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Thérèse Aubert

Illustrations par A. Calbet.
Librairie Borel.

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Thérèse Aubert


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Je m’appelle Adolphe de S…, je suis né à Strasbourg, le 19 janvier 1777, d’une famille noble dont j’étais le dernier rejeton. J’ai perdu mon père dans l’émigration. Ma mère a péri dans une maison de détention pour les suspects ; je n’ai ni frères, ni sœurs, ni parents de mon nom. J’ai dix-sept ans et demi depuis quelques jours, et rien n’annonce que cette courte existence puisse se prolonger. J’en dirai même la raison plus tard, quoique ma position n’intéresse plus personne. Aussi, ce n’est pas pour le monde que j’écris ces lignes inutiles ; c’est pour moi, pour moi seul ; c’est pour occuper, pour perdre de tristes et désespérants loisirs qui seront heureusement bien courts. C’est pour ouvrir une voie plus facile aux sentiments qui m’oppressent, pour soulager mon cœur si le souvenir est un soulagement, ou pour achever de le briser.

J’avais suivi mon père à quatorze ans ; je venais de le perdre à seize. J’étais rentré à Strasbourg, rapportant pour tout bien son dernier adieu, ses derniers conseils, l’exemple de son dévouement, de son courage, de ses vertus privées, et je ne sais quelle émulation de malheur qui relève l’âme. Je cherchais ma mère ; on ignorait jusqu’à sa fosse. Nos biens n’étaient plus à nous. Nos parents étaient errants ou morts. Nos anciens amis auraient craint de me reconnaître, et probablement il y en avait parmi eux qui ne m’auraient plus aimé ; j’étais si à plaindre ! J’avais eu pour professeur de grec un moine qui s’appelait le père Schneider, et pour maître de musique un virtuose qui s’appelait M. Edelman. L’un et l’autre avaient embrassé avec violence le parti de la révolution ; je m’informai d’eux cependant, parce que je les avais vus s’honorer de l’amitié de mon père, et que leur pitié, à eux, était ma dernière ressource. Le premier venait d’être lié aux poteaux de l’échafaud dans un mouvement populaire ; je passai sur la place d’Armes ; je le reconnus pâle, défiguré, sanglant. La clameur publique l’accusait des forfaits les plus odieux ; mais il avait été mon maître, il m’avait peut-être aimé ; j’aurais volé à lui, si je n’avais craint que ma tendresse ne le chargeât d’un crime de plus. Je pleurai amèrement en cachant mon visage. M. Edelman avait été arrêté le même jour. Quelques mois après, m’a-t-on dit, ils sont tombés à Paris, sous cette faux terrible de la révolution qui n’épargne pas ses enfants.

Mon dernier assignat avait été échangé contre un peu de pain. Il faisait très froid, la journée s’avançait, et je ne savais où me retirer. Je me souvins que, dans une petite ville assez voisine, j’avais passé quelques jours de mon enfance chez la jolie hôtesse de… Ma reconnaissance, hélas ! n’ose pas la nommer. Comme elle était connue par son attachement à ce qu’on appelait les aristocrates, c’était dans sa maison que nous avions couché, mon père et moi, la nuit qui précéda notre émigration. J’employai à ce voyage tout ce qui me restait de forces. J’arrivai à la nuit obscure ; je gagnai avec précipitation le cabinet de madame T…, et je me jetai, ou plutôt je tombai à ses pieds, car je ne pouvais plus me soutenir.

— Au nom de la charité, lui dis-je, un peu de vin pour se remettre, un peu de paille pour se reposer, à votre pauvre petit Adolphe ! Je meurs s’il faut que je passe encore cette nuit dans la neige !

Elle m’embrassa et pleura ; et comme ses larmes l’embellissaient ! Ensuite, elle me recommanda d’être prudent, et me conduisit dans une chambre écartée où il y avait trois lits. J’étais seulement prévenu que je n’avais rien à redouter de mes voisins. C’étaient des compagnons de malheur, mais je ne les connus pas ce jour-là. J’avais à peine achevé mon léger repas que tous mes sens furent liés par le sommeil. Quand je rouvris les yeux, il faisait jour.

Mes camarades m’embrassèrent en frères ; le nom de mon père ne leur était pas étranger. Nos sentiments étaient les mêmes ; notre fortune, notre destinée étaient communes ; ils m’offraient d’ailleurs quelque chose de plus que des consolations ; ils parlaient de grands dangers à courir, de quelque gloire à mériter. Ils voulaient changer mon sort, et j’étais jaloux déjà de partager le leur, quel qu’il fût.

L’amitié doit être un sentiment délicieux à toutes les époques et dans toutes les conditions de la vie ; mais, entre de jeunes âmes froissées par de nobles malheurs, c’est presque une religion.

L’un de ces messieurs avait dix-huit à vingt ans. C’était un jeune homme d’une figure affable mais sérieuse, plein de calme et de résolution, d’énergie et de présence d’esprit. Il s’appelait Forestier, et je crois qu’il était fils d’un cordonnier de Saumur ou de Cholet, je ne sais pas lequel. L’autre, qui avait pour lui la plus grande déférence, était de deux ou trois ans plus jeune et se nommait le chevalier de Mondyon. Quoiqu’il fût tout au plus de mon âge, il était beaucoup plus développé que moi. Ma petite taille, mes yeux bleus, la couleur un peu ardente de mes cheveux bouclés, la fraîcheur d’un teint animé que je tiens de ma mère et qui caractérise nos Alsaciennes, me donnait, à mon grand regret, quelque chose de féminin et de timide qui m’avait souvent exposé, sur mon passage, aux soupçons et aux railleries des voyageurs mal élevés.

— En vérité, dit Mondyon avec un ton de gaieté expansive qui ne l’abandonnait jamais, nous aurons peine à persuader au général que ce nouveau camarade ne soit pas une jeune fille déguisée.

— Je le détromperai de cette erreur, lui répondis-je, sur le premier champ de bataille où il y aura du sang à répandre pour le service du roi.

Forestier sourit et me serra vivement la main ; Mondyon, qui craignait de m’avoir mortifié, me sauta au cou.

Ces deux officiers venaient de se montrer avec le plus grand éclat dans les premières affaires de la Vendée. Leur intelligence, leur zèle, leur courage éprouvé, leur jeunesse même, qui repoussait à leur égard jusqu’au soupçon d’une mission importante, et peut-être décisive, les avait fait préférer par le brave la Rochejaquelein, pour être envoyés auprès des princes de la maison de Bourbon.

Ils étaient arrivés à leur armée au moment où l’on s’occupait d’établir avec la France des communications qui pouvaient la sauver, et ils avaient eu la généreuse témérité de réclamer ce nouvel emploi, plus fertile que cent batailles en dangereux hasards. Déjà la partie la plus importante de leurs instructions était remplie, et le succès le plus heureux, un succès même inattendu, et dont tous les résultats ne sont probablement pas perdus pour la génération à venir, avait couronné leurs entreprises.

Il ne leur restait plus, pour reprendre à travers la France le chemin de la Vendée, qu’à recevoir les passe-ports qui leur étaient promis par un des chefs du parti de l’intérieur. Ces papiers arrivèrent peu de jours après ; les liens de notre amitié avaient continué de se serrer dans l’intimité de notre solitude. Nous jurâmes que la mort seule nous séparerait les uns des autres.

La bonne dame T… nous procura des uniformes de volontaires, nous munit de quelques provisions pour notre voyage, et nous fit promettre de revenir la voir un jour, si nous échappions aux périls presque inévitables qui nous menaçaient. Je n’en doutais pas ; les premières chances de la vie n’étonnent point l’âme, elles l’enhardissent.

Tout réussit au gré de nos souhaits ; nous arrivâmes sous le drapeau blanc, non sans obstacle, mais sans accident.

Je passe sur ces événements avec rapidité.

Qu’il me suffise de dire que cinq ou six actions d’éclat m’avaient mérité, malgré mon extrême jeunesse, l’estime de l’armée royale, la confiance de mes chefs et le commandement d’une compagnie, quelques semaines avant la déroute du Mans.

J’avais reçu plusieurs blessures dans les affaires antérieures ; quelques-unes n’étaient pas tout à fait fermées ; les fatigues des jours précédents pesaient encore sur moi. Pour comble de maux, je perdis mon cheval d’un coup de feu, et mon épée fut rompue près de la garde, dès le commencement de l’affaire.

Il faut avoir vu le désordre de l’armée, le tumulte et la confusion du peuple ; il faut avoir été témoin de cette journée de désastres, pour s’en former quelque idée : les plus braves de nos soldats erraient au hasard dans les rues, cherchant inutilement à se rallier, et augmentant de leurs mouvements incertains, de leurs cris de terreur et de rage, de tous leurs efforts sans objet, l’horreur de notre situation ; enfin je parvins à en rassembler quelques-uns autour de moi, au bas d’une rue escarpée dont la hauteur était occupée par un poste de républicains qui se hâtaient de l’encombrer de tous les débris qui se présentaient sous leurs mains.

Je m’y jetai avec ardeur, en encourageant ma petite troupe du geste et de la voix ; l’ennemi s’ébranlait et paraissait disposé à nous laisser la place ; mais, en l’abandonnant, il poussa vers nous avec une violence augmentée par la rapidité de la pente, quelques-uns de nos chars d’artillerie qui obstruaient le passage ; un de leurs timons me frappa dans l’estomac, et me renversa mourant sur un monceau de morts, où je passai la nuit sans autre sentiment qu’une perception confuse de douleur.

La fraîcheur du matin développa cette impression et la rendit plus distincte ; mes idées reprirent un peu d’ordre, un peu de netteté ; je revins à moi, le jour était levé.

J’entendais une rumeur vague qui s’éloignait, qui se rapprochait tour à tour, qui me laissait de temps en temps reconnaître quelques sons, distinguer quelques paroles.

Elles étaient accompagnées du cliquetis des baïonnettes qui se heurtaient dans la marche. C’étaient évidemment les républicains ; je pensai qu’ils parcouraient tous les quartiers pour surprendre ceux d’entre nous qui s’étaient cachés ou pour compter les morts.

Il n’y avait pas une maison qui ne fût fermée avec le plus grand soin ; mais parmi les objets qui avaient servi à barricader la rue, je remarquai une échelle, je la dressai contre une muraille ; j’arrivai au toit au moment où une décharge de fusils brisait le dernier échelon sous mes pieds ; je n’étais pas atteint, mais je n’étais pas sauvé.

Je passai de ce toit sur un autre ; et toujours poursuivi, toujours en évidence, je parvins au détour de la rue avant les soldats qui rechargeaient leurs armes, et que cette opération avait retardés. Dans l’angle même, je me trouvai auprès d’une fenêtre dont le volet mal attaché céda au premier effort, et je tombai d’un saut au milieu d’une chambre dont l’aspect annonçait la demeure du pauvre.

Une jeune fille poussa un cri ; elle était couchée :

— Ne craignez rien, lui dis-je, sauvez un pauvre brigand et Dieu vous récompensera.

En prononçant ces mots, je m’étais jeté sur son lit, et j’avais retourné sur moi une partie de sa couverture. Mon chapeau était resté sur les morts : j’avais passé dans ma ceinture le tronçon de mon épée ; mes cheveux qui étaient très longs, tombaient épars sur mes épaules. Les soldats entrèrent, s’approchèrent du lit, regardèrent dessous, parcoururent la chambre et revinrent à nous.

Je fermais les yeux, et je cachais sous le drap mon front noirci du feu et souillé de la poussière de la bataille.

— Voilà qui est bien, dit l’un d’eux, je connais celle-ci ; c’est Jeannette.

— La blonde est sa jeune sœur, reprit l’autre, le brigand n’est pas ici.

La porte se referma enfin sur eux ; il en était temps pour ma compagne, dont les dents se choquaient de terreur.

Il n’y avait peut-être pas un moment à perdre pour éviter leur retour ; j’étais déjà debout derrière le rideau qui séparait le pied du lit de Jeannette de l’intérieur de la chambre.

Quelques mots rapidement échangés avec ma protectrice avaient suffi pour la décider à me sacrifier un de ses deux habits complets ; et malgré la nouveauté du travestissement, il ne me coûta que quelques minutes ; mon costume était simple mais propre ; mes cheveux étaient relevés avec un peu d’art, sous une cornette que Jeannette aurait mieux posée : mais toutes les toilettes de ce jour-là pouvaient se ressentir du désordre et des terreurs de la veille ; enfin le hâle de mon visage n’était plus disparate avec mes atours ; le soleil brûle la peau comme la fumée du canon.


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Après m’être assuré, d’un seul regard, sur un fragment de miroir suspendu à la muraille, qu’il ne m’était pas impossible de faire illusion aux soldats mêmes qui m’avaient vu de près dans la mêlée, je me hâtai d’envelopper ma veste gris de fer avec le cœur et l’épaulette qui la décoraient, mes pistolets, mon poignard et le reste de mon équipage dans le mouchoir rouge qui me servait d’écharpe un moment auparavant ; je le passai à mon bras. Je me rapprochai du lit de Jeannette, je la forçai à recevoir quelques pièces d’or, qui étaient la juste moitié de ma petite fortune, et que sa main repoussait ; puis j’imprimai sur ses joues et sur son front un baiser de reconnaissance plus expressif que toutes les paroles. J’arrivai au pied de l’escalier quand les soldats qui me poursuivaient achevaient leur infructueuse recherche. Ils ne me remarquèrent pas.

Je ne connaissais point la ville ; j’y marchais au hasard en cherchant une issue du côté par où il me semblait que devaient être sortis mes camarades ; enfin j’apercevais la campagne et je me croyais près de la liberté, quand un soldat abattit devant moi le canon de son fusil, et me força à reculer de deux pas.


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— Halte-là, me dit-il, la jeune fille. On ne passe pas sans se faire connaître. Entrez au bureau.

J’obéis. Ce bureau était un vaste dépôt, où se trouvaient déjà réunis une foule de femmes gémissantes, d’enfants en pleurs, dont quelques-uns avaient été séparés de leurs mères, peut-être pour toujours, dans le trouble de la déroute, et qui attendaient là, dans une anxiété horrible, ce qu’il plairait aux vainqueurs de décider de leur sort.

— Es-tu aussi une brigande ? me dit un homme d’une physionomie féroce, dont le cœur s’était sans doute épanoui de joie en voyant tomber sous son pouvoir une victime de plus.

— Non, lui dis-je.

— Où est ton passe-port ?

