« La Faute de l’abbé Mouret » : différence entre les versions

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{{Titre|La Faute de l'abbé Mouret|[[Émile Zola]]|1875}}
 
=== Livre premier ===
 
 
=== I. ===
 
La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel. Elle s’était attardée à mettre en train la lessive du semes-tre. Elle traversa l’église, pour sonner l’Angélus, boitant davan-tage dans sa hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait du plafond, nue, râpée, terminée par un gros nœud, que les mains avaient graissé ; et elle s’y pendit de toute sa masse, à coups réguliers, puis s’y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant sa face large.
Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis qu’elle se hâtait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir. L’abbé Mouret, tenant le calice de la main gauche par le nœud, les doigts de la main droite posés sur la bourse, salua profondément, sans ôter sa barrette, un Christ de bois noir pen-du au-dessus du buffet. L’enfant s’inclina également ; puis, pas-sant le premier, tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la sacristie, suivi du prêtre qui marchait les yeux baissés, dans une dévotion profonde.
 
=== II. ===
 
L’église, vide, était toute blanche, par cette matinée de mai. La corde, près du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La veilleuse, dans un verre de couleur, brûlait, pareille à une tache rouge, à droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, après avoir porté les burettes sur la crédence, revint s’agenouiller à gauche, au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué le Saint-Sacrement d’une génuflexion sur le pavé, montait à l’autel et étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le calice. Puis, ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion le plia ; il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine, commença le grand drame divin, d’une face toute pâle de foi et d’amour.
Le soleil avait grandi, et les moineaux s’enhardissaient. Pendant que le prêtre lisait, sur le carton de gauche, l’Évangile de Saint Jean, annonçant l’éternité du Verbe, le soleil enflam-mait l’autel, blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des deux cierges, dont les courtes mèches ne faisaient plus que deux taches sombres. L’astre triomphant mettait dans sa gloire la croix, les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le prêtre, pre-nant le calice, faisant une génuflexion, quitta l’autel pour re-tourner à la sacristie, la tête couverte, précédé du servant qui remportait les burettes et le manuterge, l’astre demeura seul maître de l’église. Il s’était posé à son tour sur la nappe, allu-mant d’une splendeur la porte du tabernacle, célébrant les fé-condités de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le grand Christ lui-même, pre-naient un frisson de sève, comme si la mort était vaincue par l’éternelle jeunesse de la terre.
 
=== III. ===
 
La Teuse se hâta d’éteindre les cierges. Mais elle s’attarda à vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Mis-sel à la sacristie, ne trouva-t-elle plus l’abbé Mouret, qui avait rangé les ornements sacrés, après s’être lavé les mains. Il était déjà dans la salle à manger, debout, déjeunant d’une tasse de lait.
– Si vous croyez qu’il m’écoute… Ça n’a pas vingt-six ans, et ça n’en fait qu’à sa tête. Bien sûr, il en remontrerait pour la sain-teté à un homme de soixante ans ; mais il n’a point vécu, il ne sait rien, il n’a pas de peine à être sage comme un chérubin, ce mignon-là.
 
=== IV. ===
 
Quand l’abbé Mouret ne sentit plus la Teuse derrière lui il s’arrêta, heureux d’être enfin seul. L’église était bâtie sur un ter-tre peu élevé, qui descendait en pente douce jusqu’au village ; elle s’allongeait, pareille à une bergerie abandonnée, percée de larges fenêtres, égayée par des tuiles rouges. Le prêtre se re-tourna, jetant un coup d’œil sur le presbytère, une masure grisâ-tre, collée au flanc même de la nef ; puis, comme s’il eût craint d’être repris par l’intarissable bavardage bourdonnant à ses oreilles depuis le matin, il remonta à droite, il ne se crut en sû-reté que devant le grand portail, où l’on ne pouvait l’apercevoir de la cure. La façade de l’église, toute nue, rongée par les soleils et les pluies, était surmontée d’une étroite cage en maçonnerie, au milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir ; on voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six mar-ches rompues, à demi enterrées par un bout, menaient à la haute porte ronde, crevassée, mangée de poussière, de rouille, de toiles d’araignées, si lamentable sur ses gonds arrachés, que les coups de vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L’abbé Mouret, qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s’adosser contre un des vantaux, sur le perron. De là, il embras-sait d’un coup d’œil tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha à l’horizon.
Aux Artaud, l’abbé Mouret avait ainsi trouvé les ravisse-ments du cloître, si ardemment souhaités jadis, à chacune de ses lectures de l’Imitation. Rien en lui n’avait encore combattu. Il était parfait, dès le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme foudroyé par la grâce, dans l’oubli absolu de sa chair. Extase de l’approche de Dieu que connaissent quelques jeunes prêtres ; heure bienheureuse où tout se tait, où les désirs ne sont qu’un immense besoin de pureté. Il n’avait mis sa consolation chez aucune créature. Lorsqu’on croit qu’une chose est tout, on ne saurait être ébranlé, et il croyait que Dieu était tout, que son humilité, son obéissance, sa chasteté, étaient tout. Il se souvenait d’avoir entendu parler de la tentation comme d’une torture abominable qui éprouve les plus saints. Lui, sou-riait. Dieu ne l’avait jamais abandonné. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui le protégeait contre les moin-dres souffles mauvais. Il se rappelait qu’à huit ans il pleurait d’amour, dans les coins ; il ne savait pas qui il aimait ; il pleu-rait, parce qu’il aimait quelqu’un, bien loin. Toujours il était res-té attendri. Plus tard, il avait voulu être prêtre, pour satisfaire ce besoin d’affection surhumaine qui faisait son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves d’adolescent, ses premiers désirs d’homme. Si la tentation devait venir, il l’attendait avec sa sérénité de séminariste ignorant. On avait tué l’homme en lui, il le sentait, il était heureux de se savoir à part, créature châtrée, déviée, marquée de la tonsure ainsi qu’une brebis du Seigneur.
 
=== V. ===
 
Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l’église. Des mouches dorées bourdonnaient autour d’une grande fleur qui poussait entre deux des marches du perron. L’abbé Mouret, un peu étourdi, se décidait à s’éloigner, lorsque le grand chien noir s’élança, en aboyant violemment, vers la grille du petit ci-metière, qui se trouvait à gauche de l’église. En même temps une voix âpre cria :
Le prêtre reprit sa marche. Frère Archangias lui causait parfois d’étranges scrupules ; il lui apparaissait dans sa vulgari-té, dans sa crudité, comme le véritable homme de Dieu, sans attache terrestre, tout à la volonté du ciel, humble, rude, l’ordure à la bouche contre le péché. Et il se désespérait de ne pouvoir se dépouiller davantage de son corps, de ne pas être laid, immonde, puant la vermine des saints. Lorsque le Frère l’avait révolté par des paroles trop crues, par quelque brutalité trop prompte, il s’accusait ensuite de ses délicatesses, de ses fiertés de nature, comme de véritables fautes. Ne devait-il pas être mort à toutes les faiblesses de ce monde ? Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu’il avait failli se fâcher, de la leçon emportée du Frère. C’était l’orgueil, pensait-il, qui cher-chait à le perdre en lui faisant prendre les simples en mépris. Mais, malgré lui, il se sentait soulagé d’être seul, de s’en aller à petits pas, lisant son bréviaire, délivré de cette voix âpre qui troublait son rêve de tendresse pure.
 
