Sur les routes de Provence/04


SUR LES ROUTES DE PROVENCE[1]

PAR MM. L. ET CH. DE FOUCHIER


IV. — LA CAMARGUE ET LA CRAU — L’OLÉICULTURE


Une ferrade au mas de l’Amarée. — À travers la Camargue : Albaron, le Vaccarès, le Sambuc et les bords du grand Rhône. — Le désert de Crau. — Troupeaux transhumants. — Salon et l’oléiculture. — La culture des fleurs. — Nostradamus et Craponne.



Le matin, au réveil, une agréable surprise nous est réservée. Du Maries, près des bords du petit Rhône, un gardian est venu, porteur d’une invitation du marquis de Baroncelli-Javon qui, avec sa bonne grâce coutumière, a bien voulu fixer à l’époque de notre passage, la date d’une ferrade. Il nous y convie et nous y courons avec empressement, car la ferrade est un des épisodes les plus captivants de la vie de Camargue. Vachettes et bouvillons sauvages, mélangés au troupeau qui vit en liberté dans le marais, ont atteint l’époque de leur sevrage ; il s’agit de les séparer de force des tétines maternelles et de les marquer, en même temps, au fer rouge, du signe adopté par leur propriétaire, qui permettra de les reconnaître parmi les autres manades où ils pourraient s’égarer.

MANADE DE CHEVAUX.

Le mas a la rustique simplicité des fermes de ce pays ; dans la cour, vigoureux gaillards, souples et bien découplés, l’œil noir et le visage ouvert, les gardians sont assemblés et le maître vient vers nous la main tendue. À quelque cents mètres, dans un vaste marais, le troupeau mélangé des bœufs farouches et des fières cavales parait tondre paisiblement l’herbe courte. Le premier épisode de la cérémonie va commencer. Il s’agit de séparer d’abord les chevaux du reste de la troupe ; ce n’est qu’un jeu pour les gardians ; sans selles et sans étriers, montés sur de fins coursiers, ils gagnent le marais dans un galop rapide et ramènent bientôt les cavales qui défilent devant nous, tête haute et crinière au vent. On les conduit dans un pâturage voisin. Cependant les gardians reviennent au mas, reçoivent leur trident et se dirigent de nouveau vers le troupeau : les cous sont tendus, les cornes menacent, les rangs se serrent, toute la gent bovine pressent évidemment que quelque chose d’insolite va se passer. Certes, la besogne n’est point facile et il faut toute l’agilité, toute la souplesse et la calme intrépidité des gars pour la mener à bien : dans cette mêlée de bêtes aux trois quarts sauvages, ils doivent chercher à isoler les bouvillons en âge d’être sevrés et à les amener par ruse jusqu’à l’enclos de palissades où l’opération doit avoir lieu. Les y amener seuls est chose impossible, car les mères veillent jalousement sur leur progéniture et ne la quittent point ; le troupeau, d’ailleurs, semble se conjurer tout entier pour préserver du fer vainqueur les jeunes animaux effarés et vouloir les protéger d’une triple ceinture de croupes nerveuses. Il s’agit donc de réduire au minimum le nombre des bêtes qui escorteront jusqu’à l’enceinte les jeunes génisses et les bouvillons tėtus. À dix fois, il faut s’y reprendre et c’est une série de galopades éperdues aux flancs de la colonne pour contraindre à y demeurer les sauvages émancipés ; mais les chevaux que l’on emploie à cet usage sont admirablement dressés et les gardians merveilleux équilibristes. Enfin, à force de patience, la troupe est canalisée ; effarés, tête baissée, le mufle fumant, les animaux se précipitent dans une folle mêlée et pénètrent dans l’enceinte spécialement aménagée, par la palissade grande ouverte puis vivement refermée.

LES PRÉLIMINAIRES DE LA FERRADE.
FERRADE. UN BOUVILLON RÉSISTANT.

Cette enceinte peut avoir environ 50 mètres sur chaque face. La partie vraiment délicate et émotionnante de l’opération va commencer et les gardians doivent y déployer autant de vigueur physique que d’adresse : ils sont vraiment beaux à voir dans cette lutte, dans ces corps à corps avec des animaux indomptés, ces hommes qui rivalisent entre eux de souplesse et de force et qui semblent se jouer des cornes menaçantes et des galopades effrénées. À pied, confondus parmi la troupe turbulente, le lasso en main ou tendu à l’extrémité d’une perche flexible, ils cherchent à fixer le nœud coulant aux cornes des bouvillons qui passent en trombe à leurs côtés. Il faut avoir l’œil exercé pour saisir le moment propice, tout en sur veillant les bêtes qui menacent, à chaque instant, de vous renverser au passage. Maintes fois le lasso tombe, mais l’animal se dégage et tout est à recommencer. Enfin, le nœud tient bon ; cinq ou six gars se précipitent sur la corde fuyante et, d’une traction vigoureuse, amènent de vive force, à l’entrée de l’enceinte, l’animal éperdu qui se débat et agite comme un forcené sa tête entravée. Un gardian se détache alors du groupe et saisit le bouvillon par les cornes ; un corps à corps palpitant s’engage, l’homme cherchant à maintenir l’animal immobilisé, puis, par une brusque torsion du cou, à le renverser sur le flanc. Tous n’y parviennent pas seuls et nous avons vu des bouvillons, ou plus résistants, ou plus robustes, n’être mis à terre que par quatre hommes réunis ; mais certains de ces rudes gars, dans un effort puissant, qui fait saillir leurs muscles et affluer le sang au visage, deviennent tout seuls maîtres de la brute.

