Ouvrir le menu principal

Théâtre complet de George Sand/préface

Michel Lévy frères (1p. --10).



PRÉFACE


Quand nous avons abordé le théâtre, le matérialisme l’avait envahi. À la suite des événements politiques, les maîtres s’en étaient un peu retirés ; les talents de second et de troisième ordre n’avaient pas cherché à lui imprimer une direction nouvelle, et nous n’avions pas la prétention d’y apporter la moindre découverte. Le succès très-inattendu d’un ouvrage très-simple (François le Champi) ne nous enivra pas, et, depuis, jamais l’ambition de supplanter personne ne nous a jeté dans ces luttes fiévreuses qui font, de la vie des auteurs dramatiques, une vie à part, toute d’émotions violentes ou de poignantes anxiétés. On assure que, sans cette agitation, sans les ardentes rivalités, sans les petites perfidies, sans la rage du succès à tout prix, on ne peut arriver aux grands triomphes : nous ne le croyons pas ; nous avons vu des preuves du contraire, même chez les auteurs les plus suivis, les plus applaudis et les plus enrichis.

La grande force et la seule vraie, c’est le talent. Tout le reste est factice, et le succès même ne prouve pas toujours ; car, s’il en est de légitimes, il en est aussi de scandaleux : l’histoire est là pour l’attester.

Si le talent est tantôt accueilli, tantôt repoussé au théâtre ; si l’ineptie, aujourd’hui sifflée, le lendemain couronnée, y subit absolument les mêmes vicissitudes que le génie, peu importe, en vérité. De tout temps, le public des théâtres a été mobile, distrait, prévenu, impatient, glacé ou passionné au gré de mille circonstances fortuites qui n’ont rien de commun avec l’art, et qui ne l’empêchent pas de revenir, en temps et lieu, à des réparations éclatantes.

Nous ne conseillerons donc jamais à personne de prendre le succès du moment pour une preuve absolue, et nous plaindrons toujours un écrivain qui sacrifie sa propre conviction à cette chance douteuse et fragile.

Ceci posé, nous ne raisonnerons donc pas du théâtre, au point de vue de ce qui plaît ou ne plaît pas à la foule, de ce qui tombe ou réussit, pour parler la langue des combattants. Nous nous placerons sur un terrain plus calme et nous rappellerons le véritable but de l’art dramatique.

Nous demanderons ici la permission de renvoyer le lecteur à quelques pages insérées dans ce recueil et dont nous avons fait précéder la publication de Comme il vous plaira. Elles se résument ainsi : chaque soir, une notable partie de la population civilisée des grandes villes consacre plusieurs heures à vivre dans la fiction ; chaque soir, un certain nombre de théâtres ouvrent leurs portes à quiconque éprouve le besoin d’oublier la vie réelle, et ce besoin est si général, que très-souvent tous ces théâtres sont pleins. Cela existe depuis les temps les plus reculés, cela existera toujours. Jamais l’homme ne se passera du rêve ; sa vie réelle, celle qu’il se fait à lui-même ne lui suffit pas. Il faut qu’il l’oublie et qu’il assiste à une sorte de vie impersonnelle, représentation d’un monde tragique ou bouffon qui l’arrache forcément à ses préoccupations individuelles.

Ce besoin de spectacle qui prouve moins le vide ou le loisir de l’existence que la soif d’illusions inhérente à la vie humaine, peut cependant entraîner la société au plus dur scepticisme, de même qu’elle peut l’élever aux plus nobles aspirations. Tout dépend de la nature des fictions qui servent d’aliment à cet éternel et invincible besoin. Pour l’artiste sérieux, auteur ou acteur, qui consacre sa vie à la production de ces fictions, il y a donc bien loin d’un succès de mode et d’argent à un succès de raison et de sentiment. Pour lui, le succès n’existe pas s’il n’a produit que l’étonnement, et s’il n’a rien fait pénétrer dans ces hautes régions de l’âme. Si Molière ne provoquait que le rire, il y a longtemps qu’il serait oublié, et il faudrait, aujourd’hui déjà, l’exhumer comme une curiosité littéraire passée de mode. Molière peint les caractères bien plus que les ridicules, et enseigne plus encore qu’il ne divertit. C’est pourquoi, après avoir lutté avec grand effort et souvent à ses dépens contre les bouffons italiens, il les a fait oublier, pour s’emparer d’un immortel triomphe.

