Théâtre en liberté/Maglia

Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff (Œuvres complètes de Victor Hugo / Théâtre, tome Vp. 189-202).


MAGLIA



I

Un seul jour ne fait pas un homme tel que moi.
Ah ça, duc ! croyez-vous bonnement qu’il suffise
Que Palémon se soit amouraché d’Orphise
Et l’ait conduite à l’antre où Didon s’oublia,
Pour produire un beau jour le seigneur Maglia ?
Altesse, il m’a fallu des revers, des traverses,
De beaux soleils, coupés d’effroyables averses,
Être pauvre, être errant et triste, être cocu,
Et recevoir beaucoup de coups de pied au cu,
Avoir des trous l’hiver à mes grègues de toiles,
Grelotter, et pourtant regarder les étoiles,
Pour devenir, après tous mes beaux jours enfuis,
Le philosophe illustre et profond que je suis.
Oui, savoir vivre seul, songer près des rivières,
Empocher beaucoup moins d’écus que d’étrivières,
Servir de gros abbés au regard en dessous,
Boire avec les buveurs, aimer avec les fous,
Être très malheureux, être très misérable,
C’est ainsi qu’on arrive à ce point admirable
Qu’en moi vous contemplez et qui vous attendrit.
Le sort a travaillé longtemps à mon esprit.
Des bourgeois amoureux, bêtes, sots, économes
Et laids, font des enfants, le destin fait des hommes.
Je suis le composé d’un tas d’événements.


II

Pardieu ! depuis trente ans je feuillette et tourmente
D’une nocturne main les exemplaires grecs ;
J’apprends par cœur les grands, je relis les corrects,
Je les fouille et les pille et prends note sur note ;
Je vide en mon esprit les poches d’Aristote ;
Au bois du Pinde, où j’erre armé d’un gros bâton,
J’ai retourné vingt fois le gousset de Platon ;
Je fréquente Solon, Cratès et Pythagore ;
Je vais souvent la nuit cueillir la mandragore
Sous le gibet, où pend le voleur endormi ;
Eh bien ! toujours, partout, j’ai trouvé, mon ami,
Ceci comme le fond de toutes les sagesses :
Celui que le destin comble de ses largesses,
Pour qui sont faits les prés, les vallons, les ruisseaux,
Et les pourpres du soir et le chant des oiseaux ;
Celui qui rit au nez des rhéteurs du Portique,
Celui dont Jupiter n’est que le domestique,
Celui qui n’a jamais de trous à son manteau,
Qui passe en souriant à côté d’Alecto,
Les yeux pleins de lumière et le front dans les nues ;
Celui qui voit danser les muses toutes nues ;
Le sage, le vainqueur, et le juste, et l’heureux,
Le satrape, le roi, — c’est un homme amoureux !


III

MAGLIA. — DON CEFALO.

Maglia vient de s’embusquer à la nuit noire pour voler. Survient don Cefalo.



MAGLIA, à part.

Neuf pieds manquants dans l’alexandrin Quelqu’un vient.


DON CEFALO, soupirant.

Hah !


MAGLIA, dans son coin.

Hah ! C’est un amoureux, car je l’entends qui souffle.


DON CEFALO, dirigeant vers lui sa lanterne.

Maglia !


MAGLIA, à part.

Maglia ! Cefalo !


DON CEFALO.

Maglia ! Cefalo ! Que fais-tu là, maroufle ?


MAGLIA, impudemment, nez en l’air, jambes croisées.

Vous le voyez, seigneur, je regarde Phébé.


DON CEFALO.

Vraiment !


MAGLIA.

Vraiment ! Et mon esprit, par l’étude absorbé,
Fait, sur cette planète aimable et notre amie,
Des observations de haute astronomie.


DON CEFALO.

Drôle !


MAGLIA, continuant.

Drôle ! Et je suis, d’honneur, toujours plus étonné,
Car tant de gens, marquis, saint moine, juif damné,
Font des trous à la lune, en ce siècle de gloire,
Qu’elle devrait avoir l’aspect d’une écumoire !


DON CEFALO, bas et vite.

Trouve-moi sur-le-champ trois coquins comme toi.


MAGLIA, éclatant de rire.

Monseigneur n’y va pas de main morte.


DON CEFALO.

Monseigneur n’y va pas de main morte. Eh bien, quoi ?


MAGLIA, se levant, avec majesté.

Trois mortels comme moi, sans crainte, sans envie,
Trois sages connaissant profondément la vie,
Comme moi pleins d’esprit, seigneur, et, comme moi,
L’épaule armoriée aux fleurs de lys du roi ;
Les trouver ! sur-le-champ ! cela n’est pas facile,
Et cette marchandise est rare dans la ville.