FERRADE. ENFIN LE NŒUD TIENT BON.
FERRADE. NOUS AVONS VU DES BOUVILLONS N’ÊTRE MIS À TERRE QUE PAR QUATRE HOMMES RÉUNIS.

L’animal gît à terre, mais il n’est point encore dompté ; sa tête est maintenue sur le sol à force de bras, mais les flancs s’agitent dans une indescriptible fureur et les sabots battent l’air en de terribles ruades. Les gardians réunis en deviennent maîtres enfin. On passe dans les naseaux fumants de la bête une sorte d’anneau en bois dur, de forme elliptique, jouant librement autour du mufle et qui, par sa position naturelle au moment où l’animal veut téter, s’oppose à l’introduction des mamelles dans la bouche et permet ainsi le sevrage. Cette petite opération ne va pas sans une douleur momentanée et la bête, qui se crispe, doit être doublement maintenue. En même temps, la lame effilée d’un couteau lui coupe un petit triangle de l’oreille. C’est un honneur toujours réservé aux invités que de recevoir ce petit bout d’oreille, car c’est l’insigne du parrainage. Nous recevons donc chacun le nôtre et donnons incontinent à l’animal le nom sous lequel il sera dorénavant désigné dans le troupeau. Il ne reste plus qu’à procéder au marquage. Dans un coin de l’enclos, le chef gardian, ou bien quelque autre, entretient le réchaud où rougit le fer : on applique, non pas rapidement, mais avec un soin extrême, ce fer chaud sur une partie charnue du bouvillon ou de la génisse. L’opération est terminée ; les gardians, avec un ensemble et une habileté grande, abandonnent la bête qui, d’un bond, se précipite au dehors par la palissade ouverte et fuit au loin dans son affolement. Il ne ferait pas bon se trouver alors sur sa route ; aussi, les spectateurs sont-ils prudemment réfugiés, qui sur un arbre, qui sur une charrette, et ne descendent-ils qu’à bon escient de leur abri pour suivre un nouveau tournoi.

FERRADE. ON APPLIQUE AVEC UN SOIN EXTRÊME LE FER CHAUD.

Lorsque tous les animaux sont marqués, on rend la liberté au reste du troupeau qui, sans se faire prier, quitte l’enceinte. Aussitôt a lieu la sacramentelle tournée de l’absinthe suivie, dans la salle du mas, du déjeuner des gardians, assaisonné de récits épiques mais sincères, ces rudes hommes étant trop justement fiers de leur vigueur pour risquer d’en compromettre la réputation par des histoires de fantaisie.

Toutes ces histoires se rapportent aux taureaux et aux incidents de courses et, par une rare bonne fortune, * nous nous trouvons précisément placés, à l’Amarée, en face d’une manade où sont réunis les types les plus beaux du taureau et du cheval camarguais. Par suite, en effet, de la désaffection d’une partie de la région pour les anciennes courses du Languedoc et de la mode des courses espagnoles, malheureusement implantée dans le pays, tous les propriétaires de manades ont croisé leurs taureaux avec des produits espagnols, moins agiles et, partant, plus malléables dans l’arène ; les chevaux ont eu le même sort et la race de Camargue s’est sinon abâtardie, du moins transformée au contact des étalons du Gouvernement. Depuis une quinzaine d’années, le marquis de Baroncelli-Javon tente de réagir et a réussi à conserver quelques types absolument purs de la race camarguaise : taureaux noirs comme le jais, au large garrot, à l’échine veloutée, à l’œil sombre et farouche, aux cornes droites et pointues ; chevaux blancs, de taille moyenne, aux larges flancs, aux solides attaches, à la longue queue arabe, agiles et obéissants comme pas un.