=== VI. ===
 
La route tournait entre des écroulements de rocs au milieu desquels les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mètres de terre crayeuse, plantée de vieux oliviers. Sous les pieds de l’abbé, la poussière des ornières profondes avait de lé-gers craquements de neige. Parfois, en recevant à la face un souffle plus chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d’où lui venait cette caresse ; mais son regard restait vague, perdu sans le voir, sur l’horizon enflammé, sur les lignes tordues de cette campagne de passion, séchée, pâmée au soleil, dans un vautrement de femme ardente et stérile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour échapper aux haleines tièdes ; il reprenait sa lecture, paisiblement ; tandis que sa soutane, derrière lui, soule-vait une petite fumée, qui roulait au ras du chemin.
Il ne comprit pas, il lui peignit l’enfer, où brûlent les vilai-nes femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette sérénité qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des ordures de la chair.
 
=== VII. ===
 
La matinée devenait brûlante. Dans ce vaste cirque de ro-ches, le soleil allumait, dès les premiers beaux jours, un flam-boiement de fournaise. L’abbé Mouret, à la hauteur de l’astre, comprit qu’il avait tout juste le temps de rentrer au presbytère, s’il voulait être là à onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse. Son bréviaire lu, sa démarche auprès de Bambousse faite, il s’en retournait à pas pressés, regardant au loin la tache grise de son église, avec la haute barre noire que le grand cy-près, le Solitaire, mettait sur le bleu de l’horizon. Il songeait, dans l’assoupissement de la chaleur, à la façon la plus riche pos-sible, dont il décorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussière doux aux pieds, une pureté d’une blancheur éclatante.
– Il a avec lui une nièce qui lui est tombée sur les bras, une drôle de fille, une sauvage… Dépêchons. Tout a l’air mort dans la maison.
 
=== VIII. ===
 
Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, jusqu’aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine ensoleillée. Le docteur poussa la porte de l’étroit jardin, qu’une haie vive, très élevée, entourait. Là, à l’ombre d’un pan de mur, Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquil-lement sa pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses légumes.
Il laissa retomber la barrière de bois qui fermait la haie. La maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le bour-donnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, jusqu’aux tuiles.
 
=== IX. ===
 
Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long de l’interminable mur du Paradou. L’abbé Mouret, silen-cieux, levait les yeux, regardait les grosses branches qui se ten-daient par-dessus ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du parc, des frôlements d’ailes, des frissons de feuilles, des bonds furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes pousses, toute une haleine de vie rou-lant sur les cimes d’un peuple d’arbres. Et, parfois, à certain cri d’oiseau qui ressemblait à un rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d’inquiétude.
– Hein ! si tu n’avais que des paroissiens comme cet animal de Jeanbernat, tu n’aurais pas souvent à te déranger. Enfin, c’est toi qui a voulu venir… Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille pour rien… Adieu, mon garçon.
 
=== X. ===
 
Quand l’abbé Mouret se retrouva seul, dans la poussière du chemin, il se sentit plus à l’aise. Ces champs pierreux rendaient à son rêve de rudesse, de vie intérieure vécue au désert. Le long du chemin creux, les arbres avaient laissé tomber sur sa nuque, des fraîcheurs inquiétantes, que maintenant le soleil ardent sé-chait. Les maigres amandiers, les blés pauvres, les vignes infir-mes, aux deux bords de la route, l’apaisaient, le tiraient du trou-ble où l’avaient jeté les souffles trop gras du Paradou. Et, au mi-lieu de la clarté aveuglante qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphèmes de Jeanbernat ne mettaient même plus une om-bre. Il eut une joie vive lorsque, en levant la tête, il aperçut à l’horizon la barre immobile du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l’église.
Elle voulait parler d’une Cybèle allongée sur des gerbes, œuvre d’un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L’abbé Mouret, sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu’au soir, le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l’étroit jardin, son bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en fleurs.
 
=== XI. ===
 
Vers six heures, ce fut un brusque réveil. Un tapage de por-tes ouvertes et refermées, au milieu d’éclats de rire, ébranla toute la maison, et Désirée parut, les cheveux tombants, les bras toujours nus jusqu’aux coudes, criant :
Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le prêtre re-trouvait en elle la basse-cour qu’elle avait emportée dans ses jupes. Aussi la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil, devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d’or sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses che-veux, sans la piquer.
 
=== XII. ===
 
Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait de bonne heure, d’ordinaire, pour causer de la paroisse. C’était lui qui, depuis trois mois, mettait l’abbé au courant, le rensei-gnait sur toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les appelât, ils allèrent se promener à petits pas, devant l’église. Le prêtre, lorsqu’il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très surpris d’entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan.
– Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge.
 
=== XIII. ===
 
Dans l’église, l’abbé Mouret trouva une dizaine de grandes filles, tenant des branches d’olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de jardin ne poussant guère sur les roches des Artaud, l’usage était de parer l’autel de la Vierge d’une verdure résis-tante qui durait tout le mois de mai. La Teuse ajoutait des giro-flées de muraille, dont les queues trempaient dans de vieilles carafes.
Elle se décidait à partir ; mais elle revint éteindre une des deux lampes, en murmurant que de prier si tard « c’était la mort à l’huile ». Enfin, elle s’en alla, après avoir essuyé de sa manche la nappe du maître-autel, qui lui parut grise de poussière. L’abbé Mouret, les yeux levés, les bras serrés contre la poitrine, était seul.
 
