« L’Avare (Goldoni) » : différence entre les versions

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<center>L’AVARE,
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COMÉDIE
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EN UN ACTE ET EN PROSE.</center>
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{{ThéâtreDébut}}
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''N. B''. Moliere a tracé de main de maître les
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travers et le ridicule de l’Avarice : ''Goldoni'' en
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a esquissé l’odieux dans la petite pièce que l’on
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va lire. Nous ne nous permettrons qu’une réflexion
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sur ce dernier ouvrage : placer à la suite du
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''Moliere'', l’''Avare'' de ''Goldoni'', c’est rendre
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peut-être à ces deux grands hommes l’hommage
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le plus flatteur, et en même temps le plus
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digne d’eux.
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<center>
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<div style="text-align:center;color:#006699;font-weight:bold;font-size:90%;">PERSONNAGES</div>
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{{personnage|Don AMBROISE}}, vieil avare.
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<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=480 to=480 />
{{personnage|Donna EUGÉNIE}}, veuve et belle fille d’Ambroise.
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{{personnage|Le Comte de l’ISLE}}.
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<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=488 to=488 />
{{personnage|Le Chevalier des ARBRES}}.
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=490 to=490 />
 
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=492 to=492 />
{{personnage|Don FERNAND}}, jeune homme de Mantoue.
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=494 to=494 />
 
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=496 to=496 />
{{personnage|JASMIN}}, valet.
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=498 to=498 />
 
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=500 to=500 />
{{personnage|Un Procureur}}, personnage muet.
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=502 to=502 />
 
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=504 to=504 />
|}
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</center>
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=508 to=508 />
 
<pages index="Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu" from=510 to=510 />
 
<div align="center">''La Scène est à Pavie, dans une gallerie, chez Don Ambroise''.</div>
 
 
 
 
 
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/408]]==
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE PREMIÈRE.</span></center>===
<br/>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}} (''seul''.)</div>
 
Ce que c’est pourtant qu’un peu de règle et de
conduite ! Il n’y a qu’un an que mon fils est mort,
et je me trouve déjà en avance de deux mille écus !
Le Ciel sait combien j’ai été sensible à la mort de
l’unique fils que j’eusse au monde : mais s’il eût
vécu encore un pareil nombre d’années, c’en était
fait ; mes revenus n’y suffisaient pas, et il eût fallu
attaquer les capitaux. L’amour paternel a ses droits,
sans doute ; mais l’argent ! l’argent est une si belle
chose ! Je dépense plus encore que je ne devrais,
parce que j’ai ma belle-fille chez moi. – Je voudrais
bien m’en débarrasser : mais la seule pensée de la
dot qu’il lui faudrait restituer, suffit pour me mettre
en fureur. Je me trouve entre l’enclume et le marteau.
Qu’elle demeure avec moi, elle me ronge jusqu’aux
os : qu’elle s’en aille, elle arrache et emporte mon
cœur. Si je pouvais imaginer… Bon, voici un autre
fléau qui me poursuit malgré moi jusqu’ici ; un
autre présent de mon cher fils. Il me semble pourtant
qu’il serait bien temps qu’il s’en allât.
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/410]]==
SCÈNE II.</span></center>===
 
<center>{{sc|Le Même, DON FERNAND.}}</center>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Bonjour, seigneur don Ambroise.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Il n’y a plus ni bonjour ni bonne nuit pour moi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Je partage la douleur d’un père. Vous perdez,
dans le pauvre don Fabrice, le plus aimable cavalier
du monde.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Don Fabrice était un cavalier qui aurait trouvé
le fond des mines de l’Inde. Depuis son mariage,
il a dissipé, en deux ans, plus que je n’eusse dépensé
en dix. Je suis ruiné, mon cher Monsieur ; et pour
rétablir un peu mes affaires, il me faudra vivre
dorénavant avec la plus sévère économie, et peser
jusqu’à mon pain.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Pardon : mais vous me persuaderez difficilement que
vous en soyez réduit à cette extrémité.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Vous ne connaissez pas mes affaires.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Votre fils m’avait dit cependant…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Mon fils était un fou, gonflé de morgue et de vanité,
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/412]]==
l’esclave de sa femme, et la dupe des amis qui le
grugeaient.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Je ne sais si vous parlez pour moi, Monsieur ; mais
il me semble que, depuis un an que j’habite chez
vous pour prendre dans cette université le grade de
docteur, mon père a suffisamment pourvu à ma
dépense.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Je ne parle point pour vous. Mon fils vous aimait,
et je vous ai gardé chez moi pour l’amour de lui :
mais maintenant que vous voilà Docteur, pourquoi
perdre ici votre temps ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
J’attends aujourd’hui des lettres de mon père, et je
compte vous débarrasser au premier jour.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Je suis surpris de ne pas vous voir plus d’empressement
à retourner dans votre patrie, pour vous y
entendre appeler Monsieur le Docteur ! Votre mère
brûle sans doute de l’impatience d’embrasser monsieur
le Docteur son fils.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Ma maison, Monsieur, peut, à la rigueur, se
passer de ce nouveau titre. Je crois que ma famille vous
est connue.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Je sais que votre noblesse ne le cède à qui que ce
soit : mais la noblesse sans biens, ce n’est pas l’habit
sans la doublure, c’est la doublure sans l’habit.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Je ne suis cependant pas des plus maltraités de la
fortune.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Raison de plus pour aller jouir bien vîte de votre
noblesse et de votre fortune. Vous n’êtes poi
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/414]]==
nt à votre
place dans la maison d’un homme aussi pauvre
que moi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Seigneur don Ambroise, vous me feriez vraiment
rire !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Dites donc pleurer, si vous connaissiez tout mon
malheur. J’ai à peine de quoi vivre et ma très-chère
belle-fille, cette tête sans cervelle, veut avoir de la
société, un équipage, de la toilette, chocolat café…
Malheureux que je suis ! vous me voyez au désespoir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Mais je ne vois pas la nécessité de la garder chez
vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Elle n’a ni père ni mère, ni proches parens. Voulez-vous
que je la laisse seule ? Une veuve, à son âge !
Eh ! ne me faites point parler.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Engagez-la à se marier.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Oui, s’il se présentait une bonne occasion.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Rien de plus facile. Donna Eugénie a du mérite,
ajoutez à cela une dot considérable…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Quelle dot ? que parlez-vous, s’il vous plaît, d’une
dot considérable ? Elle n’a presque rien apporté ici,
et nous a coûté des sommes énormes. Voilà la note
des dépenses faites pour l’illustrissime épouse : la voilà !
le jour elle ne quitte pas ma poche, et la nuit mon
oreiller. La longue suite de mes disgraces n’est rien
à mes yeux, en comparaison de toutes ses gentillesses.
Oh ! mode ! maudite mode ! puisses-tu être une bonne
fois à tous les diables ! Je veux être un coqu
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/416]]==
in, si,
en supposant qu’elle se remariât, toutes ses extravagances
n’entrent pas pour la moitié, au moins,
dans la restitution que j’ai à lui faire.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Dites pour un tiers.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Bien obligé, monsieur le Docteur. (''Il va pour sortir,''
''et revient sur ses pas''. ) À propos ; j’oubliais de vous dire
une chose.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Parlez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Afin de savoir à quoi m’en tenir, dites-moi un
peu quand vous comptez partir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
J’attends, je vous le répète, aujourd’hui des lettres
de mon père.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Et si elles n’arrivent pas ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Si elles n’arrivent pas… il faudra bien que je
reste.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Mon ami, suivez mon conseil. Procurez à votre
père une surprise agréable ; allez à Mantoue, et paraissez
à l’improviste. Dieu ! avec quel plaisir ils
vont embrasser monsieur le Docteur !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Il y a quelques lieues d’ici à Mantoue.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Vous êtes sans argent ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
À dire vrai, je n’en ai pas beaucoup.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Je vais vous donner un expédient. On va au Tézin,
 
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/418]]==
on s’embarque, et l’on arrive, à peu de frais, à
l’embouchure du Mincio.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Et de là à Mantoue ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
À pied, mon ami.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}}.</div>
 
Les jeunes gentilshommes de mon rang ne voyagent
point ainsi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Et les gens de ma classe déclarent à ceux de la vôtre,
que la maison d’un pauvre homme, comme moi,
n’est point un séjour digne d’un Docteur comme vous.
(''Il sort.'')
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE III.</span></center>===
<br/>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON FERNAND}} (''seul'').</div>
 
Voilà donc où l’avarice conduit les hommes !
Avec de la noblesse et de la fortune, don Ambroise
se regarde comme le dernier, comme le plus malheureux
des hommes. On est forcé d’être de son avis :
ce sont les actions, en effet, qui donnent de l’éclat
à la noblesse ; et c’est au bon usage que l’on en
fait, que les richesses sont redevables de leur valeur.
Je devais quitter cette maison dès l’instant que
don Fabrice, mon ami, a cessé de vivre, et c’est
précisément sa mort qui m’y arrête. Oui, le respect
que j’eus pour donna Eugenie tant que son époux
a vécu, s’est changé en amour depuis qu’elle est
veuve, et mon espérance toujours alimentée…
Mais quelle espérance de voir mes vœux jamais
contens, si, de quelque côté que se tournent mes
regards, ils ne voient que des obstacles à mon amour !
 
