Sur mon chemin/Livre I/Article 10

Ernest Flammarion (p. 61-67).

DERRIÈRE LE RIDEAU


Mon ami, l’auteur dramatique, m’avait donné un strapontin pour sa répétition générale. J’y fus.

À la fin du premier acte, j’applaudis de toutes mes forces, tout seul. Puis, traversant les couloirs où les bruits les plus malveillants commençaient à se répandre, touchant le talent de mon ami et le mérite de sa pièce, j’arrivai derrière le rideau. L’auteur était là, très pâle :

— Il a combien d’entr’actes, ton vaudeville ? demandai-je.

— Deux.

— Alors tu as des chances de t’en tirer, fis-je ; la pénurie des entr’actes est une condition absolue de la réussite des œuvres dramatiques. Il y a quelque chose de plus redoutable, pour un auteur, que le public qui s’ennuie dans la salle, c’est celui qui s’amuse dans les couloirs. Si tu t’égares de ce côté, tu m’en rapporteras des nouvelles.

Mon ami traversa, rageur, la scène et s’en vint coller un regard de flamme au trou du rideau. La salle commençait à se remplir ; il lui cracha sa colère. Il disait, entre autres choses :

— Penser que nous avons inventé ça : le public des répétitions générales, le Tout-Paris des premières !… Pour attirer la foule qui rit toujours, nous invitons d’abord ces blasés qui ne rient jamais ! Qu’est-ce que ça me fait, à moi, que toutes ces faces n’aient point ri ? Est-ce que j’écris des pièces pour le Tout-Paris des premières ? Non ! n’est-ce pas ? Alors ! alors, puisque tout ce qui plaît au gros public qui paie ne saurait plaire au public des premières qui ne paie pas, ma pièce a réussi au-delà de toute imagination, et me voilà riche !

Il éclata d’un rire extravagant. Puis il me céda le trou du rideau, me disant « qu’il les avait assez vus et qu’ils étaient tous laids ce soir ! »

C’était la première fois que je regardais par le trou du rideau. C’est bien la meilleure place pour s’amuser au théâtre. Henry Fouquier arrivait et déjà ne lâchait pins sa jumelle. Il se faisait raconter le premier acte, tout en lorgnant le balcon. Henry Fouquier est consciencieux ; il ne part jamais avant la fin des pièces. C’est ce que je fis remarquer à mon irascible ami, qui me criait qu’il n’arrivait jamais au commencement. Au fond de sa loge, je distinguai M. Stanislas Rzewuski, plus triste que Tibère à Caprée.

En face, M. et Madame Duquesnel, qui montraient les sourires les plus indulgents du monde et devaient débiner mon pauvre ami avec une cruauté idéale. Je les entendais.

Au-dessus, dans l’avant-scène, M. et Madame Catulle Mendès. Le poète retenait, d’une main, son front hugolien, prêt à tomber à l’orchestre. Madame Mendès, d’une glorieuse beauté d’outre-tombe, fixait immuablement la foule, du fond de ses yeux de ténèbres.

— Encore une qui n’a pas ri ; tant pis pour moi ! me dit l’auteur.

Et, toujours au premier, mais dans la loge en face, j’aperçus deux chapeaux roses et un monocle. C’était le critique de l’Écho de Paris.

Puis mon regard s’en fut à l’aventure et rencontra M. Larroumet, et je regrettai le ventre de Sarcey, dont les soubresauts étaient un sérieux pronostic. Voici encore la lavallière bleue, à petils pois blancs, de M. Faguet. Il se remue beaucoup dans son petit pet-en-l’air intransigeant et agite sa badine. Un flot de courriéristes déferle.

Un cent-gardes : Maizeroy ; Kerst, au jugement sûr ; Richard O’Monroy, qui n’en a pas raté une depuis la guerre ; les moustaches sont magnifiques, toujours aussi noires et pomponnées. Mais il n’est pas le plus beau journaliste de France : c’est Lintilhac, le chevelu.

Là-bas, potinant, un coin de belles juives, qui ne s’amusent qu’aux pièces de leurs maris. Elles sourient à Pierre Veber et à Tristan Bernard.

J’aperçois un binocle, sur la barbe du roi Léopold : c’est Berardi. Le prince Troubetzkoy s’avance ; on le voit enfin sans son phaéton !

Une loge. Henry Bauër songeur. Des jeunes passent, lui serrent la main. Tiens ! Varney ! Je croyais qu’il ne venait qu’aux pièces de Decourcelle ; mais il est vrai que voilà Decourcelle qui d’ordinaire ne s’en vient qu’aux pièces de Varney. Pierre Wolff. En donne-t-il des coups de chapeau ! Très occupé, écoute peu la pièce, mais en saisit tous les défauts. Dom Blasius passe, aimable.