=== XIV. ===
 
Éclairée d’une seule lampe brûlant sur l’autel de la Vierge, au milieu des verdures, l’église s’emplissait, aux deux bouts, de grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de ténèbres jusqu’aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse noire, découpant sous la tribune le profil étrange d’une guérite crevée. Toute la lumière, adoucie, comme verdie par les feuilla-ges, dormait sur la grande Vierge dorée, qui semblait descendre d’un air royal, portée par le nuage où se jouaient des têtes d’anges ailées. On eût dit, à voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une lune pâle se levant au bord d’un bois, éclai-rant quelque souveraine apparition, une princesse du ciel, cou-ronnée d’or, vêtue d’or, qui aurait promené la nudité de son di-vin enfant au fond du mystère des allées. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetés à terre, des rayons d’astres coulaient, as-soupis, pareils à cette pluie laiteuse qui pénètre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues, des craquements venaient des deux bouts sombres de l’église ; la grande horloge, à gauche du chœur, battait lentement, avec une haleine grosse de méca-nique endormie. Et la vision radieuse, la Mère aux minces ban-deaux de cheveux châtains, comme rassurée par la paix noc-turne de la nef, descendait davantage, courbait à peine l’herbe des clairières, sous le vol léger de son nuage.
Quand l’horloge, avant de sonner l’heure, grinça, d’une voix arrachée, l’abbé Mouret eut un frisson. Il n’avait pas senti la fraîcheur de l’église lui tomber sur les épaules. Maintenant, il grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la stupeur de son réveil ; le claquement de ses dents lui rappelait les nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du Sacré-Cœur de Marie, le corps tout secoué de fièvre. Il se leva péni-blement, mécontent de lui. D’ordinaire, il quittait l’autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette nuit-là, lorsqu’il prit la lampe pour monter à sa chambre, il lui sembla que ses tempes éclataient : la prière était restée inefficace, il retrouvait, après un court soulagement, la même chaleur grandie depuis le matin de son cœur à son cerveau. Puis, arrivé à la porte de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il éleva la lampe, d’un mouvement machinal, cherchant à voir une dernière fois la grande Vierge. Elle était noyée sous les ténèbres descendues des poutres, enfoncée dans les feuilla-ges, ne laissant passer que la croix d’or de sa couronne.
 
=== XV. ===
 
La chambre de l’abbé Mouret, située à un angle du presby-tère, était une vaste pièce, trouée sur deux de ses faces de deux immenses fenêtres carrées ; l’une de ces fenêtres s’ouvrait au-dessus de la basse-cour de Désirée ; l’autre donnait sur le village des Artaud, avec la vallée au loin, les collines, tout l’horizon. Le lit tendu de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chai-ses de paille, se perdaient sous le haut plafond à solives blan-chies. Une légère âpreté, cette odeur un peu aigre des vieilles bâtisses campagnardes, montait du carreau, passé au rouge, luisant comme une glace. Sur la commode, une grande statuette de l’Immaculée Conception mettait une douceur grise, entre deux pots de faïence que la Teuse avait emplis de lilas blancs.
A cette heure, l’abbé Mouret se rappelait encore le froid des ciseaux, lorsqu’on l’avait marqué de la tonsure, au commence-ment de sa première année de théologie. Il avait eu un léger fris-son. Mais la tonsure était alors bien étroite, à peine ronde comme une pièce de deux sous. Plus tard, à chaque nouvel ordre reçu, elle avait grandi, toujours grandi, jusqu’à le couronner d’une tache blanche, aussi large qu’une grande hostie. Et l’orgue ronflait plus doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de leurs chaînettes, en laissant échapper un flot de fumée blanche, qui se déroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune tonsuré, amené à l’autel par le maître des cérémonies ; il s’agenouillait, baissait profondément la tête, tandis que l’évêque, avec des ciseaux d’or, lui coupait trois mè-ches de cheveux, une sur le front, les deux autres près des oreil-les. A un an de là, il se voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d’encens, recevant les quatre ordres mineurs : il allait, conduit par un archidiacre, fermer avec fracas la grande porte, qu’il rouvrait ensuite, pour montrer qu’il était commis à la garde des églises ; il secouait une clochette de la main droite, annon-çant par là qu’il avait le devoir d’appeler les fidèles aux offices ; il revenait à l’autel, où l’évêque lui conférait de nouveaux privi-lèges, ceux de chanter les leçons, de bénir le pain, de catéchiser les enfants, d’exorciser le démon, de servir les diacres, d’allumer et d’éteindre les cierges. Puis, le souvenir de l’ordination sui-vante lui revenait, plus solennel, plus redoutable, au milieu du même chant des orgues, dont le roulement semblait être la fou-dre même de Dieu ; ce jour-là, il avait la dalmatique de sous-diacre aux épaules, il s’engageait à jamais par le vœu de chaste-té, il tremblait de toute sa chair, malgré sa foi, au terrible : Ac-cedite, de l’évêque, qui mettait en fuite deux de ses camarades, pâlissant à son côté ; ses nouveaux devoirs étaient de servir le prêtre à l’autel, de préparer les burettes, de chanter l’épître, d’essuyer le calice, de porter la croix dans les processions. Et, enfin, il défilait une dernière fois dans la chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin ; mais, cette fois, il marchait en tête du cortège, il avait l’aube nouée à la ceinture, l’étole croisée sur la poitrine, la chasuble tombant du cou ; défaillant d’une émotion suprême, il apercevait la figure pâle de l’évêque qui lui donnait la prêtrise, la plénitude du sacerdoce, par une triple imposition des mains. Après son serment d’obéissance ecclé-siastique, il se sentait comme soulevé des dalles, lorsque la voix pleine du prélat disait la phrase latine : « Accipe Spiritum sanc-tum : quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum retineris, retenta sunt. »
 
=== XVI. ===
 
Cette évocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donné une légère fièvre à l’abbé Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lâcha les pincettes, s’approcha du lit comme s’il allait se coucher, puis revint appuyer son front contre une vitre, regar-dant la nuit, sans voir. Était-il donc malade, qu’il éprouvait ainsi une langueur des membres, tandis que le sang lui brûlait les veines ? Au séminaire, à deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte d’inquiétude physique qui le rendait très malheureux ; une fois même, il s’était mis au lit, avec un gros délire. Puis, il songea à une jeune fille possédée, que Frère Ar-changias racontait avoir guérie d’un simple signe de croix, un jour qu’elle était tombée raide devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu’un de ses maîtres lui avait recomman-dés autrefois : la prière, la confession générale, la communion fréquente, le choix d’un directeur sage, ayant un grand empire sur l’esprit de son pénitent. Et, sans transition, avec une brus-querie qui l’étonna lui-même, il aperçut au fond de sa mémoire la figure ronde d’un de ses anciens amis, un paysan, enfant de chœur à huit ans, dont la pension au séminaire était payée par une dame qui le protégeait. Il riait toujours, il jouissait naïve-ment à l’avance des petits bénéfices du métier : les douze cents francs d’appointements, le presbytère au fond d’un jardin, les cadeaux, les invitations à dîner, les menus profits des mariages, des baptêmes, des enterrements. Celui-là devait être heureux, dans sa cure.
– Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi !
 
=== XVII. ===
 
L’Immaculée-Conception, sur la commode de noyer, sou-riait tendrement, du coin de ses lèvres minces, indiquées d’un trait de carmin. Elle était petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui lui tombait de la tête aux pieds, n’avait, sur le bord, qu’un filet d’or, imperceptible. Sa robe, drapée à longs plis droits sur un corps sans sexe, la serrait au cou, ne dégageait que ce cou flexible. Pas une seule mèche de ses cheveux châtains ne passait. Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournés vers le ciel ; elle joignait des mains roses, des mains d’enfant, montrant l’extrémité des doigts sous les plis du voile, au-dessus de l’écharpe bleue, qui semblait nouer à sa taille deux bouts flot-tants du firmament. De toutes ses séductions de femme, aucune n’était nue, excepté ses pieds, des pieds adorablement nus, fou-lant l’églantier mystique. Et, sur la nudité de ses pieds, pous-saient des roses d’or, comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.
Et l’abbé Mouret, claquant des dents, terrassé par la fièvre, s’évanouit sur le carreau.
 