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/420]]==
Elle ignore mes sentimens pour elle, et elle peut les
dédaigner en les apprenant. J’ai, auprès d’elle,
deux terribles rivaux ! mon père ne consentira jamais
à mon mariage pour le moment : je n’ai point de
meilleur parti à prendre que de m’en aller. Oui,
je partirai : mais je veux m’épargner le reproche de
m’être trahi moi-même par un excès de délicatesse
mal entendue. Qu’elle sache que je l’aime ; et si mon
amour est rebuté… La voici fort à propos. Je
voudrais lui dire… Et je n’ai pas le courage de
le faire. Je prendrai mon temps, je préparerai mes
paroles… Quelle lâcheté ! je rougis de moi-même.
 
<div style="text-align:right;padding-right:10%">(''Il sort.'')</div>
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE IV.</span></center>===
 
<center>DONNA EUGÉNIE, ensuite JASMIN.</center>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Trainerai-je encore long-temps une pareille
existence ? La conduite de don Ambroise est elle
supportable ? Ses procédés ont déjà fait périr de chagrin
mon pauvre époux, et aujourd’hui ce maudit vieillard
voudrait me voir mourir à petit feu, par la fureur
qu’il excite en moi, par le désespoir où il me réduit.
Oui, je veux me remarier. Mais le seul désir ne suffit
pas, il faut que l’occasion se présente ; et si je n’ai
pas la certitude d’améliorer ma position, je ne veux
pas courir le danger d’aggraver mes maux.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|JASMIN}}.</div>
 
Madame, monsieur le comte de l’Isle désirerait
avoir l’honneur de vous voir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Il en est bien le maître. (''Jasmin sort'') Ce ne
 
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/422]]==
serait point un parti à dédaigner ; c’est un homme de
mérite ; mais son sérieux finit souvent par m’ennuyer.
Il forme un contraste parfait avec le Chevalier, qui
a dans l’esprit un peu trop de vivacité. Je voudrais
cependant fixer mon choix sur l’un des deux : ils
m’aiment l’un et l’autre, je le sais ; et je sais de
plus qu’une rivalité déclarée… Mais j’aperçois le
Comte.
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE V.</span></center>===
 
<center>{{personnage|La même, le Comte DE L’ISLE}}.</center>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Très-humble salut à madame Eugénie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Votre servante, Monsieur. Donnez-vous la peine
de vous asseoir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Pour vous obéir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Vous venez bien à propos ; j’avais besoin de
compagnie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je m’estimerais trop heureux de vous pouvoir procurer
un moment de satisfaction.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
C’est l’excès de votre complaisance qui vous dicte
ce langage obligeant.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Il sera toujours bien inférieur à votre mérite.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Toujours aimable, le comte de l’Isle !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CO
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/424]]==
MTE}}.</div>
 
Je voudrais l’être en effet, pour avoir le bonheur
devons plaire.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Votre société m’est toujours infiniment précieuse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je le crois, puisque vous le dites, Madame ; mais
qu’est-ce que ma société pour un esprit comme le
vôtre ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Vous ne vous rendez pas justice. Heureusement
pour vous, que vous parlez à quelqu’un qui sait à quoi
s’en tenir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Non, Madame, je parle franchement, et tout mon
mérite se borne à me connaître moi-même. Je sais
tout ce que je perds au parallèle avec le Chevalier :
mais qu’importe ? Votre cœur me rassure autant
que votre esprit, et je me flatte qu’au milieu de
tous mes défauts, vous distinguerez pourtant un
fond de franchise inaltérable.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Ce n’est pas un petit mérite que la sincérité.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Il est souvent stérile auprès des autres.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Avez-vous à vous plaindre de moi ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je n’aurais pas l’audace de le dire.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Malgré votre silence, on voit bien que vous n’êtes
pas content.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
C’est un effet, sans doute, de la franchise dont
vous venez de faire l’éloge.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/426]]==
 
En conséquence, cette même franchise ne me doit
pas faire un mystère des motifs de ce mécontentement.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Le plus grand plaisir que vous me puissiez faire,
c’est de m’engager à parler.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
C’est mon cœur qui vous y invite.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Eh bien !je réponds à votre cœur, que, sans
le tourment que me cause un rival, je serais le plus
heureux des hommes.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Voilà la première fois que vous avez parlé aussi
clairement.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Ai-je parlé à temps, Madame ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Cela serait possible.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Mais le possible est un abyme, Madame, où
s’égarent, confondues, mes espérances et mes craintes.
Ce que je vous demande à présent, c’est quelque
chose de positif.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Réfléchissez-y bien, et convenez que ce que vous
me demandez n’est pas peu de chose.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Mais il me semble, si je ne me trompe, que ma
demaade est très-modeste. Il y aurait de la témérité
à réclamer votre faveur toute entière ; je me borne
à vous demander si vous êtes maîtresse encore d’en
disposer.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉN
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/428]]==
IE}}.</div>
 
Mais si c’est un secret que je sois jalouse de garder,
votre demande n’excède-t-elle pas les bornes de la
discrétion ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Vous avez le don, Madame, de vous faire entendre
sans parler. Je comprends très-bien que votre cœur
est occupé.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Et, dans le cas où cela serait, devineriez-vous
avec la même facilité l’objet qui l’occupe.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Non, Madame ; voilà le secret.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Vous n’en pouvez donc pas conclure que vous soyez
exclus.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Ni m’assurer non plus d’être le mortel favorisé.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Les cœurs discrets se contentent d’un motif quelconque
d’espérance.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Oui, quand un motif plus puissant ne les fait pas
trembler.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Et cette crainte, quel est donc son fondement ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Mon peu de mérite, Madame.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Non, Comte : vous vous jugez mal.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Ajoutez à cela le caractère entreprenant de mon
rival.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/430]]==
}.</div>
 
C’est une raison de plus qui m’offense.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je vous en supplie, Madame, excusez-moi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Je vous excuse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
C’est mon cœur enflammé qui égare ma langue…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Comte c’en est assez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}} (''à part''.)</div>
 
Qu’il m’en coûte de modérer mes transports !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Ne précipitons point ma résolution.
 
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE VI.</span></center>===
 
 
<center>{{sc|Les mêmes}}, JASMIN, ensuite LE CHEVALIER.</center>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|JASMIN}} (''à part en entrant''.)</div>
 
Voilà une visite dont monsieur le Comte se serait
bien passé. (''Haut'') Madame, monsieur le Chevalier
demande si vous êtes visible.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Faites entrer. Donnez un siége.
 
