Différences entre les versions de « Portraits littéraires, Tome III »

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La première édition de ce volume, qui parut d'abord en décembre 1851,
avait en tête cet avertissement:
 
«Ce volume, que j'intitule _Derniers Portraits_, non parce que j'ai
décidé de n'en plus faire, mais parce qu'il se compose des dernières
études de ce genre auxquelles j'ai pris plaisir avant Février 1848,
sert de complément aux six volumes de _Portraits_ déjà publiés chez M.
Didier. Il s'y rapporte par le ton et par les sujets: j'y touche aux
Anciens, je m'arrête un instant au seizième siècle, je me complais au
dix-septième, et nos contemporains ont aussi leur part. Si l'on rangeait
un jour mes _Portraits_ dans un ordre méthodique, ce volume fournirait
son contingent à chacune des branches dans lesquelles je me suis
essayé.»
 
Aujourd'hui, en réimprimant ce volume dans la collection acquise par MM.
Garnier, j'en fais le tome III des _Portraits littéraires_, auxquels il
se rapporte en effet par la plus grande partie de son contenu.
 
Décembre 1862.
 
 
 
THÉOCRITE
 
I
 
La poésie grecque, qui commence avec Homère, et qui ouvre par lui sa
longue période de gloire, semble la clore avec Théocrite; elle se trouve
ainsi comme encadrée entre la grandeur et la grâce, et celle-ci, pour en
être à faire les honneurs de la sortie, n'a rien perdu de son entière et
suprême fraîcheur. Elle n'a jamais paru plus jeune, et a rassemblé une
dernière fois tous ses dons. Après Théocrite, il y aura encore en Grèce
d'agréables poëtes; il n'y en aura plus de grands. «La l
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ie
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même de la
littérature des Grecs dans sa vieillesse offre un résidu délicat;» c'est
ce qu'on peut dire avec M. Joubert des poëtes d'anthologie qui suivent.
Mais Théocrite appartient encore à la grande famille; il en est par
son originalité, par son éclat, par la douceur et la largeur de ses
pinceaux. Les suffrages de la postérité l'ont constamment maintenu à son
rang, et rien ne l'en a pu faire descendre. A un certain moment, les
mêmes gens d'esprit qui s'attaquaient à Homère se sont attaqués à
Théocrite. Tandis que Perrault prenait à partie l'_Iliade_, Fontenelle
faisait le procès aux _Idylles_; il n'y a pas mieux réussi. C'est
toujours un étonnement pour moi, je l'avoue, de voir qu'un esprit aussi
supérieur
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que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand
qu'il était, qu'en ce parallèle des anciens et des modernes il y avait
des genres dans lesquels les anciens devaient presque nécessairement
avoir la prééminence, quelle que fût la revanche des modernes sur
d'autres points. Lui qui a si ingénieusement et si justement comparé la
suite des âges et des siècles à la vie d'un seul homme, lequel, existant
depuis le commencement du monde jusqu'à présent, aurait eu son enfance,
sa jeunesse, sa maturité, comment n'a-t-il pas reconnu que cet âge de
jeunesse qu'il rejetait dans le passé était en effet le plus propre à un
certain épanouissement naturel et riant, dont l'à-propos ne se retrouve
plus? Un vieux poëte du seizième siècle (Pontus de Thyard), ayant à
définir les Grâces, l'a fait en des termes qui reviennent singulièrement
à ma pensée: «Des trois Grâces, dit-il, la première étoit nommée
_Aglaé_, la seconde _Thalie_, et la tierce, _Euphrosyne_. _Aglaé_
signifie _splendeur_, qu'il faut entendre pour celle grâce d'entendement
qui consiste au lustre de vérité et de vertu. _Thalie_ signifie la
_verde, agréable et gentille beauté_: à savoir celle des linéaments bien
conduits et des traits, desquels la verde jeunesse est coutumière de
plaire. _Euphrosyne_ est la _joie_ que nous cause la pure délectation de
la voix musicale et harmonieuse.» Sans insister sur les distinctions
un peu platoniques du vieil auteur, il me suffit des traductions vives
qu'il emploie pour éclairer la discussion même. Car cette _Thalie_,
comme il l'appelle, cette _verte et agréable beauté_ de la muse
pastorale, à quel âge du monde ira-t-on la demander, si ce n'est à sa
jeunesse? et Théocrite nous représente bien cette jeunesse finissante,
qui se retourne une dernière fois et ressaisit comme d'un coup d'oeil
tous ses charmes avant de s'en détacher. Fontenelle a beau définir la
maturité actuelle du monde une virilité _sans vieillesse_, et dans
laquelle l'homme sera toujours également capable des choses auxquelles
sa jeunesse était propre, il est bien clair que cette capacité
s'applique peu aux sentiments, et que rien
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de tout ce qu'il y a de
solide ou de raffiné dans l'homme moderne ne saurait lui rendre une
certaine fleur. Ajoutons que, tout en faisant la guerre à Théocrite
contre ceux qu'il appelait les savants, et qui, dans ce cas-ci,
n'étaient pas autres que les gens de goût, Fontenelle lui-même semble
reconnaître son impuissance, et il rend les armes lorsqu'il dit: «Quoi
qu'il en soit, je vois que toute leur faveur est pour Théocrite, et
qu'ils ont résolu qu'il serait le prince des poëtes bucoliques.» Ils
l'ont résolu en effet, et, comme quiconque remonte sincèrement à la
source est aussitôt de leur sentiment, l'arrêt toujours rajeuni ne
saurait manquer de vivre[1].
 
L'idylle n'est pas un genre qui puisse indifféremment venir en tout
temps et partout; il y faut une part de naturel, même quand l'art doit
s'en mêler. Théocrite n'était plus sans doute dans cet état d'innocence
et de naïveté dont il nous a reproduit plus d'un tableau; il venait à la
fin d'une littérature très-cultivée; il vivait, dit-on, à la cour des
rois. Pourtant, dans cette Sicile heureuse, bien que tant de fois
bouleversée, il avait été témoin d'une vie réellement pastorale; il
avait, dans sa jeunesse, entendu de vrais chants qu'accompagnait la
flûte de vrais bergers, et il n'en fallut pas davantage à son génie
inventif pour saisir l'occasion d'une poésie neuve. Théocrite était,
par rapport aux choses qu'il représentait, dans cette condition de
_demi-vérité_ qui est peut-être la plus favorable à l'imagination.
Celle-ci alors, en effet, a de quoi s'appuyer et à la fois de quoi jouer
librement; elle atteint au réel, et tour à tour se tient à distance;
elle serre de près le détail, et elle met à l'ensemble la perspective.
Ainsi l'on peut se figurer le poëte syracusain copiant, inventant avec
mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que
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lui fournissaient le
paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques,
sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les
redire. De la sorte il put plaire diversement à ceux de Sicile et à ceux
d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paraître tout nouveau aux
autres. En France, l'idylle bucolique, est-il besoin de le remarquer?
fut toute factice et artificielle; elle n'eut pied nulle part: nous
n'avons pas de bergers, de bergers qui chantent. Les Romains eux-mêmes,
si l'on excepte la grande Grèce, ne paraissent guère avoir été enclins
à cette branche de poésie; et lorsque Virgile l'importa chez eux, ce ne
fut pas sans quelques-uns des inconvénients bien sensibles d'un genre
déjà artificiel. Les vieux Romains étaient rustiques et amateurs de la
campagne; mais ils l'étaient en agriculteurs, non en bergers. Les Curius
et les Camille tenaient la main à la charrue. Or, la charrue va mal avec
la flûte; les doigts qui ont le cal ne sont pas légers. Lorsqu'il arrive
une fois à Théocrite d'introduire un moissonneur amoureux, il a soin de
nous montrer son camarade qui le raille d'importance; et, à la chanson
langoureuse du premier, le vaillant compagnon oppose des couplets à
Cérès pleins de vigueur et de préceptes, et capables de réjouir le coeur
de Caton l'Ancien. Voilà quelle eût été tout au plus l'idylle naturelle
des Romains. Mais, à quoi bon la chercher ailleurs? leur véritable
idylle originale, nous la possédons; ce sont proprement les
_Géorgiques_. Cette admirable terminaison du chant second, qui exprime
la vie des antiques Sabins, leur labeur opiniâtre durant l'année, leurs
jeux aux jours de fête, jeux rudes encore et aguerrissants:
 
Corporaque agresti nudant praedura palaestra;
 
telle est la franche nature romaine primitive dans tout son contraste
avec les loisirs et les passe-temps gracieux des chevriers de Sicile.
Quoique Théocrite ait certainement embelli ses sujets, il travaillait en
quelque sorte sur une matière
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plus fine, plus déliée, et qui prêtait du
moins à cette mise en oeuvre. Ce Daphnis qu'il célèbre sans cesse, et
qui apparaît comme l'inventeur à demi divin du criant bucolique, nous
figure le génie même d'une race douée de légèreté, d'allégresse et de
mélodie. Il n'y eut pas ombre de Daphnis à l'entour de Cincinnatus. Il
semble plutôt que l'antique esprit d'Hésiode, esprit grave, religieux,
positif, tout nourri de bon sens et d'apologues, ait passé de bonne
heure dans la forte Étrurie, et que de ce côté il ait fait longtemps la
seule part de poétique héritage.
 
[Note 1: Voltaire, avec sa promptitude de goût, ne s'y est pas
trompé, et il dit dans une lettre: «Ce Théocrite, à mon sens, était
supérieur à Virgile en fait d'églogue.»]
 
On sait peu de chose de la vie de Théocrite. Il était né à Syracuse. On
calcule que la date de sa naissance peut tomber vers l'année 300 ou 305
avant Jésus-Christ. Il alla, jeune, étudier dans l'île de Cos, sous
l'illustre poëte Philétas, qui, tout l'indique, était dans l'élégie ce
que Théocrite est devenu dans l'idylle, et qui tenait la palme entre
tous. Auprès de Philétas étudiait aussi le fils de Ptolémée Lagus, qui
allait régner bientôt sous le nom de Philadelphe. Il était du même âge
que Théocrite, et un peu plus jeune peut-être. Y eut-il là entre le
jeune prince et le poëte une de ces confraternités d'études aussi
puissantes dans l'antiquité que dans les temps modernes? M. Adert, dans
une thèse sur Théocrite, que j'ai sous les yeux, l'a ingénieusement
conjecturé, et a fait valoir ces circonstances. Au sortir de là, on perd
de vue le poëte. Alla-t-il tout d'abord à Alexandrie, comme de doctes
éditeurs l'ont pensé? On voit qu'à un certain moment, revenu en Sicile,
il songea pour sa fortune à se tourner vers Hiéron de Syracuse. La pièce
qui porte cette adresse, très-belle, mais assez amère, et où il exprime
ses plaintes encore plus que ses espérances, semble prouver qu'il
n'avait guère prospéré dans l'intervalle, et que la confraternité
d'études avec Ptolémée Philadelphe ne lui avait pas beaucoup profité.
En tira-t-il meilleur parti plus tard, lorsqu'il alla ou retourna à
Alexandrie? Est-il même besoin de supposer qu'il y retourna, si l'on
admet qu'il y était déjà allé au sortir de l'île de Cos?
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On n'a sur tout
cela que des conjectures déduites à grand-peine de quelques passages de
ses vers, et sur lesquelles les critiques sont loin de tomber d'accord.
Sortons vite de ce dédale, qui n'est pas fait pour nous. Les poésies
de Théocrite, qui avaient couru de son vivant, furent réunies pour
la première fois, quelque temps après lui, par un grammairien du nom
d'Artémidore, qui lui rendit, toute proportion gardée, le même service
qu'Aristarque rendit à Homère. Cet Artémidore mit en tête de son
édition un distique qui disait: «Les Muses bucoliques étaient autrefois
errantes; les voilà maintenant toutes ensemble d'une même étable, d'un
même troupeau.» On est tenté de se demander déjà, d'après l'inscription,
si cette première édition était tout authentique, et sans mélange de
pièces étrangères à Théocrite. Quand on fait rentrer ainsi à l'étable
génisses ou chèvres depuis longtemps éparses à la ronde, on court risque
d'en prendre par mégarde quelques-unes au voisin. Et depuis lors le
troupeau ne s'est-il pas grossi encore, selon l'habitude facile de
prêter au riche et de gratifier le puissant? Ce qui frappe à une simple
lecture dans le recueil des trente pièces attribuées à Théocrite (je ne
parle pas des petites épigrammes de la fin), c'est qu'il n'y a guère
que la première moitié qui appartienne au genre bucolique pur, et qui
justifie entièrement l'idée d'originalité attachée au nom du poëte.
On ne peut s'empêcher non plus de remarquer que les scholies ou
commentaires qu'on possède, et qui ont été compilés d'après les plus
anciens grammairiens, nous abandonnent et, en quelque sorte, expirent
vers le milieu du recueil, comme si ces anciens commentateurs n'avaient
cru marcher avec le vrai Théocrite que jusque-là. On a soulevé et
discuté toutes ces questions, on a trouvé des réponses. Mais, dans
l'état actuel de la critique, et à moins de découverte de quelque
manuscrit qui soit, par rapport à Théocrite, ce que le manuscrit
découvert par Villoison a été pour Homère, il n'y a guère moyen de
résoudre ces doutes inévitables. Ce qui demeure certain, c'est que
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jusque dans les dernières pièces du recueil, il y en a au moins
quelques-unes encore du poëte, et que la plupart ne sont pas indignes de
lui. Jouissons donc, sans tant de retard, de l'oeuvre elle-même. Pour
plus de netteté, nous diviserons notre examen en trois parts: 1° nous
parcourrons les pièces purement pastorales, celles qui nous manifestent
Théocrite comme le maître incomparable du genre; 2° nous insisterons
sur quelques morceaux plus élégiaques qu'idylliques, mais d'une extrême
beauté, tels que _la Magicienne, le Cyclope_, et dans lesquels Théocrite
s'est placé au premier rang parmi les peintres de la passion; 3° enfin,
si nous voulions être complet, nous aurions à dire quelque chose
des pièces de divers genres, héroïques, épiques, satiriques, dont
quelques-unes (comme _les Syracusaines_), moins originales peut-être au
temps de Théocrite, sont pour nous des plus neuves et nous rendent des
tableaux de moeurs au naturel. Voilà un bien grand cadre que nous nous
traçons. Les premières parties, faut-il l'avouer? sont celles qui nous
attirent le plus et les seules qui nous semblent peut-être à notre
portée: c'est par là que nous commencerons, dussions-nous faire comme
les anciens scholiastes eux-mêmes et nous arrêter à moitié chemin.
 
Les pièces pastorales, qui se présentent les premières et les plus
originales du recueil de Théocrite, sont à la fois d'une variété qui ne
laisse rien à désirer. On peut dire à la lettre de la flûte du poëte,
comme il le dit volontiers du syrinx de ses bergers, que c'est une flûte
_à neuf voix_; tous les tons s'y trouvent[2]. La première idylle, par
exemple, est du ton plein et moyen de la poésie bucolique. D'autres
idylles montent ou descendent: la quatrième, par exemple, entre Battus
et Corydon, n'est réellement pas un chant, et n'offre qu'une causerie
fredonnée à peine, un peu maigre
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et agreste de propos, et très-voisine
de la prose. Tout à côté, la dispute du chevrier et du berger, Comatas
et Lacon, a comme trait dominant la note aigre, stridente, que
racheté aussitôt après la charmante mélodie des deux jeunes bouviers
adolescents, Damoetas et Daphnis, qui semblent chanter à l'unisson. Mais
ce qu'il y a de plus pur, de plus chaste et de plus suave dans cette
flûte aux _neuf voix_, me paraît sans contredit l'adorable idylle entre
les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, de même que le morceau où ce ton
monte, éclate et se déploie avec le plus de plénitude et de richesse,
est l'admirable chant des _Thalysies_ ou _Fêtes de Cérès_, et la
description qui le couronne. Nous ne saurions tout parcourir en détail
de ces divers tons; nous en toucherons pourtant quelques-uns.
 
[Note 2: Voir, dans le joli roman de _Daphnis et Chloé_ (liv. II),
l'endroit où le bon Philétas montre aux beaux enfants tout l'artifice du
syrinx.]
 
L'idylle première pose tout d'abord la scène, et retrace, vivement aux
yeux l'ensemble du paysage qui va être le théâtre habituel de ces luttes
pastorales. Dès le premier vers, on entend le bruissement du pin _qui
chante près des sources_: le berger Thyrsis, s'adressant à un chevrier
dont on ne dit pas le nom, l'engage aussi à chanter. On est au milieu
du jour; Thyrsis lui montre un tertre abrité, en le lui décrivant, et
l'invite à s'y asseoir, tandis que lui il aura soin du troupeau. Mais le
chevrier lui explique (ce que le pasteur de brebis ne sait pas) qu'il
craindrait de réveiller le dieu Pan, qui a coutume de dormir à cette
heure du jour; il lui indique de préférence un autre lieu ombragé,
où président des dieux plus indulgents, Priape et les Nymphes des
fontaines; et à son tour il le prie de chanter. Ces images de lieux sont
à la fois grandes et distinctes. On sent, même avec une oreille à demi
profane, combien dans ce dialecte dorien l'ouverture des sons se prête
à peindre largement les perspectives de la nature. Ce dialecte est
grandiose et sonore; il est plein; il réfléchit la verdure, le calme,
la fraîcheur, le vaste de l'étendue, l'éclat de la lumière. «Je ne
comprends pas de peinture, a dit un grand
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écrivain qui est peintre
lui-même, s'il n'y a de la lumière et du soleil.» Le dialecte dorien
chez Théocrite, et dès la première idylle, répond à ce soleil, à cette
lumière. Si je voulais donner idée de l'impression que j'en reçois, je
n'aurais qu'à rappeler ce vers de Virgile:
 
_Pascitur in magna silva formosa juvenca_;
 
et cet autre vers de Lucrèce:
 
_Per loca pastorum deserta atque otia dia_.
 
La première partie de cette idylle est donc toute calme et riante: pour
mieux décider Thyrsis à chanter les couplets qu'il lui demande,
le chevrier lui offre une coupe dont il lui fait une ravissante
description, et il y complète par les paroles l'intention des ciselures;
puis il finit par cette réflexion mélancolique, qui sert comme de
transition au chant funèbre de la seconde partie: «Allons, chante, ô mon
bon! car ton chant, tu ne l'emporteras pas dans l'Érèbe, qui fait tout
oublier.» Suivent les couplets où Thyrsis déplore la mort de Daphnis, de
ce premier chantre pastoral qui mourut victime, comme Hippolyte, de la
vengeance de Vénus. On retrouve là tant d'images prodiguées et usées
depuis, mais qui s'y rencontrent toutes fraîches et à leur source. Les
imprécations du mourant contre Vénus, qui est accourue en personne pour
jouir de son agonie, exhalent l'énergique passion. De même qu'Hippolyte
expirant n'a recours qu'à Diane, c'est vers Pan que Daphnis se tourne à
sa dernière heure, et il ne veut remettre sa flûte à_ l'haleine de miel_
à personne autre qu'à lui.
 
Hommes et poëtes, ne sommes-nous pas tous plus ou moins comme le Daphnis
de l'idylle, qui, en mourant, ne veut rendre sa flûte qu'au dieu, et
qui crie aux ronces de donner des violettes, au genévrier de porter le
narcisse, et au monde entier d'aller sens dessus dessous, parce que
lui-même il s'en va? Après moi le déluge! Les Grecs disaient:
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Après moi
l'incendie! Et si nous n'y prenons garde, non-seulement nous sommes
tentés de le souhaiter, mais nous finissons presque par le croire: le
monde saurait-il aller sans nous? Plus on porte vivant au dedans de soi
le sentiment de poétique immortalité, plus on est prêt à se révolter
contre cette insensibilité de la nature, et contre cette immortalité
suprême qui la laisse indifférente à notre départ, et aussi belle, aussi
jeune après nous que devant. Bien des poëtes modernes ont rendu ce
déchirant contraste: les anciens, sous d'autres formes, arrivaient aux
mêmes pensées.
 
La première idylle, on l'entrevoit par le peu que nous avons dit, à la
fois douce et grave, et composée avec art, mérite le rang qu'elle occupe
en tête du recueil; un ancien a eu raison de dire qu'elle justifie ce
mot de Pindare: «A l'entrée de chaque oeuvre, il faut placer une figure
qui brille de loin.»
 
Si je pouvais me donner toute carrière[3], j'aurais peine à ne pas aller
droit, comme la chèvre, aux parties scabreuses et, pour ainsi dire, aux
endroits escarpes de Théocrite, à cette idylle quatrième, par exemple,
qui semblait si peu en être une aux yeux de Fontenelle, et dont le trait
le plus saillant vers la fin est une épine que l'un des interlocuteurs
s'enfonce dans le pied, et que l'autre lui retire. J'en donnerais la
traduction mot à mot, en tâchant d'en faire saisir le parfum champêtre
et comme l'odeur de bruyère qui court à travers ces propos familiers
et simples. Puis je traduirais en regard (car ces premières idylles de
Théocrite se correspondent, se corrigent et se rejoignent exactement
l'une l'autre comme les tuyaux du syrinx, et c'est déjà être infidèle
que d'en détacher une ou deux isolément), je traduirais, dis-je, en
entier l'idylle sixième, toute poétique, et dans laquelle les deux
bouviers adolescents ou pubères à peine, Damoetas et Daphnis, se mettent
à chanter les agaceries de la nymphe Galatée, qui jette des pommes au
troupeau et au chien de Polyphème, et les coquetteries du cyclope, qui
fait semblant à son tour de ne la point voir. Ici ce n'est pas derrière
les saules que fuit Galatée, comme chez Virgile, c'est dans la mer
qu'elle se replonge, en nymphe qu'elle est; et la belle vague, apaisant
son bouillonnement, la laisse voir à la nage sur la grève: le chien est
là qui regarde vers la mer en aboyant. Après l'idylle quatrième, qui
était un peu maigre, après l'idylle cinquième, qui était surtout
piquante et querelleuse, rien ne repose et n'enchante comme cette
manière de symphonie aimable entre les deux chanteurs unis, dont aucun
n'est vainqueur, dont aucun n'est vaincu.
 
[Note 3: C'était pour le _Journal des Débats_ que j'écrivais ces
articles, et je m'y sentais un peu à l'étroit.]
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J'allais dire que rien n'égale cette grâce de la sixième idylle, mais
Théocrite lui-même l'a surpassée. La huitième idylle, entre les deux
enfants, Daphnis et Ménalcas, est peut-être la plus caractéristique du
genre pastoral pur, la plus véritablement charmante, la plus simple
et la plus innocente aussi, placée aux limites de l'enfance et de
l'adolescence. Nulle églogue ne respire davantage la félicité de la
campagne, l'abandon et la joie facile; il s'y mêle la plus naïve rougeur
d'enfant et les premiers troubles de la pudeur. C'est l'enfance de
l'Orphée des bergers que le poëte s'est complu à peindre: il y a du
Raphaël dans ce tableau. Virgile en a rendu quantité de traits délicats,
non pas tous cependant.
 
Daphnis, l'aimable bouvier (cette qualité de pasteur de _boeufs_ était
la plus considérée entre toutes celles des autres conducteurs de
troupeaux) se rencontre avec Ménalcas, qui fait paître ses brebis aux
flancs des montagnes. Tous deux en sont à leur premier blond duvet, tous
deux achèvent leur enfance, tous deux habiles à la flûte, tous deux au
chant. Le petit Ménalcas commence, et lance à l'autre un défi:«Daphnis,
surveillant de boeufs mugissants, veux-tu me
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chanter quelque chose?
Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi-même en chantant.»
Daphnis lui répond dans le même tour et sur les mêmes cadences: «Pasteur
de laineuses brebis, flûteur Ménalcas, tu ne me vaincras jamais, même
quand tu chanterais _à en mourir_.» Remarquez bien qu'il n'y a pas ce
mot de _mourir_ dans le texte; un tel mot de malheur ferait tache, et
les Grecs s'en gardaient soigneusement. Je rends le sens, je presse la
nuance, et j'avertis que ce n'est pas tout. Les traits qui suivent nous
sont connus par Virgile, qui les a semés en plus d'une églogue; mais ici
ils se tiennent, ils se rapportent à l'ensemble des personnages, et leur
donnent de la réalité jusque dans l'idéal; c'est le caractère constant
de Théocrite. Ménalcas demande quel prix on déposera pour le vainqueur:
Daphnis propose un petit veau contre un agneau déjà grand. Ménalcas, qui
n'est ni si libre ni si noble que son ami, répond qu'il ne déposera pas
un agneau, parce qu'il a un père et une mère difficiles qui comptent
tout le troupeau chaque soir. Notez encore qu'il n'est pas indifférent
chez Théocrite que ce trait se trouve dans la bouche de Ménalcas ou
dans celle de Daphnis: de la part de ce dernier, c'eût été un vrai
coutre-sens; jamais le poëte n'aurait eu l'idée d'attribuer cette
réponse naïve, mais gênée, à l'enfant à demi divin qui va devenir le
premier des pasteurs. Je m'efforce de faire sentir comme tout est réel,
reconnaissable et distinct là où l'on serait tenté de ne voir,
d'après les imitations, que des images gracieuses et pastorales assez
indifféremment semées.
 
Ménalcas propose alors pour prix un syrinx de sa façon, qu'il décrit.
Daphnis répond en reprenant et jouant sur les mêmes termes: «Et moi
aussi j'ai une flûte à neuf voix, enduite de cire blanche en haut comme
en bas; je l'ai construite tout dernièrement, et j'ai même encore mal à
ce doigt, parce que le roseau, s'étant fendu, m'a coupé. Mais qui
est-ce qui nous jugera? qui est-ce qui sera notre
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auditeur?»--«Si nous
appelions, répond Ménalcas, ce chevrier dont là-bas, près des chevreaux,
le chien blanc aboie?» Tous deux se mettent à le crier; le chevrier
arrive, et la lutte commence.
 
On peut dire qu'un seul et même _motif_ règne à travers tout ce chant et
en fait le dessin. Ménalcas, qui a provoqué, donne le thème; Daphnis
le reprend, le varie, l'embellit, et en tire de nouvelles douceurs. Il
tombe en cadence, non pas juste dans les mêmes traces, mais tout à côté,
de manière à faire la plus gracieuse alternance. Je ne puis qu'essayer
de quelques couplets. C'est Ménalcas qui parle: «Vallons et vous,
fleuves, descendance divine, si jamais le flûteur Ménalcas vous a chanté
quelque air agréé, faites-lui paître de toute votre âme ses petites
brebis; et si Daphnis survient amenant ses tendres génisses, qu'il ne
soit pas plus mal traité.» Daphnis aussitôt répond sur les mêmes idées,
sur le même rhythme, il renchérit gaiement; mais ses vers enchanteurs,
s'ils l'emportent sur ceux de l'autre, le doivent surtout à l'harmonie,
et cette supériorité fugitive ne se saurait rendre: «Fontaines et
plantes, doux jet de la terre, si Daphnis vous joue de ses airs à l'égal
des jeunes rossignols, engraissez-lui ce cher troupeau; et si Ménalcas
amène par ici le sien, ne lui ménagez pas votre abondance.» C'est ainsi
entre ces aimables enfants, tant que dure le combat, un échange et un
entrelacement de toute sorte de bon vouloir et de bonne grâce. Tout
enfants qu'ils sont encore, ils parlent d'amour, non pour l'avoir senti
autrement qu'on peut le sentir à douze ou treize ans; ils en parlent
toutefois à ravir, soit par ouï-dire et sur parole, soit par un précoce
instinct. Ménalcas le premier jette ce ravissant couplet: «Partout le
printemps, partout de frais pâturages, partout les mamelles se gonflent
de lait, et les petits se nourrissent, là où la belle enfant porte ses
pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitôt se sèche, et les
herbes aussi.» J'avoue qu'ici Ménalcas me paraît supérieur,
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et que
l'autre, dans la réplique qui suit, a beau renchérir, il ne l'atteint
pas. Mais bientôt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que
voici serait assez pour lui assurer le triomphe: «Je ne souhaite point
d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d'avoir des talents
d'or, ni de courir plus vite que les vents; mais, sous cette roche que
voilà, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux
confondus, et devant nous la mer de Sicile!» Voilà ce que j'appelle le
Raphaël dans Théocrite: trois lignes simples, et l'horizon bleu qui
couronne tout.
 
La traduction même que j'ai donnée est bien impuissante; car dans le
dernier vers du poète, grâce à l'heureuse liaison des mots, c'est à la
fois le troupeau qui descend vers la mer de Sicile, et le regard du
berger qui s'y dirige insensiblement; tout cela est dit ensemble: tout
va d'un même mouvement vers cette mer et s'y confond.
 
Il n'y a plus après cela qu'à glaner deux ou trois jolis passages
encore. Ménalcas, qui vient de gronder son chien endormi, dit à ses
brebis, avec ce naturel de langage qui anime toute chose: «Les brebis,
ne soyez point paresseuses, vous autres, à vous rassasier d'herbe
tendre; vous n'aurez pas grand'peine pour la faire repousser de
nouveau.»--Daphnis, à l'une de ses répliques d'amour, dira: «Et moi
aussi, hier, une jeune fille _aux sourcils joints_, me voyant du bord de
l'antre passer tout le long avec mes génisses, se mit à dire: «Qu'il est
beau! qu'il est beau!» Malgré cela, je ne lui répondis pas une parole
amère; mais, baissant les yeux à terre, j'allai mon chemin.» Ici
l'enfant rentre bien dans son rôle; il parle avec sa pudeur ingénue et
encore sauvage, considérant cette parole flatteuse de la jeune fille
comme une manière d'offense. Le moment où Daphnis obtient le prix, et où
le chevrier le déclare vainqueur, est une fin délicieuse, et qui achève
le tableau: «L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu,
comme un faon de biche qui bondirait vers sa
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mère; mais l'autre se
consuma et eut le coeur bouleversé de chagrin, comme une jeune épousée
s'affligerait à l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint
le premier des pasteurs, et, à peine à la fleur de la jeunesse, il
épousa la nymphe Naïs.»
 
Ainsi, jusqu'au bout, est observé le ton des âges, et les couleurs
pudiques terminent comme elles ont commencé. A propos de cette image
du petit Ménalcas qui se dévore de honte d'avoir été vaincu, et que le
poète compare à la jeune vierge pleurant sur son hyménée, il faut se
rappeler cet admirable cri de Sapho, par lequel une nouvelle mariée
s'adresse à Diane, la déesse virginale: «Déesse, déesse, tu me fuis!
pour combien de temps?--Je ne reviendrai plus jamais vers toi, jamais
plus!»
 
Pour ceux maintenant qui s'empresseraient de conclure que Théocrite
n'est un poëte supérieur que quand il est aimable et riant, et qu'il
excelle surtout à mettre en scène de charmants petits bergers, il est
temps d'en venir à la plus riche et à la plus opulente de ses pièces, à
la reine des Églogues, aux _Thalysies_.
 
 
 
II
 
Les _Thalysies_, comme qui dirait _fêtes verdoyantes_, se célébraient en
l'honneur de Cérès après la récolte. L'idylle qui en est le tableau se
rapporte au séjour de Théocrite dans l'île de Cos; c'est un souvenir de
ses années de jeunesse et de florissant bonheur qu'il veut consacrer,
et qu'il dédie à ses amis, à ses hôtes. La plénitude de la vie, la
fraîcheur des amitiés premières, l'essor des espérances poétiques
qu'anime et couronne déjà le premier rayon de la gloire, ces vives
sources d'inspiration s'y jouent au sein d'une nature radieuse et
féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien
peu de la vie de Théocrite; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses
impressions et ses sentimen
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/26]]==
ts. Elle nous le montre au plus beau moment
du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la
journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un coeur déjà épanouis.
Bien des poëtes pourraient lui envier de n'être ainsi connu que dans son
meilleur jour et à travers l'idéal même qu'il s'est donné. Les anciens,
s'ils ont eu à subir bien des outrages du temps, lui ont dû cet avantage
du moins d'échapper à l'analyse de la curiosité biographique. Ceux qu'a
épargnés et laissés debout le grand naufrage ne nous apparaissent de
loin qu'avec la beauté de l'attitude.
 
Suivons donc, autant que nous le pourrons, le poëte dans sa marche
printanière, et attachons-nous, chemin faisant, à faire sentir ce que
nous ne rendrons pas.--«C'était le temps, dit-il, que moi et Eucrite
nous allions de la ville vers le fleuve Halès, et en tiers avec nous
était Amyntas; car Phrasidame et Antigènes célébraient les fêtes de
Cérès,--deux enfants de Lycopée, de vieille et haute souche s'il en
fut jamais.» Ici le poëte entre dans quelques détails généalogiques et
mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces détails mêmes, relatifs à un
ancêtre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas
du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel
de cette fontaine, jette tout d'abord de l'ombre.--«Nous n'avions pas
encore achevé, poursuit-il, la moitié du chemin, et le tombeau de
Brasilas ne nous apparaissait pas encore, que nous rencontrâmes un
voyageur de bonne race qui allait toujours en compagnie des Muses,
Lycidas de Crète, c'était son nom; il était chevrier, et on ne pouvait
s'y méprendre en le voyant.» Suit un compte minutieux de l'accoutrement
du personnage; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que
c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le
costume et à le faire paraître vraisemblable: «De ses épaules pendait
une blonde peau de bouc à longs poils, _qui
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sentait encore la présure_;
autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier,
et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et
doucement il me dit, en montrant les dents, d'un regard souriant, et le
rire jouait sur sa lèvre.»
 
Au sujet de cette peau _qui sent encore la présure_, et que je n'ai pas
voulu dérober par fausse bienséance, on remarquera que ce sont là des
circonstances qui plaisaient aux anciens, bien loin de leur répugner;
ils les recherchaient plutôt volontiers. Ici le poëte fait allusion,
comme on voit, aux fromages et à la substance aigrelette qui sert à
cailler le lait: il en reste aisément une odeur au vêtement rustique où
l'on s'essuie. Ces menues particularités, jetées en passant, donnent au
récit un air parfait de vérité. Il est manifeste d'ailleurs que, sauf
le costume, ce personnage de Lycidas n'est pas une invention, et que
le poëte, en insistant sur cette physionomie à la fois avenante et
railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lèvre fendue où
siège l'enjouement, a dessiné un portrait d'après nature[4]. Le ton
de Lycidas répond d'abord à son air, et tout ce qu'il touche s'anime
aussitôt: «Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Théocrite s'est
ici personnifié), où donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi,
quand le lézard lui-même dort sur les haies et que l'alouette huppée ne
vague plus? Est-ce quelque repas où tu te hâtes comme convive? ou bien
t'en vas-tu de ton pied léger vers le pressoir de quelque bourgeois,
que tu fais ainsi en marchant chanter sous tes clous chaque pierre du
chemin?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit
se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque
continuels dactyles qui sont l'âme du vers bucolique (
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/28]]==
comme l'un de nos
meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après Valckenaer, l'a récemment
démontré), et l'on aura idée de l'allégresse singulière du propos; tout
cela bondit, tout cela chante. Il était bien vrai de dire que ce Lycidas
ne voyage qu'avec les Muses: il sème la poésie au-devant de lui.
Simichidas ou Théocrite répond. Dans sa réponse percent à la fois
l'admiration sincère, l'émulation sans envie, une confiance modeste,
ardente pourtant, et une espérance généreuse:
 
Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand
joueur de flûte entre les pasteurs et les moissonneurs; ce qui
m'échauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter
l'égal de toi. Nous allons de ce pas à une fête de Thalysies; c'est
chez des amis qui préparent un repas à l'auguste Cérès avec les
prémices de leur opulence, car la Déesse a comblé leur grange d'une
grasse mesure de froment. Mais allons, et puisque la route nous
est commune et aussi l'aurore, bucolisons à l'envi; peut-être nous
ferons-nous plaisir l'un à l'autre. Car moi aussi je suis une bouche
brûlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent;
mais moi je ne suis pas près de les croire. Non, par le ciel! car, à
mon sens, je n'en suis pas encore à vaincre ni le bon Asclépiade de
Samos, ni Philétas, avec mes chants, et je me fais plutôt l'effet
de la grenouille qui le dispute aux sauterelles.---Ainsi je parlais
_exprès_; et le chevrier reprit avec un doux sourire...»
 
[Note 4: Dans l'_Épitaphe_ de Bion par Moschus, on retrouve (vers
97) ce même Lycidas de Crète: «Lui qui toujours auparavant était
Brillant à. voir avec le regard souriant, maintenant il verse des
pleurs.»]
 
Arrêtons-nous un moment à ces traits vivants de caractère; nous savons
dès l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile: _Me
quoque dieunt vatem pastores..._; ils nous frappent davantage ici comme
se rapportant à la personne même de Théocrite et nous donnant jour dans
ses pensées. Le jeune poëte est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il
en a l'air; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il
brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'
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y décider, il combine la louange
et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein; tout-à l'heure il se
relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe: _Et moi aussi je
suis une bouche brûlante des Muses_!
 
Lycidas, en répondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en
d'expressives images: «Cette houlette, dit-il en montrant le bâton qu'il
tient à la main, je te la donnerai en présent, parce que tu es une pure
tige de Jupiter, toute façonnée pour la vérité. Autant m'est odieux
l'architecte qui chercherait à élever une maison égale à la cime du mont
Oromédon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses
qui s'égosillent à croasser à rencontre du chantre de Chio.»--Ainsi
la ligne littéraire de Théocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est
nettement dessinée: il vient à la suite des maîtres et n'a d'ambition
que de se voir accueilli par eux; il se sépare des _criailleurs_ de
son temps, c'est le mot qu'il emploie; mais, d'autre part, il ne croit
nullement que la barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à
faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-même nous
l'apprend) de gens de mauvaise humeur et occupés d'intérêts positifs,
qui disaient que _c'était bien assez pour tous d'un seul Homère_.
Théocrite proteste; il les réfute, et surtout par son exemple. C'est
ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homère et les grands,
il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges
il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.
 
Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à
lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la
montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel
est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet
un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui
prédit une navigation heureuse, même au coeur de l'hiver; et lorsqu'il
apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/30]]==
réjouissance, il se
promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé
sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter
par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du bouvier
Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce
Comatas, il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages,
très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec
les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce
n'était pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire
mourir: «Nous allons «voir pour le coup, disait-il, à quoi te serviront
tes «Muses maintenant.» Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une
année, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'était l'oeuvre des
abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir
le prisonnier. S'exaltant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie:
«O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles
douceurs! et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une saison
durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles. Que n'étais-tu de
mon temps parmi les vivants? comme j'aurais aimé à te faire paître tes
belles chèvres sur les montagnes pour ouïr ta voix! Et toi, étendu sous
les chênes ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs,
divin Comatas!» Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre
respect et comme d'adoration enthousiaste pour les choses enchanteresses
et désintéressées de la vie humaine; chaque accent s'élance d'un coeur
que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.
 
Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait
supprimer: c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se
pourrait rapprocher sans trop d'effort de cette légende du _bienheureux
Comatas_. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce
voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au
pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/31]]==
d'autrui; elle fit
des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et
gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutôt
du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du
rapprochement, ou des érudits qui auraient à coeur de comparer les
fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner de l'idéal pur, et
ne pas venir mêler sans nécessité le Moyen-Age à la Grèce, Gautier de
Coincy à Théocrite.
 
Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est
évidemment bien plus un poëte qu'un amoureux; il se console aisément de
l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un
peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure
il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu;
maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se
sent, et il relève à son tour son front de poëte: «Cher Lycidas, à moi
aussi pasteur sur les montagnes, «les Nymphes m'ont appris bien d'autres
belles choses «que la Renommée peut-être a portées jusques au trône de
«Jupiter; mais en voici une, entre toutes, de beaucoup supérieure, «avec
quoi je prétends te récompenser. Or écoute, «puisque tu es ami des
Muses.» Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une
certaine Myrto, il en vient à célébrer celui de son ami, le poëte
Aratus, passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré. Dès
qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais
et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau
sa houlette; et comme ils sont arrivés, chemin faisant, à l'endroit où
leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis
que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur
destination. C'est là qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi
textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle
on dirait que le poëte a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère
dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/32]]==
reste n'a été, en quelque
sorte, que prélude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle
commence à cet endroit:
 
Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant poussé jusqu'à
la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits
profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes
fraîches, le coeur joyeux. Au-dessus de nos têtes s'agitaient
en grand nombre ormes et peupliers; tout auprès, l'onde sacrée
découlait de l'antre des Nymphes en résonnant. Dans la ramée
ombreuse les cigales hâlées s'épuisaient à babiller; l'oiseau
plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin
entendre son cri dans l'épais fourré des buissons; les alouettes
et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle; les
blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des
fontaines. Tout sentait en plein le gras été, tout sentait le
naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de
toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient
jusqu'à terre. Les tonneaux de quatre ans lâchaient leur bonde.
Nymphes de Castalie, qui occupez la hauteur du Parnasse, dites,
est-ce d'un cratère de pareil vin que le vieillard Chiron fit fête
autrefois à Hercule dans l'antre de Pholus? Et ce pasteur des rives
d'Anapus, le puissant Polyphème, qui lançait des quartiers de
montagne aux vaisseaux d'Ulysse, dites, quand il se prit à danser à
travers ses étables, est-ce qu'il était poussé d'un nectar pareil
à celui que vous nous versâtes ce jour-là, ô Nymphes, autour de
l'autel de Cérès, gardienne des granges? Sur son monceau sacré, oh!
puissé-je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs,
et voir la déesse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et
des pavots!»
 
Que Vous en semble maintenant? Quelle royale et plantureuse abondance!
quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens (dpôra
[Grec]), qui n'était pas le tardif automne
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/33]]==
comme à l'époque déjà
embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans
la plénitude des fruits! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect
de cette riche peinture, Rabelais et Rubens; mais ici on a de plus la
pureté des lignes et la sérénité des couleurs.
 
Certes le poëte qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts
délicats des bergers Ménalcas et Daphnis, et qui s'élève tout à côté à
ces larges et chaudes magnificences, est un grand poëte en son genre, et
ce genre, en le créant, il lui a donné tout d'abord l'étendue la plus
diverse. Il faudrait encore, si l'on voulait tout faire toucher, passer
aussitôt, comme contraste, à cette idylle des deux _Pécheurs_, si
pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rêver qu'il avait pêché un
poisson d'or; mais toute cette richesse, comme celle du _Pot au lait_,
s'est évanouie en un clin d'oeil. La sensibilité naïve et compatissante
qui sait nous intéresser à cette chétive et laborieuse existence, à la
pauvreté toujours en éveil dès avant l'aurore, cette expression simple
du réel qui rappelle presque le poète anglais Crabbe, mise surtout
en regard des richesses de ton où s'est complu l'ami de Phrasidame,
montrerait à quel point Théocrite eut véritablement toutes les cordes en
lui.
 