=== LIVRELivre DEUXIÈMEdeuxième ===
 
=== I. ===
 
Devant les deux larges fenêtres, des rideaux de calicot, soi-gneusement tirés, éclairaient la chambre de la blancheur tami-sée du petit jour. Elle était haute de plafond, très vaste, meublée d’un ancien meuble Louis XV, à bois peint en blanc, à fleurs rouges sur un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux deux côtés de l’alcôve, des peintures laissaient encore voir les ventres et les derrières roses de petits Amours volant par bandes, jouant à deux jeux qu’on ne distinguait plus, tandis que les boiseries des murs, ménageant des panneaux ova-les, les portes à double battant, le plafond arrondi, jadis à fond bleu de ciel, avec des encadrements de cartouches, de médail-lons, de nœuds de rubans couleur chair, s’effaçaient, d’un gris très doux, un gris qui gardait l’attendrissement de ce paradis fané. En face des fenêtres, la grande alcôve, s’ouvrant sous des enroulements de nuages, que des Amours de plâtre écartaient, penchés, culbutés, comme pour regarder effrontément le lit, était fermée, ainsi que les fenêtres, par des rideaux de calicot, cousus à gros points, d’une innocence singulière au milieu de cette pièce restée toute tiède d’une lointaine odeur de volupté.
Et il s’endormit candidement, veillé par Albine, qui lui soufflait sur la face, pour rafraîchir son sommeil.
 
=== II. ===
 
Le lendemain, le beau temps s’était gâté, il pleuvait. Serge, repris par la fièvre, passa une journée de souffrance, les yeux fixés désespérément sur les rideaux, d’où ne tombait qu’une lueur de cave, louche, d’un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette bran-che haute qui, noyée dans la buée blafarde de l’averse, lui sem-blait avoir emporté la forêt en s’effaçant. Vers le soir, agité d’un léger délire, il cria en sanglotant à Albine que le soleil était mort, qu’il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le soleil, l’assurer qu’il reviendrait, qu’elle le lui donnerait. Mais il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous le sol, à attendre la lumière ; elles avaient ses cauchemars, elles rêvaient qu’elles rampaient le long d’un souterrain, arrêtées par des éboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il se mit à pleurer à voix plus basse, disant que l’hiver était une maladie de la terre, qu’il allait mourir en même temps que la terre, si le printemps ne les guérissait tous deux.
– Si, je le sens, le soleil est là… Ouvre les volets.
 
=== III. ===
 
Le soleil était là, en effet. Quand Albine eut ouvert les vo-lets, derrière les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur son séant, ce fut de revoir l’ombre de la branche, le rameau qui lui annonçait le retour à la vie. Toute la campagne ressuscitée, avec ses verdures, ses eaux, son large cercle de col-lines, était là pour lui, dans cette tache verdâtre frissonnante au moindre souffle. Elle ne l’inquiétait plus. Il en suivait le balan-cement, d’un air avide, ayant le besoin des forces de la sève qu’elle lui annonçait ; tandis que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait :
Serge, sans voix, regardait.
 
=== IV. ===
 
Une mer de verdure, en face, à droite, à gauche, partout. Une mer roulant sa houle de feuilles jusqu’à l’horizon, sans l’obstacle d’une maison, d’un pan de muraille, d’une route pou-dreuse. Une mer déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sau-vage dans l’innocence de la solitude. Le soleil seul entrait là, se vautrait en nappe d’or sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses rayons, laissait pendre à travers les arbres ses fins cheveux flambants, buvait aux sources d’une lèvre blonde qui trempait l’eau d’un frisson. Sous ce poudroiement de flam-mes, le grand jardin vivait avec une extravagance de bête heu-reuse, lâchée au bout du monde, loin de tout, libre de tout. C’était une débauche telle de feuillages, une marée d’herbes si débordante, qu’il était comme dérobé d’un bout à l’autre, inon-dé, noyé. Rien que des pentes vertes, des tiges ayant des jaillis-sements de fontaine, des masses moutonnantes, des rideaux de forêts hermétiquement tirés, des manteaux de plantes grimpan-tes traînant à terre, des volées de rameaux gigantesques s’abattant de tous côtés.
– Eh bien ! non, ce n’est pas vrai, il n’y a pas de jardin. C’est une histoire que je t’ai contée. Dors tranquille.
 
=== V. ===
 
Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenêtre, aux heures fraîches. Il commençait à hasarder quelques pas, en s’appuyant aux meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut pris d’une stupeur des sens qui le ramena à la vie végétative d’un pauvre être né de la ville. Il n’était qu’une plante, ayant la seule impression de l’air où il baignait. Il restait replié sur lui-même, encore trop pauvre de sang pour se dépen-ser au-dehors, tenant au sol, laissant boire toute la sève à son corps. C’était une seconde conception, une lente éclosion, dans l’œuf chaud du printemps. Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal, éprouvait un grand effroi, à le voir demeurer ainsi, petit garçon, innocent, hébété. Elle avait enten-du conter que certaines maladies laissaient derrière elles la folie pour guérison. Et elle s’oubliait des heures à le regarder, s’ingéniant comme les mères à lui sourire, pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas cette ombre. A peine, lorsqu’elle lui parlait, tournait-il légèrement la tête du côté du bruit. Elle n’avait qu’une consolation : il poussait superbement, il était un bel enfant.
– Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort pour toi. Je n’ai jamais pu m’asseoir sous les rosiers, sans me sentir toute lasse, la tête perdue, avec une envie très douce de pleurer… Va, je te mènerai sous les rosiers, et je pleu-rerai, car tu me rends bien triste.
 
=== VI. ===
 
Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu’au bas de l’escalier, foulant l’herbe du pied devant lui, lui frayant un che-min au milieu des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras souples. Puis, lentement, ils s’en allèrent dans le bois de roses. C’était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres, avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus admirable collection de plants qu’on pût voir. Mais, depuis l’abandon du parterre, tout avait poussé à l’aventure, la forêt vierge s’était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers, se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point, que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats sem-blaient s’épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui ram-paient faisaient à terre des tapis de mousse, tandis que des ro-siers grimpants s’attachaient à d’autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants, montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées naturelles s’étaient tracées au milieu du bois, d’étroits sentiers, de larges avenues, d’adorables chemins cou-verts, où l’on marchait à l’ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des clairières, sous des berceaux de pe-tites roses rouges, entre des murs tapissés de petites roses jau-nes. Certains coins de soleil luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches voyantes ; certains coins d’ombre avaient des recueillements d’alcôve, une senteur d’amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins d’une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers étaient pleins de nids qui chantaient.
Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de travers, dans l’énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva qu’elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint à la taille pour qu’elle se mit debout. Tous deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s’en allè-rent par le sentier.
 
