Sur la route (Bruant)/Nos amoureuses

Sur la Route : chansons et monologuesAristide Bruant (p. 131-134).


NOS AMOUREUSES


De grands boulevards ou de rues,
D’hôtel borgne ou d’hôtel privé,
Gigolettes, cocottes, grues
Au linge plus ou moins lavé ;
Gonzesses de luxe et de choix
Ou du régiment des pierreuses,
Toutes elles portent leur croix,

Nos amoureuses.


Elles sont la chose de mâles
Riches, séniles, impuissants,
Dont les spasmes semblent des râles.
Elles vont, galvaudant leurs sens,
Au lieu de broyer leurs appas
Dans des étreintes vigoureuses…
Mais les amoureux n’aiment pas

Nos amoureuses.

Vagues, veules, endolories,
N’avivant plus que des désirs
Malsains, l’âme et la chair meurtries
Par la fête, par les plaisirs,
Ivres de noce et de rancœur,
Lors des heures trop douloureuses.
Parfois elles s’ouvrent le cœur,

Nos amoureuses.

Ohé ! l’homme à la Madeleine !
Ohé ! Jésus, mort sur ta croix !
Ohé ! Jésus, dont l’âme est pleine
D’amour ! Ô fils du Roi des rois,
Fils du Tout-Puissant, fils du Dieu
Qui fait les vierges bienheureuses…
Laisse un peu coucher dans ton pieu

Nos amoureuses.


Juin, 1896.