Il eut également celle de la passion, de l'amour; il le ressentit comme
le font le plus habituellement les poètes, en se réservant après tout de
le chanter. Il y a une petite églogue, la neuvième, qui a fort occupé
les commentateurs, et qui me paraîtrait avoir un sens assez simple, si
l'on supposait que le poëte l'a écrite en revenant au genre pastoral
après quelque infidélité et quelque distraction qu'il s'était permise;
un autre amour l'avait un moment séduit: c'est un retour, une sorte
de réparation aux Muses bucoliques. Le poëte y parle en son nom; il
commence par demander des couplets à deux bergers; il les applaudit et
les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui-même, s'adressant aux
Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/34]]==
après une absence,
comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de
lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs;
ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et
véritable amour, le voici:
 
La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et
l'épervier aux éperviers; mais à moi la Muse et le chant! Que
ma maison tout entière en soit pleine! car ni le sommeil, ni le
printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les
fleurs ne le sont autant aux abeilles qu'à moi les Muses me sont
chères. Et ceux qu'elles regardent d'un oeil de joie, ceux-là n'ont
rien à craindre des breuvages funestes de Circé.» Il semble indiquer
par là que c'est un de ces breuvages de passion insensée qui l'a un
moment égaré dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le
perdre, parce qu'il possédait le préservatif souverain des Muses. On
reconnaît dans ce charmant couplet de Théocrite la note première du
_Quem tu Melpomene semel_ d'Horace.
 
Théocrite serait compté encore parmi les peintres de l'amour, lors
même qu'il n'aurait pas composé des pièces destinées uniquement à
le célébrer. Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des
mouvements passionnés, et l'on est forcé d'admirer l'accent de
la tendresse là où les objets sont de ceux qu'admettaient si
singulièrement les Grecs, qui ne cessent de nous étonner dans
l'Alexis de Virgile, et dont la seule idée fuit loin de nous.
L'idylle troisième, dans laquelle un chevrier se plaint des rigueurs
de la nymphe Amaryllis, et va soupirer, non pas sous le balcon, mais
devant la grotte de la cruelle, est d'une grande délicatesse: «O
gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'avances-tu plus
la tête en m'appelant ton cher amour? Est-ce donc que tu m'as pris
en haine?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille? comme j'irais
dans ton antre, me plongeant à travers le lierre et la fougère
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/35]]==
dont
tu te couvres!... O belle aux yeux charmants, toute de pierre! Ô
Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour
que je te donne un baiser: même en de vains baisers il est bien de
la douceur encore.
 
L'idylle des _Moissonneurs_, où le plus vaillant raille son camarade
amoureux, qui, hors de combat dès la première heure, ne coupe plus en
mesure avec son voisin et _ne dévore plus le sillon_, nous donne une
bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la
nature du personnage. En voici un calque aussi léger que je l'ai pu
saisir; ce n'est que par de tels échantillons fidèlement offerts
qu'on parvient à faire pénétrer dans les replis du talent. Le pauvre
moissonneur s'est donc pris de soudaine passion pour une joueuse de
flûte, un peu bohémienne, à ce qu'il semble; et, comme lui-même il a été
de tout temps assez poëte, il nous la dépeint ainsi:
 
«Muses de Piérie, chantez avec moi la jeune élancée; car vous rendez
beau tout ce que vous touchez, ô Déesses!
 
«Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre et brûlée
du soleil; moi seul je te trouve la couleur du miel. Et la violette
aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est gravée; mais tout de
même elles sont comptées les premières dans les couronnes. La chèvre
poursuit le cytise, le loup la chèvre, et la grue suit la charrue;
et moi je ne me sens de folie que pour toi. Que n'ai-je en mon
pouvoir tout ce qu'on dit qu'a jadis possédé Crésus! tous les deux
en or pur nous figurerions debout, consacrés dans le temple de
Vénus, toi tenant la flûte à la main, ou une rose, ou une pomme, et
moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte aux deux
pieds. Gracieuse Vomvyca, tes pieds à toi sont d'ivoire, ta voix est
de lin; et quant à ta manière, je ne la puis rendre.
 
On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/36]]==
les
idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de
Comatas et de Lacon (idylle V); mais les deux pièces capitales, où
l'idylle proprement dite se confond ou même disparaît dans l'élégie,
sont _le Cyclope_ et _la Magicienne_.
 
Toutes deux sont célèbres; _le Cyclope_ a de quoi peut-être se faire
mieux goûter des modernes: le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y
mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton
et par la connaissance morale. Le poëte s'adresse à un ami, le médecin
Nicias, de Milet:
 
Il n'existe, Ô Nicias! aucun autre remède contre l'amour, ni baume
ni poudre, à ce qu'il me semble, aucun autre que les Déesses de
Piérie. Ce remède-là, doux et léger, est au pouvoir des hommes: ne
le trouve pourtant pas qui veut. Et je pense que tu sais ces choses
à merveille, étant médecin, et entre tous chéri des neuf Muses.
C'est ainsi du moins que trouvait moyen de vivre le Cyclope notre
compatriote, l'antique Polyphème, lorsqu'il était amoureux de
Galatée, à l'âge où le premier duvet lui couvrait à peine la lèvre
et les tempes. Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des
pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, mais en proie
à des fureurs funestes. Tout ne lui était plus que hors-d'oeuvre.
Bien souvent ses brebis s'en revinrent des verts pâturages toutes
seules à l'étable, tandis que lui, chantant Galatée sur le rivage
semé d'algues, il se consumait des l'aurore, ayant sous le coeur une
plaie odieuse du fait de la grande Cypris, qui lui avait enfoncé son
trait dans le foie. Mais il sut trouver le remède, et, assis sur une
roche élevée, les yeux tournés vers la mer, il chantait des choses
telles que celles-ci...
 
Vient alors la célèbre complainte où il apostrophe Galatée, l'appelant
à la fois dans son langage «plus blanche que le fromage blanc, plus
délicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure
que le raisin vert.»
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/37]]==
Après une longue suite de traits plus ou moins
naïfs et passionnés, ou même spirituels (car le poëte se joue par
moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce
finit sur ce retour: «C'est ainsi que Polyphème conduisait son amour en
chantant, et cela lui réussissait mieux que s'il avait donné de l'or
pour se guérir.» Un poëte bucolique des âges postérieurs, né en Sicile
comme Théocrite, Calpurnius, a résumé heureusement la recette du maître
dans ce vers d'une de ses églogues:
 
Cantet, amat quod quisque: levant et carmina curas.
 
Maintenant, s'il faut dire toute ma pensée, je trouverai que la pièce,
si charmante, si agréable qu'elle soit, ne répond pas entièrement à
l'accent du début; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingénieuse;
les adorables passages où se fait jour le sentiment, et qui nous sont
plus familièrement connus par les imitations exquises dispersées dans
Virgile, prennent un singulier tour dans la bouche du Cyclope amoureux,
et appellent vite le sourire. Le poëte n'a pas résisté au plaisir du
contraste, et ce jeu corrige par trop l'effet de la passion. Quand
Polyphème, pour tenter la Nymphe, lui promet quatre petits ours, quand
il lui dit qu'il l'aime mieux que son oeil unique, et qu'il consentirait
à ce qu'elle le lui brûlât, c'est naturel, c'est même touchant encore;
mais quand il regrette que sa mère ne l'ait pas fait naître avec des
branchies afin de pouvoir nager comme les poissons, quand il se montre
déjà tout amaigri, et que, pour punir sa mère de ne pas lui être
serviable, pour la _faire enrager_ (comme dit Fontenelle), il menace de
se plaindre de je ne sais quel mal à la tête et aux pieds, la mignardise
décidément commence, et elle va jusqu'à la mièvrerie. Cela ressemble
trop à une parodie moqueuse, de voir le pâtre colossal le prendre sur ce
ton et faire l'enfant, comme l'Amour piqué qui s'en viendrait bouder
sa mère. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphème jeune et à son
premier duvet, de Polyphème
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/38]]==
à seize ans, et qu'il n'était pas encore
devenu ce monstrueux géant que nous connaissons par Homère; nous le
voyons tel déjà, et Théocrite l'avait également devant les yeux. Tout
en admirant donc le début de l'idylle et bien des endroits sentis, j'ai
regret d'y découvrir le spirituel, d'y voir poindre l'Ovide au fond, et,
pour résumer la critique d'un seul mot:
 
A mon gré le _Cyclope_ est joli quelquefois.
 
Combien _la Magicienne_, toute simple, toute franche, est supérieure!
Dans cette dernière il n'y a pas trace de divertissement poétique ni
de bel esprit; rien que la passion pure. On y trouve à étudier dans
un cadre peu étendu un des plus vrais et des plus vifs tableaux de
l'antiquité. Racine l'admirait à ce titre. Cette _Magicienne_ est dans
l'ordre de l'élégie ce que la pièce des _Thalysies_ nous a paru entre
les églogues.
 
 
 
III
 
Si Racine admirait _la Magicienne_, La Motte n'en faisait pas de même.
Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens, se croyait fort en
état de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de
celles de l'amour: «Les anciens, dit-il dans son discours sur l'Églogue,
n'ont guère traité l'amour que par ce qu'il a de physique et de
grossier; ils n'y ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daigné
rarement déguiser sous les couleurs d'une tendresse délicate. Je
n'impute pas aux poëtes cette grossièreté; _les hommes apparemment
n'étaient pas alors plus avancés en matière d'amour_, et les poëtes de
ce temps n'auraient pas plu si le goût général avait été plus délicat
que le leur.» Puis, prenant à partie l'ode célèbre de Sapho, traduite
par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que
l'image de convulsions qui ne passent pas le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/39]]==
jeu des organes: «L'amour
n'y paraît, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont les symptômes
sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu'à tâter le pouls aux amants
de ce temps-là, comme Érasistrate fit au prince Antiochus quand
il devina sa passion pour Stratonice.» Poussant jusqu'au bout les
conséquences de son idée, La Motte en vient à déclarer sa préférence
pour Ovide, qui déjà laissait bien loin derrière lui Théocrite et
Virgile sur le fait de la _galanterie_; mais Ovide n'était rien encore
en comparaison des modernes et de d'Urfé, qui a comme découvert le monde
du coeur dans tous ses plis et replis: «C'est une espèce de prodige,
remarque La Motte, que l'abondance de ces sortes de sentiments répandus
dans _Cyrus_ et dans _Cléopâtre_, comparée à la disette où se trouvent
là-dessus les anciens.» Et quant au fameux exemple de la _Phèdre_ de
Racine, qui remet en spectacle ce même amour reproché par lui aux
anciens, le critique s'en tire habilement: «Ce qui est chez eux un
manque de choix, dit-il, devient ici le chef-d'oeuvre de l'art. Comme
cet amour de Phèdre la jette dans de grands crimes, elle ne pouvait être
excusable que par l'ivresse de ses sens (_c'est Vénus tout entière_,
etc., etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, _on regagne
à la noblesse des remords ce qu'on perdait à la grossièreté des
désirs_.»
 
Il serait fort aisé de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce
perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-même, le
soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine, à qui il
adressait tant d'agréables fadeurs; l'Altesse y répondait comme une
bergère de vingt ans, quand elle en avait cinquante. On sait qu'en guise
de houlette elle lui fit un jour cadeau d'une canne à pomme d'or; il
n'y manquait que la tabatière. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient
tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif
pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se
l'imaginent,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/40]]==
il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître
ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de
religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé
le fond de la nature humaine, ont du moins donné à l'amour chez les
modernes une tout autre forme que chez les anciens; et lorsque les
peintures que ceux-ci en ont laissées nous apparaissent dans leur nudité
énergique et naïve, il y a un certain travail à faire sur soi-même avant
de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de l'esprit est
devenu assez facile à quiconque réfléchit et compare. Hier encore, cet
amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a
été mis en tableau, et représenté physiquement aux yeux par un grand
peintre: M. Ingres a su triompher de nos dégoûts. On est très-préparé,
en un mot, à ne plus tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La
Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matière de poésie,
le goût français, s'il n'y prend garde, est toujours enclin à tenir de
ces deux hommes-là plus qu'il ne se l'avoue.
 
Cela dit par manière de précaution, j'aborderai nettement _la
Magicienne_. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on
l'a dit; ce n'est pas non plus une princesse comme Médée; la Simétha de
Théocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnête, qui
s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit
délaissée de son amant; elle recourt aux enchantements pour le ramener;
elle y recourt cette fois et sans être pour cela une magicienne de
profession. L'idylle ou élégie où elle est en scène se compose de deux
parties distinctes: dans la première, elle prépare et opère le sacrifice
magique dans lequel elle immole symboliquement son infidèle pour tâcher
de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manière plus
sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps
de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point
observé. Virgile a imité cette première
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/41]]==
moitié de la pièce dans sa
huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails
de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas,
comme chez Théocrite, de la bouche du personnage intéressé; on n'y
assiste pas comme à une chose présente; mais le poëte les donne d'une
façon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi
qu'à la portion piquante et curieuse de l'idylle grecque, et en laissant
de côté la seconde moitié qui est tout un ardent récit de l'égarement,
Virgile a fait preuve de goût; il n'a pas essayé de lutter contre un
petit poëme accompli; il se réservait de prendre ailleurs sa revanche
en fait d'amour, et, sans s'attaquer à la violente et brève Simétha, il
préparait les langueurs passionnées de sa Didon.
 
Simétha, pour nous en tenir à elle, s'est donc rendue la nuit dans un
endroit désert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque
jardin; elle est accompagnée de sa servante Thestylis, et s'est fait
apporter tout l'appareil et les ingrédients nécessaires au sacrifice;
elle commence brusquement en s'adressant à la suivante:
 
«Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes philtres? Couronne
la coupe de la fleur empourprée de la brebis (c'est-à-dire d'une
bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aimé
qui m'est si accablant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux
n'est plus venu, ni qu'il ne s'est informé si nous sommes morte ou
vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne! Certes Amour,
certes Vénus, possédant son coeur volage, s'en sont allés quelque part
ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagète, pour le voir et
lui reprocher comme il me traite. Quant à présent, je veux l'immoler par
des charmes. Mais toi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est à toi
que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la
terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur
lorsqu'elle arrive à travers les tombes
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/42]]==
et dans le sang noir des morts.
Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant
que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni
de la blonde Périmède.»
 
C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit
commence: Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé
d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand
effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se
marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un
objet magique (_iynx_), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui
vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau
qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu
d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette première partie de la
scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été
d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même
l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes
passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles
de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour à tour
elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle):
«Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la déesse, puisse
de même le Myndien Delphis fondre à l'instant sous l'amour! Et comme
je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant
notre seuil sous la main de Vénus!» Cependant la lune s'est levée et
plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la
saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis
d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît
comme par enchantement: «Voici, la mer se tait, les haleines des vents
font silence: mais mon amertume à moi ne se tait pas également au dedans
de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse,
a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/43]]==
beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté
toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme
hippomane: pour elle courent tous en fureur à travers monts et jeunes
poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi Delphis, et qu'il
s'élance à travers cette maison, semblable à un furieux au sortir de la
brillante palestre!» Et encore: «Cette frange de son manteau que Delphis
a perdue, moi maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans
le feu dévorant.» Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle
ressentait une morsure: «Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant
à moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon
corps?» Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec
des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en
envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil
auquel, malgré tout, elle se sent encore _enchaînée de coeur_. Thestylis
à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se
met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde
partie de la pièce commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire
cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme
attend que sa servante s'en soit allée, bien que celle-ci elle-même soit
au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans
l'égarement.
 
Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci
fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein
dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans
remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et
qu'aussi le grand poëte Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout
comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas dirai-je
toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour
moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare)
dans toute son
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/44]]==
énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt
masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable
drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était
mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant
épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au
bal chez les Capulets, il voit Juliette: «Quelle est cette dame,
demande-t-il aussitôt, qui est comme un bijou à la main de ce
cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mêmes à luire
brillamment! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau
à l'oreille d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place
où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la
sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je
ne vis jamais jusqu'à cette nuit la beauté véritable.» Et à travers les
Capulets qui l'ont reconnu, il va droit à Juliette; il lui demande sa
main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée: ce gentil
pèlerin ne marchande pas.--Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que
dit-elle? «Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?»--«Je ne le
connais pas.»--«Va, demande son nom; s'il est marié, ma tombe pourra
bien être mon lit nuptial!» Pour elle tout comme pour Simétha, on va
le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à
l'antique par Roméo.
 
«Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par où viendrai-je à
pleurer mon amour? par où commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apporté
un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme
canéphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe
toutes sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.
 
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
 
«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait
à ma porte, souhaita de voir cette
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/45]]==
pompe, et me pria d'y aller: mais
moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin
à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.
 
«Écoute mon amour, etc.» (C'est le refrain de cette seconde partie.)
 
Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure
empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie
pas non plus les circonstances singulières de cette procession qui est
devenue l'événement fatal de sa vie; _et même il y avait une lionne!_
Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres détails
du moment et du lieu où elle est née.
 
On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute
analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse
de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la
nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent
et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la
corriger.--Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec
une amie:
 
«Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, quand je
vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton
était plus blond que la fleur d'hélichryse, leurs poitrines étaient
bien plus luisantes que toi-même, ô Lune! car ils quittaient à
l'instant le beau travail du gymnase.
 
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
 
«Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme
prit feu, misérable! ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus
à cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison;
mais une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit
gisante dix jours et dix nuits.
 
«Écoute mon amour, etc.
 
«Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les
cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os
mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/46]]==
vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes?
Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.
 
«Écoute mon amour, etc.
 
«C'est ainsi que j'ai dit à la servante le véritable mot: Allons,
allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le
Myndien me tient tout entière possédée; mais va guetter vers la
palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il
lui est doux de passer le temps.
 
«Écoute mon amour, etc.
 
«Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et
dis: «Simétha t'appelle,» et mène-le par ici.--Ainsi je parlai, et
elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du
plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger;
 
«(Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!)
 
«Tout entière je devins plus froide que la neige; du front la sueur
me découlait à l'égal des rosées humides; je ne pouvais plus parler,
pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en
vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point
pareille en mon beau corps à une image de cire.
 
«Écoute mon amour, etc.
 
«Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à
terre, il s'assit sur le lit et là il dit cette parole...»
 
Arrêtons-nous, reposons-nous un instant ici après de si fortes images:
tel apparaît l'antique quand on l'envisage sans aucun fard et dans toute
sa vérité: J'ai parlé du tableau de Stratonice; chez Théocrite c'est
la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus;
c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glacée
inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer
l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement
pendant l'un à l'autre. Le Delphis de Théocrite va nous offrir à sa
manière et d'un air dégagé, comme un homme qu'il est, quelque chose
du contraste qui brille sur le front animé et sur le visage presque
souriant de Stratonice.
 
Il est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux et que
Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/47]]==
Au moment où elle montre
Delphis franchissant le seuil d'un pied léger, Simétha qui, à cette fin
de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre
parenthèses, et le sens se continue après cette suspension d'un instant.
En un mot, le sens passe à travers le refrain comme sous l'arche
d'un pont. Fontenelle a trouvé une occasion de raillerie dans cette
irrégularité qui est une grâce.
 
Nous en sommes au moment où Delphis prend la parole; et quoique ce soit
Simétha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle
continue certainement de le trouver plein de séduction et tout fait pour
persuader, il nous est impossible, à nous qui sommes de sang-froid, de
ne pas juger que ce beau Delphis était passablement fat et qu'il ne
s'est guère donné la peine de paraître amoureux. Une de ses victoires
lui en rappelle aussitôt une autre: «Oui, certes, Simétha, dit-il, tu
m'as prévenu juste autant qu'il m'est arrivé l'autre jour de devancer à
la course le gracieux Philinus.» Par là pourtant il veut dire (car il
est galant) qu'elle ne l'a devancé que de très-peu. Il donne presque sa
parole d'honneur que, si elle ne l'eût mandé, il venait de lui-même à sa
porte et pas plus tard que cette nuit; il y venait avec trois ou quatre
amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une sérénade; et
si on l'avait reçu, c'était bien, il n'aurait demandé que peu pour cette
première fois; mais si on l'avait repoussé et si la porte avait été
fermée au verrou, oh! c'est alors que les haches et les torches auraient
fait rage. Quant à présent, poursuit-il, il n'a que des actions de
grâces à rendre à Cypris d'abord, et puis à celle qui, en l'envoyant
appeler, l'a tiré véritablement du feu où il était déjà à demi consumé.
Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le sérieux, et
trahissent tout haut sa réflexion secrète: «A ce qu'il semble, dit-il,
Amour brûle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare.
Avec ses méchantes fureurs
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/48]]==
il met en fuite la vierge elle-même hors de
la chambre virginale, et il arrache l'épousée à la couche encore tiède
de l'époux.»--Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconté comment,
la crédule! elle lui a pris la main pour toute réponse; elle sent
d'ailleurs qu'il n'y a guère à insister sur ce qui suit, et elle semble
craindre d'en parler trop longuement à la _chère Lune_ elle-même. Depuis
ce jour tout était bien entre eux, jusqu'à ce que l'infidélité ait
éclaté par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu déchaîner
la jalousie. Simétha termine ce solennel et lugubre monologue par des
menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont
impuissants; et disant adieu à la Lune brillante, qui lui a tenu jusqu'à
la fin compagnie fidèle, elle congédie en même temps la foule des autres
astres qui font cortège au char paisible de la nuit.
 
Telle est dans sa réalité et sans aucun déguisement cette Simétha qu'il
ne faut comparer ni à la Didon de Virgile ni à la Médée d'Apollonius, si
riches toutes deux de développements et de nuances, mais qui a sa place
entre l'ode de Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu,
et l'ensemble offre cette beauté fixe qui vit dans le marbre.
 
Qu'on n'aille pas trop se hâter de conclure d'après cela ni croire que
toutes les femmes de l'antiquité se ressemblaient. A côté d'Hélène il y
avait Pénélope, et Alceste à côté de Phèdre. Ici même, sans sortir de
Théocrite, en regard de l'ardente Simétha, il faut mettre sans tarder la
douce, la pure et chaste Theugénis.
 
Cette dernière était une belle Ionienne, femme du médecin Nicias de
Milet, de celui à qui Théocrite a dédié _le Cyclope_. Il lui adresse à
elle en particulier une ravissante petite pièce, pleine de calme et de
suavité, intitulée _la Quenouille_. L'estimable auteur des _Soirées
littéraires_[5] raconte
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/49]]==
qu'il a eu entre les mains une traduction de
Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV: cette idylle y
était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est
bien Louis XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut être un
jour que Mme de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je
ne saurais dérober aux lecteurs le délicieux petit tableau de Théocrite,
et je m'imagine même que je le leur dois comme un adoucissement après
les violences passionnées de tout à l'heure.
 
LA QUENOUILLE.
 
«O Quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleus, ton
travail sied bien aux femmes qui vaquent aux soins de la maison.
Suis-nous avec confiance dans la ville brillante de Nélée, où le
temple de Vénus verdoie du milieu des roseaux; car c'est de ce côté
que je demande à Jupiter un bon vent qui me conduise, afin de
me réjouir en voyant mon hôte Nicias et d'en être fêté en
retour,--Nicias, rejeton sacré des Grâces à la voix aimable; et toi,
ô Quenouille, toute d'un ivoire savamment façonné, nous te donnerons
en présent aux mains de l'épouse de Nicias. Avec elle tu exécuteras
toutes sortes de travaux pour les manteaux de l'époux, et nombre de
ces robes ondoyantes comme en portent les femmes. Car il faudrait
que deux fois l'an, par les prairies, les mères des agneaux
donnassent à tondre leurs molles toisons en faveur de Theugénis aux
pieds fins, tant elle est une active travailleuse! et elle aime tout
ce qu'aiment les femmes sages. Aussi bien je ne voudrais pas te
donner dans des maisons chétives et oisives, toi qui es issue de
noble terre et qui as pour patrie cette cité qu'Archias de Corinthe
fonda jadis, qui est comme la moelle de la Sicile et la nourrice
d'hommes excellents. Désormais pourtant, entrée dans une maison dont
le maître connaît tant de sages remèdes pour repousser les maladies
funestes des mortels, tu habiteras dans l'aimable Milet parmi les
Ioniens, afin que Theugénis soit signalée entre les femmes de son
pays pour sa belle quenouille, et que toujours tu lui représentes le
souvenir de l'hôte ami des chansons! car on se dira l'un à l'autre
en te voyant: «Certes il y a bien de la grâce, même dans un petit
présent; et tout est précieux, venant des amis.»
 
[Note 5: Coupé, _Soirées littéraires_, tome XIII, pages 3 et 183.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/50]]==
 
Comme variété de femmes chez Théocrite, et aussi éloignées du caractère
pur de Theugénis que de la nature passionnée de Simétha, il faut placer
_les Syracusaines_, qui sont le sujet de tout un petit drame piquant et
satirique. Ces femmes de Syracuse sont venues à Alexandrie pour assister
aux fêtes d'Adonis: on les voit au début qui s'apprêtent à sortir
ensemble pour aller au palais; elles jasent entre elles de leur
logement, de leur toilette; elles disent du mal de leurs maris. Il y a
là un enfant _terrible_ qui entend tout et qui pourra bien tout redire.
Puis elles se mettent en route à travers la foule, à travers les
chevaux. Au moment d'entrer au palais, elles sont en danger d'étouffer.
Un _monsieur_ les aide, et elles le remercient; un autre se raille de
leur accent dorien, et elles lui répondent de la bonne sorte. L'auteur
de _la Panhypocrisiade_, voulant rendre le mouvement d'une foule sur le
passage de François Ier, s'est ressouvenu de Théocrite:
 
Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'âme!
Au voleur!...--Insolent, respectez une femme!...--On
m'étouffe!--Poussons! enfonçons!--Je le voi! Vivat!--Je suis rompu,
mais j'ai bien vu le roi.
 
Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en
l'honneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise qu'il est tard, que
son mari n'a pas dîné; et là-dessus elles s'en retournent au logis. Ce
tableau de moeurs mériterait une étude à part. Un critique allemand a eu
raison de dire que, lors même qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule
pièce de Théocrite, on serait encore fondé à le placer au rang des
maîtres qui ont excellé à peindre la vie.
 
Parmi les morceaux dont il me resterait à parler, et qui ne se
rapportent ni au genre bucolique ni au genre élégiaque, le plus
remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite
encore, est intitulé _les Grâces_ ou _Hiéron_. Cette expression de
_Grâces_ était très-générale et très-large
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chez les Grecs; elle
signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits
qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas
séparables des Muses. D'après la plainte amère qu'il exhale, on voit
que Théocrite n'a pas échappé au destin commun des poëtes, à cette
souffrance des natures idéales et délicates aux prises avec la race dure
et sordide.
 
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur,
 
a dit La Fontaine dans _Philémon et Bancis_. Il semble que le
contemporain d'Hiéron et de Ptolémée, l'hôte d'Alexandrie et l'enfant
de Syracuse, malgré tous ces noms qui brillent à distance, a souvent
lui-même habité dans l'ingrate bourgade. Oui, bien souvent, comme il le
dit, ses _Grâces_, qu'il envoyait dès l'aurore tenter fortune le long
des portiques, s'en revinrent à lui le soir nu-pieds, l'indignation
dans le coeur, lui reprochant d'avoir fait une route inutile, et elles
s'assirent sur le fond du coffre vide, _laissant tomber leur tête entre
leurs genoux glacés_: «A quoi bon ces chanteurs? disait-on déjà de son
temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. Homère suffit pour
tous. Le meilleur des chanteurs est celui qui n'emportera rien de
moi.»--Les malheureux! s'écrie le poëte; et, dans un élan plein de
grandeur, il revendique le privilège immortel de la Muse; il montre aux
riches que sans elle leur orgueil d'un jour est frappé d'un long, d'un
éternel oubli. Il énumère les puissants d'autrefois, qui ne doivent de
survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchés: car autrement, une
fois morts, et _dès qu'ils ont versé leur âme si chère dans le large
radeau de l'Achéron_, en quoi le plus superbe différerait-il du plus
gueux, de celui dont la main calleuse se sent encore du hoyau? Et les
héros de Troie, et Ulysse lui-même qui a tant erré parmi les hommes, et
le bon porcher Eumée, et le bouvier Philoetius, et le sensible Laërte
aux entrailles
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de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du
vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?
 
On a reconnu là le sentiment du beau passage d'Horace... _carent quia
vate sacro_. Déjà Sapho, s'adressant à une riche ignorante, l'avait
pris sur ce ton, et Pindare a merveilleusement comparé un homme qui a
beaucoup travaillé et qui meurt sans gloire, c'est-à-dire sans le chant
du poëte, à un riche qui meurt sans la tendresse suprême d'un fils, et
qui est obligé dans son amertume de prendre un étranger pour héritier.
Ce même sentiment qui est celui de la puissance et du triomphe définitif
du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande
famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu'à la seule
gloire des beaux vers, parlait à Elvire avec cet intime accent:
 
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, etc., etc.
 
Et Chateaubriand, qui n'a cessé d'avoir le grand culte présent, a dit
en s'adressant à un ami qu'il voulait enflammer: «C'est une vérité
indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le
possédez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul
sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps.»
On aime à entendre à travers les âges ces échos qui se répondent et qui
attestent que tout l'héritage n'a pas péri.
 
Je terminerai ici avec Théocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule
durable ne l'a point trompé; c'est, après tant de siècles, un honneur en
même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper
de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de
traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont le texte présent avec ses
délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire
de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une
source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait
d'emporter de la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/53]]==
neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna:
on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que
cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du
moins pour donner le vif sentiment de la fraîcheur.
 
Novembre-décembre 1846.
 
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/54]]==
 
VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND
PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.
 
Ce titre demande tout d'abord une explication. Tout le monde connaît la
IVe églogue de Virgile adressée à Pollion: _Sicelides Musoe_... Le poète
y célèbre la naissance d'un divin enfant qui doit ramener l'âge d'or. Or
il existe, parmi les oeuvres de l'historien ecclésiastique Eusèbe, un
discours grec qui passe pour la traduction d'un discours latin attribué
à Constantin, et dans ce discours, qui n'est qu'une démonstration du
Christianisme, l'Empereur s'appuie sur le témoignage des Sibylles, et
particulièrement sur la IVe églogue qu'il produit et commente. Cette
églogue se lit aujourd'hui en vers grecs dans le discours. Mais la
traduction diffère notablement de l'églogue latine, et en altère plus
d'une fois le sens en le tirant vers le but nouveau qu'on se propose.
De qui peuvent venir ces altérations? M. Rossignol, qui se pose cette
question et plusieurs autres encore, est ainsi amené de point en point
à douter de l'authenticité du discours attribué à l'Empereur, et,
rassemblant tous les indices qu'une critique sagace lui fournit, il
n'hésite pas à conclure que c'est Eusèbe lui-même qui l'a fabriqué.
Telle est l'idée générale de ce volume qui se compose d'une suite de
petits Mémoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet
principal que comme un prétexte à quantité
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/55]]==
de remarques nouvelles, à des
dissertations curieuses, et, ainsi qu'on aurait dit autrefois, à des
_aménités_ de la critique.
 
Par exemple, il débutera par se poser et par traiter les trois questions
suivantes:
 
1° Pourquoi les _Bucoliques_ de Virgile ont-elles été si souvent
traduites en vers français, et pourquoi ne peuvent-elles pas l'être
d'une manière satisfaisante?
 
2° Quel est, d'après les événements de l'histoire et les détails que
nous avons sur la vie de Virgile, l'ordre de ces petits poëmes?
 
3° Quel est le véritable sens allégorique de l'églogue adressée à
Pollion?--Et quand il est arrivé sur ces divers points à des résultats
nets et précis; quand, ayant franchi les préliminaires, et s'étant
pris au texte même de la traduction en vers grecs, il l'a restitué et
expliqué, ne croyez pas que l'auteur s'enferme dans les limites
trop étroites d'un sujet qui pourrait sembler aride. Les questions
continuent, en quelque sorte, de naître sous ses pas, et ici elles
retardent bien moins la marche qu'elles ne fertilisent le chemin. «A
mesure qu'on a plus d'esprit; a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus
d'hommes originaux.» A mesure qu'on a plus de science et de sagacité
dans l'érudition, on trouve qu'il y a plus de questions à se faire,
et, là où un autre aurait passé outre sans se douter qu'il y a lieu à
difficulté, on insiste, on creuse, et parfois on fait jaillir une source
imprévue. C'est ainsi qu'au sortir de l'étude toute grammaticale
du texte qu'il a restitué, M. Rossignol en vient à l'appréciation
littéraire, et le coup d'oeil qu'il jette sur la composition d'une seule
églogue le mène aux considérations les plus intéressantes sur ce genre
même de poésie, sur ce qu'étaient sa forme distincte et son rhythme
particulier chez les Grecs, sur ce qu'il devint, chez les Romains,
déjà moins délicats d'oreille, et qui se contentèrent d'un à peu près
d'harmonie. Si j'avais à choisir dans l
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/56]]==
e volume de M. Rossignol et à
en tirer la matière d'une étude un peu développée, ce serait sur cette
première partie, relative à la belle époque et antérieure à la portion
byzantine du sujet, que je m'arrêterais le plus volontiers et que je
m'oublierais comme en chemin.
 
M. Rossignol établit, avant tout, ce soin scrupuleux et presque
religieux que mirent les Grecs à distinguer les genres divers de poésie,
et à maintenir ces distinctions premières durant des siècles, tant que
chez eux la délicatesse dans l'art subsista:
 
La nature dicta vingt genres opposés
D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés;
Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
N'aurait osé d'un autre envahir les limites...
 
André Chénier s'est fait, dans ces vers, l'interprète fidèle de la
poétique de l'antiquité. «C'est ainsi, dit à son tour M. Rossignol, que
depuis la majestueuse épopée jusqu'à la vive épigramme aiguisée en un
simple distique, chaque poëme eut son style et son harmonie, ses mots,
ses locutions, son dialecte propre, son rhythme particulier; et quoique
la limite qui séparait deux genres fût quelquefois légère et peu
sensible, il n'en fallait pas moins la respecter, sous peine d'encourir
l'anathème d'un goût difficile et ombrageux.» L'auteur donne ici de
piquants exemples tirés de la métrique des anciens; le déplacement d'un
seul pied suffisait pour changer tout à fait le caractère et l'effet
d'un chant. Ces races héroïques et musicales qui faisaient de si grandes
choses, restaient sensibles jusqu'au plus fort de leurs passions
publiques à la moindre note du poëte ou de l'orateur, et
l'applaudissement soudain n'éclatait que là où la pensée tombait
d'accord avec le nombre, là où l'oreille était satisfaite comme le
coeur.
 
Théocrite le bucolique n'usait donc point du même dialecte qu'Apollonius
de Rhodes et que les autres épi
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/57]]==
ques de la descendance d'Homère. Mais du
moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur
est commune... Non pas. Dans l'églogue, le vers hexamètre différait
essentiellement, par plusieurs endroits, du même vers hexamètre appliqué
à l'épopée: «On a déjà décrit avec assez d'exactitude, dit M. Rossignol,
les caractères généraux de la poésie pastorale; on a déterminé avec
assez de précision quels devaient être le lieu de la scène, le rôle des
acteurs, le ton du discours, les qualités du style; mais l'organisation
intérieure, le mécanisme secret, la structure savante et ingénieuse
de cette poésie, ont été jusqu'ici peu étudiés. Je ne suis pas un si
fervent adorateur de Théocrite que l'était Huet, qui nous apprend
lui-même que, dans sa jeunesse, chaque année au printemps, il relisait
le poëte de Sicile; j'ai pourtant fait plus d'une fois le charmant
pèlerinage, et chaque fois, après avoir admiré la vivacité spirituelle
et ingénue des personnages, la grâce piquante et naïve du dialogue, la
vérité des peintures, je me suis préoccupé de la construction du vers,
de ces ressorts cachés que le poëte met en jeu pour produire plusieurs
de ses effets.» Le résultat de ces observations multipliées et
patientes, c'est que le dactyle peut s'appeler _l'âme de la poésie
bucolique_, et que, sans parler du cinquième pied où il est de rigueur,
les deux autres places qu'il affectionne dans le vers pastoral sont le
troisième pied et le quatrième, avec cette circonstance que le dactyle
du quatrième pied termine ordinairement un mot, comme pour être plus
saillant et pour mieux détacher sa cadence. Théocrite, dans le très
grand nombre de ses vers, fait sentir le mouvement de légèreté et
d'allégresse que rend, par exemple, ce vers de Virgile:
 
_Huc ades, o Meliboee! caper tibi salvus et hoedi_.
 
Les anciens grammairiens avaient déjà fait en partie ces remarques, et
l'illustre critique Valckenaer les avait confirmées.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/58]]==
M. Rossignol y a
ajouté quelque chose, et l'observation du dactyle au _troisième_ pied
est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Théocrite, il y
en a sept cent quatre-vingt-six qui offrent cette circonstance métrique;
et pour quiconque a pénétré la délicatesse habile et même subtile des
anciens en telle matière, ce ne saurait être l'effet du hasard. Ceux
qui seraient tentés d'accueillir avec sourire ce genre de recherches
intimes, poursuivies par un homme de goût, peuvent être de bons et
d'excellents esprits, mais ils ne sont pas entrés fort avant dans le
secret du langage antique, et nous les renverrions pour se convaincre,
s'ils en avaient le temps, à Denys d'Halicarnasse et aux traités de
rhétorique de Cicéron.
 
Ces observations techniques, que nous ne pouvons qu'effleurer, et dans
lesquelles M. Rossignol nous a rappelé un critique bien délicat aussi
d'oreille et de goût, feu M. Mablin, ces curiosités d'un dilettantisme
studieux mènent à l'intelligence vive et entière des modèles qu'il
s'agit d'apprécier. De même qu'on est disposé à mieux sentir Théocrite
au sortir de ces pages, on mesure avec plus de certitude le degré précis
dans lequel Virgile s'est approché du maître: car c'était bien un maître
que Théocrite pour Virgile dans la poésie pastorale; et M. Rossignol,
qu'on n'accusera pas d'irrévérence envers aucun génie antique, établit
la différence et la distance de l'un à l'autre par des caractères
incontestables. Virgile, jeune, amoureux de la campagne, mais non moins
amoureux des poésies qui la célébraient, s'est évidemment, à son début,
proposé Théocrite pour modèle presque autant que la nature elle-même. Il
semble véritablement avoir lu Théocrite plume en main, et avoir voulu
bientôt en imiter et en _placer_ les beautés, assez indifférent
d'ailleurs sur le lieu. La forme dans laquelle il a reproduit et comme
enchâssé à plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans
doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est là ce qui a fait
la fortune des _Bucoliques_.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/59]]==
Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas
cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez
à écarter cette molle et suave mélodie pour ne vous attacher qu'à la
pensée, vous serez frappé du défaut d'unité dans le lieu et dans le
sujet, du vague de la scène, et du caractère bien plus littéraire que
réel de ces bergeries. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui
rend la traduction des _Bucoliques_ impossible et presque nécessairement
insipide; car ce charme de la forme s'évanouissant, il ne reste rien de
nettement dessiné et qui marque du moins les lignes du tableau. Jusque
dans les _Bucoliques_ pourtant, Virgile, ce génie naturellement grave,
sérieux et mélancolique, présage déjà son originalité sur deux points:
la Xe églogue, si passionnée, en mémoire de Gallus, laisse déjà éclater
les accents du chantre de Didon, et la IVe églogue à Pollion, toute
religieuse et sibylline, toute _digne d'un consul_, fait entrevoir dans
le lointain les beautés sévères et sacrées du VIe livre de l'_Enéide_.
 
Je ne redirai pas ici comment l'amour si profond et si vrai qu'avaient
les Romains pour la campagne ne les inclinait pourtant point à l'églogue
pastorale; c'était un amour mâle et pratique, tout adonné à la culture,
et dont les loisirs mêmes, si bien décrits dans les _Géorgiques_, se
ressentaient encore des rudes travaux de chaque jour. Lorsque Tibulle,
le plus affectueux après Virgile, et le plus doux des Romains, dit à
sa Délie, en des vers pleins de tendresse, qu'il ne demande avec elle
qu'une chaumière et la pauvreté, il mêle encore à l'idéal de son bonheur
ces images du labour:
 
_Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim
Jungere, et in solo pascere monte pecus;
Et te dum liceat teneris retinere lacertis,
Mollis et inculta sit mihi somnus humo._
 
Le voeu ici est le même que dans la VIIIe idylle de Théocrite, quand le
berger Daphnis chante ce couplet qu'on ne
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/60]]==
saurait oublier, et où il ne
souhaite ni _la terre de Pélops_, ni les richesses, ni la gloire, mais
de tenir entre ses bras l'objet aimé, en contemplant _la mer de Sicile_.
Le tableau de l'élégiaque romain est touchant dans sa réalité, mais on
sent aussitôt la différence: il y manque, pour égaler le rêve sicilien,
je ne sais quoi d'un loisir tout facile, je ne sais quel horizon plus
céleste.
 
S'attachant particulièrement à la IVe églogue, et après en avoir
déterminé le sens, selon lui, tout mystique, tout relatif aux traditions
de l'oracle, après avoir assez bien démontré, ce me semble, que le poëte
n'a fait qu'y prendre un thème, un prétexte à la description de l'âge
d'or vers l'époque de la paix de Brindes, et que le mystérieux enfant
promis n'était pas tel ou tel enfant des hommes, mais un de ces
dieux _épiphanes_ ou _manifestés (proesentes divos)_ très-connus
de l'antiquité entière, M. Rossignol nous fait bien comprendre la
transformation que subit peu à peu dans l'imagination des peuples cette
sorte de vague prédiction virgilienne, portée sur l'aile des beaux vers
et revêtue d'une magique harmonie. La superstition populaire, qui allait
cherchant dans les derniers souffles de la Sibylle la promesse du
Sauveur nouveau, n'eut garde, parmi ses autorités, d'oublier Virgile.
Dès le second siècle du Christianisme, des esprits plus fervents
qu'éclairés se complurent à cette confusion bizarre qui, au moyen de
quelques centons alambiqués, à la faveur même de misérables acrostiches,
mariait ensemble les deux cultes, et contre laquelle devait tonner saint
Jérôme. «Reproches inutiles! dit M. Rossignol; la fureur de ces jeux
d'esprit redoublera, entretenue par la superstition et le faux goût; et
l'écrivain sur qui ce zèle extravagant s'exercera de prédilection, c'est
Virgile.» Le critique suit dans tout son cours la nouvelle destinée
que fit au poëte l'illusion superstitieuse. La IVe églogue, il faut en
convenir, y prêtait assez naturellement, et le sujet s'en trouva bientôt
travesti au point d'être donné
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/61]]==
sans détour pour une prédiction
de l'avènement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce
travestissement sur le fait, dans la traduction grecque produite par
Eusèbe. Le divorce, ou plutôt la confusion insensible commence dès le
début même. Tandis que Virgile invitait les Muses de la Sicile à
élever un peu le ton accoutumé de l'églogue, le traducteur les exhorte
nettement à célébrer _la grande prédiction_. Là où Virgile annonçait le
retour d'Astrée et de Saturne, le traducteur ne parle que de _la Vierge
amenant le Roi bien-aimé_. Lucine, toute chaste que l'appelait le poëte
(_casta_, _fave_, _Lucina_), n'est pas plus heureuse qu'Astrée; elle
disparaît pour devenir simplement _la lune qui nous éclaire_; et si,
dans le texte primitif, on la suppliait de présider, comme déesse, à
la naissance de l'enfant, le traducteur lui ordonnera d'_adorer le
nourrisson qui vient de naître_. C'est ainsi que les noms des divinités
mythologiques se trouvent l'un après l'autre éliminés au moyen de
synonymes adroits ou de périphrases complaisantes. Il serait curieux de
suivre en détail avec le critique cette traduction habilement infidèle
et toute calculée, dans laquelle l'églogue païenne de Virgile est
devenue un poëme chrétien, et qui transforme définitivement le dieu
épiphane de la Sibylle en la personne même du Rédempteur. Grâce à ce
rôle nouveau qu'une semblable interprétation créait à Virgile, et que la
vague tradition favorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux
poëte (le poëte pourtant de Corydon et de Didon) a pu être pris sous le
patronage de deux religions si différentes et si contraires, comment le
Christianisme du moyen-âge s'est accoutumé peu à peu à l'accepter
pour magicien et pour devin, et comment Dante, le poëte théologien,
n'hésitera point à se le choisir pour guide dans les sphères de la foi
chrétienne. Il n'est pas jusqu'à Sannazar enfin, qui, aux heures de la
Renaissance, dans un poëme dévot d'un style païen, ne fasse chanter
l'églogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/62]]==
 
Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute
d'imagination qui pourrait ici étonner et choquer, si l'on s'y était
tenu. Virgile est un poëte véritablement religieux; il y a dans
l'inspiration de sa muse un souffle doux, puissant, pacifique, qui lui
fait adorer et invoquer en toute rencontre les divinités clémentes. En
lui s'est rassemblé, comme dans un harmonieux et suprême organe, l'écho
mourant de cette voix sacrée qu'entendirent, à l'origine de la fondation
romaine, les Évandre et les Numa. Il n'y avait donc rien que de simple
et plutôt d'heureux à un rapprochement et à un sentiment de tendre
sympathie, tel qu'en pouvait éprouver pour lui un Dante touché du
mystique rayon, ou encore un saint Augustin à travers ses larmes. A une
certaine hauteur toutes les piétés se tiennent et communiquent aisément
par l'imagination et par la poésie. Ce qui devient bizarre, ce qui
devient mensonger et adultère, c'est l'appropriation prétendue
littérale, c'est le détournement frauduleux de l'Églogue à un avènement
qui n'avait pas besoin d'un tel précurseur.
 