Aurélien Scholl, d’un monocle sévère, cherche son fauteuil qu’il ne trouve pas. Son petit-neveu, Robert Charvay, vientà son secours. Robert Charvay s’amuse partout, depuis le Fiancé de Thylda ; ce n’est pas comme Grenet-Dancourt qui ne s’amuse nulle part, depuis Trois Femmes pour un mari.

La comtesse Pethion, en retard ; entrée moins sensationnelle qu’aux Variétés, l’an dernier, Mussay et Céline Chaumont. M. et Madame Fasquelle. Valabrègue ; on ne sait pas lequel. Blowitz, avec des dames, dans une loge, que c’est comme un bouquet de fleurs.

Un groupe politique : Mesureur, dit « gros poulot », Klotz et Gustave Rivet ; s’ils ne s’amusent pas, ceux-là ! La pièce de mon ami vaut bien un spectacle au Palais-Bourbon.

À côté des officières d’académie, Mesdames Jeanne Froment et Aimée Aymard, voici Georges de Porto-Riche qui a hérité de la rosette de Becque, et Victor de Cottens qui a hérité du ruban du prince de Sagan. À quelques fauteuils de là, Gavault qui se tire une moustache qui ne veut pas venir ; son secrétaire tait la même chose que lui… Voilà Schneider puis le beau Lionel ; il le sait bien, allez ! qu’il ressemble à Plonplon ; tous les calembours de Schneider ne feront pas qu’il l’oublie. Damoy ! le fier tragédien ! qui a tant crié dans Annabella. Il a bien maigri depuis. Ma parole, voilà Robert Gangnat, qu’on aime… quand on le connaît.

Mais, derrière moi, j’entends des cris, des sanglots. C’est la femme du directeur qui reproche à mon ami « de les avoir ruinés ». Mon ami répond : « Je vous attendais, madame. »

Je ne saurais vous dire par quel miracle la pièce, qui était tombée à plat au premier acte, s’est soudain relevée, pour un triomphe définitif, au second. À l’entr’acte, je me précipitai sur la scène et retrouvai l’auteur au trou du rideau.

— Ah ! ces salles de première, disait il, on est quelquefois injuste envers elles. On a grand tort. La pensée que nous allons avoir à séduire les plus beaux esprits de la capitale, et aussi les plus blasés, fait que nous nous astreignons à un effort fécond. Si ce public n’existait point, nous ne résisterions pas au désir de flatter les passions vulgaires de la multitude, et le niveau de l’art baisserait tous les jours.

— Oui-dà ! continua-t-il, les braves gens ! Ils ont ri ! Ils ont tous ri ! Ce gros Bisson ! as-tu vu comme il applaudissait ! Et Feydeau ! j’entendais le bruit de ses bagues ! comme je comprends qu’il en mette à tous les doigts ! Et Ordonneau, son sourire était plus bruyant qu’à l’ordinaire. Et le rire en crécelle d’Henri Amic ! Et l’esclaffement de Regnard ! Et Marx ! on l’entend rire, celui-là. Quand il rit, tout le monde dit : « Tiens, voilà Marx qui rit ! » Avonde, Aderer, Robert de Flers ont ri ! Mon cher, Arthur oubliait d’en caresser sa barbe ; mais il ne pourra pas rire jusqu’à la fin, parce qu’il s’en va toujours avant le dénouement. C’est, paraît-il, encore plus chic que d’arriver en retard.

Les dames aussi pleuraient de rire. J’ai bien remarqué Madame Chariot et Madame Michaud. La belle Madame Montchanin a ri ; parfaitement. Et Peppa Invernizzi a applaudi ; oui, oui. Et ce groupe là-bas ; il est encore en joie. Vois-tu l’imposante Rosa Bruck, la souveraine Sorel, l’exquise Mégard, la très bonne Marie Magnier, Paule Andral, la magnifique ? et la spirituelle Jeanne Yvon, des Variétés, qui en mouillait son mouchoir !

— Ah ! ça ! m’écriai-je, arrête-toi, il ne te restera bientôt plus de qualificatifs.

Mais il ne m’entendait pas.

— Écoute ! écoute ! Les cabots tapaient avec leurs cannes, jusqu’au bout. Ils ne faisaient pas semblant, tu sais ! Que te dirai-je ? Tu vois cette grande blonde radieuse ? C’est Jeanne de Luxile, dite Bibichon, dite l’Enfant des Premières. Elle doit être blasée celle-là cependant. Eh bien ! j’avais assez d’esprit, ce soir, pour la faire rire !

Mon ami eût continué longtemps de la sorte, mais la porte de fer céda sous la poussée des foules enthousiastes. Le plateau fut envahi par le public des premières, sur le compte duquel mon ami, après son premier acte, s’était si manifestement trompé. Enfin, j’eus la joie d’assister à une démarche solennelle, timidement tentée par l’heureux directeur auprès de l’heureux auteur :

— Ma femme voudrait vous embrasser, dit-il.