« Contes d’un buveur de bière/Cambrinus » : différence entre les versions

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==I==
 
 
 
Au temps jadis, il y avait au village de Fresnes-sur-l’Escaut
un garçon verrier nommé Cambrinus, selon
d’autres Gambrinus, qui, avec sa figure rose et fraîche,
sa barbe et ses cheveux dorés, était bien le plus
joli gars qu’on pût voir.
 
Plus d’une demoiselle de verrier, en apportant le dîner de son
père, agaçait de l’œil le beau Cambrinus ; mais lui n’avait d’yeux
que pour Flandrine, la fille de son souffleur.
 
Flandrine était, de son côté, une superbe fille à la chevelure d’or,
aux joues rouvelèmes, — j’ai
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voulu dire vermeilles, — et jamais
couple mieux assorti n’eût été béni par M. le curé, s’il n’y avait
eu entre eux une barrière infranchissable.
 
Cambrinus n’était point de race verrière et ne pouvait aspirer
à la maîtrise. Il devait, sa vie durant, passer la bouteille ébauchée
à son souffleur, sans jamais prétendre à l’honneur de l’achever
lui-même.
 
Personne n’ignore, en effet, que les verriers sont tous gentils-hommes
de naissance et ne montrent qu’à leurs fils le noble métier
de souffleur. Or, Flandrine était trop fière pour abaisser ses regards
sur un simple grand garçon, comme on dit en langage de verrier.
 
Cela fit que le malheureux, consumé par un feu dix fois plus
ardent que celui de son four, perdit ses fraîches couleurs et devint
sec comme un héron.
 
N’y pouvant tenir davantage, un jour qu’il était seul avec Flandrine,
il prit son courage à deux mains et lui déclara ses sentiments.
L’orgueilleuse fille le reçut avec un tel dédain que, de désespoir,
il planta là sa besogne et ne reparut plus à la verrerie.
 
Comme il aimait la musique, il acheta une viole pour charmer
ses ennuis et essaya d’en jouer sans avoir jamais appris.
 
L’idée lui vint alors de se faire musicien. « Je
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deviendrai un
grand artiste, se dit-il, et peut-être Flandrine voudra-t-elle de moi.
Un bon musicien vaut bien un gentilhomme verrier. »
 
Il alla trouver un vieux chanoine de la collégiale de Condé,
nommé Josquin, qui avait un génie merveilleux pour la musique.
Il lui conta ses peines et le pria de lui enseigner son art. Josquin
eut pitié de son chagrin et lui montra à jouer de la viole selon les
règles.
 
Cambrinus fut bientôt en état de faire danser les jeunes filles
sur le pré. Il était dix fois plus habile que les autres ménétriers ;
mais, hélas ! nul n’est prophète en son pays.
 
Les gens de Fresnes ne voulaient point croire qu’un garçon
verrier fût devenu en si peu de temps bon musicien, et c’est sous
un feu roulant de quolibets que, par un beau dimanche, armé de
sa viole, il monta sur son estrade, je veux dire son tonneau.
 
Bien que fort ému, il donna d’une main sûre les premiers coups
d’archet. Peu à peu il s’anima et conduisit la danse avec une
vigueur et un entrain qui firent taire les rieurs. Tout allait à merveille
quand Flandrine parut.
 
À sa vue, l’infortuné perdit la tête, joua à contre-temps et battit
si bien la campagne que les danseurs, croyant qu’il se moquait
d’eux, le tirèrent à bas de son tonneau, lui brisèrent sa
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viole sur
les épaules et le renvoyèrent hué, conspué et les yeux pochés.
 
Pour comble de malheur, il y avait à cette époque à Condé un
juge qui rendait la justice comme les épiciers vendent de la chandelle,
— en faisant pencher à son gré les plateaux de la balance.
Il était bègue, parlait presque toujours en latin, marmottait des
patenôtres du matin au soir et ressemblait si fort à un singe qu’on
l’avait surnommé Jocko.
 
Jocko apprit l’affaire et fit citer les perturbateurs à son tribunal.
Les Fresnois y allèrent, portant chacun un couple de poulets
qu’ils offrirent à M. le juge. Celui-ci trouva les poulets si gras
et Cambrinus si coupable que, bien que le malheureux eût été
battu en plein soleil, il le condamna à un mois de prison pour voies
de fait et tapage nocturne.
 
