Différences entre versions de « Clément Brentano »

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(Nouvelle page : {{TextQuality|50%}} <div class="text"> {{journal|Revue des Deux Mondes, tome 18, 1839|Henri Blaze|Clément Brentano}} <center>Lettres de jeunesse de Clément à Bettina (1)<...)
 
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Il était d'origine méridionale, et vous eussiez dit qu'une lave lui consumait le sang. Il y avait du moine africain, de l'ascète chez cet homme toujours en chasse de fantômes, et dont l'intelligence portait un cilice. Comme s'il eût craint que les sujets d'épouvante ne vinssent à lui manquer, on le vit, sur la fin, se faire le confident de la soeur Emmerique, cette augustine du cloître d'Agnetenberg, à Dülmen, à la mémoire de laquelle il écrivit tout un volume. Ce fut le comte Léopold Stolberg qui le mit en rapport avec la sainte cataleptique. Brentano passa des années auprès d'elle, notant chaque vision, saisissant chaque mot au passage. Nous avons vu Kerner renouveler le manége à propos de cette somnambule de Prévorst dont il a recueilli l’histoire, nous allions dire la légende. Histoire ou légende, le volume de Clément Brentano est des plus curieux; je crois même que M. de Montalembert l'a traduit; dans tous les cas, je le lui recommande. Sainte Élisabeth de Hongrie n'offre pas à l'inspiration de la muse néo-catholique une somme de miracles plus intéressans, une série de dessins plus propres à recevoir les mignonnes enluminures qu'affectionne tant un certain dilettantisme religieux ayant cours. Soeur Emmerique vivait dans la contemplation mystique de la passion de notre Seigneur, si bien qu'elle en était restée marquée des stigmates du crucifiement. Chaque année, aux approches de la sainte semaine, les cinq plaies reparaissaient; sur ses mains, sur ses pieds une rougeur surnaturelle indiquait l'empreinte des clous sacrés; un sillon écarlate figurait sur son coeur le coup de lance, et le vendredi, au moment où le voile du temple se déchire, son front cataleptique, devenu moite, laissait perler une rosée de sang. Lorsque Brentano vint à elle, soeur Emmerique le connaissait déjà pour l'avoir vu dans ses rêves. La visionnaire s'exprimait le plus souvent en paroles d'une naïveté enfantine. « Un jour, écrit Clément, je venais de glorifier devant elle la piété de quelques protestans, saintes ames à qui je devais mille bienfaits : Emmerique avait abondé dans mon sens; tout à coup elle s'endort. A peine ses yeux sont-ils fermés qu'elle m'attire par le bras : « Sors de cette allée glissante et déserte, murmura-t-elle, où les fleurs tombent incessamment sans rien, produire, et dirige-toi vers ce pommier chargé de fruits où des anges sont assis. » - Elle tenait les juifs en grande compassion, les regardant tous comme fermés à la grace; pour les luthériens, au contraire, elle admettait des exceptions. Lorsque Stolberg mourut, elle vit Luther non point dans les flammes, mais se démenant et grimaçant comme un possédé. Autour de lui s'agitait une multitude furieuse qui le maudissait et lui montrait les poings. « Je n'ai jamais vu de spectre, disait un jour Clément à Kerner, mais que j'en aie entendu, cela je puis l'affirmer. » - Quand la mère d'Emmerique mourut, sa petite soeur, enfant débile et malade, en reçut un contre-coup terrible, et chaque soir, lorsque nous étions retirés tous les trois dans la chambre, une voix semblable à la voix de la défunte s'élevait, appelant la petite et prononçant distinctement le nom de Marie. C'était à faire dresser les cheveux sur la tête. » Puis il ajoutait : « La fin de soeur Emmerique fut pénible; toutes ces saintes natures ont de la difficulté à mourir. Un instant avant de rendre l'aine, elle s'accusa d'être la plus grande pécheresse, se recommanda à la miséricorde de Jésus, et alors seulement elle put mourir. Elle était si bonne, son visage parfois rayonnait comme d'une auréole, et je lui dois d'avoir appris que la sainteté seule est belle. » Tout en causant ainsi, les larmes lui venaient aux yeux, et il finissait en s'écriant : « J'ai le désespoir dans le coeur quand je songe combien je suis indigne de parler de choses semblables. »
 
En racontant les extases de la bonne soeur, nous allions oublier de dire qu'elle avait coutume de rapporter de ses pèlerinages quotidiens aux campagnes du paradis des albums entiers de figures et de paysages que le Murillo de l'école moderne de Dusseldorf, le mystique Steinle, n'a pas dédaigné de reproduire trait pour trait dans les dessins qui servent d'illustrations à l'histoire de la nonne de Dülmen. L'ame d'Emmerique allait aussi en rêve visiter Marie-Antoinette dans son cachot, mais sans savoir qui elle était. Plus tard seulement, la nonne, apercevant un portrait de la reine, reconnut, en lui la pieuse dainedame avec laquelle elle s'était mise tant de fois en communauté de prière. Par occasion, il prenait fantaisie à la nonne de pousser jusqu'à l'Himalaya ses promenades ''somnambulantes'', et de ces pérégrinations, bien qu'elles ne s'effectuassent qu'en songe, elle revenait la plupart du temps avec des ampoules aux pieds; son guide surnaturel planait devant elle, l'encourageant lorsque les forces lui manquaient.
 
Avant soeur Emmerique, une autre passion de Brentano avait été la Günderode, celle dont la fantasque Bettina devait plus tard si ingénieusement broder l'histoire. Chose étrange, le poignard qui servit à l'infortunée Caroline pour consommer son suicide, ce fut Brentano qui le lui, donna; ce fut lui encore qui la mit en relation avec l'homme auquel il était réservé d'exercer une si fatale influence sur sa destinée. « Sans moi, dit Brentano, elle serait morte protestante; c'était une douce nature, ajoute-t-il, faite pour le recueillement et la prière. »
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