J'en ai dit assez pour signaler aux curieux l'espèce d'intérêt
philosophique et historique qui s'attache aux recherches philologiques
de M. Rossignol. Sa méthode m'a rappelé plus d'une fois, par sa
direction circonscrite et sa rigueur, l'ingénieux procédé que M.
Letronne a si souvent appliqué à des points d'histoire, de géographie ou
d'archéologie. J'oserai ajouter que M. Rossignol est de cette école,
de même qu'il est aussi de celle du digne et fin M. Boissonade en
philologie. Esprit tout à fait français pour la netteté et la fermeté,
M. Rossignol a le mérite de combiner en lui les traditions et
quelques-unes des qualités essentielles de ces hommes qui sont nos
maîtres, et à la fois de s'être formé lui-même avec originalité, avec
indépendance, dans une étude approfondie et solitaire qui devient de
plus en plus rare. Le pur où sa modestie lui permettra de sortir des
questions trop particulières et de se porter avec toutes les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/63]]==
ressources
de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intérêt
plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveauté son rang dans la
critique et pour se classer en vue de tous. Ce volume, qui doit
être suivi d'une seconde partie, est un premier pas dans cette voie
d'application où nos voeux l'appellent et où de plus compétents le
jugeront.
 
J'ai oublié de dire que le volume est dédié à M. le comte Arthur
Beugnot; il y a des noms qui portent avec eux des garanties de bon
esprit, de critique exacte et saine, exempte de toute déclamation.
 
28 décembre 1847.
 
 
 
 
FRANÇOIS
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/64]]==
Ier POËTE
 
POÉSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIÉES PAR M. AIMÉ
CHAMPOLLION-FIGEAC, 1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.
 
C'est une chose grave assurément pour un roi que de faire des vers. Il
n'est point permis aux poëtes d'être médiocres; Horace le leur défend au
nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes
qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi,
telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère, et telle qu'Achille la
dictait par avance à Alexandre, consiste _à toujours exceller, à être en
tout au-dessus des autres_[6]. Voilà deux obligations bien hautes, deux
royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument,
chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine.
Hors de l'Orient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple
de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer
dans sa pleine majesté un roi poëte, il ne faudrait pas remonter au
Roi-Prophète ou à son fils. Il y a eu des degrés toutefois; ce même
Homère, de qui nous tenons l'adieu du vieux Pélée donnant à son fils
cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous
représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/65]]==
arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis
qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le
moyen fige, comme l'antiquité héroïque, nous offrirait çà et là de ces
heureuses surprises, depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp
des Danois, jusqu'à Richard Coeur-de-Lion appuyant à la fenêtre de sa
prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux
chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a
été un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas été de pures
métaphores, on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et
d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment
que les vers, ramenés à l'état de simple composition littéraire,
devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se coucher
_par écriture_, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant
toutes métaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver à
l'indispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près
impossible d'être à la fois roi et poëte avec bienséance. Que gagne la
gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand ils seraient
un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille,
à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du
capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins
prouvée, pour n'être point consignée dans des pièces soi-disant légères,
signées _Sans-Souci_ et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a
réussi, par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a
très-bien remarqué, un peu de Trissotin dans le héros. On sait qu'un
jour Louis XIV aussi s'était avisé de rimer; c'était sans doute dans le
court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des
carrousels, dont un passage de _Britannicus_ le guérit. Cette fois la
leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un
avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté;
elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y
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a réussi.» Louis XIV, avec
son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un
roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels
personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer,
de favoriser les arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer
directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison
de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au
peuple romain lui-même:
 
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Hae tibi erunt arles.....
 
[Note 6: _Iliade_, XI, 783.]
 
On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop
rigoureusement aux _Poésies_ de François Ier ce que les précédentes
observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers
d'amateur ne sont plus guère de mise eu français depuis Malherbe; mais
Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François Ier avait pu lire à un
Despréaux n'importe lesquelles de ses épîtres ou même de ses rondeaux,
il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira
Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs
poëtes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des
vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient
quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe siècle, à cet égard,
nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement.
François Ier, dès le jour où il monta sur le trône, donna le signal à
ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en
définitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il communiqua
d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement
universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à
l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps, une prétention petite,
était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple.
Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y
eut un jour
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dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un
coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité
immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de
belles dames elles-mêmes, de très-grandes dames de la veille, manier la
pelle et la bûche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez
peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce
fut là en partie le rôle de François Ier poëte, et celui des Valois, y
compris plus d'une princesse.
 
Ce qu'on appelle la _Renaissance_ dans notre Occident constitue
véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne;
cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand
la France retardait encore. Les expéditions de Charles VIII et de Louis
XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits; mais
rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François Ier est d'avoir, à
peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps
nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne
saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit
d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François Ier,
Louise de Savoie, écrivant en son _Journal_: «Le 22 septembre 1314,
le roi Louis XII, fort antique et débile, sortit de Paris pour aller
au-devant de sa jeune femme la reine Marie.» Et quelques lignes plus
bas: «Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.»
Son fils, son _César pacifique_, ou encore son _glorieux et triomphant
César, subjugateur des Helvétiens_, comme elle le nomme tour à tour.
Ainsi, succédant à ce bon roi _antique et débile_, et dont les
rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de
goût, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit
des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à
Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile
école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/68]]==
pour
prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard
de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément
de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que
François Ier faisait consister l'idée et l'honneur des lettres; il
embrassa la Renaissance dans toute son étendue. Épris de toute noble
culture des arts et de l'esprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme
de Léonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de décorer d'eux _sa
nation_, comme il disait, et son règne, propagateur de la langue
vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d'un haut enseignement
libre en dehors de l'Université et de la Sorbonne, il justifie, malgré
bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des
contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans
telle ou telle fondation particulière, que dans l'esprit même dont il
était animé et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait
dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré
de la passion de Pétrarque, le grand précurseur, pour le triomphe des
sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent à voir cette flamme
en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a
montré son digne père, homme de plus de zèle que de savoir, «eschauffé
de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy François premier embrassa les
lettres et les mit en crédit,» et l'imitant de son mieux dans sa maison,
toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui _comme
personnes saintes_. «Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime
bien, mais je ne les adore pas.» Ce fut cette sorte de culte que
François Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla
d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le
cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de
Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte
nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en
aller à cheval
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en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de
Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé
de corriger l'_épreuve_, cette chose avant tout pressante et sacrée.
Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables
commencements et compromirent les destinées finales du règne; mais
l'élan, une fois donné, suffisait à produire de merveilleux effets; les
semences jetées au vent pénétrèrent et firent leur chemin en mille sens
dans les esprits; la politesse greffée sur la science s'essaya, et l'on
en eut, sous cette race des Valois, une première fleur. Voilà de quoi
excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le
roi poëte; et, comme circonstance atténuante, il convient de noter aussi
qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité,
ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car _que faire en
un gîte, à moins que l'on ne songe?_ et que devenir dans une prison à
moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon René d'Anjou, captif
en sa jeunesse, avait usé ainsi de musique et de vers, en même temps
qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions
mélancoliques et d'emblèmes. Le grand-oncle de François Ier, Charles
d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à
la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François
Ier fut loin d'y réussir aussi bien, l'idée, l'intention du moins était
délicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander à ce
prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.
 
Le recueil des _Poésies_ de François Ier, que vient de publier M. Aimé
Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du
Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même
dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne,
possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour
le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/70]]==
être l'original.
Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi
prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:
 
«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis
l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma
mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en
moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate
fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité
me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a
meury mon esperit en ce pénible lieu...»
 
Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux
pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on
comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur,
et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une
facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il
redit la même chose dans la longue épître où il raconte son _parlement
de France et sa prise devant Pavie_:
 
Car tu sçaiz bien qu'en grande adversité
Le recorder donne commodité
D'aulcun repoz, comptant à ses amys
Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.
 
On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son
oeuvre; dans cette même épître, il commence en parlant bien modestement
de son _escript_ et de cette idée qu'il a eue de
 
Cuider coucher en finy vers et mectre
Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.
 
L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité: il
serait difficile, en effet, de _coucher_ ses pensées en plus _mauvais
mètre_. L'épître se peut dire une gazette en vers de la force de tant de
chroniques rimées qui avaient
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/71]]==
cours alors, et dont, au siècle suivant,
la _Muse historique_ de Loret a été la dernière. A titre de témoignage
officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a
publié sur la _Captivité de François Ier_[7], s'en est utilement servi
pour rétablir le vrai sur quelques particularités contestées; mais, au
point de vue littéraire, que pourrait-on dire en présence d'une enfilade
de vers comme ceux-ci:
 
De toutes pars lors despouillé je fuz,
Mays deffendre n'y servit ne reffuz;
Et la manche de moy tant estimée
Par lourde main fut toute despecée.
Las! quel regret en mon cueur fut bouté!
 
On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure,
que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans
laquelle respire l'ardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute
militaire; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit:
 
«Et tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point, été
vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de
Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal
d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a été cause
en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit
mieux.... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore
assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi
bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils
soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne
s'épargnoient non plus que sangliers échauffés.»
 
Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie
avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton
tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait,
la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux
épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page
de Villehardouin
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/72]]==
et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.
 
[Note 7: Collection des Documents historiques.]
 
Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à
cette date du règne de François Ier, pour expliquer uniquement par cette
imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus
qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort
mêlée, et confuse; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait
se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François Ier il s'en
glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la
reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et
l'on est à l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc
bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier.
Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prière
en vers adressée au Crucifix, s'aviserait de dire:
 
O seur! oyez que respond ce pendu!
 
Le XVIe siècle, même chez les poëles en renom, est trop habituellement
sujet à ces accidents fâcheux qui gâtent et, pour ainsi dire, salissent
les intentions les meilleures; mais là encore il y a des degrés, et les
vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on
n'avait de ce prince que les longues épîtres et les pièces de quelque
étendue ou même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner
raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.
 
Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le _Recueil_ quelques
agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître
une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de
suite et tout d'une haleine cette série d'épîtres plates, de rondeaux
alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif
et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus
souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/73]]==
quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On
est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas
chez ces poëtes, à soupçonner que ceux-ci pourraient bien n'y pas être
étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons
vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutôt encore
sur la conscience de l'aumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y
trouve mêlé si fréquemment.
 
Il m'a toujours semblé que ce serait le sujet intéressant d'un petit
mémoire que d'examiner à part le groupe des _poëtes rois_ et _princes
au XVIe siècle_: François Ier et sa soeur Marguerite, les deux autres
Marguerite, Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV enfin;
car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait à
discuter de près, à démêler le degré d'authenticité de certaines pièces
qui ont couru sous leur nom. Brantôme, qui parle avec de grands éloges
du talent poétique de la reine d'Écosse, nous apprend qu'on lui
attribuait déjà, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement
à ceux de l'aimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. «Ils
sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa
belle boutique.» Depuis lors on a paré à ce genre d'objection, et c'est
plutôt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prétendue
relique d'autrefois. Au XVIIIe siècle, il se glissa plus d'un pastiche
dans ces recueils et _Annales poétiques_ dont les rédacteurs étaient
eux-mêmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abbé de
Saint-Léger que la chanson de Marie Stuart à bord du vaisseau (_Adieu,
plaisant pays de France_) était de lui. Les beaux vers de Charles IX
à Ronsard qui sont partout (_L'art de faire des vers, dût-on s'en
indigner_...), où se trouvent-ils cités pour la première fois? Où
voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur _Gabrielle_ et sa
chanson à _l'Aurore_[8] On a là
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/74]]==
toute une série de petites questions en
perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils semblent sortir de
dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait à l'appui des imprimés,
devraient être eux-mêmes soumis à examen. Puis, quand la source
originale serait sûrement atteinte, on aurait à discuter encore le degré
de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures;
car ces princes et princesses avaient tout le long du jour à leur côté;
entendant à demi-mot, valets de chambre, aumôniers et secrétaires, tous
gens d'esprit et du métier. Les Bonaventure des Periers, les Marot, les
Saint-Gelais, les Amyot, étaient en mesure de prêter plus d'un trait à
un canevas auguste, et de mettre la main à la demande en même temps qu'à
la réponse. Je ne sais plus quelle dame de la Cour d'Henri III disait
à Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, _qu'elle
envoyait ses pensées au rimeur_. On sait positivement que c'était là
l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrétaire
Maynard la faisait parler en vers tendres et passionnés, et lui-même,
dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit:
 
L'âge affoiblit mon discours,
Et cette fougue me quitte,
Dont je chantois les amours
De la reine Marguerite.
 
[Note 8: Dans une _Notice sur un Recueil_ manuscrit _d'anciennes
Chansons françaises_, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouvé le
fameux Couplet:
 
Cruelle départie,
Malheureux jour! etc., etc.
 
Il en conclut que Henri IV avait pris ce refrain à quelque chanson déjà
en vogue (voir le tome XI, no 6, des Bulletins de l'Académie royale de
Bruxelles).]
 
Au XVIIIe siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse
du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer
à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par
Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou te
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/75]]==
l autre poëte ordinaire de sa
petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une
discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui
traverserait l'histoire littéraire du XVIe siècle. Mais, dans aucun cas,
il n'y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les
charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur
de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse,
resterait hors de cause; seulement la part du métier reviendrait à qui
de droit.
 
Tant que François Ier fut prisonnier en Espagne, il composa
incontestablement sans secours et sans aide de longues épîtres non moins
ennuyeuses qu'ennuyées; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de
vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons
poëtes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit
les _Poésies_ du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y
distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à
être isolé des couplets suivants; pris à part, c'est un dizain des plus
frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touché:
 
Estant seullet auprès d'une fenestre
Par ung matin, comme le jour poignoit,
Je regarday Aurore, à main senestre,
Qui à Phebus le chemyn enseignoit.
Et d'autre part m'amye qui peignoit
Son chef doré, et viz sez luysans yeulx,
Dont me gecta ung traict si gracieulx,
Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire:
Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx,
Car la beaulté de ceste vous empire.
 
Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain,
non moins égayé, mais qui est de Marot:
 
May bien vestu d'habit reverdissant,
Semé de fleurs, ung jour se mist en place,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/76]]==
Et quant m'amye il vit tant florissant,
De grand despit rougist sa verte face,
En me disant: Tu cuydes qu'elle efface
A mon advis les fleurs qui de moy yssent?
Je lui respond: Toutes tes fleurs périssent
Incontinant que yver les vient toucher;
Mais en tout temps de ma Dame florissent
Les grans vertuz, que mort ne peult sécher.
 
Le dizain du prince à certainement de quoi lutter en grâce avec celui
de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que, dans le
_Recueil_, l'un est bien voisin de l'autre; et, en général, quand on
trouve réunis un certain nombre de morceaux qu'il faut rapporter à
Saint-Gelais ou à Marot, c'est presque toujours aux environs de ces
endroits-là que se rencontrent aussi les petites pièces du roi qui
peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sûr que la ligne de
démarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque
confusion sur ces points limitrophes: _Lucanus an Appulus anceps_[9].
 
[Note 9: Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page
96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouve que
le huitain: _Cessez, mes yeulx_, etc., de la page 94, est également de
l'aumônier-poëte.]
 
Pour ce qui est du joli dizain de l'_Aurore_ en particulier, il paraîtra
piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius
Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité _de la Nature des Dieux_.
C'est une épigramme tout à fait _à la grecque,_ mais la similitude de
l'image reste frappante:
 
Constiteram exorientem Auroram forte salutans,
Quum subito a loeva Roscius exoritur.
Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra,
Mortalis visus pulchrior esse deo.
 
Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable
veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/77]]==
penser, c'est cette petite
circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, _a loeva, à main
senestre._ Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces
réminiscences d'érudit?
 
Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François Ier des traits
d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes
et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les
exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est
en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes
loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus
souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par
exemple:
 
Elle jura par ses yeulx et les miens,
Ayant pitié de ma longue entreprise,
Que mes malheurs se tourneroient en biens;
Et pour cela me fut heure promise.
Je crois que Dieu les femmes favorise:
Car de quatre yeulx qui furent parjurez,
Rouges les miens devindrent, sans faintise;
Les siens en sont plus beaulx et azurez.
 
Sachons seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais
cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses _Amours_
(liv. III, élég. 3):
 
Perque suos illam nuper jurasse recordor,
Perque meos oculos; et doluere mei.
 
Voici encore un sixain délicat, où le doux nenny est aux prises avec le
sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:
 
Le desir est hardy, mais le parler a honte;
Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte;
L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte;
L'ung veult chose cacher que l'aultre fait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/78]]==
apperte;
L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse:
Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.
 
L'épitaphe d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette
improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueillis par M.
Vallet de Viriville doivent, nous dit-on, en confirmer l'authenticité.
Mais M. Champollion a conjecturé judicieusement, selon moi, que la pièce
en tercets: _Doulce, plaisante, heureuse et agréable nuict_ (page 150),
est trop compliquée pour être du monarque. J'ajouterai, comme raison à
l'appui, que cette espèce de chanson est traduite de l'Arioste[10], et
elle l'a été depuis encore par d'autres poëtes du XVIe siècle, par
Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir
favorisé son entreprise amoureuse, et il part de là pour dénombrer et
décrire avec complaisance chaque détail de son aventure. Mellin de
Saint-Gelais, qui le premier a donné en français d'autres imitations
en vers de l'Arioste, a dû tremper dans celle-ci. Un tel travail de
traduction suppose en effet une application littéraire qui tient au
métier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne
s'amuse guère à traduire celles des autres[11].
 
[Note 10: Voir dans les _Rime_ de l'Arioste le _capitole_:
 
O piu che'l giorno a me lucida e chiara,
Dolce, gioconda, avventurosa notte, etc.
]
 
[Note 11: Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernières pages
une pièce qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste,
mais qui va fort au delà; elle trouverait sa vraie place dans un
_Parnasse satyrique_. Si cette espèce de blason du corps féminin était
de François Ier, on devrait lui reconnaître une vigueur et une haleine
dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y décèle une
verve exercée qui se sera mise au service de ses plaisirs.--Cette pièce,
au reste, n'est pas inédite; elle a été insérée dans le Recueil des
_Blasons_ par Méon (Blason du corps); mais, sauf une ou deux corrections
qui sont heureuses, le texte de Méon est peu correct, et même à la fin
il y a de l'inintelligible.]
 
Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/79]]==
s'étend à toute la
poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce
qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant
agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un
secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en
lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander,
quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais
n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un
italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs,
et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel
auteur de l'_Anthologie_, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin,
avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé
à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des
modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux
figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir
non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son
texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi
dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors
une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui
arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en
vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit
de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant,
indifféremment.
 
L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des
procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les
pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de
Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle.
Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime
du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut,
à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude
d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de
textes anciens: «Il fault musser, dit-
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/80]]==
il, sa foiblesse soubz ces grands
crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice
à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins
créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais
souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte
ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est
trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce
qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge,
qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois
ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai
sens et toute sa portée.
 
On vient de voir dans les _Poésies_ de François Ier qu'une des pièces
qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être
une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de
toute la fin du siècle, _O nuit, jalouse nuit_, qui est la contre-partie
de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour
avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est
de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps
n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors
savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le
traducteur.
 
Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne
laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais
quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses
gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous
dira dans une épigramme qui a pour titre: _De son amour_:
 
Je n'aime ny la pucelle,
Elle est trop verte...
 
Je renvoie au feuillet 15 des _Passe-temps_. Pour le coup, on croit
avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de
Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'un
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/81]]==
e traduction encore d'une épigramme
d'Orestes qu'on peut lire dans l'_Anthologie_[12], et que Grotius a aussi
traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi
que Baïf.
 
[Note 12: _Anthol. palat., V, 20.]
 
Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de
Larivey. Il les donne pour les avoir faites à _l'imitation des anciens
grecs, latins et modernes italiens_ voilà qui est franc; mais, en ces
termes généraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on
regarde de près? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce _Larivey_,
sous son air champenois, fils naturel d'un des _Giunti_, fameux
imprimeurs italiens, avait tourné et comme parodié en français le nom de
son père (_l'arrivé, advena_). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom,
il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pièces de théâtre que
publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a
rendues avec esprit, avec liberté et naturel, mais textuellement.
Grosley avait noté le fait pour la comédie des _Tromperies_,
littéralement traduite des _Inganni_ de Nicolo Secchi. Il en est de même
de la pièce qui a pour titre _la Veuve_; il l'a prise tout entière, sauf
quelques suppressions, de _la Vedova_ de Nicolo Buonaparte, bourgeois
florentin et l'un des ancêtres, dit-on, des Bonaparte: cette _Vedova_
originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. _Les Jaloux_
encore sont traduits de _i Gelosi_, comédie de Vincenzo Gabiani,
gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans
doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile
d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme
ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/82]]==
été l'un des bons
artisans du franc et naïf langage.
 
Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde
moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui
se rattache à Marot et à l'époque de François Ier, est moins sujette à
cette préoccupation constante et à cet artifice. Je l'accorderai sans
peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions
et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit
recueil des _Poésies_ de Bonaventure dès Periers, le poëte valet
de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane à
grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais
tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit: _les Roses_,
dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De
prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.
 
[Note 13: C'est dans les comédies de Laurent de Médicis, de François
Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se trouvent
mentionnés dans la dédicace de Larivey à M. d'Amboise, qu'on aurait le
plus de chances de rencontrer les imitations et traductions qui restent
encore à déterminer.]
 
[Note 14: A Lyon, Jean de Tournes, 1544.]
 
Un jour de may, que l'aube retournée
Refraischissoit la claire matinée
D'un vent tant doulx....
 
un matin donc, le poëte se promène _au grand verger, le long du
pourpris_; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes
fraîches, _rondelettes_, et il les décrit à ravir. Il nous rend en vers
gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:
 
L'aube duquel avoit couleur vermeille
Et vous estoit aux roses tant pareille
Qu'eussiez doublé si la belle prenoit
Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit
Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses:
Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.
 
Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses _Roses_
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/83]]==
elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le
dernier des anciens:
 
Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem,
An darel, et flores tingeret orta dies.
 
Le vieux rimeur n'a pas indiqué son larcin, il l'a même recouvert assez
ingénument quand il traduit le
 
Vidi _Poestano_ gaudere _rosaria_ cultu,
 
par
 
.......Là veis semblablement
Un beau laurier accoustré noblement
Par art subtil, non vulgaire ou commun,
Et le rosier de maistre Jean de Meun.
 
Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce
qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La
Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.
 
Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par M. Nodier[15],
qui s'est complu a y voir un caractère original; ils rappellent
naturellement ceux de Ronsard: _Mignonne, allons voir si la rose_...
L'un et l'autre poëte avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils
avaient en mémoire le même modèle. Bonaventure des Periers, après avoir
décrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone, les vicissitudes
rapides de chaque âge des rosés, conclut comme lui:
 
.......Vous donc, jeunes fillettes,
Cueillez bien tost les roses vermeillettes
A la rosée, ains que le temps les vienne
A deseicher: et tandis vous souvienne
Que ceste vie, à la mort exposée,
Se passe ainsi que roses ou rosée.
 
[Note 15: Article sur Bonaventure des Periers (_Revue des Deux
Mondes_, 1er novembre 1839).]
 
Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes,
Et memor esto aevum sic properare t
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/84]]==
uum.
 
La _rosée_ ajoutée aux _roses_ par le vieux poëte français est une grâce
de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée. Bonaventure des
Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire
en vers blancs la première satire d'Horace: _Qui fit, Moecenas_..., il
disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg: «D'où vient cela, mon
amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat?» L'imitation
de l'antique, au XVIe siècle, ne saurait durer bien longtemps sans
détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire: «Nous
ne sommes que des violons de village auprès des anciens.»
 
Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la
reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse
épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de
l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi,
et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent
à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée. Il ne faut
pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui
n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il
n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de
Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces
mots:
 
Le groz ventre trop pesant et massif
Ne veult souffrir au vray le cueur naïf
Vous obeyr, complaire et satisfaire...
 
Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à supporter son frère,
elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus-Christ, de même
qu'elle s'écriera, cri parlant de Madame d'Angoulême, leur mère, qui est
restée courageusement au timon de l'État:
 
À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre,
Comme Anchises qui délaissa sa
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/85]]==
terre?
 
Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie
troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux
qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et
ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus
généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse; c'est le culte de
l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui:
 
Mais toy, qui as toujours foy conservée
Et envers tous ta constance observée,
Rendant content Dieu et ta conscience
Par ta vertu, doulceur, foy, pacience,
Tenant à tous parole et vérité,
Honneur tu as, non ennuy mérité.
 
Elle le loue de sa clémence envers les révoltés de La Rochelle; elle
l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses
chevaleresques représailles envers Charles-Quint, son grand ennemi,
lorsqu'il le fêta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la
France:
 
L'Ytalien à grand peine l'a creu,
Car la bonté, qui de Dieu est venue,
De l'infidelle est tousjours incongnue.
Celluy qui est de la foy devestu
Ne peult louer en aultre sa vertu.
Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande?
Qu'esse que tant il loue et recommande?
C'est rendre bien pour mal, voire et aymer
Son ennemy: qui est le plus amer
Et dur morceau qui soit en l'Escripture,
D'autant qu'il est contre nostre nature.
Le Roy l'a faict, et si l'a accomply:
Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply,
Plustost mourroit que de s'y accorder.
Je me tairay du surplus recorder.
Qui faict le plus, il fera bien le moings:
Son cueur est pur et nettes sont ses mains.
 
François Ier répondait d'avance à ces dignes
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/86]]==
éloges, lorsque, de sa
prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:
 
Cuer resolu d'aultre chose n'a cure
Que de l'honneur.
Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur[16].
 
[Note 16: Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces
allitérations, assonances et consonnances: _cuer, cure, corps, cueur,
vainqueur_? La poésie du XVIe siècle est pleine de ces vestiges d'une
versification antérieure. On lit à la page 12 du présent _Recueil_:
 
Ne nul plaisir que nature nous _donne_
Ne nous est riens, si bientost ne _retourne_.
 
La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens
trouvères,]
 
A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font
écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.
 
On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les
publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus
mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont
on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de
l'auteur de l'_Heptamèron_, ont fait place peu à peu à une appréciation
plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et
libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne
saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux,
de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de
sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui
fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants,
Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément;
c'était, comme le dit Marguerite, un parfait _triangle_, et une vraie
_trinité_. Les expressions triomphantes dont est rempli le _Journal_ de
la mère du roi, et qui rappellent le _Latonoe pertentant gaudia pectus_,
se reproduisent dans les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/87]]==
lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux
femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles
débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif
comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde
sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi
comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux
ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire
dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de
la sorte à elle-même:
 
........«C'est celluy que d'enfance
Tu as veu tien, tu le voys et verras;
Ainsy l'a creu et le croys et croirras.
Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère;
Je suis ton roy, aussy je suis ton frère.
Frère et petit n'as craint de me tenir
Entre tes bras; ne crains donc de venir
Entre les miens, qui suis grand et ton roy:
Car en croissant croist mon amour en moy.»
 
Ainsy parla l'oeil plain de charité,
Et voz deux bras dirent: C'est veritté[17].
 
Un éditeur instruit[18], qui, dans un premier travail, avait jugé fort
sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce
jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une
interprétation laborieuse à dénoncer dans le coeur de cette princesse je
ne sais quel sentiment fatal et mystérieux, dont son frère aurait été
l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni
matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa
vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/88]]==
nombre des
témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa
captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce
qu'on lit en maint endroit du présent _Recueil_:
 
O quelle amour! et qui jamais l'eust creue!
Qui en absence est augmentée et creue;
Là où jamais changement n'ay trouvé;
Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé[19]!
 
Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de
1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite
accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long
du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:
 
Avancés-vous, hommes, chevaulx,
Asseurés-moi, je vous supplye,
 
[Note 17: Page 183.]
 
[Note 18: M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses
tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion
singulière et cette humeur acariâtre qui lui était habituelle.]
 
[Note 19: Page 185.]
 
Que nostre Roy, pour ses grands maulx,
A receu santé accomplie:
Lors seray de joye remplye.
Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous,
Et vostre oeil sa doulceur desplye,
Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!
 
De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la
profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part
du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une
dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien
sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et
très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de
l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de
verve puritaine à cette époque.
 
Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette
Marguerite si fort en contraste avec la première
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/89]]==
idée qu'on se fait
de l'auteur des _Contes et nouvelles_, nous répondrions que notre
impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent
la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus
confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous
savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et
que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires.
Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de
l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il
suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant
les longues et définitives années[21].
 
[Note 20: Page 58.]
 
[Note 21: Parmi les publications de date postérieure concernant
Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La
Ferrière-Percy, qui nous a donné le _Livre de dépenses_ de la digne
reine,--dépenses des plus honorables, des plus généreuses,--et une
_étude sur ses dernières années_ (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un
peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette
princesse.]
 
Le _Recueil_ publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une
soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui
adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un
manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M.
Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire
remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance.
Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec
François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la
maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de
haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui
de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez
d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen
peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine?
Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre
de François Ier, que le _Recueil_ met
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/90]]==
à l'adresse de la duchesse
d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon.
L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des
précieuses:
 
«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy
qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute
demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par
quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je
faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à
la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit
et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre
chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.[22].»
 
[Note 22: Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit
de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du
_Recueil_ imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les
curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.]
 
Les _Poésies_ de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent
dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne
songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à
plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément
mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de
ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea
brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa
génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé
dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin
de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir
lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années
de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse
d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste;
les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en
arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal
de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de
Ronsard s'offrait, et elle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/91]]==
leur convint d'autant mieux par le contraste.
Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard
le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite,
qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de
la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les
_Poésies_ de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette
ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille
plus dignes de survivre, et dans un recueil des _Marguerites poétiques_,
espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle[23], je ne
vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce
si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle
écrasa la première.
 
[Note 23: _Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes
françois, tant anciens que modernes_, par Esprit Aubert, 1613.]
 
Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir
exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement,
je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de
vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation
de François Ier. La discrétion, le choix, c'est là le secret de
l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations
historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait
pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie française
véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle
du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de
révision; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles
poésies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions
s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines
pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos
_Analecta_ auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou
d'un Jacobs; mais des
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/92]]==
esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y
rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de
finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne
saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'édifier un Temple du
Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque
auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage très-allégé. Pour le
choix du bagage, on devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas
imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut
d'autre soin que d'omettre la pièce d'_Avril_, précisément la perle du
vieux poëte; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse!
Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de
ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de
lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure
des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce, Gohorry, avec une
seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y
verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans
un dialogue _rustique amoureux_, traduit de Théocrite. François Ier y
serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui,
pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait
de vers de sa façon, il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au
plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il
fit une fois à Chambord.
 
Mai 1847.
 
[Note 24: Auguis.]
 
[Note 25: La stance bien connue: _La jeune fille est semblable à la
rose_, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance
est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de
l'_Amadis_, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol,
l'a rencontrée.]
 
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/93]]==
 
Le
CHEVALIER DE MÉRÉ
ou
DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
 
Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille
de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour
plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses
discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si
on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de
naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été
de ceux qui sont _frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole_;
mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce
pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus
considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un
certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un
maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop
au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être
qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade
que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du
chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes,
le chevalier de Méré est un _type_; et si aujourd'hui on veut étudier un
des caractères les plus
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/94]]==
en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux
s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.
 
Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui
réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors,
bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne,
et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il
propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait
plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le
définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des
qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître
à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux;
mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose
sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au
traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et
d'agrément, et il a laissé des traités.
 
Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire,
l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part [26], que si
quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit
bon écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon
homme de cheval? D'où vient donc qu'il en arrive autrement?» Il va
lui-même au-devant des objections que soulève le didactique en pareille
matière, lorsqu'il dit: «En tous les exercices, comme la danse, faire
des armes, voltiger, ou monter à cheval, on connoît les excellents
maîtres du métier à je ne sais quoi de libre et d'aisé qui plaît
toujours, mais qu'on ne peut guère acquérir sans une grande pratique; ce
n'est pas encore assez de s'y être longtemps exercé, à moins que d'en
avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en
tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne
à penser que c'est un présent de la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/95]]==
nature[27].» Je ne saurais mieux
comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre
du _Courtisan_ (_Cortegiano_). Celui-ci a fait le code de l'_homme de
cour_, l'autre a fait celui de l'_honnête homme_.
 
[Note 26: Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.]
 
[Note 27: _Discours de la Conversation_.]
 
_Honnête homme_, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute
simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien
des sens en français, un peu comme celui de _sage_ en grec. Aux époques
de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au
strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme
_comme il faut_, et le _comme il faut_, le _quod decet_, varie avec
les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est
peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot
_honnête homme_ précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe
siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire
disait en plaisantant:
 
Nos voleurs sont de très-honnêtes gens,
Gens du beau monde...[28],
 
il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant
l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de
l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en
jouant sur le mot, qu'_honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient
guère ensemble_; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors
n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et
les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux,
d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute
pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout
était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais
honnêtes gens n'y manquaient pas.
 
[Note 28: _L'Enfant prodigue_, acte III, scène II.]
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Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait
tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce
quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui
relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de
l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier
recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que
l'esprit _se fait_ et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le
remarque très-bien, les hommes sont _tout d'une pièce tant_ qu'ils
restent entre eus.
 
En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de
Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du monde,
quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est-à-dire _plus de
trois_), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui
vaille, et s'ennuyent plus que si elles étoient seules.» Au contraire,
«il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait
d'assez bonne grâce cette estimable fille), qui fait qu'un honnête homme
réjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable
femme de la terre ne sauroit faire[29].» Quand on sent si vivement
des deux côtés l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien près de
s'entendre ou plutôt on s'est déjà entendu, et la science de l'honnête
homme a fait bien des pas.
 
[Note 29: _Conversations sur divers sujets_, par Mlle de Scudery,
article _de la Conversation_.]
 
On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa
naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort.
Il était né, dit-on, vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du
XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait
encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on
l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était
cadet d'une noble maison du Poitou. Son
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/97]]==
aîné, M. de Plassac-Méré,
s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est
ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On
a quelquefois confondu les deux frères[30]. Le chevalier ne commence à
poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'année 1646; c'est bien à lui
que ce grand complimenteur écrivait: «La solitude est véritablement une
belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, à
qui l'on pût dire quelquefois que c'est une belle chose[31].» Et encore:
«Si je vous dis que votre laquais m'a trouvé malade, et que votre lettre
ma guéri, je ne suis ni poëte qui invente, ni orateur qui exagère; je
suis moi-même mon historien qui vous rend fidèle compte de ce qui se
passe dans ma chambre[32].» Le chevalier, dans cette lettre, est traité
comme un _brave_ et comme un _philosophe_ tout ensemble; il avait servi
avec honneur sur terre et sur mer[33]. Avant même de s'être retiré du
service et dans les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/98]]==
intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre
agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du
Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier
modèle et son grand patron en littérature. En dédiant au chevalier ses
_Observations sur la Langue françoise_, Ménage lui disait: «Quand je
vins à Paris la première fois, vous étiez un des hommes de Paris le plus
à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre
éloquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous
faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualités me
furent un jour représentées par notre excellent ami monsieur de Balzac
avec toute la pompe de son éloquence.» Cette pompe ne déplaisait pas au
chevalier; il en tenait lui-même, et, sous ses airs d'homme du monde,
il avait du _collet-monté_, comme disait de lui Mme de Sévigné. Entre
Balzac et Voiture, le chevalier n'hésitait pas; il était pour le
premier, et il se risqua souvent à critiquer le second, avec qui il
était en commerce également. On peut conjecturer, par quelques passages
des _Lettres_ du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait
moins pris au sérieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en était résulté
quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres
subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins
d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes.
«Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le
chevalier en parlant de Voiture, voulut être de mes amis en apparence;
je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois
qu'il étoit plus comédien qu'honnête homme; cela me le rendoit
insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit
tendre et plein de sentiments naturels[34].» On devine, sous ces beaux
mots, ce que l'amour-
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/99]]==
propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est,
au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le
chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses
_Lettres_ participent de la manière de tous deux; il a beaucoup plus de
finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par
moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus
nuancées; mais sa déduction est lente, sans légèreté, sans enjouement.
Il écrivait un jour à quelqu'un:
 
[Note 30: Voir dans les _Éloges de quelques auteurs françois_, par
Jolly, l'article qui concerne M. de Méré; M. de Plassac y est confondu
avec son frère. Le volume imprimé des _Lettres_ de M. de Plassac est de
1648.]
 
[Note 31: Lettre du 6 juin 1646.]
 
[Note 32: Lettre du 24 août 1646.]
 
[Note 33: Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expédition
navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, après un assez brillant
début, eut une triste fin. Dans la _Gazette_ extraordinaire du 28
août 1664, qui annonce _la prise de la ville et du port de Gigèrie en
Barbarie par les armées du Roy, sous le commandement du duc de Beaufort,
général de Sa Majesté en Afrique_, le chevalier a l'honneur d'être
mentionné. Après le détail du débarquement et de la prise de la place,
on y lit que, le lendemain, les Maures, qui s'étaient retirés sur les
hauteurs, vinrent assaillir une garde avancée; le duc de Beaufort,
accouru au bruit de l'escarmouche, s'étant mis à la tête des Gardes,
et le comte de Gadagne à la tête de Malte, repoussèrent vertement les
assaillants: «Tous les officiers des Gardes qui étoient en ce poste, dit
le bulletin, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de
Malle, s'y comportèrent très-dignement... Les chevaliers de Méré et
de Chastenay y furent blessés des premiers. «On pourrait conjecturer,
d'après la teneur de ce bulletin, que M. de Méré était chevalier de
Malte et servait sur les galères de l'Ordre.]
 
[Note 34: Lettre 128e.]
 
«Vous m'écrivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit
agréablement, et surtout quand on a le goût bon; mais elles coûtent
toujours beaucoup, et je ne crois pas qu'on en puisse faire plus de
deux en un jour. Balzac me dit une fois qu'avant que d'être content
d'un certain billet au maire d'Angoulême, il y avoit passé plus de
quatre matinées. Je ne trouve pourtant rien dans ce billet ni de
beau ni de rare, et plus je le considère, moins j'en fais de cas.
Voiture se plaignoit aussi de la peine que lui avoit donnée la
lettre de la _carpe,_ et, sans mentir, il en étoit à plaindre[35].»
 
Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don
du moment; ce qui n'empêche pas aujourd'hui les _Lettres_ du chevalier
d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les
siennes.
 
Les _Lettres_ du chevalier, en effet, abondent en particularités qui
touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des moeurs, et
qui nous y font pénétrer. Littérairement, elles sont antérieures à
la révolution que fit Mme de Sévigné dans ce genre jusque-là si peu
familier. Après Balzac, après Voiture, qui sont des épistolaires de
profession, la charmante mère de Mme de Grignan sait être parfaitement
naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le
détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui
attachait tan
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/100]]==
t de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de
Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et
de démon familier, il n'en a pas. C'est un _précieux_ qui continue de
l'être alors qu'il n'y avait déjà plus de _précieuses_, ou qu'il n'y
avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'était encore. Les
_Lettres_ du chevalier offrent un continuel exemple de cette espèce de
finesse et de subtilité qu'on peut retrouver dans les _Conversations_
et les _Entretiens_ publiés vers la même date par l'auteur suranné
de _Clèlie_. Comme pensée toutefois, comme coup d'oeil moral, il est
très-supérieur à cette respectable demoiselle, et on ne saurait se
figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de
délicat comme observation et comme langue.
 
[Note 35: Lettre 99e.]
 
Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un
endroit où il discute la question de savoir _s'il faut écrire comme on
parle et parler comme on écrit[36]. Il remarque finement que les choses
qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour être lues des
yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis,
ne doivent pas s'écrire comme l'on ferait un conte en conversation;
l'histoire est plus noble et plus sévère, la conversation est plus libre
et plus négligée. Et après avoir touché les harangues, il en vient aux
lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: «Car, encore qu'on
en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les
doit pas écrire tout à fait comme on parle.» Pour preuve de cela,
continue-t-il, si l'on voit une personne à qui l'on vient d'écrire une
lettre, fût-elle excellente, on ne lui dira pas les mêmes choses qu'on
lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la même façon.
«Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte
qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût
dire dans le monde; et de même quand on parle, de se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/101]]==
persuader qu'on
écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de
justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il
cause, et de plus même quand il cause, il parle un peu comme un _livre_;
on voit d'ici le renchérissement qu'en doit prendre son style. Il
se plaît à citer à ce propos son ami et son modèle, le maréchal de
Clérembaut, «qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre
entre deux portes que lorsqu'il parloit à la reine au milieu de toute la
cour[37].» De même lui, quand il écrivait à un procureur, il ajustait son
style comme quand il s'adressait à une duchesse. Cette manière d'écrire
et cette manière de causer étaient celles qui eurent la vogue dans le
meilleur monde, sous un certain régime de goût, entre l'_Astrée_ et la
_Clélie_; mais à quoi songeait-il de mener cela jusqu'après Mme de La
Fayette et après Boileau?
 