Ce fut un grand crève-cœur pour le pauvre garçon. Il était
tellement honteux et désolé qu’en sortant de prison il résolut d’en
finir avec la vie. Il détacha la corde de son puits, qui était toute
neuve, et gagna le bois d’Odomez.
 
Arrivé au carrefour le plus sombre, il grimpa à un chêne, s’assit
sur la première branche, attacha solidement la corde et se la passa
autour du cou. Cela fait, il releva la tête, et il allait sauter le pas,
quand il s’arrêta soudain.
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Devant ses yeux était planté un homme de haute taille, vêtu
d’un habit vert à boutons de cuivre, coiffé d’un chapeau à plumes,
armé d’un couteau de chasse et portant un cor d’argent par-dessus
sa carnassière. Cambrinus et lui se regardèrent quelque temps en
silence.
 
« Que je ne vous gêne point ! dit enfin l’inconnu.
 
— Je ne suis mie pressé, répondit l’autre, un peu refroidi par
la présence d’un étranger.
 
— Mais je le suis, moi, mon bon Cambrinus.
 
— Tiens ! vous savez mon nom ?
 
— Et je sais aussi que tu vas danser ta dernière gigue, parce
qu’on t’a fourré en prison et que l’aimable Flandrine refuse de
t’enrôler dans la grande confrérie… »
 
Et, ce disant, l’inconnu ôta son chapeau.
 
« Quoi ! c’est vous, myn heer van Belzébuth. Eh bien ! par vos
deux cornes, je vous croyais plus laid.
 
— Merci !
 
— Et quel bon vent vous amène ?
 
— N’est-ce point aujourd’hui samedi ? Ma femme lave la maison,
et, comme j’ai horreur des wassingues…
 
— Vous avez décampé. Je comprends cela. Et… avez-vous
fait bonne chasse ?
 
— Peuh ! je ne rapporte que l’âme du juge de Condé.
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— Comment ! Jocko est mort ! Et vous emportez son âme ! Oh !
mais ne perdez point de temps, myn heer. Qu’attendez-vous
encore ?
 
— J’attends la tienne.
 
— Et si je ne me pends pas ?
 
— Ce sera l’enfer en ce monde.
 
— Ce qui ne vaut guère mieux. Mais ce n’est mie juste, cela,
godverdom ! Voyons, monsieur le diable, soyez bon diable et tirez-moi
de là !
 
— Mais comment ?
 
Faites que Flandrine veuille bien m’épouser.
 
— Impossible, fieu ! Ce que femme veut…
 
— Dieu le veut, je le sais ; mais ce qu’elle ne veut point ?…
 
— Ce qu’elle ne veut point, le diable lui-même y perdrait ses
cornes.
 
— Alors, faites que je ne l’aime plus.
 
— J’y consens… à une condition. C’est que tu me donneras
ton âme en échange.
 
— Tout de suite ?
 
— Non. Dans trente ans d’ici.
 
— Ma foi ! topez là. Je suis trop malheureux… mais vous
m’aiderez, par-dessus le marché, à me venger des gens de Fresnes.
 
— Songeons d’abord à te guérir, et retiens ceci. Un clou
chasse l’autre. Il n’est si forte pas
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sion qui ne cède à une passion
plus vive. Jour et nuit joue, et remplace le jeu d’amour par l’amour
du jeu.
 
— J’essayerai, dit Cambrinus. Merci, myn heer. »
 
Il détacha sa corde et tira sa révérence.
 
==II==
 
Il y avait justement à Condé, le dimanche suivant, un grand tir
à l’arc. Cambrinus s’y rendit, comme tous les Fresnois.
 
La confrérie des archers de Saint-Sébastien avait fait afficher,
en manière de prix, cinq plats et trois cafetières d’étain, plus six
cuillers à café en argent pour le dernier oiselet abattu. Cambrinus
gagna à lui seul quatre plats, deux cafetières et les six cuillers
d’argent. Jamais on n’avait ouï parler d’une pareille adresse.
 
