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X.

LO QUE PUEDE UN SASTRE.

Nos voyageurs firent le tour des murailles en dehors de la ville, et quand ils arrivèrent à l’auberge du Lion-Blanc, où ils entrèrent par une petite porte donnant sur des jardins, onze heures sonnaient à l’horloge de la place. Un attroupement de bourgeois et d’artisans s’était formé devant la principale entrée de l’hôtellerie, et l’hôte paraissait soutenir une discussion animée.

— Que voulez-vous, Seigneuries ? répondit-il aux interrogations de Léonce et de Teverino, en poussant la porte au nez des curieux ; les gens de la ville prétendent qu’un grand chanteur est logé dans ma maison, que c’est au moins le signor Rubini, qui, pour se soustraire aux importunités de nos dilettanti, cache son nom et sa présence, et que je suis le complice de son incognito. Les uns veulent absolument qu’il se montre au balcon pour recevoir les félicitations du public qui l’a entendu chanter, il n’y a pas plus d’une demi-heure, du côté des remparts ; d’autres parcourent toute la ville, entrent dans tous les cafés, demandant à grands cris le signor Rubini ; enfin, je ne sais plus que faire. J’ai eu l’honneur de voir passer plusieurs fois dans ma maison le signor Rubini ; je sais bien qu’il n’y est pas.

Cet incident donna à Teverino l’idée d’une facétie en même temps que le désir de tenter une épreuve sur Sabina.

— Écoutez, dit-il à son hôte, je chante passablement, et c’est moi qui tout à l’heure exerçais ma voix du côté de la grande tour. Je suis le marquis de Montefiore. Est-ce que vous ne m’aviez pas encore reconnu ?

— J’ai parfaitement reconnu votre illustrissime Seigneurie aussitôt qu’elle est descendue de voiture, répondit l’hôte, incapable d’avouer qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais vu la figure de Teverino ; si je ne l’ai pas saluée par son nom, c’est que j’ai craint de trahir l’incognito que les personnes de qualité ont parfois la fantaisie de garder en voyage.

— Eh bien, reprit le prétendu marquis, persévérez dans votre louable discrétion jusqu’à ce que j’aie quitté la ville, et, en récompense, je ne passerai jamais chez vous sans m’arrêter pour y prendre quelque chose. J’ai la fantaisie de me permettre une innocente plaisanterie envers les habitants mélomanes de votre noble cité. Allumez des flambeaux sur la galerie, et annoncez que l’artiste, dont on a entendu la voix, va se rendre aux désirs du bienveillant public.

— Que prétends-tu ? lui demanda Léonce, tandis que l’hôte courait exécuter ses ordres, te faire passer pour Rubini ?

— Il le peut, dit Sabina avec entraînement.

— Signora, lui répondit l’aventurier en portant la main de lady G… à ses lèvres, en signe de gratitude pour cet éloge, je n’ai pas une pareille prétention, et je veux donner une petite leçon à des auditeurs assez sots pour faire une si grossière méprise ; et puis je veux terminer les plaisirs de votre journée par une comédie qui vous divertira peut-être. Toutes nos chambres donnent sur cette galerie qui longe la place. Tenez-vous dans la vôtre en regardant par la fente de votre porte, et ne me trahissez pas, vous, Léonce, en ayant l’air de me connaître. Quand tout fut disposé comme l’entendait Teverino, Sabina, cachée avec Léonce derrière un rideau, vit paraître, sur la galerie éclairée, un personnage misérable, les cheveux en désordre, la barbe hérissée, l’œil hagard, la démarche traînante, et vêtu de méchants habits beaucoup trop étroits pour lui. Il lui fallut quelques minutes pour reconnaître, sous ce travestissement ridicule, l’élégant Tiberino de Montefiore. Tout était changé, étriqué, appauvri dans son air et dans sa personne. La veste du plus jeune fils de l’hôte bridait sa poitrine et la faisait paraître rentrée, un pantalon court et trop étroit lui allongeait les jambes ; ses mains pendaient sans grâce sur ses flancs paresseux ; une casquette qu’on eût dit ramassée au coin de la borne, une mauvaise guitare passée en sautoir, un gros bâton de pèlerin, tout lui donnait l’aspect d’un misérable histrion ambulant. Sabina essaya de rire ; mais son cœur se serra sans qu’elle pût en apprécier la cause, et Léonce, surpris de ce défi jeté à son indiscrétion, se demanda quelle pouvait être l’audacieuse fantaisie de son complice.