— Je n’en ai point. Je suis la fille du meunier de P…, qui est mort en défendant la république contre les brigands, et comme nous sommes une famille nombreuse et pauvre, j’étais venue au Mans pour y chercher du service. Je suis arrivée au milieu des événements d’hier ; la peur m’a saisie ; je me suis cachée jusqu’au matin, et je cherchais à retourner d’où je viens. Voilà tout.

— Du meunier de P…, reprit mon interrogateur, cela est possible. Qu’on la mène au président Aubert, dit-il en se retournant ; il est de ce village ; et si elle ne nous induit pas en erreur, il la reconnaîtra.

Le président était au bout de la salle. Il était tourné. Des panaches à trois couleurs flottaient sur son chapeau ; un ruban à trois couleurs, en sautoir, descendait sur ses épaules. Il parlait avec action, et, à ce qu’il me parut, avec violence. J’eus le sentiment d’une mort prochaine. Mon cœur se serra pendant une seconde ; mon front se mouilla de sueur ; je laissai glisser mon paquet ; il allait m’échapper quand je me raffermis.

Il ne s’agissait, au pis aller, que de mourir ; et quel intérêt, quelle affection pouvaient me rattacher à la vie ?

J’entendis avec assez de calme l’homme qui me conduisait répéter le mensonge que je venais d’inventer, ou plutôt, si j’éprouvais quelque émotion, elle ne provenait plus que de la honte d’avoir menti pour racheter des jours dont le souverain juge devait bientôt me demander compte.

Le président Aubert avait repris les mêmes mots d’une voix émue et inquiète. Il se retourna brusquement de mon côté, et fixa sur moi un regard triste, dont je n’oublierai jamais l’expression.

Cet état d’incertitude ne fut pas long. Sa physionomie, qui était noble et tendre, mais qui portait l’empreinte d’un souci habituel, s’éclaircit rapidement. Il sourit avec douceur, et me frappa la joue du revers de la main, en me disant affectueusement :

— C’est donc toi, pauvre Antoinette ! Tu dois avoir eu grand’peur.

Cette main, avec quel transport de reconnaissance et de respect j’y aurais imprimé mes lèvres, si j’avais pu le faire sans perdre mon bienfaiteur. Il dut lire dans mes regards une partie de ce que j’éprouvais. Quant à moi, j’acquérais au même instant des idées singulières et nouvelles. Je concevais, pour la première fois, qu’il n’y a point de nuance d’opinion si absolue qu’on puisse la supposer qui exclue entièrement l’humanité et la justice. Je me blâmais intérieurement de la sévérité trop générale de certains jugements que j’avais portés jusqu’alors sur la foi des préventions et des passions des autres. Je me promettais de consulter avant tout, dans ma conduite à venir, les règles générales de la bienveillance et de la pitié, avant de m’abandonner à l’injuste impression des haines de parti.

Pendant que je faisais ces réflexions, M. Aubert avait écrit et scellé un petit billet. Il me le donna.

— J’ai pensé, dit-il, que puisque tu es disposée à prendre du service, il est plus convenable que tu entres auprès de ma fille que partout ailleurs. La mort de sa mère a laissé dans son cœur comme dans le mien un vide qu’une tendre intimité peut seule remplir. Sa grand’mère est infirme et malade. Trop d’isolement m’inquiète pour son bonheur, et je me proposais depuis longtemps de lui donner une compagne de ton âge. Tu as de l’éducation, des mœurs, la recommandation d’un nom honnête. Ma Thérèse te recevra et t’aimera en sœur. Tu sais peut-être que nous habitons, depuis la guerre, notre petite ferme de Sancy, près de la Sarthe. Comme tu peux n’en pas connaître le chemin, et que ton âge et ton sexe ont besoin de protection dans un voyage de quatre lieues, ce brave homme te conduira. Il a, pour passer sans obstacle, l’autorité nécessaire.

J’avais les yeux baissés. Je tremblais de laisser lire dans ma physionomie ce qui se passait en moi. Quand je me hasardai à regarder du côté du président, il avait repris sa conversation, et ne paraissait plus s’occuper d’autre chose.

Que la protection de Dieu s’attache à tous les jours qui te sont comptés ! dis-je dans la profondeur de mon cœur ; qu’elle s’étende sur ta famille et sur tous ceux que tu aimes ! et, s’il ne t’est pas donné de jouir sur la terre, dans ce temps de corruption et de cruauté, de tout le bonheur que tu mérites, puisse la bonté céleste le mesurer dans une autre vie, dans une vie éternelle, sur les vœux que je fais pour toi.

Je partis avec mon guide. J’éprouvai quelque embarras de l’entretien que j’aurais à soutenir à lui, dans un pays où je ne connaissais ni les personnes, ni les lieux, et où la moindre maladresse pouvait trahir mon imposture et remettre mon salut en question ; mais je ne tardai point à m’apercevoir que cet homme ne jouissait pas sans motif de la confiance de M. Aubert. Quelques mots d’une bienveillance vague, qui n’annonçaient pas le dessein d’une explication, mais qui faisaient concevoir qu’elle serait sans danger, si par hasard ma conversation la faisait naître, achevèrent de me rendre une parfaite tranquillité.

Peu à peu, nous réunissions d’ailleurs autour de nous de pauvres paysans que la crainte des armées avait chassés de leurs foyers, et qui se hâtaient de les rejoindre avec leurs enfants dans leurs bras.

Les propos sans liaison de ces bonnes gens m’instruisaient cependant d’une partie de ce qu’il était nécessaire que j’apprisse. Ils me confirmaient dans l’idée que je m’étais faite de la journée de la veille et de ses suites ; ils me démontraient l’impossibilité de rejoindre les débris des troupes royalistes et l’inutilité de cette tentative qui n’aurait servi d’ailleurs, en cas de succès, qu’à embarrasser leur retraite d’un proscrit de plus ; ils me faisaient apprécier le bonheur de trouver un asile pour quelques jours, en attendant une occasion plus facile de me réunir à mes malheureux camarades ; le bonheur de me trouver surtout dans la maison de M. Aubert, dont quelques circonstances développaient de plus en plus à mes yeux le généreux caractère.

Il résultait de tout ce que j’entendais, comme de tout ce que j’avais présumé d’abord, que M. Aubert, engagé dans les premiers mouvements de la révolution par irréflexion ou par enthousiasme, avait continué à suivre sa marche par raison et par vertu, pour tirer au moins quelque parti de la juste influence d’une âme droite et sensible sur l’aveugle multitude, et pour faire servir ce qui lui restait de cette popularité fugitive qui n’est fidèle qu’aux excès, à secourir, à sauver quelques malheureux. Je n’avais pas compté jusque-là ce genre de dévouement et de courage au nombre de ceux qui peuvent honorer l’humanité ; mais je n’en fus que plus disposé à l’apprécier. Je supposai même qu’il était peut-être moins rare qu’on ne l’imaginerait au premier abord ; qu’il y avait dans les rangs des méchants beaucoup d’hommes qui ne restaient confondus avec eux que par l’excès d’une abnégation sublime, et qu’en faisant une grande part à l’erreur et à la faiblesse, il restait probablement fort peu de méchants dans le sens absolu du mot.

Ces idées reposaient mon cœur, elles adoucissaient le sentiment de ma vie, elles jetaient du charme sur toutes les impressions que je recevais des objets extérieurs ; et l’instinct du bien-être qui faisait palpiter mon sein s’augmenta encore à la vue de la petite ferme de Sancy.

Jamais mes regards ne s’étaient arrêtés sur un tableau plus agréable.

Hélas ! aujourd’hui même je trouve une sorte de plaisir à me le rappeler, comme si mon existence rétrogradait jusqu’au jour où je l’aperçus pour la première fois, et que ce qui s’est passé depuis fût encore de l’avenir.

Sancy ne se compose que de trois ou quatre maisons parmi lesquelles on distingue celle de M. Aubert à ses quatre cheminées blanches et à l’étendue de ses jardins.

On y arrive par un sentier tortueux tracé pour une seule personne sur le revers d’une petite côte aride, mais extrêmement pittoresque, dont toute la surface est hérissée de rochers qui affectent les formes les plus bizarres et les plus variées.

Quelques buissons de ronces, de houx, de genévrier, et des mousses de différentes couleurs sont la seule végétation qu’on y remarque pendant la plus grande partie de l’année ; mais, au printemps, elle rachète sa pauvreté accoutumée par un luxe tout à fait extraordinaire.

Elle se charge de violettes, de primevères jaunes et d’une quantité innombrable de ces jolies anémones, dont la tige penchée se plaît dans les lieux obscurs, sous le frais abri des roches humides. Cette parure éphémère disparaît aux premières ardeurs du soleil de mai.

Au sommet de la montagne, sur une petite esplanade de verdure d’où l’œil s’égare au loin dans des plaines délicieuses, s’élevait une croix de pierre que l’on avait déjà ébranlée, mais que l’on n’avait pu abattre.

Elle se soutenait entre les pierres auxquelles sa base était liée par de fortes bandes de fer, quoique penchée au point qu’elle paraissait depuis le bas suspendue sur la pente du précipice, et elle ajoutait à la singularité de cet aspect sauvage l’aspect d’une ruine miraculeuse.

Un joli ruisseau, qui coule entre deux rangs de saules, et qui va un quart de lieue plus loin se perdre dans la Sarthe, baigne le pied de cette colline, qu’il embrasse tout entière et dont son murmure anime seul la muette solitude.

Au-delà se déploient des campagnes riantes, coupées d’espace en espace avec une grâce infinie par de petits coteaux boisés, ou par des bouquets d’arbres solitaires qui se dessinent sur le fond du paysage comme des îles de verdure.

Quand j’arrivai à Sancy, la saison était bien avancée, et quelques traits de ce tableau, altéré par les premières influences de l’hiver, manquaient à la perfection de son ensemble ; mais je les ai rassemblés depuis autour de la première idée que je m’en étais faite, et qui m’avait causé une sorte d’extase. En effet, je n’avais jamais éprouvé jusqu’alors une profonde impression de plaisir à la vue de la nature : elle m’avait quelquefois étonné, elle ne m’avait pas encore ravi.

Mon cœur, fortement dilaté, ne s’était jamais senti comme emprisonné dans mon sein, comme tourmenté du besoin de s’élancer hors de moi pour embrasser la création, et cependant cette jouissance si nouvelle pour lui ne comblait pas les désirs immenses qu’il venait de concevoir. Il prenait possession sans obstacle de tout cet infini qu’il commençait à découvrir ; mais, en se repliant sur lui-même, il s’étonnait de se trouver si vide encore et de ne rapporter de ses conquêtes qu’une curiosité insatiable et des inquiétudes inconnues. Il se demandait si c’était là tout ce qui lui était donné, et il palpitait d’une impatience indéfinissable qui était pleine de soucis et de charmes.

Ma gorge se serrait, mes paupières se mouillaient de larmes, je ne sais quel murmure bruissait à mes oreilles, quelle clarté mobile et décevante éblouissait mes yeux. Depuis plus d’un an, j’avais vécu au milieu des distractions de la guerre, occupé de soins continuels, entouré de périls toujours renaissants. J’attribuai l’état singulier où je me trouvais à l’effet de la solitude, mais je comprenais mal qu’elle pût produire ainsi dans mon imagination et dans mes organes des désordres qui approchaient du délire. Cette incertitude me suivit jusqu’à la ferme, où elle devait cesser.

Mon conducteur m’introduisit dans la chambre de Thérèse, à qui je remis la lettre de son père. Au moment où elle me regarda, mon cœur se remplit : l’univers était complet.

Thérèse avait un peu moins de seize ans.

Ce n’était pas la plus belle des femmes, mais c’était la seule femme qui m’eût fait comprendre le bonheur d’aimer et d’être aimé ; car je le compris d’abord, non sans m’étonner, qu’un sentiment si puissant, si tyrannique, qui absorbait si complètement toutes les facultés de ma vie, eût si peu de chose à faire pour les soumettre.

Je me suis souvent demandé depuis s’il en était ainsi parmi les autres hommes ; mais je n’ai pu l’apprendre d’eux.

Cette impression fut subite comme la pensée, subite comme le regard que Thérèse laissa tomber sur moi, et qui était animé d’une si touchante bienveillance que la vue du ciel ouvert n’aurait pas réjoui mon âme d’une volupté plus vive et plus pure.

Je dis son regard, parce que je ne sais point d’autre expression pour peindre cette émanation d’un feu doux qui s’échappe entre les cils d’une femme aimée, et dont le contact bouleverse le cœur et fait tourner le sang dans toutes les artères.

La paupière de Thérèse n’était pas tout à fait rabaissée sur la lettre de son père, que je savais déjà que ma destinée lui appartenait à jamais. J’osai la regarder alors parce qu’elle ne me regardait plus, et j’étais si faible pour mon bonheur que je redoutais presque le moment où sa lecture finirait. Je ne me sentais pas la force de supporter à si peu de distance deux émotions dont la première avait suffi pour inonder tous mes sens d’une férocité enivrante. Les biens de l’existence me semblaient mal répartis.

Thérèse était d’une petite taille, mais on ne s’en apercevait que par comparaison, parce que la nature n’avait jamais donné à des formes plus gracieuses des proportions plus remarquables par leur élégance et leur harmonie.

Ses cheveux noirs, qui étaient rattachés avec simplicité sur le sommet de la tête, laissaient à découvert un front plus blanc que l’ivoire : deux boucles seulement s’arrondissaient de l’un et de l’autre côté comme pour en relever l’éclat.

Elle n’avait pas un coloris animé, mais la moindre impression vive le faisait naître, et le charme fugitif n’en était que plus enchanteur. Il en résultait un caractère de beauté qui n’était pas moins fait pour l’âme que pour les yeux.

Cet avantage, qui n’est dans les autres femmes que le signe accoutumé de la jeunesse et de la santé, paraissait dans Thérèse un privilège particulier du sentiment.

Dès le premier regard, on la trouvait charmante, mais on ne savait à quel point elle était digne d’être aimée, tant qu’on ne l’avait pas vue rougir d’une douce émotion.

La même facilité à sentir et à exprimer embellissait toutes les parties de sa physionomie de cet attrait indéfinissable qu’on sent mieux qu’on ne peut le décrire, et qui se renouvelle si vite que l’œil attentif de l’amour même ne le saisit pas toujours.


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C’était quelquefois le transport d’une gaieté si franche et si ingénue, l’expression du bonheur facile d’un enfant content de peu de chose ; c’était plus souvent je ne sais quelle tristesse indéterminée qui ne semblait pas se nourrir d’un objet réel et qui s’égarait dans des pensées étrangères aux lieux, aux temps, aux circonstances où elle venait à se manifester. Il est possible que la mélancolie ne soit pas dans tous les êtres sensibles l’effet du souvenir des peines passées.