Comme, huit jours après, on devait jouer à la balle sur la place
Verte de Condé, il forma à Fresnes un peloton de joueurs, et,
bien que jusqu’alors les Fresnois n’eussent guère brillé sur le jeu
de paume, il ne craignit point de lutter contre les parties de
Valenciennes et de Quaregnon, les deux plus fortes du pays. Les
Valenciennois et
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les Quaregnonais furent vaincus par les Fresnois.
Ils se fâchèrent, et on se battit à coups de poing dans toutes les
rues.
 
Cambrinus acheta alors un pinson aveugle, qu’à la mode des
gens du pays wallon, il emporta partout avec lui. Ayant ouï dire
qu’il devait y avoir à Saint-Amand un grand concours de pinsons,
il prit son compagnon de route et partit.
 
En approchant de la ville, il rencontra à la Croisette les pinsonneurs
qui, au nombre de trois cents, se rendaient au lieu du
combat, deux par deux, et tenant à la main leurs petites cages en
bois, garnies de fil de fer. Le cortège était précédé d’un tambour-major
orné de sa canne, de deux tambours et de six jambons fleuris
et enrubannés, digne prix de la lutte.
 
Cambrinus leur emboîta le pas, et quand les cages furent rangées
en bataille, le long du clos de l’Abbaye, on entendit un joli concert.
Chaque oiseau criait à tue-tête son gai refrain, tandis qu’avec un
morceau de craie, son maître, sous la surveillance des commissaires,
inscrivait consciencieusement les coups de gosier sur une
ardoise. Le bruit était tel qu’on n’eût pas ouï sonner la grosse
cloche de la tour.
 
Le Fresnois avait parié trois mille florins que, sans entremêler
son chant des ''p’tit-p’tit-p’tit récapiau-placapiau'' qui échappent aux
artifi
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ces de second ordre, son virtuose répéterait neufs cents fois
en une heure ''ran-plan-plan-plan-biscouïtte-biscoriau'', le vrai solo,
le seul qui puisse compter.
 
L’oiseau alla jusqu’à neuf cent cinquante, et le maître gagna
le premier prix et les trois mille florins, après quoi les Amandinois
promenèrent en triomphe l’homme et la bête, l’un portant l’autre.
 
Cambrinus se mit alors à parcourir les Flandres, battant avec
son ténor les plus renommés pinsonneurs ; et c’est depuis cette
époque que les Flamands sont aussi passionnés pour les combats
de pinsons que les Anglais pour les combats de coqs.
 
Des Flandres il passa en Allemagne et voyagea de ville en ville,
jouant à tous les jeux d’adresse et de hasard. Partout il emporta
sa chance avec lui. Il fit l’admiration générale, gagna des sommes
énormes, devint immensément riche, mais il ne guérit point de
son amour.
 
Cette chance infaillible l’avait d’abord enchanté. Plus tard, elle
ne fit que l’amuser ; puis elle le laissa froid et bientôt elle l’ennuya.
A la fin, il était si las de ce gain perpétuel, qu’il aurait donné tout
au monde pour perdre une seule fois ; mais son bonheur le poursuivait
avec un acharnement implacable.
 
Il recommençait à se trouver bien malheureux,
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quand, un matin,
il s’éveilla avec une idée lumineuse : « A quelque chose bonheur
est bon, se dit-il. Peut-être que Flandrine consentira à m’épouser,
maintenant que je suis tout cousu d’or. »
 
Il revint déposer ses trésors aux pieds de la cruelle ; mais, chose
incroyable et bien faite pour étonner les demoiselles d’aujourd’hui,
Flandrine refusa.
 
« Etes-vous gentilhomme ? dit-elle.
 
— Non.
 
— Eh bien ! remportez vos trésors, je n’épouserai qu’un gentilhomme. »
 
Cambrinus était si désespéré, qu’un beau jour, entre chien et
loup, il retourna au bois d’Odomez, grimpa au chêne, s’assit sur
la première branche et y attacha solidement sa corde. Déjà il se
passait le nœud coulant autour du cou, quand apparut le vert
chasseur.
 
« Ah ! fieu ! lui cria Belzébuth, j’avais oublié le proverbe : Malheureux
en amour, heureux au jeu. Veux-tu que je t’indique un
moyen de perdre ? »
 
Cambrinus dressa l’oreille.
 
« Oui, tu perdras, et tu perdras mieux que de l’or. Tu perdras
la mémoire, et, avec elle, les tourments du souvenir.
 
