, mon âme se détend. Pourquoi nous étonner de ce contraste ? Assaillie de noirs pressentiments… au moment de périr, Desdemoua ne trouve-t-elle pas une triste douceur à chanter la plaintive romance du Saule ? Mon ami, ajouta Thérèse en souriant avec mélancolie, Shakspeare est un grand poëte ; il nous a devinés, et sans y songer… nous l’imitons. — Que l’âme humaine soit accessible à de pareilles impressions lorsque la vie touche à son terme, cela est étrange… et cela est heureux : plus que vous encore, Thérèse, je ressens la bienfaisante influence de ces larmes ; elles n’affaiblissent pas ma résolution, elles la rendent plus facile. Tout enfant, cette légende m’attendrissait délicieusement. Qui m’aurait dit alors que je lui devrais les dernières larmes que je verserai ? Écoutez la fin, Thérese… et, à propos de ce qui suit, n’oubliez-pas que pour nous autres Bretons, il n’y a rien de plus sacré que les cloches de notre paroisse ; leur son éveille en nous tout un monde d’idées riantes, douces et tristes, celles du baptême, du mariage et de la mort.

Ewen reprit son récit :


« Tina n’était pas loin du hameau, qu’elle entendit sonner les cloches ; alors elle se mit à pleurer. Adieu, sainte Anne, adieu, cloches de mon pays ; clocher de ma paroisse, adieu. En passant le lac de l’angoisse, Tina vit une bande de morts. Elle vit une bande de morts, vêtus de blanc, dans de petites barques. Elle vit des morts en foule. Sa tête tombait sur sa poitrine, ses dents claquaient. En passant par la vallée du sang, elle vit les morts s’élancer à sa suite. »


Thérèse tressaillit à ces paroles, regarda autour d’elle avec effroi et dit à Ewen, à voix basse :

— Mon frère, mon frère, mon front est mouillé d’une sueur froide. Demain… après notre mort… peut-être en traversant les ténèbres éternelles rencontrerons-nous aussi comme Tina ce lac d’angoisse où sont des bandes de morts vêtus de blanc… peut-être rencontrerons-nous la vallée du sang où les autres morts s’élanceront à notre poursuite… — Souvent, Thérèse, bien souvent, je me suis demandé si quelque impression physique succédait à la mort. J’ai fait là-dessus des rêves étranges. — Demain, mon frère, ce mystère effrayant n’en sera plus un pour nous. Demain nous saurons ce qu’ignorent tous ceux qui sont sur la terre. Cela console de mourir, n’est-ce pas ?

— Je ne regrette pas de mourir ; mais vous, mais vous ?

Thérèse mit en souriant sa main amaigrie sur les lèvres d’Ewen, et lui dit : — Achevez l’histoire de la pauvre Tina.

Ewen baisa pieusement la main brûlante de Thérèse. Il continua :


« Le baron de Janioz dit à la petite Tina, que son frère avait vendue : — Prenez un siège, asseyez-vous là en attendant l’heure du repas. Le baron était près du feu, aussi noir qu’un corbeau de mer, la barbe et les cheveux tout blancs, les yeux brillants comme des tisons. — Voici, dit-il, une jeune fille que je demande depuis bien longtemps. Allons, la belle, que je vous fasse voir toutes mes richesses ; venez avec moi de chambre en chambre compter mon or et mon argent. — J’aimerais mieux être chez ma mère à compter les copeaux à jeter au feu. — Descendons au cellier ensemble goûter mon vin le plus doux. — J’aimerais mieux boire de l’eau de la prairie dont boivent les chevaux de mon père. — Venez avec moi de boutique en boutique acheter un manteau de fête. — J’aimerais mieux une jupe de toile, si ma mère l’avait faite. — Allons maintenant au vestiaire chercher des festons pour l’orner. — J’aimerais mieux la tresse blanche que ma sœur Hélène me brodait. — Si j’en juge par vos paroles, petite Tina, j’ai peur que vous ne m’aimiez pas ; que n’eus-je un abcès à la langue le jour que j’ai été assez fou pour vous acheter, quand rien ne peut vous consoler. — Bons petits oiseaux, disait Tina, dans votre vol, je vous en prie, écoutez ma voix ; vous allez au village, et moi je n’y vais pas ; vous êtes joyeux, moi bien triste. Faites mes compliments à tous mes compatriotes quand vous les verrez, à la bonne mère qui m’a mise au jour, et au père qui m’a nourrie… à la bonne mère qui m’a mise au monde, et au bon vieux prêtre qui m’a baptisée ; vous direz adieu à tout le monde. Et à mon frère que je lui pardonne. »