[Note 36: Cinquième _Conversation_ avec le maréchal de Clérembaut.]
 
[Note 37: Lettre 27e.]
 
Les _Lettres_ du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle
n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les
_Caractères_ de La Bruyère. Un premier ouvrage, _les Conversations du
M. de C. et du C. de M._ (du maréchal de Clérembaut et du chevalier
de Méré) avait paru en 1669, l'année même des _Pensées_ de Pascal.
L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites
dissertations sur _la Justesse_, sur _l'Esprit_, sur _la Conversation_,
sur _les Agréments_; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que
Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit:
«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne
lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout
de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère
comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en
_rappelle_ pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du
chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/102]]==
date, et à y
étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le
pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse
de Mme de Maintenon ou de Pascal.
 
Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais
associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop
rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort
connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à
ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques;
c'est incroyable de ton:
 
«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si
persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette
heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai
découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne
m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si
obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous
avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par
vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs
raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer
d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je
vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le
monde...»
 
Et plus loin, sur la _division à l'infini_:
 
«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens
que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»
 
Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui
l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le
chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:
 
«J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés
dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier
savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient
quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes
outrés et qui le dégoûtoient
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/103]]==
même par intervalles des connoissances
solides[38]... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à
M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens
du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils
voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est
peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval.
Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque génie
extraordinaire pour les mathématiques, et j'ai appris de M. des
Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les _méchaniques_, ce
que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans
sa lettre: c'est qu'étant grand joueur, il donna les premières
ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles
pensées de _alea_ de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...»
 
[Note 38: La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la
conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son _spiritualisme
outré_. Le chevalier de Méré, qui était du Poitou comme le duc de
Roannez, avait dû connaître, par cette relation, Pascal, alors lancé
dans le monde (1651-1654).--Sur ces rapports de, Pascal et de Méré, M.
F. Collet a écrit un ingénieux article (dans la Revue, _la Liberté de
penser_, 15 février 1848); mais la conjecture qu'il émet me paraît
très-sujette à contestation, et elle reste, à mes yeux, tort douteuse.]
 
Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit
contre la _division à l'infini_, se juge lui-même, et qu'un tel homme,
évidemment, était beaucoup trop occupé des _agréments_ du monde visible
pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure
intelligence[39]. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de
ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas
croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne
des esprits _fins_ par opposition aux esprits _géométriques_, de ces
«esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les
choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de
définition en apparence stérile et ne peuvent avoir la patience de
descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et
d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.»
On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du
chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous
prétexte qu'un coup d'oeil habile suffît à tout[40].
 
[Note 39: _Leibnitii Opera omnia_, au tome II, page 92.]
 
[Note 40: «Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a
été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on
dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit
bien.» (Seconde _Conversation_
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/104]]==
du chevalier de Méré avec le maréchal de
Clérembaut.)]
 
Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en
écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec Mme de Maintenon, qu'il
avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son _écolière_. Il l'avait
connue jeune, lorsqu'elle était Mlle d'Aubigné, et l'avait aussitôt
estimée à son prix. Il s'était même appliqué à la former au monde, car
c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût
dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay, à instruire et à
_documenter_ quelqu'un sur les grâces. La _jeune Indienne_, comme il
l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus
tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à Mme
de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner
Louis XIV:
 
«En vérité, madame, lui écrivait-il, il seroit bien mal aisé
d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer
constamment ceux qui n'y sont de rien, quand ce seroit les plus
honnêtes gens qu'on ait jamais vus. Il ne faut attendre que d'une
vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que
j'avois l'honneur de de vous approcher, je m'apercevois que vous
saviez toujours distinguer le vrai mérite parmi de certaines choses
brillantes qui ne dépendent que de la fortune, et cela me fait
espérer que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends de
vous écrire. Je pense avoir été le premier qui vous ai donné de
bonnes leçons [41]... Je me souviens que je vous instruisois à vous
rendre aimable, et que dès lors vous ne l'étiez que trop pour
moi...»
 
[Note 41: Le chevalier oublie ici un de ses préceptes les plus
essentiels, car il a dit: «Un jeune homme, pour apprendre à chanter, à
danser, à monter à cheval, à voltiger ou à faire des armes, peut choisir
de ces maîtres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils
excellent dans leur métier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans
rougir. Il n'en est pas ainsi de cette qualité si rare; on se doit
bien garder de dire qu'on est honnête homme, quand on le seroit du
consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces
excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'en voit point qui se vantent
de l'être.» (Discours _de la vraie Honnêteté_, Oeuvres posthumes.)]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/105]]==
 
 
On a voulu voir dans la suite de la lettre une façon détournée de
demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine
là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête
homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du
contre-temps pour aller faire la leçon à Pascal sur la géométrie, et
pour avoir l'air (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à Mme de
Maintenon vers l'année 1680.
 
Quand l'abbé Nadal publia, en 1700, les _Oeuvres posthumes_ du
chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et l'humble
Esther siégeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnête
éditeur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour
cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les
rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les
plus considérables qui étaient de l'intimité de M. de Méré, l'abbé Nadal
continue en ces termes:
 
«C'étoit là toute sa société, si on ose y ajouter encore une
personne illustre dont le nom emporte toutes les idées les plus
sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'âme et de tant
d'autres qualités qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que
la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne
fit-elle naître d'admiration plus vive que la sienne. _Elle a été
l'objet de ses méditations dans sa retraite; on la retrouve partout
dans ses idées_. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que
l'éloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur
d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouvé la source de ces
bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»
 
C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/106]]==
complaisance;
cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les _Lettres_ publiées en
1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître
plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons[42].
 
Je n'ai pas dissimulé les torts et infime les petits ridicules du
chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant à ses
mérites; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible
plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a
pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait
un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres.
N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont
on rencontre de telles pensées à chaque page?
 
[Note 42: Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous
paraît si étrange de ton, il savait très-bien indiquer le côté faible
de Mme de Maintenon, lui dénoncer cet oubli où on l'accusait de laisser
tomber insensiblement ses relations du passé: «On s'imagine que vos
anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort
assurée.» Il l'avertit qu'on lui reprochait à la cour de n'aimer à
favoriser que des gens déjà élevés et par eux-mêmes en faveur. En même
temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attaché
malgré tout: «Si cela vous paroît peu vraisemblable à cause que vous
m'avez extrêmement négligé, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos
merveilleuses qualités qui font tant de bruit, vous en avez une que je
regarde comme un enchantement: c'est que les gens de bon goût qui vous
ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous
usiez pour vous en défaire, et j'en suis un fidèle témoin.» Tout cela
est finement observé et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne
connaîtrait pas bien Mme de Maintenon et surtout Mlle d'Aubigné, «belle
et _d'une beauté qui plaît toujours_, douce, secrète, fidèle, modeste,
intelligente...,» si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38e, 6le,
48e, etc.) Je serais étonné si ce n'était pas d'elle aussi qu'il veut
parler: «Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie...»
(Page 152 des _Oeuvres posthumes_.) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu
sûr, a _romancé_ selon son usage le chapitre où figure le chevalier; il
est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne
remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.]
 
«On n'est plus du monde quand on commence à le bien connoître; au moins
le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin.»
 
«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien
servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/107]]==
se
communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il
ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme
s'en mêle.»
 
«Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en
aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et
de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours
quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.»
 
«On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et
les faux agréments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par là,
ce n'est pas être dégoûté comme un malade, mais juger bien de tout ce
qui se présente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et
quelquefois plus droit que les réflexions.»
 
«Il faut, si l'on m'en croit, aller partout où mène le génie, sans autre
division ni distinction que celle du bon sens.»
 
«Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait
bien jouer, et qui se défie d'avoir de la grâce ne l'a jamais bonne.»
 
«Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y
plaire, et ne s'en pas ennuyer.»
 
«Ce qui languit ne réjouit pas, et quand on n'est touché de rien,
quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'être.»
 
«La plupart des gens avancés en âge aiment bien à dire qu'ils ne sont
plus bons à rien, pour insinuer que leur jeunesse étoit quelque chose de
rare.»
 
Cet _honnête homme_ que le chevalier veut former, et qui est comme
un idéal qui le fuit (car l'ordre de société que ce soin suppose
se dérobait dès lors à chaque instant), lui fournit pourtant une
inépuisable matière à des observations nobles, délices, neuves, parfois
singulières et philosophiques aussi. Comme, selon lui, le propre de
l'_honnête homme_ est de n'avoir point de métier ni de profession, il
pensait que la cour de France était surtout un théâtre favorable à le
produire: «car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit
connue, disait-il, et elle se montre
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/108]]==
souvent si tranquille que les
meilleurs ouvriers n'ont rien à faire qu'à se reposer.» Ce parfait
loisir constitue véritablement le climat propice: être capable de tout
et n'avoir à s'appliquer à rien, c'est la plus belle condition pour
le jeu complet des facultés aimables: «Il y a toujours eu de certains
fainéants sans métier, mais qui n'étoient pas sans mérite, et qui ne
songeoient qu'à bien vivre et qu'à se produire de bon air.» Et ce mot
de _fainéants_ n'a rien de défavorable dans l'acception, car «ce sont
d'ordinaire, comme il les définit bien délicatement, des _esprits doux_
et des _coeurs tendres_, des gens fiers et civils, hardis et modestes,
qui ne sont ni avares ni ambitieux, qui ne s'empressent pas pour
gouverner et pour tenir la première place auprès des rois: ils n'ont
guère pour but que d'apporter la joie partout[43], et leur plus grand
soin ne tend qu'à mériter de l'estime et qu'à se faire aimer.» Voilà
les _fainéants_ du chevalier. Être ce qu'on appelle _affairé_, c'est là
proprement la mort de l'honnête homme. M. Colbert, par exemple, était
affairé, et de nos jours, hélas! chacun ne ressemble-t-il pas plus ou
moins en cela à M. Colbert[44]?
 
[Note 43: Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons
mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Méré les
exclut nommément), mais une joie légère et insinuante.]
 
[Note 44: M. Colbert était tel, occupé et le paraissant; mais le fils
de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout concilier!
On se rappelle ces vers de Chaulieu parlant de son rêve d'Élysée:
 
Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau,
Je revois Seignelai, je retrouve Béthune,
Esprits supérieurs en qui la volupté
Ne déroba jamais rien à l'habileté,
Dignes de plus de vie et de plus de fortune.
 
Seignelai, Béthune, M. de Lionne, on les reconnaît _honnêtes gens_
jusque dans les affaires; ils portent le poids légèrement, et, à les
voir, rien ne paraît.]
 
Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre
part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/109]]==
et agréable, agréable aux
autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à
ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger
de plaire, même à ses ennemis, quand il les rencontre: «car celui qui
croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux
autres.»--«Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer;
mais ni l'honneur, ni la vérité, ni le bien de ceux qui les écoutent,
ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte.» Ah! que
cette vue sordide est bien loin du coeur du véritable honnête homme! Ne
rien faire que par intérêt, même en ces choses légères, ne pas savoir
être aimable, même gratuitement et en pure perte, M. de Méré appelle
cela les _mauvaises moeurs_. Qu'aurait-il pensé de N., qui a tant
d'esprit et qui se croit si moral, mais qui dès sa jeunesse, et jusque
dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnête homme
est plus généreux; il cherche à plaire partout et à tous, même aux
moindres que lui, et sans intérêt. Qui n'a rencontré dans le monde,
depuis qu'on n'a plus le loisir d'y être parfaitement _honnête homme_,
de ces gens qui sont charmants avec vous le soir, à condition d'être
brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin
qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnaître? Ces procédés-là
(qui sont déjà les procédés américains) n'entrent pas dans l'idée du
chevalier: au fond d'un désert comme au milieu de la cour, à l'écart, à
l'improviste, à chaque heure, son honnête homme est le même, car il a
son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honnêteté est indépendante
de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrête pas
chez les autres; elle n'est dépaysée nulle part: «Un honnête homme de
_grande vue_ est si peu sujet aux préventions que, si un Indien d'un
rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne
perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que
la vérité se montre, un esprit raisonnable se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/110]]==
plaît à la reconnoître,
et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier
s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre
s'élève jusqu'à n'être qu'une forme du _bene beateque vivere_ des sages;
son honnêteté n'est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses
charmes, et il a le droit de s'écrier: «Je ne comprends rien sous le
ciel au-dessus de l'honnêteté: c'est la quintessence de toutes les
vertus.»
 
Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre
l'_honnête homme_ et le _galant homme_? Le chevalier va vous le dire.
Un galant homme a de certains agréments qu'un honnête homme n'a pas
toujours; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu'il
s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout à fait honnête
homme _que les dames ne s'en soient mêlées_; cela est encore plus vrai
du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse;
prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme
un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu'un honnête homme
un peu plus brillant ou plus enjoué qu'à son ordinaire, un honnête homme
dans sa fleur.
 
On confond quelquefois le _bon air_ avec l'_agrément_; il y a pourtant
_beaucoup_ de différence. «Le bon air, dit le chevalier, se montre
d'abord, il est plus régulier et plus dans l'ordre. L'agrément est plus
flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies
plus secrètes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrément plus
d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire
n'ont pas le bon air, ni même de certains agréments de maître.» Le
chevalier revient plus d'une fois sur cette idée que «ce qu'on appelle
le goût bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens, à moins qu'ils
n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y
élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à
ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/111]]==
reste les touche fort peu.
Il est besoin, selon une expression heureuse, de _faire l'esprit_, de
faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain _usé_ pour
acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout
celles qui sont dignes d'avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien
des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de
Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne,
hormis les _mains_: «Et la belle se consoloit de ce que le temps de les
avoir blanches n'étoit pas encore venu.»
 
A cet égard, tout épicurien qu'il se montre en bien des endroits, le
chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont,
les Hamilton, ces voluptueux rompus à l'art de plaire. Lui qui
nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de
l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée
morale, la question délicate et périlleuse: «A quel prix le goût se
perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux?» Mais,
dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons
conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à
montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que
celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à
trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est
trop prompt à leur jeter son coeur à la tête, et on leur en dit plus
d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent
qu'elles n'en veulent: «On ne leur donne pas le loisir de pouvoir
souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se
trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce
plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plaît guère à recevoir
ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on
s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour
le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de
Maintenon; et qui donc
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/112]]==
sut mettre en pratique, comme elle, cet art de
douce et puissante lenteur?
 
Le chevalier sait bien l'antiquité latine et grecque; il en parle
très-volontiers, d'une manière qui nous paraît bien d'abord un peu
étrange, car il l'accommode, bon gré mal gré, à ses façons modernes;
pourtant il y a de quoi profiter à l'entendre. Comme il cherche partout
des honnêtes gens, il s'est avisé de découvrir que le premier en date
était Ulysse: «Il connoissoit le monde, comme Homère en parle, dit-il;
mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture.» Puis vient
Alcibiade, autre honnête homme selon Platon. On est tout étonné de le
voir prendre sérieusement à partie Alexandre, et le morigéner en deux ou
trois circonstances, comme civil et galant hors de propos[45]; il essaye
tout aussitôt de se justifier de l'étrange idée: «Que si l'on m'allègue
que c'étoit la bienséance de ce temps-là, ce n'est rien à dire; les
grâces d'un siècle sont celles de tous les temps. On s'y connoissoit
alors à peu près comme aujourd'hui, tantôt plus, tantôt moins, selon les
cours et les personnes; car le monde ne va ni ne vient, et ne fait
que tourner.» L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce
passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les grâces, et surtout
les bienséances, restent-elles les mêmes? Voilà ce qui ne saurait se
soutenir, à moins d'être entiché; et, s'il est de certaines grâces
naturelles et vraies qui, après des éclipses de goût, se maintiennent
éternellement belles et restent jeunes toujours, sont-ce de ces grâces
comme il l'entend, lui le bel-esprit et le raffiné?
 
[Note 45: De même pour Scipion, de qui il a dit: «Je trouve Scipion
si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherché pour un homme
de bonne compagnie.» (_Oeuvres posthumes_, page 63). Et sur Virgile,
_qui écrivoit plus en poëte qu'en galant homme_, voir la lettre 22e à
Costar.]
 
Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la
pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/113]]==
: «Il y a longtemps que les hommes
ont trouvé ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir.» Il avait
assez d'étendue et de sagacité d'esprit pour deviner, chez ces hommes de
l'antiquité, ceux qui réalisaient en eux quelque chose de l'idée subtile
qu'il se faisait. En un sens, Pétrone et César lui paraissaient avec
raison de vrais honnêtes gens, et ce Ménon le Thessalien, dont parle
Xénophon dans sa _Retraite_, personnage qui avait tous les vices,
surtout la fausseté, qui croyait exactement que la parole a été donnée
pour déguiser sa pensée, même entre amis, et qui regardait tout net les
gens vrais comme des êtres _sans éducation_[46], ce Ménon si avancé en
moeurs lui eût paru un faux honnête homme et un _roué_ de ce temps-là.
Mais le travers était de vouloir suivre dans le détail ce qui ne
se laissait entrevoir que dans un aperçu rapide. Le chevalier, en
vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir à son idée
d'_honnête homme_ une métamorphose graduelle qui le menait jusqu'à y
comprendre tous les sages, Platon, Pythagore lui-même. A force d'y
voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les coeurs
farouches, peu s'en faut qu'il n'y ait fait entrer Orphée. Il était
tombé évidemment dans la confusion.
 
Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et
quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un
faux air de _Clélie_, il s'y trouve une connaissance incontestable du
fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait
très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans
d'alors qui, pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les
Gaulois des barbares, n'avait pas craint de décider que César était _peu
cavalier_. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont
il marque ainsi la physionomie:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/114]]==
 
«On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il
dit, non pas à parler pompeusement, au contraire sa manière est
simple et sans parure, mais à je ne sais quoi de pur et de noble
qui vient, de la bonne nourriture[47] et de la hauteur du génie. Ces
maîtres du monde, qui sont comme au-dessus de la fortune, ne
regardent qu'indifféremment la plupart des choses que nous admirons,
et, parce qu'ils en sont peu touchés, ils n'en parlent que
négligemment. Dans un endroit où il raconte qu'il y eut deux
ou trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre,
combattant contre celles de Pompée: On croit, dit-il, que c'étoit
fait de César, si Pompée eût su vaincre. Cette victoire eût décidé
de l'empire romain. Et, voilà bien peu de mots, et bien simples,
pour une si grande chose.--César étoit né avec deux passions
violentes: la gloire et l'amour, qui l'entraînoient comme deux
torrents[48]...»
 
[Note 46: [Grec: Tôn apaideutôn]: la noble chose que les Grecs
appelaient [Grec: paideia], et dont ils étaient si fiers, est bien, en
effet ce qui constituait chez eux l'_honnête homme_, pour parler le
style de notre sujet.]
 
[Note 47: _Nourriture_ pour éducation.]
 
[Note 48: Sixième _Conversation_ avec le maréchal de Clérembaut.
C'est de ces _Conversations_ que j'ai tiré le plus grand nombre de mes
citations, et aussi du premier des traités posthumes, qui a pour titre:
_de la vraie Honnêteté_.]
 
Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les
Saint-Évremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton[49], tous gens
aimables et de plaisir, avec qui correspond le chevalier, raffolaient
du voluptueux Romain. Lui-même, en son bon temps, le chevalier était de
cette secte; il en était à sa manière, épicurien un peu formaliste
et compassé, rédigeant le code d'Aristippe plutôt que de s'y laisser
doucement aller. On entrevoit dans ses _Lettres_ tout un groupe plus
naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une délicieuse bande
qui précède en date et qui présage le groupe des Du Deffand, des Hénault
et des Desalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous
les airs réguliers du grand règne, si l'on sait y lire et y pénétrer,
que de petites coteries ininterrompues, du XVIe siècle jusqu'au XVIIIe,
qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Pétrone!
 
[Note 49: Mitton ne se connaît bien que dans les _Lettres_ de M. de
Méré: c'est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écrit
quelques pages _sur l'Honnêteté_ qui se sont trouvées comprises dans les
_Oeuvres mêlées_ de Saint-Évremond: «_Vous savez dire des choses_, Lui
écrit M. de Méré, et vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de si
rare. Vous souvenez-vous que Mme la marquise de Sablé nous dit qu'elle
n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'estimoit
que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle
eût eu de vos écrits, elle vous eût ajouté à ces deux excellents
génies.»--Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les ébauches de ses
_Pensées_, il le nomme par moments et le prend à partie, quand il songe
au type du libertin qu'il veut réfuter: «Le _moi_ est haïssable. Vous,
Mitton, le couvrez; vous ne l'ôtez pas pour cela...» En effet, selon
Mitton, «pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'être avec
sûreté sans craindre d'être troublé dans son bonheur, il faut faire en
sorte que les autres le soient avec nous;» car alors tous obstacles sont
levés, et tout le monde nous _prête la main_. «C'est ce ménagement de
bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler _honnêteté_,
qui n'est, à le bien prendre, que l'_amour-propre bien réglé_.» C'est
à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à
l'aimable égoïste.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/115]]==
 
Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne
tout comme le maréchal de Clérembaut est son héros, le chevalier traduit
_la Matrone d'Éphèse_, qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En
traduisant Pétrone, et dans de certains détails de moeurs qui précèdent
le récit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: «Je le mets dans
notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original,
mais comme je crois qu'il y devroit être.» Il se trouve ainsi que
Pétrone ne nous parle que de l'aimable _Phryné_ et de _Climène_, au lieu
de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que
nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus
agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une
_belle infidèle_.
 
Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève de pensées
et de doutes dans une âme saine! Ce _Satyricon_ est bien l'oeuvre d'un
démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste
énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque
détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/116]]==
toute
l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai
glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du
moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et
bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui
n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle
cherche (_curiosa felicitas_, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace), en
un mot, ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres
en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le
conte de cette _Matrone_ tant célébrée, sont des pièces accomplies, et
les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers
sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de
mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles
enchâssées. Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une
impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui
pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le
savons à merveille; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point,
et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion
de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette
perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels éléments
est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un
_point_ et un _moment_? Car cette délicatesse-là, qui est celle de
la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient
attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain goût
primitif et sain, né du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais
tout généreux, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il
y a Lucrèce enfin tout à l'opposé de Pétrone; il y en a quelques autres
encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir
entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux académicien Thomas.
 
Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Méré. J'ai
fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/117]]==
Si Pétrone
et le chevalier de Grammont étaient les deux héros de Saint-Évremond,
Pétrone et le maréchal de Clérembaut étaient ceux de notre chevalier,
et, si habile de conduite que pût être ce maréchal au parler bègue[50],
je le soupçonne sans injure d'avoir été un modèle un peu moins ravissant
que le beau-frère d'Hamilton. Pour les idées aussi bien que pour les
agréments, le chevalier peut bien n'être jamais allé au delà d'une
certaine surface et n'avoir point percé la glace, même en fait
d'épicuréisme. Je n'en voudrais qu'une petite preuve que je jette à
l'avance ici. Les anciens avaient remarqué que de toutes les écoles
de philosophie on passait dans celle d'Épicure, mais qu'une fois dans
celle-ci on y restait et qu'on ne passait point à d'autres. Cela est
encore vrai, même des modernes; les vrais épicuriens, ceux qui sont
allés une fois au fond, m'ont bien l'air de vivre tels jusqu'au bout et
de mourir tels, sauf les convenances. Or le chevalier vieillissant se
convertit tout de bon, et ce ne fut pas, comme La Rochefoucauld, à
l'extrémité, et pour _faire une fin_; il suffit de lire les écrits de
ses dernières années pour voir quel bizarre amalgame se faisait, dans
son esprit, de son ancien jargon d'_honnête homme_ avec ses nouveaux
sentiments de dévot. J'en conclus qu'il ne fut jamais à fond de la secte
de La Rochefoucauld, de Saint-Évremond et de Ninon.
 
[Note 50: Sur le maréchal de Clérembaut (Palluau), plus adroit
courtisan que grand guerrier, on peut voir les _Mémoires_ de Mme de
Motteville, 31 mars 1649.--Je craindrais pourtant de ne pas donner
une idée assez favorable du maréchal, si je n'indiquais un passage de
Saint-Évremond dans un très-agréable morceau _sur la Retraite_, et
encore dans la _Conversation avec le duc de Caudale_. Ninon paraît aussi
avoir fait grand cas de l'esprit du maréchal. Mme Cornuel parlait de lui
plus légèrement.]
 
Le seul ouvrage de M. de Méré qui vaille aujourd'hui la peine qu'on s'y
arrête avec détail, ce sont ses _Lettres_; l'on en pourrait tirer un
certain nombre de singulières et d'intéressantes. J'en donnerai trois
ici. La première est longue;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/118]]==
mais, je ne sais si je m'abuse, elle me
paraît charmante, et elle a semblé telle à de bons juges sur qui je l'ai
essayée. C'est tout un petit roman finement touché, tendre et discret,
un tableau peint de couleurs du temps, qui, à demi passées, font sourire
et plaisent encore. Le chevalier écrit à la duchesse de Lesdiguières sur
son sujet favori, sur les maîtres en fait d'usage et d'agréments. Mais
où les trouver ces maîtres accomplis? Ils sont souvent si _libertins_
qu'ils échappent et qu'on ne les a pas comme on veut:
 
«Le meilleur expédient, poursuit-il, pour apprendre une chose en peu
de temps et sans maître, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette
seule voie pour obtenir ce qu'on souhaite le plus. Les violents
désirs sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que, lorsqu'on aime,
ou ne trouve rien d'impossible.
 
«Un de mes amis, fort galant homme, m'étant un jour venu voir,
lisoit je ne sais quoi que j'avois écrit, et le lisoit d'une manière
que j'en fus charmé, quoique je n'eusse jamais eu de plaisir à le
lire. Je lui demandai comment il avoit acquis cette science.--«Ha!
me répondit mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous
parler? En revenant de Rome, je passai par une ville de France;
c'étoit sur la fin de mai, et le soir, prenant le frais dans un
jardin où les dames se promenoient, j'en vis une qui me blessa dans
la foule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avoit pas regardé,
et je ne lui avois pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en
moins de deux heures, si ardemment amoureux, que je fus toute la
nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air à marcher et sa
mine enjouée avec un sourire flatteur me repassoient devant les
yeux, et ses paroles m'avoient tant plu qu'il me sembloit que je
l'entendois encore discourir, et j'en étois enchanté, de sorte que,
le lendemain, je la cherchois partout; et, comme je m'en informois,
j'appris qu'il y avoit peu de temps qu'elle étoit mariée, et que,
dès le matin, elle étoit partie pour retourner dans une maison de
campagne, et que cette maison étoit dans un désert. Je sus aussi que
son mari étoit inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeoit
qu'à son ménage et qu'à goûter le repos et les douceurs de la
retraite. Je ne cherchois que des personnes qui me pussent parler
d'elle, et j'en trouvois assez, parce que tout le monde l'aimoit; et
tant de choses qu'on m'en disoit augmentaient le désir que j'avois
de la revoir et m'en ôtoient l'espérance. J'étois bien
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/119]]==
triste, et je
ne savois par où me consoler; car de l'ôter de mon coeur, cela me
sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir
passer ma vie auprès d'elle m'eût désespéré, je me plaisois trop à
m'en souvenir pour essayer de l'oublier.
 
«La maison où demeuroit cette dame étoit au milieu d'une grande
forêt, et située entre deux collines par où passe une petite rivière
dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source
vive; et ce qui la rend bien considérable, c'est que cette dame s'y
est quelquefois baignée. La ville où j'étois est à cinq lieues de
cette maison, et j'allois souvent rôder de ce côté-là, non pas en
espérance de voir cette aimable personne; mais, comme je ne me
sentois malheureux que par son absence, il me sembloit que plus je
m'approchois du lieu où elle étoit, moins j'étois à plaindre. Voilà,
disois-je, l'endroit qui possède tout ce qui m'est cher au monde,
et le seul qui m'est défendu! Plus je le considérois, plus j'étois
vivement touché, et je ne pouvoir m'en éloigner sans redoubler mes
soupirs et mes plaintes. Hélas! disois-je en soupirant, que ses
domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler!
mais n'en pourrois-je pas être en me déguisant? Je ne puis v
en l'état où je suis, et je n'ai plus à garder ni mesure, ni
bienséance.--Je savois que son mari avoit deux enfants encore
jeunes, d'une première femme, et je m'allai mettre dans l'esprit de
feindre que j'étois de ces précepteurs libertins qui courent, le
monde. Un jour que je n'en pouvois plus, un de mes gens, qui m'avoit
suivi, m'avertit que la nuit s'approchoit et qu'il n'y avoit point
de lune; je m'arrêtai dans un village à l'entrée de la forêt, et là,
parce que cet homme étoit secret et fidèle, je lui communiquai mon
dessein qui l'étonna; mais il fallut m'obéir. Je le fis partir
tout à l'heure avec ordre de ce qu'il avoit à faire, d'envoyer mon
équipage chez moi, de dire que j'avois pris une autre route, et
de m'apporter un habit comme je le voulois (c'étoit lui qui
m'habilloit), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.
 
»Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de
commencer le rôle que j'allois jouer. Enfin mon homme revint sur le
midi, et tout aussitôt je montai à cheval et perçai dans la forêt
pour changer d'habit. J'avancois insensiblement du côté de la
maison, et, n'en étant plus qu'à deux mille pas, je descendis de
cheval dans une touffe d'arbres fort épaisse, et je fus longtemps
à m'ajuster: car, encore que je me voulusse déguiser, je songeois
beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand
je me fus mis le plus décemment que je pus, mon homme, prenant mon
cheval, se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/120]]==
retira du côté de la ville, et je demeurai seul avec un
petit sac de hardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme
proche de la maison, et je priai la fermière de me le garder. Après,
j'entrai dans la cour où il y avoit trois ou quatre dogues qui se
vouloient déchaîner. Le maître vint à ce bruit, et je le saluai.
C'étoit un homme avancé en âge, fort timide et d'une foible
constitution; mais il aimoit à se faire craindre, et parce qu'il
avoit cru que ces dogues m'avoient épouvanté, il me dit qu'il seroit
bien dangereux de se promener la nuit autour de chez lui; et me
faisant entrer dans une salle, il me demanda ce que je cherchois: Je
suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mêle d'instruire les
jeunes gens.--Vous êtes propre et leste, reprit-il; mais n'avez-vous
ni bonnet ni chemise, et marchez-vous comme cela sans hardes?--Je
lui répondis que j'avois laissé mon paquet chez une femme proche du
château, pour me présenter plus respectueusement et pour offrir mon
service de meilleure grâce.--C'est bien fait, me dit-il, et je me
doute que vous savez chanter et faire quelques méchants vers. Tous
vos confrères se mêlent de l'un et de l'autre; ce sont des vagabonds
qui ne vont de çà, de là, que pour apporter du scandale et séduire
quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent
jamais de faire un trou à la nuit.--Je lui repartis que j'étois
d'un esprit plus modéré, que j'avois passé deux ans et demi chez un
gentilhomme de Normandie à élever ses enfants, et que je ne
les avois point quittés qu'ils ne fussent bons latins et bons
philosophes; du reste, qu'il n'avoit pas besoin d'un autre que de
moi pour apprendre à messieurs ses enfants à faire des armes ni à
danser, que je savois tous les exercices, parce que j'avois été cinq
ans à Rome auprès d'un jeune homme de qualité qui m'aimoit et me
faisoit instruire par ses maîtres;--et pour lui montrer mon adresse,
je me mis en garde avec une canne que j'avois; j'allongeois et
parois, j'avançois et reculois en maître, et puis, ayant quitté ma
canne, je fis quelques pas forts de ballet et plusieurs _caprioles_
qui le réjouirent; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas
difficile pour mes appointements.
 
«Il m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de madame
pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya querir tout
aussitôt, et cette nouvelle, quoique je n'en dusse pas être surpris,
m'ôta presque la respiration. Je ne pouvois vivre en l'absence de
cette aimable personne, et je ne l'osois aborder; j'avois tant
d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que quand je me
voulus lever, il me prit, un tremblement comme d'un accès de fièvre.
Enfin, m'étant
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remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet
fort propre où je fis la révérence à la plus belle femme qu'on ait
jamais vue; je me baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser
la robe, mais elle m'en empêcha et me voulut bien saluer aussi
civilement que si je n'eusse pas été déguisé. Elle tenoit un livre
d'_Astrée_ entre ses mains, et sur ses genoux la _Jérusalem_ du
Tasse[51], car elle savoit parfaitement la langue italienne, et
faisoit cas de ces deux livres comme une personne de bon goût, de
sorte qu'elle aimoit à s'en entretenir, et même à les ouïr lire d'un
ton agréable. Je m'en aperçus bien vite, parce qu'en s'informant de
ce que je savois, elle me demanda si je savois lire; et comme son
mari trouvoit cette question fort plaisante de s'enquérir d'un
docteur s'il savoit lire, et qu'il en rioit à ne s'en pouvoir
apaiser: Il y a, dit-elle, plus de mystère à lire qu'on ne
pense;--et cela me fit bien connoître qu'elle s'y plaisoit et
qu'elle avoit le sentiment délicat. Aussi, pour dire le vrai,
c'étoit le principal divertissement qu'elle pût avoir dans une si
grande solitude.
 
«On le vint avertir qu'on avoit servi à souper, et monsieur me fit
mettre auprès de ses enfants et me dit qu'il souhaiteroit bien de
les voir savants, mais de la science du monde plutôt que de celle
des docteurs.--Autrefois, continua-t-il, j'étudiai plus que je
n'eusse voulu, parce que j'avois un père qui, n'ayant pas étudié,
rapportoit à l'ignorance des lettres tout ce qui lui avoit mal
réussi. Cela l'obligea de me laisser jusqu'à l'âge de vingt-deux
ans au collège, et lorsque j'en fus sorti, je connus par expérience
qu'excepté le latin que j'étois bien aise de savoir, tout ce qu'on
m'avoit appris m'étoit non-seulement inutile, mais encore nuisible,
à cause que je m'étois accoutumé à parler dans les disputes sans
entendre ni ce qu'on me disoit, ni ce que je répondois, comme c'est
l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine à me défaire de cette mauvaise
habitude quand j'allai dans le monde, et même à ne pas user de
ces certains termes qui n'y sont pas bien reçus, outre que je me
trouvois si neuf et si mal propre à ce que les autres faisoient que
je ne m'osois montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout
ce qu'on doit le plus désirer pour aller dans le monde, c'est d'être
honnête homme et d'en acquérir la réputation; mais, pour y parvenir,
que jugeriez-vous de plus à propos et de plus nécessaire?--Alors je
m'écriai d'une façon modeste et respectueuse: Ah! monsieur, que vous
parlez de bon sens et en habile homme!
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/122]]==
Si vous vouliez vous-même
instruire ces messieurs, ils n'auroient que faire d'un autre
précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables
par leur procédé que par leur présence...»
 
[Note 51: La _Jérusalem_ et l'_Astrée_, c'étaient les plus belles
nouveautés d'alors.]
 
Je supprime ici le discours de l'amoureux, dans lequel il ne manque pas
de définir en détail les qualités de l'_honnête homme_, et de se faire
valoir par là auprès de la dame en même temps qu'auprès du mari.
 
«Comme je discourais de la sorte (continue-t-il), madame m'écoutoit
avec une attention qui témoignoit assez qu'elle se plaisoit à
m'entendre. Monsieur, de son côté, prenant un visage riant, but à ma
santé, et, me faisant goûter d'excellent vin, m'en demanda mon avis.
Il aimoit la bonne chère, et sa table étoit bien servie. Madame
aussi, qui plaisoit partout, étoit de bonne compagnie à la table, et
nous y fûmes plus d'une heure sans qu'elle fît le moindre semblant
d'en vouloir sortir. A la fin, s'étant levée, elle se retira dans
son cabinet, et le maître en son appartement fort éloigné de celui
de madame, où il n'alloit que bien peu, car on eût dit qu'il ne
l'avoit épousée que pour l'ôter au monde. On me donna une chambre
fort commode, et je m'étonnois qu'en un lieu si sauvage il y eût
tant d'ordre et de propreté; mais j'admirois principalement qu'une
si rare personne y fût cachée. Que je serois heureux, disois-je en
soupirant d'amour et de joie, si je me pouvois insinuer dans son
coeur! Le meilleur moyen qui s'en présente dépend de bien lire; il
faut donc que je tâche de lui plaire en tirant la quintessence de
tous les agréments qui la peuvent toucher par la meilleure manière
de lire; elle consiste à bien prononcer les mots, et d'un ton
conforme au sujet du discours, que ma parole la flatte sans
l'endormir, qu'elle l'éveille sans la choquer, que j'use
d'inflexions pour ne la pas lasser, que je prononce tendrement
et d'une voix mourante les choses tendres, mais d'une façon si
tempérée, qu'elle n'y sente rien d'affecté[52]. Je fis en peu de
jours tant de progrès en cette étude qu'elle ne se plaisoit plus
qu'à me faire lire et qu'à s'entretenir avec moi. Son mari en étoit
fort aise, parce que je la désennuyois et qu'elle ne lui parloit
plus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui
contois souvent quelque
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/123]]==
aventure à peu près comme la mienne, et je
voyois qu'elle étoit souvent attendrie, et que, pour m'en ôter la
connoissance, elle se cachoit de son éventail, car je fus longtemps
sans m'oser déclarer.»--Mon ami, après m'avoir dit ce qui l'avoit
rendu si bon lecteur, se voyant quitte de ce que je lui avois
demandé, se tint dans un morne silence. J'avois eu tant d'attention
à son discours, que j'allois le prier de continuer, quand je vis
dans ses yeux une tristesse si tendre et si profonde, que je crus
qu'il étoit près de s'évanouir. Il commençoit à extravaguer, et je
le remis le mieux qu'il me fut possible. Je sus depuis toute cette
aventure, et je n'en fus guère moins touché que lui. Je voudrois
vous la pouvoir conter tout d'une suite, car je crois que vous
seriez bien aise de l'apprendre; mais, madame, outre que cela ne
serait pas si tôt fait, et que je me lasse fort aisément, il me
semble qu'il y a plus de huit heures que je vous écris, et je suis
accablé de sommeil.»
 
[Note 52: C'est aussi le précepte d'Ovide:
 
Elige quod docili molliter ore legas.
 
(_Art d'aimer, liv. III_.)]
 
La suite de l'histoire ne vient pas et ne vint jamais, et n'est-ce
point, en effet, sur ce propos brisé qu'il sied de finir? Ainsi coupé,
l'aimable récit est plus délicat; un peu de malice s'y mêle; le conteur
n'a voulu que faire valoir les avantages du _bien lire_; c'est un
conseil et un encouragement qu'il donne aux jeunes gens pour s'y former:
que lui demandez-vous davantage?
 
Ces pages, qui sont au plus tard de l'année 1656, puisqu'elles
s'adressent à la duchesse de Lesdiguières[53], présagent déjà la réforme
discrète qui va se faire dans le roman, et elles promettent madame de La
Fayette. Elles sont si pures et si châtiées de ton, que Fléchier, jeune
et galant, aurait pu les écrire.
 
[Note 53: La duchesse mourut le 2 juillet 1656, l'année des
_Provinciales_ et du miracle de la _Sainte-Épine_, et elle eut même
recours à cette relique, alors dans toute sa vogue, sans pouvoir
guérir.]
 
La seconde lettre que je veux citer est courte, mais fort bizarre; elle
prouve, ce qu'on savait déjà beaucoup trop, combien ce raffinement de
langage et ce précieux tant cherché se combinaient très-bien quelquefois
avec un reste de grossièreté dans le procédé et dans les manières. La
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/124]]==
lettre est adressée à _Madame la maréchale ***_, qui est probablement
Mme de Clérembaut, fille de M. de Chavigny, personne d'esprit et qui
passait pour extrêmement savante:
 
«Puisque vous êtes si curieuse, madame, que de vouloir apprendre
tout ce qui se passa au rendez-vous d'avant-hier, j'aurai tantôt
l'honneur de vous voir et de vous en dire jusqu'aux moindres
circonstances. Cependant vous saurez qu'il y eut un excellent
concert, et qu'après que les musiciens furent las de chanter, on se
mit à discourir. Il y avoit sept ou huit des plus belles personnes
de la Cour, entre lesquelles la duchesse de Montbazon paroissoit
fort parée et dans une grande beauté, de sorte qu'on n'avoit
les yeux que sur elle. On avoit espéré que la duchesse de
Lesdiguières[54] s'y trouveroit, et, comme on ne s'y attendoit plus,
elle parut, et nous la vîmes poindre avec cet air fin et brillant
que vous savez et qui plaît toujours. La duchesse de Montbazon,
qui s'avança vers elle, lui parla tout bas et lui fit ensuite des
compliments mêlés de louanges, et de la meilleure, foi du monde,
comme vous pouvez juger. L'autre se couvroit de temps en temps de
son manchon, et, d'un air modeste et même timide en apparence,
faisoit semblant de n'oser paroître auprès d'une si belle personne;
mais on sentoit bien, à la regarder, que ces façons ne tendoient
qu'à vaincre plus-sûrement et de meilleure grâce. Sitôt que tout le
monde fut assis: La conversation, dit monsieur le maréchal, a
été fort agréable; mais, à cause de madame, il faut _renouveler_
d'esprit[55]; elle mérite qu'on n'épargne rien de galant.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/125]]==
La belle
duchesse ne répondit qu'avec un doux sourire; mais elle parut si
aimable, qu'on s'attacha plus que devant à dire de bons mots et de
jolies choses. Ce dessein ne réussit pas toujours, et principalement
lorsqu'on témoigne de le souhaiter, si bien que je ne laissai pas
de vous trouver fort à dire. Aussi je m'en allois si l'on ne m'eût
retenu, et je n'ose vous écrire combien la débauche fut grande;
vous le pouvez conjecturer par l'emportement du sage ***, qui ne se
contenta pas de nous parler des secrètes beautés de sa femme, et qui
vouloit encore que nous en pussions juger par nous-mêmes. Elle
s'en mit fort en colère, et les autres dames, les plus sévères, ne
faisoient qu'en rire. Même il y en eut une qui, pour l'apaiser, lui
représenta que son mari ne lui vouloit faire autre mal que de nous
montrer qu'elle avoit la peau belle, qu'on n'en usoit pas autrement
parmi les dames de conséquence et d'une excellente beauté, surtout
un jour de réjouissance comme celui du carnaval. Ces raisons
l'adoucirent bien fort, et je vis l'heure qu'elle étoit persuadée;
mais enfin elle dit que cet homme, qui paroissoit si sage, n'étoit
qu'un fou dans la débauche, et qu'elle ne désarmeroit point qu'on ne
l'eût mis dehors, car elle avoit pris mon épée et menaçoit d'en tuer
le premier qui s'approcheroit d'elle. On fit pourtant le traité à
des conditions plus douces, et le tumulte finit agréablement.»
 