— Et comment ?
 
— Bois. Le vin est père de l’oubli. Ver
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se-toi des flots d’allégresse.
Rien ne vaut une bouteille de piot pour noyer la tristesse
humaine.
 
— Vous pourriez bien avoir raison, myn heer. »
 
Et Cambrinus roula sa corde et retourna à Fresnes.
 
==III==
 
Sans perdre de temps, il fit construire en larges pierres de
Tournay une cave longue de six cents pieds, large de quarante
et haute à l’avenant. Il la garnit des vins les plus exquis.
 
Dans les foudres, rangés sur deux lignes parallèles, mûrissaient
le chaud bourgogne, le doux bordeaux, le champagne pétillant, le
gai malvoisie, le marsala babillard, l’ardent xérès, le généreux
tokai et le tendre johannisberg, qui ouvre aux têtes carrées d’Allemagne
les portes d’or de la rêverie.
 
Jour et nuit Cambrinus buvait le jus de la vigne dans des verres
de Bohême. L’infortuné croyait boire l’oubli, il ne buvait que
l’amour. D’où venait ce phénomène ? Hélas ! de ce que les bons
Flamands sont autrement bâtis que les gens d’
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ailleurs.
 
Chez nous, quand les fumées du vin envahissent le cerveau,
quand le divin jus bout sous le crâne, comme la lave au fond du
cratère, c’est alors seulement que l’imagination prend feu.
 
Au sixième verre, le Flamand voyait immanquablement devant
ses yeux, au bras de jolis danseurs, des myriades des Flandrines
qui lui faisaient la nique en exécutant d’interminables carmagnoles.
 
Alors il chercha l’oubli tour à tour dans le cidre normand, le
poiré manceau, l’hydromel gaulois, le cognac français, le genièvre
hollandais, le gin anglais, le wiskey écossais, le kirsch germain.
Hélas ! le cidre, le poiré, l’hydromel, le cognac, le genièvre, le
gin, le wiskey et le kirsch ne firent qu’alimenter la fournaise. Plus
il buvait, plus il s’excitait, plus il enrageait.
 
Un soir, il n’y put résister davantage : il courut tout d’une
traite au bois d’Odomez, grimpa au chêne, attacha la corde, et,
sans lever les yeux — pour être bien sûr de n’en point revenir, —
il s’élança la corde au cou. La corde se rompit net et le pendu
tomba dans les bras du chasseur vert.
 
« Veux-tu bien me lâcher, maudit imposteur ? s’écria Cambrinus
d’une voix étranglée. Comment ! on ne pourra même point se
pendre à son aise ! »
 
Belzébuth éclata de rire.
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« J’ai voulu voir, dit-il, jusqu’où irait la confiance d’un bon
Flamand. Et maintenant, pour la peine, je vais te guérir. Tiens,
regarde ! »
 
Tout à coup les arbres s’écartèrent à droite et à gauche, de
façon à laisser un large carré vide, et Cambrinus vit s’y aligner
de longues files de grandes perches en bois de châtaignier, où
s’enroulaient de frêles plantes qui portaient des clochettes vertes
et odoriférantes.
 
Une partie des échalas étaient couchés à terre et trois à quatre
cents femmes accroupies semblaient éplucher une immense salade.
Cette étrange forêt était bornée par un vaste bâtiment en briques.
 
« Qu’est ceci, myn God ? s’écria le Fresnois.
 
— Ceci, mon brave homme, est une houblonnière, et la maison
que tu vois là-bas une brasserie. La fleur de cette plante va te
guérir du mal d’amour. Suis-moi. »
 
Belzébuth le conduisit dans le bâtiment. Il y avait des cuves
énormes, des fourneaux, des tonnes et des chaudières pleines d’une
liqueur blonde et d’où s’exhalait un acre parfum. Des hommes en
tabliers bleus y accomplissaient une besogne étrange.
 