(''Jasmin va prendre un fauteuil''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Madame, je ne veux pas vous importuner davantage. (''Il se lève''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Ah ! Comte ; gardez-vous de rien manifester de vos
craintes.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COM
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/432]]==
TE}}.</div>
 
Mon respect…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Asseyez-vous.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}} (''à part''.)</div>
 
Je suis au supplice !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Je salue très-humblement Madame. (''Il lui baise''
''la main''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Bonjour, Chevalier ; prenez un siége.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Comte, je vous salue.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Bien le bonjour, Monsieur. Avec la permission
du Chevalier. (''Bas à Eugénie, dont il s’est rapproché''.)
Madame, je ne me suis pas permis la liberté
de vous baiser la main.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}} (''bas au Comte''.)</div>
 
Il ne tenait qu’à vous de le faire.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}} (''à part''.)</div>
 
Allons, je n’ai que ce que je mérite.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}} (''au Chevalier''.)</div>
 
Pardon, Chevalier.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Ne vous gênez pas, je vous en prie ; et si vous
avez quelque chose de particulier…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Rien, absolument rien. C’est une chose dont
Monsieur avait oublié de me parler.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Ah ! parbleu, j’ai une chose aussi, moi, à vous
communiquer, avec la permission du Comte. (''Bas''
''à Eugénie''.) Faisons-le un peu enrager.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}} (''
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/434]]==
à part''.)</div>
 
Il faut un prodige pour que j’y tienne.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Ah ! ça, que la conversation devienne générale.
Que devenez-vous, Chevalier ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Toujours heureux, quand j’ai l’honneur de vos
bonnes grâces.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Mes bonnes grâces sont bien peu de chose.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
On s’en contente cependant, lors même qu’elles sont
partagées entre deux rivaux.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Oui ; êtes-vous de ceux qui se contentent de la
moitié ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Il le faut bien, quand on ne peut pas porter ses
prétentions plus loin.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Madame ne sait point partager son cœur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
C’est ce que nous ignorons l’un et l’autre.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}} (''au Chevalier''.)</div>
 
Me mettez-vous au rang de ces femmes perfides…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Que le Ciel m’en préserve. Je sais que vous êtes
la femme du monde la plus sage. Mais je n’en soutiens
pas moins qu’il est impossible de mettre des bornes
aux bonnes grâces des Dames ; et qu’à part l’honneur,
qui reste toujours intact, elles peuvent étendre un peu
loin la distribution : accorder plus à l’un, moins
à l’autre, avec une sage économie, de laquelle il
résulte, avec le temps, des effets différens, e
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/436]]==
t toujours
déterminé sur la disposition du cœur qui a reçu sa
portion. Aussi l’un ne se contente pas de la moitié,
tandis qu’un autre se trouve satisfait de beaucoup moins.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Est-ce là penser en homme ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}} ('' au Comte''.)</div>
 
Je ne vous parle point.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}} (''au Chevalier''.)</div>
 
Ce serait donc en vain qu’une femme vous accorderait
l’entière possession de son cœur ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Je ne ferais certes pas la folie de le refuser ; j’en
ferais même le cas que mérite un semblable don ;
mais la difficulté d’arriver au tout, fait que je me
contente de peu.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Cette difficulté ne me semble pas raisonnable.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Je la fonde sur l’expérience. Je me suis flatté plus
d’une fois d’un pouvoir absolu dans l’empire de la
Beauté ; mais les monarchies ne durent point en
amour, et je me borne au rôle de Républicain.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Le cœur de donna Eugénie ne doit point se comparer
aux autres.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
J’ai l’honneur de connaître Madame autant que vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
S’il en était ainsi, vous tiendriez un autre langage.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}. (''au Comte''.)</div>
 
Je la connais, vous dis-je. (''À Eugénie''.) Je serais
au désespoir, Madame, que vous donnassiez à mes
sentimens le sens défavorable qu’il plaît à Monsieur
de leur prêter, et que vous me privassiez de la portion
de vos bonnes grâces que j’ose me flatter de posséder.
Un mot cependant d’explication, s’il vous plaît.
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/438]]==
Commençons par distinguer des faveurs dont les dames
n’ont point coutume d’être avares, cet amour qui se
doit concentrer dans un seul objet. L’époux ne doit
souffrir aucune concurrence : celui qui aspire à la
main d’une Demoiselle doit désirer d’être seul ; celui
qui brigue l’hymen d’une veuve est dans le même
cas. Mais ces faveurs distributives dont il est question
pour le moment, n’occupent point dans le cœur
la place destinée aux autres affections. Et tenez, en
voilà un exemple. Un père aime tendrement son fils,
et aime en même temps ses amis. L’une et l’autre
de ces affections ont leur siége dans le cœur, mais
elles y occupent une place différente ; ou, si nous
voulons que tout ce qui est amour y occupe une
seule et même place, disons donc que la différence
se trouvera alors dans la manière, si elle n’est plus
dans la place. Qu’une femme cependant soit sage,
honnête, fidelle à son époux, sincère envers son
amant ; cet amour à l’épreuve n’exclura pas certaines
petites affections de reconnaissance, d’estime, de
complaisance honnête, et voilà ce qu’on appelle des
grâces, des faveurs qui peuvent se distribuer au
loin. La plus petite de leurs portions peut satisfaire
un cœur discret ; accordées à moitié, elles donnent
un juste orgueil à l’heureux chevalier qui les possède ;
concentrées dans un seul objet, elles inspirent une
témérité qui en méconnaît bientôt le prix, et qui
affecte de les confondre avec les ardeurs réservées
à un plus noble objet.
 
Voilà, Madame, ma façon de penser à cet égard.
Comte, répondez, si vous pouvez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Allons, mon cher Comte, voila une belle occasion
de vous faire honneur.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Madame, je suis l’ennemi déclaré du verbiage.
J’admire l’esprit du Chevalier ; mais sa distinction
métaphysique est trop subtile pour moi. Au milieu
d’une foule
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/440]]==
de choses, ou fausses ou inutiles, il en
a dit une bonne cependant, et je me bornerai à y
répondre. Madame est veuve ; et avant de disposer
de ces bonnes grâces, dont il vous plaît de supposer
les Dames si libérales, elle est au moment peut-être
d’éprouver cette espèce d’amour qui n’a qu’un
objet.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Madame le peut, et le possesseur fortuné de sa
main pourra s’applaudir de la femme du monde la
plus vertueuse. Il me semble, Madame, que le Comte
n’est point étranger à l’état secret de votre cœur.
Je ne puis que louer vos résolutions : mais je ne
croyais pas mériter l’exclusion d’une pareille confidence.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Le Comte ne sait certainement rien de plus que vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}} (''au Comte''.)</div>
 
C’est donc en vain que vous jouez ici l’astrologue,
pour décourager mes espérances.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Pensez-vous qu’une veuve jeune, riche, et d’un
grand nom, qui d’ailleurs est excédée des traitemens
qu’elle reçoit ici, n’ait pas le projet de se remarier ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Elle est bien maîtresse de sa destinée. Madame,
je ne pousse point l’audace jusqu’à deviner ; je désirerais
cependant bien savoir…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Je ne veux point cacher la vérité à deux Cavaliers
que j’estime. Ma position m’engage à former un
second nœud.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}} (''au Chevalier''.)</div>
 
Eh bien ! mon astrologie est-elle si mal fondée !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/442]]==
}.</div>
 
Eh bien ! voyons ; puisque vous savez si bien tirer
l’horoscope du cœur humain, cela doit vous encourager
à deviner quel sera le fortuné mortel…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je ne me hasarde point jusques-là. Je suis sûr d’une
chose cependant ; c’est que Madame ne donnera pas
son cœur à qui se pourrait contenter de la moitié.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>(''se levant de son siége''.)
 