Les bouffons italiens, de leur côté, avaient eu leur gloire et leur raison d’être préférés à la mauvaise comédie de mœurs. Ils avaient tenu le sceptre du rire dans le monde entier, parce qu’ils avaient été, eux aussi, un progrès et un enseignement. Leurs masques exprimaient des types psychologiques. Pantalon n’était pas seulement un disgracieux cacochyme, c’était surtout un avare et un vaniteux. Tartaglia n’eût pas amusé une heure, s’il n’eût été que bègue et myope. C’était un sot et un méchant sot. Le public des atellanes lui-même, bien plus sérieux qu’on ne pense, voulait deviner l’homme moral à travers l’homme physique. Le difforme était déjà pour lui l’expression du vicieux on du malin. Silène le ventru obscène, ou Ésope le sage bossu.

Ce qui était vrai à l’enfance de l’art, l’est encore aujourd’hui. Les fictions scéniques n’existent qu’à la condition d’enseigner. La très-sage maxime :

Tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux, confirme cette assertion. Ce qui n’enseigne rien lasse vite et ennuie souverainement, et, dans tout ce qui amuse réellement, même sous la forme la plus légère et la plus bouffonne, il y a un fonds de critique sérieuse, n’en doutez pas, témoin Robert Macaire, dont l’interdiction a été, suivant nous, un fait de pruderie très-mal entendu. Défense fut faite, ce jour-là, de tuer l’escroquerie par le ridicule, la plus mortelle de toutes les armes françaises.

Malgré l’évidence banale des vérités que nous venons de rappeler, une grande erreur s’est glissée dans la moderne littérature dramatique : c’est le besoin d’attirer le public en vue de toute autre chose que de parler à ses bons instincts. Pour bon nombre d’auteurs, de comédiens et de directeurs de théâtre, il ne s’agit plus que de découvrir la fibre du succès d’argent. Cela se conçoit de reste et ne nous indigne pas autant que les gens qui ne connaissent pas la situation des choses derrière la rampe. L’auteur qui n’obtient pas le succès d’argent ne trouve plus que des portes fermées dans les directions de théâtre. Le comédien qui ne fait pas recette est bientôt remercié. Le directeur qui n’est pas payé de ses dépenses est ruiné et parfois déshonoré. Dans un temps d’activité extraordinaire, comme celui où nous vivons, il faut plus que jamais réussir : l’erreur n’est donc pas de vouloir réussir.

Mais vouloir réussir sans méthode et sans conviction, c’est écrire sur le sable et bâtir sur le vent ; c’est ce qui arrive aujourd’hui à nombre de théâtres que l’on qualifie d’heureux ou de malheureux, parce que la pensée qui les guide est complétement livrée au hasard, et que le hasard seul les vide ou les remplit. On s’est tellement habitué à ne plus compter sur la valeur des choses littéraires, qu’on entend dire à chaque instant aux gens de théâtre : « Ceci est bon, mais n’aura pas de succès. — Cela est stupide, mais réussira. » Ou bien encore, en parlant de situations impossibles ou de dénoûments absurdes : « Notre public aime ces choses-là. » Ou bien : « C’est trop bien écrit ; le public n’écoute pas ce qui est bien écrit. » Ou bien : « Ne faites pas de grands caractères, le public ne les comprend pas. » Ou bien : « Vos personnages sont trop honnêtes : le public les trouvera invraisemblables ; faites des gens réels, très-réels. Le public veut voir sa propre image et traite de fantaisie les conceptions élevées. En cela, beaucoup de critiques sont comme lui. » Ou bien : « Cherchez les effets. Le public veut des effets. Il ne tient pas à ce qu’ils soient amenés d’une façon logique, pourvu qu’elle lui semble ingénieuse, et avec lui tout l’art consiste à tirer d’une situation très-tendue un effet très-inattendu. Le public veut être surpris. Tout ce qui peut le persuader ou l’attendrir est épuisé. Donnez-lui du poivre, il ne sent même plus le goût du sel. »

Pauvre public ! S’il entendait comme on le traite dans les conseils de la facture dramatique, il n’aurait pas assez de sifflets pour se venger.

Et pourtant tout cela est faux. Le public n’aime pas ce qui l’étonne sans le convaincre ; il ne hait pas ce qui est grand, il écoute ce qui est bon. Il aime même ce qui est beau. Seulement, il est public, c’est-à-dire qu’il est homme et qu’il se trompe en masse comme l’individu se trompe en détail. Il prend souvent le cuivre pour l’or et l’argent pour le plomb. Cela est inévitable. S’ensuit-il qu’il faille se faire faux monnayeur ?

