Différences entre les versions de « Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome V »

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===XVII.===
 
Blaise et Bibandier se tenaient côte à côte, à l’un des coins de la cheminée ; ils avaient l’air fort abattu. Le noble baron ne songeait guère, ce matin, à faire friser sa belle chevelure, et M. le comte de Manteïra laissait de côté ses cartes biseautées.
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À l’autre extrémité du foyer, madame la marquise d’Urgel s’enfonçait dans une bergère et tenait ses yeux cloués au plancher. Elle avait à la main un flacon de sels, dont elle se servait fréquemment. Son visage était très-pâle ; toute sa personne gardait des traces visibles de l’émotion qui avait agité sa nuit.
Diane et Cyprienne vivaient.
 
– Écoutez !… dit-il enfin avec l’émotion du coupable qui avoue son crime, j’avais bu tant de cidre ce soir-là !… et puis je sentais bien que mes misères étaient finies ; car, en me mettant de moitié dans un pareil coup, vous me donniez tout bonnement la clef de votre caisse… Et je vous croyais si riches !
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mes misères étaient finies ; car, en me mettant de moitié dans un pareil coup, vous me donniez tout bonnement la clef de votre caisse… Et je vous croyais si riches !
 
« On a le cœur tendre quand on est heureux… Je ne veux pas excuser la chose, mais je l’explique… En entrant dans le bateau, je ne sais pas si j’avais déjà des idées, mais la perche me trembla dans la main.
 
Elles appelaient leurs sœurs.
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« Moi, je faisais des signes de croix comme un sot et je marmottais des patenôtres…
 
Par quelle succession de circonstances ce bizarre rapprochement avait-il eu lieu, c’est ce que personne ne savait dire encore.
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Et peu importait, en définitive.
Mais Robert de Blois était une étrange nature de coquin ; il ne connaissait la faiblesse qu’aux heures de prospérité. Quand les cartes se brouillaient, quand les difficultés naissaient et grandissaient à l’improviste pour lui barrer la route, il s’éveillait en quelque sorte, ce n’était plus le même homme. Le courage lui venait et l’escroc vulgaire se haussait à la taille des plus vaillants héros de cours d’assises.
 
Il ne voulait pas fuir, lui ; il prétendait voir clair à travers tous ces dangers qui obscurcissaient l’horizon ; il se sentait de l’argent en poche, et se faisait fort de ramener la partie.
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l’horizon ; il se sentait de l’argent en poche, et se faisait fort de ramener la partie.
 
En somme qu’y avait-il ? La probabilité d’un adversaire de plus. Qui pouvait dire si cet adversaire ne deviendrait pas un allié à l’occasion ?
Il y avait bien longtemps que, grâce à madame la marquise d’Urgel, Robert connaissait la demeure des autres membres de la famille de Penhoël.
 
Lola, comme nous l’avons dit, demeurait à quelques pas de la pauvre maison où René, Madame et l’oncle Jean se mouraient dans la détresse. Robert connaissait parfaitement leur état, et cela lui fournissait un argument péremptoire.
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Madame et l’oncle Jean se mouraient dans la détresse. Robert connaissait parfaitement leur état, et cela lui fournissait un argument péremptoire.
 
Il était manifeste en effet qu’à tout le moins cette partie de la famille échappait à l’action du nabab. Penhoël, sa femme et le vieil oncle étaient perdus dans ce trou.
 
Quand il s’arrêta enfin devant le foyer, tout le monde devint attentif.
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– Nous étions des fous !… dit-il à voix basse et comme en se parlant d’abord à lui-même ; nous voulions faire de la diplomatie, lorsque le bon sens aurait dû nous apprendre qu’il fallait y aller franchement et tout d’un coup… Ces moyens adroits réussissent parfois, mais il faut le temps… Et nous avons à peine six jours devant nous, sur lesquels il faut prendre trois jours pour le voyage !
– Notre position ?… elle est plus belle !… nous allions manquer le coche à force de précautions… Le hasard, ou mon imprudence si vous voulez, a précipité les choses et nous force à jouer le tout pour le tout… C’est comme cela que j’aime à voir les parties s’engager !
 
Il se planta contre la cheminée, le dos au feu et les mains croisées sur les basques de son habit. Sa tête pâle se redressait ; il y avait du feu dans son regard ; nous eussions reconnu le hardi coquin, partant un beau soir de l’auberge de Redon et marchant à la conquête d’une fortune, sans autres armes que son audace.
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dans son regard ; nous eussions reconnu le hardi coquin, partant un beau soir de l’auberge de Redon et marchant à la conquête d’une fortune, sans autres armes que son audace.
 
Blaise et Bibandier se sentaient reprendre courage.
 
– Et toi, baron, as-tu la piste des millions ?
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Bibandier répondit, en retrouvant un peu de sa bonne fatuité de la veille :
 
– Une lettre pressée pour M. le chevalier de las Matas…, dit-il.
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L’Américain regarda la suscription ; il ne connaissait point l’écriture et se hâta de rompre le cachet.
– Cette chambre est-elle bien gardée ?… demanda-t-il en suivant de l’œil les lignes du plan ébauché.
 
– L’hôtel est plein de domestiques, répondit Lola, et les deux nègres sont vigilants comme des chiens d’attache.
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Lola, et les deux nègres sont vigilants comme des chiens d’attache.
 
– Quand le nabab sort, dit encore l’Américain, les nègres le suivent ?
Ses yeux brillèrent d’un éclat farouche, et sa bouche muette sourit amèrement.
 
– Voilà une petite main, dit Robert, qui vaut mieux désormais que la grosse patte de Bibandier !… Si, une fois, notre Lola tenait en son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhoël…
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Bibandier !… Si, une fois, notre Lola tenait en son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhoël…
 
– Je crois que je les tuerais !… interrompit la marquise d’une voix sourde.
– C’est convenu…, répliqua la marquise.
 
– Nous avons, d’un autre côté, poursuivit Robert, ces deux étourneaux d’Étienne et de Roger.
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ces deux étourneaux d’Étienne et de Roger.
 
– Pour ceux-là, s’écria Blaise, après ce que je leur ai fait voir hier, je réponds d’eux !
Sa tâche n’était pas fort malaisée. Le jeune Pontalès se laissait dominer par elle complétement et l’aimait en esclave. Depuis qu’il avait quitté la Bretagne pour la suivre, sa passion avait grandi, et bien qu’il connût le passé de Lola mieux que personne, il s’aveuglait à plaisir, et n’était point éloigné de croire sincèrement qu’il possédait les bonnes grâces d’une grande dame.
 
L’Endormeur et Bibandier, restés seuls, sonnèrent le déjeuner. Ils se sentaient tout ragaillardis, et sans savoir encore quel était le plan de Robert, ils avaient confiance.
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le déjeuner. Ils se sentaient tout ragaillardis, et sans savoir encore quel était le plan de Robert, ils avaient confiance.
 
Cette confiance, ils l’auraient perdue peut-être s’ils avaient pu voir, en ce moment, la mine soucieuse de leur compagnon.
Il avait fait semblant, devant ses acolytes, d’avoir un plan tout prêt et une ligne de conduite tracée. Maintenant, qu’il n’avait plus à répondre qu’aux interrogations de sa propre conscience, il s’avouait son embarras et sa faiblesse.
 
Des idées vagues se croisaient dans le cerveau de Robert ; il entrevoyait bien le moyen d’engager la lutte, mais il y avait désormais tant de chances contre lui !
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de Robert ; il entrevoyait bien le moyen d’engager la lutte, mais il y avait désormais tant de chances contre lui !
 
Et la défaite, ici, devait être la ruine de tous ses espoirs.
 
Une fois ou deux, il se demanda si le plus sage ne serait pas de faire ses malles et de quitter la France. Mais depuis des années il poursuivait un dessein devenu cher ; il regardait les biens de Penhoël comme étant son domaine. Selon lui, Pontalès l’en avait injustement dépouillé. C’était une nature obstinée en ses projets. La pensée de rompre une trame presque entièrement tissée et de commencer une tâche nouvelle le navrait. Il tenait à son œuvre plus que nous ne saurions dire, et puisait un courage inébranlable au fond de ses regrets.
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Penhoël, le patrimoine conquis, la douce et tranquille aisance, gagnée par tant de soins et par tant de combats !
 
Penhoël ! Penhoël ! le bon pays ! les champs fertiles, parmi les vastes landes ! le joli manoir, les eaux poissonneuses et les forêts peuplées de gibier !…
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Et encore la vengeance si douce ! Quelle joie de prendre sa revanche sur le vieux Pontalès !
Pour cela, il n’y avait que René de Penhoël lui-même.
 
Mais, pour se servir de René d’une manière utile, la première chose était de posséder la somme qui devait racheter le manoir, ou du moins une grande partie de cette somme.
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utile, la première chose était de posséder la somme qui devait racheter le manoir, ou du moins une grande partie de cette somme.
 
Et Robert s’ingéniait. Puis, tout à coup, la pensée du danger présent se jetait à la traverse de ses combinaisons d’avenir.
C’étaient elles, les deux filles détestées, qui avaient suscité tous les obstacles de sa route ! La haine qu’il leur portait n’était plus cette aversion de comédie qu’il gardait au vieux Penhoël ; c’était la haine tragique, à laquelle il faut la mort.
 
Il avait peur d’elles, et cette crainte prenait dans son esprit, sceptique pourtant, un caractère presque superstitieux.
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dans son esprit, sceptique pourtant, un caractère presque superstitieux.
 
Le résultat de ces réflexions fut qu’il y avait danger à remettre les pieds chez le nabab, dont l’invitation cachait peut-être une embûche.
Robert plia sa lettre à la hâte et la remit au commissionnaire du coin.
 
– Vous allez porter cela au n°… de la rue Sainte-Marguerite, dit-il ; vous monterez, sans rien demander au concierge, jusqu’au dernier étage de la maison… En cherchant bien, vous trouverez la porte d’un grenier où demeure une pauvre famille… Là, vous demanderez M. Jean… S’il n’est pas là, vous garderez la lettre… Si M. Jean est là, il vous interrogera quand la lettre sera lue… Vous lui répondrez que ce billet vous a été remis dans la rue par deux jeunes filles bien jolies, portant des jupes de laine rayée et des petits bonnets ronds.
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M. Jean… S’il n’est pas là, vous garderez la lettre… Si M. Jean est là, il vous interrogera quand la lettre sera lue… Vous lui répondrez que ce billet vous a été remis dans la rue par deux jeunes filles bien jolies, portant des jupes de laine rayée et des petits bonnets ronds.
 
Le commissionnaire leva son regard sur Robert.
Il faisait froid. À cette heure matinale, les Champs-Élysées étaient déserts. L’Américain ne pouvait choisir un endroit plus propice à ses méditations.
 
Aussi, s’en donnait-il à cœur joie, lorsqu’il rencontra, au milieu d’un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.
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rencontra, au milieu d’un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.
 
C’était un pauvre diable, revêtu du costume des détenus militaires, qui dormait couché au pied d’un arbre, ou du moins qui semblait dormir, la tête penchée sur sa poitrine et les mains violettes de froid, dans l’herbe mouillée.
 
Son premier mouvement fut de fuir, car il gardait un souvenir vague des événements de la nuit, et il pensait qu’on venait l’arrêter.
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Mais ses jambes étaient transies par le froid, et c’est à peine s’il put reculer de quelques pas en chancelant.
Depuis lors il n’avait pas entendu prononcer une seule fois le nom de Penhoël.
 
Il avait réfléchi bien souvent, tantôt révoquant en doute les paroles du vieux Benoît, tantôt se demandant qui avait consommé la ruine de Penhoël.
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tantôt se demandant qui avait consommé la ruine de Penhoël.
 
La pensée de Robert de Blois lui venait alors à l’esprit, car il se souvenait d’avoir ressenti, dès l’abord, pour cet homme, une répugnance instinctive. Mais une autre image se présentait bien vite à son esprit, et laissait Robert au second rang.
Vincent baissa les yeux et garda le silence.
 
– M. de Penhoël, reprit Robert, je n’ai point de comptes à vous demander… Vous m’avez vu autrefois dans un cas difficile et forcé d’accepter une hospitalité qui s’est prolongée, j’en suis sûr, trop longtemps à votre gré… Cette hospitalité, je l’ai payée depuis… et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.
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m’avez vu autrefois dans un cas difficile et forcé d’accepter une hospitalité qui s’est prolongée, j’en suis sûr, trop longtemps à votre gré… Cette hospitalité, je l’ai payée depuis… et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.
 
Vincent releva la tête et le regarda en face.
– Mais alors…, commença Vincent dont les lèvres tremblaient de colère.
 
– Que sais-je ?… interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme, qui ne s’éloigna
– Que sais-je ?… interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme, qui ne s’éloigna point cette fois ; l’affection aveugle le cœur, vous le savez bien… Tant que j’ai aimé cette Lola, je n’ai rien voulu voir… je n’ai rien vu… Mais, depuis qu’elle nous a trahis tous, mes yeux se sont ouverts… J’ai mesuré avec effroi, M. Vincent, la perversité de cette femme… Il faut bien le dire : tout en restant la maîtresse d’Alain de Pontalès, c’est elle qui l’a aidé à enlever votre cousine.
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point cette fois ; l’affection aveugle le cœur, vous le savez bien… Tant que j’ai aimé cette Lola, je n’ai rien voulu voir… je n’ai rien vu… Mais, depuis qu’elle nous a trahis tous, mes yeux se sont ouverts… J’ai mesuré avec effroi, M. Vincent, la perversité de cette femme… Il faut bien le dire : tout en restant la maîtresse d’Alain de Pontalès, c’est elle qui l’a aidé à enlever votre cousine.
 
Vincent écoutait d’un air sombre, les lèvres blêmes et les sourcils froncés.
Il passa son bras sous celui de Vincent, qui ne fit point de résistance.
 
– Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous, je vous en prie, mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n’est point celui de la marine ?… Et comment vous trouvez-vous en ce lieu ?…
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je vous en prie, mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n’est point celui de la marine ?… Et comment vous trouvez-vous en ce lieu ?…
 
Au moment où Vincent allait répondre, ses yeux se portèrent par hasard vers la grande avenue de l’Étoile, où passait une escouade de soldats, suivis de loin par des sergents de ville.
Les soldats passèrent auprès d’eux, sans même les remarquer.
 
– Il me reste à vous dire, poursuivit Robert, que votre famille et moi nous avons fait l’impossible pour retrouver votre cousine Blanche.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/32]]==
l’impossible pour retrouver votre cousine Blanche.
 