À l’aspect de ce triste personnage, la foule rassemblée au-dessous de la galerie, et qui avait commencé par battre des mains à son approche, changea tout à coup ses cris d’admiration en huées et en sifflets, menaçant d’enfoncer les portes et de rosser l’hôte del Leon-Bianco, pour lui apprendre à se moquer ainsi de ses honorables concitoyens.

— Un petit moment, gracieux public, dit Teverino après avoir apaisé la rumeur par des gestes mêlés d’impertinence et d’humilité, prenez pitié d’un pauvre artiste qui a osé profiter de la circonstance pour vous exhiber ses petits talents. S’il ne réussit pas à vous amuser, il s’offrira lui-même à votre courroux et tendra le dos aux poignées de monnaie dont il vous plaira de l’accabler.

Tout public est capricieux et mobile. Les lazzis de Teverino eurent bientôt adouci celui de la petite ville, et, à défaut du grand chanteur, on consentit à écouter le misérable saltimbanque. Il demanda un sujet d’improvisation et débita plusieurs centaines de vers ronflants avec une emphase burlesque ; après quoi il se mit à miauler, à aboyer, à hennir, à contrefaire le cri de divers animaux, à siffler des variations sur un air des rues, et à imiter la voix de pulcinella, le tout avec une facilité merveilleuse, et s’accompagnant en même temps du grattement monotone et discordant de la guitare.

Quand il eut fini, une pluie de gros sous fit résonner le plancher de la galerie, et le public, l’accablant d’applaudissements ironiques, redemanda à grands cris le chanteur merveilleux. C’était un mélange confus de sifflets, de rires et de trépignements d’impatience. De mauvais plaisants demandaient la tête de l’hôte du Lion-Blanc.

— Eh bien, Messieurs, dit Teverino, il faut vous satisfaire ; le grand chanteur m’a promis de se faire entendre si je réussissais à vous distraire de lui pendant quelques instants. Ma gageure est gagnée, et je vais lui porter vos hommages empressés.

La-dessus, Teverino rentra dans sa chambre, et en ressortit bientôt peigné et paré. Seulement, dans l’intervalle, il fit adroitement éteindre une partie des lumières, de façon qu’on ne pouvait plus le voir assez distinctement pour constater que c’était le même homme. Il préluda sur la guitare avec un rare talent et chanta une barcarolle avec tant de charme, que la foule, enthousiasmée, cria bis avec fureur. Il consentit à recommencer, et quand ce fut fini, il se pencha sur la balustrade d’un air de protection aristocratique. Les cris d’enthousiasme firent place à un profond silence. « Amis, dit-il alors avec une distinction d’accent où l’on ne trouvait plus rien de l’emphase de l’histrion, j’ai consenti à me faire entendre, bien que je sois, par ma position, tout à fait indépendant des caprices d’un public de village et de toute espèce de public. Vous faisiez un tel vacarme sous mes fenêtres, qu’il m’était impossible de dormir, et que j’ai été forcé de transiger ; mais pour vous punir de votre indiscrétion, je ne chanterai pas davantage, et si vous ne prenez le parti de vous retirer au plus vite dans vos maisons, je vous préviens que vous allez être inondés par les pompes à incendie que j’ai fait venir dans cet hôtel, et qui sont prêtes à fonctionner au premier cri de révolte. »

La foule, épouvantée, se dispersa en un clin d’œil, persuadée qu’elle venait d’impatienter quelque haut personnage, et, dans son humble gratitude, on l’entendit battre des mains en se retirant à travers les rues.

Une demi-heure après, tout était silencieux dans la ville, et tout le monde couché à l’hôtel du Lion-Blanc, excepté Sabina et Teverino qui causaient encore, penchés sur la balustrade de la galerie, commentant cette dernière aventure, et riant avec précaution, de peur d’éveiller leurs compagnons de voyage.