Non ; car, si votre conscience ne répugne pas à ce métier, l’expérience vous prouvera bientôt que le métier ne vaut rien. Ce public, si facile à duper, a ses jours de clairvoyance où il vous condamne rigoureusement. Le plus souvent, mal disposé aux exécutions brutales, et craignant de se tromper encore, il apporte au théâtre la froideur du dégoût et de la méfiance, ou bien il n’y vient pas du tout, ce qui est pire. Il peut fort bien être injuste à ses heures, il peut ne pas comprendre un chef-d’œuvre, mais il peut tout aussi bien le sentir et le proclamer si son heure est venue. Avec lui, vos prévisions sont incessamment déjouées, car il est mobile, comme tout ce qui est gouverné par une impression immédiate, et, quand vous prononcez qu’il n’aime pas ceci ou cela, quand vous vous vantez de le connaître, vous êtes sans cesse à la veille d’une déception, que vous tâchez d’expliquer après coup, mais que vous n’expliquez réellement pas ; car on vous voit alors faire rudement la critique de ce que vous aviez jugé bon, ou porter aux nues ce dont vous aviez douté.

Quel sera donc l’élément de certitude du succès ? Prenez-en votre parti, il n’y en a pas. Une représentation théâtrale sera toujours un coup de dés, où la main tremble à celui qui les a pipés, mais où celui à qui sa conscience d’artiste ne reproche rien peut porter beaucoup de calme, et prévoir la mauvaise chance avec beaucoup de philosophie. Il y a là pourtant, nous le savons, danger de vie ou de mort pour le directeur aux abois, pour l’acteur contesté, pour l’auteur qui a rêvé la gloire et la fortune avec passion. Tous trois, sans doute, doivent trembler si leur caractère n’est pas à la hauteur du péril où leur ambition les a jetés. Mais le public se soucie fort peu de tous vos rêves ou de toutes vos craintes. Il se dit que, si vous n’êtes pas brave, vous avez été fou de l’affronter. N’attendez pas mieux de ce maître caressé et flatté d’avance par vos concessions. Vous avez peut-être épié en imagination son sourire, convoité sa bienveillance, frémi devant la pensée de son sarcasme. Inutile, inutile ! Il est là, et il ne fera que ce qui lui plaît.

Dès lors, à quoi bon sacrifier sa conscience à une éventualité insaisissable ? En ceci comme en tout, la vie est un jeu de hasard où l’unique certitude est dans le sentiment que l’on porte en soi-même. Déloyal, vous pouvez être châtié. Probe, vous pouvez être écrasé : voilà l’inconnu de votre avenir ; mais vous serez, à votre choix, probe ou déloyal. Cela en dit assez pour que vous puissiez voir très-clairement l’emploi et le but de votre vie.

Il y a cependant des chances, direz-vous : l’esprit et le talent chercheront toujours à se les rendre favorables. D’accord, et la conscience aussi pourra le chercher ; mais, si vous séparez l’habileté de la conscience, vous n’avez plus que la moitié de vos moyens, et vous diminuez d’autant vos chances de succès. Échouer faute d’habileté n’est pas une honte. Au théâtre, où l’on a beaucoup d’esprit, on a inventé un mot pour ces sortes de chutes : le succès d’estime. Mais tomber dans son armure d’habileté, c’est une véritable condamnation si les raisons de la chute sont morales.

Et puis il faudrait s’entendre sur ce mot d’habileté. Si c’est de faire avaler au public une situation fausse et des résolutions incompatibles avec le caractère des personnages, en vue d’un effet heureux, l’habileté n’est pas grande. En toute chose, dans l’art comme dans la vie, dès que l’on se débarrasse de la conscience, on simplifie beaucoup les questions. Mais, si l’habileté consiste à faire accepter à un public, prévenu et malveillant, des situations logiques et fortes, des résolutions nobles et généreuses, oh ! alors, vous êtes dans la bonne voie et vous avez pour vous la bonne chance ; car, si ce capricieux public dénie quelquefois les succès légitimes, du moins il ne revient pas sur ceux qu’il a légitimement consacrés, et les générations confirment les équitables jugements des générations précédentes.

On entend souvent dire d’un auteur, d’un artiste, d’un spéculateur, d’un homme à succès quelconque : « Comme il est habile ! comme il connaît son public ! » Ce qui, en certaines occasions et à propos de certaines personnes, équivaut à ceci : « Comme il est insolent ! comme il méprise l’art ou l’honnêteté ! »

On dit que nous traversons un temps où le monde appartient aux habiles. Nous ne demandons pas mieux. Nous ne croyons pas l’homme habile nécessairement fourbe, et, en fait d’écrivains, nous en connaissons de très-forts dans la conduite de leurs travaux et de leurs affaires, dont la loyauté est réelle et la conscience irréprochable. Aussi, chez ceux-là, point d’escamotage de la vérité, en vue de ménager l’hypocrisie des temps ou l’inintelligence des masses. Quand l’auteur de Diane de Lys et du Demi-Monde présente un sujet ou un personnage scabreux, il les présente de face et les met en plein jour. Il est habile, c’est vrai ; mais son habileté serait vaine, s’il n’avait le courage de l’esprit et la puissance du talent. Nous en connaissons d’autres, moins également heureux, mais non moins vaillants, qui croient et savent aussi que l’artiste véritable ne doit pas suivre le public, mais le devancer, et faire bon marché de ses injustices.