Doucement, doucement, Monsieur. Ceci est une
autre thèse, et je me déclare d’un avis différent. Je
sais que je ne suis pas digne d’un aussi grand bonheur.
Mais, en supposant que Madame daignât me combler
de ses grâces, au point de me nommer son époux,
je mettrais ses vertus bien au-dessus encore de la
jeunesse, des biens et du nom, dont vous venez de
lui faire un mérite. Je serais jaloux de sa foi, sans
l’être de ses regards, et séparant toujours la femme
sage, de la femme d’esprit, je serais heureux époux,
mais non cavalier indiscret.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}} (''à part''.)</div>
 
Un époux de ce caractère ne pourrait que me rendre
très-heureuse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Monsieur, autre chose est de donner carrière à son
imagination, ou de se trouver dans le cas dont il
s’agit. Je conçois parfaitement que vous cherchez le
meilleur moyen d’établir votre crédit auprès du cœur
qui vous écoute. Mais cette excessive indulgence dont
vous parlez, ne peut rien sur l’âme d’Eugénie : elle
préfère un amour vertueux à toute la galanterie moderne.
Si vous dites vrai, vous ne l’aimez pas ; et si
vous l’aimez, elle ne peut se flatter de la liberté que
vous lui promettez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}} (''à part''.)</div>
 
Ce doute me paraît assez raisonnable.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/444]]==
 
Je ne suis point venu solliciter le cœur d’Eugénie.
Est elle prévenue en votre faveur ? qu’elle parle ;
je connais mon devoir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Je vous le répète, Chevalier ; je suis libre encore,
et puis disposer de moi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Prononcez donc.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Madame est à temps de le faire.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Le temps vole ; et l’on pleure stérilement la perte
de ses beaux jours.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
La vertu est toujours belle.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Mais elle emprunte de la jeunesse un nouvel éclat.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Une épouse n’a pas besoin de tant d’éclat.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Mais il en faut à une Dame.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Une Dame doit être sage.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Oui ; mais non pas intraitable.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Elle doit dépendre de la volonté de son époux.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Que le Ciel l’affranchisse de la tyrannie que vous
vantez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/446]]==
}}.</div>
 
Et que l’amour ne la sacrifie pas à qui connaît
si peu le prix de la vertu.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Si vous vous oubliez à ce point avec moi…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}.</div>
 
Messieurs, si votre visite a pour but de me faire
plaisir, veuillez ne vous point échauffer à mon sujet.
Je vous révère l’un et l’autre. Je vous trouve à tous
deux de la raison et du mérite. Mais je n’ai point
encore disposé de moi, et je n’ose pas dire que vous
me supposiez du penchant pour l’un de vous. Je suis
ma maîtresse, il est vrai ; mais la bienséance exige
qu’en sortant de cette maison, je consulte d’abord
le père de mon défunt époux. Si son extravagance ne
me propose point un parti indigne de moi, je préférerai
tout autre penchant le devoir qui m’assujettit
à mon beau-père. Que l’on me propose l’un ou l’autre
de vous, je serai également satisfaite.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Ah ! Madame ! est-ce assez pour me consoler ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE CHEVALIER}}.</div>
 
Et moi, je suis au comble de la joie et je vais
de ce pas faire part de mes vœux à don Ambroise.
Je vous le déclare, Madame, en présence du Comte,
afin qu’il le sache, afin qu’il apprenne en même
temps que je saurai marcher à mon but, sans que
le mérite d’un tel rival me cause un instant de frayeur.
Madame, à l’honneur de vous revoir. (''Il lui baise''
''la main et sort.'')
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE VII.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">DONNA EUGÉNIE, et LE COMTE.</div>
 
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}} (''à
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/448]]==
part''.)</div>
 
Si jamais elle est mon épouse, tu ne lui baiseras
certes plus la main.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}</div>
 
Eh bien ! cher Comte, montrerez-vous moins d’empressement
que le Chevalier.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Il va rejoindte ailleurs don Ambroise ; je l’attendrai
ici, si vous le trouvez bon.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}</div>
 
Vous êtes bien le maître de rester ; mais vous me
permettrez de passer dans mon appartement, où
m’appellent quelques petites affaires.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je le vois, Madame ; c’est à regret que vous restez
avec moi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}</div>
 
Vous vous trompez, et je suis à vous dans l’instant
Adieu, Comte. (''Elle va pour sortir''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je vous salue, Madame.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}} (''à part.'')</div>
 
Quel empressement à me baiser la main ! (''Elle''
''s’arrête''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Madame a-t-elle quelque chose à m’ordonner ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/450]]==
 
Monsieur a-t-il quelque chose à me demander ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Rien, si ce n’est le pardon de ma témérité.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}</div>
 
Tenez, pauvre Comte. (''Elle lui présente sa main''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Non, Madame, non, ce n’est point là ce que j’implore
de votre bonté ; la main que vous daignez
m’offrir porte l’empreinte encore des lèvres du Chevalier.
Je suis délicat sur cet article.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DONNA EUGÉNIE}}</div>
 
Votre délicatesse ne saurait me déplaire. D’autres
la pourraient appeler un défaut, mais les défauts
que produit l’amour ne sont point incompatibles avec
la sincérité du cœur. (''Elle sort'')
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE VIII.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">LE COMTE, ensuite DON AMBROISE.</div>
 
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Qu’est-ce que toutes ces petites faveurs accordées
par l’usage, aux yeux de celui qui aspire au
bonheur d’être époux ? Qu’elle se familiarise en
attendant avec ma façon de penser, et que s’accommodant
à mon système… Voici don Ambroise.
Il serait possible que le Chevalier ne l’eût point encore
vu ; et si mon bonheur m’offre le premier à lui, c’est
pour moi un motif de plus d’espérer.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Oh ! monsieur le Comte ! vous m’attendez peut-être ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/452]]==
 
Oui, Monsieur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Qu’y a-t-il pour votre service ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
L’objet qui m’amène auprès de vous est d’une si
grande importance, qu’il me fatigue singulièrement.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Si c’était par hasard (je ne dis pas cela pour vous
offenser) l’intention de m’emprunter quelque argent,
je vous préviens que je n’en ai point.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Grâces au Ciel, des motifs aussi bas ne me mettent
point dans le cas d’importuner mes amis.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Je vous le répète ; excusez-moi. Les dépenses que
l’on fait aujourd’hui réduisent les plus riches à la
nécessité d’emprunter, et ce n’est plus une honte de
demander de l’argent. Je ne m’en trouve pas ; mais
s’il s’agit d’obliger un galant homme, j’ai un ami
duquel je pourrais me flatter d’obtenir quelques
centaines d’écus, moyennant, toutefois, une honnête
reconnaissance.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Mais je n’ai pas besoin d’argent.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
J’en suis enchanté. Si jamais vous vous trouviez
dans le cas d’en avoir besoin, vous ou quelqu’autre,
vous savez à qui vous adresser. Je n’ai pas un sou :
mais j’en trouverai quand il le faudra.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Vous avez une belle fille, Monsieur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Plût au Ciel que je ne l’eusse point !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/454]]==
LE COMTE}}.</div>
 
Pourquoi donc ce langage ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Comment ! regardez-vous comme une petite dépense
pour un homme ruiné, d’avoir une femme chez lui ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Plus sa présence vous fatigue, plus vous devez
songer à la remarier.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Que l’occasion ne se présente-t-elle de le faire ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
L’occasion ne peut se présenter plus à propos.
J’aspire à sa main, et je vous supplie de me l’accorder.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Ayez son consentement, et je vous réponds du mien.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je crois que je ne me flatte pas en vain de la
voir y souscrire.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
En ce cas, c’est une affaire faite. Je parlerai
à Eugénie, et si vous voulez recevoir sa main ce
soir, je ne vois plus rien qui s’y oppose.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Quand j’aurai son consentement formel, nous dresserons
le contrat.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
À quoi bon un contrat ? À quoi bon dépenser
inutilement de l’argent ? Ne vaut-il pas bien mieux
manger en famille celui que vous vous proposez de
donner au notaire ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Mais nous ne pouvons nous dispenser de dresser un
écrit, ne fût-ce que pour stipuler la dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/456]]==
 