« C’est avec l’orge et le houblon, lui dit Belzébuth, qu’à
l’exemple de ces hommes tu fabriqueras le vin flamand, autrement
dit la biè
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re. Quand la meule aura broyé l’orge, tu la brasseras
dans cette grande cuve, d’où le vin d’orge passera dans ces vastes
chaudières pour s’y marier au houblon. La fleur du houblon donnera
la saveur et le parfum au vin d’orge. Grâce à la plante sacrée,
la bière, pareille au jus de la vigne, pourra vieillir dans les tonneaux.
Elle en sortira blonde comme la topaze ou brune comme
l’onyx, et fera des bons Flamands autant de dieux sur la terre.
Tiens, bois ! »
 
Et Belzébuth tira d’un des tonneaux un grand broc de bière
écumante. Cambrinus obéit et fit la grimace.
 
« Bois encore, encore ! »
 
L’autre but, rebut et sentit une sorte de calme descendre peu
à peu dans ses sens.
 
« N’es-tu pas heureux comme un dieu ?
 
— Si fait, messire, sauf qu’il me manque le suprême plaisir des
dieux.
 
— Et lequel ?
 
— La vengeance ! Les gens de Fresnes n’ont point voulu danser
jadis au son de ma viole. Donnez-moi un instrument qui les
fasse sauter à ma volonté.
 
 
— Ecoute, en ce cas. »
 
En ce moment, neuf coups sonnèrent au clocher de Vieux-Condé.
 
— Eh bien ? fit Cambrinus.
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/23]]==
 
— Tais-toi et écoute encore. »
 
Le clocher de Fresnes répéta la sonnerie, puis celui de Condé,
puis celui de Bruille.
 
« Après ? dit encore le Fresnois.
 
— Tu me demandes un instrument qui force à danser. Le voilà
tout trouvé. As-tu remarqué que ces cloches ont chacune leur son
particulier ? Réunis-en plusieurs, accorde-les, mets la sonnerie en
branle au moyen de deux claviers, l’un de touches et l’autre de
pédales, tu auras ainsi le plus joli carillon…
 
— Carillon ! C’est le nom dont je baptiserai ce merveilleux instrument,
s’écria Cambrinus. Merci, mon bon Belzébuth, et… adieu !
 
— Non. Au revoir !… dans trente ans… et, comme j’aime les
affaires en règle, tu vas me faire la grâce de signer ce papier d’une
goutte de ton sang. »
 
Il lui présenta une plume et un parchemin couvert de caractères
cabalistiques. Le Fresnois se piqua le bout du doigt et signa.
Aussitôt la houblonnière, la brasserie et Belzébuth, tout disparut.
 
 
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==IV==
 
En retournant à Fresnes, Cambrinus avisa une terre riche et
profonde, à l’abri du vent. Il l’acheta et y planta du houblon. Il
fit bâtir, en outre, sur la place même du village, une immense
brasserie, en tout semblable à celle que lui avait montrée Belzébuth.
Il la couronna d’un beffroi qui avait la forme d’une gigantesque
canette, surmontée d’une pinte et d’un canon renversés
que terminait un coq doré.
 
Si un étranger était venu dans le pays exécuter ces bizarres
travaux, on se fût bien gardé d’en rire, mais le bâtisseur étant né
à Fresnes, on le crut fou, comme de raison, et on recommença de
se moquer de lui.
 
Il n’y prit garde, manda des mécaniciens et des fondeurs de
cloches, et fit marcher de front l’établissement du carillon et celui
de la brasserie.
 
Quand tout fut terminé, il fabriqua deux grands brassins, l’un
de bière blanche, l’autre de bière brune, et, un dimanche matin,
à l’issue de la messe, il invita les gens à boire un coup.
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/25]]==
 
« Pouah ! que c’est amer ! dit l’un.
 
— C’est affreux ! dit un autre.
 
— Détestable ! ajouta un troisième.
 
— Abominable ! » conclut un quatrième.
 
Cambrinus souriait dans sa barbe.
 
L’après-midi, il fit disposer de longues tables tout autour de la
place. Sur ces tables des pots et des verres pleins de bière brune
attendaient les buveurs. Quand les Fresnois sortirent des vêpres,
le brasseur les engagea de nouveau à se rafraîchir. Ils refusèrent.
 
« Vous ne voulez pas boire, mes gars, pensa Cambrinus, eh
bien ! vous allez danser ! » Et il monta à son beffroi.
 
« Dig, din, don, » fit le carillon.
 