C’est de la manade de l’Amarée qu’est sorti le célèbre taureau Prouvenço, longtemps invincible et dont les cartes postales perpétuent aujourd’hui la mémoire, avec cette légende bien suggestive suivie de la signature du propriétaire et extraite de son Sacrifice : « l’adoron coume un diéu e l’ai nouma Prouvenço per l’ounour d’ou païs. » Elles étaient dignes de sortir aussi de l’Amarée les cavales blanches de Véran, le prétendant de Mireille, fiers coursiers dont Mistral donne au chant IV de son poème une si vibrante description : « Les cavales de Camargue, au poignant éperon qui leur déchire le flanc, comme à la main qui les caresse, jamais on ne les vit soumises. Enchevêtrées par trahison, j’en ai vu exiler loin des prairies salines ; et un jour, d’un bond revêche et prompt, jeter bas quiconque les monte, d’un galop dévorer vingt lieues de marécages, flairant le vent et revenues au Vaccarès, où elles naquirent, après dix ans d’esclavage, respirer l’émanation salée et libre de la mer. Car, à cette race sauvage, son élément, c’est la mer : du char de Neptune échappée sans doute, elle est encore teinte d’écume ; et quand la mer souille et s’assombrit, quand les vaisseaux rompent les câbles, les étalons de Camargue hennissent de bonheur et font claquer comme la ficelle d’un fouet leur longue queue traînante ; et grattent le sol, et sentent dans leur chair, entrer le trident du dieu terrible qui, dans un horrible pêle-mêle, meut la tempête et le déluge et boule verse de fond en comble les abîmes de la mer. »

Lorsque nous quittons notre aimable hôte, dans l’enchantement d’un spectacle si nouveau, le soleil est au zénith et nous regagnons les Saintes-Maries pour organiser une excursion vers la Crau. Le printemps, par malheur, a été exagérément pluvieux et personne dans le village ne veut se charger de nous conduire à Saint-Louis du Rhône par la route de Faraman et des marais. Cette route doit être cependant d’un pittoresque sans égal ; à travers une contrée absolument sauvage, il faut se frayer un chemin au milieu des étangs innombrables où s’agite tout un peuple d’oiseaux rares et sur les bords desquels vivent en liberté complète les taureaux indomptés. Il faut donc renoncer à cette voie si tentante, sauf à la signaler, quand elle est praticable, aux touristes préoccupés d’inédit. Du moins nous promet-on un trajet intéressant vers la Crau par Albaron, la rive nord du Vaccarès et le Sambuc.

Comme la veille, la soirée passe vite à revoir la farouche église, à côtoyer la mer, à regarder tomber la nuit dans un désert sans horizon. Et puis c’est le départ, dans les vapeurs diaphanes du matin, la silhouette des Saintes qui devient de moins en moins nette et qui s’efface enfin, les rares tamaris des savanes, les prêles et les salicornes des marais…

D’Albaron, où l’on quitte la route d’Arles, se détache un excellent chemin qui pique droit sur l’étang de Vaccarès et, après en avoir longé le rivage, se dirige vers le grand Rhône. Le paysage, au début, reste le même, il n’est plus très nouveau pour nous ; mais bientôt le Vaccarès étale vers le Sud la masse de ses eaux grises ; mer plutôt qu’étang, mer déserte, à perte de vue, qui miroite ce matin au soleil, mais que l’on devine traîtresse et dangereuse quand souffle le mistral ou quand, dans les tristes journées d’hiver, la tempête amoncelle les nuages sur un horizon sinistre.

Fraîche oasis, dont nous goûtons avec volupté les ombrages, le hameau de Villeneuve abrite sous de grands arbres au bord d’un clair ruisseau quelques maisons rustiques et quelques vergers perdus dans cette immensité. Le Rhône n’est plus très éloigné ; bientôt l’aspect du pays change, la terre redevient fertile et la végétation moins rare ; les grands vignobles, que nous avons quittés avant Aigues-Mortes font, de nouveau, leur apparition. On peut se faire une idée de l’importance de l’exploitation viticole dans cette région, si l’on songe qu’un seul domaine, visité par nous ce jour-là, comporte environ 180 hectares en vignes. Au château de Giraud (c’est le domaine en question) on ne récolte pas moins de 14 000 hectolitres de vin dans les années moyennes ; les celliers renferment 58 foudres d’une capacité de 3 à 400 hectolitres chacun ; 100 ouvriers y sont employés en permanence, en temps de vendanges ce nombre est porté à 200, 250 et plus. Le domaine est dans un joli site au bord du grand Rhône et le château, entouré de parterres étincelants, n’est pas sans caractère.

MOUTONS AU SAMBUC.

De là jusqu’au Sambuc, où un fragile bateau de pêcheur nous fera traverser le fleuve, la promenade au faîte de la levée du Rhône, au milieu d’une folle végétation, offre un contraste saisissant avec les plaines dénudées de ce matin. « Ô magnifiques ombrages ! s’écrie le chantre de Mireille. Des frênes, des peupliers blancs gigantesques miraient, des bords, leurs troncs blanchâtres ; des lambrusques antiques, tortueuses, y enroulaient leurs lianes et du faîte des branches fortes laissaient pendiller leurs moissines noueuses. Le Rhône, avec ses ondes fatiguées, dormantes, majestueusement tranquilles, passait ; et regrettant le palais d’Avignon, les farandoles et les symphonies, comme un grand vieillard qui agonise, il semblait tout mélancolique d’aller perdre à la mer et ses eaux et son nom. » À la vérité, le Rhône n’est pas toujours aussi tranquille et, dès que souffle le mistral, on tenterait vainement sur un frêle esquif une traversée que le courant rendrait très périlleuse ; un avis s’impose donc. Depuis Arles jusqu’à Saint-Louis du Rhône, sur un distance de plus de 10 lieues, on ne trouve pas un seul bac assurant le passage d’une rive à l’autre ; à Saint-Louis seulement existe un service officiel ; en deçà il n’y a donc lieu de s’engager qu’à bon escient et dans la journée pour une course du genre de la nôtre ; c’est dire qu’il faut être en mesure si l’on ne trouve aucun pêcheur de bonne volonté, de regagner à temps la voie ferrée qui conduit d’Arles aux Salines de Giraud. Si l’on descend jusqu’à la hauteur de Saint-Louis, point ou aboutit le chemin des Saintes-Maries par les étangs, il faut se garder de l’heure tardive ; à la nuit tombante le passeur, qui séjourne sur l’autre rive, devient systématiquement sourd et la nuit, toute une longue nuit dans ce site absolument désert, manquerait certes de charme.