La dot ? Comment ! vous voulez et l’épouse et la
dot ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Eugénie, en se mariant avec votre fils, n’a-t-elle
pas apporté chez vous une dot considérable ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Le peu qu’elle a apporté a disparu depuis longtemps,
et nous sommes ruinés de compagnie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Seize mille écus dépensés, en deux ans !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
On en a, ma foi, bien dépensé davantage. Jetez
un coup d’œil sur l’état des dépenses que l’on a faites.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je n’ai pas besoin d’examiner ce que vous avez
dépensé pour elle. Mais je sais parfaitement que l’on
doit la restitution de sa dot à une veuve restée sans
enfans mâles.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Est-ce le projet de m’assassiner qui vous amène ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Non ; c’est mon amour pour Eugénie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Si vous aimiez la femme, vous seriez moins avide
de la dot.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Ce n’est pas pour moi, c’est pour elle que je la
réclame ; et, dans l’espoir de devenir son époux, je
ne puis ni ne dois trahir ses intérêts.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Dispensez-vous de l’emploi, de procureur d’Eugénie
auprès de moi ; je sais ce qu’elle peut prétendre et ce
que l’on a droit d’exiger de moi. Il y a, et il n’y a pas
de dot ; je veux, et je ne veux pas la donner. Ma
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/458]]==
is s’il
y en a, si je suis forcé de la donner, je prendrai
du moins toutes mes suretés pour que la pauvre
Eugénie ne se trouve pas un jour réduite à l’affreuse
indigence.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Ma maison n’a-t-elle pas de quoi en répondre ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Je vous dis franchement ce que je pense. Si l’amour
seul de la personne vous engageait à songer au mariage,
la dot vous causerait beaucoup moins d’inquiétude.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je n’en ai parlé que par occasion.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Et je termine en quatre mots : donna Eugénie
a été l’épouse de mon fils ; je lui tiens lieu de père ;
et quand elle aura envie de se remarier, j’y penserai.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Et si elle est actuellement dans cette intention-là ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Qu’elle m’en instruise.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Supposez que je vous parle en son nom.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Supposez que vous êtes Eugénie, et écoutez ma
réponse : le comte de l’Isle n’est pas pour vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Pourquoi donc ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Parce que c’est un avare.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Trève aux mauvaises plaisanteries : je ne les aime
pas. Don Ambroise, expliquez-vous sérieusement.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBRO
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/460]]==
ISE}}.</div>
 
Oui ; parlons sans détours. Comte, vous n’aurez
pas ma belle-fille.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Pourrais-je savoir les motifs de ce refus ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Daignez m’excuser ; mais j’ai d’autres engagemens,
et vous n’êtes pas le premier qui en fassiez la demande.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Le Chevalier m’a peut-être prévenu ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Cela ne serait pas impossible. (''À part''.) Je ne l’ai
pas même vu.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Quand vous a-t-il parlé ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Quand je l’ai vu.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Est-ce ainsi que l’on répond à un gentilhomme ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Votre très-humble serviteur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Vous me traitez indignement.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|DON AMBROISE}}.</div>
 
Je vous baise les mains.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|LE COMTE}}.</div>
 
Je vois le but indigne où tendent vos desseins.
Vous refusez la main de votre belle-fille à celui qui
vous redemande sa dot : mais il n’en sera pas ainsi.
Eugénie sera éclairée sur ses intérêts, et l’on vous
forcera de restituer ce que vous avez le projet barbare
d’usurper. (''Il sort''.)
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/462]]==
SCÈNE IX.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">DON AMBROISE, ensuite LE CHEVALIER.</div>
 
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Votre très-humble serviteur. Restituer ! je m’en
moque. J’ai mon procureur ; c’est l’homme qu’il
faut pour tirer les choses en longueur. Il s’engage
à faire, en cas de besoin, durer au moins dix ans
ce procès-là ; et en dix ans, je puis mourir et ma
belle-fille aussi. D’un autre côté cependant, je suis
fâché que l’on répande dans le pays que je l’empêche
de se remarier, pour retenir sa dot. Il faut dorénavant
que je règle mieux ma conduite : je trouverai
d’autres prétextes, et je tâcherai enfin de m’en tirer
avec autant de politesse que d’habileté.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier.}}.</div>
 
Salut à mon très-cher don Ambroise.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Votre serviteur, mon brave Chevalier.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier.}}.</div>
 
Vous rajeunissez tous les jours. Je suis charmé
toutes les fois que je vous rencontre.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Et moi, si vous saviez le plaisir que j’ai à vous
voir ! quelle brillante jeunesse !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier.}}.</div>
 
Pourquoi ne me faites-vous donc jamais l’amitié
de me venir demander le chocolat ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Je veux me procurer cet honneur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier.}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/464]]==
 
Et à dîner même ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
À dîner, soit.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}} (''à part''.)</div>
 
Je le connais : il faut l’amadouer.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}} (''à part''.)</div>
 
Je le vois venir ; mais je ne donne pas dans le
panneau.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Oh ! combien j’ai été sensible à la mort de votre
fils !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Bien obligé. Mais laissons ces sujets de tristesse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Oui ; vous avez raison. Parlons de choses un peu
plus gaies. Quand vous remariez-vous ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Mais je ne suis pas encore d’âge à n’y plus penser.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Fort bien ! courage ! tenez j’ai à vous proposer
la plus belle occasion du monde. Peste ! il y a de
l’argent, et beaucoup.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Oh ! si je me remariais, je voudrais épouser sans dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Rien de mieux, et je pense comme vous à cet
égard. Si je me marie jamais, je ne veux rien. Les
femmes qui apportent une dot croyent avoir acheté,
par-là, le droit de commander. Non, non : il faut
céder à son idée, et non à celle d’un autre. Cherchons
une femme qui nous plaise, et rien de plus.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}} (''à part''.)</div>
 
Serait-il de bonne foi ? je ne m’y fie pas.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/466]]==
}.</div>
 
Hâtez-vous d’exécuter votre projet. Affranchissez-vous
de la tyrannie de votre belle-fille, et amenez-nous
ici une jeune et jolie femme, qui vous rende
le fils que vous pleurez, et qui fasse le benheur de
vos vieux jours.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Laissez-moi seulement me débarrasser de ma belle-fille,
et vous verrez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Que ne la remariez-vous ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
S’il se présentait une occasion favorable.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Qui croiriez-vous, par exemple qui lui pourrait
convenir ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Je la connais mieux que personne, la pauvre
Donna ! elle a la plus belle âme du monde. Il lui
faudrait un homme fortement épris d’elle, et qui lui
voulût sincèrement du bien. Aujourd’hui, il n’y a plus
que deux sortes de partis, des libertins, ou des
intéressés ; et les uns, comme les autres, s’informent
d’abord de la dot. Quel affront pour une jeune femme
qui a du mérite, de se voir rechercher pour sa dot !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
C’est ce que je vous disais il n’y a qu’un moment.
Si je me marie, je ne veux pas entendre parler de dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Vous êtes un Chevalier, dans la force du terme ;
mais un Chevalier qui connaît les lois de la Chevalerie.
Dites-moi un peu, vous doutez-vous du mérite
de ma belle-fille ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Si je le connais ! Mon cœur le sait, si je le connais.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambro
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/468]]==
ise}}.</div>
 
Et ne seriez-vous point venu pour me la demander
en mariage ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Illustre don Ambroise ! comment diable avez-vous
deviné ce secret-là ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Les caresses que vous me faisiez me semblaient
avoir un but.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Eh bien ! vous vous trompez. Je vous ai toujours
voulu du bien, je ne cesserai jamais de vous en
vouloir ; et je désire vous voir bientôt une épouse
jeune, belle et sur-tout sans dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Nous reviendrons sur cet article. Si je me marie
jamais, j’épouserai sans dot ; et votre exemple deviendra
la règle de ma conduite.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Vous le savez, je ne suis pas intéressé.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}} (''à part''.)</div>
Il ne se dément pas jusqu’ici. (''Haut.'') Voulez-vous
que j’en parle à Eugénie ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Vous pouvez le faire à loisir. Il me suffit, pour
le moment, de savoir si, de votre côté, cela vous
ferait plaisir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Le plus grand plaisir. Je serais bien fou, bien
ennemi de ma chère Eugénie, si je m’opposais à son
bonheur. Un Cavalier qui l’adore, et qui, pour
preuve de son amour, ne demande pas un sou de
dot. Malepeste ! à ces nobles conditions, je vous donnerais
ma propre fille.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/470]]==
Vive le seigneur don Ambroise !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Vive le seigneur Chevalier.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Vous êtes le prototype du galant homme.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Vous êtes le modèle des chevaliers.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Mon cher ,mon tendre ami ! (''Il l’embrasse''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Que le Ciel soit avec vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Combien Eugénie a-t-elle apporté de dot à votre
fils, en l’épousant ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}} (''après un moment de silence.'')</div>
 