Don Cefalo lui donne une poignée d’or qu’il compte avec éblouissement.

DON CEFALO.

Et vingt doublons de plus, quand tu m’auras trouvé…


MAGLIA.

Trois collaborateurs.


DON CEFALO.

Trois collaborateurs. Va, cours, bats le pavé,
Fais vite.


MAGLIA.

Fais vite. Allez-vous-en alors.


DON CEFALO.

Fais vite. Allez-vous-en alors. Quoi ?


MAGLIA.

Fais vite. Allez-vous-en alors. Quoi ? Que je meure
Si je ne vous ai pas vos trois amis sur l’heure !
Laissez-moi seulement tendre ici mes filets.

À part.

Qu’en veut-il faire ? bah ! que m’importe ! ayons-les.


DON CEFALO.

Soit. Je reviens.
.........................


MARAVÉDI (DON CÉSAR)[1] à don Pompayo.

Vous m’avez demandé trois coquins. Les voici.

Les trois personnages saluent le gentilhomme avec un sourire délicieux.

Vous avez désiré trois drôles admirables,
Trois cuistres, trois gredins, trois gueux, trois misérables,
Monseigneur, j’ai l’honneur de vous les présenter.
Celui-ci.....
Et voleur. C’est du reste un très ..... il se nomme
Signor Spinalonga, chanteur italien,
Et voleur. C’est du reste un très homme de bien.
Et voleur. C’est du reste un très ..... Il vient de Rome.
Vous voyez dans cet autre illustre gentilhomme,
De qui le haut-de-chausse est un peu fatigué,
Maître Croquelardit, un français distingué,
Un brave, un capitaine, un porteur de panache
Qui de son baudrier pour un mot s’enharnache.
Homme de naissance. Maître d’armes.....
Qui de son baudrier pour ..... Il tient à plein poignet
Mieux que Girard d’Angers l’épée académique,
Et se plaît à tuer les gens. C’est son comique.
.........................
Pour peu qu’on le coudoie, il prend l’air furieux

Plus que les Némésis et que les Tisiphones,
Et fait faire aux poltrons des figures bouffonnes.
.........................
Qu’exigez-vous de lui ? commandez à présent,
Il est très bon garçon, très doux, très complaisant.
Tenez, ce gros abbé, rustre aux couleurs vermeilles,
Il va, si vous voulez, lui couper les oreilles.


L’ABBÉ, souriant.

Comme ce don César raille agréablement !


SPINALONGA, à l’abbé.

Je vous l’avais bien dit, c’est un homme charmant.


IV

La vie, ô gentilhomme, est une comédie
Étrange, amère, gaie, effroyable, hardie,
Taillée au vieux patron des pièces du vieux temps,
Avec des spadassins, avec des capitans.
La morale en est sombre et cependant fort saine.
Tout s’y tient. La vertu, dès la première scène,
Tombe dans une trappe, et la richesse en sort ;
Chacun pousse son cri pour se plaindre du sort ;
Le savant brait, le roi rugit, le manant beugle ;
Le mariage est borgne et l’amour est aveugle,
La justice est boiteuse et l’honneur est manchot ;
L’enfer, dont on voit luire en un coin le réchaud,
Qui jette au front du riche un reflet écarlate,
De toutes les vertus a fait des culs-de-jatte ;
Le bravo guette un duel, l’amoureux un duo ;
L’eunuque, — c’est l’envie, — enrage, crie : « Ah ! oh ! »
Et jette à tout sultan des regards effroyables ;
Toutes les passions, qui sont autant de diables,
Ont leur rôle, tantôt dolent, tantôt pompeux.
C’est beau ! Figure-toi la pièce, si tu peux ;
Elle a le cœur humain pour scène, et pour parterre
Elle a le genre humain.

Elle a le genre humain. À la fin du mystère,
Le rideau tombe. On siffle. — Absurde ! tout est mal !
On demande l’auteur et l’acteur principal.
Le riche veut ravoir son argent. Cris, tapage.
— L’auteur ! l’auteur ! nommez l’auteur ! à bas l’ouvrage !…
Alors, apparaissant devant la rampe en feu,
Satan fait trois saluts, et dit : « L’auteur, c’est Dieu. »


Note du manuscrit : Dicté le 2 décembre 1842.


V

BLANCMOINEAU. — MAGLIA.


BLANCMOINEAU.

Je veux l’épouser !


MAGLIA.