Le Rhône traversé, le désert de la Crau s’étend aussi loin que portent les regards. On aura une impression suffisante de cette solitude en remontant pendant 3 kilomètres environ la route d’Arles pour regagner de là, à la station de Saint-Martin de Crau, la voie ferrée par le mas Trubert, le mas de Bezeaumes et le grand mas du Pilier ; c’est une course de moins de 4 lieues qu’il faut, d’ailleurs, quelque intrépidité pour entreprendre sous le chaud soleil de midi. Car il n’y a nul abri dans cette vaste plaine de 35 000 hectares et la réverbération solaire est intense sur les champs de cailloux qui la composent. Campus lapideus, disaient les Romains, pour désigner la Crau pierreuse. D’où provient cette profusion de pierres dont l’abondance est vraiment extraordinaire et qui forment comme une couverture régulièrement disposée ? On a émis l’opinion que la mer avait séjourné aux temps préhistoriques sur cette partie du sol de Provence et qu’en se retirant elle aurait abandonné tous ces galets. Il paraît plus plausible d’admettre qu’ils proviennent du cours impétueux d’un fleuve, Rhône ou Durance, et qu’ils ont été roulés à la suite d’inondations formidables sur la plaine de Crau entièrement recouverte.

FERME MODÈLE EN CRAU.

La légende ne pouvait manquer de s’emparer de cette bizarre configuration du sol et voici par quelle fable mythologique est expliquée l’origine de la Crau. « Après avoir délivré Prométhée de ses chaînes, Hercule se rendit au jardin des Hespérides ; arrivé en pleine Crau, Albion et Bergion s’opposèrent à son passage. Un combat terrible s’engagea entre Hercule et ses deux antagonistes. Ayant épuisé toutes ses flèches, Hercule allait se trouver sans défense et tomber entre les mains de ses ennemis, mais Jupiter veillait. Il fit pleuvoir, à l’intention de son fils, un déluge de pierres rondes qui couvrirent le sol de la Crau. Grâce à ce secours inespéré, Hercule put triompher de ses adversaires. D’où vient le nom de campus lapideus sive Herculeus, par lequel la Crau était connue dans l’antiquité. » C’est une fable différente que Mistral a présentée au chant VIII de Mireille : il y dépeint les géants orgueilleux, qui, pour escalader le ciel et renverser le Tout Puissant, veulent entasser monts sur montagnes et l’Alpine sur le Ventoux. Mais « Dieu ouvre la main et le mistral, avec la foudre et l’ouragan, de sa main, comme des aigles, sont partis tous trois : de la mer profonde, et de ses ravins et de ses abîmes, ils vont, avides, épierrer le lit de marbre ; et ensuite, s’élevant comme un lourd brouillard, l’aquilon, la foudre et l’ouragan d’un vaste couvercle de poudingue assomment là les colosses. »

Quoiqu’il en soit, le spectacle de cette immense plaine cache une réelle grandeur sous son apparente uniformité. Les mas très rares, que l’on salue de loin comme un port ou comme une île au milieu d’un océan désert, constituent des étapes amusantes ou la vie champêtre contraste avec les environs incultes. Entre eux le chemin déroule son ruban sans fin, l’air surchauffé tremblotte au ras du sol, innombrables les lézards gris courent par saccades et, sur notre passage, les cigales de la lande, « les petites cymbales folles », interrompent leur éternelle chanson. Mais, plus que dans l’embrasement du soleil, il est une heure où la Crau laisse une impression très vive, c’est l’heure du lever du jour : il n’y a rien, dans cette étendue toute plate, qui puisse faire le moindre écran à la lumière naissante, il n’y a pas la moindre opposition d’ombres ni de couleurs ; et alors on voit lentement descendre sur terre une lumière toute pâle, étrangement claire et diaphane, une lumière comme surnaturelle qui ne ressemble en rien à nos aurores septentrionales, une lumière joyeuse qui dilate l’âme en dilatant les yeux. Cette sensation date pour nous de fort longtemps ; nous conserverons toujours le souvenir du premier voyage vers la Provence, de la première traversée de la Crau dans le train matinal qui nous conduisait à Marseille ; c’était la première fois que la lumière du Midi frappait nos yeux ; après vingt années ils sont encore éblouis de l’impression ressentie.

