Différences entre les versions de « Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/II/06 »

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lui dans ses querelles avec son père, pour des questions d’argent. Il circulait en ville des anecdotes à ce sujet. À vrai dire, c’était une nature irascible, « un esprit saccadé et bizarre », comme le caractérisa dans une réunion notre juge de paix Simon Ivanovitch Katchalnikov. Il entra vêtu d’une façon élégante et irréprochable, la redingote boutonnée, en gants noirs, le haut-de-forme à la main. Comme officier depuis peu en retraite, il ne portait pour le moment que les moustaches. Ses cheveux châtains étaient coupés court et ramenés en avant. Il marchait à grands pas, d’un air décidé. Il s’arrêta un instant sur le seuil, parcourut l’assistance du regard et alla droit au starets, devinant en lui le maître de la maison. Il lui fit un profond salut et lui demanda sa bénédiction. Le starets s’étant levé pour la lui donner, Dmitri Fiodorovitch lui baisa la main avec respect et proféra d’un ton presque irrité :
 
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« Veuillez m’excusez de m’être fait tellement attendre. Mais comme j’insistais pour connaître l’heure de l’entrevue, le domestique Smerdiakov, envoyé par mon père, m’a répondu deux fois catégoriquement qu’elle était fixée à une heure. Et maintenant j’apprends…
 
— Ne vous tourmentez pas, interrompit le starets, vous êtes un peu en retard, mais cela n’a aucune importance.
 
— Je vous suis très reconnaissant et n’attendais pas moins de votre bonté. »
 
Après ces paroles laconiques, Dmitri Fiodorovitch s’inclina de nouveau puis, se tournant du côté de son père, lui fit le même salut profond et respectueux. On voyait qu’il avait prémédité ce salut, avec sincérité, considérant comme une obligation d’exprimer ainsi sa déférence et ses bonnes intentions. Fiodor Pavlovitch, bien que pris à l’improviste, s’en tira à sa façon : en réponse au salut de son fils, il se leva de son fauteuil et lui en rendit un pareil. Son visage se fit grave et imposant, ce qui ne laissait pas de lui donner l’air mauvais. Après avoir répondu en silence aux saluts des assistants, Dmitri Fiodorovitch se dirigea de son pas décidé vers la fenêtre et occupa l’unique siège demeuré libre, non loin du Père Païsius ; incliné sur sa chaise, il se prépara à écouter la suite de la conversation interrompue.
 
La venue de Dmitri Fiodorovitch n’avait pris que deux ou trois minutes, et l’entretien se poursuivit. Mais cette fois Piotr Alexandrovitch ne crut pas nécessaire de répondre à la question pressante et presque irritée du Père Païsius.
 
« Permettez-moi d’abandonner ce sujet, il est par trop
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délicat, prononça-t-il avec une certaine désinvolture mondaine. Voyez Ivan Fiodorovitch qui sourit à notre adresse ; il a probablement quelque chose de curieux à dire.
 
— Rien de particulier, répondit aussitôt Ivan Fiodorovitch. Je ferai seulement remarquer que, depuis longtemps déjà, le libéralisme européen en général, et même notre dilettantisme libéral russe, confondent fréquemment les résultats finals du socialisme avec ceux du christianisme. Cette conclusion extravagante est un trait caractéristique. D’ailleurs, comme on le voit, il n’y a pas que les libéraux et les dilettantes qui confondent dans bien des cas le socialisme et le christianisme, il y a aussi les gendarmes, à l’étranger bien entendu. Votre anecdote parisienne est assez caractéristique à ce sujet, Piotr Alexandrovitch.
 