— Voyez ce que c’est que le préjugé, disait le bohémien. Cette foule imbécile ne se doute pas qu’elle a sifflé et applaudi le même homme.

— Faut-il vous avouer, marquis, répondit Sabina, que j’y aurais été trompée la première, si vous ne m’eussiez avertie ?

— Bien vrai, Signora ? Je suis heureux de vous avoir procuré un peu d’amusement.

— Je ne sais pas si je peux vous remercier de l’intention. La scène était bizarre, plaisante peut-être, et pourtant elle m’a fait mal.

— Nous y voilà, pensa Teverino ; et il pria lady G… de s’expliquer.

— Quoi ! vous ne comprenez pas, lui dit-elle d’une voix émue, qu’il est pénible de voir travestir la noblesse et la beauté ?

— J’étais donc bien laid sous ces méchants habits ? reprit-il moins touché du compliment que Sabina ne devait s’y attendre, après ce qui s’était passé entre eux.

— Je ne dis pas cela, répliqua-t-elle d’un ton moins tendre ; mais toute l’élégance de vos manières ayant disparu, et toute la dignité de votre personne ayant fait place à je ne sais quoi de cynique et de honteux, je souffrais de vous voir ainsi, et je ne pouvais me persuader que ce fût vous !

— Et c’était moi, pourtant, c’était bien moi !…

— Non, marquis, c’était le personnage que vous vouliez représenter, et ce personnage n’avait rien de vous.

— Mes manières et mon langage étaient affectés, j’en conviens ; mais enfin c’était toujours ma figure, ma voix, mon esprit, mon cœur, ma personne, mon être, en un mot, qui se cachaient sous ces apparences. J’avais donc entièrement disparu à vos yeux ? Cela est étrange !

— Ce que je trouve étrange, c’est que vous vous étonniez de ma stupeur. Les manières et le langage sont l’expression de l’esprit et du caractère, et l’être moral semble se transformer quand l’être extérieur se décompose.

— Et les habits y sont pour beaucoup aussi, dit Teverino avec une philosophique ironie.

— Les habits ? dites-vous ? Je ne crois pas.

— Si fait ; pensez-y bien, Signora. Je suppose que je me présente de nouveau devant vous avec les habits râpés et mesquins du fils de notre hôte… supposons même que je sois ce fils, qui est, je crois, garde forestier ou employé à la gabelle…

— Où voulez-vous donc en venir ? Achevez.

— Eh bien ! je suppose que, conservant ma figure, mon cœur et mon esprit tels que Dieu les a faits, je vous apparaisse pour la première fois pauvrement accoutré et appartenant tout de bon à une condition très-humble…

— Votre supposition n’a pas le sens commun : on ne trouve guère dans ces races obscures le cachet de noblesse et de grâce qui vous distingue.

— Guère, c’est possible ; mais enfin cela se trouve quelquefois. Il y a des dons naturels que Dieu semble avoir départis à de pauvres hères, comme pour railler les prétentions de l’aristocratie.

— Vous voilà dans les idées de Léonce ; je ne les discute pas ; mais ce que je puis vous répondre, c’est que de tels dons ont une rapide influence sur l’existence et la condition de celui qui les possède. Un pauvre hère, comme vous dites, lorsqu’il se sent investi providentiellement de l’intelligence et de la beauté, transforme activement le milieu fâcheux où le caprice du sort l’a jeté ; il se fraie une route nouvelle ; il aspire sans cesse à l’élégance de la vie, aux nobles occupations, aux jouissances de l’esprit, aux priviléges de la beauté, et il se place bientôt au rang qui semblait lui être dû.

— Il est très-vrai qu’il y aspire fortement, reprit Teverino, et très-vrai encore qu’il y arrive quelquefois ; mais il est plus vrai encore de dire qu’il échoue la plupart du temps, parce que la société ne le seconde pas ; parce que les préjugés le repoussent, parce qu’enfin il n’a pas contracté dans sa jeunesse l’habitude de se complaire dans la contrainte, et que son éducation première le ramène sans cesse vers l’insouciance, ennemie de la lutte et de l’esclavage.