Je veux l’épouser ! Fichtre ! ah fichtre ! l’hyménée !
Elle est charmante avant ; mais après ? question.
Ça vous peut concourir pour le prix Monthyon
À cette heure, c’est humble et rougissant, ça baisse
Les yeux, c’est doux, timide, et blanc comme une abbesse,
Tant qu’on roucoule avec l’herbe pour canapé ;
Mais sitôt mariée, ou je suis bien trompé,
Elle sera revêche, altière et réfractaire.
Diable ! avant d’épouser, regarde au caractère !
Philosophons, mon cher, au sujet d’Oliva.
Le mariage, ami, n’est pas l’amour qui va
Chanter dans la prairie avec l’agneau qui bêle ;
Le mariage est grave. Aigris un peu la belle,
Voilà ton paradis qui décampe au grand trot.
Fais Ève acariâtre, et Satan est de trop.
Se marier !… C’est mettre en cellule son âme !
Écoute, enfant : le fond de l’homme, c’est la femme.
Pour moi, je dis toujours, lorsque je veux savoir
Si je dois sur le sort d’un homme m’émouvoir,
Je dis toujours avant de plaindre un personnage,
Non : quel fut son destin ? mais : quel fut son ménage ?
Ô blessés douloureux, ô chassés, ô proscrits,
Ô vous les grands souffrants dont on entend les cris,
Gigantesques vaincus de l’histoire, Encelades
Terrassés au milieu des sombres escalades,
Hommes des fiers combats, hommes des durs trépas,
Je vous déclare heureux et je ne vous plains pas
Si, côte à côte avec vos grands malheurs, vous n’eûtes
La contrariété de toutes les minutes.
Fils, les petits ennuis vous prennent corps à corps.
Fils, pour l’abattement des hommes hauts et forts,

Les coups d’épingle font plus que les coups de foudre.
Vois-tu, dans un acide intime se dissoudre,
Avoir toujours le bât qui blesse à quelque endroit,
Être en tout rebroussé, n’avoir pas même droit
De geindre et de remplir de plaintes la contrée,
Nulle méchanceté n’étant là démontrée,
Et, pour gâter la vie, avenir et présent,
La contradiction des humeurs suffisant,
Avoir pour vis-à-vis deux yeux fixes maussades ;
Rendre, la patience échappant, les ruades ;
Lutter ; être bourreau tout en étant martyr ;
Quereller, disputer, chamailler ; se sentir
L’âme attelée avec une autre en sens inverse ;
Faire la paire avec une femme diverse ;
Toujours rencontrer noir chaque fois qu’on dit blanc,
Voilà le désolant, l’écrasant, l’accablant !
On a beau faire et dire, être sage et robuste,
On a beau se résoudre à vivre comme un buste,
Se dire : — Soyons calme, ayons des angles ronds,
Vivons, tirons-nous-en le mieux que nous pourrons ; —
Bien s’aplatir, rentrer sous soi son caractère…
On finit par s’abattre, et par tomber à terre,
Saignant, morne, épuisé, vide, éreinté, fourbu.
Je ne sais si Socrate est mort pour avoir bu
D’un seul coup la ciguë ou lentement Xantippe.


VI

Préférer cent écus à deux cents coups de trique,
À toucher ses loyers être géométrique,
Souhaiter peu qu’un roi revive en un dauphin,
Se chauffer ayant froid, se gaver ayant faim,
Aimer les sermons courts et la bonne cuisine,
S’envoyer des baisers de voisin à voisine,
Faire de son corset sa boîte à billets doux,
Adorer une vache étant chez les indous,
Mettre, si l’on est juge, un rustre à la torture,
Tout cela c’est fort simple et c’est dans la nature.
Mais ce qui m’exaspère et ce que je ne puis
Admettre, c’est qu’ayant dans ton jardin un puits,
Si ta femme te trompe, ou duchesse ou fermière,
Tu ne l’y flanques pas la tête la première !


VII

MAGLIA. — LE DUC. — LE MARQUIS.


LE DUC, un papier à la main.

Écoute ce sonnet.


MAGLIA.

Écoute ce sonnet. Duc, laissez-moi tranquille,
Ou,

Il siffle.

Ou, Voici ma chanson.

Il resiffle.

LE DUC.

Ou, voici ma chanson. Drôle !


LE MARQUIS, à Maglia.

Ou, voici ma chanson. Drôle ! J’ai par la ville,
Erré, tourné, cherché, sans retrouver l’endroit.


LE DUC, revenant à Maglia.

Ces trois vers seulement.


MAGLIA, reculant et sifflant.

Ces trois vers seulement. Point. C’est beau. L’on vous croit.

Au marquis.

Je connais la maison.


LE MARQUIS.