Laissons, laissons ces sujets de tristesse. Le pauvre
garçon est mort, et on ne m’oblige pas d’en parler.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Ne parlons pas de lui : parlons de donna Eugénie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
À la bonne heure ! parlons d’elle tant que vous
voudrez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Combien donna Eugénie vous a-t-elle apporté en dot ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
à moi ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
À votre maison.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Quel intérêt mettez-vous à le savoir ? Ne voulez-vous
déjà plus la prendre sans dot ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalie
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/472]]==
r}}.</div>
 
Si fait, si fait ; c’est un point convenu. Un simple
motif de curiosité…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Me semble très-déplacé dans un brave gentilhomme
comme vous. Si Eugénie savait que vous m’avez fait
cette question, elle pourrait croire votre amour intétessé.
Et si je pouvais me le figurer un moment,
je vous répondrais par un ''non'' bien positif, comme
je viens de le faire avec le comte de l’Isle.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Le Comte vous a parlé ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Oui ; il m’a tenu le vil langage d’un avare. Après
m’avoir dit je ne sais quoi sur la veuve, il m’a
tout-à-coup questionné sur la dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Et moi, j’en fais le dernier article des conditions.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Le dernier article ! un peu plutôt, un peu plus tard,
vous songez donc à le traiter ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Discours inutiles. Je suis jaloux d’obtenir Eugénie
pour épouse, et je vous la demande au nom de cette
autorité que votre titre vous donne sur elle, et vous
ne pouvez pas me dire ''non''.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
J’ai dit ''oui'', ce me semble ; je vous dis ''oui'' encore ;
et s’il ne s’élève pas d’autres difficultés, vous pouvez
compter sur mon consentement.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Vous me rassurez, vous me comblez de joie, mon
cher don Ambroise ! Ah ! souffrez qu’en témoignage
de l’amitié la plus vraie… (''Il l’embrasse''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/474]]==
 
Voulez-vous, avant que je parle à Eugénie, que
nous fassions entre nous quatre lignes d’écriture ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Au sujet de la dot, peut-être ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Précisément, au sujet de la dot. Consignons sur
le papier l’héroïsme de votre amour.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Sur le champ. De quelle manière ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Une petite protestation que vous désirez seulement
épouser Eugénie, sans prétention quelconque à sa dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Mais ce procédé choquera Eugénie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Laissez-moi faire ; j’arrangerai tout cela : allons
chez mon procureur, il trouvera le moyen de rendre
la chose légale.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Nous reparlerons de cela. Mais allons d’abord trouver
Eugénie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Non, faisons d’une pierre deux coups.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
D’une pierre deux coups, soit. Mais voyons d’abord
l’épouse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Faisons d’abord la renonciation.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Bravo, don Ambroise ! vous êtes l’homme du monde
à qui je connaisse le plus d’esprit.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/476]]==
 
Mon cher et brave Chevalier, partons. Il ne nous
faudra pas une heure pour nous expliquer.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Ah ! parbleu j’oubliais une petite affaire qui m’appelle.
On m’attend sur la place : je suis à vous dans
l’instant.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Je vous accompagnerai, si vous voulez.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Oh ! je serais au désespoir de vous donner cette
peine. Nous nous reverrons.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Je suis à vos ordres.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Adieu, mon très-cher don Ambroise. (''Il l’embrasse''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
De tout mon cœur. (''Il l’embrasse''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}} (''à part''.)</div>
 
Il en sait long, le cher Ambroise ! mais il n’a
pas affaire à un sot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}} (''à part''.)</div>
Tout ceci n’est pas fort clair : mais je suis sur mes
gardes.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}} (''à part''.)</div>
 
Je donnerai avis de tout cela à Eugénie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}} (''à part''.)</div>
 
Que fait-il donc ? pourquoi ne pas partir ? (''Haut''.)
Avez-vous encore quelque chose à me dire ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Encore un mot, et je vous quitte. Écoutez en
confidence, afin que personne ne nous entende. (''À''
''l’oreille''.) Vous êtes un fin renard de la première
classe. (''Haut'') Votre très-humble serviteur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/478]]==
}}.</div>
 
Et moi le vôtre Monsieur.
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Je vous suis dévoué pour la vie. (''Il sort''.)
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE X.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">DON AMBROISE, ensuite DON FERNAND.</div>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Bon voyage ! il commençait à me fatiguer. Je
suis un fin renard ! À ce que je vois, il y a entre
lui et moi la différence d’un forçat à un marinier.
Que la peste te crève ! quel long détour il a pris
pour m’attraper ! je le croyais d’abord un modèle
de générosité, et j’ai fini par ne trouver en lui que
le plus méprisable des avares. Il n’en est pas ainsi
de moi : l’avare n’est pas celui qui cherche à conserver
ce qu’il possède, mais l’âme basse qui convoite
ce qu’il n’a pas.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Seigneur don Ambroise…
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Le courrier est arrivé ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Oui, Monsieur. J’ai une lettre de mon père…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Et de l’argent ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Et de l’argent.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/480]]==
 
Je commence donc, dès à présent, à vous souhaiter
un bon voyage.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Et moi à vous remercier…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Point de complimens. Venez, que je vous embrasse ;
partez, et que le Ciel vous accompagne.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Ah ! sans doute, il faudra partir !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Qu’avez-vous ? vous soupirez !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Je suis au desespoir. Mon cœur bondit dans mon
sein, et mes larmes s’échappent malgré moi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Eh ! mon enfant, seriez-vous amoureux, par hasard ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
De grâce ! ne me refusez pas votre pitié.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Je vous plains : mais partez vîte.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Vous me verrez expirer sur le seuil de votre porte.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Comment, diable ! est-ce de ma belle-fille que vous
êtes amoureux ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
(''Il se détourne, et soupire.'')
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Partez, partez sur-le-champ.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Tout bien considéré, je ne crois vous faire aucune
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/482]]==
injure. Je tiens un certain rang dans mon pays, je
suis fils unique, et mon père est dans l’intention de
me marier.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Votre but serait donc de l’épouser ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Je serais trop heureux ! mais je ne le mérite pas.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Dites-moi un peu : allons au but. Est-ce d’elle
ou de sa dot que vous êtes amoureux ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
De sa dot ! que me parlez-vous de dot ? Je sacrifierais,
pour obtenir Eugénie, tous les trésors du
monde.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Sait-elle le bien que vous lui voulez ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Je n’ai pas eu la force de parler.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Mon cher don Fernand ! je vous aime comme si
vous étiez mon fils. Je suis fâché de vous voir dans
le chagrin. Mais suivez-moi, nous allons la raisonner.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Vous me rendez la vie, la joie, au point…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Expliquons-nous en quatre mots. La voulez-vous
épouser ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Plût au Ciel ! je serais le plus heureux des hommes.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Mais que dira votre père ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Il m’aime tendrement. Je suis sûr qu’il ne me refusera
pas cette satisfaction.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/484]]==
}.</div>
 
Quel âge avez-vous ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Vingt ans, environ.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Vous n’êtes plus mineur, et la loi vous donne
le droit de contracter. Consentirez-vous à faire entre
mes mains une renonciation à la dot ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
J’y suis très-disposé.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Et à vous engager pour Eugénie, dans le cas où
elle renouvellerait un jour ses prétentions !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Bien volontiers.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Dans l’instant, dans la minute. Je cours chez le
procureur. Où est ma note ? Bon je l’ai. Présentez-vous
cependant à Eugénie, et dites-lui quelque chose.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Je n’en aurai pas le courage.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Un jeune Cavalier de vingt ans ne saura pas dire
deux mots à une jolie femme ! courage cependant,
si vous voulez terminer. Commencez à la disposer
en votre faveur, et je viendrai à votre secours.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Je sais que d’autres ont des prétentions à sa main.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Soyez sans alarmes. Ces deux prétendant sont deux
avares. Vous êtes le plus généreux, vous avez incontestablement
le plus de mérite. Elle sera votre épouse,
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/486]]==
quoiqu’il puisse arriver. Allez, ne perdez point de
temps.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
J’y cours. J’éprouve ma timidité ordmaire : mais
vos bontés m’encouragent. (''Il sort''.)
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE XI.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">DON AMBROISE ensuite DONNA EUGÉNIE.</div>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
J’ai donc enfin trouvé un honnête homme ! mais
ne le laissons pas échapper. Ce qui est fait, est fait.
Son père sera bien forcé d’y consentir… Oh ! voilà
donna Eugénie. Il la cherche d’un côté, tandis qu’elle
arrive de l’autre.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Bonjour, Seigneur beau-père.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Bonjour,Madame la mariée.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
La mariée !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Oui, consolez-vous : je crois que vous serez contente
de mon choix.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Et qui croyez-vous donc que je vais épouser ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Une personne que vous connaissez, que vous
recevez quelquefois, et qui, je m’en flatte au moins,
ne paraît pas vous déplaire.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/488]]==
}.</div>
 