— Eh bien ! ce que vous dites là donne tort à votre premier raisonnement. Les habits ne prouvent donc rien, mais bien les habitudes, c’est-à-dire le langage et les manières.

— Habits, langage et manières, tout cela fait partie des habitudes de la vie : c’en est l’expression ; et la condition de l’homme pauvre et obscur est la chose la plus significative pour le vulgaire ; mais ce sont là des habitudes pour ainsi dire extérieures, et l’être moral n’en a pas moins de prix devant Dieu.

— Je ne conçois rien à de telles distinctions, marquis ! Dans votre bouche, c’est un raisonnement généreux et désintéressé ; mais dans la bouche du personnage que vous vous amusiez tout à l’heure à représenter, ce seraient d’insolentes et vaines prétentions. La philanthropie vous égare ; l’être moral ne peut se détacher ainsi de l’être extérieur. Là où le langage est ridicule, les habitudes grossières, le désordre habituel, la mine impertinente et le métier ignoble, pouvez-vous espérer de découvrir un grand cœur et un grand esprit ?

— Cela se pourrait, Madame ; je persiste à le croire, malgré votre dédain pour la misère.

— Ne me calomniez pas. Il est une misère que je plains et respecte : c’est celle de l’infirme, de l’ignorant, du faible, de tous ces êtres que le malheur de leur race jette à demi morts, physiquement ou moralement, dans le grand combat de la vie. Étiolés de corps ou d’esprit avant d’avoir pu se développer, ces malheureux sont bien les victimes du hasard, et nous nous devons de les plaindre et de les secourir ; mais celui qui pouvait et qui n’a pas voulu est coupable, et ce n’est pas injustement que la société le repousse et l’abandonne.

— Soit, dit Teverino avec un mélange de hauteur et de bonté. Il faudrait être Dieu pour lire dans son cœur et pour savoir si, alors, il ne trouve pas en lui-même des consolations que le monde ignore ; si, entre la suprême bonté et lui, il ne s’établit pas un commerce plus pur et plus doux que toutes les sympathies humaines et que toutes les protections sociales. Je me figure, moi, que les dons de Dieu servent toujours à quelque chose, et que les derniers sur la terre ne seront pas les derniers dans son royaume. Quelqu’un l’a dit autrefois… Mais je m’aperçois que je tourne à la prédication et que j’empiète sur les droits de notre bon curé. Je dois me contenter de vous avoir montré que je savais jouer la comédie. On m’a toujours dit que j’étais né comédien, et pourtant j’ai un cœur sincère qui m’a toujours entraîné contrairement aux lois de la prudence.

— Allons, vous êtes un mime incroyable, dit Sabina, et vous vous êtes tiré de cette farce italienne comme l’eût fait un écolier facétieux en vacances. J’admire l’enjouement et la jeunesse de votre caractère, et pourtant je vous avoue que j’en suis un peu effrayée.

— Vous me croyez frivole ?

— Non, mais mobile et insouciant peut-être !

— En ce cas, vous ne me jugez pas perfide et dissimulé, malgré mon art pour les travestissements ?

— Non, à coup sûr.

— Eh bien, j’aime mieux cela que d’être pris pour un hypocrite.

— Vous est-il donc indifférent d’inspirer un autre genre de méfiance ?

— Je pourrais si aisément les vaincre tous qu’aucun ne m’inquiète. Mais comme on ne me mettra point à l’épreuve, je n’ai que faire de me disculper, n’est-il pas vrai, belle Sabina ? Je serais ici un grand fat, si j’entreprenais de me faire apprécier.

— N’êtes-vous point jaloux d’estime et d’amitié ?

— Estime et amitié ! paroles françaises que nous ne comprenons guère, nous autres Italiens, entre une belle femme et un jeune homme. Moins subtils et plus passionnés, nous allons droit au fait du vrai sentiment que nous pouvons éprouver. Je vous confesse que votre estime et votre amitié pour Léonce sont choses que je n’envie pas, et auxquelles je préférerais le dédain et la haine.