— Ô bienfaisantes larmes sont celles-ci ! dit Thérèse en essuyant ses yeux. — Quelques mots encore, Thérèse, et j’ai fini ce récit où viennent se fondre tous les souvenirs de mon enfance.

« Deux ou trois mois après, la famille de la petite Tina était couchée, était couchée et reposait tranquillement vers minuit. Ni au dedans, ni au dehors aucun bruit. On entendit à la porte une voix douce. — Mon bon père, ma bonne mère, pour l’amour de Dieu, faites prier pour moi… Priez aussi et prenez le deuil, car votre fille Tina est dans sa bière[1]. »

— Pauvre, pauvre petite Tina ! dit Thérèse, que ce récit est touchant ! — Je ne puis vous dire, Thérèse, ce que j’éprouve ; il me semble voir encore ma vieille nourrice, il me semble l’entendre murmurer à demi-voix ce chant doux et plaintif, lorsque je m’endormais sur ses genoux.

Un assez long silence succéda, pendant lequel Ewen et Thérèse rêvèrent profondément. Le vent mugissait toujours, les heures succédaient aux heures, le jour allait paraître.

— Dans bien des années d’ici, dit tout à coup Ewen, quelque poëte breton fera peut-être aussi une légende sur la mort fatale du baron de Ker-Ellio et de sa femme ; récit effrayant, si l’on rappelle la prédiction qui menaçait ma famille, et le sinistre mystère du portrait. — Ah ! puisse cette légende faire couler d’aussi douces larmes que celles que je viens de répandre, notre mort sera dignement pleurée !

Après un nouveau silence, Ewen dit à sa femme :

— Thérèse, à ce moment solennel, il ne vous reste aucune pensée de haine contre… cet homme qui vous a fait tant souffrir ? — Aucune… mon dernier vœu sera son bonheur… Oui ; et si, comme le disent quelques poëtes, la récompense divine est une sorte de ressentiment éternel des plus douces impressions de notre vie terrestre… c’est à mon amour pour Édouard que je devrai ces joies célestes, si Dieu me reçoit dans son paradis.

Thérèse prononça ces mots avec tant d’exaltation que, malgré sa résignation, Ewen courba la tête avec accablement.

— Pardon, pardon, mon frère… je vous fais mal, reprit Thérèse : mais que faire, que faire ? — Nous embarquer tout à l’heure avec Mor-Nader ! dit Ewen d’un air sombre et désespéré.

Les premières clartés de l’aube éclairèrent le salon. Un chant bizarre se fit entendre pendant une des rares intermittences du vent et de la tempête. Cette voix semblait venir du ciel.

— Écoutez, Ewen, écoutez ! dit Thérèse en tressaillant. Et l’on entendit la voix chanter des paroles bretonnes d’un ton menaçant.

— C’est la voix de Mor-Nader, s’écria Ewen. — Que disent ces paroles ? demanda la jeune femme. — Ces paroles, Thérèse, elles sont funèbres ; les voici :

Et il traduisit ainsi la triste improvisation de Mor-Nader :


La mort frappe à la porte,
Tous les cœurs tremblent d’épouvante.
La mort se présente à la porte ;
Qui doit-elle emporter ?


— Voilà ces paroles, Thérèse.

La voix continua.

— Ewen, Ewen, que disent ces paroles ? — Ces paroles ?… Elles sont toujours funèbres, Thérèse ! Les voici :


Un drap blanc et cinq planches,
Un sac de paille sous la tête,
Cinq pieds de terre par-dessus,
Voilà tous les biens de ce monde.


La voix continua de chanter.