[Note 54: Cette duchesse de Lesdiguières, qui revient à tout instant
sous la plume du chevalier, _la Reine des Alpes_, comme il l'appelle, la
même qui joua un certain rôle sous la Fronde et que Sénac de Meilhan
a fort agréablement mise en jeu dans ses prétendus _Mémoires_ de la
Palatine, était Anne de la Magdeleine de Ragny, fille unique de Léonor
de la Magdeleine, marquis de Ragny, et d'Hippolyte de Gondi. Par sa
mère, elle se trouvait cousine germaine du cardinal de Retz, qui fit ce
qu'il put pour qu'elle lui fût encore autre chose. Mariée en 1632, elle
mourut, je l'ai dit, en 1656, laissant le chevalier de Méré dans tout
son brillant d'homme à la mode. Tallemant des Réaux a consacré à la
duchesse un petit article gaillard à la suite de M. de Roquelaure. Il ne
faut pas confondre cette duchesse de Lesdiguières avec sa belle-fille,
qui était une Gondi et nièce du cardinal de Retz.]
 
[Note 55: _Renouveler d'esprit_, comme on disait _renouveler de
jambes_, se remettre en train de plus belle.]
 
Ainsi voilà, en si beau monde, un sage mari qui, pour être en pointe de
vin, se met à jouer un très-vilain jeu, et si au vif que la dame alarmée
dégaine l'épée de quelqu'un de la compagnie pour se défendre. Il est
vrai que tout cela se passait en carnaval[56].
 
[Note 56: C'est dans un temps de carnaval aussi que le chevalier
écrivait à une jeune dame une lettre incroyable (la 98e), dans laquelle
il disserte à fond sur certaine syllabe que les précieuses trouvaient
déshonnête. On noierait bien d'autres endroits encore où une sorte de
grossièreté perce sous la quintessence et prend même le dessus; la
lettre 195e, qui contient une théorie savante sur le mariage _à
trois_; la 130e, où il fait, du bel-esprit sur des choses simplement
_malpropres_; la 30e, où, à travers la gaudriole, _les Filles de la
Reine_ sont traitées fort lestement. Mais la 17e, qui est une lettre
de rupture, ne saurait se qualifier autrement que de brutale, et
elle paraîtrait aujourd'hui indigne d'un honnête homme. Ces taches
fréquentes, jusque dans un homme aussi poli que l'était le chevalier,
attestent les moeurs d'alentour et donnent raison à Tallemant des Réaux.
C'est sur tous ces points que notre siècle, notre société moyenne, moins
raffinée, se rachète pourtant et retrouve en gros ses avantages.]
 
La dernière lettre que j'ai à produire, et qui est restée
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/126]]==
jusqu'ici
enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractère
que la précédente, et d'un intérêt moral tout particulier; elle nous
rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le
plus de douceur et d'insinuation, de ce La Rochefoucauld qui n'avait de
chagrin que ses _Maximes_, mais qui, dans le commerce de la vie, savait
si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du
chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimité; si
fidèle qu'ait voulu être le secrétaire, on sent, à le lire, qu'il n'a
pu tout rendre, et l'on découvre bien par-ci par-là quelque solution de
continuité dans ce qu'il rapporte: «Il y a, dit La Rochefoucauld, des
tons, des airs, des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou
de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.» Mais,
quoique tout cela s'évanouisse dès qu'on écrit, on croit saisir dans
le mouvement prolongé du discours quelque chose même de ces tons qui
faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en
l'écoutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les éditions
de La Rochefoucauld, à la suite des _Réflexions diverses_ dont elle
semble une application vivante. La lettre est adressée à une duchesse
dont on ne dit pas le nom:
 
«Vous voulez que je vous écrive, madame, et vous me l'avez commandé
de si bonne grâce et si galamment, que je n'ai pu vous le refuser...
Et peut-être qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer
de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit,
vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en
m'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier
avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous
savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans un coin de chambre,
tête à tête,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/127]]==
à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous
venoit clans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques
rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées[57].--Mon
Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beautés! et
ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se
doit pas trop mêler d'écrire?--Je lui répondis que j'en demeurois
d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de cette
injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni
esprit.--Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne
sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit
de meilleur.--Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je,
et soyez assuré qu'il est impossible de connoître le prix d'une
chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui
l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et
sans goût, que d'être insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai
remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du coeur de la
plupart du monde, et ceux qui ne me connoissent que par là pensent
que j'ai tous ces défauts, comme si j'avois fait mon portrait.
C'est une chose étrange que mes actions et mon procédé ne les en
désabusent pas.--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet
admirable génie[58] qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de
chefs-d'oeuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont
les uns furent éclairés et la plupart éblouis; mais, parce qu'il
étoit persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux
que par la douleur (ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair
que le jour), on l'a regardé comme l'auteur de la plus infâme et de
la plus honteuse débauche, si bien que la pureté de ses moeurs ne
le put exempter de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son
avis, me dit-il, et je crois qu'on pourroit faire une maxime que
la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien
ménagé n'est agréable[59].--Ah! monsieur, m'écriai-je, il s'en
faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils feroient
condamner la chose du monde la plus honnête et la plus
sainte.--Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour
m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/128]]==
nom
de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le
monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes
les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit
ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit
âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme[60] ait eu
tant d'ennemis; la véritable vertu se confie en elle-même, elle se
montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle
de Socrate. Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux
dévots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la
morale, Sénèque étoit un hypocrite et qu'Épicure étoit un saint. Je
ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et la hauteur de
l'esprit; c'est de là que procède la parfaite honnêteté que je mets
au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heur de la
vie, à la possession d'un royaume. Ainsi, j'aime la vraie vertu
comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens, pour être
effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut
savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout, et donner
l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que
médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter
si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien
à toutes sortes d'égards; et rien ne me paroît de si mauvaise grâce
que d'être un sot ou une sotte, et de se laisser empiéter aux
préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où
nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique
ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de
l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver
dans son coeur[61], de peur d'offenser la raison universelle qui les
condamne. Et puis, comme une vérité ne va jamais seule, il arrive
aussi qu'une erreur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe
qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la
valeur, l'esprit, les richesses et la vertu même, tout cela n'est à
désirer que pour se rendre la vie agréable[62]. Il est à remarquer
qu'on ne voit rien de pur et de sincère, qu'il y a du bien et du
mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les
dispenser à notre usage, que le bonheur de l'un seroit souvent le
malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut.
Peut-être
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/129]]==
qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux, et
qu'Alcibiade et Phédon ne l'étoient pas assez; mais je ne sais
si, pour vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne
vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate.
Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une
seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les plaisirs de
l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme
les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fâcheuse.
Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs à
souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger,
c'est la véritable gloire et les belles connoissances, et je prends
garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent
beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs
sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher,
à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est
celui de l'amour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la
partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien
loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrêmes douleurs
corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de
l'esprit. Je vois, de plus, que ce qui sert d'un côté nuit d'un
autre; que le plaisir fait souvent naître la douleur, comme la
douleur cause le plaisir, et que notre félicité dépend assez de la
fortune et plus encore de notre conduite.--Je l'écoutois doucement
quand on nous vint interrompre, et j'étois presque d'accord de tout
ce qu'il disoit. Si vous me voulez croire, madame, vous goûterez les
raisons d'un si parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas la
dupe de la fausse honnêteté.»
 
[Note 57: Sans doute le _Recueil de Rondeaux_ imprimé en 1650, celui
même d'où La Bruyère a tiré les deux rondeaux qu'on lit dans l'un de ses
chapitres.]
 
[Note 58: Épicure.]
 
[Note 59: Je rétablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour
le sens.]
 
[Note 60: Toujours Épicure.]
 
[Note 61: On retrouve tout à fait ici cette _pensée de derrière_ dont
a parlé Pascal.]
 
[Note 62: Je rétablis cette phrase telle qu'elle est dans l'édition
de 1682; elle a été corrigée maladroitement dans la réimpression de
Hollande.]
 
Dans ce curieux discours, qui semble renouvelé d'Aristippe ou d'Horace,
on a pu relever au passage bon nombre de pensées toutes faites pour
courir en maximes; on a dû sentir aussi par instants quelques-unes des
idées familières au chevalier, qui se sont glissées comme par mégarde
dans sa rédaction, mais tout aussitôt le pur et vrai La Rochefoucauld
recommence. Par exemple, c'est bien La Rochefoucauld qui dit: «Nous
devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas
choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises;
mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se
bien garder de les approuver dans
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/130]]==
son coeur» Puis c'est le chevalier
qui, pour arrondir sa phrase, ajoute: _de peur d'offenser la raison
universelle qui les condamne_. Il ne s'est pas aperçu que cette raison
universelle et tant soit peu platonicienne n'était pas compatible avec
les idées de La Rochefoucauld. Et, en général, le chevalier ne paraît
pas s'être bien rendu compte de la portée de cette doctrine insinuante:
il ne pense qu'à l'extérieur et à la façon de l'honnête homme; La
Rochefoucauld allait un peu plus avant et savait mieux le fin mot[63].
 
[Note 63: M. de la Rochefoucauld était mort depuis le mois de mars
1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre à la fin de 1681, et il
ne paraît pas que cette profession, au fond si épicurienne, ait choqué
personne, ni même qu'on l'ait seulement remarquée.]
 
Cette lettre une fois connue, je n'ai plus guère longtemps affaire avec
le chevalier; il était surtout bon, lui le maître des cérémonies, à
nous introduire auprès des autres, de ceux qui valent mieux que lui. Il
paraît s'être retiré à une certaine époque dans son manoir des champs et
n'avoir plus été du monde. Il avait été gros joueur et s'était mis sur
le corps force dettes, il en convient, et une foule de créanciers,
quoiqu'il n'ait point fait entrer cette condition dans sa définition
de l'honnête homme[64]. La piété, dit-on, de la marquise de Sevret, sa
belle-soeur, contribua à déterminer sa conversion. Un mot d'une lettre
de Scarron, si on y attachait un sens sérieux, ferait croire qu'il avait
été hérétique dans sa jeunesse[65]. On ne sait d'ailleurs rien de précis.
Ce qui reste
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/131]]==
pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits
distingués d'abord, fins et déliés, mais qui se _figent_ vite et qui ne
se renouvellent pas. Les écrits sortis de sa plume dans ses dernières
années sont insipides; il baisse à vue d'oeil, il se rouille; il parle
de la Cour en bel-esprit redevenu provincial; il a des ressouvenirs
d'épicurien qu'il amalgame comme il peut avec des visées platoniques,
et, dans son type d'honnête homme qui est sa marotte éternelle, après
avoir épuisé la liste des anciens philosophes, il va jusqu'à essayer
en quelques endroits d'y rattacher... qui?... je ne sais comment dire:
celui qu'il appelle _le parfait modèle de toutes les vertus_ et qui
n'est rien moins que le Sauveur du monde. Le chevalier vieillissant,
avec ses airs solennels, n'est plus qu'une ruine, le monument singulier
d'une vieille mode, un de ces originaux qu'il aurait fallu voir poser
devant La Bruyère.
 
[Note 64: Voir la lettre 11e, où il se montre comme assiégé par les
créanciers, qui l'empêchaient, de sortir de chez lui et de faire des
visites; la lettre 37e, sur le triste état de ses affaires; la lettre
8e, sur une dette de jeu. On reconnaît encore le joueur d'alors et le
contemporain du chevalier de Grammont à de certaines anecdotes; en voici
une qu'il entame en ces termes: «Il y avoit à la suite de Monsieur un
_fort galant homme_ qui ne laissoit pourtant pas d'user de quelque
industrie en jouant...» (_Oeuv. posth._, p. 150). Cette petite industrie
sert de texte à un bon mot et ne le scandalise pas autrement. Que les.
plus honnêtes gens ont donc de peine à ne pas être de leur temps et à ne
pas se sentir de la coutume!]
 
[Note 65: Ce qui cadrerait peu avec la conjecture précédente (page
87), qu'il aurait été chevalier de Malte. Je ne fais que poser ces
petits problèmes pour les biographes futurs, s'il en vient.]
 
Il obtint pourtant, à cette époque, une sorte de célébrité par ses
écrits; on le trouve assez souvent cité par Bouhours, par Daniel, par
Bayle, par ceux qui, étant un peu de province ou de collége et arriérés
par rapport au beau monde, le croyaient un module du dernier goût. Il
eut ce que j'appelle un succès de Hollande, lui à qui les manières de
Hollande déplaisaient tant. Chez nous, Mme de Sévigné l'a écrasé d'un
mot, pour avoir osé critiquer Voiture: «Corbinelli, dit-elle[66],
abandonne le chevalier de Méré et son _chien de style_, et la ridicule
critique qu'il fait, en collet-monté, d'un esprit libre, badin et
charmant comme Voiture: tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas!»
Ceci demande quelque explication et touche à un point très-fin de notre
littérature. J'ai dit que M. de Méré était bon surtout à nous initier
près des autres, et j'en profite jusqu'au bout.
 
[Note 66: Lettre du 24 novembre 1679.--Mais, à propos de Mme de
Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur la
foi des meilleurs biographes modernes, que le chevalier de Méré en avait
été autrefois amoureux; c'est que je n'en crois rien, et je soupçonne
qu'il y a eu ici quelque méprise. Ménage, dans l'_Épître dédicatoire_
de ses _Observations sur la Langue françoise_, disait à M. de Méré: «Je
vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble
à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que
j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle
vous aimât plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que
moi-même.» C'est sur cette seule phrase que porte la supposition; on
n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de Mme de Sévigné, comme si
Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur
de _faire sa cour_ avec _passion_ (
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/132]]==
style du temps). Il dit positivement
ailleurs: «Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez Mme de
Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à
Mme la maréchale de Clérembaut.» (_Menagiana, tome II.) Je crois tout
à fait que c'est de cette duchesse, déjà morte, qu'il s'agit dans la
phrase précédente. Mme de Lesdiguières, en effet, aima bientôt le
chevalier plus que le bon pédant Ménage qu'il n'eut pas de peine à
supplanter, et celui-ci, qui n'aurait pas si galamment proclamé sa
défaite auprès de Mme de Sévigné, en prenait très-bien son parti pour
ce qui était de la duchesse; car ici il n'y avait pas moyen de se faire
illusion, et la préférence était plus claire que le jour. Notez que le
nom de Mme de Sévigné ne revient jamais sous la plume du chevalier, qui
ne se fait pas faute de citer à tout moment les dames de ses pensées.
Je soumets ces observations à la critique attentive des deux excellents
biographes MM. de Monmerqué et Walckenaer, qui ont dès longtemps comme
la haute main sur ce beau domaine de notre histoire littéraire.]
 
Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des
remarques _sur la Justesse_ dans lesquelles Voiture est critiqué, lui
avait dit:
 
«Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la
justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit
sans Mme la marquise de Sablé, qui ne croit pas que jamais homme
ait approché de l'éloquence de Voiture, et surtout dans la justesse
qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à
cette dame: _Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit
juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste!_ jusqu'à dire _qu'il
rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce
qu'on avoit dit_. J'ai connu Voilure:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/133]]==
on sait assez que c'étoit un
génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous
puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses
actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que
cela lui vînt de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi
pour le dire à Mme la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé
chez elle avec Mme la maréchale de Clérembaut; je m'offris même de
montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse,
et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la
maréchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou
qu'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après, je fis
ces observations, où je ne voulus pas insulter; je me contentai
d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je
n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à Mme la marquise les
endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la Cour
admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas
plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que
Mme de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison
partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu
moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première
enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne
reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étoit
un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans
les oeuvres d'Homère.»
 
Voiture et Homère! Mais, après avoir ri, on remarque pourtant cet
accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de
Sévigné, de Mme de Sablé, cette Sévigné de la génération précédente.
Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute
révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage,
et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des
témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui,
il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la société,
s'attachent bien plus à la personne qu'aux oeuvres du talent; là où
ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la
postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en
faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/134]]==
 
Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous
aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même
d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.
 
Pour la réputation du chevalier, il est à regretter, que dans ses beaux
jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française; il en était
très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de
ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et
si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me
demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout
le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre: C'était un
académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec
le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de
remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des
mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un
écrivain. Son style a de la manière; mais, entre les styles maniérés
d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la
propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du _mieux_
et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les
choses _bien prises_. J'ai dit qu'il était précieux; il se sépare
pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont
l'esprit admirable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre
justice à chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont
il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent
trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette
aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à
l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal
de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents hommes qui jugent
sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps
pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas,
s'il avait siégé parmi ces _excellents hommes_.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/135]]==
Encore aujourd'hui,
s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'_urbanité_, par
exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du
monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui
du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait:
«J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot
d'_urbanité_ que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en
usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette
urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste
en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur
et de flatteur tout ensemble.» Nous avons déjà au passage noté de ces
locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: _dire
des choses_; _faire l'esprit_. Ce sont des gallicismes attiques. Madame
de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, _dire des
choses_, donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout
passer; c'était sentir d'avance comme Voltaire:
 
La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.
 
Quant à cet autre mot: _faire l'esprit_, il était du maréchal de
Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la
sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les
exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux
ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne
servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le
corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux
qui ont _l'esprit fait_ entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur
faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire
de l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot
_incompatible_, quel meilleur exemple aura-t-on à citer, pour le sens
absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne
savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/136]]==
toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque
mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme _incompatible_, et de ne
pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse
invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce
que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je pourrais
continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et
presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu;
mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour
montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est
tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas
inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand
on sait les prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La
Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec
lui: est-ce à nous d'être si difficiles?
 
Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet
chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous
ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les
uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.
 
1er janvier 1848.
 
 
 
 
MADEMOISELLE AÏSSÉ[67]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/137]]==
 
L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le
passé de se prendre au souvenir de quelque passion célèbre; de tout
temps elle s'est complu à l'histoire, cent fois redite, d'un couple
chéri, et aux destinées attendrissantes des amants. Quelques noms semés
çà et là, donnés d'ordinaire par la tradition et touchés par la poésie,
suffisent. Les choses politiques ont leurs révolutions et leur cours;
les guerres se succèdent, les règnes glorieux font place aux désastres;
mais, de temps à autre, là où l'on s'y attend le moins, il arrive que
sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se
détache et plane: c'est Françoise de Rimini qui console de l'enfer. La
Renommée, ce monstre infatigable, du même vol dont elle a touché les
ruines des empires, s'arrête à cette chose aimable, s'y pose un moment;
elle en revient, comme la colombe, avec le rameau.
 
[Note 67: Cette Notice a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15
janvier 1846; elle a été reproduite en tête d'une édition des _Lettres
de Mademoiselle Aïssé_ (1846), non sans beaucoup d'additions et de
corrections qui nous sont venues de bien des côtés. Pour ne pas faire
une trop grande surcharge de notes, nous avons rejeté après la Notice
celles qui sont plus étendues et qui contiennent des pièces à l'appui,
en nous servant pour cet ordre d'indications des lettres [A], [B],[C],
etc.]
 
Dans les temps modernes, si la poésie proprement
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/138]]==
dite a fait défaut à ce
genre de tradition, le roman n'a pas cessé; sous une forme ou sous
une autre, certaines douces figures ont gardé le privilège de servir
d'entretien aux générations et aux jeunesses successives. Que dire
d'Héloïse? qu'ajouter à ce que réveille le nom de La Vallière? Vers
1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal
contre l'Espagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous
main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires
y coururent. Entre cette petite armée commandée par Schomberg, et la
pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque
été, bien des marches et des contre-marches de peu de résultat, bien
des escarmouches et de petits combats, parmi lesquels, je crois, une
victoire. Qui donc s'en soucie aujourd'hui? Mais le lecteur curieux, qui
ne veut que son charme, ne peut s'empêcher de dire que tout cela a
été bon puisque les _Lettres de la Religieuse portugaise_ en devaient
naître.
 
La tendre anecdote que nous avons à rappeler n'a pas eu la même
célébrité ni le même éclat; elle conserve pourtant sa gracieuse lueur,
et ses pages touchantes ont mérité de survivre. À l'époque la moins
poétique et la moins idéale du monde, sous la Régence et dans les années
qui ont suivi, Mlle Aïssé offre l'image inattendue d'un sentiment
fidèle, délicat, naïf et discret, d'un repentir sincère et d'une
innocence en quelque sorte retrouvée. Entre ces deux romans si
dissemblables, si comparables en plus d'un trait, qui marquent les deux
extrémités du siècle, _Manon Lescaut_, _Paul et Virginie_, Mlle Aïssé
et son passionné chevalier tiennent leur place, et par le vrai, par le
naturel attachant de leur affection et de leur langage, ils se peuvent
lire dans l'intervalle. Il est intéressant de voir, dans une histoire
toute réelle et où la fiction n'a point de part, comment une personne
qui semblait destinée par le sort à n'être qu'une adorable Manon Lescaut
redevient une Virginie: il fallait que cette Circassienne, sortie des
bazars d'Asie, fût
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/139]]==
amenée dans ce monde de France pour y relever comme
la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante.
 
Les Lettres de Mlle Aïssé, imprimées pour la première fois en 1787 (à la
veille même de _Paul et Virginie_), ont eu depuis plusieurs éditions;
elles étaient accompagnées dès l'abord de quelques courtes notes dues
à la plume de Voltaire, qui les avait parcourues en manuscrit. On les
réimprimait dès 1788. En 1800, elles reparurent avec une Notice bien
touchée de M. de Barante, qui avait recueilli quelques détails nouveaux
(dont un pourtant très-hasardé, on le verra) dans la société de M.
Suard. C'est ainsi encore qu'elles ont été reproduites en 1823. Le style
avait subi de petites épurations dans ces éditions successives; il y
avait pourtant dans le texte bien d'autres points plus essentiels, ce me
semble, à éclaircir, à corriger: on ne saurait imaginer la négligence
avec laquelle presque tous les noms propres, cités chemin faisant
dans ces Lettres, ont été défigurés; quelques-uns étaient devenus
méconnaissables. De plus, un grand nombre des dates d'envoi sont
fautives et incompatibles avec les événements dont il est question; il
y a eu des transpositions en certains passages, et tel paragraphe d'une
lettre est allé se joindre à une autre dont il ne faisait point d'abord
partie. Enfin il est arrivé que des notes plus ou moins exactes, écrites
en marge du manuscrit, sont entrées mal à propos dans le texte imprimé.
À une première et rapide lecture, ces inconvénients arrêtent peu; on
ne suit que le cours des sentiments de celle qui écrit. Une édition
correcte n'en était pas moins un dernier hommage que méritait et
qu'attendait encore cette mémoire charmante, si peu en peine de la
postérité, et n'aspirant qu'à un petit nombre de coeurs. Un érudit bien
connu par sa conscience, sa rectitude et sa sagacité d'investigation
en ces matières, M. Ravenel, après s'être avisé le premier de tout
ce qu'avaient de défectueux les éditions antérieures, a préparé dès
longtemps la sienne, qui est en voie de s'exécuter.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/140]]==
Un ami dont le nom
reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent animé d'un pur
zèle fait faute désormais en bien des endroits de la littérature, M.
Charles Labitte, devait s'y associer à M. Ravenel: c'est avec les notes
de l'un, c'est moyennant les renseignements continus et les directions
de l'autre, qu'il m'est permis ici de venir repasser sur cette histoire
et d'en fixer quelques particularités avec plus de précision qu'on
n'avait fait jusqu'à présent. L'érudition ou ce qui pourrait en avoir
l'air, en s'appliquant à ces sujets qui en sont si éloignés par nature,
change véritablement de nom et prend quelque chose de la piété qui se
met en quête vers les moindres reliques d'un mort chéri.
 
M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, vit un jour,
parmi les esclaves qu'on amenait vendre au marché, une petite fille
qui paraissait âgée d'environ quatre ans, et dont la physionomie
l'intéressa: les Turcs avaient pris et saccagé une ville de Circassie,
ils en avaient tué ou emmené en esclavage les habitants; l'enfant avait
échappé au massacre de ses parents, lesquels étaient princes, dit-on, en
leur pays. Du moins les souvenirs de la petite fille lui retraçaient un
palais où elle était élevée, et une foule de gens empressés à la servir.
M. de Ferriol acheta assez cher (1,500 livres) la petite Circassienne;
il était coutumier d'acheter de belles esclaves, et ce n'était guère
dans un but désintéressé[68]. Ici il ne paraît pas que son intention fût
beaucoup plus pure ni exempte d'arrière-pensée: il songeait à l'avenir
et à cultiver cette jeune fleur d'Asie. Étant revenu en France, il y
amena l'enfant[69] et la plaça, en attendant mieux, chez sa belle-soeur
Mme de Ferriol. Celle-ci, Tencin de son nom, soeur de la célèbre
chanoinesse et du futur cardinal, était digne de la famille à tous
égards, belle, galante et intrigante. Le mari, M. de Ferriol,
receveur-général des finances du Dauphiné, et conseiller, puis président
au parlement de Metz, ne joua dans la vie de sa femme qu'un rôle
insignifiant et commode. La grande liaison de Mme de Ferriol fut avec le
maréchal d'Uxelles. Les recueils du temps[70] donnent comme s'appliquant
au premier éclat de leurs amours l'ode de J.-B. Rousseau imitée
d'Horace:
 
Quel charme, beauté dangereuse,
Assoupit ton nouveau Pâris?
Dans quelle oisiveté honteuse
De tes yeux la douceur flatteuse
A-t-elle plongé ses esprits?
 
[Note 68: Voici une petite anecdote à l'appui: «M. le comte de
Nogent, qui s'appelle Bautru en son nom, est lieutenant-général des
armées du roi, fils et peut-être petit-fils d'officier-général, frère
de Mme la duchesse de Biron. C'est un homme qui toujours l'a porté fort
haut et a fait le seigneur à la cour. Sa hauteur lui a attiré une scène
fort déplaisante, en insultant à sa table, à Nogent-le-Roi, pendant les
vacances, un officier de son voisinage au sujet d'un mariage pour sa
fille. Il a même eu la sottise de demander une réparation devant les
juges de Chartres. Cela a donné occasion à cet officier de faire ou
faire faire un petit mémoire que l'on a trouvé parfaitement écrit, et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/141]]==
qui a été répandu dans tout Paris... Dans le mémoire susdit, l'officier
parle de la noblesse de la mère: on demanderait à propos de quoi.
C'est une petite allusion sur ce que M. de Ferriol, ambassadeur à
Constantinople, ramena ici deux esclaves très-belles. Il en garda une
pour lui; le comte de Nogent, qui peut-être était son ami, prit l'autre.
Non-seulement il l'a gardée, mais il l'a épousée, et c'est d'elle que
vient la fille à marier qui a fait le sujet de la dispute.» (_Journal_
de l'avocat Barbier, avril 1732.)]
 
[Note 69: M. de Ferriol eut plusieurs missions et fit plusieurs
voyages et séjours à Constantinople. Une première fois, en 1692, il
fut envoyé auprès de l'ambassadeur de France, qui le présenta au
grand-vizir, et celui-ci l'autorisa à le suivre à l'armée; M. de Ferriol
fit ainsi les campagnes de 1692, 1693 et 1694, dans la guerre des Turcs
et des Hongrois mécontents contre l'Empereur. Revenu en France au
printemps de 1695, il reçoit en mars 1696 une nouvelle mission, et cette
fois il est accrédité directement auprès du grand-vizir; il fait la
campagne de 1696, celle de 1697, passe l'hiver et le printemps de 1698 à
Constantinople, s'embarque pour la France le 22 juin 1698, et arrive à
Marseille le 20 août.--C'est dans ce second voyage qu'il acheta et qu'il
amena en France la jeune Aïssé.--En 1699, M. de Ferriol, qui n'avait eu
jusque-là que des missions temporaires, remplaça à Constantinople, en
qualité d'ambassadeur, M. Castagnères de Châteauneuf. Parti de Toulon
dans les derniers jours de juillet 1699, il alla résider en Turquie
durant plus de dix ans, ne fut remplacé qu'en novembre 1710 par M.
Desalleurs, et ne rentra en France que le 23 mai 1711. Ces dates, que
nous devons aux bienveillantes communications de M. Mignet, nous seront
tout à l'heure précieuses.]
 
[Note 70: Bibliothèque du roi, mss., dans le _Recueil_ dit de
_Maurepas_ (XXX, page 279, année 1716).--Voir ci-après la note [A].]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/142]]==
 
La fin de l'ode semblait menacer l'amant crédule de quelque prochaine
inconstance de la perfide:
 
Insensé qui sur tes promesses
Croit pouvoir fonder son appui,
Sans songer que mêmes tendresses,
Mêmes serments, mêmes caresses,
Trompèrent un autre avant lui!
 
Mais il ne paraît pas que le pronostic ait eu son effet: Mme de Ferriol
comprit vite que son crédit dans le monde et sa considération étaient
attachés à cette liaison avec le maréchal-ministre, et elle s'y tint. On
voit, dans les lettres nombreuses que lord Bolingbroke adresse à Mme de
Ferriol[71], qu'il n'en est aucune où il ne lui parle du maréchal comme
du grand intérêt de sa vie. Il résulte du témoignage de mademoiselle
Aïssé qu'il y avait dans cet état plus de montre que de fond, et que le
crédit de la dame baissa fort avec l'éclat de ses yeux[72]. Tant qu'elle
fut jeune pourtant, Mme de Ferriol parut fort recherchée, et elle
eut rang parmi
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/143]]==
les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de
Font-de-Veyle et d'Argental, surtout ce dernier, furent élevés avec
la jeune Aïssé comme avec une soeur. Les Registres de la paroisse
Saint-Eustache, à la date du 21 décembre 1700, nous montrent _damoiselle
Charlotte Haidée_[73] et le petit Antoine de Ferriol (Pont-de-Veyle),
représentant tous deux le parrain et la marraine absents au baptême de
d'Argental, «lesquels, est-il dit des deux enfants témoins, ont déclaré
ne savoir signer.» Aïssé pouvait avoir sept ans au plus à cette date de
1700, ayant été achetée en 1697 ou 1698. L'éducation répara vite ces
premiers retards. Un passage des Lettres semble indiquer qu'elle fut
mise au couvent des Nouvelles Catholiques; mais c'est surtout dans le
monde qu'elle se forma. Cette décadence de Louis XIV, où la corruption
pour éclater n'attendait que l'heure, faisait encore une société bien
spirituelle, bien riche d'agréments; cela était surtout vrai des femmes
et du ton; le goût valait mieux que les moeurs; on sortait de Saint-Cyr,
après tout, on venait de lire La Bruyère. On retrouverait jusque dans
madame de Tencin la langue de madame de Maintenon. L'esprit d'Aïssé
ne fut pas lent à s'orner de tout ce qui pouvait relever ses grâces
naturelles sans leur ôter rien de leur légèreté, et la _jeune
Circassienne_, la _jeune Grecque_[D], comme chacun l'appelait autour
d'elle, continua d'être une créature ravissante, en même temps qu'elle
devint une personne Accomplie.
 
[Note 71: _Lettres historiques, politiques, philosophiques et
littéraires_ de lord Bolingbroke; 3 vol. in-8°, 1808. Ces lettres sont
une source des plus essentielles pour l'histoire d'Aïssé.]
 
[Note 72: «Tout le monde est excédé de ses incertitudes (il
s'agissait d'un voyage à faire à Pont-de-Veyle en Bourgogne); le vrai de
ses difficultés, c'est qu'elle ne voudrait point quitter le maréchal,
qui ne s'en soucie point et ne ferait pas un pas pour elle. Mais elle
croit que cela lui donne de la considération dans le monde. Personne ne
s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal...» (Lettre
XI.)]
 
[Note 73: Elle s'appelait _Charlotte_, du nom de l'ambassadeur
(_Charles_), qui fut sans doute son parrain. _Haidée_, _Aïssé_,
paraissent n'être que des variantes de transcription d'un même nom de
femme bien connu chez les Turcs. La plus adorable entre les héroïnes
du _Don Juan_ De Byron est une Haidée.--Voir ci-après les notes [B] et
[C].]
 
Une grave, une fâcheuse et tout à fait déplaisante question se présente:
Quel fut le procédé de M. de Ferriol l'ambassadeur à l'égard de celle
qu'il considérait comme son bien, lorsqu'il la vit ainsi ou qu'il la
retrouva grandi
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/144]]==
ssante et mûrissante, _tempestiva viro_, comme dit
Horace? Cette question semblait n'en être plus une depuis longtemps;
on a cité un passage tiré d'une lettre de M. de Ferriol à Mlle Aïssé,
trouvée dans les papiers de M. d'Argental, duquel il ressortait trop
nettement, ce semble, qu'elle aurait été sa maîtresse; mais ce passage
isolé en dit plus peut-être qu'il ne convient d'y entendre, à le lire en
son lieu et en son vrai sens. Nous donnerons donc ici la lettre entière,
qui n'a été publiée qu'assez récemment[74]; elle ne porte avec elle
aucune indication de date ni d'endroit.
 
[Note 74: Par la _Société des Bibliophiles français_, année 1828.]
 
_Lettre de M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, à mademoiselle
Aïssé._
 
«Lorsque je vous retiray des mains des infidelles, et que je vous
acheptay, mon intention n'estoit pas de me préparer des chagrins et de
me rendre malheureux; au contraire, je prétendis profiter de la décision
du destin sur le sort des hommes pour disposer de vous à ma volonté, et
pour en faire un jour ma fille ou ma maistresse. Le mesme destin veut
que vous soiés l'une et l'autre, ne m'estant pas possible de séparer
l'amour de l'amitié, et des désirs ardens d'une tendresse de père; et
tranquile, conformés vous au destin, et ne séparés pas ce qu'il semble
que le Ciel ayt prit plaisir de joindre.
 
«Vous auriés esté la maistresse d'un Turc qui auroit peut estre partagé
sa tendresse avec vingt autres, et je vous aime uniquement, au point que
je veux que tout soit commun entre nous, et que vous disposiés de ce que
j'ay comme moy mesme.
 
«Sur touttes choses plus de brouilleries, observés vous et ne donnés aux
mauvaises langues aucune prise sur vous; soyés aussy un peu circonspecte
sur le choix de vos amyes, et ne vous livrés à elles que de bonne
sorte; et quand je seray content, vous trouverez en moy ce que vous
ne trouveriés en nul autre, les noeuds à part qui nous lient
indissolublement. Je t'embrasse, ma chère Aïssé, de tout mon coeur.»
 
Voilà une lettre qui certes est bien capable, à première
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/145]]==
lecture, de
donner la chair de poule aux amis délicats de la tendre Aïssé; M. de La
Porte, qui la publia en 1828, la prend dans son sens le plus grave, sans
même songer à la discuter. Si alarmante qu'elle soit, elle se trouve
pourtant moins accablante à la réflexion, et, pour mon compte, je me
range tout, à fait à l'avis de M. Ravenel, que notre ami, M. Labitte,
partageait également: cette lettre ne me fait pas rendre les armes du
premier coup. Qu'y voit-on en effet? Raisonnons un peu. On y voit
qu'à un certain moment M. de Ferriol fut jaloux de quelqu'un dont on
commençait à jaser auprès d'Aïssé; qu'à cette occasion il signifia à
celle-ci ses intentions, jusque-là obscures, et sa volonté, dont elle
avait pu douter, se considérant plutôt comme sa fille: Le _même destin
veut que vous soyez l'une et l'autre_... Cette parole, remarquez-le
bien, s'applique à l'avenir bien plus naturellement qu'au passé.
L'enfant est devenu une jeune fille; elle n'a pas moins de dix-sept ou
dix-huit ans, alors que M. de Ferriol (je le suppose rentré en France) a
soixante ans bien sonnés, car il ne rentre qu'en mai 1711[75]. Voilà donc
qu'aux premiers noeuds, en quelque sorte légitimes; qui, dit-il, les
_lient déjà indissolublement_, et qu'il a soin de mettre _à part_, le
tuteur et maître croit que le temps est venu d'en ajouter d'autres. Il
se déclare pour la première fois nettement, il se propose et prétend
s'imposer: reste toujours à savoir s'il fut accepté, et rien ne le
prouve. J'insiste là-dessus: la phrase qui, lue isolément, semblait
constater une situation établie, accomplie, et sur laquelle on s'est
jusqu'ici fondé, comme sur une pièce de conviction, pour rendre
l'esclave à son maître, n'indique qu'un ordre pour l'avenir, un
commandement à la turque; or, encore une fois, rien n'indique que l'aga
ait été obéi.
 
[Note 75: Lorsqu'il mourut en octobre 1722, il est dit dans les
registres de Saint-Roch qu'il était âgé d'environ soixante-quinze
ans.--Voir ci-après la note [E].]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/146]]==
 
Je ne parle ici qu'en me réduisant aux termes mêmes de la lettre; mais
il y a plus, il y a mieux: le caractère d'Aïssé est connu; sa noblesse,
sa délicatesse de sentiments, sont manifestes dans ses Lettres et par
tout l'ensemble de sa conduite. Il n'y avait pour elle de ce côté-là
qu'un danger, c'était dans ces années obscures, indécises, où la puberté
naissante de la jeune fille se confond encore dans l'ignorance de
l'enfant, alors qu'on peut dire:
 
Il n'est déjà plus nuit, il n'est pas encor jour.
 
Or, ces années-là, ces années _entre chien et loup_, elle les passa à
quatre cents lieues de M. de Ferriol, et rien n'est plus probant en
telle matière que l'_alibi_[76]. Lorsqu'il revint dans l'été de 1711,
elle avait déjà atteint à cet âge où l'on n'est plus abusée que
lorsqu'on le veut bien; elle avait de dix-sept à dix-huit ans, et M.
de Ferriol en avait environ soixante-quatre. Ce sont là aussi des
garanties, surtout, je le répète, quand le caractère d'ailleurs est bien
connu, et qu'on a affaire à une personne d'esprit et de coeur, qui va
tout à l'heure résister au Régent de France.
 
[Note 76: On a dit dans une note précédente qu'il résidait à
Constantinople en qualité d'ambassadeur; il y était arrivé le 11 janvier
1700. Tandis qu'Aïssé, en France, cessait d'être un enfant, il avait
maille à partir ailleurs; l'extrait suivant, puisé aux sources, ne
laisse rien à désirer: «En 1709, des plaintes ayant été portées contre
lui par divers membres de la nation française, il est rappelé le 27 mars
1710. Son rappel est fondé sur l'état de sa santé, dont il ne se plaint
pas. Bien que remplacé par le comte Desalleurs, qui prend en main les
affaires de l'ambassade le 2 novembre 1710, M. de Ferriol n'en continue
pas moins de correspondre avec la Cour sur les affaires, se plaint
vivement de M. Desalleurs, qui le lui rend bien, et enfin s'embarque le
30 mars 1711 pour la France, où il arrive le 23 mai.»--Voir ci-après la
note [F].]
 
À quelle date la lettre qu'on a lue fut-elle écrite? Dans quelle
circonstance et à quelle occasion? Mlle Aïssé, en ses Lettres, a raconté
avec enjouement l'histoire de ce qu'elle appelle _ses amours avec le duc
de Gèvres_, amours de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/147]]==
deux enfants de huit à dix ans, et dont elle
se moquait à douze: «Comme on nous voyait toujours ensemble, les
gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entre eux,
et cela vint aux oreilles de mon _aga_, qui comme vous le jugez, fit un
beau roman de tout cela.» Serait-ce à propos de ce bruit, commenté et
grossi après coup, que la semence aurait été écrite? A-t-elle pu l'être
de Constantinople même et en prévision du retour, ce qui serait une
grossièreté de plus? Quoi qu'il en soit, dans cette même lettre où Mlle
Aïssé raconte ses amours enfantines, elle ajoute, en s'adressant à son
amie, Mme de Calandrini: «Quoi! madame, vous me croiriez capable de vous
tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes faiblesses; elles sont
bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvais estimer. Si
ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon coeur ne pouvait être séduit
que par la vertu ou par tout ce qui en avait l'apparence.» Un tel
langage dans une bouche si sincère, et de la part d'une conscience si
droite, n'exclut-il pas toute liaison d'un certain genre avec M. de
Ferriol? Il n'y en a pas trace dans la suite de ces lettres à Mme de
Calandrini. Chaque fois qu'Aïssé, dans cette confidence touchante, se
reproche ses fautes, ce n'est que par rapport à une seule personne trop
chère, et il n'y paraît aucune allusion à une autre faiblesse, plus ou
moins volontaire, qui aurait précédé et qu'elle aurait dû considérer,
d'après ses idées acquises depuis, comme une mortelle flétrissure.
Lorsqu'elle résiste aux instances de mariage que lui fait son passionné
chevalier, parmi les raisons qu'elle oppose, on ne voit pas que la
pensée d'une telle objection se soit présentée à elle; elle ne se trouve
point digne de lui par la fortune, par la situation, et non point du
tout parce qu'elle a été la victime d'un autre. Lorsqu'elle parle
de l'ambassadeur défunt, elle le fait en des termes d'affection qui
n'impliquent aucun ressentiment, tel qu'un pareil acte aurait dû lui en
laisser. «Pour parler de la vie
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/148]]==
que je mène, et dont vous avez la bonté,
écrit-elle à son amie[77], de me demander des détails, je vous dirai que
la maîtresse de cette maison est bien plus difficile à vivre que le
_pauvre ambassadeur._» Parlerait-elle sur ce ton de quelqu'un qui lui
rappellerait décidément une faute odieuse, avilissante? Pourquoi ne pas
admettre que ce _pauvre_ ambassadeur, déjà vieux et _vaincu du temps_,
comme dit le poëte, finit par se décourager et par devenir bon homme?
 
[Note 77: Lettre XIV.]
 
Et en effet, jusqu'à la publication du fragment malencontreux, on avait
cru dans la société que si M. de Ferriol avait eu à un moment quelque
dessein sur elle, Mlle Aïssé avait dû à la protection des fils de Mme de
Ferriol, et particulièrement à celle de d'Argental, de s'être soustraite
aux persécutions de l'oncle. C'était le sentiment des premiers éditeurs,
héritiers des traditions et des souvenirs de la famille Calandrini;
personne alors ne le contesta[78]. L'_Année littéraire_, parlant d'Aïssé
au sujet de cette publication, disait: «Elle se fit aimer de tout le
monde; malheureusement tout autour d'elle respirait la volupté. Cette
éducation dangereuse ne la séduisit cependant pas au point de la faire
céder aux vues de M. de Ferriol, qui, peu généreux, exigeait d'elle
trop de reconnaissance, et d'un grand prince qui voulait en faire sa
maîtresse; mais elle la disposa à la tendresse, et le chevalier d'Aydie
en profita[79].» Le récit de M. Craufurd[80] rentre tout à fait dans cette
opinion qu'on avait généralement, et on sent qu'il ne change d'avis que
sur la prétendue preuve écrite. Nous croyons avoir réduit cette preuve à
sa juste valeur.
 
[Note 78: On trouve dans le _Journal de Paris_, du 28 novembre 1787,
une lettre signée _Villars_ qui reproche à l'éditeur d'avoir mêlé à
sa publication des anecdotes défavorables à la famille Ferriol; le
témoignage de M. d'Argental, encore vivant, y est invoqué. Celle lettre,
écrite dans un intérêt de famille, prouve une seule chose, c'est qu'on
était loin de croire alors et qu'on n'avait jamais admis jusque-là
qu'Aïssé eût été sacrifiée à l'ambassadeur.--Voir ci-après la note [G].]
 