— Expliquez cela.

— Comment et pourquoi n’aimez-vous point Léonce, cet homme excellent et charmant, qui vous aime avec passion ?

— Il ne m’aime pas du tout, et voilà le secret de mon indifférence. Or, faut-il haïr et dédaigner un homme aussi accompli, parce qu’il n’est pas amoureux de moi ? Ne dois-je pas dépouiller ici ma vanité de femme et rendre justice à son noble caractère et à son grand esprit, en lui vouant une affection plus tranquile et plus durable que l’amour ?

— À la manière dont vous parlez de l’amour, on dirait que vous ne l’avez jamais connu, Signora. Une Italienne n’aurait pas tant de délicatesse et de générosité ; elle mépriserait tout simplement, et tiendrait pour son ennemi l’homme capable de vivre avec elle dans cette espèce d’intimité grossière et offensante, que vous nommez amitié. Eh ! tenez, Signora, de quelque race qu’elle soit, une femme est toujours femme avant tout. L’instinct de la vérité est plus puissant sur elle que les lois de la convenance et du bon goût. Votre amitié, c’est-à-dire votre dédain pour mon noble ami, ne repose que sur une erreur. Vous ne vous apercevez pas de son amour, et vous le punissez de son silence par votre estime. Si vous lisiez dans son cœur, vous répondriez à ce qu’il éprouve.

— Marquis, je vous trouve fort étrange de vous charger ainsi des déclarations de Léonce.

— Je vous jure sur l’honneur, Signora, que je n’en suis point chargé, et qu’il est aussi méfiant avec moi que vous-même.

— Ainsi, vous me faites la cour pour lui de votre propre mouvement, et vous vous chargez gratuitement de sa cause ? c’est très-noble et très-généreux à vous, marquis, et cela rappelle la fraternité des anciens chevaliers. Laissez-moi vous dire que rien n’est plus digne d’estime, et que, dès ce jour, mon amitié vous est acquise à juste titre.

Ayant ainsi parlé avec un amer dépit, Sabina se leva, souhaita le bonsoir au marquis, et se retira dans sa chambre.

Nous avons dit déjà que toutes les chambres de nos personnages étaient situées sur cette galerie planchéiée qu’abritait un large auvent, à la manière des constructions alpestres, et qui longeait la face de la maison tournée vers la place. Léonce et Teverino occupaient la même chambre, et lorsque ce dernier y entra, il trouva son ami encore habillé et marchant avec agitation.

— Jeune homme, dit Léonce en venant à sa rencontre, la main ouverte, tu as de nobles sentiments et tu étais digne d’un noble sort. Je t’ai grossièrement offensé au passage du torrent, veux-tu l’oublier ?

— Je vous le pardonnerai de grand cœur, Léonce, si vous m’avouez que la jalousie, c’est-à-dire l’amour, vous a causé cet emportement involontaire ?

— Et autrement tu ne l’oublieras point ?

— Autrement, je persisterai à vous en demander raison. Plus ma condition vous semble abjecte, plus vous me deviez d’égards, m’ayant attiré dans votre compagnie ; et si la différence de nos fortunes vous faisait hésiter à me donner satisfaction, je vous dirais, pour vous stimuler, que je suis de première force à toutes les armes, et que je n’en suis pas à mon premier duel avec des gens de qualité.

— Je n’ai point de lâche préjugé qui me fasse hésiter sur ce point ; je suis de mon siècle, et je sais qu’un homme en vaut un autre. Je ne suis pas maladroit non plus, et j’aurais quelque plaisir à me mesurer avec toi, si ma cause était bonne ; mais je la sens mauvaise, et je souffre d’autant plus de t’avoir outragé, que je vois en toi cette fierté d’honnête homme.

— Vos excuses sont d’un honnête homme aussi, et je les accepte, dit Teverino en lui serrant la main avec une mâle dignité ; mais, pour mettre ma susceptibilité en repos, vous auriez dû avouer que l’amour et la jalousie étaient seuls coupables.