=== VII. ===
 
Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec une sollicitude inquiète, craignant qu’il ne se fatiguât. Mais lui, la rassura d’un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut un soupir de joie. Enfin, il vivait ; il n’était plus cette plante soumise aux agonies de l’hiver. Aussi quelle reconnaissance at-tendrie ! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d’Albine la ru-desse des allées ; il rêvait de la pendre à son cou, comme une enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien ja-loux, écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n’appartenaient qu’à lui. Elle s’était blottie contre son épaule, elle s’abandonnait, pleine de sérénité.
Jusqu’au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y étaient bien ; ils achevaient d’y naître. Serge y perdait la der-nière fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d’un blanc de lait qu’aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus qu’ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées. L’un contre l’autre, ils riaient, d’un rire clair, trou-vant de la fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d’eau de source, sans que rien d’impur montât de leur chair pour en ternir le cristal. Leurs joues étaient des fruits ve-loutés, à peine mûrs, auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les lis, ils n’avaient pas dix ans ; il leur semblait qu’ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une amitié et dans un jeu éter-nels. Et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles d’œillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites, n’agrandissaient plus devant eux une alcôve d’amour, noyés à cette heure de l’air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la leur. Les pensées les regar-daient en camarades, de leurs petits visages candides. Les résé-das, alanguis, frôlés par la jupe blanche d’Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur fièvre d’un souffle.
 
=== VIII. ===
 
Le lendemain, dès l’aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle dormait dans une chambre de l’étage supérieur, où il n’eut pas l’idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui poussait ses persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se retrouver ainsi.
Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait jadis agonisé là. Ils l’apprenaient comme une leçon qu’ils ânon-naient d’une adorable manière, ne sachant point se baiser aux lèvres, cherchant sur les joues, finissant par danser l’un devant l’autre, en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner au-trement le plaisir qu’ils goûtaient à s’aimer.
 
=== IX. ===
 
Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du so-leil, pour la grande promenade qu’elle ménageait depuis la ville. Elle tapait des pieds joyeusement, elle disait qu’ils ne rentre-raient pas de la journée.
Puis, quand ils s’en allèrent enfin, elle s’arrêta à chaque re-jet sauvage, s’emplissant les poches de petites poires âpres, de petites prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C’était cent fois meilleur que tout ce qu’ils avaient goûté jusque-là. Il fallut que Serge en avalât, malgré les grimaces qu’il faisait à chaque coup de dent. Ils rentrèrent éreintés, heureux, ayant tant ri, qu’ils avaient mal aux côtes. Même, ce soir-là, Albine n’eut pas le courage de remonter chez elle ; elle s’endormit aux pieds de Serge, en travers sur le lit, rêvant qu’elle montait aux arbres, achevant de croquer en dormant les fruits des sauva-geons, qu’elle avait cachés sous la couverture, à côté d’elle.
 
=== X.==
 
Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le parc. Il s’agissait d’aller plus loin que le verger, à gauche, du côté des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On ferait plusieurs lieues en pleine herbe ; on vivrait de sa pêche, si l’on venait à s’égarer.
Mais, comme ils quittaient la rivière, Serge comprit qu’Albine cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les îles, jusque parmi les plantes dormant au fil du cou-rant. Il dut l’aller enlever du milieu d’une nappe de nénuphars, dont les larges feuilles mettaient à ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit rien, il la menaça du doigt, et ils rentrè-rent enfin, tout animés du plaisir de la journée, bras dessus, bras dessous, en jeune ménage qui revient d’une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus beaux et plus forts ; ils riaient pour sûr d’une autre façon que le matin.
 
=== XI. ===
 
– Nous ne sortons donc plus ? demanda Serge, à quelques jours de là.
Ils s’étaient pris les mains, sur le palier du premier étage, sans entrer dans la chambre, où ils avaient l’habitude de se sou-haiter le bonsoir. Ils ne s’embrassèrent pas. Quand il fut seul, assis au bord de son lit, Serge écouta longuement Albine qui se couchait, en haut, au-dessus de sa tête. Il était las d’un bonheur qui lui endormait les membres.
 
=== XII. ===
 
Mais, les jours suivants, Albine et Serge restèrent embar-rassés l’un devant l’autre. Ils évitèrent de faire aucune allusion à leur promenade sous les arbres. Ils n’avaient pas échangé un baiser, ils ne s’étaient pas dit qu’ils s’aimaient. Ce n’était point une honte qui les empêchait de parler, mais une crainte, une peur de gâter leur joie. Et, lorsqu’ils n’étaient plus ensemble, ils ne vivaient que du bon souvenir ; ils s’y enfonçaient, ils revi-vaient les heures qu’ils avaient passées, les bras à la taille, à se caresser le visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse fièvre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, très tris-tes, causant de choses qui ne les intéressaient pas. Puis, après de longs silences, Serge demandait à Albine d’une voix in-quiète :
Dès qu’ils se touchèrent, ils s’abattirent, les lèvres sur les lèvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le roc se fût enfoncé sous eux, indéfiniment. Leurs mains errantes cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de leurs vêtements. Mais c’était une approche si pleine d’angoisse, qu’ils se relevèrent presque aussitôt, exaspérés, ne pouvant aller plus loin dans le contentement de leurs désirs. Et ils s’enfuirent, chacun par un sentier différent. Serge courut jusqu’au pavillon, se jeta sur son lit, la tête en feu, le cœur au désespoir. Albine ne rentra qu’à la nuit, après avoir pleuré tou-tes ses larmes, dans un coin du jardin. Pour la première fois, ils ne revenaient pas ensemble, las de la joie des longues promena-des. Pendant trois jours, ils se boudèrent. Ils étaient horrible-ment malheureux.
 