— Je demande de nouveau la permission d’abandonner ce thème, répéta Piotr Alexandrovitch. Laissez-moi plutôt vous raconter une autre anecdote fort intéressante et fort caractéristique, à propos d’Ivan Fiodorovitch, celle-ci. Il y a cinq jours, dans une société où figuraient surtout des dames, il déclara solennellement, au cours d’une discussion, que rien au monde n’obligeait les gens à aimer leurs semblables ; qu’aucune loi naturelle n’ordonnait à l’homme d’aimer l’humanité ; que si l’amour avait régné jusqu’à présent sur la terre, cela était dû non à la loi naturelle, mais uniquement à la croyance en l’immortalité. Ivan Fiodorovitch ajouta entre parenthèses que c’est là toute la loi naturelle, de sorte que si vous détruisez dans l’homme la foi en son immortalité, non seulement l’amour tarira en lui, mais aussi la force de continuer la vie dans le monde. Bien plus, il n’y aura alors rien d’immoral ; tout sera autorisé, même l’anthropophagie. Ce n’est pas tout : il termina en affirmant que pour tout individu qui ne croit ni en Dieu ni en sa propre immortalité, la loi morale de la nature devait immédiatement devenir l’inverse absolu de la précédente loi religieuse ; que l’égoïsme, même poussé jusqu’à la scélératesse, devait non seulement être autorisé, mais reconnu pour une issue nécessaire, la plus raisonnable et presque la plus noble. D’après un tel paradoxe, jugez du reste, messieurs, jugez de ce que notre cher excentrique Ivan Fiodorovitch trouve bon de proclamer et de ses intentions éventuelles…
 
— Permettez, s’écria soudain Dmitri Fiodorovitch, ai-je bien entendu : « La scélératesse doit non seulement être autorisée, mais reconnue pour l’issue la plus nécessaire et la plus raisonnable de tout athée ! » Est-ce bien cela ?
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— C’est exactement cela, dit le Père Païsius.
 
— Je m’en souviendrai. »
 
Cela dit, Dmitri Fiodorovitch se tut aussi subitement qu’il s’était mêlé à la conversation. Tous le regardèrent avec curiosité.
 
« Est-il possible que vous envisagiez ainsi les conséquences de la disparition de la croyance à l’immortalité de l’âme ? demanda soudain le starets à Ivan Fiodorovitch.
 
— Oui, je crois qu’il n’y a pas de vertu sans immortalité.
 
— Vous êtes heureux si vous croyez ainsi ; ou peut-être fort malheureux !
 
— Pourquoi malheureux ? objecta Ivan Fiodorovitch en souriant.
 
— Parce que, selon toute apparence, vous ne croyez vous-même ni à l’immortalité de l’âme, ni même à ce que vous avez écrit sur la question de l’Église.
 
— Peut-être avez-vous raison !… Pourtant je ne crois pas avoir plaisanté tout à fait, déclara Ivan Fiodorovitch, que cet aveu bizarre fit rougir.
 
— Vous n’avez pas plaisanté tout à fait, c’est vrai. Cette idée n’est pas encore résolue dans votre cœur, et elle le torture. Mais le martyr aussi aime parfois à se divertir de son désespoir. Pour le moment, c’est par désespoir que vous vous divertissez à des articles de revues et à des discussions mondaines, sans croire à votre dialectique et en la raillant douloureusement à part vous. Cette question n’est pas encore résolue en vous, c’est ce qui cause votre tourment, car elle réclame impérieusement une solution…
 
— Mais peut-elle être résolue en moi, résolue dans le sens positif ? demanda non moins bizarrement Ivan Fiodorovitch, en regardant le starets avec un sourire inexplicable.
 
— Si elle ne peut être résolue dans le sens positif, elle ne le sera jamais dans le sens négatif ; vous connaissez vous-même cette propriété de votre cœur ; c’est là ce qui le torture. Mais remerciez le Créateur de vous avoir donné un cœur sublime, capable de se tourmenter ainsi, « de méditer les choses célestes et de les rechercher, car notre demeure est aux cieux ». Que Dieu vous accorde de rencontrer la solution encore ici-bas, et qu’il bénisse vos voies ! »
 
Le starets leva la main et voulut de sa place faire le signe de la croix sur Ivan Fiodorovitch. Mais celui-ci se leva, alla à lui, reçut sa bénédiction et, lui ayant baisé la main, regagna sa place sans mot dire. Il avait l’air ferme et sérieux.
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Cette attitude et toute sa conversation précédente avec le starets, qu’on n’attendait pas de lui, frappèrent tout le monde par je ne sais quoi d’énigmatique et de solennel ; de sorte qu’un silence général régna pour un instant, et que le visage d’Aliocha exprima presque l’effroi. Mais Mioussov leva les épaules en même temps que Fiodor Pavlovitch se levait.
 