– Je l’ai retrouvée, moi…, interrompit Vincent.
 
Puis il ajouta eu serrant la main du jeune homme :
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– Et quelle direction la voiture a-t-elle prise ?
 
– Venez donc, M. Vincent !… s’écria-t-il, et que Dieu vous aide !
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===XVIII. RÊVE DE JEUNESSE===
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Il faisait nuit encore quand le nabab s’éveilla. L’habitude abrégeait pour lui les effets de l’opium.
On eût dit que Montalt cherchait à retrouver les illusions d’un rêve enfui.
 
– Elles étaient là…, murmura-t-il ; quand j’ai fermé les yeux, vaincu par l’opium, j’ai senti longtemps leurs mains dans mes mains… et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les voyais sourire…
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j’ai fermé les yeux, vaincu par l’opium, j’ai senti longtemps leurs mains dans mes mains… et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les voyais sourire…
 
Il passa le revers de sa main sur son front.
 
– Mais où donc sont-elles ? Ce ne peut être un songe, pourtant !… J’ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de Bretagne… J’ai entendu leurs voix douces, dont l’accent me faisait plus jeune de vingt années… Voici encore la harpe au milieu de la chambre… Où donc sont-elles ?
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Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce voisine et appela doucement :
 
Point de réponse encore.
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Il fit un geste d’impatience et ouvrit la porte. Sa voix résonna dans le silence du corridor.
Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité ?
 
Chaque fois qu’il fermait les yeux, les figures amies d’autrefois accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance avait aimé. Il s’égarait dans des sentiers connus et s’arrêtait à l’ombre du vieil arbre, dont l’écorce fidèle avait gardé un chiffre, gravé par sa propre main.
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l’écorce fidèle avait gardé un chiffre, gravé par sa propre main.
 
C’étaient les eaux tranquilles d’un grand lac, au milieu duquel montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient au bord de l’eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.
 
Montalt se retournait sur sa couche qui le brûlait. Un nom venait mourir à sa lèvre…
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Puis quelque voix mystérieuse s’élevait parmi le silence et modulait simplement les notes d’un chant rustique, ce doux chant des Belles-de-Nuit dont les jeunes filles avaient bercé naguère son premier sommeil.
 
Plus il faisait d’efforts pour revenir à la vie réelle, et plus de séduisantes images semblaient enchaîner sa volonté.
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Il se dressa sur son séant, pâle, haletant, épuisé de fatigue.
Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la chambre ; puis il ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine oppressée et brûlante l’air frais des matinées d’automne.
 
La fenêtre s’ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce berceau où, la veille au soir, Robert lui avait raconté l’histoire de cette famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.
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famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.
 
Il se rejeta violemment en arrière et referma d’un geste brusque les battants de la croisée. Son front s’était chargé d’un nuage plus sombre.
 
Il s’élança tout à coup vers son secrétaire et traça sur le papier quelques lignes rapides.
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C’était une lettre ; sur l’enveloppe il écrivit :
Durant toute cette heure, il ne prononça plus une parole, et son visage, qui était redevenu immobile ne trahissait point ce qui se passait au dedans de lui-même.
 
Pourtant, un monde de pensées envahissait
Pourtant, un monde de pensées envahissait son esprit. Le repentir était au seuil de sa conscience ; mais, d’un autre côté, une réaction lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis quelques heures.
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son esprit. Le repentir était au seuil de sa conscience ; mais, d’un autre côté, une réaction lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis quelques heures.
 
Il voulait se persuader qu’il avait honte et pitié de lui-même ; et la servitude où il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait sincèrement pitié de sa faiblesse.
 
Il avait beau chercher à se tromper lui-même : cette impression ne pouvait être l’effet du hasard. Elle avait ses racines dans le passé ; elle était le contre-coup d’un de ces sentiments qui traversent la vie. Elle était un remords et un souvenir.
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Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces deux visages qui lui souriaient et le rappelaient à la foi.
– Au Cercle !
 
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===XIX. LE CALEPIN DE MONTALT===
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DE MONTALT===
 
Le Cercle des Étrangers était situé rue Saint-Honoré, un peu au delà du Palais-Royal. C’était une maison de jeu, qui se donnait des airs de club, et qui empruntait un peu sa physionomie aux Enfers de Londres.
 
Montalt y venait d’ordinaire pour tuer les heures de son oisiveté ennuyée. Il y avait des jours où le jeu le passionnait, et où il trouvait encore quelques émotions dans les bizarres péripéties qui se succèdent autour du tapis vert.
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Ce matin, il venait demander aux cartes, non point l’émotion, mais l’oubli et le sommeil du cœur. Il y avait des années que sa conscience n’avait parlé si haut, et ses souvenirs éveillés brusquement l’assiégeaient.
Celui-ci salua gracieusement, et l’équipage disparut.
 
Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune homme, habillé dans le dernier goût, et pouvant être accusé même d’un peu d’exagération dans son élégance, braquait sans façon sur lui un magnifique binocle d’or.
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homme, habillé dans le dernier goût, et pouvant être accusé même d’un peu d’exagération dans son élégance, braquait sans façon sur lui un magnifique binocle d’or.
 
Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit en devoir d’entrer.
– Non, monsieur… Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ?
 
Le petit Pontalès sortait de l’équipage de Lola. Il avait la tête fraîchement montée. La froideur méprisante du nabab lui mit le rouge au front.
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froideur méprisante du nabab lui mit le rouge au front.
 
– J’ai à vous dire, milord, reprit-il en donnant à sa voix des inflexions provoquantes, qu’il est indigne d’un gentleman d’éviter à l’aide d’une prétendue ignorance les suites d’une première lâcheté. Vous avez insulté une femme… une femme que j’aime, milord… et que je me fais gloire d’aimer.
 
– Monsieur !… s’écria Pontalès qui pâlit et recula d’un pas.
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Le nabab avait ouvert son portefeuille et mouillé le bout de son crayon.
 
Vincent fit un geste de surprise.
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– Quoi !… murmura-t-il, en êtes-vous bien sûr ?
 
La main de Vincent de Penhoël resta immobile le long de son flanc. Il avait la tête haute et les yeux baissés.
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– Milord, dit-il, j’ai contracté deux dettes envers vous… La première consiste en de l’argent prêté… je l’acquitte… Voici vos six pièces d’or.
Montalt regarda le jeune homme avec surprise.
 
Il n’y avait pas moyen de croire à une plaisanterie,
Il n’y avait pas moyen de croire à une plaisanterie, car la physionomie de Vincent avait cette expression sombre et presque sauvage que nous lui avons vue au moment du suicide. Sur ses traits, amaigris par les souffrances, il y avait un courroux sourd et concentré ; ses yeux menaçaient et sa voix avait peine à ne point éclater.
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car la physionomie de Vincent avait cette expression sombre et presque sauvage que nous lui avons vue au moment du suicide. Sur ses traits, amaigris par les souffrances, il y avait un courroux sourd et concentré ; ses yeux menaçaient et sa voix avait peine à ne point éclater.
 
C’était un enfant énergique et fier, dont la colère ne s’usait point en insultes vaincs. Il avait le calme de la force.
– L’homme qui s’était glissé sous le berceau, reprit Vincent, n’avait qu’un but en ce monde et qu’un espoir… réparer sa faute à force de dévouement et d’amour…
 
– Quand on a vingt ans…, murmura le nabab qui semblait faire sur lui-même un douloureux retour, c’est ainsi qu’est le cœur.
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qui semblait faire sur lui-même un douloureux retour, c’est ainsi qu’est le cœur.
 
– Après deux mois de recherches, reprit encore Vincent, deux mois de misère et de souffrances, le coupable avait enfin retrouvé sa victime… il allait tomber à ses genoux et lui donner sa vie tout entière… lorsqu’un misérable est venu enlever la jeune fille !… Savez-vous le nom de ce misérable, milord ?…
Le nabab tombait de son haut, car il ignorait complétement l’expédition nocturne, faite, à l’aide de sa voiture et de ses nègres, par MM. Édouard et Léon de Saint-Remy.
 
– Je vous tiens compte de vos bons sentiments à mon endroit, M. Vincent, dit-il sans éprouver encore d’autre sentiment que la surprise ; mais il m’est absolument impossible d’en profiter… En conscience, mon jeune ami, je ne puis rendre ce que je n’ai pas pris.
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éprouver encore d’autre sentiment que la surprise ; mais il m’est absolument impossible d’en profiter… En conscience, mon jeune ami, je ne puis rendre ce que je n’ai pas pris.
 
– Vous refusez ?… murmura Vincent les dents serrées ; prenez garde, milord !
– À l’épée…, répondit Vincent ; et nous verrons si vous raillerez demain, milord !…
 
– Demain…, répéta Montalt, j’ai un petit rendez-vous à six heures moins le quart… je serai par conséquent libre à six heures… Vous convient-il de venir me trouver à la porte d’Orléans, au bois de Boulogne ?
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convient-il de venir me trouver à la porte d’Orléans, au bois de Boulogne ?
 
– Cela me convient.
Heureusement que depuis le matin, comme nous avons pu le voir, nos trois gentilshommes jouaient, autour de Berry Montalt, le rôle du hasard, et lui fournissaient des aventures.
 
Comme Étienne et Roger se retiraient, de guerre lasse, ils rencontrèrent, à la porte extérieure, ce brave monsieur qui les avait accostés à la fête du nabab.
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ce brave monsieur qui les avait accostés à la fête du nabab.
 
Le noble baron Bibander parut enchanté de la rencontre et leur offrit une cordiale poignée de main.
 
– Bravo !… dit Robert ; je lui ai déjà jeté deux bâtons dans les jambes !
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– Comment deux ?…
 
Le jeune peintre avait la figure pâle et le regard indécis ; les yeux de Roger brillaient, au contraire, et le sang lui montait aux joues.
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Montalt ne se souvenait plus de ce que lui avait dit Séid au sujet des deux jeunes gens. Leur aspect lui causa seulement de la surprise, parce qu’il ne les avait jamais vus en ce lieu.
 
– Milord !… milord !… interrompit Roger dont la colère faisait bouillir le sang, la moquerie est de trop, je vous jure… et notre vengeance n’a pas besoin d’aiguillon !
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Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de l’homme qui tombe des nues.
 
– Il s’agit, du bonheur de ma vie… et du bonheur de Roger… Nous deux, milord, que vous avez traités en frères… en fils chéris… nous n’avions qu’un seul espoir et qu’un seul amour, vous le savez…
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– Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne…, grommela Montalt ; je n’ai pas l’avantage de les connaître.
Peut-être que, dès ce moment, la complète ignorance qu’il affectait de montrer n’était plus très-sincère.
 
Peut-être que, malgré ces noms de Berthe et de Louise que les deux filles de l’oncle Jean avaient pris auprès de lui, soupçonnait-il déjà vaguement la vérité. Mais l’élément contrariant et fantasque de son caractère était vivement excité ; il recevait depuis le matin piqûres sur piqûres, et il n’en fallait pas tant pour faire regimber son orgueil.
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vaguement la vérité. Mais l’élément contrariant et fantasque de son caractère était vivement excité ; il recevait depuis le matin piqûres sur piqûres, et il n’en fallait pas tant pour faire regimber son orgueil.
 
Désormais, il n’y avait plus de côté par où le prendre. Il redevenait cet homme dur, intraitable, irascible, répondant aux prières parties du cœur par la raillerie froide, et s’obstinant, à plaisir, dans son rôle impitoyable.
La rage étouffait Roger.
 
– Parfois…, poursuivit Étienne, fantaisie vous prend, nous le savons, de cacher votre bonté sous des apparences de rudesse affectée… Mais vous nous voyez devant vous, le cœur brisé… Ne jouez pas avec notre torture !
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brisé… Ne jouez pas avec notre torture !
 
Le nabab bailla de nouveau.
 
Le nabab avait tiré de sa poche le fatal calepin.
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– Ni l’un, ni l’autre…, murmura-t-il en traçant quelques mots au crayon ; je vous ferai la mauvaise plaisanterie de vous épargner, mes jeunes camarades.
Étienne avait entraîné Roger hors du club.
 
Il y avait un quart d’heure environ que le nabab était assis devant le tapis vert et perdait, suivant son habitude, avec un magnifique stoïcisme, lorsqu’on entendit une vague rumeur dans l’antichambre.
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suivant son habitude, avec un magnifique stoïcisme, lorsqu’on entendit une vague rumeur dans l’antichambre.
 
Après quelques secondes de pourparlers assez bruyants, la porte s’ouvrit, et un personnage, comme on n’en avait peut-être jamais vu au Cercle des Étrangers, fit son entrée dans la salle.
 
Le bruit inusité que produisait sa marche sur le parquet de la salle fit tourner ta tête à tout le monde. Montalt seul ne daigna point prendre garde.
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Chacun se demandait ce que voulait dire cette mascarade.
 
Montalt avait ouvert son calepin sur la table.
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– Milord, lui cria de loin le prince slave Bottansko, est-ce que vous avez l’idée folle d’accepter le défi de ce pauvre diable ?
 
===XX. LA VENGEANCE DE PENHOËL===
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Le matin de ce jour, pour la première fois depuis deux mois, des regards étrangers avaient pu mesurer l’affreuse misère du grenier où se mouraient les anciens maîtres de Penhoël.
Jusqu’alors, le secret de ce dénûment absolu et de cette mortelle détresse avait été surpris seulement par les deux filles de l’oncle Jean.
 
Madame Cocarde, la principale locataire, qui montait parfois l’escalier roide avec sa robe de satin et son bonnet aux rubans couleur de feu, pour demander le pauvre loyer du taudis, avait connaissance officielle de cette lugubre agonie ; mais la petite femme ne se mêlait point des affaires d’autrui. En descendant du grenier, où la faim torturait toute une famille, elle s’asseyait à sa table solitaire et mangeait avec cet appétit concentré des amoureuses en retraite.
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connaissance officielle de cette lugubre agonie ; mais la petite femme ne se mêlait point des affaires d’autrui. En descendant du grenier, où la faim torturait toute une famille, elle s’asseyait à sa table solitaire et mangeait avec cet appétit concentré des amoureuses en retraite.
 
Madame Cocarde eût appris que ces malheureux locataires étaient décidément morts de faim, qu’elle n’en eût pas perdu la moindre bouchée.
Il était pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.
 