Pour nous-même, qui avons eu au théâtre de grands succès, et aussi des succès d’estime, c’est-à-dire des insuccès, nous ne varierons pas dans notre respect pour le public, et, par ce qui précède, on voit comment nous entendons ce respect. Chercher à lui plaire par des habiletés puériles et de lâches sacrifices à son prétendu manque d’idéal ne serait pas, selon nous, le respecter ; ce serait, au contraire, le mépriser profondément. Ce que nous respectons en lui, ce n’est ni le bruit de ses mains, ni le contenu de sa bourse : il est souvent mal à propos avare ou prodigue de ces choses-là. S’il est, à un jour donné, dans une veine de scepticisme et de dédain pour la poésie de l’âme, c’est tant pis pour lui bien plus que pour nous. Un autre jour, il sera mieux disposé, et, qu’il le soit pour nous ou pour un autre qui l’aura mieux mérité, ce sera toujours tant mieux. Ce que nous trouvons d’infiniment respectable chez lui, c’est le progrès qu’il est toujours capable de faire et dont il ne se défend pas de propos délibéré. Ce que nous ne nous lasserons pas de flatter en lui, c’est le beau côté de la nature humaine, ce sont les instincts élevés qui, tôt ou tard, reprennent le dessus. Quant à ses accès de mauvais prosaïsme et d’engourdissement du cœur, nous ne les guetterons pas pour les encenser, et, quand nous serons aux prises avec ses préjugés et ses erreurs, nous le défions bien de nous faire transiger, dût-il nous placer entre les sifflets et les grosses recettes.

Avec cette résolution, que nous n’avons jamais dissimulée, nous aurons peut-être plus de revers que de triomphes ; mais il est certain que nous n’aurons jamais ni humiliation ni regret de nos travaux dramatiques.

En défendrons-nous ici la valeur contre les attaques parfois amères, parfois irréfléchies de la critique ? Non. La critique au jour le jour des représentations théâtrales, c’est encore le public, une élite quant à l’esprit, mais tout aussi variable et sujette à erreur que la masse. Parfois elle nous a soutenu, parfois elle a cherché à nous décourager. Nous l’attendons à des jours plus rassis et à des jugements moins précipités. Ce qu’elle nous accordera un jour, ce sera de n’avoir pas manqué de conscience et de dignité dans nos études de la vie humaine ; ce sera d’avoir fait de patients efforts pour introduire la pensée du spectateur dans un monde plus pur et mieux inspiré que le triste et dur courant de la vie terre à terre.

Nous avons cru que c’était là le but du théâtre, et que ce délassement, qui tient tant de place dans la vie civilisée, devait être une aspiration aux choses élevées, un mirage poétique dans le désert de la réalité.

Sous l’empire de cette conviction, nous n’avons pas voulu essayer de procéder par l’étude du réel aride, et présenter au public un daguerréotype de ses misères et de ses plaies. On en plaçait bien assez devant ses yeux. L’école du positif est nombreuse, et, pour quelques-uns qui ont le droit d’en faire sortir de robustes enseignements, parce qu’ils en ont la puissance, beaucoup d’autres ne réussissent qu’à montrer le laid et à blaser le public sur ce triste face à face. D’autres, plus coupables encore et poussant plus loin l’adulation, ont réussi à le faire rire paternellement de ses vices.

Nous n’étions pas tenté d’entrer dans cette voie, et personne n’a encore osé nous reprocher de ne l’avoir pas fait ; mais quelques-uns nous ont reproché notre culte pour l’artiste, notre optimisme dans les solutions trop morales de l’action, notre respect pour la simplicité des moyens, et beaucoup d’autres choses auxquelles nous ne répondrons pas. Nous nous bornerons à dire que, nous sentant poussé par un esprit de réaction contre le laid, le bas et le faux, nous avons suivi la pente qui nous emportait en sens contraire. Il était bien naturel qu’un romancier fût romanesque. Qu’il ait manqué de talent, c’est possible ; mais, comme ce n’est point là ce qu’on lui a reproché, comme, en cherchant à le détourner de son but, certains critiques, et même certains amis, s’en sont pris à ce qui faisait son seul mérite, la foi au bien, il est en droit de résister à des remontrances qu’il ne saurait comprendre et à des menaces qui ne sauraient l’intimider.

George Sand.