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Pourquoi ne serait-elle pas quelquefois une disposition involontaire du cœur à essayer les peines qui le menacent et un avis de s’y préparer ? Son cou était extrêmement délié et cédait presque à tout moment sous le poids de sa tête, qui retombait alors penchée sur une de ses épaules avec un abandon plein de grâce.

Cette habitude était probablement un défaut, mais un défaut dont aucune perfection n’aurait pu remplacer le charme, tant il s’y rattachait d’idées tendres et délicates ! Au reste, ce ne sont là que des réminiscences, et non un portrait.

J’ai voulu parler d’elle, et non pas substituer à cette vive image qu’elle a laissée dans mon cœur, et que nul effort humain ne saurait faire passer dans l’esprit et dans le cœur des autres, une esquisse imparfaite qui se décolore, qui s’efface sous ma plume.

Ah ! ce n’est point ainsi que je l’ai vue, ou plutôt je ne l’ai jamais vue assez distinctement pour entreprendre de la peindre ! Il y avait sur ses traits un voile lumineux qui m’en dérobait tous les détails, et, maintenant encore, je ne me rappelle son visage que dans le vague de cette vapeur éblouissante dont il était enveloppé.

Mon premier abord avait inspiré à Thérèse un intérêt affectueux, mais familier.

Elle m’avait souri avec une cordialité franche où se révélait toute la bonté de son cœur.

À mesure qu’elle lisait, ses dispositions, sans changer tout à fait de nature, prenaient un autre caractère. Quelque embarras, qui augmentait à chaque ligne, se développait sur sa figure. La timidité paraissait gêner l’effusion d’âme que cette lettre lui inspirait. Son sein palpitait ; ses joues s’étaient vivement colorées. On voyait qu’elle cherchait à retenir des larmes prêtes à jaillir de ses yeux.

Quand elle eut fini, elle vint à moi, me prit la main avec expression, jeta au feu l’écrit de son père après y avoir appliqué ses lèvres ; et, relevant le doigt sur sa bouche, elle me regarda d’un air d’intelligence.

— Mademoiselle, me dit-elle, comptez sur tous les soins… Elle me regarda de nouveau, et remarquant mon émotion, elle passa un de ses bras autour de mon cou ; — si l’amitié peut vous dédommager de vos peines, reprit-elle, si du moins elle peut les adoucir, vous ne serez pas tout à fait malheureuse.

Mes joues se mouillèrent de pleurs de reconnaissance ; mon cœur donnait le change à son trouble, en se livrant sans réserve à ce sentiment. Je sentais mes genoux faillir, mes lèvres s’attachèrent à sa main, un feu inconnu s’en échappait et se répandait dans mes veines. Toutes ces impressions étaient aussi nouvelles pour moi que si j’avais fait le premier essai de l’air, de la lumière et de la vie. Je voulais parler, je balbutiais des mots confus comme un homme qui rêve. Enfin, elle se laissa tomber dans mes bras, en me disant :

— Oh ! si tu savais comme je t’aime déjà…

Elle m’aimait, elle l’avait dit !

— Apprends-moi ton nom, continua-t-elle, ou celui que tu veux qu’on te donne. Cette question et ce langage me rappelèrent que je passais pour une femme, et tout le prestige de mon bonheur s’évanouit.

Ma vie auprès de Thérèse n’était plus qu’un rôle, et ce rôle était le seul qui me convint chez la fille de mon bienfaiteur. Mon cœur profitait d’ailleurs un peu de sa méprise, et je jouissais de l’idée qu’elle pourrait garder de moi quelque tendre souvenir si je ne la détrompais pas.

— Je m’appelle Antoinette, lui répondis-je en rougissant, et je cédai au mouvement qui m’entraînait vers elle.

Nous marchâmes les bras enlacés jusqu’à la chambre de sa grand’mère, qui était assise au coin du feu dans une chaise longue à pupitre.

Un livre d’heures était ouvert devant elle et occupait toute son attention. Thérèse s’avançait à petits pas pour la surprendre ; et, quand elle fut auprès d’elle, elle lui sauta au cou en posant une de ses mains sur ses yeux :

— Voilà une bonne malice, petite espiègle ? lui dit la vieille madame Aubert. Crois-tu que je ne te reconnaîtrais pas, même quand je serais aveugle, et je le serai bientôt, car mes yeux s’affaiblissent tous les jours, mais je ne confondrai jamais ta jolie petite main avec celle d’une autre.

En disant cela, elle l’embrassa. Thérèse s’était retournée de mon côté avec un air soucieux. Je crus deviner qu’elle regrettait d’avoir fait naître dans l’esprit de sa grand’mère une pensée qui pouvait l’attrister, celle que l’âge affaiblissait ses yeux et qu’elle les perdrait bientôt.

Dans tous les cas, cette impression avait été bien passagère.

Madame Aubert venait de m’apercevoir. Thérèse se rapprocha d’elle et lui parla à demi-voix avec beaucoup de chaleur. Pendant ce temps, madame Aubert levait les yeux au ciel, me regardait d’un air attendri, prenait la main de Thérèse, cherchait la mienne et pleurait.

Je fléchis le genou, je me prosternai, je l’entendis me bénir, et sa bénédiction ne m’alarma point, car je me trouvai la force de m’en rendre digne.

Je ne peindrai pas ma situation pendant les premières semaines que je passai près de Thérèse.

Elle avait quelque chose de si embarrassant que je concevrais à peine que j’ai eu la force de m’y maintenir si longtemps, si je ne me rappelais combien j’avais à redouter qu’elle cessât. C’était une espèce d’ivresse qui troublait toutes mes facultés, et dont l’effet le plus doux était d’en suspendre souvent l’usage.

Accablé sous le poids de ces émotions de toutes les minutes qui se succédaient, qui se multipliaient sur mon cœur, je cédais quelquefois à un accablement qui n’était pas sans charmes, et que je me trouvais heureux d’entretenir.

Cependant une idée pénible venait interrompre de moment en moment cette espèce de sommeil où j’aimais à me plonger. Thérèse et son généreux père étaient trompés. Je n’étais point ce que je paraissais être, et je nourrissais une passion qu’ils pouvaient un jour désavouer tous les deux. Cette idée me devint d’autant plus insupportable, il faut le dire, car la misère de nos sentiments se mêle à ce qu’ils ont de plus élevé, que je consentais avec peine à être aimé pour un autre, à dérober sous un habit de femme cette tendresse à laquelle il faudrait renoncer un jour, à tromper un cœur qui me donnait tout et auquel je n’offrais qu’un objet idéal, qu’un vain fantôme dont l’apparence allait s’évanouir et lui être ravie par une séparation pire que la mort ; car il est moins cruel de perdre par la mort un être qu’on aime que d’en être désabusé.

J’étais donc décidé à tout dire à Thérèse, et cependant la faiblesse de mon âme m’arrêtait ; je craignais qu’en cessant d’aimer Antoinette, qui n’existerait plus pour elle, elle cessât d’aimer Adolphe, qu’elle n’avait pas connu.

Je me persuadais, je ne sais pourquoi, que ces caresses innocentes que je devais à mon travestissement seraient le dernier bonheur de ma vie, et qu’aussitôt que je lui aurais avoué mon secret, je la perdrais pour jamais.

Balancé entre le besoin d’être aimé de Thérèse, et le besoin plus impérieux de ne tromper ni l’amitié de Thérèse, ni la confiance de son père, je n’avais cependant pas à hésiter.

Je cherchais une occasion, ou plutôt je l’attendais en tremblant. Elle ne tarda pas à se présenter.

Thérèse avait une amie qui demeurait à une demi-lieue de la ferme, dans un petit château agréablement situé, qu’on voyait depuis la montagne de la Croix, et dont les vergers en amphithéâtre étaient couronnés par une plate-forme plantée de cerisiers.

Au bas s’étendait un joli jardin baigné par le ruisseau qui venait un peu plus loin, à travers un vallon creux, ombragé de jeunes hêtres, arroser les coteaux de Sancy.

Le sentier, profondément encaissé dans une gorge étroite, serpentait entre deux collines peu élevées, mais qui se développaient sur un long espace. La vue n’y était distraite que par un petit nombre de maisons éparses, presque toutes délaissées à cause de la guerre, un moulin abandonné sous une chute d’eau qui avait tari, les restes d’une chaumière incendiée qui laissait encore apercevoir, entre ses pans de murailles noircis, les vestiges du foyer domestique autour duquel se passèrent tant d’agréables veillées ; enfin quelques huttes pyramidales bâties en lave, où se réfugient, après leurs travaux, les pauvres gens qui viennent tirer de la pierre des carrières voisines.

Ce sentier devint notre promenade accoutumée, parce que l’amie de Thérèse se trouvait ordinairement à moitié chemin. Elle s’appelait Henriette de F… et elle était noble ; mais, quoique le malheur des circonstances eût plutôt augmenté qu’affaibli en elle le sentiment de la naissance et la fierté du caractère, il était impossible de trouver dans le commerce de la vie une âme plus simple et plus dépouillée de prétention.

Son âge était un peu plus avancé que le nôtre. Son nom, son éducation, ses manières semblaient lui donner quelque avantage qu’elle s’efforçait toujours de perdre, et qui lui devenait à charge dès qu’il était remarqué.

Elle avait un genre de coquetterie qui doit être rare. Elle ne faisait de frais que pour être plus simple. Elle était d’ailleurs si naturelle dans ses sentiments, si franche dans son abandon, qu’on s’accoutumait tout de suite à être aimé d’elle ; et que l’on comprenait qu’elle fût aimée de Thérèse.

L’amitié de Thérèse était bien son plus grand charme à mes yeux ; mais je sentais qu’un homme qui n’aurait jamais vu Thérèse pouvait être heureux de l’amour d’Henriette.

Moins jolie que Thérèse, elle était cependant fort bien, quoique sa physionomie manquât d’ensemble et d’harmonie. Jamais des traits plus mélancoliques n’ont été animés par une expression de joie si extraordinaire. Il est vrai que cette expression était très fugitive, mais elle était si fréquente qu’elle aurait pu passer pour habituelle sans le contraste qu’elle produisait. Son regard étincelant de gaieté, qui s’obscurcissait tout à coup et devenait fixe et sombre, son rire jeté à de courts intervalles, et qui faisait place au silence, l’immobilité la plus morne, une alternative étrange d’exaltation et d’abattement, rendaient l’idée de cette joie importune et pénible. On devinait, je ne sais pourquoi, que, derrière l’illusion passagère qu’elle se faisait, il y avait un malheur caché.

Un jour… les premières influences du printemps commençaient à se faire sentir dans la campagne, de petites fleurs blanches, façonnées en coupe déliée qui échappent presque à la vue, s’épanouissaient entre les pierres dont le sentier est bordé ; la douce odeur de la violette révélait sa présence sous les buissons, et l’air, échauffé des rayons du soleil renaissant, se peuplait d’une foule d’insectes qui n’apparaissaient un moment que pour mourir, mais qui répandaient dans ce tableau le mouvement de la vie ; nous avions le cœur ouvert à toutes les douces impressions de cette saison de renouvellement et de bonheur, quand nous aperçûmes Henriette.

Pour la première fois, sa physionomie était immobile ; elle nous regardait, elle soupirait ; elle ne riait pas comme à l’ordinaire du premier objet qui frappait son imagination si facile à exciter ; notre conversation même ne l’occupait point.

Elle semblait vivre ailleurs, et d’une autre pensée.

Cette position devint bientôt embarrassante pour nous trois ; le cœur de Thérèse surtout se brisait sous le poids d’une contrainte si nouvelle.

Elle n’y résista pas longtemps : les yeux mouillés de larmes et le bras jeté autour de l’épaule d’Henriette, elle lui dit :

— Tu as du chagrin ?

— Oh ! beaucoup, répondit Henriette en pleurant aussi ; mais tu ne le comprendrais pas.

— Eh ! quoi, reprit Thérèse, est-il un de tes chagrins que je ne puisse pas comprendre ?

Cette fois, Henriette sourit amèrement.

— Je le crois bien, si tu n’as pas aimé !

— Peux-tu le demander ? n’aimé-je pas ceux qui m’aiment ? n’aimé-je pas mon père ? ma pauvre mère, ô mon Dieu ! ne l’aimais-je pas ? et mon autre mère, suis-je quelque part plus heureuse qu’auprès d’elle ? mais toi, ingrate, je ne t’aime pas, n’est-il pas vrai ? voilà comme tu me juges !… Antoinette ne me traiterait pas si cruellement. Elle sait bien que je l’aime.

— Voilà tout, dit froidement Henriette.

— Voilà tout, continua Thérèse avec un peu d’étonnement. Oh ! je sais bien, s’écria-t-elle du ton d’une réminiscence singulière qui ne revient que par hasard à l’esprit, tu veux parler d’un autre sentiment, de l’amour, n’est-ce pas ? Saurais-tu ce que c’est que l’amour ? dis-le-moi, je t’en supplie.

Henriette secoua la tête.

— Qu’importe, au reste ? reprit Thérèse ; je me suis toujours persuadée que les peintures passionnées qu’on en fait dans les livres et dans les romances ne sont qu’un abus sans conséquence du privilège connu des poètes. Je sais très bien, quel que soit le mari que mon père me donnera ou qu’il me permettra de choisir, que je ne l’aimerai pas mieux que toi… ou que toi, ajouta-t-elle en se retournant de mon côté, et en attachant sur moi un regard plus fixe.

— Vous me le promettez ? lui dis-je.

— Oui, je te le promets.

Je pris sa main, et j’en couvris tour à tour ma bouche et mes yeux pour ne pas lui laisser apercevoir mon trouble. J’avais déjà sur son cœur un droit qui ne pouvait plus m’être disputé, et Adolphe commençait à participer au bonheur d’Antoinette.