Deux fois par an le désert de la Crau s’anime au passage des troupeaux transhumants. En mai c’est une véritable armée de moutons, de chèvres, d’agneaux et de boucs cornus qui, sous la conduite de bergers Virgiliens, escortés d’ânes gris porteurs de grands bâts de sparterie, traverse les plaines pour gagner les herbages alpestres des hautes vallées dauphinoises où elle demeure tout l’été. Aux premières approches de l’arrière-saison les troupeaux reviennent à leurs lieux d’origine et ce double exode est immémorial. Nous venons de croiser une de ces innombrables troupes vagabondes et c’est un spectacle des plus pittoresques. Qu’on nous permettre de faire encore parler ici le cher poète Mistral ! Qui, mieux que lui, pourrait dépeindre ces scènes de la vie champêtre si profondément senties, si joliment décrites et dont le tableau, après plus de cinquante ans déjà, conserve une si merveilleuse exactitude ?

DEUX FOIS PAR AN LE DÉSERT DE CRAU S’ANIME AU PASSAGE DES TROUPEAUX TRANSHUMANTS.

« Il faut voir cette multitude se développer dans le chemin pierreux. Au front de toute la troupe les agneaux hâtifs cabriolent par joyeuses bandes. L’agnelier les dirige. Les ânes portant sonnailles, et les ânons, et les ânesses en désordre les suivent. À califourchon sur la hardelle l’ânier en a la garde. Dans les mannes de sparterie ce sont eux qui portent les hardes et la boisson et les vivres… et l’agneau fatigué. Capitaines de la phalange avec leurs cornes retroussées, après, viennent de front, en branlant leurs clarines et le regard de travers, cinq fiers boues à la tête menaçante ; derrière les boucs viennent les mères et les folles chevrettes et les blancs petits chevreaux. Troupe gourmande et vagabonde le chevrier les commande. Les mâles de brebis, les grands béliers conducteurs, dont les museaux dans l’air se dressent, alors paraissent dans la voie ; on les reconnaît à leurs grandes cornes trois fois entortillées autour de l’oreille. En tête de la troupe marche le chef des patres, de son manteau s’enveloppant les deux épaules. Mais le gros de l’armée arrive à la suite. Et dans un nuage de poussière, empressées, courent les mères, répondant par de longs bêlements aux bêlements de leurs petits ; et, la nuque ornée de bouffettes rouges, ensemble poudroient les anténois et les moutons laineux qui vont à pas lents. »

À la fin du jour le train venu d’Arles nous emporte vers Salon. Nous dépassons l’étang d’Entressen, la patrie du berger Alari (encore une évocation de Mireille) ; de hautes bordures de cyprès noirs protègent la ligne contre les fureurs du mistral ; à droite, à gauche toujours les plaines caillouteuses nous accompagnent jusqu’aux environs de Miramas où il faut changer de voiture. Bientôt les oliviers couvrent le sol de tous côtés et la silhouette d’un vieux château barre l’horizon en même temps que s’estompent les premiers contreforts des Alpes.

Salon a l’aspect d’une cité riche et animée. Sa situation, à l’extrême limite de la Crau, au centre d’un réseau très développé de routes admirablement entretenues et en terrain plat, en fait un véritable paradis pour les cyclistes, dont nous n’avons jamais vu, je crois, même dans la banlieue parisienne, un nombre aussi considérable. C’est que de là rayonnent les promenades les plus charmantes et les plus variées, à travers les vertes oliveraies, vers l’étang de Berre ou vers la Durance : Orgon, Mérindol, Charleval, Lambesc, Berre ou Saint-Chamas sont des buts de courses séduisantes et faciles.

SALON DOMINÉE PAR LES QUATRE TOURS D’UN VIEUX CHÂTEAU.

Dominée par un vieux château dont les quatre tours, noircies par les siècles, ont une belle allure, la ville cache les toits rouges de ses maisons sous une luxuriante végétation ; les villas luxueuses s’y mêlent aux cheminées des usines. Car Salon est une ville essentiellement travailleuse et industrielle, le centre de l’industrie si prospère de l’oléiculture. Nostradamus, le célèbre astrologue, avait-il lu dans les constellations le sort brillant qui était réservé à la ville où reposent ses cendres ? C’est peu probable, car à l’époque de sa mort (1566) la plaine était encore étrangement sèche et aride. Craponne, le non moins célèbre ingénieur, venait à peine de terminer les travaux du canal qui porte son nom et ce ne fut que plus tard que, grâce à une irrigation de plus en plus développée, le pays se transforma et devint fertile. Aujourd’hui la fécondité du sol a suscité des cultures de toute sorte au premier rang desquelles il faut citer l’olivier auquel Salon doit son prodigieux développement.

