Tandis que la terre tourne/Solitude

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Tandis que la terre tourneMercure de France (p. 104-107).


SOLITUDE

À Gaston Beïnet.


Les planètes du soir roulent leur poudre d’or,
Le petit univers que je suis fait sa route
Dans cette sphère bleue où s’absorbe la mort.
Je suis un monde obscur que nul autre n’écoute.
L’étoile que j’effleure en passant ne sait point
Combien d’âme et d’orgueil me pèse dans la tête ;
Car l’astre est solitaire et muet dans son coin.
Ce n’est pas pour mes sens que l’avril est en fête,
Mes frères n’entrent pas davantage en mon cœur ;
Je me heurte à leurs fronts comme aux fruits de l’espace.

Jamais ils ne sauront de quel sel ma douleur
S’irrite, de quels nœuds mon amour les enlace,
Ni comment j’ai senti que j’étais dans l’éther
Un esprit tournoyant comme une feuille morte ;
Car je ne sais rien d’eux ni de leur rêve amer.

Je suis comme un palais dont est close la porte :
Les soupirs, les clameurs viennent battre mes murs,
Les cils gardant mes yeux comme des jalousies
Laissent filtrer en moi la couleur des azurs,
Mais en atténuant si bien leurs frénésies
Que je ne vois des jours que les pâles reflets.
Je sais que mes émois me viennent de mirages ;
Le vent n’a de rumeur qu’autant que les volets
Cliquettent sur les gonds et mènent leur tapage.
Parfois, des mendiants s’asseyent sur mon seuil
Sans voir dans quel porphyre on a creusé les marches,
Ils frappent. Je n’ai pas pour eux un mot d’accueil,
Leur murmure se perd comme l’eau sous les arches.
Nul prince n’a la clef éblouissante. En toi
Je vacille comme un fantôme, ô palais morne !

Que disent le tilleul qui penche sur ton toit,
Le croissant qui te pique un instant de sa corne,
La terre dont ta base obscure sent le froid ?

C’est le même infini qui dort au creux des roses,
Sous les crânes osseux et dans l’immensité ;
Je ne lirai pas mieux sur la face des choses
Que dans le livre d’or d’une étoile d’été.
L’abeille qui chuchote au-dessus des calices
En sait autant que moi sur le mystère épars ;
Son âme ne prend pas aux fleurs plus de délices
Que mon œil de rayons dans les autres regards.
Mon désespoir n’a pas une plainte plus grande
Que celle d’un grillon qui grince dans le foin
Ou que celle qu’exhale en tombant une amande.
J’ai beau monter toujours, je n’irai pas plus loin
Qu’une fourmi tournant au désert d’une orange.
Je vais sans un ami dans la nuit de la nuit,
Mangeant de cet azur que toute étoile mange,
Passant avec mon cri qui se perd dans le bruit.

Ah ! pauvre âme plus seule et plus impénétrable
Que l’étang du soleil dans son clos de rayons,
Tourne dans ton lambeau d’espace misérable
Et ne demande rien aux constellations.
Passe, valse isolée et ronde de planète
Lourde d’un univers inviolable et vain :
Lorsque le rossignol sur la terre muette
Emplit d’un cri d’argent l’horizon qui s’éteint,
Il ne révèle pas quelle harmonie il chante,
Si c’est la lune rose ou l’odeur du sureau,
Ou le bonheur feuillu de la vigne grimpante,
Ou son amie assise en mal des œufs nouveaux.