— Vous voulez des confidences, Teverino ? Eh bien ! vous en aurez. La jalousie, oui, j’en conviens, mais l’amour, non !

— Voilà encore des subtilités françaises ! Une femme nous plaît ou ne nous plaît pas. Là où il n’y a point d’amour, il n’y a point de jalousie.

— C’est le langage de la droiture et de la naïveté ; mais admettons, j’y consens, que la civilisation des mœurs françaises et le raffinement de nos idées produisent cette étrange contradiction : ne pouvez-vous comprendre que ce que vous pouvez éprouver ? Vous qui avez vu tant de choses, étudié tant de natures diverses, ne savez-vous pas que l’amour-propre est une cause de dépit et de jalousie aussi bien que la passion véritable ? »

Teverino s’assit sur le bord de son lit, garda un silence méditatif pendant quelques instants, puis reprit en se levant : « Oui ! ce sont des maladies de l’âme, produites par la satiété. Pour ne point les connaître il faut être, comme moi, visité par la misère, c’est-à-dire par l’impossibilité fréquente de satisfaire toutes ses fantaisies. Chère pauvreté ! tu es une bonne institutrice des cœurs. Tu nous ramènes à la simplicité primitive des sentiments et des idées, quand l’abus des jouissances menace de nous corrompre. Tu nous donnes tant de naïves leçons, qu’il faut bien que nous restions naïfs sous ta loi austère !

— Quel rapport établissez-vous donc entre votre misère et la droiture de votre cœur ?

— La misère, Monsieur, est toute une philosophie. C’est le stoïcisme, et l’âme stoïque est faite toute d’une pièce. Que ma maîtresse me soit enlevée par un homme puissant (la puissance de ce siècle c’est la richesse), je courbe la tête, et mon orgueil n’en souffre pas. Ce cœur, auquel mon cœur n’a pas suffi, ne me semble digne ni de regret ni de colère. Si je pouvais soutenir la lutte et donner à mon infidèle les jouissances de la vie, je pourrais alors connaître la jalousie et m’indigner de ma défaite. Mais là où mon rival dispose de séductions que la fortune me dénie, je ne puis m’en prendre qu’à la destinée… et les personnes ne me paraissent plus coupables.

— Tu es très-philosophe, en effet, et je t’en fais mon compliment. Mais ceci ne peut s’appliquer au mouvement de jalousie que tu m’as inspiré. Tu n’as rien, et l’on te préfère à moi qui suis riche. J’ai donc sujet d’être doublement humilié.

— Oui, d’être furieux, si vous êtes amoureux. Sinon, ce n’est qu’un délire de la vanité, et je ne comprends pas qu’un homme dont l’esprit est aussi éclairé que le vôtre, se laisse émouvoir par une telle vétille. Si vous aviez pris l’habitude d’être supplanté à toute heure par la loi fatale du destin, vous seriez aguerri contre ces petits revers. Vous sauriez que la femme est l’être le plus impressionnable de la création, et par conséquent celui qui peut nous donner le plus de jouissance et le moins de droits, le plus d’ivresse et le moins de sécurité.

— C’est une philosophie de bohémien, s’écria Léonce, et je me sens incapable d’aimer ainsi. Tu es tout tendresse et tout tolérance, Teverino ; mais tu ne portes pas dans l’amour l’instinct de dignité que tu possèdes à l’endroit de l’honneur.

— Je ne place pas l’honneur où il n’est pas, et ne cherche dans l’amour que l’amour.

— Aussi tu es aimé souvent et tu n’aimes jamais ; tu ne connais que le plaisir.

— Et pourtant je sacrifie souvent le plaisir à des idées d’honneur. Ne vous hâtez pas de méjuger, Léonce ; vous ne savez pas ce qui se passe en moi à cette heure.

— Je le sais, ami, s’écria Léonce avec feu. Tu combats des désirs que tu pourrais satisfaire à l’heure même. Il n’y a pas loin de cette chambre à celle d’une certaine grande dame, orgueilleuse et faible entre toutes celles de sa race, et je sais fort bien qu’il te suffirait de chanter une romance sous sa fenêtre et de lui tourner un compliment d’irrésistible flatterie pour animer ce prétendu marbre de Carrare et embraser ces lèvres dédaigneuse.