L’olivier, qu’il se soit propagé naturellement de l’Asie, sa patrie d’origine, à travers la Grèce, l’Italie, puis la Provence, ou qu’il ait été importé par les peuplades orientales à la faveur d’émigrations successives abonde depuis un temps immémorial sur le littoral de la Méditerranée. Dans les Maures, dans l’Estérel, sur toute la côte Niçoise il couvre le pays de ses troncs tourmentés et de ses pacifiques feuillages ; peut-être même est-il plus beau, plus séduisant d’aspect dans les Alpes-Maritimes que dans les plaines Salonnaises, mais nulle part il n’est plus soigneusement, plus rationnellement cultivé qu’ici. C’est que la culture en est particulièrement délicate et que ses diverses phases exercent, par leur plus ou moins grande perfection, une influence immédiate sur le fruit et, par conséquent, sur l’huile à laquelle cette culture doit d’être une source de richesse.

La culture de l’olivier présente avec la culture de la vigne de nombreux rapports. De même qu’il y a des crus célèbres et des clos de choix, il y a des oliveraies réputées, et l’olive noire, arquée, pointue des environs de Salon ne souffre pas la confusion avec tel autre produit moins parfait. On laboure les oliveraies comme on laboure les vignes. Trois labours sont nécessaires : le premier en hiver, quand la récolte est terminée, a pour but de régénérer le sol, le second et le troisième sont spécialement destinés à enlever les plantes parasites qui mangent, au détriment de l’arbre, les sucs nutritifs de la terre. On fume les oliveraies comme on fume les vignobles. On taille l’olivier comme on taille la vigne et cette opération doit être conduite avec un soin tout particulier. Il ne s’agit pas, en effet, d’avoir la coquetterie des beaux arbres buissonnants et touffus qui flattent l’œil, mais qui laissent difficilement pénétrer jusqu’aux pousses productrices l’air et la lumière ; on élague donc sans pitié les gourmands, les branches épuisées, pour donner à l’arbre la forme d’une sorte de gobelet et faciliter ainsi la circulation de l’air et la pénétration du soleil. Columelle n’a-t-il pas écrit, il y a 1 800 ans, dans son traité d’agriculture. De re rustica : en labourant l’olivier on le prie de produire, en le fumant on le supplie, en le taillant on le contraint.

LABOUR D’UN JEUNE VERGER D’OLIVIERS EN CRAU. TROIS LABOURS SONT NÉCESSAIRES.

Voici maintenant s’avancer l’automne. Dans les vergers de Provence, l’animation est sans pareille ; la gracieuse cueillette des olives va commencer et les jeunes filles affairées, les gentes olivarelles, s’éparpillent dans les vergers pour y accomplir leur tâche au milieu des rires et des chansons. La vraie cueillette, celle qui conserve les fruits intacts et, en les préservant des mâchures, assure à l’huile une qualité exceptionnelle, doit être faite à la main. Ce mode de récolte a, en outre, l’avantage d’éviter de détériorer les jeunes pousses de l’année, ce qui compromet toujours plus ou moins la récolte de l’année suivante. Le gaulage est une œuvre de barbares et on ne l’emploie que lorsque les dimensions de l’arbre ne permettent pas de faire autrement. Les olivarelles travaillent généralement par petits groupes de cinq ; deux jeunes filles, montées sur un chevalet, récoltent les branches supérieures de l’arbre, deux femmes se chargent des branches inférieures et un jeune garçon grimpe à l’intérieur de l’olivier. Chacun porte un panier d’osier retenu à la taille par une ceinture de cuir ; prestes, agiles, les doigts cherchent parmi les feuilles les fruits noirs et savoureux, les paniers s’emplissent en un clin d’ail, les olives pleuvent de toutes parts et s’amoncellent dans les sacs. Mais le froid est quelquefois vif et les jambes engourdies ont besoin de délassement ; aussi la cueillette de l’olive est-elle toujours accompagnée de rondes bondissantes, de danses échevelées qui transforment le labeur en une vraie partie de plaisir. Le soir, le produit de la cueillette est rassemblé sous les hangars des mas. Il ne reste plus qu’à enlever les feuilles et brindilles mêlées aux fruits et qu’à porter les olives aux moulins.

INTÉRIEUR DE MOULIN À HUILE, LA PRESSE.

De même qu’on voit dans nos pays de vignes des pressoirs antiques et démodés où la poutre et la vis en bois sont encore en usage, à côté des pressoirs modernes actionnés par des treuils puissants ou même par la force hydraulique, de même, au pays de l’olive, on voit la meule antique, qu’un mulet fait lentement tourner dans une pile ronde, voisiner avec le moulin à cabestan. Ces vieux moulins ont un cachet extrême : des caves en forme de nefs romanes renferment les appareils qui comprennent la meule, les scourtins, la presse et les piles. Les olives sont d’abord passées à la meule, actionnée, comme nous l’avons dit, par un mulet ; les olives entassées dans une pile ronde y sont écrasées et agglomérées en une pâte que l’on soumettra à l’action de la presse. Dans cette première opération, à moins que les olives ne soient tout à fait supérieures, il s’exprime peu d’huile. La pâte est alors déposée dans des scourtins, que l’on réunit par trentaine sous les presses : c’est l’opération de l’ « encalassage ». La réunion de 30 scourtins porte le nom provençal de « cambo » ; c’est une désignation analogue à celle de « cep » qui, dans certains départements viticoles, est donnée à la réunion dans le pressoir d’une même masse de raisin à presser. Le cambo est alors soumis à l’action de la presse qui est actionnée par une énorme barre manœuvrée par un mouvement de va-et-vient à bras d’hommes. La manœuvre parait aisée au début, mais à mesure qu’agit la presse la résistance est plus forte, souvent 10 hommes et plus sont nécessaires pour serrer à fond les presses et exprimer de la pâte onctueuse les dernières gouttes de jus. Cependant, de toutes parts, coule en flots d’or l’huile parfumée, recueillie dans les flancs de jarres phénoménales où elle doit reposer quelques jours avant d’avoir acquis son bouquet.