— Heureuse de penser ainsi, dit Henriette ; il est inutile aujourd’hui que tu en saches davantage ; et ce sentiment que tu ignores ; puisses-tu ne le reconnaître jamais que par ses douceurs ! Voici maintenant ce que tu demandes. J’ai perdu mon père, comme tu sais, mais j’ai un frère dont je dépends, et qui prend un intérêt plus vif à mon bonheur qu’au sien même ; car il a succédé pour moi à la tendresse comme aux devoirs d’un père. Depuis longtemps, sur les témoignages avantageux qu’on rendait d’un de nos parents, il avait formé le projet de m’unir à lui, en supposant toutefois que cet arrangement pût me convenir. Les événements de la guerre avaient retardé l’accomplissement de son dessein. Mon cousin était tout au plus de mon âge ; il commençait avec honneur une carrière éclatante, et il ne pouvait qu’être avantageux pour lui de la poursuivre pendant quelques années avant notre mariage ; de mon côté, je ne hâtais point de mes désirs le moment de cette union ; je n’avais jamais vu mon cousin, mon cœur était libre, et, comme le tien, ma chère Thérèse, il ne se croyait pas capable d’éprouver jamais de sentiment plus vif que l’amitié. Je craignais même, s’il faut te le dire, le moment où la volonté d’un époux, seul arbitre de ma vie à venir, pourrait me ravir à mon heureuse solitude, à nos jolis bosquets, à nos rendez-vous, à nos jeux. Cependant, je ne pus me défendre d’une vive curiosité, lorsque après la déroute du Mans, mon frère, arrivé précipitamment au château, nous annonça que nous y verrions le soir même un jeune officier échappé comme par miracle aux désastres de cette journée, et que c’était le chevalier de Mondyon.

Le chevalier de Mondyon ! m’écriai-je.

— Eh bien ! oui, dit Thérèse, il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans.


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— C’est le nom de mon cousin, reprit Henriette qui n’avait pas encore remarqué mon étonnement. Il arriva enfin, et j’essayerais inutilement de te peindre l’impression que me fit sa vue. Je sentis que mon existence entière allait dépendre de celle que je produirais sur lui. Elle passa mon espérance. Les nœuds que la convenance avait formés furent resserrés par la sympathie la plus vraie. Une seule inquiétude, mais elle était affreuse, troublait le charme de ces moments de bonheur. Peut-être elle en augmenta le prix, en leur donnant une ivresse qui manque sans doute à l’amour, quand on le goûte avec sécurité sans rien craindre des hommes et de l’avenir. Mondyon était poursuivi ; chaque témoin de sa présence pouvait être un délateur ; chaque instant de notre félicité trop rapide pouvait être le dernier ; chaque jour, celui de son arrestation et de sa mort. Je le pressai moi-même de hâter son départ, et de rejoindre les corps errants de l’armée.


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— Reste-t-il des corps d’armée organisée ? lui dis-je.

— On l’assurait, répondit Henriette en me regardant avec surprise.

Et où sont-ils ? je vous prie de me l’apprendre.

— En vérité, Antoinette, interrompit Thérèse, je ne sais pas où tu vas chercher tes questions ? — Que devint ton cousin ?

— Tu penses bien que mon frère ne négligeait rien pour nous procurer des renseignements positifs sur la situation des Vendéens, et sur les moyens de les rejoindre. Avant-hier enfin, il nous apporta la nouvelle qu’en effectuant leur retraite ils avaient dispersé les républicains sur quelques points rapprochés, et qu’il en était un où le passage restait libre.

— Et ce point, vous le connaissez ? m’écriai-je.

— Ce fut la question du chevalier. Il n’y avait pas un moment à perdre. Ils montèrent à cheval et partirent après de courts adieux, que je tremblais, hélas ! de prolonger, car une minute de retard pouvait laisser à l’ennemi le temps de leur dérober cette dernière espérance de salut. Mon pressentiment n’était pas mal fondé, puisque le domestique qui les a accompagnés jusque-là ne s’est échappé qu’avec peine, au retour, entre les colonnes républicaines qui reprenaient possession de tout le pays, et fermaient toutes les issues.

— Possession de tout le pays, et il y avait un passage ! murmurai-je entre mes dents, et Mondyon était dans ce château, et Adolphe ne l’a pas su !…

— Voilà qui est singulier ! reprit Henriette. Il regrettait cet Adolphe dont tu parles, il le nommait souvent, il espérait quelquefois le retrouver… Te serait-il connu ?

— Très connu !

— Très connu ! dit Thérèse, et vous rougissez, et vous tremblez comme Henriette quand elle parle de son cousin… Je vous sais mauvais gré de m’avoir fait des secrets…

Je souris de sa méprise et la conversation changea d’objet en ce moment.

Quand nous arrivâmes chez Henriette, la nuit commençait à tomber, et nous ne nous arrêtâmes point. Nous revînmes à la ferme en hâtant le pas afin que notre absence trop prolongée n’inquiétât pas madame Aubert ; et préoccupées toutes les deux de notre conversation avec Henriette, nous marchions sans nous parler.

Mon sang bouillonnait à la pensée que Mondyon avait été si près de nous, qu’il avait habité cette maison où j’entrais tous les jours, et que c’était de là qu’il avait trouvé une occasion de rejoindre l’armée, occasion qui ne se présenterait peut-être jamais pour moi, à qui elle serait d’autant plus nécessaire que ma position à l’égard de Thérèse alarmait mon cœur de la honte d’une fraude et de la crainte d’une ingratitude.

Dans le désordre où cette idée me jetait, j’avais tellement précipité ma marche que Thérèse ne pouvait plus me suivre. Nous avions déjà passé la grille par laquelle les jardins de M. Aubert s’ouvrent sur la campagne, mais nous étions encore loin de la maison.

À l’entrée d’un petit jardin dont Thérèse faisait ses délices, elle se reposa sur une pierre brute qu’on y avait placée en forme de siège, et autour de laquelle elle prenait plaisir à entretenir les herbes sauvages et les mousses parasites qui croissent parmi les rochers de la montagne. Je revins sur mes pas, et je remarquai qu’elle était accablée.

— Tu ne penses qu’à cet Adolphe, me dit-elle d’un air de reproche ; et, depuis que nous avons quitté Henriette, j’ai vu que tu ne t’occupais plus de moi.

— Chère Thérèse ! m’écriai-je, comme tu es injuste, et comme tu me soupçonnerais peu de te préférer cet Adolphe, dont le nom m’est échappé, si je pouvais te le faire connaître ! Que dis-je ? ne faut-il pas que tu le connaisses enfin, que tu l’aimes pour lui, que tu lui pardonnes du moins d’avoir été aimé si longtemps pour un autre !

— Il y a là-dedans, reprit Thérèse, quelque chose que je ne comprends point, je ne sais quoi qui m’étonne et qui m’effraye. Ne me laisse point dans cette incertitude ; elle est plus pénible qu’un chagrin réel.

— Thérèse, tu ne sais pas que tout mon bonheur dépend d’un seul mot ! Je puis tout perdre ou tout gagner, car ma vie entière est dans ton amour que tu vas peut-être m’enlever ; cependant, ce mot qui décide irrévocablement de mon sort… et du tien, il est de mon devoir de le dire ; et si je meurs de ta colère ou de ton indifférence, je mourrai du moins digne de ton estime.

— Achève.

— Je ne suis pas Antoinette, je suis Adolphe.

Et je tombai à ses genoux en saisissant ses mains qui se dérobèrent aux miennes ; elle poussa un grand cri et s’enfuit.

Je n’ai pas besoin de dire que cet aveu changea sur-le-champ tous nos rapports ; depuis ce moment, Thérèse ne me regardait plus qu’avec un œil inquiet, comme si elle avait craint de trouver en moi un ennemi, et qu’elle se défiât des sentiments que je pouvais lui inspirer. L’expression si naïve et si familière de ses traits était devenue sérieuse et même sombre.

Souvent, quand mes yeux rencontraient les siens, et qu’ils les forçaient pour ainsi dire à rester fixés sur moi par l’ascendant qu’exerce un amour fortement senti sur la personne qui l’inspire, le nuage de douleur qui les obscurcissait me causait une sorte de regret et de crainte.

Je me trouvais heureux d’occuper sa vie et même de faire naître dans son cœur l’idée des orages qu’éprouvait le mien ; mais la pensée que ce pouvait être pour elle un malheur de m’aimer brisait quelquefois mon âme, qui n’avait point de force contre les chagrins de Thérèse.

Mes dangers ne m’avaient jamais causé autant d’inquiétude que mon bonheur. Je désirais bien que Thérèse fût émue, mais je tremblais qu’elle ne souffrît. Aussi j’évitais avec soin, je croyais du moins éviter tout ce qui était propre à lui rappeler notre situation réciproque, et ce que je lui avais dit de mon amour.

Tout en brûlant de l’impatience d’être seul avec elle, je me félicitais qu’une personne étrangère vînt se mêler à nos promenades et à nos entretiens ; et, aussitôt que cet étranger était arrivé, je désirais de nouveau qu’il s’en allât, quoique bien décidé à ne rien dire à Thérèse et à ménager son repos.

Quand nous restions ensemble, sa réserve s’augmentait, et elle s’éloignait doucement, de manière à ne plus me toucher ; aussi cela ne lui arrivait que par méprise, dans un moment de distraction ou en faisant quelque mouvement involontaire.

Alors elle se retirait encore plus loin, et son air devenait bien plus soucieux. Quant à moi, comme je ne comptais que sur ces hasards qui survenaient rarement, je m’étais fait une étude de les multiplier, parce que c’était mon seul bonheur.

Avec quelle attention j’épiais dans ses yeux la moindre de ses volontés pour prévenir, pour surprendre le moindre de ses gestes, pour faire concourir avec lui une heureuse maladresse qui rapprochait ma main de sa main, mon pied de son pied, ma bouche de son épaule ou de son cou !

Combien de fois, sous le prétexte de lui présenter une fleur de son jardin, ou bien de lui rendre son ouvrage qu’elle avait laissé tomber, j’ai frémi en touchant ses doigts tremblants, dont l’impression légère allait éveiller dans toutes mes veines un sentiment inexprimable de plaisir !

Il y avait, de sa chambre à celle de sa grand’mère, un corridor étroit qu’elle parcourait à tout moment, et où je ne manquais jamais de m’arrêter aussitôt que je pouvais présumer qu’elle allait venir, parce qu’il y avait si peu de place pour deux personnes qu’il était impossible qu’elle y passât sans m’effleurer ; et, à mesure qu’elle s’approchait, je recueillais les forces de mon cœur pour supporter la volupté de ce froissement si rapide et si délicieux.

Ce hasard me paraissait une faveur, parce que je pensais qu’elle aurait pu l’éviter, ou passer autre part, et qu’il n’était d’ailleurs pas concevable, selon moi, qu’une émotion semblable ne se communiquât pas un peu à la personne qui la faisait naître.

J’avais une espèce de certitude qu’une femme dont on serait haï ne produirait pas le même effet sur l’homme qu’elle toucherait en passant, quelque amour qu’il eût pour elle, ou qu’elle ne le toucherait pas ainsi.

J’avais remarqué aussi que sa voix n’était plus la même quand elle me parlait, et j’étais si persuadé que l’amour qui a tant de mystères avait jusqu’à un accent, jusqu’à une mélodie qui lui est propre, qu’elle ne m’adressait jamais la parole pour me dire les choses les plus indifférentes, que je ne tremblasse de joie comme si ces riens avaient eu un autre sens que celui qu’elle y attachait ; comme si j’étais convenu avec elle d’une clef qui m’expliquerait son langage.

Cet état était si peu naturel, ce secret si facile à pénétrer, que mon déguisement lui-même ne me rassurait pas, et que les témoignages de son amitié obligée pour Antoinette me donnaient autant d’inquiétude que si c’était à Adolphe qu’elle les eût adressés.

De tous les endroits où j’aimais à cacher mon chagrin, il n’y en avait point que je préférasse au jardin de Thérèse, et dans le jardin de Thérèse, au rocher sur lequel elle était assise quand je lui avais fait l’aveu qui l’éloignait de moi.

Comme elle s’en était aperçue, elle y venait beaucoup moins souvent, de peur de m’y rencontrer, ou bien elle affectait de s’en détourner par un long circuit, et d’aller se promener plus loin dans une allée solitaire, où je ne l’apercevais que d’espace en espace entre les massifs des bouquets et des vergers.

Il y avait déjà plusieurs semaines que cela durait, et j’étais à mon ordinaire demi-couché sur le banc, le visage couvert de mes mains, quand je sentis les doigts d’une femme s’imposer sur mon cou avec douceur, mais avec une sorte d’autorité, comme si elle avait voulu me prescrire de ne pas la regarder, car elle avait à me dire des choses dont l’aveu l’embarrassait. Je reconnus facilement Thérèse, et je restai immobile en sanglotant, parce que je pleurais quand elle était venue.

Elle commença et suspendit plusieurs fois la phrase qu’elle venait d’arranger, et puis elle m’apprit d’une voix émue et tremblante que nous allions nous quitter. Son père, qui n’avait pas cessé de me prendre pour une jeune fille, pensait avoir trouvé un moyen de me faire rejoindre mes parents, ou l’armée à laquelle ils étaient attachés, et que j’avais dû suivre avec eux. Il se flattait de me mettre en tout cas à l’abri des poursuites et des persécutions ; il m’attendait au Mans, et une lettre transmise par un homme affidé (c’était celui qui m’avait conduit à Sancy) en avait apporté la nouvelle.

Après cela Thérèse croyait me devoir des consolations ; elle s’attendait à mon désespoir, et quand, hors d’état, de me soutenir, je laissai retomber ma tête sur le rocher, elle m’enveloppa de ses bras et m’appela de mon nom d’Adolphe.

— Adolphe ! lui dis-je. Ô mon Dieu ! suis-je du moins Adolphe pour toi ?

— Adolphe, mon Adolphe ? répondit-elle.

— Adolphe ! m’écriai-je en me levant et en arrachant le bandeau qui attachait mes cheveux. L’Adolphe de Thérèse ? Prends garde, car ce mot est un lien irrévocable, un engagement pour toute la vie.

— Toute la vie.

— Tu m’aimes donc !

Elle me regardait d’un air interdit ; ses lèvres étaient pâles, elles tremblaient ; sa physionomie entière avait changé.

— Si je t’aime ! dit Thérèse.

Je crus mourir, et qu’il m’eût été doux de mourir, alors ! Cependant l’intention de son père était une loi. Le lendemain tout fut prêt pour mon départ, et nos adieux doivent être le plus beau moment de ma vie, car elle avait promis de m’accompagner jusqu’au-dessus de la montagne.

Nous montâmes donc le sentier de la Croix, au-dessus duquel nous étions convenus de nous quitter, parce qu’elle se plaignait d’être un peu malade depuis deux jours, et que je craignais qu’elle ne se fatiguât ; mais le temps était si doux, l’air si serein, la nature si brillante de verdure et de fleurs, que je ne pus m’opposer à lui laisser continuer sa promenade, jusqu’à une côte pittoresque et ombragée d’arbustes de toute espèce que nous visitions souvent ensemble.