=== XIII. ===
 
Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux. Ils en avaient pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur appartint. C’était pour eux que le bois de roses fleu-rissait, que le parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffées les endormaient, la nuit, par leurs fenêtres ouver-tes. Le verger les nourrissait, emplissait de fruits les jupes d’Albine, les rafraîchissait de l’ombre musquée de ses branches, sous lesquelles il faisait si bon déjeuner, après le lever du soleil. Dans les prairies, ils avaient les herbes et les eaux : les herbes qui élargissaient indéfiniment leur royaume, en déroulant sans cesse devant eux des tapis de soie ; les eaux qui étaient la meil-leure de leurs joies, leur grande pureté, leur grande innocence, le ruissellement de fraîcheur où ils aimaient à tremper leur jeu-nesse. Ils possédaient la forêt, depuis les chênes énormes que dix hommes n’auraient pu embrasser, jusqu’aux bouleaux min-ces qu’un enfant aurait cassé d’un effort ; la forêt avec tous ses arbres, toute son ombre, ses avenues, ses clairières, ses trous de verdure, inconnus aux oiseaux eux-mêmes ; la forêt dont ils dis-posaient à leur guise, comme d’une tente géante, pour y abriter, à l’heure de midi, leur tendresse née du matin. Ils régnaient par-tout, même sur les rochers, sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu’ils aimaient, plus que les autres couches mol-les du jardin, pour l’étrange frisson qu’ils y avaient goûté. Ainsi, maintenant, en face, à gauche, à droite, ils étaient les maîtres, ils avaient conquis leur domaine, ils marchaient au milieu d’une nature amie, qui les connaissait, les saluant d’un rire au pas-sage, s’offrant à leurs plaisirs, en servante soumise. Et ils jouis-saient encore du ciel, du large pan bleu étalé au-dessus de leurs têtes ; les murailles ne l’enfermaient pas, mais il appartenait à leurs yeux, il entrait dans leur bonheur de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie chaude d’étoiles. Il les ravissait à toutes les minutes de la journée, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin qu’une fille à son lever, doré à midi d’un désir de fécondité, pâmé le soir dans la lassi-tude heureuse de ses tendresses. Jamais il n’avait le même vi-sage. Chaque soir, surtout, il les émerveillait, à l’heure des adieux. Le soleil glissant à l’horizon trouvait toujours un nou-veau sourire. Parfois, il s’en allait, au milieu d’une paix sereine, sans un nuage, noyé peu à peu dans un bain d’or. D’autres fois, il éclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de vapeur, s’échappait en ondées de flammes qui barraient le ciel de queues de comètes gigantesques, dont les chevelures incen-diaient les cimes des hautes futaies. Puis, c’étaient, sur des pla-ges de sable rouge, sur des bancs allongés de corail rose, un coucher d’astre attendri, soufflant un à un ses rayons ; ou en-core un coucher discret, derrière quelque gros nuage, drapé comme un rideau d’alcôve de soie grise, ne montrant qu’une rougeur de veilleuse, au fond de l’ombre croissante ; ou encore un coucher passionné, des blancheurs renversées, peu à peu saignantes sous le disque embrasé qui les mordait, finissant par rouler avec lui derrière l’horizon, au milieu d’un chaos de mem-bres tordus qui s’écroulait dans de la lumière.
– Si tu es notre ami, pourquoi nous désoles-tu ?
 
=== XIV. ===
 
Dès le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L’odeur du parterre l’exaspérait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus voir le parc, pour l’empêcher d’entrer chez lui. Peut-être retrouverait-il la paix de l’enfance, loin de ces verdu-res, dont l’ombre était comme un frôlement sur sa peau. Puis, dans leurs longues heures de tête-à-tête, Albine et lui ne parlè-rent plus ni des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou n’existait plus. Ils tâchaient de l’oublier. Et ils le sen-taient quand même là, tout-puissant, énorme, derrière les ri-deaux minces ; des odeurs d’herbe pénétraient par les fentes des boiseries ; des voix prolongées faisaient sonner les vitres ; toute la vie du dehors riait, chuchotait, embusquée sous les fenêtres. Alors, pâlissants, ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur permît de ne pas entendre.
Il se mit debout, il la suivit, chancelant d’abord, puis atta-ché à sa taille, ne pouvant se séparer d’elle. Il allait où elle allait, entraîné dans l’air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il venait un peu en arrière, elle se tournait à demi ; elle avait un visage tout luisant d’amour, une bouche et des yeux de tenta-tion, qui l’appelaient, avec un tel empire, qu’il l’aurait ainsi ac-compagnée, partout en chien fidèle.
 
=== XV. ===
 
Ils descendirent, ils marchèrent au milieu du jardin, sans que Serge cessât de sourire. Il n’aperçut les verdures que dans les miroirs clairs des yeux d’Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme un rire prolongé, un murmure satisfait volant de feuille en feuille, jusqu’au bout des avenues les plus profon-des. Depuis des journées, il devait les attendre, ainsi liés à la taille, réconciliés avec les arbres, cherchant sur les couches d’herbe leur amour perdu. Un chut solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les regarder passer.
Et le jardin entier s’abîma avec le couple, dans un dernier cri de passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent ; les herbes laissèrent échapper un sanglot d’ivresse ; les fleurs, évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme ; le ciel lui-même, tout embrasé d’un coucher d’astre, eut des nua-ges immobiles, des nuages pâmés, d’où tombait un ravissement surhumain. Et c’était une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l’entrée de ces deux enfants dans l’éternité de la vie. Le parc applaudissait formidablement.
 
=== XVI. ===
 
Lorsque Albine et Serge s’éveillèrent de la stupeur de leur félicité, ils se sourirent. Ils revenaient d’un pays de lumière. Ils redescendaient de très haut. Alors, ils se serrèrent la main, pour se remercier. Ils se reconnurent et se dirent :
Elle voulait l’entraîner. Mais ils n’avaient pas fait vingt pas, qu’ils retrouvèrent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant, pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le de-hors. Puis, au bord d’un pré, elle parut subitement s’écrouler. Une brèche ouvrait sur la vallée voisine une fenêtre de lumière. Ce devait être le trou dont Albine avait parlé, un jour, ce trou qu’elle disait avoir bouché avec des ronces et des pierres ; les ronces traînaient par bouts épars comme des cordes coupées, les pierres étaient rejetées au loin, le trou semblait avoir été agrandi par quelque main furieuse.
 
=== XVII. ===
 
– Ah ! je le sentais ! dit Albine, avec un cri de suprême dé-sespoir. Je te suppliais de m’emmener… Serge, par grâce, ne regarde pas !
Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand Frère Archangias, d’un geste brutal, l’eut tiré hors du Paradou, Albine, glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s’en allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. Elle s’enfuit, elle disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses cheveux dénoués.
 
=== LIVRELivre TROISIÈMEtroisième ===
 
=== I. ===
 
Après le Pater, l’abbé Mouret, s’étant incliné devant l’autel, alla du côté de l’Épître. Puis, il descendit, il vint faire un signe de croix sur le grand Fortuné et sur la Rosalie, agenouillés côte à côte, au bord de l’estrade.
Les enfants se sauvèrent.
 
=== II. ===
 
L’abbé Mouret, en soutane, la tête nue, était revenu s’agenouiller au pied de l’autel. Dans la clarté grise tombant des fenêtres, sa tonsure trouait ses cheveux d’une tache pâle, très large, et le léger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu’il devait éprouver là. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu au fond de ses supplications, qu’il n’entendait point les pas lourds de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l’interrompre. Celle-ci paraissait souffrir, à le voir écrasé ainsi, les genoux cassés. Un moment, elle crut qu’il pleurait. Alors, elle passa derrière l’autel, pour le guetter. Depuis son re-tour, elle ne voulait plus le laisser seul dans l’église, l’ayant un soir trouvé évanoui par terre, les dents serrées, les joues glacées, comme mort.
Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgré les yeux irrités de la Teuse. Puis, elle reprit son élan, courut à la basse-cour, où on l’entendit mettre la paix. Elle devait s’être assise au milieu de ses bêtes ; elle chantonnait doucement, comme pour les bercer.
 