Soudain, ô prodige ! aux premiers coups des cloches, hommes,
femmes, enfants, tous s’arrêtèrent court, comme s’ils se préparaient
à danser.
 
« Digue, digue, din. »
 
Tous levèrent les jambes, et le mayeur lui-même secoua les cendres
de sa pipe et se redressa.
 
« Dig, din, don, digue, digue, don. »
 
Tous sautèrent en cadence, et le mayeur et le garde champêtre
sautèrent plus haut que les autres.
 
Cambrinus alors s’arrêta, puis il attaqua l’air :
<BR><BR>
''Band’ de gueux, voulez-vous danser ?''<BR><BR>
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/26]]==
 
Les jeunes, les vieux, les gras, les maigres, les grands et les
petits, les droits, les tortus, les bancals, les boiteux recommencèrent
à danser de plus belle, jusqu’aux chiens se dressaient sur
leurs pattes de derrière pour danser aussi. Une charrette passa :
le cheval et la charrette entrèrent en danse. On dansait sur la place,
dans les rues, dans les ruelles, aussi loin que s’entendait le carillon ;
et, sur la route, les gens de Condé qui venaient à Fresnes dansaient
sans savoir pourquoi ni comment. Tout dansait dans les maisons :
les hommes, les animaux et les meubles. Les vieillards dansaient
au coin du feu, les malades dans leurs lits. les chevaux dansaient
dans l’écurie, les vaches dans l’étable, les poules dans le poulailler ;
et les tables dansaient, les chaises, les armoires et les dressoirs ;
et les maisons se mirent elles-mêmes à danser, et la brasserie
dansait et l’église ; et la tour où carillonnait Cambrinus faisait vis-à-vis
avec le clocher, en se donnant des grâces. Jamais, depuis que
le monde est monde, on n’avait vu un pareil branle-gai !
 
Au bout d’une heure de cet exercice, les Fresnois étaient en
nage. Haletants, épuisés, ils crièrent au carillonneur :
 
« Arrête, arrête ! Nous n’en pouvons plus !
 
— Non, non. Dansez, » répondait le carillonneur, et plus il
carillonnait, plus les danseurs
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/27]]==
bondissaient. Leurs têtes s’entrechoquaient,
et la foule commençait de gémir piteusement.
 
« À boire ! à boire ! » crièrent-ils enfin.
 
Le carillonneur cessa de carillonner, et les hommes, les femmes, les
enfants, les animaux et les maisons cessèrent de danser. Danseurs
et danseuses se précipitèrent sur les pois qui, chose étonnante,
avaient sauté avec les tables sans répandre une seule goutte de bière.
 
Ainsi mis en goût, les Fresnois ne trouvèrent plus la nouvelle
liqueur détestable, au contraire.
 
Après qu’ils en eurent vidé chacun trois ou quatre pintes, ils
demandèrent eux-mêmes à Cambrinus de faire aller sa musique.
et ils dansèrent ainsi toute la soirée et une partie de la nuit.
 
Le lendemain et les jours suivants, le bruit s’en répandit, et
on vint de toutes parts à Fresnes pour boire de la bière et danser
au carillon.
 
Une foule de carillons ; d’horloges à musique, de brasseries, de
tavernes, de cabarets et d’estaminets s’établirent bientôt à Fresnes,
à Condé, à Valenciennes, à Lille, à Dunkerque, à Mons, à
Tournay, à Bruges, à Louvain et à Bruxelles.
 
Comme une marraine qui jette des dragées, le carillon secoua
dans l’air son tablier d’argent plein de notes magiques, et le vin
d’orge coula à flots d’or dans les Pays-Bas, en Hollande, en
Allemagne, en Angleterre et en Ecosse.
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/28]]==
 
On y but la bière brune, la bière blanche, la double bière, le
lambic, le faro, le pale-ale, le scoth-ale, le porter et le stout, sans
oublier la cervoise ; toutefois le carillon de Fresnes resta le seul
carillon enchanté, la bière de Fresnes, la meilleure bière, et les
Fresnois, les premiers buveurs du monde.
 
Des concours de francs buveurs eurent lieu, comme les concours
de pinsons dans tous les Pays-Bas ; mais ce n’est qu’à Fresnes
qu’on trouva de gentils buveurs, capables d’absorber une centaine
de pintes en un jour de kermesse et douze chopes pendant
que sonnent à l’horloge de l’église les douze coups de midi.
 