— Ewen, que disent ces paroles ? — Hélas ! pauvre femme ! ces paroles sont déchirantes pour le cœur d’une mère !


Notre dame Marie, sur votre trône de neige,
Vous avez votre fils entre vos bras ;
Vous êtes dans la joie ;
Moi j’ai perdu mon enfant,
Je suis dans la tristesse.


— Voilà ce que disent ces paroles. — Oh ! ma fille, ma fille ! s’écria Thérèse avec un long gémissement.

La voix continua de chanter.

— Que dit-il, que dit-il ? demanda Thérèse, dont toutes les douleurs maternelles étaient éveillées par ce singulier rapprochement, — Hélas ! pauvre mère, ces paroles sont toujours funèbres…


Votre saint enfant, vous l’avez gardé,
Moi, j’ai perdu le mien.
Envoyez-moi la mort !
La mort, ô sainte mère de la pitié !


— Oui, oui, la mort ; oh ! la mort… Ces paroles sont prophétiques ! s’écria Thérèse avec égarement en courant à une des fenêtres, que l’aube commençait à blanchir.

Ewen suivit sa femme, afin de découvrir Mor-Nader. Nous l’avons dit, le manoir de Treff-Hartlog se composait d’un corps de logis principal et d’une aile en retour, à l’extrémité de laquelle s’élevait un donjon en ruines. Des fenêtres du salon on apercevait ce donjon. Le jour commençait à poindre. Les nues couraient rapidement sur le ciel : leurs contours se teignaient peu à peu de reflets couleur de sang. À l’horizon, le soleil se levait derrière un immense banc de nuages gris de plomb, rayés çà et là de bandes d’un pourpre sombre. Au loin, la mer, fouettée par le vent, déroulait ses longues lames vertes couronnées d’écume : elles se brisaient avec furie sur les noirs rochers de la côte. Au levant, la tour ruinée découpait sur le ciel sa silhouette imposante. Debout, à son sommet, semblable au génie des tempêtes, Mor-Nader dressait sa grande taille, elle semblait gigantesque : ses cheveux blancs flottaient au vent, ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Le pen-kan-guer ouvrit brusquement la fenêtre. Mor-Nader l’aperçut. D’un geste solennel, il lui montra sa barque, qui se balançait dans une petite crique ; sa barque, peinte en noir comme un cercueil… Puis Mor-Nader chanta de sa voix retentissante les dernières paroles de son improvisation.

— Ewen, Ewen, que dit-il ? — Il nous appelle, Thérèse… Il dit :


Les cloches ne sonneront plus pour nous sur la terre,
Un prêtre ne priera pas sur nos dépouilles…
À la mer !… à la mer !… à la mer !…


Thérèse et Ewen échangèrent un regard désespéré…

Lès-en-Goch avait prié une partie de la nuit ; il dormait encore au matin. Ewen et Thérèse passèrent devant sa porte sans qu’il les entendit.


  1. Voir l’excellent Recueil des Chants populaires bretons, par M. de la Villmarqué, ouvrage rempli de faits curieux. Cette adorable légende en est textuellement extraite.

CHAPITRE XXVIII.

La baie des Trépassés.


… Noires sont les nues du ciel, la tempête les chasse en mugissant. Noires sont les vagues de la mer, la tempête les soulève en mugissant. Noirs sont les rochers de la baie des Trépassés, la tempête s’y engouffre en mugissant. Noire est la barque de Mor-Nader, la tempête la berce en mugissant. Lugubre… lugubre comme un cercueil, cette barque attend Thérèse et Ewen dans la baie des Trépassés. Derrière soi des avalanches de granit, au-dessus de soi des nuages effrayants devant soi l’Océan en furie… Voilà ce que l’on voit dans cette baie. Ni une maison, ni un arbre, ni un brin d’herbe… c’est un lieu maudit. Le vent rugit,… la mer tonne,… Mor-Nader chante… Voilà ce que l’on entend dans cette baie. Mor-Nader, debout sur une roche, regarde sa barque noire, dont les deux grandes voiles rouges battent comme des ailes impatientes. Sa barque noire bondit au bout de son câble comme une bête sauvage au bout de sa chaîne. Et Mor-Nader adresse ce chant à sa barque :


« — Tu t’élances au-devant de ta proie, barque noire ; attends, attends, elle va venir… Écoute… écoute…

« — Entr’ouvrant leurs abîmes glacés, les vagues s’écrient : Mor-Nader, nous sommes prêtes… nous sommes prêtes… Où est Ewen de Ker-Ellio ? où est la femme pâle ?