[Note 79: _Année littéraire_, 1788. tome VI, page 209.]
 
[Note 80: _Essais de Littérature française_, tome 1er, page 188 (3e
édition).]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/149]]==
 
Le fait est qu'à dater d'un certain moment, qui pourrait bien n'être
autre que celui de la tentative avortée, Mlle Aïssé eut son domicile
habituel chez Mme de Ferriol, et ce ne fut plus ensuite que dans les
deux dernières années de la vie de l'ambassadeur qu'elle retourna près
de lui pour lui rendre les soins de la reconnaissance. Il mourut le
26 octobre 1722, à l'âge d'environ soixante-quinze ans. Est-il besoin
d'ajouter que, durant ce dernier séjour[81], elle était plus que
préservée par toutes les bonnes raisons et par l'amour même du chevalier
d'Aydie, qui l'aimait dès lors, comme on le voit d'après certains
passages des Lettres de lord Bolingbroke? Je transcrirai ici
quelques-uns de ces endroits qui ont de l'intérêt à travers leur
obscurité et malgré le sous-entendu des allusions.
 
[Note 81: Mme de Ferriol, qui avait habité d'abord rue des
Fossés-Montmartre, logeait en dernier lieu rue Neuve-Saint-Augustin,
et l'ambassadeur demeurait dans le même hôtel; ainsi ces diverses
installations pour Aïssé se réduisaient au plus à un changement
d'appartement.]
 
Bolingbroke écrivait à Mme de Ferriol, le 17 novembre 1721, en
l'invitant à venir passer les fêtes de Noël à sa campagne de _la
Source_, près d'Orléans: «Nous avons été fort agréablement surpris
de voir que Mlle Aïssé veuille être de la partie et renoncer pendant
quelque temps aux plaisirs de Paris. Peut-être ne fait-elle pas mal de
visiter ses amis au fond d'une province, comme d'autres y vont visiter
leurs mères. Quel que soit le motif qui nous attire ce plaisir, nous lui
en sommes très-obligés...» Et sur une autre page de la même lettre, dans
une apostille pour M. d'Argental: «N'auriez-vous pas contribué à nous
procurer le plaisir d'y voir Mlle Aïssé? Je soupçonne fort que vos
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/150]]==
conseils, et peut-être le procédé d'une autre personne, lui ont inspiré
un goût pour la campagne, que je tâcherais de cultiver, si j'avais
quelques années de moins.»--Quel est ce procédé? et de quelle autre
personne s'agit-il? Nous chercherons tout à l'heure.--Un mois après,
Bolingbroke écrivait encore à Mme de Ferriol (30 décembre 1721): «Je
compte que vous viendrez; je me flatte même de l'espérance d'y voir Mme
du Deffand; mais, pour Mlle Aïssé, je ne l'attends pas. Le Turc sera son
excuse, et un certain chrétien de ma connaissance, sa raison.» Ainsi,
dès lors, Mlle Aïssé était aimée du chevalier d'Aydie (car c'est bien
lui qui se trouve ici désigné); et si elle restait à Paris, sous
prétexte de ne pas quitter M. de Ferriol, elle avait sa raison secrète,
plus voisine du coeur.
 
A une date antérieure, le 4 février 1719, il est question, dans un autre
billet de Bolingbroke à d'Argental, de je ne sais quel événement plus
ou moins fâcheux survenu à l'aimable Circassienne; je donne les termes
mêmes sans me flatter de les pénétrer: «Je vous suis très-obligé, mon
cher monsieur, de votre apostille; mais la nouvelle que vous m'y envoyez
me fâche extrêmement. Mademoiselle Aïssé était si charmante, que toute
métamorphose lui sera désavantageuse. Comme vous êtes _de tous ses
secrets le grand dépositaire_[82], je ne doute point que vous ne sachiez
ce qui peut lui avoir attiré ce malheur: est-elle la victime de
la jalousie de quelque déesse, ou de la perfidie de quelque dieu?
Faites-lui mes très-humbles compliments, je vous supplie. J'aimerais
mieux avoir trouvé le secret de lui plaire que celui de la quadrature du
cercle ou de fixer la longitude.» Comme ce billet à d'Argental est écrit
en apostille d'une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/151]]==
lettre à Mme de Ferriol et à la suite de la
même page, on ne doit pas y chercher un bien grand mystère. Cette
métamorphose, qui ne saurait être que _désavantageuse_, pourrait bien
n'avoir été autre chose que la petite vérole qu'aurait envoyée à ce
charmant visage quelque divinité jalouse; dans tous les cas, il ne
paraît point qu'elle ait laissé beaucoup de traces, et le don de plaire
fut après ce qu'il était avant.
 
[Note 82:
 
Tu seras de mon coeur l'unique secrétaire,
Et de tous nos secrets le grand dépositaire.
 
C'est Dorante qui dit cela dans _le Menteur_ (acte II, scène VI).
Bolingbroke savait sa littérature française par le menu.]
 
La phrase qu'on a lue plus haut sur le _procédé_ d'une certaine
personne, lequel était de nature, selon Bolingbroke, à faire désirer à
Mlle Aïssé un éloignement momentané de Paris, pourrait bien s'appliquer
à ce qu'on sait d'une tentative du Régent auprès d'elle. Ce prince, en
effet, l'ayant rencontrée chez Mme de Parabère, la trouva tout aussitôt
à son gré et ne douta point de réussir; il chercha à plaire de
sa personne, en même temps qu'il fit faire sous main des offres
séduisantes, capables de réduire la plus rebelle des Danaë; finalement
il mit en jeu Mme de Ferriol elle-même, peu scrupuleuse et propre à
toutes sortes d'emplois. Rien n'y put faire, et Mlle Aïssé, décidée à ne
point séparer le don de son coeur d'avec son estime, déclara que si on
continuait de l'obséder, elle se jetterait dans un couvent. Une telle
conduite semble assez répondre de celle qu'elle tint envers M. de
Ferriol; les deux sultans eurent le même sort; seulement elle y mit avec
l'un toute la façon désirable, tout le dédommagement du respect filial
et de la reconnaissance.
 
L'ambassadeur mort (octobre 1722), Mlle Aïssé revint loger chez Mme de
Ferriol, qui manqua de délicatesse jusqu'à lui reprocher les bienfaits
du défunt. Indépendamment d'un contrat de 4,000 livres de rentes
viagères, ce Turc, qui avait du bon, et dont l'affection pour celle
qu'il nommait sa fille était réelle, bien que mélangée, lui avait laissé
en dernier lieu un billet d'une somme assez forte, payable par ses
héritiers. Cette somme à débourser tenait surtout à coeur à Mme
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/152]]==
de
Ferriol, et elle le fit sentir à Mlle Aïssé, qui se leva, alla prendre
le billet et le jeta au feu en sa présence.
 
Ce dut être en 1721 ou 1720 au plus tôt, que les relations de Mlle Aïssé
et du chevalier d'Aydie commencèrent: elle le vit pour la première fois
chez Mme du Deffand, jeune alors, mariée depuis 1718, et qui était
citée pour ses beaux yeux et sa conduite légère, non moins que pour son
imagination vive et féconde, comme elle le fut plus tard pour sa cécité
patiente, sa fidélité en amitié et son inexorable justesse de raison. Le
chevalier Blaise-Marie d'Aydie, né vers 1690, fils de François d'Aydie
et de Marie de Sainte-Aulaire, était propre neveu par sa mère du marquis
de Sainte-Aulaire de l'Académie française[83]. Ses parents eurent neuf
enfants et peu de biens; trois filles entrèrent au couvent, trois cadets
suivirent l'état ecclésiastique. Blaise, le second des garçons, qui
avait titre _clerc tonsuré du diocèse de Périgueuse, chevalier non
profès de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem_, fut présenté à la Cour
du Palais-Royal par son cousin le comte de Rions, lequel était l'amant
avoué et le mari secret de la duchesse de Berry, fille du Régent. Rions
avait la haute main au Luxembourg; il introduisit son jeune cousin,
dont la bonne mine réussit d'emblée assez bien pour attirer un caprice
passager de cette princesse, qui ne se les refusait guère. Le chevalier
était donc dans le monde sur le pied d'un homme à la mode, lorsqu'il
rencontra Mlle Aïssé, et, de ce jour-là, il ne fut plus qu'un homme
passionné, délicat et sensible. Les premiers temps de leur liaison
paraissent avoir été traversés; la résistance de la jeune femme, la
concurrence peut-être du Régent, quelques restes de jalousie sans doute
de M. de Ferriol, compliquèrent cette passion naissante. Le chevalier
fit un long voyage, et on le voit au bout de la Pologne, à Wilna, en
juin 1723; mais, à son retour, Mlle Aïssé était vaincue, et on n'en
pourrait douter, lors même qu'on n'en aurait d'autre preuve que ce
passage d'une lettre de Bolingbroke à d'Argental (de Londres, 28
décembre 1723): «Parlons, en premier lieu, mon respectable magistrat, de
l'objet de nos amours. Je viens d'en recevoir une lettre: vous y avez
donné occasion, et je vous en remercie. En vous voyant, elle se souvient
de moi; et je meurs de peur qu'en me voyant elle ne se souvienne de
vous. Hélas! en voyant le _Sarmate_, elle ne songe ni à l'un ni à
l'autre. Devineriez-vous bien la raison de ceci? Faites-lui mes tendres
compliments. J'aurai l'honneur de lui répondre au premier jour... Mille
compliments à M. votre frère. J'adore mon aimable gouvernante[84];
mandez-moi des nouvelles de son coeur, c'est devant vous qu'il
s'épanche.»
 
[Note 83: J'emprunterai beaucoup, dans tout ce que j'aurai à dire du
chevalier d'Aydie, à une Notice manuscrite dont je dois communication à
la bienveillance de M. le comte de Sainte-Aulaire.]
 
[Note 84: Toujours Mlle Aïssé; il la désigne ainsi par suite de
quelque plaisanterie de société et par allusion probablement au rôle où
il l'avait vue dans les derniers temps de
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M. de Ferriol.]
 
Ce passage en sous-entendait beaucoup plus qu'il n'en exprimait, et
l'année précédente il s'était passé un événement dont bien peu de
personnes avaient eu le secret. Mlle Aïssé, sentant qu'elle allait
devenir mère, n'avait pu prendre sur elle de se confier à Mme de
Ferriol, qui aurait trop triomphé de voir le naufrage d'une vertu
naguère si assurée, et qui n'était pas femme à comprendre ce qui sépare
une tendre faiblesse d'une séduction par intérêt ou par vanité. Dans son
anxiété croissante, et les moments du péril approchant, la jeune femme
recourut à Mme de Villette, qui, depuis un an ou deux ans, avait pris
nom lady Bolingbroke. Cette dame aimable et spirituelle avait épousé
en premières noces le marquis de Villette, proche parent de Mme de
Maintenon [85], veuf et père déjà de plusieurs enfants, du nombre
desquels était cette charmante madame de Caylus. Mme de Villette,
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à peu
près du même âge que sa belle-fille et sortie également de Saint-Cyr,
avait, dans son veuvage, contracté une union fort intime, fort
effective, avec lord Bolingbroke, alors réfugié en France: tantôt
il passait le temps chez elle, à sa campagne de Marsilly, près de
Nogent-sur-Seine; tantôt elle habitait chez lui, à sa jolie retraite
de la Source, près d'Orléans, où Voltaire les visitait. Dans un voyage
qu'elle fit à Londres pour les intérêts de l'homme illustre et orageux
dont elle avait su fixer le coeur, elle avait paru comme sa femme et
elle en garda le nom, quoique de malins amis aient voulu douter que le
sacrement ait jamais consacré entre eux le lien. Peu nous importe ici:
elle était bonne, elle était indulgente; elle entra vivement dans les
tourments de la pauvre Aïssé et n'épargna rien pour pourvoir à ses
embarras. Elle fit semblant de l'emmener en Angleterre vers la fin de
mai 1724: pendant ce temps, Bolingbroke, resté en France, écrivait de la
Source à Mme de Ferriol, pour mieux déjouer tous soupçons (2 juin 1724):
«Avez-vous eu des nouvelles d'Aïssé? La marquise (Mme de Villette)
m'écrit de Douvres: elle y est arrivée vendredi au soir, après le
passage du monde le plus favorable. La mer ne lui a causé qu'un peu de
tourment de tête; mais pour sa compagne de voyage, elle a rendu son
dîner aux poissons.»
 
[Note 85: Philippe Le Valois, marquis de Villette, chef d'escadre,
dont M. de Monmerqué vient de publier les Mémoires (1844).]
 
On conjecture que ce fut à cette époque même qu'Aïssé, retirée dans un
faubourg de Paris, entourée des soins du chevalier et assistée de la
fidèle Sophie, sa femme de chambre, donna le jour à une fille, qui fut
baptisée sous le nom de Célénie Leblond. On retrouve lady Bolingbroke
de retour en France dès septembre 1724; probablement elle fut censée
ramener sa compagne; les détails du stratagème nous échappent. Il est
certain d'ailleurs qu'elle se chargea d'abord de l'enfant; elle put
l'emmener en Angleterre, où elle retournait à la fin d'octobre, même
année; quelque temps après, la petite fille reparut pour être placée au
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/155]]==
couvent de Notre-Dame à Sens, sous le nom de miss Black[86] et à titre de
nièce de lord Bolingbroke. L'abbesse de ce couvent était une fille même
de Mme de Villette, née du premier mariage. Tout cela, on le voit;
concorde et s'explique à merveille; on a le cadre et le canevas du
roman; mais c'est de la physionomie des personnages et de la nature des
sentiments qu'il tire son véritable et durable intérêt.
 
[Note 86: Ce nom de fantaisie, _miss Black_, semble avoir été donné
pour faire contraste et contre-vérité à celui de Célénie Leblond.]
 
Le chevalier d'Aydie, dans sa jeunesse, offrait plus d'un de ces traits
qui s'adaptent d'eux-mêmes à un héros de roman; Voltaire, écrivant
à Thieriot et lui parlant de sa tragédie d'_Adélaïde du Guesclin_ à
laquelle il travaillait alors, disait (24 février 1733): «C'est un sujet
tout français et tout de mon invention, où j'ai fourré le plus que j'ai
pu d'amour, de jalousie, de fureur, de bienséance, de probité et de
grandeur d'âme. J'ai imaginé un sire de Couci, qui est un très-digne
homme, comme on n'en voit guère à la Cour; un très-loyal chevalier,
comme qui dirait le chevalier d'Aydie, ou le chevalier de Froulay.» Il
avait dans le moment à se louer des bons offices de tous deux près du
garde des sceaux; il y revient dans une lettre du 13 janvier 1736, à
Thieriot encore: «Si vous revoyez les deux chevaliers sans peur et sans
reproche, joignez, je vous en prie, votre reconnaissance à la mienne. Je
leur ai écrit; mais il me semble que je ne leur ai pas dit assez avec
quelle sensibilité je suis touché de leurs bontés, et combien je suis
orgueilleux d'avoir pour mes protecteurs les deux plus vertueux hommes
du royaume.»--La _Correspondance_ de Mme du Deffand[87] nous donne
également à connaître le chevalier par le dehors et tel qu'il était aux
yeux du monde et dans l'habitude de l'amitié. Plusieurs lettres de lui
nous le font voir après la jeunesse et bonnement retiré en famille dans
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/156]]==
sa province. Nous donnerons ici au long son portrait tracé par Mme du
Deffand; elle soupçonnait, mais elle ne marque pas assez profondément
(car le monde ne sait pas tout) ce qui était le trait distinctif de son
être, la sensibilité, la passion et surtout la tendre fidélité dont il
se montra capable: ce sera à Mlle Aïssé de compléter Mme du Deffand sur
ces points-là.
 
Portrait de M. le Chevalier d'Aydie par madame la marquise du
Deffand[88].
 
[Note 87: Les deux volumes in-8° publiés en 1809.]
 
[Note 88: Grâce à une copie manuscrite qui provient des papiers mêmes
du Chevalier, nous pouvons donner ce portrait, un peu différent de ce
qu'il est dans la _Correspondance_ de Mme du Deffand; on a fait subir
à celui-ci, comme il arrive trop souvent, de prétendues petites
corrections qui l'ont écourté.]
 
«L'esprit de M. le Chevalier d'Aydie est chaud, ferme et vigoureux; tout
en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. de Fontenelle
qu'à la place du coeur il a un second cerveau; on pourrait croire que la
tête du Chevalier contient un second coeur. Il prouve la vérité de ce
que dit Rousseau, que c'est dans notre coeur que notre esprit réside[89].
 
[Note 89: Dans le portrait tel qu'il a été imprimé en 1809, cette
phrase sur Rousseau est supprimée, et l'on y a mis l'observation sur
Fontenelle au passé: On _a_ dit de M. de Fontenelle qu'il _avait_... Il
résulte, au contraire, de notre version plus exacte et plus complète,
que Fontenelle vivait encore quand Mme du Deffand traçait ce portrait.
Quant à Rousseau, il s'agit ici de Jean-Baptiste, qui a dit dans son
Épître à M. de Breteuil:
 
Votre coeur seul doit être votre guide:
Ce n'est qu'en lui que notre esprit réside.
]
 
«Jamais les idées du Chevalier ne sont affaiblies, subtilisées ni
refroidies par une vaine métaphysique. Tout est premier mouvement en
lui: il se laisse aller à l'impression que lui font les sujets qu'il
traite. Souvent il en devient plus affecté, à mesure qu'il parle;
souvent il est embarrassé au choix du mot le plus propre à rendre sa
pensée, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie
à ses paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/157]]==
ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le voit et il le dit pour la première
fois. Ses définitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le
Chevalier nous démontre que le langage du sentiment et de la passion est
la sublime et véritable éloquence.
 
«Mais le coeur n'a pas la faculté de toujours sentir, il a des temps de
repos; alors le Chevalier paraît ne plus exister. Enveloppé de ténèbres,
ce n'est plus le même homme, et l'ont croirait que, gouverné par un
Génie, le Génie le reprend et l'abandonne suivant son caprice[90].
Quoique le Chevalier pense et agisse par sentiment, ce n'est peut-être
pas néanmoins l'homme du monde le plus passionné ni le plus tendre; il
est affecté par trop de divers objets pour pouvoir l'être fortement par
aucun en particulier. Sa sensibilité est, pour ainsi dire, distribuée à
toutes les différentes facultés de son âme, et cette diversion pourrait
bien défendre son coeur et lui assurer une liberté d'autant plus douce
et d'autant plus solide qu'elle est également éloignée de l'indifférence
et de la tendresse. Cependant il croit aimer; mais ne s'abuse-t-il
point? Il se passionne pour les vertus qui se trouvent en ses amis; il
s'échauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se sépare d'eux
sans peine, et l'on serait tenté de croire que personne n'est absolument
nécessaire à son bonheur. En un mot, le Chevalier paraît plus sensible
que tendre.
 
[Note 90: L'imprimé de 1809 donne ici une version différente et qui
mérite d'être reproduite, parce qu'elle ne laisse pas d'être heureuse
et qu'elle semble de la plume même de l'auteur: «... Alors le Chevalier
n'est plus le même homme: toutes ses lumières s'éteignent; enveloppé de
ténèbres, s'il parle, ce n'est plus avec la même éloquence; ses idées
n'ont plus la même justesse, ni ses expressions la même énergie, elles
ne sont qu'exagérées; on voit qu'il se recherche sans se trouver:
l'original a disparu, il ne reste plus que la copie.» Cette expression:
_il se recherche sans se trouver_, nous paraît d'une trop bonne langue
pour ne pas provenir de Mme du Deffand.]
 
«Plus une âme est libre, plus elle est aisée à remuer. Aussi quiconque
a du mérite peut attendre du Chevalier quelques moments de sensibilité.
L'on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par
les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte de louanges et
d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul
accorde et où le coeur ne prend point de part.
 
«Le discernement du Chevalier est éclairé et fin, son goût très-juste;
il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre
humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/158]]==
sa querelle
particulière. Sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour
les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots; ils croient
se venger de lui en l'accusant de sévérité outrée et de vertus
romanesques; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et de mérite le
défendent bien de pareils ennemis.
 
Le Chevalier est trop souvent affecté et remué pour que son humeur soit
égale; mais cette inégalité est plutôt agréable que fâcheuse. Chagrin
sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et
naturel dans ses différents changements, il plaît par ses propres
défauts, et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait.»
 
Sans être un bel-esprit, comme cela devenait de mode à cette date, le
chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement; il savait _écouter
et goûter_; son suffrage était de ceux qu'on ne négligeait pas. Lorsque
d'Alembert publia en 1753 ses deux premiers volumes de _Mélanges_, Mme
du Deffand consulta les diverses personnes de sa société; elle alla,
pour ainsi dire, aux voix dans son salon, et mit à part les avis divers
pour que l'auteur en pût faire ensuite son profit; c'est sans doute ce
qui a procuré l'opinion du chevalier d'Aydie qu'on trouve recueillie
dans les Oeuvres de d'Alembert[91]. Très-lié avec Montesquieu, il
écrivait de lui avec une effusion dont on ne croirait pas qu'un si grave
génie pût être l'objet, et qui de loin devient le plus piquant comme le
plus touchant des éloges: «Je vous félicite, madame, du plaisir que vous
avez de revoir M. de Formont et M. de Montesquieu; vous avez sans doute
beaucoup de part à leur retour, car je sais l'attachement que le premier
a pour vous, et l'autre m'a souvent dit avec sa naïveté et sa sincérité
ordinaire: «J'aime cette femme de tout mon coeur; elle me plaît, elle me
divertit; il n'est pas possible de s'ennuyer un moment avec elle.» S'il
vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il y a apparence qu'il
vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh! qui
n'aimerait pas cet homme, ce bon homme, ce grand
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/159]]==
homme, original dans
ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou
digne d'admiration ou aimable!»--Sans donc nous étendre davantage ni
anticiper sur les années moins brillantes, on saisit bien, ce me semble,
la physionomie du chevalier à cet âge où il est donné de plaire: brave,
loyal, plein d'honneur, homme d'épée sans se faire de la gloire une
idole, homme de goût sans viser à l'esprit, coeur naturel, il était de
ceux qui ne sont tout entiers eux-mêmes et qui ne trouvent toute leur
ambition et tout leur prix que dans l'amour.
 
[Note 91: _Oeuvres posthumes_, an VII, tome Ier, page 117]
 
On ne possède aucune des lettres qu'Aïssé lui adressa; nous n'avons
l'image de cette passion, à la fois violente et délicate, que réfléchie
dans le sein de l'amitié et déjà voilée par les larmes de la religion
et du repentir. La fille d'Aïssé et du chevalier avait deux ans; leur
liaison continuait avec des redoublements de tendresse de la part du
chevalier, qui bien souvent pensait à se faire relever de ses voeux pour
épouser l'amie à laquelle il aurait voulu assurer une position avouée et
la paix de l'âme. Il semblait, en effet, qu'une inquiétude secrète se
fût logée au coeur de la tendre Aïssé, et qu'elle n'osât jouir de son
bonheur. Les attendrissements mêmes que lui causaient les témoignages du
chevalier étaient trop vifs pour elle et la consumaient. Elle n'aurait
rien voulu accepter qui fût contre l'intérêt et contre l'honneur de
famille de celui qu'elle aimait. Une sorte de langueur passionnée
la minait en silence. C'est alors que, dans l'été de 1726, Mme de
Calandrini vint de Genève passer quelques mois à Paris, et se lia
d'amitié avec elle. Cette dame, qui, par son mariage, tenait à l'une des
premières familles de Genève, était Française et Parisienne, fille de
M. Pellissary, trésorier général de la marine; elle avait eu l'honneur
d'être célébrée, dans son enfance, par le poëte galant Pavillon[92]. Une
soeur de Mme de Calandrini avait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/160]]==
épousé le vicomte de Saint-John, père
de lord Bolingbroke, qu'il avait eu d'un premier lit: de là l'étroite
liaison des Calandrin avec les Bolingbroke, les Villette et les Ferriol.
Genève ainsi tenait son coin chez les tories et dans la Régence. Mme de
Calandrini était à la fois une femme aimable et une personne vertueuse;
elle s'attacha à l'intéressante Aïssé, gagna sa confiance, reçut son
secret, et lui donna des conseils qui peuvent paraître sévères, et
qu'Aïssé ne trouvait que justes. Celle-ci, née pour les affections, et
qui les avait dû refouler jusque-là, orpheline dès l'enfance, n'ayant
pas eu de mère et l'étant à son tour sans oser le paraître, amante
heureuse mais troublée dans son aveu, du moment qu'elle rencontra un
coeur de femme digne de l'entendre; s'y abandonna pleinement, elle
éclata: «Je vous aime comme ma mère, ma soeur, ma fille, enfin comme
tout ce qu'on doit aimer.» De vifs regrets aussitôt, des retours presque
douloureux s'y mêlèrent: «Hélas! que n'étiez-vous madame de Ferriol?
vous m'auriez appris à connaître la vertu!» Et encore: «Hélas! madame,
je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je vous ai dit
cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous ai connue,
j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte. J'ai un
sincère plaisir à vous ouvrir mon coeur; je n'ai point rougi de vous
confier toutes mes faiblesses; vous seule avez développé mon âme; elle
était née pour être vertueuse. Sans pédanterie, connaissant le monde, ne
le haïssant point, et sachant pardonner suivant les circonstances, vous
sûtes mes fautes sans me mésestimer. Je vous parus un objet qui
méritait de la compassion, et qui était coupable sans trop le savoir.
Heureusement c'était aux délicatesses mêmes d'une passion que je devais
l'envie de connaître
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/161]]==
la vertu. Je suis remplie de défauts, mais
je respecte et j'aime la vertu...» Cette idée de vertu entra donc
distinctement pour la première fois dans ce coeur qui était fait pour
elle, qui y aspirait d'instinct, qui était malade de son absence, mais
qui n'en avait encore rencontré jusque-là aucun vrai modèle. Cette
pensée se trouve exprimée avec ingénuité, avec énergie, en maint endroit
des lettres; elles suivirent de près le départ de Mme de Calandrini,
à dater d'octobre 1726. Mlle Aïssé cause avec son amie de ses regrets
d'être loin d'elle, du monde qu'elle a sous les yeux et qu'elle commence
à trouver étrange, et aussi elle touche en passant l'état de ses propres
sentiments et de ceux du chevalier; c'est un courant peu développé qui
glisse d'abord et peu à peu grossit. Après bien des retards, bien des
projets déjoués, il y a un voyage qu'elle fait à Genève; il y en a un
à Sens où elle voit au couvent sa fille chérie. Sa santé décroît, ses
scrupules de conscience augmentent, la passion du chevalier ne diminue
pas; tout cela mène au triomphe des conseils austères et à une
réconciliation chrétienne en vue de la mort, conclusion douce et haute,
pleine de consolations et de larmes.
 
[Note 92: Voir dans les _Oeuvres_ d'Etienne Pavillon (1750, tome Ier,
page 169) la lettre, moitié vers et moitié prose, adressée à Mlle Julie
de Pellissary, âgée de _huit ans_. Dans l'une des lettres suivantes
(page 175), _sur le mariage de mademoiselle de Pellissary avec M.
Warthon_, il faut lire _Saint-John_ et non pas _Warthon_.]
 
Ce qui fait le charme de ces lettres, c'est qu'elles sont toutes simples
et naturelles, écrites avec abandon et une sincérité parfaite. «Il y
règne un ton de mollesse et de grâce, et cette vérité de sentiment
si difficile à contrefaire[93].» Je ne les conseillerais pas à de
beaux-esprits qui ne prisent que le compliqué, ni aux fastueux qui ne
se dressent que pour de grandes choses; mais les bons esprits, _et qui
connaissent les entrailles_ (pour parler comme Aïssé elle-même), y
trouveront leur compte, c'est-à-dire de l'agrément et une émotion saine.
Voltaire, qui avait eu communication du manuscrit pendant son séjour en
Suisse, écrivait à d'Argental (de Lausanne, 12 mars 1758): «Mon cher
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/162]]==
ange, je viens de lire un volume de lettres de Mlle Aïssé, écrites à une
madame Calandrin de Genève. Cette Circassienne était plus naïve qu'une
Champenoise. Ce qui me plaît de ses lettres, c'est qu'elle vous aimait
comme vous méritez d'être aimé. Elle parle souvent de vous comme j'en
parle et comme j'en pense.» La naïveté de Mlle Aïssé n'était pourtant
pas si champenoise que le malin veut bien le dire, ce n'était pas la
naïveté d'Agnès; elle savait le mal, elle le voyait partout autour
d'elle, elle se reprochait d'y avoir trempé; mais du moins sa nature
généreuse et décente s'en détachait avec aversion, avec ressort. Elle
commence par nous raconter des historiettes assez légères, les nouvelles
des théâtres, les grandes luttes de la Pellissier et de la Le Maure,
la chronique de la Comédie-Italienne et de l'Opéra (son ami d'Argental
était très-initié parmi ces demoiselles); puis viennent de menus tracas
de société, les petits scandales, que la bonne madame de Parabère a été
quittée par M. le Premier[94], et qu'on lui donne déjà M. d'Alincourt.
C'est une petite gazette courante, comme on en a trop peu en cette
première partie du siècle. Mais que de certains éclats surviennent et
réveillent en elle une surprise dont elle ne se croyait plus capable,
comme le ton s'élève alors! comme un accent indigné échappe! «À propos,
il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tête:
elle est trop infâme pour l'écrire; mais tout ce qui arrive dans cette
monarchie annonce bien sa destruction.
 
[Note 93: Article du _Mercure de France_, août 1788, page 181.]
 
[Note 94: Le premier écuyer, M. de Beringhen.]
 
Que vous êtes sages, vous autres, de maintenir les lois et d'être
sévères! il s'ensuit de là l'innocence.» N'en déplaise à Voltaire, cette
petite Champenoise a des pronostics perçants; et ceci encore, à propos
d'un revers de fortune qu'avait éprouvé Mme de Calandrini: «Quelque
grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent
fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/163]]==
qu'un cadet
cardinal, soient heureux, comblés de richesses? Ils changeraient bien
leur prétendu bonheur contre vos infortunes.»
 
Un trait bien honorable pour Mlle Aïssé, c'est l'antipathie violente
et comme instinctive qu'elle inspirait à Mme de Tencin. Je ne veux pas
faire de morale exagérée; c'est la mode aujourd'hui de parler légèrement
des femmes du XVIIIème siècle; j'en pense tout bas bien moins de
mal qu'on n'en dit. Tant qu'elles furent jeunes, je les livre à vos
anathèmes, elles ont fait assez pour les mériter; mais, une fois
qu'elles avaient passé quarante ans, ces personnes-là avaient toute leur
valeur d'expérience, de raison, de tact social accompli; elles avaient
de la bonté même et des amitiés solides, bien qu'elles sussent à fond
leur La Bruyère. Mme de Parabère, une des plus compromises de ces femmes
de la Régence, joue un rôle charmant dans les Lettres d'Aïssé, et, comme
dit celle-ci, «elle a pour moi des façons touchantes.» C'est elle et Mme
du Deffand qui, lorsque la malade désire un confesseur, se chargent de
lui en trouver un; car il faut avant tout se cacher de Mme de Ferriol
qui est entichée de molinisme, et qui aime mieux qu'on meure sans
confession que de ne pas en passer par la Bulle. Mme du Deffand indique
le Père Boursault, Mme de Parabère prête son carrosse pour l'envoyer
chercher, et elle a soin pendant ce temps d'emmener hors du logis Mme
de Ferriol. Il a dû être beaucoup pardonné à Mme de Parabère pour
cette conduite tendre; dévouée, compatissante, pour cette oeuvre de
Samaritaine. Mais Mme de Tencin, c'est autre chose, et je suis un peu
de l'avis de cet amant qui se tua chez elle dans sa chambre, et qui
par testament la dénonça au monde comme une scélérate. Cupide,
rapace, intrigante, elle détestait en Mlle Aïssé un témoin modeste et
silencieux; la vue seule de cette créature d'élite, et douée d'un sens
moral droit, lui était comme un reproche; elle cherchait à se venger
par des affronts, elle lui faisait fermer sa porte; chez
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/164]]==
sa soeur, elle
prenait ses précautions pour ne la point rencontrer. Ennemie naturelle
du chevalier, par cela même qu'elle l'est de sa noble amie, elle leur
invente des torts, ils n'en ont d'autre que de la pénétrer et de la
juger. Le cardinal, tout dépravé qu'il est, vaut mieux; il évite les
tracasseries inutiles, il a des attentions et des complaisances pour
Aïssé. Quelques passages des Lettres le donnent à connaître pour un de
ces hommes qui (tel que nous avons vu Fouché) ne font pas du moins
le mal quand il ne leur est d'aucun profit, et qui de près se font
pardonner leurs vices par une certaine facilité et indulgence[95].
 
[Note 95: Les lettres qu'on a publiées de Mme de Tencin au duc
de Richelieu ne sont pas faites pour diminuer l'idée qu'on a de son
ambition effrénée et de ses manéges, mais elles sont propres à donner
une assez grande idée de la fermeté de son esprit. Le caractère
apathique et _nul_ de Louis XV ne paraît jamais plus méprisable que
lorsqu'il lui mérite le mépris de Mme de Tencin. Parlant du relâchement
et de l'anarchie croissante au sein du pouvoir, elle prédit la ruine
aussi nettement qu'Aïssé l'a fait tout à l'heure: «À moins que Dieu n'y
mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'État ne
culbute.» (Lettre de Mme de Tencin au duc de Richelieu, du 18 novembre
1743.)]
 
Mme du Deffand, malgré le beau rôle de confidente qu'elle partage avec
Mme de Parabère et les louanges reconnaissantes de la fin, est jugée
sévèrement dans cette correspondance d'Aïssé; rien ne peut compenser
l'effet de la lettre XVI, où se trouve racontée cette étrange histoire
du raccommodement de la dame avec son mari, cette reprise de six
semaines, puis le dégoût, l'ennui, le départ forcé du pauvre homme, et
l'inconséquente délaissée qui demeure à la fois sans mari et sans amant.
Toute cette avant-scène de la vie de Mme du Deffand serait restée
inconnue sans le récit d'Aïssé. Je sais quelqu'un qui a écrit: «Ce
qu'était l'abîme qu'on disait que Pascal voyait toujours près de lui,
l'_ennui_ l'était à Mme du Deffand; _la crainte de l'ennui_ était son
abîme à elle, que son imagination voyait constamment et contre lequel
elle cherchait des préservatifs et, comme elle disait, _des p
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/165]]==
arapets_
dans la présence des personnes qui la pouvaient désennuyer.» Jamais on
n'a mieux compris cet effrayant empire de l'ennui sur un esprit bien
fait, que le jour où, malgré les plus belles résolutions du monde,
l'ennui que lui cause son mari se peint si en plein sur sa figure,--où,
sans le brusquer, sans lui faire querelle, elle a un air si
naturellement triste et désespéré, que l'ennuyeux lui-même n'y tient pas
et prend le parti de déguerpir. Mme du Deffand, on l'apprend aussi par
là, eut beaucoup à faire pour réparer, pour regagner la considération
qu'elle avait su perdre même dans ce monde si peu rebelle. Elle y
travailla, elle y réussit complètement avec les années; dix ou douze ans
après cette vilaine aventure, elle avait la meilleure maison de Paris,
la compagnie la plus choisie, les amis les plus illustres, les plus
délicats ou les plus austères, Hénault, Montesquieu, d'Alembert
lui-même. Plus les yeux qu'elle avait eus si beaux se fermèrent, et plus
son règne s'assura. On le conçoit même aujourd'hui encore quand on
la lit. Toute cette justesse, cet à-propos de raison, cette netteté
d'imagination qu'elle n'avait pas su garder dans sa conduite, elle l'eut
dans sa parole; et du moment qu'elle ne quitta guère son fauteuil, tout
fut bien[96].
 
[Note 96: Le genre de précision dans le bien-dire, que je trouve chez
Mme du Deffand et chez les femmes d'esprit de la première moitié du
XVIIIème siècle, me semble ne pouvoir être mieux défini en général
que par ce que Mlle De Launay dit de la duchesse du Maine: «Personne,
dit-elle, n'a jamais parlé avec plus de justesse, de netteté et de
rapidité, ni d'une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit
n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle
invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un
miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.»
Voilà l'idéal primitif du bien-dire parmi les femmes du XVIIIème siècle,
au moment où elles se détachent du pur genre de Louis XIV. Il y a eu des
variations sans doute, des degrés et des nuances, mais on a le type et
le fond. Mme du Deffand portait plus de feu, plus d'imagination dans
le propos; pourtant chez elle, comme chez Mlle De Launay, comme chez
d'autres encore, ce qui frappe avant tout, c'est le tour précis,
l'observation rigoureuse, la perfection juste, ni plus ni moins.
L'écueil est un peu de sécheresse.]
 
Mais ce qui intéresse avant tout dans ce petit volume, c'est Aïssé
elle-même et son tendre chevalier; la noble et discrète personne suit
tout d'abord, en parlant d'elle et de ses sentiments,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/166]]==
la règle qu'elle a
posée en parlant du jeu de certaine _prima donna_: «Il me semble que,
dans le rôle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la
modestie et la retenue sont choses nécessaires; toute passion doit être
dans les inflexions de la voix et dans les accents. Il faut laisser aux
hommes et aux magiciens les gestes violents et hors de mesure; une jeune
princesse doit être plus modeste. Voilà mes réflexions.» L'aimable
princesse circassienne fait de la sorte en ce qui la touche, sans trop
s'en douter; elle se contient, elle se diminue plutôt. À la manière dont
elle parle d'elle et de sa personne, on serait par moments tenté de lui
croire des charmes médiocres et de chétifs agréments. Écoutez-la, elle
prend _de la limaille_, elle est _maigre_; à force d'aller à la chasse
aux petits oiseaux dans ses voyages d'Ablon, elle est hâlée et _noire
comme un corbeau_. Peu s'en faut qu'elle ne dise d'elle comme la
spirituelle Mlle De Launay en commençant son portrait: «De Launay est
maigre, sèche et désagréable...» Oh! non pas! et n'allez pas vous fier
à ces façons de dire, encore moins pour l'aimable Aïssé; elle était
quelque chose de léger, de ravissant, de tout fait pour prendre les
coeurs; ses portraits le disent, la voix des contemporains l'atteste,
et le sans-façon même dont elle accommode ses diminutions de santé
ressemble à une grâce[97].
 
[Note 97: Ce négligé qui se retrouve dans son langage et sous sa
plume la distingue encore des autres femmes d'esprit du moment, dont le
style, avec tant de qualités parfaites de netteté et de précision, ne se
sauvait pas de quelque sécheresse. Le tour d'Aïssé a gardé davantage du
XVIIème siècle; elle court, elle voltige, elle n'appuie pas.]
 
Au moral on la connaît déjà: de ce qu'elle a des scrupules, de ce que
des considérations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pas
qu'elle soit difficile à vivre pour ceux
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/167]]==
qui l'aiment; on sent, à des
traits légèrement touchés, de quel enchantement devait être ce commerce
habituel pour le mortel unique qu'elle s'était choisi; ainsi dans cette
lettre XVIème (celle même où il était question de Mme du Deffand): «J'ai
lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les
mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement.
C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la
faiblesse des autres: je ne saurais me servir de cette sorte d'art; je
ne connais que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime, qu'il ne
trouve rien de préférable; je veux le retenir à moi par la seule douceur
de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le vois si content, que
toute son ambition est de passer sa vie de même[98].» Elle ne le voyait
pas toujours aussi souvent qu'ils auraient voulu. Sa santé, à lui aussi,
devenait parfois une inquiétude, et sa poitrine délicate alarmait. Ses
affaires le forçaient à des voyages en Périgord; son service, comme
officier des gardes, le retenait à Versailles près du roi; il accourait
dès qu'il avait une heure, et surprenait bien agréablement, jouissant
du bonheur visible qu'il causait. Le joli chien _Patie_, comme s'il
comprenait la pensée de sa maîtresse, se tenait toujours en sentinelle à
la porte pour attendre les gens du chevalier.--Cependant Aïssé était une
de ces natures qui n'ont besoin que d'être laissées à elles-mêmes pour
se purifier: elle allait toute seule dans le sens des conseils de Mme de
Calandrini. Le chevalier, dans son dévouement, n'y résistait pas. Sans
partager les vues religieuses de son amie, et pensant au fond comme son
siècle, il consentait à tout, il se résignait d'avance à tous les termes
où l'on jugerait bon de le réduire, pourvu qu'il gardât sa place dans
le coeur de sa chère _Sylvie_, c'est ainsi qu'il la nommait. La _pauvre
petite_, placée au couvent de Sens, faisait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/168]]==
désormais leur noeud
innocent, leur principal devoir à tous deux; ils se consacraient à
lui ménager un avenir. Tout ce qu'on racontait de cet enfant était
merveille, tellement qu'il n'y avait pas moyen de se repentir de sa
naissance. Lors de la visite qu'Aïssé lui fit à son retour de Bourgogne,
dans l'automne de 1729, on trouve de délicieux témoignages d'une
tendresse à demi étouffée, le cri des entrailles de celle qui n'ose
paraître mère. Enfin les tristes années arrivent, les heures du mal
croissant et de la séparation suprême. Le chevalier ne se dément pas un
moment; ce sont des inquiétudes si vraies, des agitations si touchantes,
_que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en sont
témoins_. Moins il espère désormais, et plus il donne; à celle qui
voudrait le modérer et qui trouve encore un sourire pour lui dire que
c'est trop, il semble répondre comme dans _Adélaïde du Guesclin_:
 
C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!
 
[Note 98: C'est le même sentiment, le même voeu enchanteur, à jamais
consacré par Virgile:
 
... Hic ipso tecum cousumerer aevo!
]
 
«Il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de
douleur et de crainte où l'on est: cela vous ferait pitié; tout le monde
en est si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à
force de libéralités il rachètera ma vie; il donne à toute la maison,
jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin; il donne à l'un de quoi
faire apprendre un métier à son enfant; à l'autre, pour avoir des
palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente
devant lui: cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à
quoi tout cela était bon, il m'a répondu: «À obliger tout ce qui vous
environne à avoir soin de vous.»--C'est assez repasser sur ce que tout
le monde a pu lire dans les lettres mêmes. Mlle Aïssé mourut le 13
mars 1733; elle fut inhumée à Saint-Roch, dans le caveau de la famille
Ferriol. Elle approchait de l'âge de quarante ans[99].
 
[Note 99: Nous voulons pourtant rappeler ici en note (ne trouvant pas
moyen de le faire autrement) que dans cette dernière maladie (1732),
Voltaire avait envoyé à Mlle Aïssé un _ratafia pour l'estomac_,
accompagné d'un quatrain galant qui s'est conservé dans ses oeuvres.
De loin (ô vanité de la douleur même!), tout cela s'ajoute, se mêle,
l'angoisse unique et déchirante, l'intérêt aimable et léger, un trait
gracieux de bel-esprit célèbre, et un coeur d'amant qui se brise. Même
pour ceux qui ne restent pas indifférents, c'est devoir, dans cet
inventaire final, de tenir compte de tout.--Voir ci-après les notes[H]
et [I].]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/169]]==
 
La fidèle Sophie, qui est aussi essentielle dans l'histoire de sa
maîtresse que l'est la bonne Rondel dans celle de Mlle De Launay, ne
tarda pas, pour la mieux pleurer, à entrer dans un couvent.
 
Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer; il se consacra
tout entier à cette tendre mémoire et à la jeune enfant qui désormais
la faisait revivre à ses yeux. Dès qu'elle fut en âge, il la retira du
couvent de Sens, il l'adopta ouvertement pour sa fille, la dota et
la maria (1740) à un bon gentilhomme de sa province, le vicomte de
Nanthia[J]. «Ma mère m'a souvent raconté, écrit M. de Sainte-Aulaire[100],
que, lors de l'arrivée en Périgord du chevalier d'Aydie avec sa fille,
l'admiration fut générale; il la présenta à sa famille, et, suivant la
coutume du temps, il allait chevauchant avec elle de château en château;
leur cortége grossissait chaque jour, parce que la fille d'Aïssé
emmenait à sa suite et les hôtes de la maison qu'elle quittait et tous
les convives qu'elle y avait rencontrés.» Ainsi allait, héritière des
grâces de sa mère, cette jeune reine des coeurs. Nous retrouvons le
chevalier à Paris l'année suivante (décembre 1741), adressant à sa
_chère petite_, comme il l'appelle, toutes sortes de recommandations sur
sa prochaine maternité[K], et il ajoutait: «M. de Boisseuil, qui doit
retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger
du portrait de votre mère. Je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand
plaisir. Vous verrez
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/170]]==
les traits de son visage; que ne peut-on de même
peindre les qualités de son âme!» Cependant, l'âge venant, pour ne plus
quitter sa fille, il dit adieu à Paris et se fixa au château de Mayac,
chez sa soeur la marquise d'Abzac. Vingt années déjà s'étaient écoulées
depuis la perte irréparable. Les lettres qu'on a de lui, écrites à Mme
du Deffand (1733-1754), nous le montrent établi dans la vie domestique,
à la fois fidèle et consolé. La main souveraine du temps apaise ceux
même qu'elle ne parvient point à glacer. C'est bien au fond le même
homme encore, non plus du tout brillant, devenu un peu brusque, un peu
marqué d'humeur, mais bon, affectueux, tout aux siens et à ses amis,
c'est le même coeur: «Car vous qui devez me connaître, vous savez bien,
madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien
rendu.» Que fait-il à Mayac? il mène la vie de campagne, surtout il ne
lit guère: «Le brave Julien, dit-il, m'a totalement abandonné: il ne
m'envoie ni livres, ni nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite
assez comme je le mérite, car je ne lis aujourd'hui que comme d'Ussé,
qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laquais
attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux à faire,
madame: je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec
mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je
n'ai jamais été plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise
davantage.» Il a toutefois des regrets pour celle de Paris; il envoie de
loin en loin des retours de pensée à Mmes de Mirepoix et du Châtel,
aux présidents Hénault et de Montesquieu, à Formont, à d'Alembert:
«J'enrage, écrit-il (à Mme du Deffand toujours), d'être à cent lieues de
vous, car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César: j'aime mieux être
le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que
d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise, et même dans la
commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je
puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second: j'y trouve
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/171]]==
avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les
pauvres facultés de mon entendement, et l'exercice que je prétends lui
donner.» Ces regrets, on le sent bien, sont sincères, mais tempérés; il
n'a pas honte d'être provincial et de s'enfoncer de plus en plus dans
la vie obscure: il envoie à Mme du Deffand des pâtés de Périgord, il en
mange lui-même[101]; il va à la chasse malgré son asthme; il a des procès;
quand ce ne sont pas les siens, ce sont ceux de ses frères et de sa
famille. Ainsi s'use la vie; ainsi finissent, quand ils ne meurent pas
le jour d'avant la quarantaine, les meilleurs même des chevaliers et des
amants.
 
[Note 100: Dans la Notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont
nous lui devons communication.]
 
[Note 101: Voir, dans le premier des deux volumes déjà indiqués
(_Correspondance_ de Mme du Deffand, 1809), pages 334 et 347, des
passages de lettres du comte Desalleurs, ambassadeur à Constantinople;
en envoyant ses amitiés au chevalier, il le peint très-bien et nous le
rend en quelques traits dans sa seconde forme non romanesque, qui ne
laisse pas d'être piquante et de rester très-aimable.--Il ne faudrait
pas d'ailleurs prendre tout à fait au mot le chevalier (on nous en
avertit) sur cette vie de Mayac et sur le bon marché qu'il a l'air d'en
faire. Le château de Mayac était, durant les mois d'été, le rendez-vous
de la haute noblesse de la province et de très-grands seigneurs de la
Cour; on y venait même de Versailles en poste, et la vie était loin d'y
être aussi simple que le dit le chevalier. Notre vénérable et agréable
confrère, M. de Féletz, nous apprend là-dessus des choses intéressantes
qui sont pour lui des souvenirs. Jeune, partant pour Paris en 1784, il
fut conduit par son père à Mayac, où vivait encore l'abbé d'Aydie, frère
du chevalier, et plus qu'octogénaire; il reçut du spirituel vieillard
des conseils. Un jeune homme de qualité ne quittait point, en ce
temps-là, le Périgord sans avoir été présenté à Mayac; c'était le petit
Versailles de la province,--Voir ci-après la note[L].]
 
Il mourut non pas en 1758, comme le disent les biographies, mais bien
deux ans plus tard. Un mot d'une lettre de Voltaire à d'Argental, qu'on
range à la date du 2 février 1761, indique que sa mort n'eut lieu en
effet que sur la fin de 1760. Voltaire parle avec sa vivacité ordinaire
des calomniateurs et des délateurs qu'il faut pourchasser, et il ajoute
en courant: «Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revena
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/172]]==
nt de la
chasse: on mourra volontiers après avoir tiré sur les bêtes puantes.»
C'est ainsi que la mort toute fraîche d'un ami, ou, si c'est trop dire,
d'une connaissance si anciennement appréciée, de celui qu'on avait
comparé une fois à Couci, ne vient là que pour servir de trait à la
petite passion du moment. Celui qui vit ne voit qu'un prétexte et qu'un
à-propos d'esprit dans celui qui meurt[M].
 
Cependant la postérité féminine d'Aïssé prospérait en beauté et en
grâce; je ne sais quel signe de la fine race circassienne continuait
de se transmettre et de se refléter à de jeunes fronts. Mme de Nanthia
n'eut qu'une fille unique qui fut mariée au comte de Bonneval, de l'une
des premières familles du Limousin[N]; mais ici la tige discrète, qui
n'avait par deux fois porté qu'une fleur, sembla s'enhardir et se
multiplia. Il s'était glissé dans mon premier travail une bien grave
erreur que je suis trop heureux de pouvoir réparer: j'avais dit que la
race d'Aïssé était éteinte, elle ne l'est pas. Deux filles et un fils
issus de Mme de Bonneval, à savoir, la vicomtesse d'Abzac, la comtesse
de Calignon et le marquis de Bonneval, qu'on appelait _le beau Bonneval_
à la Cour de Berlin pendant l'émigration, continuèrent les traditions
d'une famille en qui les dons de la grâce et de l'esprit sont reconnus
comme héréditaires; la vicomtesse d'Abzac fut la seule qui mourut
sans enfants, et les autres branches n'ont pas cessé de fleurir. Mme
d'Abzac[O], au rapport de tous, était une merveille de beauté. Parlant
d'elle et de sa mère, ainsi que de son aïeule, un témoin bien bon juge
des élégances, M. de Sainte-Aulaire, nous dit: «Un de mes souvenirs
d'enfance les plus vifs, c'est d'avoir vu ces trois dames ensemble: les
deux dernières (Mmes d'Abzac et de Bonneval), dans tout l'éclat de leur
beauté, semblaient être des soeurs, et Mme de Nanthia, malgré son âge de
plus de soixante ans, ne déparait pas le groupe.» Un autre témoin bien
digne d'être écouté, une femme qui se rattache à ces souvenirs d'enfance
par la mémoire du coeur, nous dit encore: «Mme de Nanthia
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/173]]==
était
très-belle, fort spirituelle et d'un aspect très-fier. Sa fille, la
marquise de Bonneval, qui n'était que jolie, était l'une des femmes
les plus délicieuses de son temps. Sa grâce était incomparable; à
soixante-dix ans, elle en mettait encore dans ses moindres actions, dans
ses moindres paroles. Elle contait à ravir, et sa conversation était si
attrayante, son esprit si charmant, que je quittais tous les jeux de mon
âge pour l'aller entendre quand elle venait chez ma mère. Quoique j'aie
bien peu de mémoire, j'ai encore sous mes yeux ce type de femme aussi
présent que si je l'avais quittée hier, je l'ai cherché partout depuis,
mais sans jamais le retrouver. Elle était à la fois si majestueuse et si
affable, si bonne et si gracieuse à tous!... Aussi, petits et grands,
tous l'adoraient. Mlle Aïssé devait lui ressembler. Mme de Calignon
était peut-être plus capable de dévouement, car sa nature était plus
exaltée. Elle avait autant d'esprit, beaucoup plus d'instruction, des
qualités aussi solides. C'était aussi une _très-grande dame dans toute
sa personne_. Dans toute autre famille elle eût passé pour fort jolie,
et je l'ai vue encore charmante. Mais ce n'était plus ce _je ne sais
quoi_ de sa mère, qui captivait au premier instant et gagnait aussitôt
les coeurs. Elle avait traversé la Révolution encore fort jeune; elle
était moins femme de cour. Mme d'Abzac, sa soeur aînée, morte à quarante
ans dans notre petit Saint-Yrieix, vers l'époque, je crois, du Consulat,
était d'une si prodigieuse beauté, que bien peu de temps avant sa mort,
alors qu'elle était hydropique, on s'arrêtait pour l'admirer lorsqu'on
pouvait l'apercevoir. Je n'ai vu d'elle que ses portraits: c'est l'idéal
de la beauté.» Voilà une partie des réparations que je devais à la
vérité; j'en ai d'autres à faire encore au sujet du portrait et des
sentiments. «Jamais, me dit le même témoin si bien informé, jamais la
famille de Bonneval n'a renié Mlle Aïssé... En recueillant mes
souvenirs d'enfance, je reste persuadée que sa mémoire était chère à
sa petite-fille. Ce fut elle qui
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/174]]==
prêta ses Lettres à mon père, et son
portrait, bien loin d'être relégué au _grenier_, resta dans le salon ou
la galerie de Bonneval, jusqu'au moment où cette belle terre fut vendue
à un parent d'une autre branche. Celui-ci se réserva les portraits des
ancêtres, et les plus notables de la branche aînée; il eut celui du
Pacha, celui même de Marguerite de Foix, grande alliance royale des
Bonneval au XVe siècle, tandis que la belle Aïssé, moins historique,
suivit son arrière-petit-fils à Guéret où elle était, je pense, bien
affligée de se trouver.» Si de Guéret le portrait passa depuis à la
campagne, ce fut pour être placé, non dans un salon, il est vrai, mais
dans une chambre à coucher avec d'autres tableaux précieux. Je pourrais
ajouter plus d'une particularité encore, toujours dans le même sens,
notamment le témoignage que je reçois de M. Tenant de Latour, père de
notre ami le poète Antoine de Latour: jeune, à l'occasion du portrait,
il eut une longue conversation sur Mlle Aïssé avec Mme de Calignon, qui
s'y prêta d'elle-même. Enfin les lettres de la marquise de Créquy que
nous donnons au public pour la première fois, et dont nous devons
communication à la parfaite obligeance de la famille de Bonneval,
prouvent assez que Mme de Nanthia ne répugnait point au souvenir de sa
mère, et que son coeur s'ouvrait sans effort pour s'entretenir d'elle
avec les personnes qui l'avaient connue.
 
Cela dit, et cette justice rendue à une noble et gracieuse descendance
au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie
déshérités, on nous accordera pourtant d'oser maintenir et de répéter
ici notre conclusion première; car, comme l'a dit dès longtemps le
Poète, à quoi bon tant questionner sur la race? «Telle est la génération
des feuilles dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les
feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait
pousser les autres sitôt que revient la saison du printemps: c'est ainsi
que les races des hommes tantôt
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/175]]==
fleurissent, et tantôt finissent [102].»
Tenons-nous à ce qui ne meurt pas.
 
[Note 102: _Iliade_, liv. VI, 146. Ces admirables paroles d'Homère
devraient s'inscrire comme devise en tête de toutes les généalogies.]
 
Il en est des amants comme des poëtes, ils ont surtout une famille, tous
ceux qui, venus après eux, les sentent, tous ceux qui, ne les jugeant
qu'à leurs flammes, les envient. Le jeune homme à qui ses passions font
trêve et donnent le goût de s'éprendre des douces histoires d'autrefois,
la jeune femme dont ces fantômes adorés caressent les rêves, le sage
dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux
peut-être et le curieux que sa sensibilité aussi dirige, eux tous, sans
oublier l'éditeur modeste, attentif à recueillir les vestiges et à
réparer les moindres débris, voilà encore le cortège le plus véritable,
voilà la postérité la plus assurée et non certes la moins légitime des
poétiques amants. Elle n'a point manqué jusqu'ici à l'ombre aimable
d'Aïssé, et chaque jour elle se perpétue en silence. Son petit volume
est un de ceux qui ont leurs fidèles et qu'on relit de temps en temps,
même avant de l'avoir oublié. C'est une de ces lectures que volontiers
on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime, à tout ce qui est
digne d'apprécier ce touchant mélange d'abandon et de pureté dans la
tendresse, et de sentir le besoin d'une règle jusqu'au sein du bonheur.
 
 
NOTES
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/176]]==
 
[Note A: Dans une lettre à M. Du Lignon, datée de Soleure, octobre
1712, Jean-Baptiste s'était justifié de l'imputation en ces termes: «...
Pour l'ode qu'on a eu la méchanceté d'appliquer à Mme de Ferriol, pour
me brouiller avec la meilleure amie et la plus vertueuse femme en tout
sens que je connoisse dans le monde, vous savez ce que j'ai eu l'honneur
de vous écrire. Toutes les calomnies dont mes ennemis m'ont chargé ne
m'ont point touché en comparaison de celle-là. Cette dame, à qui j'ai
des obligations infinies, sait heureusement la vérité, et je n'ai rien
perdu dans son estime. Quand je fis cette ode, je ne la connoissois pas,
et elle ne connoissoit pas le maréchal d'Uxelles. Cette petite pièce a
couru le monde plus de dix ans avant qu'on s'avisât d'en faire aucune
application. C'est une galanterie imitée d'Horace, qui avoit rapport
à une aventure où j'étois intéressé; et les personnages dont il y est
question ne sont guère plus connus dans le monde que la Lydie et le
Télèphe de l'original. Je l'avois fait imprimer, et j'en ai encore
chez moi les feuilles, que je n'ai supprimées que depuis que j'ai su
l'outrage qu'on faisoit, à l'occasion de cet ouvrage, aux deux personnes
du monde que j'honore le plus. Il y a deux mille femmes dans Paris à qui
elle pourroit être justement appliquée, et l'imposture a choisi celle du
monde à qui elle convient le moins.»--Pour peu que ce qui concerne le
sens de l'ode soit aussi exact et aussi vrai que ce qu'il dit de la
_vertu_ de Mme de Ferriol, on sera tenté de rabattre des assertions
de Rousseau; mais peu nous importe! nous ne voulions que rappeler les
bruits malins.]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/177]]==
 
[Note B: Voici l'extrait de baptême, tel qu'il se trouve aux
Archives de l'Hôtel de Ville de Paris:
 
SAINT-EUSTACHE.
 
(_Baptesmes._)
 
Du mardi 21e décembre 1700.
 
«Fut baptisé Charles-Augustin, né d'hier, fils de messire Augustin de
_Ferriol_, escuyer, baron d'Argental, conseiller du Roy au Parlement de
Metz, trésorier receveur général des finances du Dauphiné, et de
dame Marie-Angélique de _Tencin_, son espouse, demeurant rue des
Fossez-Montmartre. Le parrain, messire Charles de _Ferriol_, chevalier,
conseiller du Roy en ses conseils, ambassadeur de Sa Majesté à la
Porte Ottomane, représenté par Antoine de Ferriol[103], frère du présent
baptisé: la marraine, dame Louise de _Buffevant_, femme de messire
Antoine de _Tencin_, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils,
président à mortier au Parlement de Grenoble, cy-devant premier
président du Sénat de Chambéry, représentée par damoiselle Charlotte
_Haidée_[104], lesquels ont déclaré ne sçavoir signer. «_Signé_: FERRIOL,
J. VALLIN DE SÉRIGNAN.»]
 
[Note 103: C'est Pont-de-Veyle.]
 
[Note 104: Mlle Aïssé.]
 
[Note C: Nous avons beaucoup interrogé les savants sur l'origine
de ce nom. D'après le dernier et le plus précis renseignement que nous
devons à M. Maury, de la Bibliothèque de l'Institut, _Haidé_ est un nom
circassien que portent souvent les femmes qui viennent de ce pays, et
qu'on leur conserve en les vendant. C'est ainsi qu'il se trouve répandu
en Turquie, sans être pour cela ni turc ni arabe; car il ne doit point
se confondre avec le nom de femme _Aïsché_, dont la prononciation arabe
est _Aïscha_ (_Ayescha_). De ce nom circassien d'_Haidé_, dénaturé et
adouci selon la prononciation parisienne, on aura fait _Aïssé.]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/178]]==
 
[Note D: Le nom de Grèce se mariait volontiers à celui d'Aïssé dans
l'esprit des contemporains. Lorsque l'abbé Prevost publia l'_Histoire
d'une Grecque moderne_, assez agréable roman où l'on voit une jeune
Grecque, d'abord vouée au sérail, puis rachetée par un seigneur français
qui en veut faire sa maîtresse, résister à l'amour de son libérateur,
et n'être peut-être pas aussi insensible pour un autre que lui, on crut
qu'il avait songé à notre héroïne. Mme de Staal (De Launay) écrivait à
M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que vous m'en
dites: on croit en effet que Mlle Aïssé en a donné l'idée; mais cela est
bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre ans quand on l'amena en
France.»
 
Enfin, voici des vers du temps _sur mademoiselle Aïssé_, à ce même titre
de Grecque:
 
Aïssé de la Grèce épuisa la beauté:
Elle a de la France emprunté
Les charmes de l'esprit, de l'air et du langage.
Pour le coeur je n'y comprends rien:
Dans quel lieu s'est-elle adressée?
Il n'en est plus comme le sien
Depuis l'Age d'or ou l'Astrée.
 
Ces vers sont placés à la fin des _Lettres_ de Mlle Aïssé, dans la
première édition de 1787. On les retrouve en deux endroits de la
_nouvelle édition corrigée et augmentée du portrait de l'auteur_
(Lausanne, J. Mourer; et Paris, La Grange, 1788): d'abord au bas du
portrait, puis à la fin du volume. Ici l'intitulé est:
 
_Envoi à mademoiselle Aïssé, par M. le professeur Vernet, de Genève._]
 
 
[Note E: «Haut et puissant seigneur, messire Charles de Ferriol,
baron d'Argental, conseiller du Roi en tous ses conseils, ci-devant
ambassadeur extraordinaire à la Porte Ottomane, âgé d'environ 75 ans,
décédé hier en son hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse,
a été inhumé en la cave de la chapelle de sa famille, en cette église,
présens Antoine de Ferriol de Pont-de-Veyle, écuyer, conseiller, lecteur
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/179]]==
de la chambre du Roi, et Charles-Augustin de Ferriol d'Argental, écuyer,
conseiller du Roi en son Parlement de Paris, ses deux neveux, demeurants
dit hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse.
 
_Signé_: DE FERRIOL DE PONT-DE-VEYLE, DE FERRIOL D'ARGENTAL, BLONDEL DE
GAGNY» (Extrait des Archives de l'État civil.)
 
L'acte est du 27 octobre 1722.]
 
 
[Note F: Voulant de plus en plus m'assurer de cette absence
essentielle de M. de Ferriol durant onze années consécutives, j'ai prié
M. Mignet de vouloir bien la faire vérifier encore d'après les dépêches,
et j'ai reçu la réponse suivante, qui confirme pleinement nos
premières conjectures et y apporte l'appui de plusieurs circonstances
très-importantes. On nous excusera de donner _in extenso_ ces pièces
tout à fait décisives.
 
«Il est certain que M. de Ferriol ne fit aucun voyage en France de 1699
à 1711, car sa correspondance avec la Cour est régulière. Pourtant elle
présente deux interruptions; mais, loin qu'on puisse les attribuer à
l'éloignement de l'ambassadeur, elles ne font au contraire que confirmer
sa présence à Constantinople.
 
«La première, en 1703, est de trois mois. D'une part, elle est trop
courte pour qu'à cette époque M. de Ferriol pût se rendre, dans cet
intervalle, de Constantinople en France; d'autre part, elle est
suffisamment expliquée par l'extrait suivant d'une lettre du Roi à M. de
Ferriol:
 
«_Extrait d'une lettre de Louis XIV à M. de Ferriol._
 
A Versailles, le 4 mai 1703.
 
Monsieur de Ferriol, les dernières lettres que j'ay reçues de vous sont
du 24 décembre de l'année dernière et du 28 janvier de cette année; je
suis persuadé qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu
de croire que vous m'auriez informé des changements arrivés à la Porte
(_la d
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/180]]==
éposition et la mort violente du grand-vizir_) depuis votre lettre
du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles
d'Allemagne. On craignoit à Vienne le caractère entreprenant du dernier
visir; son malheur a été regardé comme une nouvelle asseurance de la
paix, et la continuation en a paru d'autant plus certaine qu'elle est
l'ouvrage du nouveau visir mis en sa place.»
 
«La seconde interruption dans la correspondance de M. de Ferriol a lieu
en 1709; elle est le résultat d'une maladie dont l'ambassadeur indique
lui-même la cause et les détails dans la première lettre qu'il écrit à
la suite de cette maladie:
 
 
«_M. de Ferriol à M. le marquis de Torcy_.
 
«A Péra, le 27 août 1709.
 
«Monsieur,
 
«J'avois résolu de me raporter au récit qui vous seroit fait par M. le
comte de Rassa que j'envoye en France, de la manière indigne dont j'ay
été traité pendant ma maladie et ma prison, mais comme il s'agit de la
suspression des actes injurieux à ma personne et au caractère dont j'ay
l'honneur d'estre revêtu, vous me permettrés, monsieur, de vous informer
le plus succinctement qu'il me sera possible de tout ce qui s'est passé
dans cette malheureuse occasion.
 
«A la fin du mois de may dernier, je fus attaqué d'une espèce
d'apoplexie dont la vapeur a occupé ma teste pendant quelques jours. Il
n'y avoit qu'à se donner un peu de patience à attendre ma guérison;
mais au lieu de prendre ce parti qui étoit le plus sage et le plus
raisonnable, le chevalier Gesson, mon parent, par des veues d'intérest,
et le sieur Belin, mon chancelier, pour s'aproprier toute l'autorité,
avec quelques domestiques qui étoient bien aises de profiter du
désordre, firent faire une consultation par quatre médecins sur ma
maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualité de chancelier,
assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer
une délibération par laquelle on me dépouilloit de mes
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/181]]==
fonctions pour en
revêtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le maître avec le chevalier
Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une
chambre, chassèrent mes domestiques affectionnés, et s'emparèrent de mes
papiers et de mes effects, ne me donnant la liberté de voir personne que
quelques religieux affidés. J'ay été dans ce triste estat plus d'un mois
entier, d'où je crois que je ne serois pas sorti sans M. l'ambassadeur
d'Holande, lequel m'ayant rendu visite et m'ayant trouvé avec ma santé
et mon esprit ordinaires, fit tant de bruit du traitement qu'on me
faisoit, qu'il me fut permis, après l'attestation que j'eus des médecins
du parfait rétablissement de ma santé, d'assembler la nation, laquelle,
sollicitée par le sieur Belin, et pour se mettre à couvert du blâme
de la première délibération qu'elle avoit signée, ne voulut jamais me
reconnoître qu'après m'avoir forcé d'aprouver ladite délibération par un
acte que je fus obligé de signer le 1er du mois d'aoust dernier, pour
obtenir ma liberté et reprendre les fonctions d'ambassadeur.
 
«Comme ces deux délibérations et la première attestation des médecins
sont des actes injurieux non-seulement à ma personne, mais encore
à l'honneur du caractère dont je suis revêtu, je vous supplie très
humblement, monsieur, d'avoir la bonté de faire ordonner par Sa Majesté
qu'ils soient annulés et déchirés. A l'égard de la réparation qui m'est
deue, je me remets à ce qu'il plaira à Sa Majesté d'en ordonner. Les
deux personnes dont j'ay le plus à me plaindre sont les sieurs Meinard,
premier député de la nation, et le sieur Belin, mon chancelier: pour le
chevalier Gesson, mon parent, je sauray bien le mettre à la raison.
 
«J'avois d'abord cru que le grand visir estoit entré dans cette affaire;
mais j'ay appris au contraire qu'il avoit détesté le procédé de la
nation et de mes domestiques; et depuis que je suis rentré dans les
fonctions d'ambassadeur, il ne m'a rien refusé de tout ce que je luy ay
demandé, tant pour l'extraction des bleds que pour les autres affaires
que j'ay eu à traiter avec luy; et s'il en avoit toujours usé de même,
je n'aurois eu aucun lieu de m'en plaindre.
 
«J'ay fait une espèce de procès verbal sur tout ce qui
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/182]]==
s'est passé sur
cette affaire, que j'ay jugé à propos d'adresser à mon frère, de peur de
vous fatiguer par une aussy longue et ennuyeuse lecture.
 
«Je suis, avec toute sorte d'attachement et de respect,
 
«Monsieur,
 
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
 
«_Signé_: FERRIOL.»
 
Ainsi il résulte de ces pièces que lorsque M. de Ferriol revint en
France dans l'été de 1711, âgé de soixante-quatre ans, il avait été déjà
atteint d'_apoplexie_, et assez gravement pour être réputé _fou_ et
interdit pendant quelque temps: son rappel s'ensuivit aussitôt. Même
lorsqu'il fut guéri, il resta toujours un vieillard quelque peu
singulier, ayant gardé de certains _tics_ amoureux, mais, somme toute,
de peu de conséquence.
 
Le _Journal inédit_ de Galland, publié dans la _Nouvelle Revue
encyclopédique_ (Firmin Didot, février 1847), rapporte de nouveaux
détails sur la _frénésie_ de M. de Ferriol, notamment cette
particularité inimaginable:
 
«Lundi, 6 octobre (1710).--J'avois oublié de marquer le jour ci-devant,
écrit le consciencieux Galland, ce que j'avois appris de M. Brue, qui
est que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, s'étoit mis en tête
de devenir _cardinal_, et qu'il y avoit douze ans qu'il avoit donné une
instruction à M. Brue, son frère, en l'envoyant à la Cour, pour passer
ensuite en Italie, afin de jeter à Rome les premières dispositions de
son dessein de parvenir à la pourpre romaine. C'est pour cela que Mme de
Ferriol, qui savoit que son beau-frère étoit dans le même dessein
plus fort que jamais, et qu'au lieu de revenir en France il méditoit
d'aborder en Italie et de se rendre à Rome, étoit venue trouver M. Brue
à onze heures du soir, la veille de son départ, et le prier de faire en
sorte de se rendre maître de l'esprit de M. de Ferriol et de le ramener
en France, afin de le détourner d'aborder en Italie.»
 
Il en fut de ce chapeau de cardinal comme de la beauté de Mlle Aïssé que
convoitait également le malencontreux
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/183]]==
ambassadeur; il n'eut pas plus
l'un que l'autre,--ni la fleur, ni le Chapeau.]
 
 
[Note G: Nous donnerons, pour être complet, le texte même de cette
lettre:
 
«Aux auteurs du _Journal de Paris_.
 
«Paris, le 22 octobre 1787.
 
«MESSIEURS,
 
«Les _Lettres_ de Mlle Aïssé, que vous annoncez dans votre journal du 13
de ce mois, ont donné lieu à quelques réflexions qu'il n'est pas inutile
de communiquer au public. Il est trop souvent abusé par des recueils de
lettres ou d'anecdotes que l'on altère sans scrupule; mais ces petites
supercheries, bonnes pour amuser la malignité, ne sauraient être
indifférentes à un lecteur honnête, surtout lorsqu'elles peuvent
compromettre des personnages respectables et faire quelque tort aux
auteurs dont on veut honorer la mémoire. Les Lettres de Mlle Aïssé
se lisent avec plaisir; les personnes dont elle parle, les sociétés
célèbres qu'elle rappelle à notre souvenir, sa sensibilité, ses malheurs
causés par une passion violente et d'autant plus funeste qu'elle tue
souvent ceux qui l'éprouvent sans intéresser à leur sort, tout cela,
messieurs, devait sans doute exciter la curiosité de ceux qui aiment ces
sortes d'ouvrages. Mais pourquoi l'éditeur de ces Lettres les a-t-il
gâtées par de fausses anecdotes qui rendent Mlle Aïssé très-peu
estimable? Pourquoi lui avoir fait tenir un langage qui contraste
visiblement avec son caractère? A-t-elle pu penser de l'homme qui
l'avait tirée du vil état d'esclave, et de la femme qui l'avait élevée,
le mal que l'on trouve dans le recueil que l'on vient de publier? Non,
messieurs, cela est impossible, et voici mes raisons: Mme de Ferriol
servait de mère à Mlle Aïssé; elle avait mêlé son éducation à celle de
ses enfants. Inquiète sur le sort de cette jeune étrangère, elle était
sans cesse occupée du soin de faire son bonheur: de son côté, Mlle
Aïssé, dont le coeur était aussi bon que sensible, avait pour M. e
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/184]]==
t
Mme de Ferriol les sentiments d'une fille tendre et respectueuse; sa
conduite envers eux la leur rendait tous les jours plus chère: elle
était bonne, simple, reconnaissante. Après cela, messieurs, comment
ajouter foi à des Lettres où l'on voit Mlle Aïssé évidemment ingrate et
méchante, et où l'on peint Mme de Ferriol, que tout le monde estimait,
comme une femme capable de donner à sa fille d'adoption des conseils
pernicieux, et de la sacrifier à sa vanité ou à son ambition?
 
«Je n'ajouterai, messieurs, qu'un mot pour répondre d'avance à ceux qui
seraient tentés de douter des faits que je viens d'exposer: c'est que M.
le comte d'Argental, dont le témoignage vaut une démonstration, et qui,
comme l'on sait, a reçu dans son enfance la même éducation que Mlle
Aïssé, m'a confirmé la vérité de tout ce que je viens de vous dire.
 
«Signé: _VILLARS_.»
 
(_Journal de Paris_, 28 novembre 1787, p. 1434.)]
 
 
 
[Note H: À Mlle Aïssé.
 
_En lui envoyant du ratafia pour l'estomac._
 
1732.
 
Va, porte dans son sang la plus subtile flamme;
Change en désirs ardents la glace de son coeur;
Et qu'elle sente la chaleur
Du feu qui brûle dans mon âme!
 
Ces vers sont de Voltaire, selon Cideville.
 
(VOLTAIRE, éd. de M. Beuchot, XIV, 341.)]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/185]]==
 
[Note I: _Extrait du registre des actes de décès de la Paroisse de
Saint-Roch, année 1733._
 
Du 14 mars.
 
«Charlotte-Élisabeth Aïssé, fille, âgée d'environ quarante ans, décédée
hier, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a été inhumée en
cette église dans la cave de la chapelle de Saint-Augustin appartenante
à M. de Ferriol. Présents messire Antoine Ferriol de Pont-de-Veyle,
lecteur ordinaire de la Chambre de Sa Majesté, messire Charles-Augustin
Ferriol d'Argental, conseiller au Parlement, demeurants tous deux dites
rue et paroisse.
 
 
«_Signé_: Ferriol de Pont-de-Veyle, Ferriol d'Argental, Contrastin,
vicaire.»]
 
 
 
[Note J: Le contrat de mariage de Mlle Célénie Leblond avec le
vicomte de Nanthia fut signé au château de Lanmary le 10 octobre
1740.--Voici le passage de Saint-Allais qui spécifie les titres et
qualités, ainsi que la descendance:
 
«Pierre de Jaubert, IIe du nom, chevalier, seigneur, vicomte de
Nantiac[105], etc., qualifié haut et puissant seigneur, est mort en 17..,
laissant de dame Célénie le Blond, son épouse, une fille unique, qui
suit:
 
Marie-Denise de Jaubert épousa, par contrat du 12 mars 1760, haut et
puissant seigneur messire André, comte de Bonneval, chevalier, seigneur
de Langle, devenu depuis seigneur de Bonneval, Blanchefort, Pantenie,
etc., lieutenant-colonel du régiment de Poitou, ensuite colonel du
régiment des grenadiers royaux, et maréchal des camps et armées du
Roi...»
 
(Saint-Allais, _Nobiliaire universel de France_, XVII, 402.)]
 
[Note 105: Quoiqu'on écrive communément _Nantia ou _Nanthia, on a
adopté ici l'orthographe Nantiac, comme se rapprochant davantage du mot
latin de _Nantiaco_. ]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/186]]==
 
[Note K: Voici la lettre tout entière, et vraiment _maternelle_, du
chevalier à Mme de Nanthia; elle est inédite et nous a été communiquée
par la famille de Bonneval:
 
«Je souhaite, mon enfant, que vous soyez heureusement arrivée chez vous;
je crois que vous ferez prudemment de n'en plus bouger jusqu'à vos
couches, et quoique le terme qu'il faudra prendre après pour vous bien
rétablir doive vous paraître long, je vous conseille et vous prie, ma
petite, de ne pas l'abréger. Toute impatience, toute négligence en
pareil cas est déplacée et peut avoir des conséquences très-fâcheuses,
au lieu que, si vous vous conduisez bien dans vos couches, non-seulement
elles ne nuiront pas à votre santé, mais au contraire vous en deviendrez
plus forte et plus saine.
 
«M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a
promis de se charger du portrait de votre mère; je ne doute pas qu'il ne
vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne
peut-on de même peindre les qualités de son âme! Le tendre souvenir que
j'en conserve doit vous être un sûr garant que je vous aimerai, ma chère
petite, toute ma vie.
 
«Mille amitiés à M. de Nanthiac.
 
«Le Bailli de Froullay me charge toujours de vous faire mille
compliments de sa part.
 
«J'ai reçu hier des nouvelles de Mme de Bolingbroke; elle m'en demande
des vôtres. Mme de Villette se porte un peu mieux.
 
«À Paris, ce 15 décembre 1741.»]
 
 
[Note L: Nous ne saurions donner une plus juste idée de cette grande
existence de Mayac dans son mélange d'opulence et de bonhomie antique,
qu'en citant la page suivante empruntée à la Notice manuscrite de M.
de Sainte-Aulaire: «Après la mort du Chevalier, y est-il dit, l'abbé
d'Aydie, son frère, continua à résider dans ce château où se réunissait
l'élite de la bonne compagnie de la province. L'habitation n'était
cependant ni spacieuse ni magnifique, et la fortune du marquis
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/187]]==
d'Abzac,
seigneur de Mayac, n'était pas très-considérable; mais les bénéfices de
l'abbé, qui ne montaient pas à moins de 40,000 livres, passaient dans
la maison, et d'ailleurs nos pères en ce temps-là exerçaient une large
hospitalité à peu de frais. Mes parents m'ont souvent raconté des
détails curieux sur ces anciennes moeurs. Il n'était pas rare de voir
arriver à l'heure du dîner douze ou quinze convives non attendus. Les
hommes et les jeunes femmes venaient à cheval, chacun suivi de deux ou
trois domestiques. Les gens âgés venaient en litière, les chemins ne
comportant pas l'usage de la voiture. Les provisions de bouche étaient
faites en vue de ces éventualités, et la cuisine de Mayac était
renommée; mais la place manquait pour loger et coucher convenablement
tous ces hôtes. Les hommes s'entassaient dans les salons, dans les
corridors; les femmes couchaient plusieurs dans la même chambre et dans
le même lit. Ma mère, qui avait été élevée en Bretagne, où les coutumes
étaient différentes, fut fort surprise lors de ses premières visites à
Mayac. La comtesse d'Abzac (née Castine), qui faisait les honneurs, lui
dit: «Ma chère cousine, je te retiens pour coucher avec moi.» Quelques
instants après, Mlle de Bouillien dit aussi à ma mère: «Ma chère
cousine, nous coucherons ensemble.»--«Je ne peux pas, répondit ma mère,
je couche avec la comtesse d'Abzac.»--«Mais et moi aussi,» reprit
Mlle de Bouillien.--Ces trois dames couchèrent ensemble dans un lit
médiocrement large, et pour faire honneur à ma mère on la mit au milieu.
Ces habitudes subsistèrent à Mayac jusqu'en 1790. L'abbé d'Aydie se
retira alors à Périgueux avec sa nièce Mme de Montcheuil, dans une jolie
maison que celle-ci a laissée depuis à MM. d'Abzac de La Douze; il était
presque centenaire, et on put lui cacher les désastres qui signalèrent
les premières années de la Révolution.» Mme de Montcheuil y mit un
soin ingénieux, et elle masqua les pertes de son oncle avec sa propre
fortune. L'abbé d'Aydie ne mourut qu'en 1792.]
 
 
 
[Note M: La lettre suivante (inédite) de la marquise de Créquy à
Jean-Jacques Rousseau vient confirmer, s'il en était besoin, celle de
Voltaire à l'endroit de la date dont il s'agit:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/188]]==
 
«Ce jeudi (janvier 1761).
 
«On ne peut être plus sensible à l'attention et au souvenir de
l'éditeur; mais on ne peut être moins disposée à récréer son esprit.
Notre cher chevalier d'Aydie est mort en Périgord. Nous avions reçu de
ses nouvelles le samedi et le mercredi, il y a huit jours. Son frère
manda cet événement à mon oncle[106] sans nulle préparation. Mon oncle,
écrasé, me fila notre malheur une demi-heure, et s'enferma. Lundi, la
fièvre lui prit, avec trois frissons en vingt-quatre heures et tous les
accidents. Jugez de mon état. Enfin une sueur effroyable a éteint la
fièvre sans secours; mais il a eu cette nuit un peu d'agitation. Je suis
comme un aveugle qui n'a plus son bâton.
 
«Je remets à un temps plus heureux à vous remercier et à vous parler de
vous; car, aujourd'hui, je n'ai que moi en tête.»
 
C'est J.-J. Rousseau qui a mis à la suite des mots _ce jeudi_ ceux que
l'on trouve ici entre parenthèses. Il est évident, d'ailleurs, que la
lettre est de 1761, puisque c'est en cette année que furent publiées
les lettres de _Julie_ dont Rousseau ne se donnait que comme simple
_éditeur_. Le chevalier d'Aydie mourut donc dans les derniers jours de
1700, ou, au plus tard, dans les premiers de 1761.]
 
[Note 106: Le bailli de Froulay.]
 
 
[Note N: Les Bonneval du Limousin sont de la plus vieille souche;
il y a un dicton dans le pays: «Noblesse Bonneval, richesse d'Escars,
esprit Mortemart.» Le célèbre Pacha en était. (Voir _Moreri_.)]
 
 
[Note O: Pierre-Marie, vicomte d'Abzac, mourut à Versailles au mois
de février 1827, n'ayant pas eu d'enfants de deux mariages qu'il
avait contractés, dont le premier, à la date du 10 août 1777, avec
Marie-Biaise de Bonneval, décédée pendant la Révolution (Voir
COURCELLES, _Histoire généal. et hérald.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/189]]==
des Pairs de France_, IX,
d'Abzac, 87). Le vicomte d'Abzac était un écuyer très en renom sous
Louis XV, sous Louis XVI, et depuis, sous la Restauration; c'était lui
qui avait _mis à cheval_, comme il le disait souvent, les trois frères,
Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, ainsi que le duc d'Angoulême et le
duc de Berry; si bon écuyer qu'il fût, il ne leur avait pas assez appris
à s'y bien tenir.]
 
 
_P. S._ Voici deux lettres inédites du chevalier d'Aydie à Mlle Aïssé,
qui ont été recouvrées par M. Ravenel depuis notre Édition de 1846.
Elles sont tout à fait inédites: ce sont les deux lettres dont parle la
marquise de Créquy, page 317 de l'Édition; elles proviennent, en effet,
des papiers de Mme de Créquy. Elles achèveront l'idée de cette liaison
tendre, passionnée, délicate et légère. Le ton du chevalier y est
pénétrant et naïf, soit qu'il se plaigne des caprices de sa scrupuleuse
amie, soit qu'il jouisse du partage avoué de sa tendresse. La vraie
passion y respire sans rien de violent ni de tumultueux, avec le
sentiment profond d'une âme toute soumise et comme dévotieuse. Mais
est-il besoin d'en expliquer le charme à ceux qui ont aimé?
 
«Vous me maltraitez, ma reine. Je n'en sais pas la raison, ni n'en puis
imaginer le prétexte: mais, pour en venir là, vous n'avez apparemment
besoin ni de l'un ni de l'autre. Le caprice, en effet, se passe de tout
secours et n'existe que par lui-même. D'ailleurs peut-être jugez-vous
qu'il est à propos d'éprouver de temps en temps jusqu'où va ma patience
et ma dépendance. Eh! bien, n'êtes-vous pas contente? Voilà trois
lettres que je vous écris sans que vous ayez daigné me faire réponse. Un
exprès est allé de ma part savoir de vos nouvelles: vous l'avez renvoyé
en me mandant sèchement que vous vous portez bien. Avouez qu'il faut
avoir de la persévérance pour se présenter encore aux accords et en
faire les avances. Je sens bien toute la misère de ma conduite; mais
je vous aime, et à quoi ne réduit point l'amour! Permettez-moi de
vous représenter que, pour votre gloire, vous devriez me traiter plus
honorablement. Vous me rendrez si ridicule, que mon attachement n'aura
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/190]]==
plus rien qui puisse vous flatter. Laissez-moi, par politique, quelque
air de raison et de liberté. On a toujours cru (et, sans doute, avec
justice) que c'est par un choix très-éclairé que je vous aime plus que
ma vie, et que la source de ma constance étoit beaucoup plus dans votre
caractère que dans le mien. Or, si vous deveniez déraisonnable et
capricieuse, l'idée qu'on a d'une Aïssé toujours juste, tendre, douce,
égale, s'évanouiroit. Je ne vous en aimerois peut-être pas moins (ma
passion fait partie de mon âme et je ne puis la perdre qu'en cessant de
vivre), mais vous seriez moins aimable aux yeux des autres, et ce seroit
dommage. Laissez au monde l'exemple d'une personne qui sait aimer avec
fidélité et se faire toujours aimer sans aucun art, mais peut-être plus
aimable que qui que ce soit.
 
«Que vous ai-je fait, ma reine? Dites-le, si vous pouvez. Rien, en
vérité. Je jure que je n'ai pas cessé un moment de vous être uniquement
attaché: vous n'avez pas à la tête un cheveu qui ne m'inspire plus de
goût et de sentiment que toutes les femmes du monde ensemble, et je vous
permets de le dire et de le lire à qui vous voudrez.»
 
(1746.)
 