Dès que le matelas fut vide, René de Penhoël se glissa sur ses mains et ses genoux dans la poussière, afin de prendre la place encore chaude du malade. Il trouva l’écu de trois livres et le glissa furtivement dans sa poche.
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poussière, afin de prendre la place encore chaude du malade. Il trouva l’écu de trois livres et le glissa furtivement dans sa poche.
 
Sa face hâve et comme pétrifiée eut un sourire idiot.
 
Puis il ajouta tout d’un trait, pour avoir le droit de s’échapper, car la vue de cette misère lui chargeait le cœur :
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– Il n’y a pas de réponse et la commission est payée… Salue bien, messieurs et madame !
Tandis qu’il lisait, Marthe avait relevé sur lui son regard.
 
C’était quelque chose de si étrange qu’une lettre arrivant au milieu de cette misère abandonnée.
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lettre arrivant au milieu de cette misère abandonnée.
 
L’oncle Jean lui baisa les deux mains.
René semblait l’avoir oubliée, Marthe ne voulait point s’en souvenir.
 
Quant à l’oncle Jean, il avait exercé longtemps sur Penhoël une surveillance active et cachée ; mais, depuis quelques semaines, cette surveillance s’était peu à peu ralentie. Tout semblait mort chez René, jusqu’à la colère, et il suffisait de le voir de près pour acquérir la certitude qu’il était incapable de se relever désormais jusqu’à une pensée de vengeance.
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qu’il était incapable de se relever désormais jusqu’à une pensée de vengeance.
 
Sa nature morale et sa nature physique avaient fléchi pareillement. C’était un vieillard imbécile et faible ; sa pensée dormait engourdie, comme le ressort de ses membres, autrefois si robustes.
L’oncle Jean se fiait à ces signes et ne craignait plus.
 
Une fois qu’on avait allumé une chandelle dans le pauvre grenier, le père Géraud disait avoir vu, en s’éveillant au milieu de la nuit, René de Penhoël, dressé de son haut contre le mur, regarder sa femme avec des yeux flamboyants.
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mur, regarder sa femme avec des yeux flamboyants.
 
Ses lèvres blêmes tremblaient en murmurant de menaçantes paroles, qui arrivaient, confuses, jusqu’à l’oreille du malade.
Puis il se souleva lentement et s’assit sur le matelas.
 
Il prit dans sa poche l’écu de trois livres ; il le plaça dans le creux de sa main ; il le tourna, le retourna, l’examina dans tous les sens.
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le plaça dans le creux de sa main ; il le tourna, le retourna, l’examina dans tous les sens.
 
Un vague sourire venait à sa lèvre.
Diane, Cyprienne… Blanche ! Blanche, surtout, qui vivait, Blanche, l’idole adorée à genoux, l’amour de ce cœur flétri, l’espoir de cette vie brisée !
 
Les autres étaient mortes ; elles avaient le bonheur aux pieds de Dieu. Mais Blanche qui souffrait, Blanche, la victime d’un piége mystérieux, inexplicable ! Blanche, la pauvre vierge, qui allait être mère !
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inexplicable ! Blanche, la pauvre vierge, qui allait être mère !
 
Car Marthe avait compté les jours ; la jeune fille devait s’étonner, épouvantée, aux tressaillements de ses flancs…
 
Car il y avait déjà plusieurs mois que Louis avait quitté la Bretagne.
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Elle se voyait descendre la pente ombreuse qui menait des portes du manoir à la rivière d’Oust.
 
René, pendant cela, semblait subir une transformation étrange. L’animation revenait à son visage inerte ; ses yeux roulaient, vifs et hagards.
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Un éclair venait de traverser la nuit profonde de son intelligence, et pour un instant son idiotisme montait jusqu’à la folie.
 
Il y avait à cette cloison une très-grande quantité de trous et de fentes. René les compta l’une après l’autre, sans omettre la plus petite fissure.
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Il paraissait se complaire à ce patient travail.
Elle était seule.
 
Bien des fois, déjà, elle avait erré dans ce grand Paris, cherchant sa fille au hasard et toujours en vain ; mais l’espoir est immortel dans le cœur des mères. Sa première pensée fut de fuir et d’aller encore si loin que ses pas pourraient la porter, de maison en maison, le long des rues inconnues, demander Blanche.
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fuir et d’aller encore si loin que ses pas pourraient la porter, de maison en maison, le long des rues inconnues, demander Blanche.
 
Elle se leva ; sa faiblesse, qui était grande, n’aurait pu l’arrêter ; mais René avait fermé la porte en dehors.
– Oui !… oui !… murmurait-il la tête haute et l’œil brillant ; je suis le maître !
 
Quand il se fut reposé durant un instant, il déchira le papier par bandes et l’enduisit de colle, pour boucher, l’une après l’autre, toutes les fentes de la cloison.
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déchira le papier par bandes et l’enduisit de colle, pour boucher, l’une après l’autre, toutes les fentes de la cloison.
 
Cela dura longtemps, car les planches vermoulues se déjetaient de tous côtés.
– Celui qui vint, l’autre fois, se mettre entre nous deux…, grommela-t-il, n’est pas ici… Je suis le maître !
 
Il prit dans un coin un gril rongé de rouille, oublié là, sans doute, par les anciens locataires du grenier, et disposa dessus, en pyramide, tout le contenu de son panier de charbon.
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du grenier, et disposa dessus, en pyramide, tout le contenu de son panier de charbon.
 
Puis il battit le briquet et mit le feu au brasier.
 
Il riait. Il prononçait le nom de sa femme. Il prononçait avec plus de haine encore le nom de son frère.
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Et il répétait d’une voix sourde :
 
Diane, Cyprienne, Blanche ! pauvres enfants perdues et retrouvées, qui riaient et qui pleuraient sur son sein.
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Comme elles s’aimaient toutes trois, et comme elles l’aimaient !
 
Ses deux filles mortes étaient auprès d’elle, Diane et Cyprienne, non plus en longues robes blanches, mais avec ce costume des vierges de Bretagne qu’elles portaient lorsqu’elles lui étaient apparues dans la loge de Benoît Haligan…
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– Pauvres belles-de-nuit !… pensait Marthe ; aujourd’hui comme alors.
C’était une poignée de pièces d’or.
===XXI. UN SAUVEUR===
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Diane et Cyprienne étaient rentrées à l’hôtel Montalt, vers le lever du jour, avec Blanche, qui ne les reconnaissait point sous leurs costumes d’hommes. Usant de l’autorité que le nabab leur avait conférée, elles avaient fait préparer une chambre pour la jeune fille, que sa faiblesse extrême empêchait de rester debout.
 
Dès que Blanche fut couchée dans son lit, Diane et Cyprienne songèrent au pauvre grenier de la rue de l’Abbaye.
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Il leur restait un devoir à remplir.
Il y avait à peine douze heures qu’elles avaient quitté leur pauvre chambrette, sous les auspices de l’excellente madame Cocarde. Mais que d’événements les séparaient déjà de la soirée précédente !
 
La sentinelle de la prison militaire, qui les vit arriver en se tenant par la main et frapper doucement à la porte de leur demeure, n’eut garde de les reconnaître pour ces deux brillants petits seigneurs qui avaient troublé sa faction deux heures auparavant et carillonné comme deux diables à la porte de madame la marquise.
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deux heures auparavant et carillonné comme deux diables à la porte de madame la marquise.
 
Elles montèrent tout droit à ce grenier inhabité qui était séparé par une cloison du misérable asile de Penhoël.
Ce plaisir qu’on éprouve, au moment du bonheur, à revoir les lieux où l’on a souffert, elles le ressentaient dans toute sa plénitude.
 
Et que leurs souvenirs de la veille leur apparaissaient lointains déjà ! Elles doutaient presque d’avoir été si malheureuses.
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lointains déjà ! Elles doutaient presque d’avoir été si malheureuses.
 
Chacun des objets restés dans la chambrette était salué par elles comme un ami cher. La harpe, le petit lit et l’image sainte de la Vierge, qui avait gardé si longtemps leur sommeil…
 
– Madame !… s’écria-t-elle, notre chère Madame ! Que Dieu est bon et que nous sommes heureuses !… Ma sœur, c’est nous qui l’aurons sauvée !… C’est nous qui lui rendrons son Ange bien-aimé !
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Diane se laissa glisser sur ses genoux devant l’image de la Vierge.
 
Elles s’élancèrent dans l’escalier.
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Mais, en arrivant devant la cloison, leurs regards furent arrêtés par un obstacle imprévu. On avait bouché récemment tous les trous qui existaient entre les planches. Elles ne pouvaient rien voir.
Elle devina tout.
 
– Oh ! ma sœur !… ma sœur ! s’écria-t-elle épouvantée : ils ont voulu se tuer ! Fasse le ciel qu’il ne soit pas trop tard pour leur porter secours !
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qu’il ne soit pas trop tard pour leur porter secours !
 
Ses mains qui tremblaient ébranlèrent par la base l’une des planches de la cloison. Heureusement que les planches ne tenaient guère. Les efforts réunis des deux jeunes filles parvinrent à en soulever une qui resta, néanmoins, fixée par le haut.
Elles étaient allées chercher du secours.
 
Le regard troublé de Marthe les vit disparaître et tâcha en vain de trouver l’issue qui leur avait donné passage. La planche était retombée comme la première fois et laissait la cloison intacte, en apparence. Marthe se persuadait de plus en plus qu’elle avait été le jouet d’une vision.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/94]]==
donné passage. La planche était retombée comme la première fois et laissait la cloison intacte, en apparence. Marthe se persuadait de plus en plus qu’elle avait été le jouet d’une vision.
 
Mais d’autres yeux, plus clairvoyants que les siens, étaient ouverts sur cette scène et ne pouvaient prendre le change.
Penhoël lui avait sauvé la vie. Il avait mangé le pain de Penhoël, et habité son toit. Et, pour prix du bienfait, il avait rendu, lui, la trahison la plus noire.
 
En ses heures de gaieté, ce n’était point ainsi que M. le chevalier de las Matas traitait la question avec ses dignes amis le comte de Manteïra et le baron Bibander. Il trouvait même, parfois, le courage de faire des gorges chaudes sur la chute de Penhoël, ce brave homme ! comme il l’appelait.
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Penhoël, ce brave homme ! comme il l’appelait.
 
Mais à cette heure où il s’agissait d’affronter la vue de ce malheureux, ruiné, dégradé, moralement assassiné, M. le chevalier de las Matas se sentait comme un petit remords.
Et quelle fête ! un billet de mille francs chez Penhoël !
 
Tout en montant l’escalier sale et désemparé, Robert arrivait à se persuader qu’il jouait, à son tour, le rôle de sauveur.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/96]]==
Robert arrivait à se persuader qu’il jouait, à son tour, le rôle de sauveur.
 
Pourtant, lorsqu’il fut parvenu sur le palier poudreux qui précédait le grenier, ses hésitations le reprirent. Il mit son œil à la serrure, pour éviter du moins toute surprise.
 
– Cela sent son nabab !… pensa-t-il en fronçant le sourcil ; les petites sont décidément à l’hôtel… Si elles y sont, la paix n’est plus possible… et j’ai bien fait d’entamer la guerre !… Ah ! coquin de Bibandier !… si tu avais fait ta besogne !
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Un instant, il eut l’idée de redescendre l’escalier quatre à quatre et d’aller prévenir Lola qui demeurait à deux pas, afin qu’elle fit suivre les deux jeunes filles à leur sortie ; mais, au moment où il allait quitter son poste, Cyprienne et Diane soulevèrent la planche et disparurent de l’autre côté de la cloison.
 
– Madame…, dit Robert doucement, écoutez-moi au nom de Dieu, et revenez à vous !… Voilà déjà longtemps que je suis ici à tâcher de vous secourir… Par pitié, ne repoussez point mon aide, et voyez en moi un ami !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/98]]==
 
Marthe demeurait affaissée sur elle-même. Elle se redressa au choc d’une pensée soudaine.
– Nous chercher ?… répéta Marthe qui détourna les yeux ; vous, monsieur ?
 
Robert prit un air de contrition résignée. Cela ne l’empêcha point de jeter un furtif regard vers la cloison ; il sentait que l’entrevue s’engageait mal. La discussion n’était pas de saison : il fallait agir, car son instinct lui disait que l’absence des deux jeunes filles ne serait pas de longue durée.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/99]]==
des deux jeunes filles ne serait pas de longue durée.
 
– J’ai mérité cela !… murmura-t-il en baissant la tête ; je sais bien que vous devez me haïr, madame… Et pourtant, s’il est vrai que toute faute s’expie, j’espère obtenir un jour votre pardon… Dussé-je ne jamais l’obtenir, ajouta-t-il en feignant une émotion plus grande, je me féliciterais encore d’avoir payé aujourd’hui une partie de ma dette en sauvant votre vie.
– J’aurais voulu vous l’apporter plus tôt…, répliqua Robert, mais j’ai été bien pauvre aussi, moi, madame !… Quand on vous chassa indignement de Penhoël, pensez-vous donc que j’y sois resté après vous ?
 
La porte qui restait ouverte établissait avec la fenêtre un courant d’air vif. Le poids qui était sur la poitrine de Marthe s’allégeait, et sa présence d’esprit revenait. Le maître de Penhoël lui-même recouvrait lentement la vie ; il s’agitait par intervalles sur son matelas, et c’était maintenant le sommeil de l’ivresse qui l’empêchait d’ouvrir les yeux.
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recouvrait lentement la vie ; il s’agitait par intervalles sur son matelas, et c’était maintenant le sommeil de l’ivresse qui l’empêchait d’ouvrir les yeux.
 
Marthe regarda Robert en face.
 
 
Il s’arrêta, comme si l’émotion qui l’oppressait l’eût empêché de poursuivre. Marthe l’écoutait, incrédule encore, mais attentive déjà. Ce long malheur qui pesait sur elle n’avait pu laisser intacte l’énergie de son intelligence.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/101]]==
incrédule encore, mais attentive déjà. Ce long malheur qui pesait sur elle n’avait pu laisser intacte l’énergie de son intelligence.
 
– Le jour fatal arriva, reprit Robert ; j’enlevai votre fille, dont le jeune Pontalès voulait faire sa maîtresse… votre fille, ajouta-t-il plus bas, tandis que Marthe cachait son front entre ses mains, qui était déjà ma femme devant Dieu… Le soir même de votre départ, je fus chassé, à mon tour, de Penhoël… À Paris, où je vins tout de suite, je vous cherchai longtemps… Dans votre misère, madame, n’avez-vous pas reçu parfois de mystérieux secours ?
– La retrouver ?… s’écria Marthe en se levant à demi.
 