« Déployant leurs visqueux rameaux, qui couronnent si bien le front livide des trépassés, les pâles varechs s’écrient : Mor-Nader, nous sommes prêts… nous sommes prêts… Où est Ewen de Ker-Ellio ? où est la femme pâle ?

« — Dressant leurs mille pointes de granit, où s’accrochent les cadavres que les vagues folles rejettent sur la grève comme des jouets brisés, les récifs s’écrient : Mor-Nader, nous sommes prêts… nous sommes prêts… Où est Ewen de Ker-Ellio ? où est la femme pâle ?

« Aiguisant leurs becs acérés, aiguisant leurs serres tranchantes, les corbeaux de mer, avides de curée, s’écrient : Mor-Nader, nous sommes prêts… nous sommes prêts… Où est Ewen de Ker-Ellio ? où est la femme pâle ?

« Tu t’élances au-devant de ta proie, barque noire ; attends, ils viennent… ils approchent… les voici… »


— Ewen de Ker-ellio, tu viens bien tard ! — Bon pilote, nous arriverons assez tôt. — Femme, tu viens bien tard ! — Bon pilote, une dernière fois j’ai voulu baiser la terre humide qui recouvre mon petit enfant. — Ewen de Ker-Ellio… nous sommes dans le mois noir… As-tu fait ta prière ? — Bon pilote, lève ton ancre. — Femme, ton aïeule avait mené l’aïeul à la mort ; tu y mènes le petit-fils… As-tu fait ta prière ? — Bon pilote, déploie ta voile. — Ewen de Ker-Ellio… l’ancre est levée… Femme… la voile est déployée… — Partons… — Partons… — Thérèse, c’est pour l’éternité !… — Pour l’éternité, Ewen !… »


Le lendemain de l’anniversaire du mariage de Thérèse et d’Ewen, les cadavres des deux époux furent trouvés sur les grèves de Treff-Hartlog. On ne revit plus ni Mor-Nader ni sa chaloupe. Tous les pêcheurs, tous les métayers de la côte depuis la pointe de Kernarwan jusqu’à la pointe de la baie d’Audierne, ne prononcent le nom du pilote de l’île de Sein qu’avec terreur. C’est pour eux un être surnaturel. Selon ses prédictions, le dernier des Ker-Ellio et la femme pâle devaient mourir dans le mois noir. Le dernier des Ker-Ellio et la femme pâle sont morts dans le mois noir. Mor-Nader est démonifié. Thérèse et Ewen furent ensevelis par Ann-Jann et par Lès-en-Goch. L’abbé de Kérouëllan fit la veillée des morts. D’après le dernier vœu du baron et de la baronne de Ker-Ellio, dans le cimetière de Treff-Hartlog ou voit trois tombes. Une petite tombe au milieu de deux grandes. Après sa mort comme pendant sa vie, l’enfant de Thérèse dort entre les deux êtres qu’il a pour toujours séparés.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le soir des funérailles d’Ewen et de sa femme, la cuisine du manoir de Treff-Hartlog était dans une obscurité profonde. Aucune flamme ne brillait au foyer. On ne voyait personne… personne… et on entendait de douloureux sanglots. La tempête avait cessé. Le ciel pur resplendissait d’étoiles. À minuit, la lune se leva ; sa blanche lumière pénétra au travers de l’étroite croisée de la cuisine du château. La blanche lumière de la lune éclaira Ann-Jann et Lès-en-Goch vêtus de noir. Les deux serviteurs étaient assis de chaque côté de l’antique cheminée : la nourrice, la tête enveloppée dans son tablier ; le vieux chouan, la tête cachée dans ses mains.


FIN DE THÉRÈSE DUNOYER.

La veillée des morts.