— Halte là, Léonce, je n’ai pas cette confiance, et ne m’attribue pas ce pouvoir !

— Est-ce dissimulation, modestie ou loyauté ? Sois dégagé de tout scrupule. J’ai tout vu, tout entendu ; je sais comment tu as été curieux, et puis tenté, et puis vainqueur de toi-même par générosité envers moi. Je t’en sais gré ; mais l’estime que tu m’inspires augmente le mépris que j’ai conçu pour cette femme, et je veux qu’elle porte la peine de son hypocrite froideur. Je veux que tu te livres à l’emportement de ta jeunesse, et que tu lui donnes ces plaisirs que son œil humide implore depuis ce matin. Va, enfant du hasard, et roi de l’occasion ! l’heure est propice et tu as déjà cueilli le premier baiser, ce baiser d’amour après lequel une femme ne peut rien refuser. Tu me rendras un grand service, tu me délivreras d’une agonie mortelle et d’un attrait fatal, trop longtemps combattu en vain. La seule chose que j’exige de toi c’est la discrétion, et d’ailleurs ta vie me répond de ton silence. Sois heureux cette nuit, tu mourras demain… si tu parles !

— Un duel à mort serait un stimulant céleste si j’étais véritablement tenté, répondit Teverino avec calme ; mais je ne le suis pas, parce que je vois que tu es éperdument épris, pauvre Léonce ! ta fureur et ton injustice révèlent, malgré toi, le fond de ton âme. Allons, calme-toi, cette belle créature n’est ni fausse ni coupable. Elle n’est que méfiante et irrésolue, et si elle ne t’a pas encore aimé, Léonce, c’est ta faute !

— Non, non, c’est la sienne. Peut-elle ignorer que je l’aime, et que ma respectueuse amitié n’est qu’un jeu timide ?

— Tu en conviens, à la fin !

— Je conviens que je l’aime depuis longtemps, et que ce matin encore… j’étais prêt à me déclarer ; eh quoi ! ne l’ai-je pas fait cent fois depuis ce matin, insensé que je suis ! Mes emportements, mes railleries amères, ma tristesse, mon inquiétude, mes soins jaloux, mes efforts pour être amoureux de Madeleine, ne sont-ce pas là autant d’aveux par trop naïts pour un homme du monde !

— Léonce ! Léonce ! vous avez été compris !

— Oui, et c’est ce qu’il y a de plus odieux de sa part, de plus humiliant pour moi. Elle a feint de ne rien voir ; elle s’est obstinée dans sa superbe impudence, elle a cherché tous les moyens de me décourager ; et quand elle a vu que je souffrais bien, elle s’est jetée dans les bras d’un inconnu avec une sorte de cynisme.

— Tais-toi, blasphémateur ! tu me scandalises, s’écria Teverino. Tu es aveugle et grossier dans la passion. Quoi ! tu ne vois pas que cette femme t’aime, et c’est à moi de t’enseigner les délicatesses de son cœur ! Tu ne vois pas que c’est par dépit qu’elle m’écoute, et que son âme, agitée par la passion, cherche un refuge dans l’ivresse de quelque fatale catastrophe ? Tu choisis pour arriver à elle des chemins remplis d’épines, et les douceurs que tu lui prépares sont mêlées de fiel : tu l’irrites par d’orageux désirs, et aussitôt tu t’éloignes, hautain et plein d’épigrammes, offensé de ce qu’elle ne te fait pas des avances contraires à la pudeur de son sexe ! tu veux qu’elle t’exprime sa passion, qu’elle te rassure contre tout hasard, qu’elle te promette des jours filés d’or et de soie ; qu’elle s’excuse et se justifie d’avoir été jusqu’à ce jour insensible à tes séductions ; qu’elle te demande en quelque sorte pardon de sa hauteur à se soumettre ; enfin, qu’elle te verse, en échange de l’amer breuvage de vérités que tu lui présentes, les flots d’ambroisie de l’amoureuse adulation ! Vous êtes absurde, Léonce, et vous ne savez pas ce que c’est qu’une telle femme. Vous croiriez déroger en vous courbant sous ses pieds, en vous traînant dans la poussière, en vous confessant indigne de sa tendresse, et vous ne voyez pas que c’est là tout bonnement l’expression naturelle d’un amour vrai, la gratitude naïve d’un bonheur exalté ?