INTÉRIEUR DE MOULIN À HUILE, LA MEULE.

En somme, les opérations de l’olivaison sont identiques à celles des vendanges : le raisin est passé au moulin comme l’olive à la meule ; la rape, sous forme d’agglomération pâteuse, est réunie en cep comme la pâte d’olive en cambo ; enfin, dans les deux cas, la presse, avec sa grande barre de fer, fonctionne de façon à peu près semblable. Quant à la répartition du travail et à la spécialisation des ouvriers, la même remarque doit être faite.

1. FABRIQUE D’HUILE À SALON. OUVRIERS FERBLANTIERS.

L’olivaison terminée, commence, pour les négociants en huiles, le travail le plus délicat de leur industrie. L’expérience a démontré, en effet, qu’une livraison régulière et toujours de qualité identique est la condition primordiale de la stabilité de la clientèle ; or les goûts des consommateurs sont très variables et telle région de la France ou de l’étranger demande des huiles d’un arôme, d’une limpidité, d’une couleur qui différent de l’arôme, de la limpidité, de la couleur convenant à telle autre région. Il devient donc nécessaire d’établir parmi les huiles récoltées une classification rigoureusement exacte, d’après la nature du sol et la constitution des oliviers. C’est l’œuvre du négociant lui-même ou de commis expérimentés, œuvre qui nécessite, on le conçoit, une longue pratique ; ce classement ne saurait, d’ailleurs, être entrepris que lorsque l’huile, à la suite d’un filtrage complet, a acquis une limpidité parfaite. Les nombreuses piles fixes qui renferment les différentes huiles après ce classement sont méthodiquement rangées dans de vastes salles appelées « estives ». L’estive est le cellier de l’oléiculteur et des estives de Salon coulent des huiles réputées qui, en bouteilles, estagnons ou bonbonnes, partent chaque jour à destination du monde entier.

2. FABRIQUE D’HUILE À SALON. INTÉRIEUR D’ESTIVE.

Ces expéditions entraînent l’établissement de toute une industrie très active, qui fonctionne à côté des estives : scieries à vapeur ou mues par l’eau, où se fabriquent les caisses pour l’emballage des bouteilles, ateliers de tonnellerie retentissant sous les coups répétés des outils, fabriques d’estagnons où les ferblantiers manient sans relâche les feuilles brillantes et souples, vastes établissements où, par centaines, les jeunes ouvrières tressent l’osier qui servira de berceau aux bon bonnes de verre, ou la paille qui protègera de la chaleur les fûts expédiés au loin. L’intérêt est sans cesse éveillé par la visite de toutes ces manufactures, qui sont pour la ville une source de remarquable prospérité.

FABRIQUE D’HUILE À SALON, SALLE DES EMBALLAGES.
SALON. ATELIERS DE TONNELLERIE.

On juge de l’animation extrême qui règne partout et notamment sur les quais de la gare des marchandises, où les expéditions se comptent par centaines de mille chaque année tant en grande qu’en petite vitesse, où le nombre des wagons ainsi chargés dépasse très largement 50 000 et le tonnage 100 000 tonnes ; au bureau d’enregistrement, où les timbres d’effets de commerce délivrés aux industriels se comptent par millions ; aux banques où les émissions et encaissements d’effets sont innombrables ; à la poste enfin dont l’activité est fébrile.

On voudra bien excuser les quelques détails qui précédent. Il nous a semblé que la culture de l’olivier devait trouver nécessairement place dans une description des paysages de Provence dont il est un des ornements. L’olivier et le mûrier sont les cultures méridionales par excellence ; l’huile et le ver à soie constituent deux industries que nous ignorons dans le Nord et qui convenaient particulièrement par leurs mille détails pittoresques à cette si vivante population provençale.

La culture des fleurs est aussi l’une des principales industries du Midi. Bien que cette culture soit étrangère à Salon et s’exerce presque exclusivement tout au long du littoral qui s’étend de Toulon à Menton, sur cette côte admirable où nous allons bientôt pénétrer, nous croyons pouvoir donner ici quelques renseignements sur une industrie dont le développement s’accentue chaque année.