Je connais la maison. Toi, faquin !


MAGLIA.

Je connais la maison. Toi, faquin ! Trois pistoles,
Et je vous en fais voir la porte en trois paroles,
Je vous l’indique mieux qu’avec un numéro.


LE MARQUIS, tirant trois pistoles de son gousset.

Va.


MAGLIA, empochant.

Va. La masure est près de l’hôtel de Haro.
Un magnifique bœuf, accroché dans cet antre,
Ouvert du haut en bas par le milieu du ventre,
Pend, sanglant, rose et frais dans l’ombre du charnier.
Avec un crayon noir pris chez le charbonnier.
Quelqu’un a sur le mur écrit : je l’aime encore !
Trois petits enfants, doux et gais comme l’aurore,
Jasent sur le gazon, nappe aux vertes couleurs,
Qu’émaillent par endroits, à défaut d’autres fleurs,
Les morceaux d’un pot bleu, cassé par quelque ivrogne.
Le vieux toit est rongé comme un ducat qu’on rogne ;
Et d’en bas on entend à travers le plancher
Gémir une colombe et siffler le boucher.

Il regarde le duc qui se rebiffe.

C’est là qu’est votre Inez d’un voile brun couverte,
Regardant de côté par sa persienne verte.


LE MARQUIS.

C’est vrai.


LE DUC, au marquis.

C’est vrai. Fi ! toi, seigneur, si luisant au soleil,
Déterrer une fille en un taudis pareil !


MAGLIA.

C’est la fable : le Coq, le Fumier et la Perle.

Le vieux duc se rapproche de lui avec son papier, il se retourne
et se met en défense.

Moi, je ne suis pas coq, monseigneur, je suis merle.

Il siffle. Le duc s’en va.

LE MARQUIS, remettant une grosse bourse à Maglia.

Va trouver de ma part Inez, esprit subtil.


MAGLIA.

Il s’agit de changer la perle en grain de mil.
Je comprends.


VIII

Serais-je mécontent ? Moi mécontent, non pas !
Parlant à ma personne, ici je me déclare
Que je suis jeune, beau, charmant, illustre et rare,
Superbe et triomphant dans mes ambitions !

Presque tous les ennuis, les désillusions,
Qui rendent le cœur triste et l’existence blême,
Résultent des aveux qu’on se fait à soi-même.
On se dit : je suis vieux. C’est fini, l’on est vieux ;
La patte d’oie éclôt en gerbe au coin des yeux,
Et puis les cheveux gris poussent que c’est merveille !
On s’endort en disant : je suis bête ! On s’éveille
Stupide. On dit, rêveur et sans savoir pourquoi :
Je crois qu’en général on se moque de moi !
C’est bon, on ne voit plus qu’amis raillant vos fautes,
Que gens pouffant de rire et se tenant les côtes ;
Un enfant au maillot vous laisse convaincu
Qu’il s’est gaussé de vous. On croit être cocu ?
Votre femme à l’instant vous taille l’uniforme.
On croit être bossu ? Gageons qu’un dôme énorme
Vous pousse en moins d’un an au beau milieu du dos.
On se dit un beau soir en tirant ses rideaux :
Je suis malade. On a la fièvre tout de suite.
On dit : je suis dévot ! C’est fait, on est jésuite.
On s’écrie un jour : bah ! je n’aime plus Suzon,
Ou Margot. On se sent dans le cœur un glaçon,
Et l’on tombe en trois jours dans la mélancolie
D’un chien qui n’aime plus personne et qu’on oublie.
Du froid qu’on croit avoir on est toujours transi ;
La force, c’est la foi. Morale de ceci :
L’homme sur cette terre, humble boule aplatie,
Joue avec la Fortune une rude partie ;
Cachons nos cartes. Perte ou gain, tenons-nous bien.
Même avec mauvais jeu, ne convenons de rien.
Rien n’est plus maladroit, dans ce monde de peines,
Que ces consentements aux misères humaines.
Le mal que nous rêvons nous épie en effet,
Et tout ce qu’on se dit, le diable nous le fait.

Bien des choses nous sont prises et retranchées
Pour les avoir trop tôt et bêtement lâchées.
C’est une vérité qu’un mystère est caché
Dans cette vie où Dieu sur le sage est penché,
Et je crois, pour ma part, que Satan, fourbe insigne,
Ne peut rien faire à l’homme avant qu’il s’y résigne.
Donc je suis fort content et de joie enragé
D’être ce que je suis et d’avoir ce que j’ai.

  1. Maglia prend ici le nom de Maravédi ou se confond avec don César. Don Cefalo devient don Pompayo.