=== III. ===
 
– Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui revenait de la cuisine avec une écuelle, dans laquelle une cuiller de bois était plantée debout.
– Les chapons, eux aussi, s’écrasent le cœur comme une puce, bégaya la Teuse, tout à fait furieuse. Ils ont des raisons pour cela. Alors, il n’y a pas de gloire à bien vivre.
 
=== IV. ===
 
L’abbé Mouret passait les journées au presbytère. Il évitait les longues promenades qu’il faisait avant sa maladie. Les terres brûlées des Artaud, les ardeurs de cette vallée où ne poussaient que des vignes tordues, l’inquiétaient. A deux reprises, il avait essayé de sortir, le matin, pour lire son bréviaire, le long des routes ; mais il n’avait pas dépassé le village, il était rentré, troublé par les odeurs, le plein soleil, la largeur de l’horizon. Le soir seulement, dans la fraîcheur de la nuit tombante, il hasar-dait quelques pas devant l’église, sur l’esplanade qui s’étendait jusqu’au cimetière. L’après-midi, pour s’occuper, pris d’un be-soin d’activité qu’il ne savait comment satisfaire, il s’était donné la tâche de coller des vitres de papier aux carreaux cassés de la nef. Cela, pendant huit jours, l’avait tenu sur une échelle, très attentif à poser les vitres proprement, découpant le papier avec des délicatesses de broderie, étalant la colle de façon à ce qu’il n’y eût pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l’échelle. Dé-sirée criait qu’il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les moineaux pussent entrer ; et, pour ne pas la faire pleurer, le prêtre en oubliait deux ou trois, à chaque fenêtre. Puis, cette réparation finie, l’ambition lui avait poussé d’embellir l’église, sans appeler ni maçon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-même. Ces travaux manuels, disait-il, l’amusaient, lui rendaient des forces. L’oncle Pascal, chaque fois qu’il passait à la cure, l’encourageait, en assurant que cette fatigue-là valait mieux que toutes les drogues du monde. Dès lors, l’abbé Mouret boucha les trous des murs avec des poignées de plâtre, recloua les autels à grands coups de marteau, broya des couleurs pour donner une couche à la chaire et au confessionnal. Ce fut un événement dans le pays. On en causait à deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrière le dos, voir travailler monsieur le curé. Lui, un tablier bleu serré à la taille, les poignets meurtris, s’absorbait dans cette rude besogne, avait un prétexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journées au milieu des plâtras, plus tranquille, pres-que souriant, oubliant le dehors, les arbres, le soleil, les vents tièdes, qui le troublaient.
L’abbé fit encore quelques pas, la tête penchée ; puis, il jeta les fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.
 
=== V. ===
 
Le Frère, qui avait mangé, resta là, à califourchon sur une chaise retournée, pendant le dîner du prêtre. Depuis que ce dernier était de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs s’installer au presbytère. Jamais il ne s’y était imposé plus rudement. Ses gros souliers écrasaient le carreau, sa voix tonnait, ses poings s’abattaient sur les meubles, tandis qu’il ra-contait les fessées données le matin aux petites filles, ou qu’il résumait sa morale en formules dures comme des coups de bâ-ton. Puis, s’ennuyant, il avait imaginé de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient à la bataille, interminablement, la Teuse n’ayant jamais pu apprendre un autre jeu. L’abbé Mouret, qui souriait aux premières cartes abattues rageusement sur la table, tombait peu à peu dans une rêverie profonde ; et, pendant des heures, il s’oubliait, il s’échappait, sous les coups d’œil défiants de Frère Archangias.
Il n’ouvrit plus les lèvres, il accompagna l’abbé Mouret jus-qu’au presbytère. Là, il attendit qu’il eût refermé la porte, avant de se retirer ; même il se retourna, à deux reprises, pour s’assurer qu’il ne ressortait pas. Quand le prêtre fut dans sa chambre, il se jeta tout habillé sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre l’oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s’anéantit, il s’endormit d’un sommeil de mort.
 
=== VI. ===
 
Le lendemain était un dimanche. L’Exaltation de la Sainte-Croix tombant un jour de grand-messe, l’abbé Mouret avait vou-lu célébrer cette fête religieuse avec un éclat particulier. Il s’était pris d’une dévotion extraordinaire pour la Croix, il avait rem-placé dans sa chambre la statuette de l’Immaculée Conception par un grand crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures d’adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui donnait la force de souffrir et de lutter. Il rêvait de s’y attacher à la place de Jésus, d’y être couronné d’épines, d’y avoir les membres troués, le flanc ouvert. Quel lâ-che était-il donc pour oser se plaindre d’une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait là de tout son corps, avec le sourire de la Rédemption aux lèvres ? Et, si misérable qu’elle fût, il offrait sa blessure en holocauste, il finissait par glisser à l’extase, par croire que le sang lui ruisselait réellement du front, des mem-bres, de la poitrine. C’étaient des heures de soulagement, toutes ses impuretés coulaient par ses plaies. Il se redressait avec des héroïsmes de martyr, il souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul frisson de sa chair.
Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au Paradou.
 
=== VII. ===
 
Le dimanche était un jour de grande occupation pour l’abbé Mouret. Il avait les vêpres, qu’il disait généralement de-vant les chaises vides, la Brichet elle-même ne poussant pas la dévotion au point de revenir à l’église l’après-midi. Puis, à qua-tre heures, Frère Archangias amenait les galopins de son école pour que monsieur le curé leur fît réciter leur leçon de caté-chisme. Cette récitation se prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec son balai.
Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le prêtre vit que l’église était toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute affreux, entre l’église invincible, repoussant de ses cen-dres, et Albine toute-puissante, qui ébranlait Dieu d’une seule de ses haleines.
 
=== X. ===
 
Désirée approchait, avec sa gaieté sonore.
Et enflant les joues, tout à son jeu désormais, il chanta le De profundis. Puis, il le recommença. La partie s’acheva au mi-lieu de cette lamentation, qu’il grossissait par moments, comme pour la goûter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n’en éprouva pas la moindre contrariété. Quand la Teuse l’eut mis dehors, après avoir réveillé l’abbé Mouret, on l’entendit se perdre au milieu du noir de la nuit, en répétant le dernier verset du psaume : Et ipse redimet Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d’un air d’extraordinaire jubilation.
 