L’industrie florale se divise en culture hivernale et culture estivale. La première a pour but la vente directe des fleurs coupées, de la fin d’octobre à la fin de mai. La seconde est réservée aux plantes à parfums : violette, de février à avril ; jacinthe et jonquille, en mars et avril ; fleur d’oranger, rose, héliotrope, jasmin, géranium, menthe, tubéreuse, de juillet à octobre ; cassie, d’octobre à décembre. Cette culture se fait surtout à Grasse où l’industrie des parfums débuta au xvie siècle, sur l’initiative de Catherine de Médicis. Les fabriques y emploient chaque année 5 840 000 kilos de fleurs dont 2 millions pour les fleurs d’oranger, 1 million et demi pour les roses et 1 200 000 pour le jasmin.

Parmi les principaux centres producteurs, il faut encore citer Bandol et Ollioules (immortelle, renoncule, œillet, jacinthe, narcisse, lys), Hyères (violettes), Bormes, le Lavandou, la Croix (anthémise, rose, œillet), Antibes (où la culture de la rose et de l’œillet se fait surtout sous des châssis vitres dont la valeur dépasse 10 millions de francs).

Mais revenons à Salon. Quand on a visité les moulins, les estives et les fabriques dont nous venons de parler, on a vu de Salon le côté le plus intéressant. La ville est avenante et respire la richesse, mais, comme beaucoup de cités essentiellement industrielles, elle est assez pauvre en monuments. Nous avons nommé le vieux château, qui date du xive siècle, et sert actuellement de caserne ; l’Hôtel de Ville, tout au moins dans une de ses parties, est de la même époque ; on peut signaler également des restes de fortifications, dont une porte du xve siècle, et un certain nombre de vieilles et curieuses maisons. Deux édifices religieux sont dignes d’une visite : Saint-Michel (xiie siècle) avec un portail roman et Saint-Laurent, ancienne cathédrale du xive siècle où se trouvent quelques beaux morceaux de sculpture, un ensevelissement du Christ, un bénitier prétendu donné par Charlemagne et le tombeau de Nostradamus.

Car Michel de Notre-Dame, autrement dit Nostradamus, a passé à Salon une partie importante de son existence. Il était né tout près de là, à Saint-Rémy, en 1503, d’une famille catholique mais d’origine hébraïque ; après un premier mariage, qui le laissa veuf de bonne heure, après la mort des deux enfants qui en étaient issus, Nostradamus entreprit de nombreux voyages à travers la France. Il était déjà enclin à l’astronomie et aux sciences plus ou moins occultes. Cette vocation ne s’affirma qu’à partir de l’année 1544, époque où il commença à écrire des sortes de prophéties, dans un style quelque peu mystérieux et rempli d’énigmes. Ses prédictions rencontrèrent en France un vif succès. Catherine de Médicis l’appela à la Cour et mit en lui toute sa confiance. Revenu à Salon il y reçut, en 1564, la visite du roi Charles IX et en accepta le titre de médecin ordinaire de Sa Majesté. Deux ans après il mourait dans cette ville où il avait été longtemps considéré comme un vulgaire imposteur ; il s’y accrédita une légende qui le représentait comme emmuré vivant dans un caveau dans lequel, muni d’une lampe et de tout l’attirail nécessaire, il continuait à écrire ses prophéties.

Adam de Craponne est avec lui la grande célébrité de Salon et mérite l’éternelle reconnaissance de la cité qui s’enorgueillit (bien que la chose ait été fort contestée) de lui avoir donné le jour en 1525. On doit à cet ingénieur, qui comprit un des premiers les immenses services que devait rendre à l’agriculture une irrigation méthodique, divers travaux importants exécutés à Fréjus et à Nice ; on lui doit également l’idée première des canaux de Briare, de Provence et du Languedoc, mais ce qui l’a rendu célèbre ce sont les travaux qui, de 1554 à 1569, conduisirent, par les diverses branches d’un canal qui porte son nom, les eaux de la Durance à Salon d’abord, puis à la Touloubre près de Berre et à Saint-Chamas par le nord de la Crau. Le système complet du canal ne fut achevé qu’après sa mort, de 1581 à 1584, par la grande artère qui va de Salon jusqu’à Arles et traverse les marais arlésiens sur un aqueduc important. L’amorce du canal de Craponne est auprès de la Roque d’Anthéron, où il emprunte à la Durance un volume d’eau évalué à 24 mètres cubes par seconde. Ce canal pourrait assurer l’irrigation de 50 000 hectares de terre ; il n’en arrose, en fait, que 20 000 et sert à la fois au dessèchement des marais et à l’arrosage des terrains. — Adam de Craponne ne tira guère profit de son entreprise, dont le roi lui avait cependant assuré la propriété ; cinq années avant sa mort il dut l’abandonner à ses créanciers. Harcelé par ces derniers, poursuivi par la rivalité jalouse que lui suscitait sa renommée, il mourut loin de son pays natal, en 1576, à Nantes, après un banquet où il aurait été, dit-on, empoisonné par ses rivaux.


(À suivre.) L. et Ch. de Fouchier.

  1. Suite. Voyez page 253, 265 et 277.