– Ma lettre disait tout cela !… répondit Robert ; c’est un affreux malheur, madame !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/102]]==
Robert ; c’est un affreux malheur, madame !
 
– Mais vous ne me dites pas ce qui est arrivé…, interrompit Marthe ; vous ne me dites rien.
Ils sortirent tous les trois. Madame marchait devant ; elle eût voulu courir.
 
Robert ferma la porte en dehors, et fit monter les anciens maîtres de Penhoël dans la voiture qui l’attendait devant la maison.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/103]]==
les anciens maîtres de Penhoël dans la voiture qui l’attendait devant la maison.
 
Quand Cyprienne et Diane revinrent, essoufflées, par l’escalier de leur chambre, elles trouvèrent le grenier désert…
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===XXII. L’HÉRITAGE===
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Le soir de ce même jour, si utilement employé par nos trois gentilshommes, il y eut un petit festin à l’hôtel des Quatre Parties du monde.
 
La journée avait mal commencé. On s’était éveillé dans la tristesse. La rencontre des deux filles de l’oncle Jean, que l’on croyait mortes, leur présence chez le nabab, les révélations imprudentes faites à ce dernier par Robert, enfin l’enlèvement de l’Ange…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/106]]==
 
C’était une série de coups terribles et qu’il semblait bien difficile de parer.
– Si les deux petits ne le tuent pas demain, ce coquin de nabab, c’est qu’il aura la vie dure !…
 
Lola se vantait d’avoir monté la tête du jeune Pontalès, qui avait passé la journée entière à la salle d’armes pour se faire la main avant le duel.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/107]]==
qui avait passé la journée entière à la salle d’armes pour se faire la main avant le duel.
 
Là ne se bornait pas son travail de la journée.
Aussi ne s’en était-on point fié à elle. C’était M. le comte de Manteïra en personne qui était allé au rendez-vous.
 
Nawn était bien capable de comprendre à demi-mot ce qu’on exigeait d’elle : les femmes de son pays sont, au dire des voyageurs, les premières empoisonneuses du monde entier.
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premières empoisonneuses du monde entier.
 
Elles empoisonnent pour un collier de verroterie, pour une image enluminée, comme leurs maris poignardent pour un flacon de vin.
Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complément de la récompense.
 
C’était assurément une affaire toute simple, et traitée de bonne foi des deux côtés. Il ne s’agissait plus là, comme le fit observer Blaise en buvant un verre de xérès, d’une poule mouillée du genre de Bibandier, et madame Nawn avait toute l’encolure d’une femme en état de tenir sa parole.
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toute l’encolure d’une femme en état de tenir sa parole.
 
Quant au signal, ce n’était pas seulement Blaise qui devait l’apercevoir, et nos trois gentilshommes n’avaient pas même besoin de se déranger pour aller l’attendre : leurs affaires les appelaient tous trois de ce côté, avant le lever du jour.
– Il était pourtant bien beau, l’oncle Jean !… interrompit Bibandier, avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine !… Quand je pense que j’ai été plus mal habillé que ça, autrefois.
 
– Misères !… reprit l’Américain ; je ne dis pas non plus que j’ai eu le premier l’idée d’entrer en relations d’affaires avec madame Nawn… Il faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique de bonne maison… Quant à l’expédition de demain matin, elle est encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger les résultats… Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c’est d’avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.
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Il faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique de bonne maison… Quant à l’expédition de demain matin, elle est encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger les résultats… Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c’est d’avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.
 
Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent théâtral :
– Ah ! dit Bibandier sans rire ; saint Vincent de Paule n’est pas grand’chose auprès de toi, M. Robert !
 
– Je les ai conduits auprès d’ici, reprit ce dernier, dans un hôtel décent… Je leur ai fait donner un bon repas et des lits tout frais… Ils sont comme des poissons dans l’eau.
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donner un bon repas et des lits tout frais… Ils sont comme des poissons dans l’eau.
 
– Comment t’ont-ils suivi ? demanda Blaise.
– Et si nous manquons le coche ?…
 
– Eh bien ! s’écria Robert, dans ce cas-là même nous pourrions encore utiliser Penhoël… car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants !… Cette prétendue école que j’ai faite hier en racontant au nabab une histoire un peu trop vraie, n’est pas si sotte que vous voudriez bien le croire… Vous savez bien cette lettre que j’ai reçue de l’hôtel Montalt, avant de partir ce matin ?
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vraie, n’est pas si sotte que vous voudriez bien le croire… Vous savez bien cette lettre que j’ai reçue de l’hôtel Montalt, avant de partir ce matin ?
 
– Oui…, répliquèrent à la fois Blaise et Bibandier ; tu sais ce que veut le nabab ?
– Mais encore…
 
– Eh bien, voici ce que c’est ! Il paraîtrait qu’hier j’ai été très-éloquent… surtout en rendant compte de certaine missive adressée par madame Marthe à Louis de Penhoël, il y a bien longtemps… Ce chiffon de papier-là nous a déjà été d’une certaine utilité dans l’affaire de Bretagne… Et maintenant, voilà Montalt qui veut me l’acheter un prix fou !
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longtemps… Ce chiffon de papier-là nous a déjà été d’une certaine utilité dans l’affaire de Bretagne… Et maintenant, voilà Montalt qui veut me l’acheter un prix fou !
 
– L’acheter ?… dit Blaise : pour quoi faire ?
Malgré lui, Robert était tout pensif.
 
– Sans doute…, répliqua-t-il ; sans doute !… En fait de folies, le nabab ne compte pas… et je suis bien sûr qu’on en aurait ce qu’on voudrait… mais il faut attendre… Une arme vaut mieux parfois que de l’argent… et demain, comme tu dis, ami Blaise, nous serons peut-être millionnaires…
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mieux parfois que de l’argent… et demain, comme tu dis, ami Blaise, nous serons peut-être millionnaires…
 
{{Centré|. . . . . . . . . . .}}
Il déposa sa plume et appuya la tête contre sa main.
 
– Ces choses m’entourent et me pressent !… poursuivit-il. Le doigt de Dieu est-il là ?… Ou n’est-ce qu’un jeu du hasard moqueur ?… J’ai beau me révolter et dire : Que m’importe ?… Toutes mes blessures saignent… et je n’ai plus qu’une seule pensée…
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n’est-ce qu’un jeu du hasard moqueur ?… J’ai beau me révolter et dire : Que m’importe ?… Toutes mes blessures saignent… et je n’ai plus qu’une seule pensée…
 
Il resta un instant immobile ; puis sa plume, reprise avec emportement, courut en grinçant sur le papier.
 
Et sa plume resta suspendue, pendant plus d’une minute, au-dessus du papier, parce qu’il se demandait s’il devait doubler encore la somme promise.
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Il sonna Séid et lui remit la lettre dans son enveloppe.
Elles avaient passé toute l’après-midi à l’hôtel, veillant auprès de Blanche, qui était plongée, depuis le matin, dans un état d’affaissement léthargique.
 
La pauvre enfant avait éprouvé cette nuit un
La pauvre enfant avait éprouvé cette nuit un choc terrible : cet enlèvement mystérieux l’avait brisée. Depuis son entrée à l’hôtel Montalt, ses paupières ne s’étaient point rouvertes. Son souffle était faible ; on l’aurait crue morte si quelque plainte rare n’était tombée parfois de ses lèvres décolorées.
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choc terrible : cet enlèvement mystérieux l’avait brisée. Depuis son entrée à l’hôtel Montalt, ses paupières ne s’étaient point rouvertes. Son souffle était faible ; on l’aurait crue morte si quelque plainte rare n’était tombée parfois de ses lèvres décolorées.
 
Nawn, la servante de Mirze, était venue, de son plein gré, offrir son aide aux deux jeunes filles.
 
– Demain, se disaient-elles, nous retournerons…
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Et leur esprit, abandonnant cette énigme insoluble, revenait à d’autres idées. Diane songeait à Étienne, Cyprienne à Roger.
Puis elles faisaient un détour encore dans les sentiers perdus de la rêverie. On ne peut pas toujours parler d’amour, même avec son âme, et il y avait un sujet de réflexion qui revenait frapper incessamment au seuil de leur pensée.
 
Cet homme, qui était maintenant leur hôte, et qui leur avait dit d’une voix si douce, avec un sourire si bon : « Je suis votre père ; » cet homme dont l’aspect seul avait clos, comme par enchantement, leurs jours de misère, ce bon génie de leurs anciens rêves ! il était là, toujours, devant leurs yeux…
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génie de leurs anciens rêves ! il était là, toujours, devant leurs yeux…
 
Elles le voyaient avec sa noble beauté, avec ce charme fier qui rayonnait de son sourire.
Depuis le matin, il ne leur avait pas donné signe de vie, mais elles n’avaient point d’inquiétude encore, parce que toute la maison était à leurs ordres. Séid avait parlé ; chacun, dans l’hôtel, leur obéissait comme au nabab lui-même.
 
Elles attendaient ; quelque chose leur disait que Montalt ne les avait point oubliées. Et il n’y avait point d’impatience dans leur attente parce qu’un secret sentiment de crainte se mêlait à leur affection reconnaissante.
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qu’un secret sentiment de crainte se mêlait à leur affection reconnaissante.
 
Les heures de l’absence avaient encore grandi le nabab à leurs yeux ; elles tremblaient presque à l’idée de le revoir.
– Approchez…, dit-il enfin.
 
Diane et Cyprienne s’avancèrent. Mais l’entrevue était loin de se renouer à ce point de familiarité intime où le sommeil de Montalt l’avait interrompu, la nuit précédente, et la gentille joue de Cyprienne serait devenue bien plus vermeille encore si quelqu’un lui eût rappelé qu’elle avait osé mettre un baiser sur le front de cet homme.
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joue de Cyprienne serait devenue bien plus vermeille encore si quelqu’un lui eût rappelé qu’elle avait osé mettre un baiser sur le front de cet homme.
 
Montalt avait l’air grave, presque sévère.
 
– Oh ! monsieur !… monsieur ! s’écria Diane, je vous en prie, pardonnez-nous ! Le désespoir nous a poussées à venir… et quelque chose nous disait que nous bravions, en venant, les blâmes du monde… Nous avons menti, c’est vrai… mais c’est que nous songions à notre vieux père.
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– C’est vous qui êtes Diane, n’est-ce pas ?… dit le nabab ; et c’est vous qui aimez Étienne ?
Diane ne répondit pas, mais Cyprienne, plus hardie par moments, secoua la tête en prenant un petit air mutin :
 
– Parce que vous nous grondez…, dit-elle, et parce que vous avez deviné notre secret !
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et parce que vous avez deviné notre secret !
 
– Et si je vous pardonne ?…
 
– Rien que cela, mademoiselle Berthe…, répliqua le nabab. Soyez tranquille… Je ne sais pas le nom de votre vieux père, qui est un gentilhomme !… Je ne sais rien, sinon que je vous aime et que je suis heureux de vous avoir là toutes deux contre mon cœur…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/124]]==
 
– Nous aussi, nous vous aimons ! murmura Diane émue, comme un ami et comme un père.
– Oh ! fit Diane avec reproche, vous vouliez les rendre infidèles !…
 
– L’amour est un si cruel malheur, ma fille !… En vous voyant jolies comme des anges, je m’étais dit : « Voilà ce qu’il me faut… » Et, sans vous connaître, je vous opposais à vous-mêmes… Je prenais les deux pauvres petites chanteuses pour en faire les rivales des deux nobles filles de Bretagne… Vous me ferez croire à Dieu avant de mourir, mes enfants, car sa main est là, et c’est elle qui vous a défendues contre moi.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/125]]==
dit : « Voilà ce qu’il me faut… » Et, sans vous connaître, je vous opposais à vous-mêmes… Je prenais les deux pauvres petites chanteuses pour en faire les rivales des deux nobles filles de Bretagne… Vous me ferez croire à Dieu avant de mourir, mes enfants, car sa main est là, et c’est elle qui vous a défendues contre moi.
 
– Père, dit Cyprienne qui lui baisa la main avec un petit frisson de crainte, quand je pense que nous aurions pu vous haïr !…
Montalt parcourait la chambre à grands pas. Au bout de quelques minutes, il se laissa retomber sur son siége.
 
– Père…, dit Diane en prenant sa main timidement, est-ce que vous êtes fâché contre nous ?
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est-ce que vous êtes fâché contre nous ?
 
Le nabab la pressa contre sa poitrine avec un geste passionné.
 
Il essaya de sourire, et cet effort rendit plus douloureuse l’expression de profonde angoisse qui était sur ses traits.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/127]]==
 
Cyprienne et Diane s’étaient rapprochées attentives.
« J’emportai dans l’exil mon amitié enthousiaste et l’amour qui devait emplir ma vie.
 
« De quoi faut-il me plaindre ?… Mon ami
« De quoi faut-il me plaindre ?… Mon ami épousa la femme que je lui avais cédée… Et un jour que je revenais de bien loin, un jour que je m’approchais en tremblant de la maison de mon père, et que je me disais : « Il faudra sourire en voyant leur bonheur, » je rencontrai mon ami sur le chemin…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/128]]==
épousa la femme que je lui avais cédée… Et un jour que je revenais de bien loin, un jour que je m’approchais en tremblant de la maison de mon père, et que je me disais : « Il faudra sourire en voyant leur bonheur, » je rencontrai mon ami sur le chemin…
 
« Il me refusa sa main froide. Il se mit entre moi et la porte de sa maison. Je repartis ; mon âme était morte… »
« N’était-ce pas moi-même et moi seul qui avais brisé ma vie ?
 
« Savaient-ils seulement qu’ils avaient tué mon âme, sinon mon corps : lui, parce qu’il me chassait dans sa défiance jalouse ; elle, parce que je lui avais jeté le cri suprême de mon repentir et de ma douleur, et qu’elle avait gardé le silence ?… »
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/129]]==
et de ma douleur, et qu’elle avait gardé le silence ?… »
 
Il appuya ses deux mains contre son front tout pâle. La pente de ses souvenirs l’entraînait.
 
– Une lettre pour milord, dit-il.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/130]]==
 
Le sang remonta violemment à la joue du nabab.
Il prit dans l’un des tiroirs la clef du petit meuble, qui se trouvait au pied de son lit.
 
– Regardez bien tout ce que je fais…, dit-il ; vous pourrez avoir besoin de vous en souvenir.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/131]]==
vous pourrez avoir besoin de vous en souvenir.
 