« Divin et saint starets, s’exclama-t-il en désignant Ivan Fiodorovitch, voilà mon fils bien-aimé, la chair de ma chair ! C’est pour ainsi dire mon très révérencieux Karl Moor, mais voici mon autre fils qui vient d’arriver, Dmitri Fiodorovitch, contre lequel je demande satisfaction auprès de vous, c’est le très irrévérencieux Franz Moor, — tous deux empruntés aux Brigands de Schiller — et moi, dans la circonstance, je suis le Regierender Graf von Moor<ref>Ce sont là les personnages principaux des Brigands de Schiller (1781). Dès l’âge de dix ans Dostoïevski s’enthousiasma pour cette pièce que son frère Michel devait traduire en 1857. Les thèmes schillériens sont fort nombreux dans Les frères Karamazov. La question a été étudiée par M. Tchijevski dans la Zeitschrift für slavische Philologie, 1929, VI : Schiller und Brüder Karamazov. Cet article, très intéressant, n’épuise peut-être pas le sujet : l’influence de Schiller, notamment du Schiller de la première période, se fait sentir non seulement dans les idées mais dans le style de notre auteur.</ref> ! Jugez-nous et sauvez-nous ! Nous avons besoin non seulement de vos prières, mais de vos pronostics.
 
— Parlez d’une manière raisonnable et ne commencez pas par offenser vos proches », répondit le starets d’une voix exténuée. Sa fatigue augmentait et ses forces décroissaient visiblement.
 
« C’est une indigne comédie, que je prévoyais en venant ici ! s’écria avec indignation Dmitri Fiodorovitch, qui s’était levé, lui aussi. Excusez-moi, mon Révérend Père, je suis peu instruit et j’ignore même comment on vous appelle, mais votre bonté a été trompée, vous n’auriez pas dû nous accorder cette entrevue chez vous. Mon père avait seulement besoin de scandale. Dans quel dessein ? Je l’ignore, mais il n’agit que par calcul. D’ailleurs, je crois maintenant savoir pourquoi…
 
— Tout le monde m’accuse, cria à son tour Fiodor Pavlovitch, y compris Piotr Alexandrovitch ! Oui, vous m’avez accusé, Piotr Alexandrovitch ! reprit-il en se retournant vers Mioussov, bien que celui-ci ne songeât nullement à l’interrompre. On m’accuse d’avoir caché l’argent de mon enfant et
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de ne lui avoir pas payé un rouge liard ; mais, je vous le demande, n’y a-t-il pas des tribunaux ? Là, Dmitri Fiodorovitch, d’après vos quittances, d’après les lettres et les conventions, on vous fera le compte de ce que vous possédiez, de vos dépenses et de ce qui vous reste ! Pourquoi Piotr Alexandrovitch évite-t-il de se prononcer ? Dmitri Fiodorovitch ne lui est pas étranger. C’est parce que tous sont contre moi, que Dmitri Fiodorovitch demeure mon débiteur et non pour une petite somme, mais pour plusieurs milliers de roubles, ce dont je puis faire la preuve. Ses excès défraient les conversations de toute la ville. Dans ses anciennes garnisons, il a dépensé plus d’un millier de roubles pour séduire d’honnêtes filles ; nous le savons, Dmitri Fiodorovitch, de la façon la plus circonstanciée, et je le démontrerai !… Le croiriez-vous, mon Révérend, il a rendu amoureuse de lui une jeune personne des plus distinguées et fort à son aise, la fille de son ancien chef, un brave colonel qui a bien mérité de la patrie, décoré du collier de Sainte-Anne avec glaives. Cette jeune orpheline, qu’il a compromise en lui offrant de l’épouser, habite maintenant ici ; c’est sa fiancée, et sous ses yeux il fréquente une sirène. Bien que cette dernière ait vécu en union libre avec un homme respectable, mais de caractère indépendant, c’est une forteresse imprenable pour tous, car elle est vertueuse, oui, mes Révérends, elle est vertueuse ! Or, Dmitri Fiodorovitch veut ouvrir cette forteresse avec une clef d’or ; voilà pourquoi il fait maintenant le brave avec moi, voilà pourquoi il veut me soutirer de l’argent, car il a déjà gaspillé des milliers de roubles pour cette sirène ; aussi emprunte-t-il sans cesse, et à qui ? Dois-je le dire, Mitia ?
 