=== XI. ===
 
L’abbé Mouret dormit d’un sommeil de plomb. Lorsqu’il ouvrit les yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains baignées de larmes ; il avait pleuré toute la nuit, en dormant. Il ne dit point sa messe, ce matin-là. Malgré son long repos, sa lassitude de la veille au soir était devenue telle, qu’il demeura jusqu’à midi dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La stupeur, qui l’envahissait de plus en plus, lui ôtait jusqu’à la sensation de la souffrance. Il n’éprouvait plus qu’un grand vide ; il restait soulagé, amputé, anéanti. La lecture de son bréviaire lui coûta un suprême effort ; le latin des versets lui paraissait une langue barbare, dont il ne parvenait même plus à épeler les mots. Puis, le livre jeté sur le lit, il passa des heures à regarder la campagne par la fenêtre ouverte, sans avoir la force de venir s’accouder à la barre d’appui. Au loin, il aperce-vait le mur blanc du Paradou, un mince trait pâle courant à la crête des hauteurs, parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derrière un de ces bois, se trouvait la brèche ; il ne la voyait pas, mais il la savait là ; il se souvenait des moindres bouts de ronce épars au milieu des pierres. La veille encore, il n’aurait point osé lever ainsi les regards sur cet horizon redou-table. Mais, à cette heure, il s’oubliait impunément à reprendre, après chaque bouquet de verdure, le fil interrompu de la mu-raille, pareille au liséré d’une jupe accroché à tous les buissons. Cela n’activait même pas le battement de ses veines. La tenta-tion, comme dédaigneuse de la pauvreté de son sang, avait abandonné sa chair lâche. Elle le laissait incapable d’une lutte, dans la privation de la grâce, n’ayant même plus la passion du péché, prêt à accepter par hébétement tout ce qu’il repoussait furieusement la veille.
L’abbé Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint roulé dans la poussière. Il voulut chasser les mouches ; mais les mouches, entêtées, revenaient, se collaient aux lèvres violettes du Frère, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l’abbé enjamba ce grand corps. Il entra dans le Paradou.
 
=== XII. ===
 
Derrière la muraille, à quelques pas, Albine était assise sur un tapis d’herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.
Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tête. La nuit tombait, le jardin n’était plus qu’un grand cer-cueil d’ombre.
 
=== XIII. ===
 
Frère Archangias, réveillé, debout sur la brèche, donnait des coups de bâton contre les pierres, en jurant abominable-ment.
– En dehors de la vie, en dehors des créatures, en dehors de tout, je suis à vous, ô mon Dieu, à vous seul, éternellement !
 
=== XIV. ===
 
A cette heure, Albine, dans le Paradou, rôdait encore, traî-nant l’agonie muette d’une bête blessée. Elle ne pleurait plus. Elle avait un visage blanc, traversé au front d’un grand pli. Pourquoi donc souffrait-elle toute cette mort ? De quelle faute était-elle coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les promesses qu’il lui faisait depuis l’enfance. Et elle s’interrogeait, allant devant elle, sans voir les allées où l’ombre coulait peu à peu. Pourtant, elle avait toujours obéi aux arbres. Elle ne se souvenait pas d’avoir cassé une fleur. Elle était restée la fille aimée des verdures, les écoutant avec soumission, s’abandonnant à elles, pleine de foi dans les bonheurs qu’elles lui réservaient. Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crié de se coucher sous l’arbre géant, elle s’était couchée, elle avait ouvert les bras, répétant la leçon soufflée par les herbes. Alors, si elle ne trouvait rien à se reprocher, c’était donc le jar-din qui la trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir souffrir.
Là, ce fut une volupté dernière. Les yeux grands ouverts, elle souriait à la chambre. Comme elle avait aimé, dans cette chambre ! Comme elle y mourait heureuse ! A cette heure, rien d’impur ne lui venait plus des Amours de plâtre, rien de trou-blant ne descendait plus des peintures, où des membres de femme se vautraient. Il n’y avait, sous le plafond bleu, que le parfum étouffant des fleurs. Et il semblait que ce parfum ne fût autre que l’odeur d’amour ancien dont l’alcôve était toujours restée tiède, une odeur grandie, centuplée, devenue si forte, qu’elle soufflait l’asphyxie. Peut-être était-ce l’haleine de la dame morte là, il y avait un siècle. Elle se trouvait ravie à son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point, les mains jointes sur son cœur, elle continuait à sourire, elle écoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tête bourdonnante. Ils lui jouaient une musique étrange de senteurs qui l’endormait lentement, très doucement. D’abord, c’était un prélude gai, enfantin : ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes, exhalaient l’âpreté des herbes foulées, lui contaient ses courses de gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de flûte se faisait entendre, de petites notes musquées qui s’égrenaient du tas de violettes posé sur la table, près du chevet ; et cette flûte, brodant sa mélodie sur l’haleine calme, l’accompagnement régulier des lis de la console, chantait les premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser sous la futaie. Mais elle suffo-quait davantage, la passion arrivait avec l’éclat brusque des œil-lets, à l’odeur poivrée, dont la voix de cuivre dominait un mo-ment toutes les autres. Elle croyait qu’elle allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots, qui lui rappelait les tourments de ses désirs. Et, brusquement, tout s’apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait à une douceur plus grande, bercée par une gamme descendante des quarantaines, se ralen-tissant, se noyant, jusqu’à un cantique adorable des héliotropes, dont les haleines de vanille disaient l’approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient çà et là un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses, languissamment, firent leur entrée. Du pla-fond coulèrent des voix, un chœur lointain. C’était un ensemble large, qu’elle écouta au début avec un léger frisson. Le chœur s’enfla, elle fut bientôt toute vibrante des sonorités prodigieuses qui éclataient autour d’elle. Les noces étaient venues, les fanfa-res des roses annonçaient l’instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre son cœur, pâmée, mourante, hale-tait. Elle ouvrait la bouche, cherchant le baiser qui devait l’étouffer, quand les jacinthes et les tubéreuses fumèrent, l’enveloppèrent d’un dernier soupir, si profond, qu’il couvrit le chœur des roses. Albine était morte dans le hoquet suprême des fleurs.
 
=== XV. ===
 
Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frère Archan-gias, qui causaient sur le perron du presbytère, virent le cabrio-let du docteur Pascal traverser le village, au grand galop du che-val. De violents coups de fouet sortaient de la capote baissée.
Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte, et reprit gravement la lecture de son livre.
 
=== XVI. ===
 
Ce matin-là, il y avait un grand remue-ménage, dans la basse-cour du presbytère. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon, sous le hangar. Désirée, enthousiasmée, avait tenu les pieds de Mathieu, pendant qu’on le saignait, le baisant sur l’échine pour qu’il sentit moins le couteau, lui disant qu’il fallait bien qu’on le tuât, maintenant qu’il était si gras. Per-sonne comme elle ne tranchait la tête d’une oie d’un seul coup de hachette, ou n’ouvrait le gosier d’une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des bêtes acceptait très gaillardement ce massacre. C’était nécessaire, disait-elle ; ça faisait de la place aux petits qui poussaient. Et elle était très gaie.
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