Dans le meuble, il prit la boîte de sandal, et revint auprès des deux jeunes filles.
– C’est là une monnaie que je me suis faite…, reprit-il en continuant, son examen ; je sais la valeur de ces pierres tout comme si j’étais joaillier… Ne m’avez-vous pas dit qu’il vous fallait cinq cent mille francs ?
 
Cyprienne et Diane ne purent pas trouver de réponse, tant la surprise et l’émotion agissaient fortement sur elles.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/132]]==
réponse, tant la surprise et l’émotion agissaient fortement sur elles.
 
– Il m’en reste encore cinq ou six fois autant…, poursuivit le nabab, qui sembla compter de l’œil les vides nombreux marqués sur le couvercle de la boîte ; et qui sait si j’aurai besoin désormais de cette fortune ? Voici toujours quatre pierres qui valent chacune cinquante mille écus, à peu près… Je vous les donne, mes filles.
– Ne craignez rien, dit-il, Dieu a enfin pitié de moi, puisque je vous ai trouvées… Vous m’aimez, n’est-ce pas ?…
 
– Oh ! notre bon père !… s’écrièrent les deux jeunes filles qui tâchaient de sourire à travers leurs larmes, nous vous aimerons toujours !…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/133]]==
deux jeunes filles qui tâchaient de sourire à travers leurs larmes, nous vous aimerons toujours !…
 
Montalt souriait aussi et ses yeux étaient humides.
– Oh ! père !… interrompirent les deux jeunes filles effrayées en se serrant contre lui.
 
– Laissez-moi poursuivre…, reprit Montalt
– Laissez-moi poursuivre…, reprit Montalt qui parlait d’une voix triste, mais ferme ; cette fortune que je vous lègue, vous n’aurez de compte à en rendre à personne… Seulement, dans le cas où je ne devrais point revenir, ma volonté est que la boucle de cheveux renfermée dans cette boîte soit détruite… Promettez-moi de la brûler, mes filles, et d’en jeter les cendres au vent…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/134]]==
qui parlait d’une voix triste, mais ferme ; cette fortune que je vous lègue, vous n’aurez de compte à en rendre à personne… Seulement, dans le cas où je ne devrais point revenir, ma volonté est que la boucle de cheveux renfermée dans cette boîte soit détruite… Promettez-moi de la brûler, mes filles, et d’en jeter les cendres au vent…
 
Diane et Cyprienne promirent. Elles voulaient parler et décharger le poids qui était sur leur cœur ; mais le nabab les conduisit lui-même jusqu’à la porte.
 
Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et il y avait de grosses gouttes de sueur à son front.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/135]]==
 
Enfin il rompit le cachet.
 
– Je mourrai sans savoir…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/136]]==
 
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/137]]==
 
===XXIII. LE PREMIER CRI===
 
Pendant les premières minutes qui suivirent le départ des deux jeunes filles, Nawn demeura, comme d’ordinaire, accroupie sur son carreau de soie, la tête penchée, les bras tombants, dans une attitude de nonchalante apathie.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/138]]==
 
C’était une femme de grande taille, qui pouvait avoir quarante ans à peine, mais dont la peau cuivrée était déjà sillonnée de rides.
Les paupières de la jeune fille étaient bien closes. De ce côté encore, Nawn était à l’abri de toute surprise.
 
Elle se leva et gagna la cheminée, auprès de laquelle deux bouilloires d’argent chauffaient. Dans l’une d’elles, il y avait de la tisane pour Blanche ; dans l’autre, de l’eau pour le thé de Diane et de Cyprienne.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/139]]==
laquelle deux bouilloires d’argent chauffaient. Dans l’une d’elles, il y avait de la tisane pour Blanche ; dans l’autre, de l’eau pour le thé de Diane et de Cyprienne.
 
Nawn s’accroupit devant le foyer et ranima le feu.
 
– Oui, oui…, reprit-elle, ce que j’en fais, c’est pour ma bonne maîtresse. Que m’importe cet or ?…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/140]]==
 
Son œil amoureux démentait ses paroles.
Nul bruit ne se faisait dans la chambre, et pourtant Nawn n’était plus seule.
 
En sortant, Diane et Cyprienne n’avaient point pris la peine de fermer la porte, qui restait entre-bâillée.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/141]]==
point pris la peine de fermer la porte, qui restait entre-bâillée.
 
Si le regard perçant de Nawn s’était tourné de ce côté, elle aurait vu sur le seuil une tête, noire comme l’ébène, dont la bouche, entr’ouverte par l’étonnement, montrait deux rangées de dents éblouissantes.
Elle murmurait de sa voix faible, qu’on entendait à peine, et disait qu’elle avait vu un grand homme noir traverser la chambre en rampant et s’approcher du foyer.
 
Nawn ne comprit pas ou ne fit point attention. La chambre était déserte et les deux bouilloires toujours à la même place…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/142]]==
La chambre était déserte et les deux bouilloires toujours à la même place…
 
Quelques instants après, Cyprienne et Diane revinrent.
Diane secoua la tête en silence.
 
– Nous n’avons pas prononcé une parole, reprit Cyprienne, pas fait un signe pour l’arrêter dans sa résolution !… Et pourtant il nous aime… il nous aurait peut-être écoutées !…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/143]]==
dans sa résolution !… Et pourtant il nous aime… il nous aurait peut-être écoutées !…
 
– Il nous a éloignées, répliqua Diane, parce qu’il a eu peur de nos prières et de nos caresses !
Cyprienne l’interrogea du regard, mais la paupière de Diane se baissa.
 
– Comme il est généreux et bon ! poursuivit cette dernière après un silence ; il a pensé à nous, même à cette heure où tout s’oublie… Tu as raison, ma pauvre sœur, nous avons manqué de courage… Mais aussi comment parler ?… Il comptait les minutes… Nous avions tant de choses à lui dire… nous ne lui avons rien dit !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/144]]==
Mais aussi comment parler ?… Il comptait les minutes… Nous avions tant de choses à lui dire… nous ne lui avons rien dit !
 
– Pas même ce que nous avons fait grâce à son assistance, répliqua Cyprienne ; j’aurais voulu lui parler de Madame.
– Oui… oui…, fit Diane d’un air distrait ; je crois qu’il aurait été bien heureux.
 
– Et n’est-il donc plus temps, s’écria Cyprienne,
– Et n’est-il donc plus temps, s’écria Cyprienne, de tenter un dernier effort ?… Il me semble que je serais éloquente en ce moment, car mon cœur est plein… Je lui dirais comme Madame est sainte et bonne !… comme notre Blanche a l’âme angélique !… comme la vieillesse de notre père est vénérable et douce !… Je lui dirais nos tranquilles joies de Bretagne… ce que nous regrettons, ma sœur !… ce qui mettait dans nos yeux des larmes si amères quand nous étions seules au milieu de ce grand Paris !…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/145]]==
de tenter un dernier effort ?… Il me semble que je serais éloquente en ce moment, car mon cœur est plein… Je lui dirais comme Madame est sainte et bonne !… comme notre Blanche a l’âme angélique !… comme la vieillesse de notre père est vénérable et douce !… Je lui dirais nos tranquilles joies de Bretagne… ce que nous regrettons, ma sœur !… ce qui mettait dans nos yeux des larmes si amères quand nous étions seules au milieu de ce grand Paris !…
 
Elle s’arrêta, parce que l’Ange s’agitait davantage. La bouche pâlie de la pauvre enfant exhalait des plaintes étouffées.
– As-tu, remarqué, – je ne sais pas si je me trompe, as-tu remarqué une ressemblance ?…
 
– Oui…, interrompit Cyprienne vivement ; cela m’a frappée deux ou trois fois… mais c’est en vain que j’ai interrogé mes souvenirs… Je cherche encore à me rappeler quel visage…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/146]]==
cela m’a frappée deux ou trois fois… mais c’est en vain que j’ai interrogé mes souvenirs… Je cherche encore à me rappeler quel visage…
 
– C’est que tu ne te souviens plus, peut-être, interrompit Diane à son tour, du temps où René de Penhoël était heureux…
Elle avait saisi le bras de Diane et l’entraînait vers la porte.
 
Blanche poussa un cri aigu. Les deux jeunes filles s’arrêtèrent effrayées. Blanche se soulevait sur son lit et se tordait en des convulsions.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/147]]==
filles s’arrêtèrent effrayées. Blanche se soulevait sur son lit et se tordait en des convulsions.
 
Diane et Cyprienne l’avaient trouvée, toute vêtue sur sa couche, dans l’appartement de madame la marquise d’Urgel ; mais une fois à l’hôtel du nabab, elles l’avaient déshabillée pour la mettre au lit.
 
Mais, si elles ne s’étaient point communiqué leurs pensées, leurs pensées n’en étaient pas moins semblables.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/148]]==
 
Au cri de Blanche, le même effroi les saisit.
Il faut, autour du lit de l’accouchée, les soins expérimentés et l’aide précieuse de la science. Qu’allait-il se passer ? Il n’y avait ici à espérer que l’aide de Dieu.
 
Blanche criait ; ses plaintes déchiraient le cœur de Diane et de Cyprienne, qui demeuraient pourtant immobiles à l’autre bout de la chambre. Quelque chose les retenait loin de ce lit, où s’accomplissait un mystère qui les épouvantait. Blanche ne les voyait point ; elle se croyait seule. Elle disait parmi ses plaintes :
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/149]]==
pourtant immobiles à l’autre bout de la chambre. Quelque chose les retenait loin de ce lit, où s’accomplissait un mystère qui les épouvantait. Blanche ne les voyait point ; elle se croyait seule. Elle disait parmi ses plaintes :
 
– Mon Dieu, ayez pitié de moi !… Sainte Vierge, vous qui savez si je suis innocente, ne me laissez pas mourir sans secours !… Oh ! ma mère ! ma mère ! si tu savais comme je souffre !…
– C’est impossible !… murmurait-elle ; je suis folle !… Les jeunes filles comme moi ne sont pas mères !… Mon Dieu ! si je dois mourir, ôtez-moi cette pensée qui m’empêche de prier.
 
Diane et Cyprienne écoutaient stupéfaites ; elles ne pouvaient deviner la vérité bizarre et incroyable ; mais leurs cœurs n’avaient pas besoin d’une certitude raisonnée. Elles auraient juré que Blanche était innocente.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/150]]==
besoin d’une certitude raisonnée. Elles auraient juré que Blanche était innocente.
 
Les instants de trêve étaient courts. L’Ange de Penhoël reprenait son épuisant martyre. Les deux filles de l’oncle Jean s’étaient rapprochées peu à peu et se tenaient debout auprès du lit.
 
Pour tuer ceux-là, on ne l’avait point payée.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/151]]==
 
Elle s’élança d’un bond dans la chambre et s’empara de l’enfant pour lui donner les premiers secours.
 
Blanche semblait s’être assoupie ; leur présence n’était plus indispensable. Elles s’élancèrent toutes deux dans le corridor pour gagner la chambre de Berry-Montalt, et tenter l’effort retardé par la crise de Blanche.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/152]]==
 
La chambre du nabab était déserte ; son lit était froissé, bien que sa couverture n’eût point été soulevée. Il avait dû prendre quelques instants de repos sans ôter ses vêtements.
 
– Ils sont là !… dit Nawn.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/153]]==
 
===XXIV. CINQ COUPS D’ÉPÉE===
Quelques charrettes de paysans attardés descendaient encore l’avenue de Neuilly, et se hâtaient pour gagner les halles. Le bois était complétement désert.
 
Il y avait à peine quelques secondes que l’œil-de-bœuf du cabaretier avait jeté l’heure, à travers les contre-vents fermés, lorsqu’une élégante voiture déboucha au rond-point de la porte d’Orléans.
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les contre-vents fermés, lorsqu’une élégante voiture déboucha au rond-point de la porte d’Orléans.
 
Elle traversa la place sablée, au trot de ses magnifiques chevaux, et s’arrêta contre le mur d’enceinte, à trois cents pas environ de la sentinelle.
 
Il n’y avait qu’eux dans la voiture.
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Le nabab, qui était très-pâle et dont les traits fatigués dénotaient l’humeur la plus morose où nous l’ayons encore vu, resta debout, en avant de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine.
 
– Cherchez une place dans le bois, mister Jones, répondit Montalt.
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Le majordome s’éloigna d’un pas digne et mesuré pour obéir à cet ordre.
 
Montalt détourna les yeux et se prit à regarder Roger, qui, loin d’imiter le calme de son ami, avait déjà le rouge à la joue et semblait contenir à grand’peine son irritation prête à éclater.
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Il baissa les yeux en frémissant devant le regard du nabab, provoquant et moqueur.
 
– Milord, lui dit Étienne, je suis venu jusqu’ici avec un reste d’espoir… Mon cœur s’obstinait à douter… non pas à cause de vous, milord, car je sais qu’il est une nature chez qui la bienfaisance est une boutade comme le crime un caprice… mais à cause d’elle, que j’aimais de toute la puissance de mon âme… à cause d’elle que j’avais laissée si pure et si belle de cœur, il y a deux mois à peine !… J’avais vu par mes yeux et par ceux de mon ami… Je me refusais à croire l’évidence…
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– On dit que la foi sauve…, murmura Montalt.
certes, on pouvait se refuser à le croire, car il y a de la folie dans votre rôle honteux, milord !… et vous êtes à mes yeux un insensé encore plus qu’un infâme !
 
– S’il plaît à Sa Seigneurie, cria Nehemiah Jones dans le taillis, j’ai trouvé un endroit avantageux et confortable…
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Jones dans le taillis, j’ai trouvé un endroit avantageux et confortable…
 
– Allons ! dit Montalt qui se mit en marche ; votre sermon n’était peut-être pas fini, M. Étienne… mais les affaires avant tout !
 
Étienne, attaqua pourtant comme il faut, se couvrant d’une garde prudente, ferme, serrée. Montalt, lui, parait négligemment et du bout des doigts.
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Au bout d’une minute de combat, il se fendit sur un coup droit et releva l’épée.
 
– Laisse-moi !… s’écria Roger ; je veux voir si cet homme pourra continuer avec moi sa plaisanterie.
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– C’est juste cela, dit Montalt qui se remit en garde ; mon cher peintre, ce ne peut pas être toujours à vous… Il faut bien que mon secrétaire ait son tour.
Roger fit un pas en avant.
 
Montalt, au lieu de reculer, prit négligemment son épée au croisé, et l’envoya tomber à quelques pas.
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son épée au croisé, et l’envoya tomber à quelques pas.
 