— Taisez-vous ! s’écria Dmitri Fiodorovitch. Attendez que je sois parti, gardez-vous de noircir en ma présence la plus noble des jeunes filles… Je ne le tolérerai pas ! »
 
Il étouffait.
 
« Mitia, Mitia, cria Fiodor Pavlovitch, énervé et se contraignant à pleurer, et la bénédiction paternelle, qu’en fais-tu ? Si je te maudis, qu’arrivera-t-il ?
 
— Tartufe sans vergogne ! rugit Dmitri Fiodorovitch.
 
— C’est son père qu’il traite ainsi, son propre père ! Que sera-ce des autres ? Écoutez, messieurs, il y a ici un homme pauvre mais honorable ; un capitaine mis en disponibilité à la suite d’un malheur, mais non en vertu d’un jugement, de réputation intacte, chargé d’une nombreuse famille. Il y a trois semaines, notre Dmitri Fiodorovitch l’a saisi par la barbe dans un cabaret, l’a traîné dans la rue et rossé
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en public, pour la seule raison que cet homme est secrètement chargé de mes intérêts dans une certaine affaire.
 
— Mensonge que tout cela ! L’apparence est vérité, le fond mensonge ! dit Dmitri Fiodorovitch tremblant de colère. Mon père, je ne justifie pas ma conduite ; oui, j’en conviens publiquement, j’ai été brutal envers ce capitaine, maintenant je le regrette et ma brutalité me fait horreur, mais ce capitaine, votre chargé d’affaires, est allé trouver cette personne que vous traitez de sirène, et lui a proposé de votre part d’endosser mes billets à ordre, qui sont en votre possession, afin de me poursuivre et de me faire arrêter, au cas où je vous serrerais de trop près à propos de notre règlement de comptes. Si vous voulez me jeter en prison, c’est uniquement par jalousie vis-à-vis d’elle, parce que vous-même vous avez commencé à tourner autour de cette femme — je suis au courant de tout –, elle n’a fait qu’en rire, vous entendez, et c’est en se moquant de vous qu’elle l’a répété. Tel est, mes Révérends Pères, cet homme, ce père qui reproche à son fils son inconduite. Vous qui en êtes témoins, pardonnez-moi ma colère, mais je pressentais que ce perfide vieillard nous avait tous convoqués ici pour provoquer un esclandre. J’étais venu dans l’intention de lui pardonner, s’il m’avait tendu la main, de lui pardonner et de lui demander pardon ! Mais comme il vient d’insulter non seulement moi, mais la jeune fille la plus noble, dont je n’ose prononcer le nom en vain, par respect pour elle, j’ai décidé de le démasquer publiquement, bien qu’il soit mon père. »
 
Il ne put continuer. Ses yeux étincelaient, il respirait avec difficulté. Tous les assistants étaient émus, excepté le starets ; tous s’étaient levés avec agitation. Les religieux avaient pris un air sévère, mais attendaient la volonté de leur vieux maître. Ce dernier était pâle, non d’émotion, mais de faiblesse maladive. Un sourire suppliant se dessinait sur ses lèvres — il levait parfois la main comme pour arrêter ces forcenés. Il eût pu, d’un seul geste, mettre fin à la scène ; mais le regard fixe, il cherchait, semblait-il, à comprendre un point qui lui échappait. Enfin, Piotr Alexandrovitch se sentit définitivement atteint dans sa dignité.
 
« Nous sommes tous coupables du scandale qui vient de se dérouler, déclara-t-il avec passion ; mais je ne prévoyais pas tout cela en venant ici ! Je savais pourtant à qui j’avais affaire… Il faut en finir sans plus tarder. Mon Révérend Père, soyez certain que je ne connaissais pas exactement tous les détails révélés ici ; je ne voulais pas y croire. Le père est
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jaloux de son fils à cause d’une femme de mauvaise vie et s’entend avec cette créature pour le jeter en prison… Et c’est en cette compagnie que l’on m’a fait venir ici !… On m’a trompé, je déclare avoir été trompé autant que les autres.
 
— Dmitri Fiodorovitch, glapit soudain Fiodor Pavlovitch d’une voix qui n’était pas la sienne, si vous n’étiez mon fils, je vous provoquerais sur-le-champ en duel… au pistolet à trois pas… à travers un mouchoir, à travers un mouchoir », acheva-t-il en trépignant.
 