Au sommet d’un chemin montant et assez difficile qui conduisait à de vieilles murailles ruinées depuis des siècles, qui de là se divisait en mille sentiers à travers des halliers coupés par le hasard, dont les compartiments confus formaient une sorte de labyrinthe, et qui aboutissait de bocage en bocage à une route de traverse, il y avait, sous quelques buissons d’églantiers, un petit lieu de halte et de délassement, où nous nous étions souvent arrêtés avant qu’elle me connût pour Adolphe, et où nous avions passé plusieurs fois des moments si doux à causer de tout ce qui l’intéressait, de son père, de sa mère, du passé, de l’avenir !

Cet endroit était couvert, comme je l’ai dit, par des rosiers sauvages, dont nous nous étions promis de cueillir les premières fleurs et dont nous venions de temps en temps épier les développements, moi pour elle, elle pour moi, parce que nous rivalisions d’impatience pour nous apporter l’un à l’autre les premiers tributs de la nouvelle saison.

Depuis l’éclaircissement que j’avais été obligé de donner à Thérèse, nous ne faisions plus de ces promenades, et il y avait déjà longtemps que nous n’avions vu la butte des rosiers.

Quand Thérèse y arriva, elle témoigna je ne sais quel trouble, et recula d’un pas. Je compris son étonnement, ou pour mieux dire son effroi, et je fus près d’abord d’y céder comme elle. Cependant je pris sa main, je la conduisis jusqu’au lieu où elle avait coutume de s’asseoir, et sur lequel les jeunes pousses de la haie retombaient déjà en longues guirlandes.

Je m’y arrêtai ; et comme je remarquai qu’elle hésitait.

— Vois-tu, lui dis-je, les églantines sont écloses ; c’est moi qui les ai aperçues le premier.

Le premier ! dit-elle…

Je savais bien que notre position était changée, mais ce mot me le rappela d’une manière presque douloureuse ; nous allions nous quitter bientôt, peut-être pour toujours, et il était cruel de sa part de me reprocher le bonheur que j’avais dérobé à sa confiance. Ma physionomie dut même exprimer ce sentiment, car elle me dit en souriant :

— Puisque c’est toi qui les as vues, donne-moi une de ces églantines ; je la garderai toute ma vie.

Je cueillis quelques églantines, et je vins m’asseoir à côté d’elle. Je les répandis sur ses genoux, sur son mouchoir, sur ses cheveux.

Elle en prit une, la regarda longtemps, me regarda ensuite d’un air sombre, et l’effeuilla par mégarde. Je lui en présentai une autre, mais je recueillis les pétales qui tombaient sous ses doigts, et, à mesure que je les saisissais, je les appuyais sur ses lèvres, je les reprenais après elle, et je les portais sur les miennes, tout humides encore du côté que ses lèvres avaient touché.

Pendant quelques minutes, je jouis de cet artifice sans qu’elle s’en aperçut ; mais aussitôt qu’elle le surprit, elle parut s’en alarmer. Elle me disputa la fleur que je lui avais ravie, elle refusa celle que je lui présentais.

— Eh quoi ! lui dis-je, quand nous allons nous séparer, Dieu sait combien de jours, de mois ou d’années, tu ne permettras pas à ton Adolphe, que tu ne reverras peut-être plus, de chercher l’impression de ta bouche sur les débris d’une églantine ! Oh ! je crois en vérité que mon cœur est innocent comme le tien ; mais je ne comprends rien aux idées des hommes, s’il y a un crime entre nous quand un baiser de la bouche de Thérèse est transporté sur celle de son Adolphe par une feuille de rose. D’ailleurs, penses-y bien, je vais le dire à ton père, et je suis sûr de le dire sans rougir. Un jour enfin… si je ne meurs pas à la guerre, tu m’accorderas des baisers plus doux…

— J’aime à te croire, me dit-elle ; mais il est possible que cela soit mal aujourd’hui, cela est même vraisemblable, puisque je suis mal à mon aise, que je tremble et que j’ai peur. Je serais plus tranquille si je n’avais pas déjà quelque chose à me reprocher.

— Et crois-tu, repris-je, que mon cœur soit plus paisible lui-même ? C’est l’effet, n’en doute pas, de ce sentiment inconnu dont Henriette nous parlait il y a deux mois, et que nous éprouvons comme elle. Au reste, Henriette sait aimer ! Elle ne refuserait pas à Mondyon le bonheur d’attacher sa bouche à une petite fleur qu’elle aurait pressée contre la sienne.

— Et moi, dit Thérèse, je ne t’aime donc pas ?…

Elle prit une feuille de rose sur mes lèvres, et la mit entre ses dents. Je la rapprochai de moi, je la regardai, et je me détournai d’elle, parce que mon cœur se brisait, et que je conçus je ne sais quelle idée, un de ces pressentiments bizarres qui offusquent l’esprit dans la fièvre et dans le sommeil, la persuasion que tout mon bonheur serait court et que je n’embrasserais Thérèse qu’une fois. Son teint était animé d’une manière extraordinaire ; sa main brûlait et tremblait en même temps ; j’aurais voulu me rendre compte de mon état. Je ne savais rien, mais la pensée de la mort ne m’effrayait pas comme elle doit effrayer les hommes. Il me semblait que cela serait très bien.


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C’était le moment de partir. Il ne restait plus qu’un pétale à la dernière églantine que je lui avais donnée. Je le détachai, je l’imprimai fortement sur sa bouche, et j’y collai la mienne en ramenant Thérèse sur mon sein. Je ne sais comment je parvins à l’y retenir. Cette fleur, rien que cette fleur… Ma vue s’obscurcit, ma poitrine se gonfla, je perdis la respiration, la connaissance, le sentiment de la vie, et quand je revins à moi, j’étais seul.


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Je me hâtai de gagner le chemin de traverse, parce que je me rappelais qu’il y avait un endroit d’où le sentier de la Croix se laissait apercevoir, et que j’espérais y voir Thérèse, à son passage. Soit que le hasard eût servi mes désirs, soit que Thérèse, animée de la même pensée, se fût arrêtée dans ce court intervalle du coteau, qui paraissait de loin comme encadré entre un groupe d’arbres et une masse de rochers, je la vis immobile et détournée contre moi ; je le pensai du moins, et je me persuadai follement que mon dernier adieu pouvait parvenir jusqu’à elle ; ma bouche balbutia un mot, je dis adieu ! … comme si elle m’avait entendu ; et lorsqu’elle eut passé, je l’accusai dans mon cœur de m’avoir quitté trop vite, quand il me restait tant de choses à lui expliquer, à travers la distance qui nous séparait. Si elle s’était au moins assise pour que je pusse la regarder encore !…

Pour moi, je n’avais pas détourné ma vue un seul instant du petit espace que je l’avais vue franchir comme une ombre. Il me semblait qu’il était impossible qu’elle n’éprouvât pas le besoin de revenir à moi, comme moi celui de retourner à elle, et je croyais toujours qu’elle reviendrait là un moment, dans la seule intention de reconnaître le lieu où nous venions d’être ensemble : le jour n’était pas avancé ; cet endroit n’était pas loin de Sancy ; elle pouvait, elle devait revenir ; il y avait d’ailleurs jusque dans ce point de vue des enchantements pour mon cœur ; toute cette place elle l’avait parcourue, elle l’avait occupée en différents moments ; tous ces contours de la montagne, ses pas les avaient suivis.

Ces arbres l’avaient couverte de leur ombre, ces rochers avaient été effleurés de ses vêtements ; le ciel même, qui faisait le fond de ce tableau où elle m’avait apparu, était d’une pureté sans mélange. Il n’y avait pas un nuage, pas une vapeur qui se fût dissipée avec elle ; c’était le ciel, la lumière, l’air qu’elle avait touché…

Ma vie est marquée de si peu d’époques heureuses, que celle-ci, dans son indicible tristesse, remplit encore mon cœur du sentiment d’une pure félicité ; j’espérais. Ma main venait de quitter sa main, je sentais à une douce tiédeur l’empreinte de ses doigts qui avaient été liés aux miens ; l’arc si régulier et si délié qui couronne ses yeux, le regard si doux qui s’en échappe, je voyais cela, et j’enflammais ce regard des feux d’un amour semblable à celui que j’éprouvais.

J’avais dérobé un jour quelques-uns de ses cheveux ; mais, avare du plaisir de les presser contre mes lèvres, je les avais attachés dans les plis d’un ruban qui me venait d’elle, et que je portais près de mon cœur.

Dans le mouvement que je fis pour chercher ce ruban, je vis tomber sur le sable où j’étais assis une feuille de rose déchirée ; je la regardai, je la reconnus, je ne m’y serais pas mépris mille ans après, mais je crus sentir qu’elle brûlait encore.

Quand j’arrivai près du Mans, le jour n’était pas tout à fait tombé. Cependant, comme j’allais chez mon protecteur, et que je devais éviter de le compromettre, je n’étais pas maître de toutes mes démarches. Ma vie seule dépendait de moi ; j’avais tout à ménager pour celle des autres.

Je résolus d’attendre la nuit pour m’introduire dans la ville. À peu de distance, j’avais remarqué une petite pièce de verdure, ombragée d’espace en espace de quelques arbres plantés sans ordre, et où le gazon court et foulé recouvre à peine la terre, parce que les jeunes filles des environs viennent souvent y danser dans les belles soirées de l’année. Je m’y arrêtai sur un banc circulaire adapté à la tige d’un vieil orme, en me tournant vers la partie de l’horizon où est située la ferme de Sancy.

Comme il faisait très beau, les jeunes filles ne manquèrent pas d’arriver à leur rendez-vous du soir, et de former autour du vieil orme, où j’étais assis par hasard, leurs danses accoutumées, en chantant en chœur des airs de ronde qui m’étonnaient par leur simplicité et leur grâce, parce que l’exil et la guerre m’avaient privé de trop bonne heure de ces innocentes joies de l’enfance.

J’en comprenais cependant la douceur, et je regrettais, les yeux mouillés de larmes, de n’avoir pas vécu dans un État où il me fût permis d’être si facilement heureux. L’amour lui-même se mêlait à ces plaisirs, car il y avait à chaque groupe quelques jeunes hommes de mon âge qui se disputaient à tous les refrains l’inappréciable faveur d’un baiser de préférence.

Je ne me rappelle pas bien l’air et les paroles de ces chansons-là, mais il me semblait qu’elles ne vibreraient jamais à mon oreille sans que mon cœur en tressaillit, tant elles me révélaient de choses charmantes. Cependant, ce n’était rien en soi, ou plutôt cela serait impossible à exprimer à ceux qui n’ont pas senti la même chose.

C’était, si je m’en souviens, une belle qui s’était endormie au bord d’une fontaine, et que son père et son fiancé cherchaient sans la trouver.

C’étaient des filles de roi chassées de leur palais qui se réveillaient dans la forêt un jour de bataille, et qui faisaient plus de vœux pour leurs prétendus que pour la couronne.

C’étaient les regrets des bergères qui s’affligent de ne plus aller au bois parce que les lauriers sont coupés, et qui aspirent après la saison qui doit ramener leurs danses et leurs amours.

Je me trouvais enfermé dans le cercle des jeux ; j’y avais été retenu d’abord par la curiosité d’une sensation nouvelle, et puis par cette satisfaction d’une âme fatiguée qui trouve à se délasser dans des émotions douces, et puis enfin par un intérêt d’une espèce singulière qui aurait absorbé tous mes autres sentiments, si je n’avais pas connu Sancy.

Plusieurs fois le nom de Jeannette, ce nom attaché à une jeune personne dont la candeur, la franche gaieté, l’air de bien-être et de contentement, reposaient agréablement la pensée ; plusieurs fois, dis-je, il avait frappé mon oreille, et retenti jusqu’à mon cœur.

Je m’étais d’abord placé à côté d’elle, je la regardais, je comparais notre taille et nos habits, je me demandais si c’était Jeannette, et au moment où je me croyais près de me confirmer dans mes conjectures, elle se perdait comme à dessein au milieu de la foule.

Enfin, les combinaisons d’un jeu nouveau me rapprochèrent d’elle, et une loi de ce jeu me prescrivait de lui dire un secret. Je m’emparai de sa main et je la portai sur mon sein, j’attachai mes yeux sur ses yeux, de manière à la forcer de soutenir un moment mes regards, je laissai retomber une tresse de mes cheveux, comme ils étaient dans le désordre de ma fuite, et je me penchai sur son épaule pour n’être entendu que par elle :

— Jeannette, lui dis-je, Dieu te récompensera, parce que tu as pris pitié d’un pauvre brigand !…

Elle poussa un cri, et tremblant de mon imprudence et de la sienne, elle déguisa son effroi sous je ne sais quel prétexte, après quoi elle rejoignit ses compagnes.

Il était fort tard quand j’entrai dans la ville, et l’obscurité favorisait mes desseins. J’arrivai assez facilement à la maison de M. Aubert, parce que Thérèse me l’avait indiquée avec beaucoup de soin, et le vieux domestique qui vint m’ouvrir me reconnut d’abord pour m’avoir vu quelquefois à la ferme, quand il y était envoyé par son maître.


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Je fus frappé de sa tristesse et de son abattement, des pleurs avaient mouillé ses paupières.

Cependant, il ne proféra pas une parole tant que la porte fut ouverte ; mais à peine l’eut-il laissée retomber sur ses gonds, qu’il se hâta de déposer la lampe qui vacillait dans sa main tremblante, tomba sur une chaise, et m’apprit, en fondant en larmes, que M. Aubert était arrêté.

— Arrêté ! m’écriai-je.

— Il y a deux jours.

— Et pourquoi ?

— Sait-on pourquoi on est mené dans les prisons, et des prisons à l’échafaud ? me dit-il en secouant la tête ; mais cela ne pouvait pas manquer tôt ou tard, continua-t-il. C’était un trop honnête homme pour ces gens-ci, et depuis longtemps je pensais bien à part moi qu’ils finiraient par le tuer pour le punir de n’être pas méchant comme eux.

— Ils ne le tueront pas ; ou je mourrai près de lui !…

— Antoinette ! reprit le vieillard étonné.


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Qu’étais-je en effet, et comment pouvais-je essayer de délivrer à mon tour mon généreux libérateur, sans achever de le perdre ?

Il fallait cependant tout entreprendre, et pour parvenir à quelque chose, il fallait communiquer avec lui. Cela n’était pas aisé.

Huit jours entiers se passèrent avant de rien obtenir, parce que M. Aubert était au secret, et la permission enfin accordée à nos prières ne me concernait point. En même temps la correspondance de M. Aubert lui fut remise tout ouverte par le gardien de la prison. C’étaient deux lettres de Sancy, postérieures à mon départ.