– Patience donc ! poursuivit-il tandis que Roger, confus, allait ramasser son arme ; j’ai bien écouté, moi, tout le sermon de M. Étienne, ce matin, et toutes vos insultes, hier, mon jeune camarade !… J’attends ici bonne compagnie… Nous sommes seuls encore ; le temps ne presse pas.
 
Il passa le revers de sa main sur son front et n’acheva point.
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– Aux trois premiers, reprit-il d’une voix grave, qui me devraient reconnaissance et amour, je vais infliger une punition pareille… Il y aura trois poitrines marquées par la pointe de mon fer, et ce seront trois signes de pitié… trois stigmates de mépris !…
Il ne craignait point pour la vie de Roger. Ce duel était pour lui une incroyable comédie, sous laquelle se cachait un mystère dont l’explication échappait à son intelligence.
 
L’image de Diane était devant sa vue. Parfois, tant était grande encore l’irrésistible sympathie qui l’avait poussé jadis vers Montalt, au delà de ce prologue funeste il voyait un dénoûment heureux.
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tant était grande encore l’irrésistible sympathie qui l’avait poussé jadis vers Montalt, au delà de ce prologue funeste il voyait un dénoûment heureux.
 
Le cœur de cet homme n’était-il pas un abîme où se confondaient vertus et vices, doutes et croyances ?…
 
Étienne, Roger, Vincent et Pontalès se reconnurent avec une égale surprise.
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Mais ce n’était pas l’heure d’échanger des explications.
 
– Un duel semblable me paraît contre toutes les règles…, murmura-t-il, et je ne sais si je dois…
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Pendant qu’il parlait, Vincent avait ramassé l’épée.
Pontalès s’avança, suivi de ses deux témoins.
 
Tandis qu’il ôtait son habit sans faire de nouvelles objections, Montalt le considérait, et son visage prenait une expression de tristesse.
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nouvelles objections, Montalt le considérait, et son visage prenait une expression de tristesse.
 
– Vous êtes jeune, dit-il enfin, et peut-être êtes-vous un homme de cœur… Il est temps encore de vous retirer, M. de Pontalès… Mais si vous vous mettez là, devant moi, je vous préviens que mon épée ne s’arrêtera point en touchant votre poitrine… J’avais peut-être mes raisons pour épargner ces trois enfants… et peut-être en ai-je au contraire pour ne point vous épargner, vous !
Il rompit tout à coup, en un certain moment, et appuya la pointe de son épée contre le sol.
 
– Écoutez !… murmura-t-il de manière à n’être entendu que de Pontalès, ma tête s’échauffe… Je vous l’ai dit hier : vous avez le visage de votre père… et je vais oublier que vous ne m’avez jamais fait de mal !
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Je vous l’ai dit hier : vous avez le visage de votre père… et je vais oublier que vous ne m’avez jamais fait de mal !
 
– Ah ! s’écria Pontalès emporté lui-même par la chaleur du combat, vous ne riez plus, milord… Si vous êtes las, on vous donnera trêve…
 
– Mon père !… dit Vincent.
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– M. Jean !… ajoutèrent Étienne et Roger.
 
Ceux-ci parlaient tout bas et semblaient se consulter.
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L’oncle Jean s’avança vers eux et leur tendit la main tour à tour.
 
L’oncle Jean vint se placer en face de lui.
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– Donnez une arme à monsieur, dit Montalt en s’adressant à son majordome.
– C’est un démon…, répliqua Roger ; contre lui l’adresse et le sang-froid ne servent à rien… On dirait qu’il possède un charme.
 
– Morbleu ! voilà qui est bon à savoir ! s’écria l’oncle Jean dont le visage s’animait rangez-vous, mes enfants ! nous avons bonne cause et bon bras… Dieu est juste… rangez-vous !
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cause et bon bras… Dieu est juste… rangez-vous !
 
Les deux jeunes gens ne bougeaient pas.
– Nous allons les regagner !… s’écria l’oncle Jean qui jeta ses gros sabots et mit ses pieds nus sur le gazon.
 
Il avait dépouillé sa veste de paysan et montrait maintenant le chanvre gris de sa chemise. Étienne, la pâleur sur le front, disait à Roger :
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maintenant le chanvre gris de sa chemise. Étienne, la pâleur sur le front, disait à Roger :
 
– Te souviens-tu ?… Milord a dit que sa vengeance la plus terrible tomberait sur le cinquième… et c’est Jean de Penhoël qui est le cinquième !
 
– À vous !… répliqua Montalt.
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Le pied nu de l’oncle Jean frappa deux brusques appels, et son épée, manœuvrant avec une rapidité prestigieuse, chercha le défaut de cette impénétrable cuirasse qui était au-devant de la poitrine du nabab.
Le combat se poursuivait depuis cinq minutes, pour le moins, sans désemparer, et les minutes sont longues pour ceux qui voient deux hommes l’épée à la main ! L’oncle Jean avait gagné du terrain, mais on voyait de larges gouttes de sueur rouler sur sa joue enflammée, et son souffle sortait maintenant pénible de sa poitrine.
 
Le nabab, au contraire, gardait toujours la dureté froide et calme de sa physionomie ; sa respiration était égale comme au premier instant. Il paraît avec une précision mathématique, et ne ripostait point.
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respiration était égale comme au premier instant. Il paraît avec une précision mathématique, et ne ripostait point.
 
L’oncle Jean, qui avait tenté en vain tous les coups d’armes, passa brusquement l’épée dans la main gauche, et se fendit sur un dégagé terrible.
Et, depuis le commencement du combat, ceux qui eussent pu l’observer de près auraient découvert, sous son masque de dureté impitoyable, une émotion cachée.
 
Mais si cette émotion existait réellement, il la refoulait avec toute l’énergie de sa forte nature. Une pensée de vengeance était en lui, comme il l’avait dit ; il s’y cramponnait obstinément. Cette vengeance inattendue devait être terrible…
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comme il l’avait dit ; il s’y cramponnait obstinément. Cette vengeance inattendue devait être terrible…
 
Les trois jeunes gens tournaient vers lui leurs regards suppliants. Il ne voulait point les voir.
 
– Oh !… fit le vieillard d’une voix brisée, il y a vingt ans de cela, et je me trompe peut-être !… Regardez-moi, monsieur… Ne me reconnaissez-vous pas ?
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– Non…, répondit Montalt.
Jean de Penhoël, avant de reprendre son épée, tira de sa poche son mouchoir de grosse toile pour essuyer ses yeux, qui étaient inondés de larmes.
 
– Je vous demande une minute encore…, monsieur, dit-il, car il faut voir clair pour se défendre contre vous… Les vieillards sont comme les enfants ; ils pleurent… Oh !… Dieu aurait dû m’épargner cette espérance trompée !… c’était mon fils !… Je ne sais pas si j’aime mon pauvre Vincent autant que je l’aimais !…
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j’aime mon pauvre Vincent autant que je l’aimais !…
 
Les sourcils du nabab se froncèrent davantage. Un rouge vif remplaça, pour un instant, la pâleur de sa joue.
 
===XXV. LA PETITE SERRURE===
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Ce matin, le nabab avait quitté l’hôtel un peu avant le jour.
 
– Eh bien ?… demandèrent-ils.
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– Disparu !… répliqua le noble baron Bibander ; je viens de le voir partir avec le grand sec de majordome et les deux nègres.
– Et cette fois, dit Blaise, M. Robert ne fera pas de mauvaise plaisanterie ?
 
– Nous n’aurons pas l’ombre d’une discussion, mon brave ! Entre millionnaires, on emploie les formes. Qui est-ce qui saute le premier ?
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les formes. Qui est-ce qui saute le premier ?
 
– Moi ! dit Blaise, ça me rappelle mon bon temps, et je me sens tout gaillard… En avant, mes petits, et qui m’aime me suive !
 
– Elle est bien faible !…
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– Américain, dit Bibandier, je demande à être le parrain de l’enfant ; cela resserrera les liens d’estime et d’affection qui nous unissent.
– Et tu es bien sûre ?…
 
– À l’heure où je vous parle, elles sont mortes…, repartit Nawn qui baissa ses yeux noirs et brûlants.
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mortes…, repartit Nawn qui baissa ses yeux noirs et brûlants.
 
Une fois déjà Robert avait entendu ces mots : « Elles sont mortes. » On l’avait trompé. Il doutait.
Nos trois compagnons prêtèrent attentivement l’oreille, et nul son ne répondit en effet à la voix de Blanche.
 
– Elles ne répondront pas !… répéta Nawn ; la jeune dame qui les appelle ne peut pas les apercevoir dans l’ombre… mais moi, je sais bien qu’elles sont couchées sur le tapis… toutes deux côte à côte… les yeux mornes… les lèvres livides… Oh ! ajouta-t-elle en baissant la voix tout à coup, elles s’aimaient bien !… elles étaient belles comme les anges… Je ne sais pas si je recommencerais !…
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livides… Oh ! ajouta-t-elle en baissant la voix tout à coup, elles s’aimaient bien !… elles étaient belles comme les anges… Je ne sais pas si je recommencerais !…
 
– Diane !… Cyprienne !… dit encore la voix de Blanche.
 
– Eh bien !… dit Nawn à Robert qui restait immobile, le corridor est court et la porte est ouverte… ne voulez-vous plus aller voir les mortes ?
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Robert se retourna brusquement.
 
Elle tendit la main.
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– J’ai fait ce que j’avais promis…, ajouta-t-elle ; payez-moi, car il faut que je quitte cet hôtel.
 
– Voyons ! interrompit Blaise ; tu ne trouves pas la clef ?
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L’Américain frappa gaiement sur la poche de sa redingote.
Si les fauteuils n’eussent point été trop gros, il les eût fourrés dans les vastes poches de sa redingote.
 
Le petit meuble indiqué par Lola était à demi caché derrière les rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient autour du lit de Montalt.
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demi caché derrière les rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient autour du lit de Montalt.
 
C’était une espèce de coffre, supporté par quatre pieds contournés, et couvert, du haut en bas, d’incrustations artistement variées ; au milieu de ce renflement, en forme de ventre, qui distingue les bahuts du temps de Louis XV, on voyait une petite serrure mignonne, délicate, microscopique, qui semblait bien facile à forcer.
L’Endormeur se mit à genoux sur le tapis, et commença son office de serrurier.
 
Autrefois, à l’époque où il avait mérité son surnom, on n’aurait point pu compter les serrures habilement crochetées par lui ; il ne possédait peut-être pas aussi parfaitement que l’Américain, son frère d’armes, le côté intellectuel de l’art du voleur ; mais sa main était preste, et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.
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et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.
 
Fallait-il que cette vieille gloire vînt se briser contre un jouet d’enfant ?
Nos trois gentilshommes étaient debout, la tête basse et regardant d’un œil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile à ouvrir…
 
Ils ne s’étaient pas découragés trop vite, et un temps considérable s’était écoulé déjà depuis leur entrée à l’hôtel.
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un temps considérable s’était écoulé déjà depuis leur entrée à l’hôtel.
 
– C’est infernal !… murmura l’Américain. Échouer au port ! Je parierais ma tête que les diamants sont dans ce coffre !…
 
Nos trois gentilshommes, au comble de l’embarras, se regardèrent en silence pendant une bonne minute.
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– Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer le tout pour le tout !… Les gens de la maison vont s’éveiller, s’ils ne le sont pas déjà… En cavant au mieux, nous n’avons plus que quelques instants… Ne les perdons pas en efforts inutiles !… Je me souviens d’avoir vu une hache dans la chambre où Nawn nous a introduits d’abord… À l’aide de cette hache, nous aurons bien raison de la doublure de fer !
 
Son cœur battit comme s’il avait eu déjà en sa possession la fameuse boîte aux diamants. Et tout de suite, il eut l’excellente idée de s’adjuger le trésor à lui tout seul.
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La moins tordue des tiges d’acier fut introduite de nouveau dans la serrure, et Robert la fit jouer en même temps qu’il pressait le bouton.
La signification de ce mot dut échapper aux deux jeunes filles, qui ne se doutaient même pas du danger récent qu’elles avaient couru par le fait de Nawn.
 
Pendant que cette dernière, en effet, après avoir versé le poison dans la bouilloire, s’éloignait précipitamment pour jeter au dehors le flacon accusateur, Séid était entré sans bruit dans la chambre de Blanche. Il avait renversé dans les cendres la liqueur empoisonnée, et rempli de nouveau la bouilloire avec de l’eau pure.
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accusateur, Séid était entré sans bruit dans la chambre de Blanche. Il avait renversé dans les cendres la liqueur empoisonnée, et rempli de nouveau la bouilloire avec de l’eau pure.
 
De sorte que Nawn, au lieu de son poison malais, avait servi d’excellent thé aux deux jeunes filles.
Cette entrée dont nous parlons, et qui communiquait avec l’appartement donné à Blanche, était située à la tête du lit. Au moment où les deux jeunes filles y arrivaient, l’Endormeur et Bibandier sortaient par l’autre porte pour aller chercher la hache.
 
Robert ne pouvait voir entrer les deux sœurs, qui étaient masquées pour lui par le brocart épais des rideaux.
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qui étaient masquées pour lui par le brocart épais des rideaux.
 
Quand elles s’avancèrent dans la chambre et qu’il eût pu les apercevoir, la découverte du secret l’absorbait déjà.
L’Américain regarda tour à tour les deux pistolets dont les gueules lui semblèrent énormes.
 
– Vous ne vous attendiez pas à nous retrouver ici !… reprit Diane, et pourtant vous avez habité la Bretagne assez longtemps pour connaître nos vieilles légendes… les belles-de-nuit voyagent sur l’aile du vent… Hier, nous tourmentions madame la marquise d’Urgel à Paris… cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière l’église de Glénac… et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourché le dernier rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge…
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cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière l’église de Glénac… et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourché le dernier rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge…
 
– Ma sœur !… ma sœur ! dit Cyprienne d’un ton plus sarcastique encore, c’est mal de railler un vaincu !… Je suis sûre que si nous laissions passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il nous donnerait sa parole d’honneur de se convertir et de faire pénitence… Mais les morts ont de la rancune, M. de Blois… et nous allons vous garder là jusqu’au retour de milord.
– Ainsi…, murmura-t-il en redoublant d’humilité, vous n’aurez point compassion ?…
 
Son regard, qui se releva, prenait, en ce moment, une expression si étrange, que Cyprienne et Diane se retournèrent avec vivacité pour découvrir la cause de ce changement…
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une expression si étrange, que Cyprienne et Diane se retournèrent avec vivacité pour découvrir la cause de ce changement…
 
Robert éclata de rire.
 