— Italien ! Italien ! fleuve débordé qui roule au hasard, tu n’attends pas que l’enthousiasme te pénètre pour l’exprimer, et tes transports peuvent devancer le bonheur qui les fait naître ! Tu connais toutes les ruses de la séduction, et tu parles de naïveté !

— Oui, je suis naïf en travaillant à la victoire ; le désir et l’espoir me rendent éloquent, et je n’ai pas besoin de certitude pour être audacieux. Qu’a donc d’humiliant un échec de ce genre ?

— Ah ! tu l’ignores ? Un refus de femme est pire que le soufflet d’un homme.

— Sot préjugé !

— Non ! La femme qui refuse se dit outragée par la prière.

— Fausse vertu ! Tout cela est embrouillé et cauteleux chez vous, je le vois bien. Ô vive la brillante Italie !

— Tu méprises pourtant tes anciennes idoles quand tu disais tantôt, sur le rempart : « Nos femmes aiment sans discernement, et vos sentiments, à vous, sont des idées ! »

— Je croyais marcher à la découverte de la perfection ; mais je vois avec chagrin que l’esprit étouffe le cœur. Je reviens tout repentant et tout contrit à mes souvenirs.

— Au fond, tu as peut-être raison ! dit Léonce en sortant d’une profonde rêverie. Cette absence de délicatesse vient de la richesse de votre organisation ; et je ne suis pas étonné que lady G… ait été entraînée par cet abandon d’une âme féconde après avoir vécu de subtilités glacées. Nous n’entendons peut-être rien à l’amour, et je reconnais que ce qui m’arrive est mérité. Mais il est trop tard pour en profiter : le charme est détruit, et tu as tout gâté, Teverino, en croyant me servir et m’éclairer.

— Ne dites pas cela, Léonce, vous n’en savez rien. La nuit porte conseil, et demain vous serez calme. Demain, à deux heures après midi, une grande révolution doit s’opérer entre nous tous. Attendez jusque-là pour juger de vous-même.

— Que veux-tu dire ?

— Rien, je veux dormir ! dit Teverino en éteignant la lumière ; chargez-vous de m’éveiller demain, car je suis paresseux au lit comme un cardinal.

Il parut bientôt profondément endormi, et Léonce, réduit à disputer avec lui-même, s’efforça en vain de l’imiter. Mais outre que son lit était fort mauvais, et que ces grabats d’auberge lui semblaient aussi fâcheux qu’ils paraissaient délectables à son compagnon, il demeura attentif, malgré lui, à tous les bruits extérieurs. Une vague inquiétude le dévorait. Il s’attendait toujours à voir passer sur le rideau de sa fenêtre, éclairé par la lune, l’ombre de Sabina, cherchant sur la galerie l’occasion de se réconcilier avec Teverino.

Il commençait enfin à s’assoupir, lorsque des pas furtifs firent craquer légèrement le plancher de la galerie et se perdirent peu à peu. Léonce resta immobile, l’oreille au guet, l’œil fixé sur Teverino, dont le lit faisait face au sien ; alors il vit distinctement le bohémien se lever, entrouvrir doucement la porte, s’assurer qu’une personne avait passé là, et s’approcher de son lit pour voir s’il dormait. Léonce feignit de dormir profondément, et de ne pas sentir la main que Teverino agitait devant ses yeux. Alors celui-ci s’habilla sans bruit et sortit avec précaution.

— Misérable ! tu m’as trompé, se dit Léonce. Eh bien ! je découvrirai ta ruse malgré toi, et je couvrirai de honte cette femme impudique.

Il se releva, s’habilla avec précaution et suivit les traces de l’imprudent marquis. La lune se couchait et la ville était silencieuse.