Pour récompenser dignement l’inventeur, le roi des Pays-Bas
le fit duc de Brabant, comte de Flandre et seigneur de Fresnes.
C’est alors que le nouveau duc fonda la ville de Cambrai ; mais le
titre qu’il préféra à tout autre fut celui de « roi de la bière » que
lui décernèrent les gens du pays.
 
Il ne tarda point, du reste, à éprouver les généreux effets de la
brune liqueur. D’abord il vida tous les soirs ses deux canettes.
Au bout de six mois de ce régime, son délire amoureux se calma,
la figure de Flandrine lui apparut moins nette et moins railleuse.
 
Lorsqu’il put contenir ses douze pintes, il ne sentit plus en lui
qu’une rêverie vague et indéfinissable.
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/29]]==
 
Le soir où il alla jusqu’à vingt, il tomba dans une sorte de somnolence
qui n’était point sans charme, et oublia tout à fait Flandrine.
En peu de temps, son visage rouvelême rivalisa avec la
pleine lune : il devint très gras et fut parfaitement heureux.
 
Quand Flandrine vit que le seigneur de Fresnes ne songeait
point à réclamer sa main, ce fut elle qui vint tourner autour de lui ;
mais, comme il rêvait, les yeux à demi clos, il ne la reconnut point
et lui offrit une pinte.
 
Le roi de la bière était d’ailleurs un brave homme de roi, qui
mettait son bonheur à fumer sa pipe et à boire sa chope à la même
table que ses sujets. Ses sujets imitèrent tous son exemple, et
c’est depuis lors que, fumeurs mélancoliques, ventres en outre et
nez en fleur, les bons Flamands passent leur vie à vider des pintes,
sans dire du mal de personne et sans songer à rien.
 
 
 
==V==
 
Cependant les trente ans étaient révolus et Belzébuth songea
à réclamer l’âme de Cambrinus. Le diable ne va pas toujours toucher
ses dettes en
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personne. Ainsi que les créanciers d’en haut, il
envoie quelquefois un huissier.
 
D’un autre côté, comme le monde, en vieillissant, devient pire
et donne plus de besogne à ceux d’en bas, Belzébuth, afin d’y
suffire, est obligé, de temps à autre, de faire des recrues.
 
Pour renforcer son personnel, il choisit, parmi les nouveaux
venus, les braves gens qui sur la terre lui ont plus particulièrement
ressemblé.
 
Le juge qui avait autrefois condamné Cambrinus eut ainsi la
gloire de passer diable, et, en souvenir de ses anciennes fonctions,
Belzébuth résolut de l’élever au rang d’huissier infernal.
 
« Approche, face de singe, lui dit-il un matin. Le moment est
venu de te signaler par de nouveaux exploits. Tu vas te rendre
au village de Fresnes, et là, tu réclameras en mon nom l’âme de
Cambrinus, roi de la bière. Voici le titre.
 
— ''Su… Sufficit, Do… Domine,'' » répondit Jocko. Et il prit
sur-le-champ la route de Fresnes. Il y arriva le dimanche même
de la ducasse.
 
Le roi de la bière était justement monté à sa tour. Il vit venir
de loin l’émissaire de Belzébuth, le reconnut et se douta de ce
qui l’amenait.
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/31]]==
 
==VI==
 
II était environ six heures, et les gens sortaient de table, ayant
bu et mangé depuis midi. Les uns se répandaient dans les cabarets
pour digérer en fumant une pipe. D’autres jouaient aux quilles ou
au corbeau, ou bien encore au bricotiau.
 
L’envoyé de Belzébuth s’adressa à un cercle de buveurs assis
devant la porte de l’estaminet du ''Grand-Saint-Laurent'', patron
des verriers.
 
A ce moment, dig, din, don ! une gerbe de notes éclata dans les
airs comme une fusée, puis le carillon se mit à jouer :
 
''Bonjour, mon ami Vincent,
 
La santé, comment va-t-elle ?''
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Aussitôt le juge de sauter comme un gigantesque pantin.
 
« Qué… qué… qu’est-ce que j’ai donc ? » disait-il, et rien n’était
bouffon comme la mine furieuse avec laquelle il gigotait.
 