C’est le Comte, sans doute, ou le Chevalier. (''Haut''.)
Mais expliquez-vous donc plus clairement…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Je viens de vous l’envoyer pour s’expliquer lui-même.
Je veux exercer un peu votre curiosité, vous
faire deviner… Au surplus c’est un très-galant
homme, soyez en sure ; et vous le pouvez prendre
les yeux fermés.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Dites-moi, du moins…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Non, Madame, non. Vous le verrez dans l’instant.
(''Il sort''.)
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE XII.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">DONNA EUGÉNIE, ensuite LE COMTE.</div>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Ce ne peut être que l’un des deux. À parler franchement,
je préférerais le Chevalier. Mais je me suis
engagée à souscrire au choix de don Ambroise. Voici
le Comte : c’est lui sans doute que m’envoie don
Ambroise, et voilà l’époux qu’il me destine.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Pardon, Madame, si je vous dérange de nouveau.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Comte, j’ai tout lieu de me féliciter.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
De quoi Madame ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Don Ambroise m’a dit…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/490]]==
 
Don Ambroise est un grossier, et je saurai bien
le forcer à rendre raison de ses procédés à mon égard,
et de ceux qu’il se propose d’avoir envers vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Quoi ! ne consent-il pas à notre hymen ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Au contraire ; la basse avidité de retenir votre
dot, fait qu’il rebute tous les partis qui se présentent
pour vous, et qu’il s’est oublié avec moi.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Je ne reviens pas de ma surprise. Il m’a dit cependant…
(''À part''.) J’aperçois le Chevalier qui
s’approche ; c’est lui apparemment qui a fixé son choix.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Que vous a-t-il dit, Madame ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Comte, vous savez avec quelle indifférence je…
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE XIII.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">{{sc|Les Mêmes}}, LE CHEVALIER.</div>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
À l’exemple du cher Comte, j’entre sans me faire
annoncer. Je vous salue, Madame. Bonjour mon
ami.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Avez-vous appris quelque nouvelle, Chevalier ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Oui, Madame, et une nouvelle de la dernière
importance. Je suis impatient de vous en faire part.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/492]]==
</div>
 
Je suis fâchée que la présence du Comte…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Je me retirerai, Madame.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Restez, restez ; je suis bien aise que tout le monde
en soit instruit.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
C’est donc vous que don Ambroise…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Oui, a joué indignement. Il m’a flatté de l’espérance
de fixer son choix : mais il exigeait de moi une renonciation
formelle à votre dot. Ce n’est pas que je ne
prréfère à tout l’or du monde le bonheur d’obtenir
votre main. Mais il ne m’est pas permis de disposer
de ce qui vous appartient. Voyez donc à quel but
tend l’indigne bassesse de ses projets, et décidez-vous,
Madame, à disposer enfin de vous-même.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Mais quel peut donc être l’objet de son choix ? Une
personne, dit-il, que je connais, que je reçois souvent ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Vous ne pouvez plus dépendre raisonnablement d’un
tel homme ; et l’odieux de sa conduite vous dispense
de toute espèce de ménagement avec lui.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Vous êtes plus que justittée aux yeux du monde.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}} (''à part''.)</div>
 
Ma curiosité s’irrite toujours de plus en plus.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Le Chevalier attend votre décision.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/494]]==
 
Le Comte l’attend également. Nous sommes deux
qui aspirons également au bonheur de vous posséder ;
il faut vous décider, Madame. La division par moitié
n’a plus lieu dans le cas dont il s’agit.
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE XIV.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">{{sc|Les Mêmes}}, JASMIN.</div>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Jasmin}} (''à Eugénie'')</div>
 
Le seigneur don Fernand demande à voir Madame.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
S’il n’a rien de bien pressé à me dire, dis-lui que
nom nous verrons à dîner.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Jasmin}}.</div>
 
Il a reçu des lettres de sa famille, et je le crois
sur son départ.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Si vîte ? Fais entrer. Voyons donc.
(''Jasmin sort''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Chevalier, la décision que Madame va prononcer
exclut non-seulement toute idée de partage par la
moitié, mais toute espérance même de ces petites
faveurs auxquelles vous attachez si peu d’importance.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Que chacun voie à sa manière. Pour moi, je ne
ferai pas à la vertu de mon épouse l’injure de douter
d’elle. Plus je la verrai entourée, plus je m’applaudirai
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/496]]==
 
d’avoir une femme de mérite, et je serai le
premier à rire de ceux qui se flatteraient follement de
m’avoir dérobé la plus faible étincelle du feu qui
brûlera constamment pour moi dans son cœur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Quelle noblesse de sentimens !
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underline;">SCÈNE XV.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">{{sc|Les Mêmes}}, DON FERNAND.</div>
 
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''s’arrêtant de loin''.)</div>
 
M’est-il permis…?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Approchez, don Femand.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''à part''.)</div>
 
Que la présence de ces deux hommes me pèse !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Est-il vrai que vous nous quittez ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''encore de loin''.)</div>
 
Madame…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Approchez donc. Quel excès de timidité !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Je reviendrai Madame… J’ai quelque chose
à vous communiquer.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Vous pouvez parler librement. Vous connaissez ces
Messieurs. Vous seraient-ils suspects ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}</div>
 
Ce que j’ai à vous dire… (''À part''.) Il m’est
impossible de le dire.
 
 
<div style="text-align:center">{{pe
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/498]]==
rsonnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Parlez à Madame, comme vous le jugerez à propos.
Je n’écouterai point ce que vous allez dire. (''Il s’éloigne''
''un peu''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Ne vous gênez pas, je vous en prie. Je connais
mon devoir. (''Il s’écarte aussi''.)
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Voyons ; de quoi s’agit-il ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}</div>
 
Pardon, Madame, si une extrême nécessité…
(''À part''.) Je ne sais par où commencer. Dans quel
embarras me met don Ambroise !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}} (''à part''.)</div>
 
Serait-ce don Fernand ? (''Haut''.) Dites-moi ; avez-vous vu mon beau-père ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Madame… c’est lui précisément qui m’envoie
auprès de vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}} (''à part''.)</div>
 
La nouveauté serait curieuse. (''Haut''.) Que vous
a-t-il dit de me communiquer ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Il veut que je vous révèle… que si me suis
tu jusqu’ici. (''À part''.) L’expression me manque.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}} (''à part''.)</div>
 
C’est lui ; il n’y a plus de doute. En vérité mon
beau-père radote de plus en plus. Un jeune homme
encore soumis à son père, dans le cours de ses études !
Allons donc, ce serait une folie pour lui.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''à part''.)</div>
 
Elle m’a compris, je le vois ; et je crois lire dans
ses yeux autre chose que du mépris.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/500]]==
Le Chevalier}}.</div>
 
Eh bien ! ces grandes confidences ne sont pas
encore terminées ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Pas encore, Monsieur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Approchez, Messieurs, approchez. Ce n’est qu’un
compliment que don Fernand vient me faire. Son
père le rappelle à Mantoue, et en fils sage et prudent,
et qui connaît ses devoirs, il veut partir sur-le-champ
et est venu prendre congé de moi. Je sais
qu’une petite inclination le retient à Pavie ; il voudrait
bien s’unir avec celle qu’il aime. Mais avec un peu de
réflexion, il a vu qu’à son âge il faut songer à finir
ses études, et non à se perdre par un mariage insensé.
Il sent très-bien que son père en serait très-fâché,
et que ce n’est pas ainsi qu’un fils unique doit répondre
à l’amour de son père. Il a donc résolu de partir :
je l’engage à le faire, et vous applaudirez, sans doute,
à l’honnêteté de son projet.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''à part''.)</div>
 