Je passai le jour à attendre dans une anxiété inconcevable, non que j’eusse entrevu la moindre probabilité de sauver M. Aubert par un coup de main hasardeux, ou que l’état des choses fût tellement désespéré pour lui qu’il ne me restât de toutes mes hypothèses que la certitude de sa perte ; mais parce qu’un sentiment indéfinissable me rendait le retour de Dominique de plus en plus nécessaire, comme si ma vie avait dépendu de ce qu’il aurait à me dire. Quand il rentra, je cherchai impatiemment à lire dans ses yeux s’il y avait quelque circonstance nouvelle qui pût justifier mes craintes. Il me parut tranquille, et sa tranquillité ne me rassurait point. Enfin il s’assit, il tira d’un pli de ses habits une lettre à l’adresse d’Antoinette, dont je m’emparai avec empressement. Elle était conçue en ces termes :

« Chère enfant, lorsque j’écrivais à Thérèse de vous envoyer au Mans, je me croyais sûr de pouvoir vous rendre avant peu à votre famille. Vous savez combien mon sort est changé, et l’intérêt que vous y avez pris m’est connu. Mon seul malheur est maintenant de ne pouvoir mettre un terme au vôtre. Je n’ai d’ailleurs aucun danger personnel à courir, ou plutôt j’ai une certitude si positive d’échapper incessamment à tous les dangers qui me menacent, que si je vous recommande de détruire ma lettre, c’est dans la vue de ne pas compromettre vos secrets et votre existence. La mienne est devenue inutile aux malheureux, et si elle devait se terminer à la suite d’un jugement, la confiscation priverait ma famille de ses dernières ressources. C’est pour cela que j’ai résolu d’être libre et que je m’en suis ménagé les moyens. Je vous jure que tout a réussi pour cela à ma satisfaction. Dans l’état où ce dernier événement va nous laisser, je ne vois rien de mieux à faire pour vous que de retourner à Sancy. Je vous y engage d’abord dans votre intérêt, parce que cette maison restera votre asile tant que vous aurez besoin d’un asile. Plus tard, d’ailleurs, ma fille peut devoir son bonheur à la liaison qu’elle a contractée avec vous, et trouver dans votre amitié, dans votre protection, le prix des faibles services de son père. Elle a besoin de vous dès aujourd’hui. On m’écrit à deux reprises qu’elle est malade, qu’elle est fort malade, et j’ai peur encore qu’on ne me dissimule à quel point la vie de ma Thérèse est compromise. Allez donc à Sancy, chère Antoinette ! c’est son père qui vous en prie ! et surtout ne parlez pas de ma captivité, ni devant ma vieille mère, ni devant ma pauvre Thérèse. Je vous répète que cela n’en vaut pas la peine. Ma captivité va finir.

Pierre Aubert. »

Cette lettre me causait de vives alarmes sur le sort de Thérèse. Elle ne me rassurait que faiblement sur celui de M. Aubert, dont je ne comprenais point les ressources et les espérances.

La permission de Dominique lui donnait le droit d’entrer dans la prison tous les jours. Je résolus d’attendre au lendemain. Ce jour-là, Dominique revint de très bonne heure, après une absence si courte, qu’elle m’avait à peine donné le temps de l’impatience et de l’inquiétude. Il était rayonnant de joie.

— Notre maître n’est plus en prison, me dit-il, quand il eut pris le temps de rassembler ses idées et la force de se faire entendre.

— Il n’est plus en prison ! m’écriai-je. Mais où est-il ? le savez-vous ?

Dominique me regarda d’un air embarrassé.

— Je n’en sais rien à la vérité, mais ce qu’il y a de certain, c’est que M. Aubert n’est plus dans la prison où je l’ai vu, et qu’il n’a été transféré dans aucune autre. Je m’en suis assuré moi-même et partout. Le concierge m’a répondu d’ailleurs d’un ton de voix sombre et avec un regard affreux, comme l’assassin qui a perdu la trace de sa victime avant de l’avoir achevée. Il m’a dit brusquement : Il n’y est plus. — Je lui ai reparti : Est-il dans une autre maison ? — Il m’a répondu : Non, et il a repoussé la porte sur moi. Vrai, comme Dieu est Dieu, continua Dominique, je vous proteste que notre maître est sauvé.

Je relus la lettre de M. Aubert. Elle avait quelque chose de vague qui m’effrayait au premier abord ; mais je trouvai qu’elle pouvait se prêter à cette explication.

Au moment où j’y réfléchissais, le bruit de l’évasion de plusieurs prisonniers parvint jusqu’à nous et me confirma dans cette idée. Je n’avais donc plus qu’à remplir les intentions de mon bienfaiteur, et qu’à satisfaire au besoin de mon âme qui était tourmentée des plus cruelles angoisses, depuis que je me représentais Thérèse malade, peut-être mourante, et appelant en vain son père et moi. J’embrassai Dominique et je partis.

Quoique je retournasse vers Thérèse, et que peu de jours auparavant je n’eusse pas conçu de plus grand bonheur ; quoique je l’aimasse plus que jamais, je marchais pénétré de tristesse, et aussi lentement que si je n’avais jamais eu à la revoir.

Je ne m’étais pas encore trouvé si faible et si mal au monde. Il y avait devant mes yeux comme un nuage de douleur qui obscurcissait jusqu’aux plus doux souvenirs de ma vie. L’incertitude où j’étais du sort à venir de M. Aubert, le doute où il m’avait laissé sur le véritable état de Thérèse, la crainte de la trouver dans une position dangereuse, l’ennui même de cet habit qui cachait mon sexe, qui commençait à le mal déguiser et qui devenait à charge à mon impatience et à mon courage ; je ne sais enfin quel besoin de mourir, qui est peut-être dans les hommes très malheureux le pressentiment des malheurs prêts à finir, tout cela agissait à la fois sur mon imagination et sur mon cœur. Il me semblait que j’arriverais toujours trop tôt où j’allais, et qu’il vaudrait mieux ne pas arriver.

Je m’assis au-dessus de la montagne de la Croix pour regarder la maison. Rien n’était changé. Il n’y avait là aucun mouvement inquiétant. Les cultivateurs étaient à leurs travaux ordinaires. L’air était calme et doux, et l’on s’imagine que si on avait des motifs réels de souffrance, la nature entière devrait y prendre part. Je contemplais cependant avec un effroi involontaire ce hameau qui m’avait vu si heureux, et je tremblais d’y rentrer.

Dans ce moment, j’entendis quelque bruit derrière moi, dans le hallier ; je me détournai pour savoir d’où il provenait : c’était une femme qui était encore éloignée, mais que je reconnus à travers un étrange désordre de physionomie pour Henriette de F… Au premier abord, je crus rêver ; ses cheveux étaient épars, sa robe déchirée, ses pieds nus ; elle montait avec l’agilité d’un fantôme sur les pointes aiguës des rochers, en chantant des refrains de romances, et en riant par excès ; un homme la suivait de loin, l’œil attentif à tous ses mouvements, l’air affligé et pensif ; je le reconnus aussi pour un de ses domestiques. Il m’avait aperçu en même temps, ou plutôt il avait aperçu Antoinette, car je n’étais que cela pour lui. Il porta sa main à son front avec un mouvement de tête qui exprimait la plus vive douleur, pour me faire comprendre qu’Henriette était folle.

Je me levai et je courus à elle, ses grands yeux s’arrêtèrent fixement sur moi ; elle resta debout sur le roc à la pointe duquel elle venait de s’élancer, en manifestant par son attitude immobile et réfléchie le désir de se rappeler quelque chose. Le rire qui venait d’instant en instant sur sa bouche ne s’effaça pas tout à fait, mais ses paupières se mouillèrent bientôt de pleurs abondants, et ce contraste avait quelque chose d’horrible ; à mesure que je l’avais vue de plus près j’avais mieux remarqué l’égarement de ses traits, la bizarrerie de ses ajustements.

Elle portait en écharpe un mouchoir rouge comme nos officiers ; ses longs cheveux bruns, qui retombaient de côté et d’autre devant elle, étaient semés de soucis et de ces fleurs d’un violet foncé qu’on appelle, je crois, des ancolies ; ses bras, fortement hâlés par le soleil, sortaient à nu des manches courtes de sa robe noire ; ils étaient déjà maigres et flétris comme si la mort les avait touchés.

— Tu ne sais pas, Antoinette ? me dit-elle, ces gens-là ont tué Mondyon, tué, tué…

— Mondyon est mort ! m’écriai-je ; serait-il vrai ?

Elle prit la position d’un homme qui en met un autre en joue :

— Pas comme cela, reprit-elle ; puis elle leva la main et la laissa retomber le long de son cou avec un éclat de rire affreux ; je ne comprenais pas bien ce geste, elle éclaircit mon doute en le recommençant ; le domestique qui la suivait inclina la tête d’un air affirmatif.

Mondyon ! mon pauvre Mondyon ! Je cherchais une épée, j’avais une robe, l’habit d’une femme !… Henriette elle-même n’était plus présente à ma pensée, mais elle s’occupait encore bien moins d’Antoinette et de tout ce qui restait au monde. Quand je relevai les yeux vers l’endroit où je l’avais vue, elle était déjà très loin. Elle avait repris le refrain monotone de sa chanson et sautillait de roc en roc au sommet de la montagne. Je tombai d’accablement sur celui qu’elle venait de quitter et où ses pieds déchirés avaient laissé une trace de sang.

Mondyon est mort ! dis-je en mordant la terre ! mon père est mort ! ma malheureuse mère, que j’ai à peine embrassée, est morte avant le temps, morte dans un cachot… Tout ce que j’ai aimé dévoué à l’échafaud… sacrifié aux absurdes rêveries de quelques forcenés… et j’ai des habits de femme ! Ô Adolphe ! vous avez des habits de femme, et vous ne manquez cependant des vêtements et des armes d’un homme ; tout cela est à votre disposition, et vous portez des habits de femme, et vous croyez jouir de votre force et de votre raison ! ah ! cette pauvre créature, cette femme privée de sens, qui vient de vous parler, qui vous mépriserait si elle savait qu’un soldat est caché sous les habits de la servante de ferme, Henriette est mille fois plus homme que vous : s’il lui restait, comme à vous, un morceau de fer qui pût donner la mort, elle vengerait Mondyon et ne pleurerait pas inutilement sur des malheurs qu’à votre place elle aurait dû partager. Voilà qui est bien, repris-je en me levant ; Thérèse est malade ; son père lui-même qui a sur moi l’autorité la plus sacrée, a voulu que je vinsse auprès d’elle. Je la verrai, je la servirai, je m’assurerai qu’elle n’a plus besoin de ma présence, et je la quitterai demain, et j’irai mourir aussi ! Thérèse est tout mon bonheur, mais l’honneur est tout avant elle ! De quel droit vivrai-je quand ils sont morts ? et comment vivrais-je, grand Dieu ! daignerait-elle supporter les regards d’une faible et indigne créature qui survit à ses amis, qui ose attester leur mémoire et qui n’a pas racheté leur sang ? Je m’arrêtai, je m’étreignis de mes propres bras, comme si mon père m’avait enveloppé des siens. Je me dis, avec une autorité qui ne venait pas de moi, qui appartenait à une puissance supérieure à ma volonté : Adolphe, allez mourir !… Le poids qui m’accablait diminua, mon cœur s’épanouit comme il doit le faire à la première volupté de la vie ; je sentis que j’agissais sur les faiblesses de mon âme d’une force irrésistible, et cette idée me pénétra d’une joie encore inconnue : je répétai à voix haute : Adolphe, allez mourir !… et je répondis : J’y vais.

J’arrivai à Sancy sans trouver personne, ou plutôt j’évitai quelques enfants qui gardaient leurs troupeaux sur les revers de la côte, et qui auraient pu me dire ce qui se passait. La porte était ouverte, les domestiques n’y étaient point. Thérèse couchait dans la seconde chambre, il y avait beaucoup de monde, les domestiques, les amis, les médecins auprès de son lit.

J’entrai le plus doucement possible ; mais je remarquai qu’on parlait ; je m’avançai, sans précaution, jusqu’à l’endroit où elle devait me voir.

Elle ne me vit cependant point : je ne compris pas précisément pourquoi ; une fille se pencha vers elle, et lui dit avec une expression singulière :

— Antoinette est arrivée !…

J’observai un mouvement, et j’entendis un cri sourd, un cri voilé qui ne me rappelait pas distinctement la voix de Thérèse ; elle se souleva sur son lit, et demanda :

— Où est-elle ?


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Ce n’était pas Thérèse comme je l’avais vue ; son teint était animé d’un éclat extraordinaire, qui contrastait avec la pâleur livide de son front ; ses yeux étaient tournés sur moi, et je ne trouvais pas ses regards. Je songeai à la petite vérole que je devais avoir eue peu de temps après ma naissance. Confirmé dans cette idée par un mot échappé à l’une des personnes qui étaient là, je fus frappé de la pensée que la petite vérole faisait quelquefois mourir, et que Thérèse avait une maladie mortelle : ce fut l’affaire d’un moment, mais ce moment usa tellement ma vie, que j’éprouvai que le bonheur même ne la prolongerait pas.


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— Oh ! n’approche pas, dit Thérèse, n’approche pas, si tu n’as pas eu la petite vérole !…

— J’ai eu la petite vérole, lui dis-je en m’appuyant sur son lit, car j’avais peine à me soutenir, et en couvrant de baisers et de larmes sa main qu’elle venait de m’abandonner :

— J’ai eu la petite vérole.

Je n’en étais pas bien sûr, et combien j’aurais voulu être sûr du contraire pour espérer de souffrir du même mal, et de courir les mêmes dangers !…

Thérèse avait pressé ma main ; elle l’avait portée sur sa bouche. Je l’avais embrassée aussi. Elle m’avait repoussé un peu.

Ses lèvres étaient sèches et ardentes. Quand j’eus reposé, calmé le trouble de mon âme, je remarquai qu’il n’y avait plus personne autour de nous, et que Thérèse avait recouvert son visage de son drap. Je compris, je crus comprendre son intention. Je me révoltais contre l’idée qu’elle ne me croyait pas digne de la regarder et de l’aimer dans la laideur de sa maladie.

— Tu n’aimes plus ton Adolphe, lui dis-je à voix basse, puisque tu ne veux plus le voir ?

— Adolphe, dit-elle beaucoup plus bas, songe donc que tu te nommes…

— Ils sont sortis, continuai-je. Il n’y a plus que toi et ton Adolphe que tu ne veux pas voir.

Elle serra ma main, souleva sa tête et la laissa retomber sous ce drap qui la couvrait comme un linceul. Cette pensée me déplaisait. Je voulus l’arracher, elle le retint.