===XXVI. BONHEUR===
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Cette émotion soudaine et irrésistible qui avait saisi, au bois de Boulogne, Berry-Montalt, ou, pour parler mieux, l’aîné de Penhoël, et qui avait arraché l’épée à ses mains tremblantes, ne dura qu’un instant.
 
Il avait été vaincu par un de ces fougueux mouvements du cœur, dont nulle volonté humaine ne peut arrêter l’élan. Tous ses projets de colère et de vengeance s’étaient évanouis à la fois. Durant une minute, Louis eut des larmes dans les yeux, et son cœur battit contre la poitrine du vieil oncle Jean.
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dans les yeux, et son cœur battit contre la poitrine du vieil oncle Jean.
 
Étienne et Roger regardaient, partagés entre la surprise et l’émotion contagieuse.
– Comme tu dis cela !… murmura-t-il.
 
– M. Jean !… interrompit Montalt, on s’est passé de moi pendant vingt ans, là-bas, en Bretagne… Moi, de mon côté, je vous jure que je n’ai guère songé à vous !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/199]]==
passé de moi pendant vingt ans, là-bas, en Bretagne… Moi, de mon côté, je vous jure que je n’ai guère songé à vous !
 
Le vieux Breton courba la tête.
 
– Je ne veux rien savoir…, dit-il ; la tendresse et la haine fatiguent également ceux qui sont devenus sages… Je n’aime plus et je ne hais pas… Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers Étienne et Roger, vous êtes intéressés à tout ceci… Je retourne à mon hôtel ; suivez-moi, si vous voulez.
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Il n’y avait eu aucune explication d’échangée, et pourtant les deux jeunes gens ne soupçonnaient plus ; Roger lui-même oubliait sa jalousie, et s’étonnait d’avoir douté.
– En êtes-vous bien sûr ?… dit-il le rouge au front et les dents serrées ; quand on veut nier, il faut prendre mieux ses précautions, milord… J’affirme que vous avez fait enlever, dans la nuit d’hier, ma cousine Blanche de Penhoël.
 
– M. Vincent, répliqua le nabab, je suis las et je n’ai plus fantaisie de me battre… Vous pouvez me regarder avec vos yeux hardis et pleins de haine, monsieur !… Courage !… vous me forcez de vous reconnaître pour mon neveu… Ah ! ah ! jeune homme, ajouta-t-il avec amertume, combien faut-il donc vous donner de fois la vie pour avoir droit à votre gratitude ?… Courage ! vous dis-je, mon neveu Vincent !… vous porterez comme il faut le nom de Penhoël !
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porterez comme il faut le nom de Penhoël !
 
Il se dirigea vers son équipage, qui attendait toujours dans l’allée voisine.
Montalt rêvait, et sa rêverie avait une navrante amertume.
 
– Pauvre oncle Jean !… se disait-il ; celui-là est toujours le digne cœur d’autrefois !… Oh ce n’est pas sur lui qu’il fallait me venger !… Mais mon frère… mais Marthe !… il n’a pas même osé prononcer leurs noms devant moi !… Fou que je suis !… Hier, j’aurais donné ma fortune pour cette lettre où j’espérais trouver un mot de compassion ou de regret… un mot d’amour peut-être ! Fou !… misérable fou !… ne sais-je pas, depuis vingt ans, qu’il n’y a rien dans le cœur d’une femme ?
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peut-être ! Fou !… misérable fou !… ne sais-je pas, depuis vingt ans, qu’il n’y a rien dans le cœur d’une femme ?
 
– Milord…, dit en ce moment Étienne avec timidité, mon cœur se refusait à vous haïr… Pendant ces belles années que j’ai passées à Penhoël, j’entendais votre nom dans toutes les bouches… Avant de vous connaître, j’avais appris à vous aimer.
– Tristes gens ! tristes choses !… Je crois que je vais retourner dans l’Inde…
 
Étienne voulut insister, à défaut de son ami, qui gardait toujours un silence embarrassé. Le nabab fit un geste de fatigue et se renfonça dans un coin.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/203]]==
qui gardait toujours un silence embarrassé. Le nabab fit un geste de fatigue et se renfonça dans un coin.
 
On ne parla plus durant tout le reste de la route.
Étienne et Roger ne savaient rien de ce qui se passait à l’intérieur de la chambre ; ils ne songèrent pas même à l’arrêter.
 
– Notre père !… disaient les jeunes filles ; notre bon père !… c’est Dieu qui vous envoie… Oh ! nous avons bien pleuré cette nuit ; car nous avions peur de ne plus vous revoir !…
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bon père !… c’est Dieu qui vous envoie… Oh ! nous avons bien pleuré cette nuit ; car nous avions peur de ne plus vous revoir !…
 
Roger serra la main d’Étienne.
– Avec les diamants !… ajouta Cyprienne.
 
– M. le baron Bibander ! murmura Montalt en regardant nos deux gentilshommes atterrés, M. le comte de Manteïra… venus ici pour dévaliser mon hôtel !… Quel était donc l’autre ?…
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M. le comte de Manteïra… venus ici pour dévaliser mon hôtel !… Quel était donc l’autre ?…
 
Avant qu’on pût faire réponse, on ouït une rumeur vague dans le lointain des corridors, puis la rumeur s’approcha, et la voix de l’oncle Jean, changée par la colère, se fit entendre.
Cyprienne et Diane étaient dans les bras de l’oncle Jean mais leurs regards se tournaient pleins de tendresse émue, vers le nabab, car leur espérance était réalisée.
 
Cette pensée qu’elles avaient accueillie avec tant de défiance, malgré la pente romanesque de leur nature, était bien la réalité.
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tant de défiance, malgré la pente romanesque de leur nature, était bien la réalité.
 
Les dernières paroles de l’oncle Jean levaient le dernier doute. Leur bon génie s’appelait Louis de Penhoël !
 
Blaise et Bibandier, comme on le pense, avaient la bonne envie de fuir, mais on voyait maintenant, au delà du seuil, les têtes noires de Séid et de son compagnon.
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– Ce que milord ne peut pas savoir, dit Étienne, c’est que cet homme, en qui nous ne reconnaissions point l’hôte fatal de Penhoël, est l’unique cause de notre rage folle et de notre erreur… C’est lui qui a fait naître nos soupçons… C’est lui encore qui nous a donné accès dans cette maison de jeu où nous avons pu vous joindre hier.
Chacun se demandait ce qu’il allait faire, car il était roi dans cet hôtel, où chacun de ses ordres provoquait une obéissance passive.
 
On savait que sa fantaisie était sa règle unique, et que la loi commune n’avait pas de frein pour sa volonté.
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et que la loi commune n’avait pas de frein pour sa volonté.
 
Il mit sa main sur l’épaule de Robert, qui fléchit à ce contact, comme si un poids écrasant l’eût accablé tout à coup.
– M. le chevalier de las Matas…, reprit-il, si vous le voulez, je croirai que vous êtes venu à mon hôtel pour répondre enfin à mes nombreux messages…
 
L’Américain se redressa du coup ; il osa regarder Montalt en face, et sa frayeur s’évanouit comme par enchantement.
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en face, et sa frayeur s’évanouit comme par enchantement.
 
Montalt avait les yeux baissés.
 
Le noir entra dans la chambre.
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Robert ouvrit son habit avec précipitation et prit un portefeuille dans sa poche.
Tous les regards étaient fixés sur lui, et il régnait dans l’assemblée un silence solennel.
 
Au bout de quelques minutes, les yeux dessillés de Montalt laissèrent couler deux grosses larmes sur sa joue.
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laissèrent couler deux grosses larmes sur sa joue.
 
Il chancela, puis tomba sur ses deux genoux.
– Je le crois !… poursuivit-il. Je suis heureux comme je ne pensais point qu’on pût l’être sur la terre !… Marthe !… oh ! Marthe !…
 
Étienne et Roger ne comprenaient pas peut-être tous les détails de cette scène, mais ils étaient profondément touchés. Seul, Vincent restait sombre et en dehors de l’émotion générale.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/212]]==
restait sombre et en dehors de l’émotion générale.
 
Il n’avait qu’une pensée : Blanche, Blanche, dont personne ne parlait, et qui était toujours perdue…
 
– Personne ne prononcera-t-il ici le nom de Blanche de Penhoël ?… demanda-t-il.
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Cyprienne et Diane, à qui Vincent n’avait donné, en entrant, qu’un froid baiser, le prirent par la main et l’entraînèrent vers la porte qui communiquait avec l’intérieur de l’hôtel.
Une expression d’extatique bonheur se répandit sur son beau visage.
 
– Moi !… moi !… s’écria-t-il d’une voix entrecoupée ; Dieu m’aurait gardé tant de joie !… Diane ! Cyprienne !… les deux enfants de mon cœur !… les deux anges qui charmaient ma détresse !… Morbleu ! ajouta-t-il avec ce rire franc qui fait ressembler l’allégresse de l’âme à un élan de gaieté ; morbleu ! mes jeunes camarades, approchez ici !… Vous aviez raison d’être jaloux de moi, car je suis bien sûr de les aimer mieux que vous !… Votre main, Étienne ? vous êtes un noble garçon… Votre main, Roger, quoique vous soyez un détestable étourdi ?…
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noble garçon… Votre main, Roger, quoique vous soyez un détestable étourdi ?…
 
Les deux jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.
Il y avait un voile de sévère tristesse sur les beaux traits de l’oncle Jean, dont le regard glissait furtivement, de temps à autre, vers le berceau où reposait l’enfant. Une sorte de contrainte régnait ici, et Montalt, tout seul, avait gardé son aspect joyeux.
 
Ce n’était point l’état de la jeune malade qui pouvait expliquer cette inquiétude ou cette tristesse, bien au contraire ; Blanche avait retrouvé ses délicates couleurs d’autrefois, et son joli visage souriait doucement, comme si la vue de tous ceux qu’elle aimait l’eût subitement guérie.
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tous ceux qu’elle aimait l’eût subitement guérie.
 
Le nabab avait peine à s’empêcher de sourire, et regardait Vincent du coin de l’œil.
– L’honneur de Penhoël !… murmura le vieillard.
 
– L’honneur de Penhoël regarde Penhoël, répliqua gaiement Montalt ; quand on a beaucoup voyagé, on sait beaucoup d’histoires… J’en ai appris notamment une très-jolie, à bord de certain navire anglais nommé l’Érèbe… Voulez-vous que je la raconte, mon neveu Vincent ?…
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voyagé, on sait beaucoup d’histoires… J’en ai appris notamment une très-jolie, à bord de certain navire anglais nommé l’Érèbe… Voulez-vous que je la raconte, mon neveu Vincent ?…
 
Vincent, le rouge au front, se mit à genoux auprès du lit de Blanche, et porta la main de la jeune fille à ses lèvres.
– Donc, nous avons le temps… s’écria le nabab ; fais atteler, ami Vincent !… Il nous faut retrouver d’abord Marthe et mon frère… Pour cela, je veux revoir nos trois coquins et leur porter des arguments irrésistibles… Venez avec moi !
 
Étienne et Roger baisèrent deux jolies mains qu’on ne leur disputa qu’à demi, et suivirent le nabab, qui monta dans sa voiture avec l’oncle Jean.
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nabab, qui monta dans sa voiture avec l’oncle Jean.
 
On ne fit qu’un temps de galop jusqu’à l’hôtel des Quatre Parties du Monde.
Le duel de la porte d’Orléans avait eu lieu le mercredi ; on était au samedi soir.
 
La principale auberge de Redon, le ‘
La principale auberge de Redon, le ‘‘Mouton couronné’’, qui n’avait plus pour maître, hélas ! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours, faisait aujourd’hui de notables recettes.
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Mouton couronné’’, qui n’avait plus pour maître, hélas ! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours, faisait aujourd’hui de notables recettes.
 
Il y avait, en vérité, deux tables d’hôte très-bien garnies, à l’heure du souper : l’une composée de rouliers rennais, de Sauniers, de Guérande et de fermiers des environs ; l’autre illustrée par la présence de toute la société des bourgs voisins, qui venait pour la solennité du lendemain.
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de rouliers rennais, de Sauniers, de Guérande et de fermiers des environs ; l’autre illustrée par la présence de toute la société des bourgs voisins, qui venait pour la solennité du lendemain.
 
On était, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n’avoir pas de carriole pour manquer la grand’messe de la cathédrale de Redon, un dimanche de fête majeure.
En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable à voir devant chaque convive, une bouteille de vin, où s’attachait la serviette pliée, ceci dans le propre pays du cidre !
 
Ces bouteilles étaient pour l’étiquette, si chère aux petits gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles étaient toutes à demi vides, et on les avait entamées peut-être six mois auparavant, la veille du dimanche de Pâques ou du jeudi de l’Ascension ; mais c’était du vin, du vrai vin, acide, épais, détestable, et l’on ne buvait pas du bon cidre comme les gens du commun !
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veille du dimanche de Pâques ou du jeudi de l’Ascension ; mais c’était du vin, du vrai vin, acide, épais, détestable, et l’on ne buvait pas du bon cidre comme les gens du commun !
 
Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes connaissances du salon de verdure de Penhoël : les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l’Étang, le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes et même le bon père Chauvette, maître d’école du bourg de Glénac.
– Pauvre Madame !… murmura le père Chauvette ; pauvre oncle Jean !… comme ils étaient bons et comme on les aimait !
 
– Ça n’empêche pas, répliqua la Cavatine d’un ton aigre-doux, que le maître actuel de Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux pour le pays, M. Chauvette !
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Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux pour le pays, M. Chauvette !
 
L’assemblée approuva du bonnet.
 
Les trois Grâces Babouin se rangèrent à l’avis de madame de Kerbichel, et la Romance ajouta :
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– D’ailleurs, on vous faisait sur ces gens là des cancans à ne plus s’entendre, et moi je ne peux pas souffrir les cancans !… C’était cette Lola, qui n’avait pas assez du maître et qui faisait jaser d’elle encore avec le petit Pontalès !… un bien joli homme, par exemple, celui-là !… C’était M. de Blois qui regardait Madame d’un œil, et de l’autre mademoiselle Blanche !… À propos de mademoiselle Blanche…
– Et les deux filles de l’oncle Jean ?… reprit la Romance ; l’oncle aux gros sabots !… Si on pouvait dire sa façon de penser sur les morts…
 
– Prenez garde, mademoiselle !… interrompit un des vicomtes, les bonnes gens disent qu’elles reviennent la nuit autour du manoir… et, si bien fermée que soit votre chambre à coucher, les belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées pour aller vous rendre une petite visite…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/224]]==
les belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées pour aller vous rendre une petite visite…
 
– Et alors, s’écria Claire Lebinihic avec un gros rire, gare à votre cou, ma chère demoiselle !
– Tarde venientibus ossa !… déclama le chevalier adjoint, ce qui veut dire qu’on garde les arêtes pour les galants qui oublient l’heure en courant la prétantaine, M. de l’Étang !
 