Sans parler, j’ai ma réponse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
À merveille, don Fernand ! Je suis ravi de trouver
en vous tant de prudence avec tant de jeunesse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''au chevalier''.)</div>
 
Je suis bien sensible à votre honnêteté.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Fuyez, don Fernand, fuyez ! vous ne savez pas où
conduit l’amour.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''au Comte''.)</div>
 
Je vous remercie de ce bon conseil.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Prenez votre parti de bonne grace, et consolez-vous ;
ce qui vous sera d’autant plus facile, que la personne
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/502]]==
en question vous estime ; mais ne vous aime pas du
tout.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Qu’elle est triste la consolation que vous m’offrez !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
Je le croirais amoureux de vous.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Il n’y aurait rien d’invraisemblable.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}.</div>
 
Cela n’est pas possible. Il était trop ami de mon
époux.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Raison de plus, Madame. C’est peut-être, selon lui,
une preuve d’amitié, de consoler la veuve de son
ami.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}} (''un peu en colère''.)</div>
 
En vérité, Monsieur, je ne conçois pas…
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Point de colère, s’il vous plaît.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}</div>
 
Je vous salue, Messieurs. (''Il va pour sortir''.)
 
 
 
 
 
 
===<center><span style="color:#006699;text-decoration:underl
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/504]]==
ine;">SCÈNE DERNIÈRE.</span></center>===
 
 
<div style="text-align:center">{{sc|Les Mêmes}}, DON AMBROISE, un Procureur.</div>
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Où va don Fernand ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
À Mantoue.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Sans votre épouse ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}} (''à Don Ambroise''.)</div>
 
Et vous approuveriez qu’il se mariât ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Oui certes, et c’est lui que vous devez épouser,
pour votre bien.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand}}.</div>
 
Madame me refuse.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Elle vous refuse ? Ma fille vous ne connaissez pas
ce jeune homme. Il a un mérite que n’ont point ces
deux Messieurs. Laissons à part la noblesse et la fortune ;
je ne veux piquer personne. Mais il vous aime
sincèrement ; et une preuve sans réplique que son
amour est bien différent de celui des autres, c’est
qu’il vous demande, et n’a point encore parlé de
dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}</div>
 
J’ouvre les yeux, et je reconnais l’espèce de mérite
qui vous paraît transcendant chez lui. Je suis maîtresse
de mon bien ; et le respect que j’ai conservé jusqu’ici
au père de mon époux, votre injustice cesse de le
mériter ; que votre avarice ne s’en flatte plus.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Fernand
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/506]]==
}} (''au Procureur''.)</div>
 
Monsieur, il n’est plus question de l’écrit que nous
devions passer. Mais faites, je vous prie, tout ce qu’il
faut pour défendre ma pauvre existence. Ma belle-fille,
après avoir dissipé sa dot en colifichets de
toilette, veut me dépouiller encore du peu qui me
reste.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}} (''à Don Ambroise''.)</div>
 
En vérité, Monsieur, vos procédés m’étonnent.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Et les vôtres m’indignent.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Un moment, Messieurs ; laissez-moi dire deux mots,
et voyons si je ne pourrai pas arranger tout cela à la
satisfaction générale.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Il en résultera un procès, et je m’engage à le
soutenir pour donna Eugénie.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Non, point de procès. Écoutez : Il n’est pas juste
que le pauvre don Ambroise qui a tant dépensé déjà,
se ruine totatement par la restitution d’une dot. Madame
ne peut rester veuve ni se marier sans dot ; elle doit
bien moins encore s’engager dans un procès long,
ennuyeux, et dont les suites peuvent être funestes.
Prenons un autre parti. Qu’elle épouse un galant
homme qui puisse, pour le moment, se passer de
sa dot ; que cette dot reste entre les mains de don
Ambroise, sa vie durant, et que l’intérêt en courre
à raison de quatre pour cent. Mais que cet intérêt
encore demeure entre ses mains, tant qu’il vivra.
À sa mort, la dot et tous les intérêts reviendront
à Madame ou à ses héritiers ; et pour ne pas
embarrasser la succession de don Ambroise dans des
comptes difficiles à débrouiller, qu’il jouisse de tout
pendant sa vie, et, puisqu’il n’a ni enfans ni
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/508]]==
neveux,
qu’il institue donna Eugénie sa légataire universelle
après sa mort. (''À don Ambroise''.) Cela vous arrange-t-il ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Vous ne me prenez rien, je suis content.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Et vous, Madame, qu’en pensez-vous ?
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}</div>
 
Je m’en rapporte aveuglément à la sagesse de vos
décisions.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Puisque vpus trouvez mes propositions honnêtes,
daignez voir en moi le galant homme prêt à vous
épouser, sans avoir, pour le moment, besoin de
votre dot.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Je puis faire cette offre comme vous. L’assurance
d’avoir un jour cette dot, accrue au bénéfice des
enfans, vaut bien l’avantage de la toucher pour le
présent ; et la découverte du Chevalier n’a rien de
si merveilleux, que je n’aie pu imaginer comme lui.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}<ref>Des envieux soutenaient devant Colomb que rien n’était
plus facile que ses découvertes. Sa réponse est célèbre. Il leur
proposa de faire tenir un œuf debout ; et aucun n’ayant pu le
faire, il cassa le bout de l’œuf et le fit tenir. Cela est bien
aisé, dirent les assistans. Que ne vous en avisiez-vous donc !
répondit Colomb.</ref> (''au Comte''.).</div>
 
Le fameux Colomb découvrit l’Amérique. On ne
manqua pas de dire ensuite que c’était la chose du
monde la plus aisée. Le parallèle d’un œuf à faire
tenir debout, suffit à ce grand homme pour couvrir
de honte les ennemis de sa gloire ; et je vous dis,
à vous, que l’honneur de la découverte m’appartient
dans cette circonstance.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Entre vous le débat, Messieurs. J’ai, ma vie durant,
la jouissance assurée de mon bien.
 
==[[Page:Goldoni - Les chefs d'oeuvres dramatiques, trad du Rivier, Tome II, 1801.djvu/510]]==
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Madame est libre de prononcer.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Donna Eugénie}}</div>
 
Comte, j’ai été jusqu’ici dans l’indifférence. Mais
il y aurait de l’ingratitude de ma part envers le Chevalier,
à profiter de ses conseils pour faire le bonheur
d’un autre. C’est lui qui a trouvé le fil qui me tire du
labyrinthe ; c’est à lui que la conquête appartient.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Ô la plus sage, la plus accomplie des femmes !
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Comte}}.</div>
 
Que ce prétexte soit vrai ou faux, je dois respecter
votre décision, et comme, en vous épousant, je n’eusse
point souffert l’amitié du Chevalier pour vous, vous
êtes bien sure, quand il devient votre époux, de ne
me plus revoir.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Le Chevalier}}.</div>
 
Je suis d’une humeur un peu moins triste que la
vôtre. Tous les Cavaliers honnêtes pourront se présenter
dans la société de mon épouse ; je vous proteste que
ma confiance est entière en elle, et que votre mérite
même ne me cause point de frayeur.
 
 
<div style="text-align:center">{{personnage|Don Ambroise}}.</div>
 
Allons, seigneur Docteur, allons dresser un autre
écrit, mais clair, expressif, de manière que je n’aie
rien à craindre tant que je vivrai. Et vous, seigneur
don Fernand, allez poursuivre à Mantoue le cours
de vos études. Monsieur le Chevalier, le contrat une
fois dressé, vous épouserez ma belle-fille ; et vous,
monsieur le Comte, si tant de bonheur vous échappe,
vous n’avez que ce que mérite un avare.
 
 
 
 
<div style="text-align:center">''Fin de la Comédie''.</div>
 
{{ThéâtreFin}}
 
<div class="text">
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<references />
<br />
</div>
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