— Que je ne veux pas voir ! murmura-t-elle avec un sanglot qui me brisa le cœur. Dis que je ne peux plus le voir et que je ne le verrai plus. Thérèse n’est plus rien pour Adolphe qu’un spectre, que la tête du squelette qui roule dans les cimetières. Elle n’a pas d’yeux !

— Tais-toi, lui dis-je en la rapprochant de moi ; ton pauvre esprit s’égare ; il est affaibli et troublé par ton mal. S’il ne t’abusait toi-même, tu ne me tromperais pas si cruellement.

Elle rejeta le drap et se tourna vers moi comme si elle m’avait regardé. Je ne lui vis pas d’yeux, mais je n’avais jamais remarqué les effets de la petite vérole, et je ne m’en formais qu’une idée vague.

— C’est un accident commun, lui dis-je, qui ne dure qu’autant que la maladie et qui ne doit pas t’effrayer.

Elle sourit, saisit mes doigts, les porta vers l’orbite de ses yeux et les appuya dans sa profondeur.

Il était vide.

Je tressaillis malgré moi, car j’aurais voulu lui dérober ce que j’éprouvais, mais j’avais les mains engagées dans les siennes ; elle les pressa vivement, et puis les abandonna, comme si elle avait voulu me rendre la liberté. Je la devinai, je repris ses mains, je les retins avec force. Je pleurais amèrement.

— Thérèse, m’écriai-je, que ceux qui aiment comme vous sont heureux ! Qu’ils ont des liens souples et faciles ! Vous auriez abandonné Adolphe aveugle !

— Elle voulut m’interrompre. Je continuai.

— Adolphe que vous avez recueilli, que vous avez nourri, que vous avez sauvé, je n’ose plus dire, hélas ! que vous avez aimé ! vous l’auriez abandonné pour un malheur de plus ! votre pitié allait jusque-là et pas plus loin ! Un coup de feu pouvait aussi m’enlever les yeux, et Adolphe alors n’avait personne qui l’aimât, qui le conduisit, qui reçut pour lui l’aumône de la charité ! C’est ainsi que tu m’aimais, c’est ainsi que vous aimez ! Oh ! j’espère bien que vous n’êtes pas aveugle ; mais, si vous l’étiez, cesserai-je moi, de te voir et de vivre pour toi ! Dis-moi, pourrais-je te quitter sans mourir ! L’aveugle a un chien qui le précède, qui le sert, qui sollicite pour lui de l’attitude et du regard la charité des passants, un chien dont il est aimé ; et ce qu’il attend d’une brute, vous ne le demanderiez pas au cœur que vous avez choisi ! Non, Thérèse, tu n’as pas besoin d’yeux tant qu’Adolphe en aura pour veiller sur toi ; et quant à lui, s’il avait besoin d’être vu de toi, de toi seul à jamais, tu le pardonneras aux vanités de l’amour, mais là, dans ton cœur, ne le vois-tu pas encore ?

— Oh ! toujours, toujours, dit Thérèse. Oh ! je te vois mieux. Je ne t’ai jamais si bien vu : je vois jusqu’au pli de ton front, jusqu’au mouvement de ton sourcil, jusqu’à la petite cicatrice de ta lèvre supérieure, et je verrais cela plus longtemps que les autres femmes : mais pourquoi te lier à un cadavre ? Je te fais de la peine ! reprit-elle. Oh ! je connais bien mon Adolphe, et je ne renoncerais pas à lui sur la terre si je ne savais où le retrouver ! Mais je le retrouverai un jour pour ne m’en séparer jamais. Tu aurais beau faire, continua-t-elle en passant ses doigts dans mes cheveux, tu pourrais vivre et aimer, c’est dans l’ordre ; mais ton éternité m’appartient tout entière. J’aurai alors, et pour toujours, ma beauté, ma jeunesse, mes yeux.

En disant cela, elle couvrit de sa main la place où ils n’étaient plus.

J’avais perdu la force de lui répondre. Je succombais sous le poids de ma douleur. Il me semblait que les larmes dont je mouillais sa main auraient dû parler pour moi ; mais ne pouvait-elle pas les prendre pour celles de la pitié, d’une pitié ordinaire et commode, comme celle qu’ont les autres hommes pour leurs semblables, et qui n’engage point la vie de celui qui l’éprouve ? Sa main d’ailleurs était si pâle et si froide ! Elle pouvait être insensible à mes larmes. Je sentais qu’il me manquait un langage, que les signes perdus pour ses yeux, l’action de ma main peut-être perdue pour sa main qui lui répondait à peine, celle de mes paroles soutenue des exclamations vulgaires, des froids serments dont les amants se servent pour tromper, ne parviendraient pas sûrement à son cœur. J’aurais voulu ouvrir le mien, et que ses yeux un moment, un seul moment dessillés, eussent pu s’assurer que je ne la trompais pas. Oh ! je concevais dans cette idée une inexprimable volupté à mourir !

Dans cette impuissance de me faire entendre, je déchirais son drap de mes dents, j’y étouffais mes sanglots, j’y désséchais mes yeux en les comprimant avec force pour tarir les pleurs dont ils étaient inondés. Je désirais de les perdre !

— Veux-tu, lui dis-je, veux-tu que je les arrache, ces yeux qui te déplaisent, et que nous allions promener ensemble notre infirmité de ville en ville, à la merci du ciel et des hommes compatissants ? Dis, veux-tu que je sois aveugle, et que je détruise de deux coups de poignard ce faible et malheureux avantage que la nature trop injuste me donne aujourd’hui sur toi ! Alors on dira : Voilà les deux amants, la maîtresse qui a perdu les yeux par la petite vérole, l’amoureux qui s’est aveuglé pour ressembler à sa maîtresse ; ils s’en vont par le monde fidèles et heureux, car leur bonheur consiste à s’aimer ; on le dira, n’en doute pas, et l’on prendra soin de notre misère !

— Je te comprends bien, me répondit-elle. Ce que tu dis-là, je l’ai éprouvé tant de fois dans mon cœur, avant de penser que je deviendrais si malheureuse, et quand je m’imaginais que ce serait à moi à protéger, à soutenir, à embellir ta vie ! Mais ce sont peut-être les illusions de la jeunesse insensée pour qui tout l’avenir est dans une minute d’ivresse et d’égarement. Tu seras toujours tout pour moi, quoi qu’il arrive, car mon cœur n’aura jamais le funeste privilège de pouvoir changer. Je t’aimerai toute ma vie comme je t’ai aimé, parce que je te verrai toute ma vie comme je t’ai vu, et qu’aucune impression nouvelle ne pourra plus me parvenir par ces yeux éteints, parce que ma vie se composera toute des souvenirs du passé, et qu’elle n’aura plus de présent. Mais toi, si jeune et si longtemps condamné à être l’unique pensée d’une pauvre fille imparfaite, infirme, défigurée, es-tu bien sûr de ne jamais éprouver de lassitude et de dégoûts ? Tu te fâches, continua-t-elle en souriant. Oh ! tu es un homme habile, plein d’expérience et de raison, et qui sait déjà toute l’existence, comme s’il y avait passé plusieurs fois ! Ne tourmentez pas cet amant de dix-sept ans de l’idée qu’il n’y a point de sentiments éternels, et que la contrainte d’une obligation rebutante peut fatiguer à la longue une âme que le bonheur même aurait ennuyée ! Écoute ! ne me promets pas tant. Je suis très exigeante cependant ; j’aime beaucoup, et il est naturel de beaucoup exiger de ce qu’on aime. Promets-moi, cet engagement peut se tenir, de me conserver ton amitié toute la vie ; promets-moi, quand tu en aimeras une autre, de ne pas me le dire, car je veux aimer tout ce que tu aimeras ; et celle-là, je sens que je ne pourrais pas l’aimer. Consens encore à me laisser vivre où tu vivras ; et, si je te deviens jamais un peu à charge, promets-moi de faire en sorte que je ne le devine pas. Voilà bien des sacrifices, mais je les comprends, et je les attends de toi. Je te dégage d’avance de tout autre serment.

J’allais parler, elle chercha ma bouche avec sa main et la couvrit fortement. Je me levai désespéré. Je marchai dans la chambre avec une sorte de fureur. Je vis qu’elle était inquiète. Je revins. Je la touchai.

— Thérèse, lui dis-je, mettons un terme à ces débats affreux. Vous dites des paroles de femme, et vous tuez votre ami. Savez-vous qu’il n’en coûte pas plus d’en finir ? C’est à l’éternité que tu en appelles ? Eh bien ! allons dans l’éternité ! et, si ton âme se révolte contre la mort, va, je me charge de tout. Ne frissonne pas ainsi. Dieu ne nous repoussera point. Il y a des actions fortes qui sont au-dessus de la capacité et des jugements de l’homme, mais que Dieu apprécie, et qui trouveront devant lui la grâce que la méprisable sagesse du vulgaire leur a refusée. Puisque notre existence sur cette terre est perdue, anéantie à jamais, et que tu ne comprends d’autres moyens de l’améliorer que des transactions qui nous humilieraient tous les deux, c’est un signe que Dieu est content, et qu’il nous rappelle à lui. Ne te persuade pas, Thérèse, que sa souveraine bonté accablerait de tant de maux deux âmes innocentes qu’il a formées avec prédilection, s’il ne voulait nous indiquer que le temps de nous en retourner est venu. Ne crains rien, Thérèse ! Si je trouve en moi assez de force pour ce que je conçois, c’est que cette force m’est donnée ; c’est qu’il était marqué dans les décrets du ciel que nous mourrions ensemble, et que je te porterais dans les bras de notre divin père, avant de prendre possession de toi pour l’éternité.

— Adolphe ! cria-t-elle d’un son de voix qui annonçait la terreur ; et elle se releva avec effort, le bras étendu de mon côté. Je m’approchai pour la soutenir.

Elle tremblait. Sa poitrine était gonflée, haletante. Elle s’aperçut que j’étais près d’elle, et retomba en frissonnant.

— Fais ce que tu voudras de ma vie, me dit-elle. Dispose de ces derniers jours que Dieu m’accorde, si tu le veux ; mais ne me parle pas comme cela. Songe que je suis malade, et que tu me fais peur. Je pensai qu’en effet mon emportement avait fait aggraver son mal.

Je te fais peur, Thérèse ! Adolphe te fait peur ! Ah ! plutôt mourir mille fois que d’inquiéter ton cœur de la peine la plus légère ! Que dis-je ? plutôt mourir seul, et te perdre pour jamais ! Je ne ferai moi-même que ce que tu voudras ! et si tu te défies trop de ma constance pour être heureuse sur la foi de mes promesses, s’il faut l’épreuve de ma vie pour te rassurer, je me contenterai de te suivre, de t’épier de loin, de tenir mes yeux arrêtés sur toutes tes démarches, mes pensées attentives à toutes tes pensées ; je ne te fatiguerai pas de l’obstination d’un sentiment auquel tu n’as pas la force de croire ; je ne t’en parlerai que lorsque tu ne pourras plus rien craindre de ces illusions de la jeunesse et des passions qui t’inspirent tant de défiance. J’attendrai pour te dire : Voilà, que le temps et le désespoir aient usé mes jours et blanchi mes cheveux. Je reviendrai alors près de toi, dévoué à ton bonheur comme aujourd’hui, et je te prouverai, en mourant à tes pieds du plaisir de t’entendre dire encore une fois que tu m’aimes, que vous vous étiez cruellement trompée sur mon cœur !

Pendant ce temps-là, je baignais ses mains dans mes larmes. Elle ne me repoussait plus.

— Je le veux bien, dit-elle. J’y croirai tant que tu le voudras. Si c’est une illusion, elle vaut la vie tout entière. Je serais bien folle de la repousser. Oui, je crois que tu m’aimes, Adolphe, que tu m’aimes telle que je suis et que tu m’aimeras toujours. Ne s’est-il pas trouvé des amants qui n’ont pas survécu à leur maîtresse ? un sentiment qui triomphe de la mort peut bien résister au malheur.

Elle engagea ses bras dans les miens. Elle était tout à fait contre mon sein. Je craignais de l’incommoder, parce qu’elle souffrait partout. Je m’éloignai faiblement en laissant ma bouche assez près de la sienne pour aspirer son souffle ; et, comme cette position était difficile à conserver longtemps sans une fatigue excessive, j’appuyai le haut de mon corps sur le lit, et peu à peu je m’y reposai tout entier sans qu’elle s’en aperçût.

Cette idée me causa un horrible serrement de cœur. J’éprouvai un mélange inexprimable de douleur et d’ivresse à penser que j’étais couché avec Thérèse, avec Thérèse aveugle et mourante ; je comparais cela aux félicités que je m’étais promises, et je concevais profondément que la vie de l’homme ne peut pas embrasser toute sa destinée. J’étais sûr qu’il manquait beaucoup à la mienne, mais qu’elle ne finissait pas ici, et que Dieu ne m’avait pas donné seulement pour mon supplice une âme qui désirait le bonheur et qui comprenait l’éternité.

Depuis que je pouvais me rendre compte de mes actions, je n’avais jamais négligé de prier ; la nuit était déjà tombée.

On savait que je veillerais Thérèse ; on avait apporté la lampe et les remèdes de la nuit. Je voulus me recueillir pour ma prière, et j’eus un instant d’inquiétude, parce que j’étais couché auprès d’une femme : mon cœur battit avec violence, et repoussa cette idée comme une profanation.

Ô Dieu ! dis-je en moi-même, vous lisez dans mon âme, et vous savez si elle est indigne de vous ! Cela me rendit un calme singulier, et qui changea en confiance tout l’effroi que le premier sentiment de cette apparence de faute m’avait inspiré. Je me plaçai plus près de Thérèse. Ses pieds étaient glacés ; je les réchauffai dans ma main. Elle dormait d’un sommeil inquiet, et le moindre frémissement de ses membres ne m’échappait point. J’étais du moins plus à portée de la secourir.

Elle tournait souvent sa tête avec vivacité, en poussant de petits cris en articulant deux ou trois syllabes confuses. Mon bras droit était engagé sous son cou depuis plusieurs heures. J’y avais senti d’abord un peu de malaise, ensuite de l’engourdissement, et j’avais fini par ne rien sentir.

C’était un apprentissage de la mort ; et la mort est si peu de chose ! si elle avait pu me gagner ainsi tout entier, si j’avais pu cesser d’être, sans cesser d’être lié pour toujours au corps de Thérèse, le néant lui-même ne m’aurait pas épouvanté à ce prix. Quand je m’aperçus qu’elle se réveillait par degrés, je m’éloignai doucement pour qu’elle ne sût pas que j’avais été si près d’elle, et que son âme innocente ne s’en alarmât point.