Tous les Fresnois s’attroupèrent en se tenant les côtes de rire.
 
''Ah ! c’ cadet-là quel nez qu’il a ! ’
 
joua alors le carillon, et deux cents voix chantèrent en chœur :
 
''Ah ! c’ cadet-là quel nez qu’il a !''
 
tant que le danseur tomba par terre, épuisé et hors d’haleine. Le
carillon se tut.
 
Comme Jocko se plaignait d’une soif horrible, on lui apporta une
chope de bière qu’il vida d’un trait.
 
Ayant toujours aimé hausser le coude, il en but une seconde,
puis une troisième, puis une foule d’autres avec ses bons amis les
Fresnois.
 
A force de boire, il oublia complètement sa mission, et quand,
vers la cinquantième chope, les têtes s’échauffèrent et que les houblons
commencèrent, comme on dit chez nous, à dépasser les perches,
il fut saisi tout à coup d’un accès de gai
==[[Page:Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868.djvu/33]]==
eté folle.
 
Il se leva, prit les pots, les canettes et les verres, jeta tout sur
le pavé, renversa la table et le couvert par là-dessus, puis se mit
à danser de lui-même, en réclamant la musique à grands cris.
 
Les Fresnois coururent tous derrière lui à la queue leu leu :
il fit plusieurs fois le tour de la place sur l’air de ''la Codaqui'' et
emmena la bande hors du village, à un quart de lieue de là.
 
Il tomba enfin sur la route, rendu de fatigue et tout à fait hors
de combat. On le coucha contre une meule de foin, et il y dormit
trois jours et trois nuits sans débrider.
 
Lorsqu’il se réveilla, il fut si honteux qu’il n’osa ni retourner à
Fresnes ni rentrer en enfer. Ne sachant où aller, il avisa une
bourse vide qu’un pauvre homme tendait aux passants. Il y entra
et s’y cacha si bien qu’il y est encore.
 
Et de là vient qu’on dit en commun proverbe d’un homme sans
le sou qu’il loge le diable dans sa bourse.
 
==VII==
 
Le seigneur de Fresnes continua de carillonner et de brasser
de la bière jusqu’à près de cent ans, sans autres nouvelles de
l’enfer. Comme il est
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convenu que le diable ne perd jamais rien,
Belzébuth espérait repincer l’âme du duc de Brabant au jour de
sa mort ; mais quand vint le moment suprême, à la place de son
débiteur, il ne trouva qu’un tonneau de bière : il fut bien attrapé.
 
Est-ce par un effet du breuvage d’oubli, ou bien Belzébuth
voulut-il se venger du tour que lui avait joué Cambrinus ? Le souvenir
du roi de la bière ne tarda point à se perdre à Fresnes et
dans tous les Pays-Bas.
 
Les Douaisiens célèbrent encore aujourd’hui la fête de leur vieux
Gayant, mais il y a beau temps qu’à Cambrai on ne promène plus
le géant d’osier qui représentait Cambrinus, le royal fondateur de
la ville.
 
C’est chez les Prussiens que s’est conservée la mémoire du
Bacchus du houblon. Là, dans chaque taverne, vous verrez appendue,
à la place d’honneur, une magnifique image qui représente,
assis sur un tonneau, un brave chevalier revêtu d’un manteau de
pourpre doublé d’hermine. La main gauche s’appuie sur une couronne
et une épée ; la droite élève triomphalement une chope de
bière écumante.
 
C’est bien Cambrinus, le roi de la bière, tel qu’il était de son
vivant, avec sa belle figure rouvelême, ses longs cheveux dorés et
sa longue barbe d’or.
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Les étudiants nomment chaque année ''bierkœnig'' le plus franc
buveur d’entre eux, et seul il a droit à cet insigne honneur de
s’asseoir sous le portrait du monarque mousseux.
 
Les gens de Fresnes seront bien étonnés quand ils liront cette
véridique histoire. De même qu’ils n’ont pas cru jadis au génie de
Cambrinus, ils ne croiront point aujourd’hui à sa gloire, et quand
celui qui a écrit ces lignes ira boire une pinte à la ducasse de Fresnes,
on ne se gênera mie pour le traiter d’imposteur, tant il est
vrai que nul n’est prophète en son pays !