Il y a, chez les vieux menteurs qui ont joué toute leur vie la comédie, des moments où ils entrent tellement dans leur rôle qu’ils tremblent et pleurent vraiment d’émotion, bien qu’au même instant ils puissent se dire (ou tout de suite après) : « Tu mens, vieil effronté, tu continues à jouer un rôle, malgré ta sainte colère. »
 
Dmitri Fiodorovitch considéra son père avec un mépris indicible.
 
« Je pensais… fit-il à voix basse, je pensais revenir au pays natal avec cet ange, ma fiancée, pour chérir sa vieillesse, et que vois-je ? un débauché crapuleux et un vil comédien !
 
— En duel ! glapit de nouveau le vieux, haletant et bavant à chaque mot. Quant à vous, Piotr Alexandrovitch Mioussov, sachez, monsieur, que dans toute votre lignée, il n’y a peut-être pas de femme plus noble, plus honnête — vous entendez, plus honnête — que cette créature, comme vous vous êtes permis de l’appeler ! Pour vous, Dmitri Fiodorovitch, qui avez remplacé votre fiancée par cette « créature », vous avez jugé vous-même que votre fiancée ne valait pas la semelle de ses souliers !
 
— C’est honteux ! laissa échapper le Père Joseph.
 
— C’est honteux et infâme ! cria d’une voix juvénile, tremblante d’émotion, Kalganov, qui avait jusqu’alors gardé le silence et dont le visage soudain s’empourpra.
 
— Pourquoi un tel homme existe-t-il ? rugit sourdement Dmitri Fiodorovitch, que la colère égarait et qui leva les épaules au point d’en paraître bossu… Dites-moi, peut-on encore lui permettre de déshonorer la terre ? »
 
Il eut un regard circulaire et désigna le vieillard de la main. Il parlait sur un ton lent, mesuré.
 
« L’entendez-vous, moines, l’entendez-vous, le parricide, s’écria Fiodor Pavlovitch en s’en prenant au Père Joseph. Voilà la réponse à votre « c’est honteux ! » Qu’est-ce qui est honteux ? Cette « créature », cette « femme de mauvaise vie » est
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peut-être plus sainte que vous tous, messieurs les religieux, qui faites votre salut ! Elle est peut-être tombée dans sa jeunesse, victime de son milieu, mais « elle a beaucoup aimé » ; or le Christ aussi a pardonné à celle qui avait beaucoup aimé…<ref>Luc, VII, 47.</ref>
 
— Ce n’est pas un amour de ce genre que le Christ a pardonné… laissa échapper dans son impatience le doux Père Joseph.
 
— Mais si, moines, mais si… Parce que vous faites votre salut en mangeant des choux, vous vous croyez des sages. Vous mangez des goujons, un par jour, et vous pensez acheter Dieu par des goujons.
 
— C’est intolérable, intolérable ! » s’écria-t-on de tous côtés.
 
Mais cette scène scandaleuse cessa de la façon la plus inattendue. Soudain, le starets se leva. Alexéi, qui avait presque perdu la tête de frayeur pour lui et pour tout le monde, put cependant le soutenir par le bras. Le starets se dirigea du côté de Dmitri Fiodorovitch et, arrivé tout près, s’agenouilla devant lui. Aliocha le crut tombé de faiblesse, mais il n’en était rien. Une fois à genoux le starets se prosterna aux pieds de Dmitri Fiodorovitch en un profond salut, précis et conscient, son front effleura même la terre. Aliocha fut tellement stupéfait qu’il ne l’aida même pas à se relever. Un faible sourire flottait sur ses lèvres.
 
« Pardonnez, pardonnez tous ! » proféra-t-il en saluant ses hôtes de tous les côtés.
 
Dmitri Fiodorovitch demeura quelques instants comme pétrifié ; se prosterner devant lui, que signifiait cela ? Enfin, il s’écria : « ô mon Dieu ! », se couvrit le visage de ses mains et s’élança hors de la chambre. Tous les hôtes le suivirent à la file, si troublés qu’ils en oublièrent de prendre congé du maître de la maison et de le saluer. Seuls les religieux s’approchèrent pour recevoir sa bénédiction.
 