Numa Babouin avait une figure grave, où se lisait l’orgueil d’une grande nouvelle apportée. Il s’assit en silence à sa place.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/225]]==
lisait l’orgueil d’une grande nouvelle apportée. Il s’assit en silence à sa place.
 
– M. Numa sait quelque chose !… s’écria Claire Lebinihic dont les petits yeux ronds pétillaient de curiosité.
 
– Vous nous faites mourir, mon frère !… s’écria la Romance impatientée.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/226]]==
 
Numa mit ses deux coudes sur la table.
 
Ce ne fut qu’un cri :
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/227]]==
 
– Est-ce bien possible ?…
– Bibandier !… On dit qu’ils apportent un million dans les coffres de leur voiture.
 
– Un million ! s’écria le chevalier adjoint ; voyez comme on est coupable de s’avancer au hasard ! Il y a quelqu’un ici qui appelait tout à l’heure M. de Blois un aventurier !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/228]]==
hasard ! Il y a quelqu’un ici qui appelait tout à l’heure M. de Blois un aventurier !
 
– Ce n’est pas moi toujours !… riposta la Romance.
 
– Le plus vieux nom du département !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/229]]==
 
– L’honneur, enfin, de la contrée !
 
Un homme, que personne ne connaissait, avait mis cependant pied à terre et fait appeler le maître de l’auberge.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/230]]==
 
Il lui dit quelques paroles à voix basse, puis il revint vers la chaise de poste, dont la portière s’ouvrit de nouveau pour donner passage à un vieillard à cheveux blancs.
 
– Je vous prie de me faire seller un cheval sur-le-champ.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/231]]==
 
– Voilà le difficile, notre monsieur… Et vous aurez de la peine à en trouver par la ville… Les gens dont nous parlions tout à l’heure ont fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de toutes les auberges.
Numa reprit haleine. Les trois Grâces étaient fières d’être ses sœurs.
 
– Quoi donc ?… répéta-t-il enfin ; il y a de tout là dedans, des vivants, des malades et des morts.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/232]]==
tout là dedans, des vivants, des malades et des morts.
 
– Des morts !… se récria l’assemblée.
– C’était donc bien lui ?
 
– Si vous m’interrompez, je ne pourrai rien dire… C’est dans cette voiture qu’on a fait monter Madame… Dans l’autre, j’ai aperçu, que diable ! celles-là sont bien mortes ! les deux filles de l’oncle Jean avec leurs anciens amoureux Étienne et Roger de Launoy…
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filles de l’oncle Jean avec leurs anciens amoureux Étienne et Roger de Launoy…
 
– Prenez garde, M. Babouin !… dit Kerbichel ; l’acte mortuaire a été dressé dûment et dans les formes.
{{Centré|. . . . . . . . . . .}}
 
Robert, Bibandier et Blaise étaient arrivés à
Robert, Bibandier et Blaise étaient arrivés à Redon vers trois heures après midi. Lola ne faisait point, cette fois, partie de l’expédition. Nos trois gentilshommes n’emmenaient avec eux que le maître de Penhoël et Madame. René avait repris de la force, mais son intelligence était de plus en plus voilée, et tout le long de la route il n’avait fait que boire.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/234]]==
Redon vers trois heures après midi. Lola ne faisait point, cette fois, partie de l’expédition. Nos trois gentilshommes n’emmenaient avec eux que le maître de Penhoël et Madame. René avait repris de la force, mais son intelligence était de plus en plus voilée, et tout le long de la route il n’avait fait que boire.
 
Marthe, au contraire, avait la conscience parfaite du rôle qu’on imposait à son mari. Elle se sentait prisonnière entre des mains ennemies, mais son courage éteint ne réagissait plus. Il n’y avait en elle qu’indifférence et apathie : elle n’eût point levé le bras pour détourner le couteau qui aurait menacé son cœur. Elle était en outre d’une faiblesse si grande que, chez elle, la volonté même de se révolter eût été impuissante.
Sur terre, elle ne regrettait que Blanche.
 
En arrivant, elle s’étendit sur un lit, sur ce même lit où Lola s’était reposée, trois ans auparavant, tandis que Blaise et Robert faisaient leur premier repas à l’auberge du ‘‘Mouton couronné’’.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/235]]==
leur premier repas à l’auberge du ‘‘Mouton couronné’’.
 
Nos trois gentilshommes et René de Penhoël s’attablèrent cette fois comme l’autre. On fit boire René tant qu’on put et l’on ne manqua pas de trinquer à son prochain retour dans la maison de ses pères.
 
À huit heures, il quitta l’auberge, suivant les instructions de nos trois gentilshommes. Son cheval était le seul disponible qui restât dans les auberges et à la poste de Redon car Robert avait pris ses précautions en cas de mésaventure.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/236]]==
 
Il avait vaguement la crainte d’être poursuivi par le nabab.
 
On la plaça, loin de ses filles, dans la voiture où se trouvaient le père Géraud et Vincent…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/237]]==
 
À une lieue de Redon, René de Penhoël qui chancelait au trot de sa monture, en suivant machinalement la route connue du manoir, entendit derrière lui le galop d’un cheval.
Il mit son cheval au pas. Le cavalier fit de même. René le considérait à la dérobée, et mesurait sa grande taille qui se développait confusément dans l’ombre.
 
Il mit les éperons dans le ventre de sa monture, qui partit au galop. Le cheval de l’étranger galopa de front.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/238]]==
qui partit au galop. Le cheval de l’étranger galopa de front.
 
– Qui es-tu ?… qui es-tu ? balbutia Penhoël.
 
L’inconnu arrondit ses deux mains autour de sa bouche et cria d’une voix vibrante, qui sonna dans la nuit comme l’appel d’un cor.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/239]]==
 
– Au bac !… ho !… ho !…
 
René tressaillit sur son cheval et se sentit froid dans les veines.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/240]]==
 
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/241]]==
 
===II. LE MOURANT===
Jusqu’alors, la route s’était faite silencieusement, et chacun d’eux semblait en proie à des méditations assez graves.
 
– Nous allons jeter notre bonnet par-dessus
– Nous allons jeter notre bonnet par-dessus les moulins !… dit Robert en passant sa bride autour d’une branche de chêne, nous allons jouer le tout pour le tout… et ces parties-là se gagnent plus souvent qu’on ne pense !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/242]]==
les moulins !… dit Robert en passant sa bride autour d’une branche de chêne, nous allons jouer le tout pour le tout… et ces parties-là se gagnent plus souvent qu’on ne pense !
 
– Nous avons du malheur…, soupira Bibandier.
 
Il s’arrêta sur le bord du taillis qui faisait face au bourg de Bains, et reprit :
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/243]]==
 
– C’est dur à penser !… Les années viennent… et l’on n’est pas beaucoup plus avancé que le premier jour !… Bah ! chaque homme trouve l’occasion de faire fortune une fois dans sa vie… Il ne s’agit que de la saisir… Mes bons amis, c’est peut-être ce soir que notre étoile prendra sa place au ciel…
 
– C’est juste !… c’est juste, dit Blaise ; Macrocéphale nous servira d’appeau… Qui sait ? l’aventure sera drôle et nous allons peut-être rire !…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/244]]==
 
– Je sais bien, moi, qui ne rira pas !… dit l’Américain en fronçant le sourcil ; le vieux brigand de Pontalès y passera, ou bien nous serons riches !
 
La nuit commençait à devenir sombre lorsqu’il passa au ras du talus.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/245]]==
 
– En avant !… dit Robert qui sauta d’un bond sur la lande.
– Venez !… interrompit Robert.
 
Le Hivain ne souffla plus mot, et se laissa conduire à l’intérieur du taillis. On se remit en selle, et l’homme de loi fut placé en croupe derrière Bibandier.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/246]]==
selle, et l’homme de loi fut placé en croupe derrière Bibandier.
 
– Marchons !… dit Robert qui prit l’arrière-garde pour pouvoir causer avec l’homme de loi.
 
– En vérité !… fit Robert, ce fut à ce point-là ?…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/247]]==
 
Macrocéphale prit un air attendri.
 
– Eh bien ! mon digne M. de Blois… mon cher M. Blaise… mon brave M. Bibandier, je suis à vous… tout à vous !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/248]]==
 
Ils cheminaient maintenant à travers la lande, suivant à peu près la route que Diane et Cyprienne avaient parcourue, la nuit de la Saint-Louis, en revenant de leur expédition chez l’homme de loi.
L’homme de loi secoua la tête.
 
– J’aurais beau monter au manoir, répondit-il, cela ne vous avancerait guère… Pontalès est un homme habile, je dois en convenir… Il reste là-bas, dans le grand château, pour faire dire aux alentours que les convenances sont gardées et que la maison des Penhoël attend encore ses anciens maîtres dans le cas où ils viendraient payer le prix du rachat.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/249]]==
encore ses anciens maîtres dans le cas où ils viendraient payer le prix du rachat.
 
– Et il n’y a personne au manoir ?…
 
Blaise s’engagea dans le sentier qui conduisait à la ferme.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/250]]==
 
– Mon brave M. le Hivain, reprit Robert, nous avons toute confiance en vous… mais il faut une grande heure pour aller et revenir de Pontalès. Et que de choses passent dans la tête d’un homme pendant une heure !… Restez plutôt avec nous… le petit Francin portera la lettre que vous allez écrire à M. le marquis.
 
Ils s’introduisirent tous les trois dans la cabane, dont l’intérieur sombre et enfumé n’était éclairé que par une mince chandelle de résine, placée au chevet du grabat.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/251]]==
 
Le vieux Benoît était étendu sur le dos, les bras en croix, les yeux ouverts et fixes. Il ne respirait plus.
 
– Ça vous étonne ? reprit l’Américain ; nous allons traiter une affaire sérieuse ce soir… Pontalès nous a joué un bon tour autrefois… mais, après la partie, vient la revanche… Arrangez-vous le mieux possible, et tâchez d’écrire sur vos genoux.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/252]]==
 
Le Hivain avait tiré de sa poche une petite écritoire, une plume et du papier.
– Tais-toi !… Maître le Hivain, vous êtes un homme de ressources…
 
– Vous êtes bien honnête, mon digne monsieur… mais Pontalès est si défiant !… Attendez donc !… s’écria-t-il tout à coup en se touchant le front ; je crois que j’ai trouvé !
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/253]]==
mais Pontalès est si défiant !… Attendez donc !… s’écria-t-il tout à coup en se touchant le front ; je crois que j’ai trouvé !
 
– Voyons ?…
– Finissez votre lettre !… dit Robert ; avant une heure, vous en saurez aussi long que nous.
 
L’homme de loi plia sa missive et la remit au petit paysan, qui partit au galop, croyant servir les intérêts de l’ancien maître de Penhoël.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/254]]==
les intérêts de l’ancien maître de Penhoël.
 
Dès qu’il se fut éloigné, Robert devint taciturne, et Macrocéphale essaya en vain de renouer la conversation.
Il avait mis de côté son sourire emmiellé, et semblait de fort mauvaise humeur.
 
– Que signifie cela ? s’écria-t-il du seuil ; pourquoi ce rendez-vous ?… Et depuis quand n’avez-vous plus la force de venir jusque chez moi ?
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/255]]==
pourquoi ce rendez-vous ?… Et depuis quand n’avez-vous plus la force de venir jusque chez moi ?
 
Macrocéphale faisait de grands saluts. Peut-être eût-il été fort embarrassé pour répondre, si nos trois gentilshommes ne lui en eussent épargné la peine.
 
Robert, Blaise et Bibandier lui-même vinrent, tour à tour, lui tendre la main. Il répondit machinalement à cette ironique politesse.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/256]]==
 
– Messieurs…, balbutia-t-il, c’est vous sans doute qui avez induit M. le Hivain à m’indiquer ce rendez-vous ?…
– Vous l’avez vu récemment ?… demanda Pontalès qui tâchait péniblement à se remettre.
 
– Mon Dieu, répondit Robert, je ne sais trop comment vous dire cela… Le fait est que c’est une déplorable affaire !…
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/257]]==
trop comment vous dire cela… Le fait est que c’est une déplorable affaire !…
 
Le marquis était père ; sa tête se releva inquiète.
 
Bibandier et Blaise étaient pâles, mais Robert haussa les épaules.
==[[Page:Féval - Les Belles-de-nuit ou les Anges de la famille, tome 5, 1850.djvu/258]]==
 
– Quand les vivants le voudront, prononça-t-il lentement, le mort se rendormira.
Il n’y avait pas dans la cabane une seule poitrine qui ne fût oppressée.
 
– Qui donc a laissé ouvertes les portes du
– Qui donc a laissé ouvertes les portes du manoir ?… reprit encore le vieux passeur dont la voix se fit plus vibrante ; je vois entrer ceux qui n’auraient jamais dû sortir… celles qu’on croyait mortes ont, autour de leurs lèvres roses, le sourire de la vie…
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manoir ?… reprit encore le vieux passeur dont la voix se fit plus vibrante ; je vois entrer ceux qui n’auraient jamais dû sortir… celles qu’on croyait mortes ont, autour de leurs lèvres roses, le sourire de la vie…
 
« Penhoël ne cherche plus ses filles parmi les belles-de-nuit, qui glissent sous les saules.
– Est-il toujours fort ?
 
– Toujours fort… toujours beau… toujours jeune !… Le jour où votre fils est tombé sous son épée, Louis de Penhoël est sorti vainqueur de quatre autres duels.
=== no match ===
Le jour où votre fils est tombé sous son épée, Louis de Penhoël est sorti vainqueur de quatre autres duels.
 
– Mon pauvre fils ! murmura Pontalès qui avait un peu oublié sa douleur paternelle ; mais vous dites qu’il n’est pas mort… et à son âge, on revient de loin… Voyons, messieurs, ajouta-t-il en donnant à son visage cette expression de bonhomie que nous lui connaissions jadis, j’ai regretté bien souvent de m’être séparé de vous… et une fois passé le premier instant de surprise, je suis plutôt joyeux que mécontent de vous revoir.
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