— Est-ce toi ? me dit-elle.

— Oui, lui répondis-je en l’embrassant.

— Est-il jour ? reprit-elle. Je ne m’attendais pas à cette question, elle me déchira.

— Pas tout à fait, lui répliquai-je avec un trouble dont elle devina le motif.

— Je veux, dit-elle, que tu t’exerces à soutenir cette idée, et que tu corriges mes erreurs avec autant de sang-froid que si elles ne te rappelaient pas une époque qui est passée pour ne plus revenir. Moi-même, en me réveillant, j’ai failli céder à cette impression. Je ne te voyais pas ; mais tu me touchais, c’était toi, bien toi, et j’ai oublié l’autre pensée comme une chose étrangère à ma vie. Il y a parmi les créatures de Dieu beaucoup d’êtres qui sentent et qui ne voient pas. Nous ne plaignons cependant pas leur malheur, parce que nous regardons cela comme naturel à leur espèce ; mais un être privé de l’avantage de voir, qui verrait cependant par les yeux d’un être semblable à lui, d’un être qui l’aime et qui en a soin, nous jugerions qu’il est infiniment favorisé sur la terre. Qu’importe, en effet, que je ne voie pas, si toi, qui est la forte et la grande moitié de mon existence, tu vois pour nous conduire et pour nous faire vivre tous deux ?

Je m’apercevais à cette exaltation de sentiment et de langage, qu’elle était animée par la fièvre. J’imprimai mes lèvres sur ses doigts pour lui témoigner que je prenais plaisir à l’entendre, et que ce qu’elle disait était dans un parfait accord avec mes pensées.

— C’est un étrange commerce que l’amour, continua-t-elle, un commerce où celui qui donne le plus est toujours le plus favorisé, et admire les grâces que la fortune t’a faites ! Tu seras tout entre nous deux, et moi, je ne serai rien ! rien absolument !

— Tu te trompes, lui dis-je, en affectant d’entrer pour lui plaire dans les rêves de son imagination, car tu seras toujours la pensée qui nous animera tous deux, et moi je ne serai que le corps qui lui obéit.

Cette idée lui sourit beaucoup.

— Voilà, dit-elle, qui est digne de ton cœur. Il y aura une âme et un corps ; mais l’âme, ce sera encore toi, car je sens que toute la mienne est passée en toi, et que hors de toi je n’en ai plus… Dieu me le pardonne, mon ami ! mais il n’y a que lui qui puisse nous redonner l’un à l’autre comme nous étions. Il paraît qu’ici c’était fini, et qu’il nous gardait, comme tu disais hier, pour la vie de l’avenir. J’ai fait là-dessus un rêve étrange cette nuit.

Elle remarqua que j’écoutais : elle rit.

— Tu n’as pas beaucoup de confiance aux rêves, n’est-ce pas ?

Je pressai encore ses doigts qui étaient croisés dans les miens.


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— Imagine-toi, reprit-elle, que je me suis retrouvée telle que j’étais quand tu m’as vue pour la première fois. J’étais conviée à un beau festin avec Henriette (je ne lui avais point parlé d’Henriette), et avec nous il y avait deux officiers. Je me figure que c’était un repas de noces. L’un des officiers, c’était toi. Je regardais avec étonnement comme ta physionomie s’était animée d’une expression martiale terrible, sans perdre cette expression de douceur pour laquelle je t’ai aimé, car tu avais toujours la tendresse de ton regard, la timidité de ton sourire, et je me réjouissais d’avoir touché un cœur si modeste et si fier. L’autre officier ce devait être Mondyon. Je le voyais à peu près comme tu me l’as dépeint, gai, mutin, boudeur, emporté, mais digne un peu d’être aimé de mon Adolphe. Nous étions d’une joie folle comme de pauvres jeunes gens qui se croient heureux, et qui croient que le bonheur est une chose durable. Tout à coup je relevai les yeux vers Henriette, parce qu’elle chantait. Je fus surprise et épouvantée : elle était si pâle, si malade, si tristement vêtue. Oh ! si tu l’avais vue comme cela ! Saisie de douleur, je me retournai vers vous ; Mondyon et toi, vous aviez les yeux fixes, immobiles, éteints. Vous ressembliez à ces images moulées de plâtre ou de cire, auxquelles il ne manque pour faire illusion que le mouvement de la vie. Vous ne viviez pas, car tu ne me regardais point, ou tu n’eus pas l’air de me voir ; et c’était une chose hideuse à considérer, parce que vos têtes ne paraissaient plus appartenir à votre corps, et qu’elles ne s’y rattachaient que par je ne sais quelle ligne sanglante.


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Après m’avoir dit cela, Thérèse resta extrêmement abattue. Je cherchais inutilement à dissiper les idées qui la tourmentaient, parce que j’en étais poursuivi moi-même, mais j’essayais de lui faire croire que j’étais tranquille, quoique ma voix fût altérée et tremblante.

Enfin le jour était venu ; Thérèse avait demandé un confesseur. Quelque bruit que j’entendis au dehors m’apprit qu’il était arrivé. J’en avertis Thérèse, j’ouvris, et je me plaçai auprès de la porte ; le prêtre passa devant moi sans me regarder. C’était un homme d’une petite taille et d’une physionomie commune, qui avait tout au plus trente-six ans : Je passai le seuil de la chambre, et je m’arrêtai au dehors ; il ne me parvenait de l’intérieur qu’un murmure sourd et confus. Je défaillais ; je suivis de la main le montant de la porte contre lequel j’étais appuyé, et quand je fus à genoux, je m’y retins fortement en y collant mon visage et en enfonçant mes doigts dans les inégalités des moulures.

Je ne pus me lever que lorsque le prêtre sortit ; il essuyait une larme. Après avoir fait quelques pas, il s’arrêta tout à coup et nomma Antoinette ; je me présentai.

— Mademoiselle vous demande, dit-il en me regardant fxement d’un air d’abord triste et austère, mais qui s’éclaircit peu à peu.

Ensuite il se rapprocha vivement de moi, pressa ma main entre ses mains, et me donna sa bénédiction.

Tout le monde le regardait avec étonnement, car j’étais seul à le comprendre. Je crus deviner que la bénédiction et le serrement de main de ce saint prêtre n’étaient qu’un ajournement à quelque prochain rendez-vous, dans un monde où nous étions attendus. Cette pensée me donna un peu de force, parce que les apparences de la mort s’embellissaient pour moi de tout ce que j’avais perdu, de tout ce qui me restait à perdre dans la vie. J’entrai à pas posés dans la chambre de Thérèse ; je croyais cependant la trouver éveillée, et je fus étonné de son immobilité. Un petit mouvement de sa tête qui était relevée sur son oreiller, et qui était animée d’un coloris très vif, quoique les traces de sa maladie n’y parussent presque plus, me décida à m’approcher davantage.

Elle m’appela d’une voix basse ; je me précipitai à genoux auprès d’elle, et je pris sa main qui tombait de son lit pour y appliquer mes lèvres. Elle était extraordinairement froide ; inutilement j’essayais de la réchauffer de mon souffle ; l’ardeur même de ma bouche ne pouvait y rappeler la vie. Thérèse m’appela encore en essayant d’élever la voix.

— Je suis là ! m’écriai-je, ne m’entends-tu pas !

Elle parut étonnée.

— Je t’entends bien, me répondit-elle, mais je ne te sens point.

Je me levai, je plaçai mon visage très près du sien, au point de l’effleurer de mon haleine.

— Comme cela, dit-elle, je suis plus sûre que tu es auprès de moi. Tu peux même m’embrasser une fois comme ta sœur et ton épouse. On me l’a permis tout à l’heure, et on m’a dit que Dieu n’était point irrité contre nos amours depuis que tu es revenu.

Je l’embrassai.

— À la bonne heure ! reprit-elle, ceci n’est pas un péché ; cela ne fait pas le mal du baiser de l’églantine.

— Ô ma Thérèse, lui dis-je, cette fois-là, c’est moi qui étais coupable !

— Garde-toi bien de le croire, interrompit-elle vivement, car il n’y a encore que moi qui ai racheté quelque chose.

Je m’aperçus que sa voix s’embarrassait, que sa poitrine se soulevait et s’abaissait plus fréquemment, que sa respiration devenait courte et douloureuse.

— Ne parle pas comme cela, repris-je, tu te fatigues et tu souffres. Je n’ai pas besoin d’entendre tes pensées. À mesure qu’elles se succèdent dans ton cœur, elles parviennent au mien.

Elle se tourna vers moi en souriant ; j’appuyai bien doucement ma tête sur son épaule, et je collai mes lèvres à son cou. Elle frémissait contre moi.

— As-tu bien mal ? lui demandai-je.

— Au contraire, me répondit-elle, je me sens mieux.

Elle frémit encore, et sa tête tomba tout à fait sur la mienne ; je ne sais pas ce que j’éprouvai ; je ne me rendis compte de rien. Seulement, je sentis qu’elle saisissait mes cheveux avec ses dents, et au même moment mon cœur se glaça et mon sang se figea dans mes veines.

Quand je revins à moi, j’étais sur mon lit ; je n’avais de mon existence qu’une idée purement physique, l’impression d’une douleur vive à la place où un instant auparavant j’avais senti se serrer les dents de Thérèse ; j’y portai la main ; mes cheveux avaient été coupés en cet endroit. Thérèse était morte.

Je n’avais jamais essayé mon courage sur cette supposition. Elle ne s’était pas présentée à mon esprit ; je fus étonné de vivre, et plus étonné d’être calme. Je me levai, je pris le mouchoir qui contenait mes effets vendéens ; je le mis à mon bras comme quand j’étais arrivé à Sancy, et je marchai d’un pas ferme vers la porte de la maison. Il fallait passer devant celle de Thérèse qui la touchait, mais elle n’était qu’entr’ouverte. Il y avait tout à l’entour des gens qui pleuraient et qui priaient. En dedans on voyait un peu de lumière. Ma première pensée fut d’entrer et de mourir là ; mais cet égarement ne dura qu’une minute.

La présence d’un jeune homme caché pendant six mois sous des habits de femme dans la maison de Thérèse pouvait nuire à sa mémoire, et le nom de cet homme aurait perdu la famille de Thérèse, s’il était reconnu pour un proscrit. D’ailleurs le suicide, auquel je n’avais pas encore pensé, devait être un grand crime devant Dieu, et ce crime pouvait m’interdire jusqu’au seul bien dont l’espérance reste au chrétien dans ses malheurs, celui de revoir dans un autre monde les êtres chéris qu’il a perdus.

Cette idée me fit tressaillir parce qu’elle se présentait à mon esprit pour la première fois, et que j’avais été près, en cédant à mon premier mouvement, de sacrifier tout mon avenir, et de perdre Thérèse dans l’éternité pour n’avoir pas eu la force de lui survivre quelques jours dans le temps.

Pendant que je faisais ces réflexions, je franchissais la dernière porte de la ferme, poursuivi des cris et des gémissements qui s’élevaient au-dedans :

— Ah ! ma fille, ma belle Thérèse, ma bien-aimée, criait la grand’mère, je ne te verrai donc plus jamais, jamais !…

Et sa voix s’étouffait dans les sanglots.

— Pourquoi jamais ? disais-je dans mon cœur. Ah ! moi, je te verrai bientôt, bientôt, je te verrai toujours, toujours !… et cette conviction me rendait je ne sais quelle force, parce que toutes mes facultés étaient absorbées en elle. Mes sens m’y confirmaient eux-mêmes tout enveloppés qu’ils étaient encore des ténèbres de la vie. Je suivais des yeux un fantôme brillant qui m’appelait à sa suite. J’entendais retentir une voix forte qui me répétait : Bientôt, bientôt, toujours, toujours. Et quand je lui demandais, si elle ne me trompait pas, elle me répondait à cris multipliés comme une voix en colère. Cela ressemblait à un commencement de délire, et j’invoquais comme le suprême bonheur un délire non interrompu qui me délivrait sans retour des souvenirs du passé.

Le soleil se couchait ; je gravis le sentier de la Croix, et quand je fus au haut de la montagne, il n’y avait plus assez de jour pour que je distinguasse encore la maison, mais ses quatre cheminées blanches se dessinaient dans l’obscurité croissante de la nuit, et présentaient quelque image d’un monument funèbre. Je me tournai de ce côté et je cherchai une longue suite de bancs de rochers que j’avais remarqués quelquefois et qui se projetaient en corniche saillante sur le précipice.

Je me couchai en cet endroit les yeux fixés sur le lieu où devait être le corps de Thérèse, et je priai Dieu avec une vive abondance de cœur que je pusse tomber de là dans mon sommeil.

Cependant je ne pleurai point. Je n’avais pas dormi la nuit précédente ; mes sens cédaient à un accablement invincible ; je m’y abandonnai ; mais le sommeil que je goûtai n’était pas un sommeil de repos. C’était une succession de pensées tumultueuses et fantastiques, de rêves pénibles et hideux. Je m’imagine que si la Providence accorde quelque relâche au supplice des damnés, c’est ainsi qu’ils doivent dormir.

Quelquefois je me persuadais qu’on s’était trompé sur les apparences de la mort de Thérèse, et qu’elle n’était pas effectivement morte, mais qu’elle était malade et mourante, et pourtant cela me consolait. Je faisais un effort pour me réveiller afin de courir la rejoindre, et à peine j’étais parvenu que l’horrible vérité se ressaisissait de mon cœur. Je criais : Elle est morte, et je retombais dans mon assoupissement à défaut de forces suffisantes pour entretenir ma douleur dans toute sa puissance.

Un instant après, des éclairs effleuraient mes paupières, j’entendais un bruit comme celui du tonnerre, et je voyais Thérèse qui s’envolait sur des ailes enflammées ; mais elle se détournait de moi, et je me réveillais en l’appelant : c’est ainsi que je passai cette nuit.

Quand le soleil fut levé, je m’assis sur le roc, et je regardai Sancy.

Un peu plus d’une heure après j’aperçus quelque mouvement, et je crus distinguer trois ou quatre hommes qui sortaient de la ferme et qui emportaient quelque chose. Alors je me levai, parce que je compris que tout était fini ; je me dirigeai vers un endroit écarté de la forêt voisine ; je m’y dépouillai des habits de Jeannette ; je repris mon uniforme, et je suivis au hasard la première route qui s’offrit à moi.

Je marchai plusieurs heures sans rencontrer personne, ou sans exciter d’autre sentiment que la surprise. Enfin, arrivé aux portes d’une ville dont j’ignore le nom, je fus arrêté par des soldats et amené en prison.

Huit jours se sont passés depuis. On me juge demain.


FIN