« Pourquoi s’est-il prosterné, est-ce un symbole quelconque ? Fiodor Pavlovitch, soudain calmé, essayait ainsi d’entamer une conversation, n’osant, d’ailleurs, s’adresser à personne en particulier. Ils franchissaient à ce moment l’enceinte de l’ermitage.
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— Je ne réponds pas des aliénés, répondit aussitôt Piotr Alexandrovitch avec aigreur ; en revanche, je me débarrasse de votre compagnie, Fiodor Pavlovitch, et croyez que c’est pour toujours. Où est ce moine de tantôt ?… »
 
« Ce moine », c’est-à-dire celui qui les avait invités à dîner chez le Père Abbé, ne s’était pas fait attendre. Il s’était joint aux hôtes au moment où ceux-ci descendaient le perron, et semblait les avoir guettés tout le temps.
 
« Ayez la bonté, mon Révérend Père, d’assurer le Père Abbé de mon profond respect, et de lui présenter mes excuses ; par suite de circonstances imprévues, il m’est impossible, malgré tout mon désir, de me rendre à son invitation, déclara Piotr Alexandrovitch au moine avec irritation.
 
— La circonstance imprévue, c’est moi ! intervint aussitôt Fiodor Pavlovitch. Écoutez, mon Père, Piotr Alexandrovitch ne veut pas rester avec moi, sinon il ne se serait pas fait prier. Allez-y, Piotr Alexandrovitch, et bon appétit ! C’est moi qui me dérobe, et non vous. Je retourne chez moi ; là-bas je pourrai manger, ici je m’en sens incapable, mon bien-aimé parent.
 
— Je ne suis pas votre parent, je ne l’ai jamais été, vil individu.
 
— Je l’ai dit exprès pour vous faire enrager, parce que vous répudiez cette parenté, bien que vous soyez mon parent, malgré vos grands airs, je vous le prouverai par l’almanach ecclésiastique. Je t’enverrai la voiture, Ivan, reste aussi, si tu veux. Piotr Alexandrovitch, les convenances vous ordonnent de vous présenter chez le Père Abbé ; il faut s’excuser des sottises que nous avons faites là-bas.
 
— Est-il vrai que vous partiez ? Ne mentez-vous pas ?
 
— Piotr Alexandrovitch, comment l’oserais-je, après ce qui s’est passé ! Je me suis laissé entraîner, messieurs, pardonnez-moi ! En outre, je suis bouleversé ! Et j’ai honte. Messieurs, on peut avoir le cœur d’Alexandre de Macédoine ou celui d’un petit chien. Je ressemble au petit chien Fidèle. Je suis devenu timide. Eh bien, comment aller encore dîner après une telle escapade, ingurgiter les ragoûts du monastère ? J’ai honte, je ne peux pas, excusez-moi ! »
 
« Le diable sait de quoi il est capable ! N’a-t-il pas l’intention de nous tromper ? » Mioussov s’arrêta, irrésolu, suivant d’un regard perplexe le bouffon qui s’éloignait.
 
Celui-ci se retourna, et voyant que Piotr Alexandrovitch l’observait, lui envoya de la main un baiser.
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« Vous allez chez le Père Abbé ? demanda Mioussov à Ivan Fiodorovitch d’un ton saccadé.
 
— Pourquoi pas ? il m’a fait spécialement inviter dès hier.
 
— Par malheur, je me sens vraiment presque obligé de paraître à ce maudit dîner, continua Mioussov sur le même ton d’irritation amère, sans même prendre garde que le moinillon l’écoutait. Il faut au moins nous excuser de ce qui s’est passé et expliquer que ce n’est pas nous… Qu’en pensez-vous ?
 
— Oui, il faut expliquer que ce n’est pas nous. De plus, mon père n’y sera pas, observa Ivan Fiodorovitch.
 
— Il ne manquerait plus que votre père y fût ! Le maudit dîner ! »
 
Pourtant tous s’y rendaient. Le moinillon écoutait en silence. En traversant le bois, il fit remarquer que le Père Abbé attendait depuis longtemps et qu’on était en retard de plus d’une demi-heure. On ne lui répondit pas. Mioussov considéra Ivan Fiodorovitch d’un air de haine :
 
« Il va au dîner comme si rien ne s’était passé, songeait-il. Un front d’airain et une conscience de Karamazov ! »
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