«C'est aujourd'hui le sept d'octobre, et, selon ce que vous me mandez,
ma chère Aïssé, vous devez être à Sens. J'y transporte toutes mes idées,
mon coeur ne s'entretient plus que de Sens: c'est là que sont maintenant
réunis les deux objets de toute ma tendresse. Ne m'écrivez-vous pas de
longues lettres? Mandez-moi tout, ma reine: la peinture la plus naïve et
la plus circonstanciée sera celle qui me plaira davantage. Faites-la-moi
voir d'ici tout entière, s'il est possible: je ne veux point
d'échantillon. Une réponse, un bon mot, qui doit souvent toute sa grâce
à celui qui l'interprète, n'est point ce qu'il me faut: je veux le
portrait de tout le caractère, de toute la personne ensemble, de la
figure, de l'esprit et surtout du coeur. C'est le coeur qui nous
conduit: l'instinct d'un coeur droit est mille fois plus sûr que toutes
les réflexions d'un bel esprit: c'est du coeur que partent tous les
premiers mouvements: c'est au coeur que nous obéissons sans cesse.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/191]]==
 
«Mais revenons. Pardonnez-moi les digressions, ma reine: je ne m'en
contrains pas; elles ne m'éloignent jamais de vous. Je ne parle
longtemps de la même chose que lorsque je la considère en vous. Alors
je m'y arrête, je la tourne de tous les sens: j'oublie tout le reste,
j'oublie que c'est une lettre que j'écris et qu'il est impertinent de
faire des amplifications à tout propos. Mais voici qui est encore long;
mon papier se remplira, et je ne vous ai point dit encore que je vous
aime. C'est pourtant ce que je veux vous dire et vous redire mille fois:
je ne puis assez vous le persuader. J'espère que vous penserez un peu à
moi pendant votre séjour à Sens. Baisez-la souvent, et quelquefois pour
moi. La pauvre petite! que je voudrois qu'elle fût heureuse! Elle le
sera si elle vous ressemble: c'est de notre humeur que dépend notre
bonheur. N'oubliez pas qu'il faut qu'elle sache la musique: c'est un
talent agréable pour soi et pour les autres. On ne sauroit commencer
trop tôt: on ne la possède bien que quand on l'apprend dans la première
enfance.
 
«Vous m'avez fait grand plaisir de m'écrire vos amusements d'Ablon: mais
je ne trouve pas trop à propos que vous alliez à la chasse au soleil,
surtout si les chaleurs sont aussi grandes où vous êtes qu'ici. Vos
coiffes garantissent mal la tête, et les coups de soleil sont dangereux
et très-fréquents dans cette saison. La brutalité du garde qui trouve
mauvais que vous tiriez, et la politesse du chien qui rapporte votre
gibier, prouvent clairement que les hommes ont souvent moins de
discernement que les bêtes. Si la métempsychose avoit lieu, je
consentirois sans répugnance à devenir comme le chien qui vous a
caressée, qui vous a rendu service; mais je serois au désespoir s'il me
falloit quelque jour ressembler à cet homme farouche qui se formalise
si durement et si mal à propos. Je me sens aujourd'hui plus de goût
que jamais pour les chiens. J'ai beaucoup caressé tous les miens: je
voudrois témoigner à toute l'espèce la reconnoissance que j'ai de
l'honnêteté de leur confrère à votre égard.
 
«Je vous embrasse, ma très-aimable Aïssé. Vous êtes pour toujours la
reine de mon coeur.»
 
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/192]]==
 
BENJAMIN CONSTANT
ET
MADAME DE CHARRIÈRE[107]
 
 
Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres
avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés
et où ils n'ont point éclaté encore; rien de plus instructif que de
contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres
secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct,
d'étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C'est
un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant
aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre; c'est une ouverture
pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp
opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de
l'autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les
sympathies et les services, sur Benjamin Constant.
 
[Note 107: Ce morceau a paru pour la première fois dans la _Revue des
Deux Mondes_ du 15 avril 1844, et il a été joint depuis à une édition
de _Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne_, roman de Mme de Charrière
(Paris, 1845).]
 
Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette
_Revue_. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette
l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illust
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/193]]==
re publiciste[108] une
de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre
écrivain, un critique dont le silence s'est fait également sentir, M.
Gustave Planche, a publié sur _Adolphe_[109] quelques pages d'une analyse
attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché
indirectement et d'assez près, à l'occasion de notices, soit sur Mme de
Staël, soit sur Mmes de Krüdner ou de Charrière; mais aujourd'hui c'est
mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant
sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première
jeunesse.
 
[Note 108: _Revue des Deux Mondes_, 1er février 1833.]
 
[Note 109: _Revue des Deux Mondes_, 1er août 1834.]
 
Dans l'article que cette _Revue_ a publié, si l'on s'en souvient, sur
Mme de Charrière[110], sur cette Hollandaise si originale et si libre de
pensée, qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d'ouvrages
d'un français excellent, il a été dit qu'elle connut Benjamin Constant
sortant de l'enfance, qu'elle fut la première _marraine_ de ce Chérubin
déjà quelque peu émancipé, qu'elle contribua plus que personne à
aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux
s'écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier,
et que les messages ne cessaient pas d'une chambre à l'autre; mais ce
n'était là qu'un aperçu, et le degré d'influence de Mme de Charrière sur
Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant
ces années préparatoires, ne sauraient se soupçonner en vérité, si les
preuves n'en étaient là devant nos yeux, amoncelées, authentiques, et
toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.
 
[Note 110: 15 mars 1839; et dans mes _Portraits de Femmes_.]
 
Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en
nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne,
se trouve possesseur, par héritage, de tous les papiers de Mme de
Charrière. En même temps qu'il sent le prix de tous ces trésors,
résultats accumulés d'un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle,
M. Ga
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/194]]==
ullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion
que cette possession délicate impose. En préparant l'intéressant travail
dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd'hui, il a dû choisir
et se borner: «Il est, dit-il, dans les papiers dont nous sommes
dépositaires, des choses qui ne verront jamais le jour; il existe tel
secret que nous entendons respecter. Il est d'autres pièces au contraire
qui sont acquises à l'histoire, à la langue française, comme aussi à
la philosophie du coeur humain. Si la postérité n'a que faire des
faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les
documents qui la conduiront sur la trace de certaines carrières
étonnantes, qui lui dévoileront les vrais éléments dont s'est formé à la
longue tel caractère historique controversé.»
 
Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de
réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits
sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de
Charrière. Elle comprend un espace de sept années, 1787-1795; Benjamin a
vingt ans au début, il est dans sa période de Werther et d'Adolphe: s'il
est vrai qu'il n'en sortit jamais complètement, on accordera qu'à vingt
ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour
qui veut l'étudier sous cet aspect, l'occasion est belle, elle est
transparente; on a là l'épreuve _avant la lettre_, pour ainsi dire.
 
Tout d'abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou
plutôt s'échappant de Paris, où il passait l'été de 1787, pour courir
seul, à pied, à cheval, n'importe comment, les comtés de l'Angleterre.
Il est parti, pourquoi? il ne s'en rend pas lui-même très-bien compte,
il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira
bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des
pensées de suicide l'assiégent, et il ne se tuera pas; des projets
d'émigration en Amérique le tentent, et il n'émigrera pas. Tout cela
vient aboutir à de jolies lettres à Mme de Charrière,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/195]]==
à des lettres
pleines déjà de saillies, de persifflage, de moquerie de soi-même et
des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant
l'aile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire
chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel; il passe là six
semaines ou deux mois de repos, de gaieté, de félicité presque; il s'en
souviendra longtemps, il en parlera avec reconnaissance, avec une
sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte
terminé.
 
Le second s'ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa famille
l'a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort
extraordinaire, nous dit-il; il y arrive en mars 1788, il y réside
durant ces premières années de la Révolution; il s'y ennuie, il s'y
marie, il travaille à son divorce, qu'il finit par obtenir (mars 1793);
il s'est livré dans l'intervalle à toutes sortes de distractions et à
un imbroglio d'intrigues galantes pour se dédommager de son inaction
politique, qui commence à lui peser en face de si grands événements.
Placé au foyer de l'émigration et de la coalition, il est réputé quelque
peu aristocrate par ses amis de France qui l'ont perdu de vue, et tant
soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le
connaître mieux; mais il nous apparaît déjà ce qu'il sera toujours au
fond, un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles
essors trop vite brisés, avec un secret mépris des hommes et une
expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher
encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.
 
L'astre de Mme de Charrière n'a pas trop pâli durant tout ce premier
séjour; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains
détails qu'il n'est pas absolument nécessaire de raconter à une femme.
Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et
il a l'air, par moments, de croire en vérité que son avenir est là. Un
voyage qu'il fait en Suisse, dans l'été de 1793, dut contribuer à le
détromper; quelques années de plus, quelques
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/196]]==
derniers automnes avaient
achevé de ranger Mme de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons.
Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n'y tient
plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la première fois Mme de
Staël, le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s'ouvre à
ses regards, un monde d'idées se révèle; une carrière d'activité et de
gloire le tente. Il arrive à Paris dans l'été de 1795, il y embrasse une
cause, il s'y fait une patrie.
 
Le reste est connu, et l'on a raison de dire avec M. Gaullieur que
«cette avant-scène de la biographie de Benjamin Constant est la seule
dont il soit piquant aujourd'hui de s'enquérir: elle forme, dit-il,
comme une contre-épreuve de la première partie des _Confessions_ de
Jean-Jacques. C'est le même sol et le même théâtre; ce sont d'abord les
mêmes erreurs et les mêmes agitations, presque les mêmes idées, mais
passées à une autre filière et reçues par un monde différent.»
 
On peut se demander avant tout comment une influence aussi réelle, aussi
sérieuse que l'a été celle de Mme de Charrière, n'a pas laissé plus de
trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant; comment elle
a si complètement disparu dans le tourbillon et l'éclat de ce qui
a succédé, et par quel inconcevable oubli il n'a nulle part rendu
témoignage à un nom qui était fait pour vivre et pour se rattacher au
sien. M. Gaullieur n'hésite pas à reconnaître un portrait de Mme de
Charrière dans cette page du début d'_Adolphe_:
 
«J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont
l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à
développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à
l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait
pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment
puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des
convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances
trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/197]]==
enfin
l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour
ressource, et analysant tout avec son esprit[111]. Pendant près d'un an,
dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous
toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et, après
avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à
mes yeux.»
 
[Note 111: Un parent de Benjamin Constant, M. d'Hermenches, connu par
la correspondance générale de Voltaire, était moins sévère ou plutôt
moins injuste quand il écrivait à Mme de Charrière, plus jeune il est
vrai: «Je voudrais, aimable Agnès, qu'avec la réputation d'une personne
d'infiniment d'esprit, on ne vous donnât pas celle d'une personne
singulière, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes trop bonne, trop honnête,
trop naturelle; faites-vous un système qui vous rapproche des formes
reçues, et vous serez au-dessus de tous les beaux esprits présents
et passés. C'est un conseil que j'ose donner à mon amie à l'âge de
vingt-six ans. Adieu, divine personne.» (Note de M. Gaullieur.)]
 
Quoiqu'il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant,
à l'âge de vingt ans, n'ait peut-être pas trouvé d'abord Mme de
Charrière une personne aussi _âgée_ qu'Adolphe veut bien le dire, et
qu'il ne l'ait pas vue précisément à son lit de mort, l'intention du
portrait est incontestable, et on ne saurait y méconnaître celle qu'on a
une fois rencontrée.--«J'avais, dit encore Adolphe, j'avais contracté,
dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé
mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
et pour toutes les formules dogmatiques.» On va voir, en effet, que les
maximes communes n'étaient guère d'usage entre eux, et ce sont justement
ces conversations inépuisables, ces excès même d'analyse, que nous
sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le
fait aujourd'hui. Adolphe va en être mieux connu; ses origines morales
vont s'en éclairer, hélas! jusqu'en leurs racines.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/198]]==
 
M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrêter sur
quelques circonstances de la biographie de Mme de Charrière, de
développer ou de rectifier plusieurs points où les renseignements
antérieurs avaient fait défaut. La notice de la _Revue des Deux Mondes_
avait dit d'elle qu'elle était _médiocrement jolie_; M. Gaullieur
fournit des preuves très-satisfaisantes du contraire: «Son buste par
Houdon, dit-il, et son portrait par Latour, que je possède dans ma
bibliothèque, témoignent de l'_étincelante_ beauté de Mme de Charrière.
L'épithète est d'un de ses adorateurs[112].» On avait dit encore qu'elle
avait eu quelque difficulté à se marier, étant _sans dot ou à peu près_.
M. Gaullieur montre qu'elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et
qu'à aucun moment les épouseurs ne manquèrent; qu'elle en refusa même de
maison souveraine, et que si elle se décida pour un précepteur suisse,
c'est que sa sympathie pour le Saint-Preux l'emporta.
 
[Note 112: Oserons-nous, après cela, faire remarquer qu'il ne faut
pas toujours prendre exactement au pied de la lettre ce que disent les
Adorateurs? Dans un portrait d'elle par elle-même, Mme de Charrière
semble être un un moins certaine de sa beauté: «Vous me demanderez
peut-être si _Zélinde_ est belle, ou jolie, ou passable? Je ne sais;
c'est selon qu'on l'aime, ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a
la gorge belle, elle le sait et s'en pare un peu trop au gré de la
modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle le sait aussi et en badine,
mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner...»]
 
Mais, laissant ces minces détails, nous introduirons sans plus tarder
le personnage principal. La situation est celle-ci: Mme de Charrière,
auteur célèbre de _Caliste_, et qui ne doit pas avoir moins de
quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps à Paris dans la
famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant
y est venu de son côté; à ce moment, l'Assemblée des notables, les
conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt; la curiosité
universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste.
Il voit le monde de Mme Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée,
il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/199]]==
père de
Benjamin: il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt
ans accomplis, embrasse un état; il lui enjoint de quitter Paris et de
venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-le-Duc[113], où
le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou l'épée, entre la
diplomatie ou la finance. Voici quelques-unes des premières lettres, où
le caractère éclate tel qu'il sera toute la vie. Quant au style, il est
ce qu'il peut, il n'est pas formé encore, mais l'esprit va son train
tout au travers. Nous ne faisons qu'extraire le travail de M. Gaullieur,
et y emprunter notes et éclaircissements.
 
[Note 113: Le père de Benjamin Constant était au service des
États-Généraux de Hollande.]
 
«Douvres, ce 26 juin 1787.
 
«Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur
allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l'occasion d'une
gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier
qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses
descendants.
 
«C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour
donner à ses phrases toute l'emphase philosophique), c'est ainsi,
dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais
tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas
que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise; que l'ennui,
réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de
partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l'Angleterre, presque sans
argent et absolument sans but.
 
«C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière.
Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans
une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n'eûmes pas fait une
demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes oblig
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/200]]==
és
de revenir sur nos pas. À neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher
un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui me
proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne
partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y chercher un
habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et
froide de la prudente Jenny[114]. Cette lettre, le regret sourd de la
quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques
conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent
dans une mélancolie sombre.
 
[Note 114: Il s'agissait d'une demande en mariage faite quelques
jours auparavant. Mlle Jenny Pourrat, vivement recherchée par Benjamin
Constant, avait répondu de manière à laisser bien peu d'espérances, ou
du moins sa réponse décelait beaucoup de coquetterie et de calcul.]
 
«En fouillant dans d'autres papiers, je trouvai une autre lettre d'une
de mes parentes, qui, en me parlant de mon père, me peignait son
mécontentement de ce que je n'avais point d'état, ses inquiétudes sur
l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intérêt qu'il
y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous
mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de
ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses
espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme
aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans
énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion concentrée
sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous raniment et nous
donnent de nouvelles forces.
 
«J'étais abattu; je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon
consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de
l'ennui le sacrifice manqué par l'amour[115].
 
[Note 115: Quelque temps auparavant, Benjamin Constant, contrarié dans
une inclination, avait eu quelque velléité de suicide. Il en reparlera
plus tard, il en reparlera sans cesse. C'est la même scène qui se
renouvellera bien des fois dans sa vie, et qui, toujours commencée au
tragique, se terminera toujours en ironie.--«Il avait l'habitude des
menaces violentes sur lui-même, me dit quelqu'un qui l'a bien connu; il
menaçait de se tuer, de se couper la gorge. Il fit ainsi auprès de Mme
de Staël, à l'origine de leur liaison; il tenta ce même moyen auprès
de Mme Récamier (1815); ou plutôt ce n'était pas chez lui calcul, mais
violence fébrile et nerveuse. Une jeune enfant, qui se trouvait présente
à certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu'il sortait: «Oh!
ma tante, comme ce monsieur-là est malade aujourd'hui!»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/201]]==
 
«Une idée folle me vint; je me dis: Partons, vivons seul, ne faisons
plus le malheur d'un père ni l'ennui de personne. Ma tête était montée:
je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans
autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi.
Il était minuit. J'allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m'y fis
donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant, d'un sommeil affreux
jusqu'à onze heures. L'image de Mlle P..., embellie par le désespoir, me
poursuivait partout. Je me lève; un sellier qui demeurait vis-à-vis me
loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m'enferme
dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de
pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un
louis en poche. Je vais ventre à terre; en vingt heures je fais soixante
et neuf lieues. J'arrive à Calais, je m'embarque, j'arrive à Douvres, et
je me réveille comme d'un songe.
 
«Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférents clabaudant à qui
mieux mieux; moi seul, avec quinze guinées, sans domestique, sans habit,
sans chemises, sans recommandations, voilà ma situation, madame, au
moment où je vous écris, et je n'ai de ma vie été moins inquiet.
 
«D'abord, pour mon père, je lui ai écrit; je lui ai fait deux
propositions très-raisonnables: l'une de me marier tout de suite; je
suis las de cette vie vagabonde; je veux avoir un être à qui je tienne
et qui tienne à moi, et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la
sociabilité passagère et de l'obéissance implicite. De la jeunesse, une
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/202]]==
figure décente, une fortune aisée, assez d'esprit pour ne pas dire
des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des
sottises, comme moi, en sachant bien qu'on en fait, une naissance et une
éducation qui n'avilisse pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser
toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu'eux[116], c'est tout ce que
je demande.
 
[Note 116: C'est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin
Constant, fait ici allusion à un mariage qu'on avait voulu lui faire
contracter à Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est
aujourd'hui à peu près éteinte.]
 
«Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion de
quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mère, et
qu'il me laisse aller m'établir en Amérique. En cinq ans je serai
naturalisé, j'aurai une patrie[117], des intérêts, une carrière, des
concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l'étude et à la méditation,
possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une
ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu'un autre à mon âge,
riche d'ailleurs, très-riche pour ce pays-là, voilà bien des Avantages.
 
[Note 117: Il est à remarquer que Benjamin Constant éprouva toujours
une grande répugnance à s'avouer Suisse: cela tenait, en partie, comme
on le verra, à l'antipathie que lui inspirait le régime bernois, dont la
famille Constant eut souvent à se plaindre. L'affranchissement du pays
de Vaud fut une des premières idées de Benjamin. Il est vrai qu'il ne se
rendait pas trop compte de la manière de l'opérer. Quand le canton de
Vaud fut formé, il ne crut pas d'abord à la durée de cette création
démocratique.]
 
«Peu m'importe quelle des deux propositions il voudra choisir; mais
l'une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme,
j'aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais
actuellement.
 
«Je pars dans l'instant pour Londres; j'y ai deux ou trois amis,
entre autres un à qui j'ai prêté beaucoup d'argent en Suisse, et qui,
j'espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre,
comptez que j'irai voir le banc de mi
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/203]]==
striss Calista à Bath[118]. Aimez-moi
malgré mes folies; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M.
de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi,
je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre[119]. Je ris pendant des
heures de cette complication d'extravagances, et quand je me regarde
dans le miroir, je me dis, non pas: «Ah! James Boswell[120]!» mais: «Ah!
Benjamin, Benjamin Constant!» Ma famille me gronderait bien d'avoir
oublié le _de_ et le _Rebecque_; mais je les vendrais à présent _three
pence a piece_. Adieu, madame.
 
«CONSTANT.»
 
«_P. S_. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J'espère que je
pourrai encore _afford to pay_ le port de vos lettres. Adressez-les
comme ci-dessous, mot à mot:
 
«H. B. CONSTANT, esq.
 
«LONDON.
 
To be left at the post office
till called for.»
 
[Note 118: C'est une allusion à un passage du meilleur des romans de
Mme de Charrière, _Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne_: «Un jour,
j'étais assis sur un des bancs de la promenade;... une femme que je me
souvins d'avoir déjà vue vint s'asseoir à l'autre extrémité du même
banc. Nous restâmes longtemps sans rien dire, etc.»]
 
[Note 119: Tout Benjamin Constant est déjà là; se dédoubler ainsi et
avoir une moitié de soi-même qui se moque l'autre. Cette moitié moqueuse
finira par être l'homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin
Constant, dans toutes les circonstances petites ou grandes de la vie,
était: «_Je suis furieux, j'enrage, mais ça m'est bien égal._» Nous
surprenons ici la disposition fatale dans son germe déjà éclos.]
 
[Note 120: Mme de Charrière, enthousiaste de Paoli, avait engagé
Benjamin Constant à traduire de l'anglais l'ouvrage de James Boswell,
intitulé _An Account of Corsica, and Memoirs of Pascal Paoli_, qui eut
une très-grande vogue vers 1768. La traduction fut entreprise, puis
abandonnée, comme tant d'autres choses, par l'_inconstant_ (c'est ainsi
qu'on désignait notre Benjamin dans la société de Lausanne).]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/204]]==
 
«Chesterford, ce 22 juillet 1787.
 
«Vous aurez bien deviné, madame, au ton de ma précédente lettre (_elle
manque_), que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie; mais ce
qui n'en est pas une, c'est la situation où je suis actuellement,
dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux
chemises. J'ai reçu des lettres de mon père, qui me presse de revenir,
et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple
des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans
une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je
donnerais, non pas dix louis, car il ne m'en resterait guère, mais
beaucoup, un sourire de Mlle Pourrat, pour n'être pas habitué à mes
maudites lunettes. Cela me donne un air étrange, et l'étonnement répugne
à l'intimité du moment, qui est la seule que je désire. On est si occupé
à me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me répondre. Cela va
pourtant tant bien que mal. En trois jours, j'ai fait quatre-vingt-dix
milles; j'écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille
à un roman que je vous montrerai. J'en ai, d'écrites et de corrigées,
cinquante pages in-8°; je vous le dédierai si je l'imprime[121].--J'ai
rencontré à Londres votre médecin, je l'ai trouvé bien aimable; mais
je ne suis pas bon juge et je me récuse, car nous n'avons parlé que de
vous. Écrivez-moi toujours à Londres. On m'envoie les lettres à la poste
de quelque grande ville par laquelle je Passe.
 
[Note 121: Ce livre n'a jamais paru. Nous avons, dit M. Gaullieur, les
feuilles manuscrites qui ont été mises au net, et l'ébauche du reste.
C'est un roman dans la forme épistolaire.]
 
«J'ai balancé comment je voyagerais; je voulais prendre un costume plus
commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit,
qui est beaucoup trop _gentleman-like_, me donnent l'air d'un _broken
gentleman_, ce qui me
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/205]]==
nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses
égaux, mais il hait la pauvreté et il hait les nobles. Ainsi, quand il
voit un gentleman qui a l'air pauvre, il l'insulte ou le fuit. Mon seul
échappatoire, c'est de passer, sans le dire, pour quelque _journeyman_
qui s'en retourne de Londres où il a dépensé son argent, à la boutique
de son maître. Je pars ordinairement à sept heures; je vais au taux de
quatre milles par heure jusqu'à neuf. Je déjeune. A dix et demie je
repars jusqu'à deux ou trois. Je dîne mal et à très-bon marché. Je pars
à cinq. A sept, je prends du thé, ou quelquefois, par économie ou pour
me lier avec quelque voyageur qui va du même côté, un ou deux verres de
_brandy_. Je marche jusqu'à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué.
Je dépense cinq à six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma
dépense, c'est que je n'aime pas assez le peuple pour vouloir coucher
avec lui, et qu'on me fait, surtout dans les villages, payer pour la
chambre et pour la distinction. Je crois que je goûterai un peu mieux le
repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l'intimité. Jamais homme
ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.»
 
«Vous croirez que c'est une exagération; mais quand je suis bien
fatigué, que j'ai du linge bien sale, ce qui m'arrive quelquefois et me
fait plus de peine que toute autre chose, qu'une bonne pluie me perce de
tous côtés, je me dis: «Ah! que je vais être heureux cet automne, avec
du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre!»
 
«Je réponds de mon père: il sera fâché contre moi et de mon équipée,
quoiqu'il m'assure l'avoir pardonnée; mais je suis déterminé à devenir
son ami en dépit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu'il
faudra bien qu'il rie et qu'il m'aime[122].»
 
[Note 122: C'est de son père que Benjamin Constant parle dans
_Adolphe_, quand il dit: «Je ne demandais qu'à me livrer à ces
impressions primitives et fougueuses qui jettent l'âme hors de la sphère
commune... Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un
observateur froid et caustique... Je ne me souviens pas, pendant mes
dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure
avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils
raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en présence l'un
de l'autre, qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne
pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible.»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/206]]==
 
«En général, mon voyage m'a fait un grand bien ou plutôt dix grands
biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, ce qui ne m'était
jamais arrivé. Secondement, j'ai vu qu'on pouvait vivre pour rien; je
puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper,
déjeûner, être bien vêtu, pour douze louis par mois. Troisièmement, j'ai
été convaincu qu'il ne fallait, pour être heureux, quand on a un peu vu
le monde, que du repos.
 
«Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre
indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci
et Lynn, et au delà de Newmarket, dont Chesterford, d'où je vous écris
ce soir, n'est qu'à cinq lieues.--Adieu, madame; ajoutez à ma lettre
tous mes sentiments pour vous, et vous la rendrez bien longue.
 
«CONSTANT.»
 
«Westmoreland.--Patterdale, le 27 août 1787.
 
«Il y a environ cent mille ans, madame, que je n'ai reçu de vos lettres,
et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J'ai tant couru
à pied, à cheval et de toutes les manières, que je n'ai pu que penser à
vous. Je me trouve très-mal de ce régime, et je veux me remettre à une
nourriture moins creuse. J'espère trouver de vos lettres à Londres, où
je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir
à Colombier[123] dans environ six semaines:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/207]]==
cent lieues de plus ou de
moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne
me suis jamais porté: j'ai une espèce de cheval qui me porte aussi
très-bien, quoi qu'il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante
milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lève de bonne heure,
et je n'ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité
de la langueur[124].
 
[Note 123: Près de Neuchâtel; Mme de Charrière y passait la plus
grande partie de l'année.]
 
[Note 124: Un des premiers désirs de Benjamin Constant, à son
adolescence, fut de voyager seul, à pied, vivant au jour le jour comme
Jean-Jacques Rousseau; mais il y avait entre l'illustre Genevois et le
gentilhomme vaudois cette différence, que celui-ci trouvait à peu
près partout, grâce à son nom et au crédit de sa famille, des bourses
ouvertes et un accueil que le pauvre Jean-Jacques ne put jamais
rencontrer au début de sa carrière. On vient de voir comment le voyage
pédestre s'est transformé en promenade à cheval. Le jeune Constant
pouvait bien ressentir, grâce à son imprévoyance calculée, une gêne d'un
moment, mais jamais les angoisses de la misère. Sa détresse était plus
ou moins factice.]
 
«Vous avez tort de douter de l'existence de Patterdale. Il est très-vrai
que ma lettre datée d'ici était une plaisanterie; mais il est aussi
très-vrai que Patterdale est une petite _town_, dans le Westmoreland, et
qu'après un mois de courses en Angleterre, en Écosse, du nord au sud et
du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du
Clackmannan, je suis aujourd'hui et depuis deux jours ici, avec mon
chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à
l'auberge. Je pars demain, et je couche à Keswick, à vingt-quatre milles
d'ici, où je verrai une sorte de peintre, de guide, d'auteur, de poëte,
d'enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je
n'ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et
donner à mes mensonges un air de famille. J'ai griffonné une description
bien longue, parce que je n'ai pas eu le temps de l'abréger, de
Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points,
car je ne sais pas, comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la
relire, où j'ai pu
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/208]]==
être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez
et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité,
qui vaut mille fois mieux que la crédulité d'un autre.
 
«J'ai quitté l'idée d'un roman en forme. Je suis trop bavard de mon
naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m'impatientaient.
J'aime à parler moi-même, surtout quand vous m'écoutez. J'ai substitué à
ce roman des lettres intitulées _Lettres écrites de Patterdale à Paris
dans l'été de 1787, adressées à madame de C. de Z._ (Mme de Charrière
de Zoel). Cela ne m'oblige à rien. Il y aura une demi-intrigue que je
quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande, et à M. de
Charrière, qui, j'espère, n'a pas oublié son fol ami, le plus grand
secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas, car je
m'attends plus au châtiment de l'obscurité qu'à l'honneur de la
critique. Je n'ai encore écrit que deux lettres; mais, comme j'écris
sans style, sans manière, sans mesure et sans travail, j'écris à trait
de plume...»
 
«À dix-huit milles de Patterdale, Ambleside, le 31.
 
«Je suis resté jusqu'au 30 à Patterdale. Je n'ai point encore été à
Keswick. Je n'y serai que ce soir, et j'en partirai demain matin pour
continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du
Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espèce de tempête sur
le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux
milles de ce village. J'ai eu envie de me noyer. L'eau était si noire et
si profonde[125], que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup;
mais j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux
pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne
pas trop
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/209]]==
savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis: le cheval
loué m'en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez
le banquier de mon père. Mes amis n'y sont point. _I'll just trust to
fate_. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer
quelque bonne âme, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi
vivre, et j'irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon
dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là
j'écrirai, je parlementerai, et je me marierai; puis, après tous ces
_rai_, je dirai, comme Pangloss fessé et pendu: «Tout est bien.»
 
[Note 125: Parodie de ce passage célèbre de _la Nouvelle Héloïse._ «La
roche est escarpée, l'eau est profonde, et je suis au désespoir!...»]
 
«À quatorze milles d'Ambleside, Kendal, 1er septembre.
 
«... C'est une singulière lettre que celle-ci, madame,--je ne sais trop
quand elle sera finie,--mais je vous écris, et je ne me lasse pas de ce
plaisir-là comme des autres.--Me voici à trente milles de Keswick, où
j'ai vu mon homme.--J'ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous
écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon
porte-manteau,--et je ne puis le défaire. Je vous l'enverrai de
Manchester, où je coucherai demain;--je vais à grandes journées par
économie et par impatience.--On se fatigue de se fatiguer comme de
se reposer, madame.--Pour varier ma lettre, je vous envoie mon
épitaphe.--Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois, faites
mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la
Chablière[126], et faites-y graver l'inscription suivante;--elle est en
mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que
je serai en vie.--On pardonne bien des choses à un mort, et l'on ne
pardonne rien aux vivants.
 
[Note 126: Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/210]]==
Constant.]
 
 
 
 
EN MÉMOIRE
D'HENRI-BENJAMIN DE CONSTANT-REBECQUE,
Né à Lausanne en Suisse,
Le 25 nov. 1767[127].
Mort à *** dans le comté
De ***
en Angleterre,
Le septembre 1787.
 
[Note 127: Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la
date précise de sa naissance. Voici ce qu'on lit dans les registres de
l'état civil de Lausanne: «_Benjamin Constant_, fils de noble
Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des
États-Généraux, et de feu madame Henriette de Chandieu, sa défunte
femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11
novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de
la mort de madame sa mère.» Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mère,
pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: «Ma naissance fut le premier de
mes malheurs.» On sent trop, en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une
mère leur a manqué.]
 
D'un bâtiment fragile, imprudent conducteur.
Sur des flots inconnus je bravais la tempête.
La foudre grondait sur ma tête,
Et je l'écoutais sans terreur.
Mon vaisseau s'est brisé, ma carrière est finie.
J'ai quitté sans regret ma languissante vie,
J'ai cessé de souffrir en cessant d'exister.
Au sein même du port j'avais prévu l'orage;
Mais, entraîné loin du rivage,
À la fureur des vents je n'ai pu résister.
J'ai prédit l'instant du naufrage,
Je l'ai prédit sans pouvoir l'écarter.
Un autre plus prudent aurait su l'éviter.
J'ai su mourir avec courage,
Sans me plaindre et sans me vanter.
 
«Pas tout à fait sans me vanter, pourtant, madame; voyez l'épitaphe...
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/211]]==
 
À vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, 1er septembre.
 
«Mes plans d'Amérique, madame, sont plus combinés que jamais. Si je ne
me marie ni ne me pends cet hiver, je pars au printemps. J'ai parlé
à plusieurs personnes au fait. Je compte aller sérieusement chez
M. Adams[128], avant de quitter Londres, prendre encore de nouvelles
informations; et si le démon de la contrainte et de la défiance ne
veut pas quitter mon pauvre Désert, je lui céderai la
place[129].--J'emprunterai d'une de mes parentes, qui m'a déjà prêté
souvent et qui m'offre encore davantage (ce n'est pas madame de Severy),
huit mille francs, si elle les a, et je me ferai _farmer_ dans la
Virginie. N'est-il pas plaisant que je parle de huit mille francs, quand
je n'ai pas six sous à moi dans le monde?
 
Sur mon grabat je célébrais Glycère,
Le jus divin d'un vin mousseux ou grec,
Buvant de l'eau dans un vieux pot à bière.
 
Je cite tout de travers[130]; mais une de vos aimables qualités est
d'entendre tout bien, de quelque manière qu'on parle. Je défigure encore
cette phrase, et c'est bien dommage.--Si vous vous rappelez son auteur,
c'est ma meilleure amie et la plus aimable femme que je connaisse[131]. Si
je ne me rappelais votre amour pour la médisance, je me mettrais à la
louer. Pardon, madame,--revenons à nos moutons,--c'est-à-dire à notre
prochain, que nous croquons comme des loups.
 
[Note 128: Le célèbre John Adams était alors en mission à Londres pour
les États-Unis.]
 
[Note 129: Les ennuis domestiques de Benjamin Constant provenaient en
grande partie de sa belle-mère.]
 
[Note 130: Voir _le Pauvre Diable_ de Voltaire, d'où il tire sa
réminiscence.]
 
[Note 131: La phrase défigurée est de Mme de Charrière.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/212]]==
 
«Même date, au soir.
 
«Je relis ma lettre après souper, madame, et je suis honteux de toutes
les fautes de style et de français; mais souvenez-vous que je n'écris
pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprès d'une jolie
femme ou d'une femme autrefois jolie[132], mais en courant, non pas la
poste, mais les grands chemins, en faisant cinquante-deux milles, comme
aujourd'hui, sur un malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable,
et n'ayant autour de moi que des êtres étranges et étrangers, qui sont
pis que des amis et presque que des parents...»
 
[Note 132: Ceci a bien l'air d'une épigramme échappée par la force
de l'habitude. Mme de Charrière aurait pu être la mère de Benjamin
Constant.]
 
C'est assez de ce début; on en a plus qu'il n'en faut pour savoir le
ton; Benjamin Constant continue de ce train railleur durant bien des
pages, durant quinze grandes feuilles _in-folio_. Sa caravane pourtant
tire à sa fin; il ne se tue pas, il ne meurt pas de fatigue; il arrive
par monts et par vaux chez un ami de son père, qui lui refait la bourse
et le remet sur un bon pied, sa monture et lui. Bref, dans une dernière
lettre datée de Londres, du 12 septembre, il annonce à Mme de Charrière,
par des vers détestables (il n'en a jamais fait que de tels), qu'en
vertu d'un compromis signé avec son père, il va partir pour la cour de
Brunswick, et y devenir quelque chose comme lecteur ou chambellan de
la duchesse; mais il passera auparavant par le canton de Vaud et par
Colombier, ce dont il a grand besoin, confesse-t-il un peu crûment; car,
à la suite de ce beau voyage sentimental, il lui faut refaire tant soit
peu sa santé et son humeur.
 
Ce qui a dû frapper dans ces premières lettres, c'est combien l'esprit
de moquerie, l'absence de sérieux, l'exaltation factice, et qui tourne
aussitôt en risée, perce
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/213]]==
nt à chaque ligne: nulle part, un sentiment
ému et qui puisse intéresser, même dans son égarement; nulle part, une
plainte touchante, un soupir de jeune coeur, même vers des chimères;
rien de cet amour de la nature qui console et repose, rien de ce premier
enchantement où Jean-Jacques était ravi, et qu'il nous a rendu en des
touches si pleines de fraîcheur. Adolphe, Adolphe, vous commencez bien
mal; tout cela est bien léger, bien aride, et vous n'avez pas encore
vingt ans[133].
 
[Note 133: À vingt ans, Benjamin Constant se considérait déjà comme
bien blasé, bien vieux, et il lui échappait quelquefois de dire: _Quand
j'avais seize ans_, reportant à cet âge premier ce qu'on est convenu
d'appeler la jeunesse. Et puisque nous en sommes ici à ses lettres, nous
nous reprocherions de ne pas en citer une écrite par lui, à l'âge de
douze ans, à sa grand'mère, pendant qu'il était à Bruxelles avec son
gouverneur. M. Vinet l'a donnée dans les premières éditions de son
excellente _Chrestomathie_, mais il l'a supprimée, je me demande
pourquoi, dans la dernière. Celle lettre est très-peu connue en France;
elle peint déjà le Benjamin tel qu'il sera un jour, avec sa légèreté,
sa mobilité d'émotions, ses instincts de joueur et de moqueur, et aussi
avec toute sa grâce. La voici:
 
«Bruxelles, 19 novembre 1779.
 
«J'avais perdu toute espérance, ma chère grand'mère; je croyais que
vous ne vous souveniez plus de moi, et que vous ne m'aimiez plus. Votre
lettre si bonne est venue très à propos dissiper mon chagrin, car
j'avais le coeur bien serré; votre silence m'avait fait perdre le goût
de tout, et je ne trouvais plus aucun plaisir à mes occupations, parce
que dans tout ce que je fais j'ai le but de vous plaire, et, dès que
vous ne vous souciez (_sic_) plus de moi, il était inutile que je
m'applique (_sic_). Je disais: «Ce sont mes cousins qui sont auprès de
ma grand'mère qui m'effacent de son souvenir; il est vrai qu'ils sont
aimables, qu'ils sont colonels, capitaines, etc., et moi je ne suis rien
encore: cependant je l'aime et la chéris autant qu'eux. Vous voyez, ma
chère grand'mère, tout le mal que votre silence m'a fait: ainsi, si vous
vous intéressez à mes progrès, si vous voulez que je devienne aimable,
savant, faites-moi écrire quelquefois, et surtout aimez-moi malgré mes
défauts; vous me donnerez du courage et des forces pour m'en corriger,
et vous me verrez tel que je veux être, et tel que vous me souhaitez. Il
ne me manque que des marques de votre amitié; j'ai en abondance tous
les autres secours, et j'ai le bonheur qu'on n'épargne ni les soins ni
l'argent pour cultiver
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/214]]==
mes talents, si j'en ai, ou pour y suppléer par
des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque
chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout ne se borne au
physique; je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que, si
c'est tout, il ne vaut pas la peine de vivre. Je le pense aussi, mais
mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu'on pût empêcher
mon sang de circuler avec tant de rapidité, et lui donner une marche
plus cadencée; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je
joue des _adagio_, des _largo_, qui endormiraient trente cardinaux. Les
premières mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie les airs
si lents finissent toujours par devenir des _prestissimo_. Il en est de
même de la danse; le menuet se termine toujours par quelques gambades.
Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable, et qu'il
résistera à la raison même; je devrais en avoir quelque étincelle, car
j'ai douze ans et quelques jours; cependant je ne m'aperçois pas de son
empire: si son aurore est si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?
Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le grand monde deux
fois par semaine? J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras,
une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens bien droit,
et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et
jusqu'à ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont
tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup. Cependant le jeu et l'or que je
vois rouler me causent quelque émotion. Je voudrais en gagner pour mille
besoins que l'on traite de fantaisies. À propos d'or, j'ai bien ménagé
les deux louis que vous m'avez envoyés l'année dernière, ils ont duré
jusqu'à la foire passée; à présent il ne me manque qu'un froc et de la
barbe pour être du troupeau de saint François; je ne trouve pas qu'il y
ait grand mal: j'ai moins de besoins depuis que je n'ai plus d'argent.
J'attends le jour des Rois avec impatience. On commencera à danser chez
le prince-ministre tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je
me propose, je préférerais de passer quelques moments avec vous, ma
chère grand'mère: ce plaisir-là va au coeur, il me rend heureux, il
m'est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles, et ils
laissent un vide que je n'éprouve pas lorsque j'ai été avec vous. Je ne
sais pas quand je jouirai de ce bonheur; mes occupations vont si bien
qu'on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses
respects; il aura l'honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et
excellentissime grand'mère; vous êtes l'objet continuel de mes prières.
Je n'ai d'autre bénédiction à demander à Dieu que votre conservation.
Aimez-moi toujours et faites-m'en donner l'assurance.»--On se demande
involontairement, après avoir lu une telle lettre, s'il est bien
possible qu'elle soit d'un enfant de douze ans. Quoi qu'on puisse dire,
elle ne fait, pour le ton et pour le tour d'esprit, que devancer les
nôtres, qui semblent venir exprès pour la confirmer.--(On m'assure,
depuis que tout ceci est écrit, que la lettre n'est qu'un pastiche, du
fait d'un M. Châtelain, de Rolle, habile en son temps à ces sortes de
supercheries et d'espiégleries.)]
 
Il est de retour en Suisse au commencement d'octobre 1787. Je crois bien
qu'avant de se rendre à Lausanne il passa (et je lui en sais gré) par
Colombier: il y arriva _à pied, à huit heures du soir, le 3 octobre
1787_; lui-même a noté presque religieusement cet anniversaire. Le
lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt: «Enfin m'y
voici, je comptais vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parents;
mais on me donne une commission pour vous, madame, et je
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/215]]==
n'ai qu'un
demi-quart d'heure à moi. Mon oncle, sachant que M. de Salgas[134] doit
venir _enfin_ chercher sa femme[135], voudrait que vous vinssiez avec lui.
Vous trouveriez, dit-il, une famille toute disposée à vous aimer, à vous
admirer, et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon manoir
de Beausoleil est bien petit; mais si vous venez avec M. de Salgas,
je vous demande la préférence sur mon oncle et sur sa résidence plus
confortable; je le lui ai déjà déclaré. Ce n'est qu'une petite course,
et si vous voulez m'admettre pour votre chevalier errant, nous
retournerons ensemble à Colombier.»--Mme de Charrière vint en effet,
et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci l'alla
rejoindre. Ces deux mois de séjour, de maladie, de convalescence, auprès
d'une personne supérieure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature
et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/216]]==
malheur, l'aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre
eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en
poussière dans le même temps qu'on réussissait à se faire aimer. Mme de
Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée
en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation,
se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions
qu'il fut près de quarante ans à remanier, à refaire, à transformer de
fond en comble. L'esprit dans lequel il le conçut alors n'était autre
que celui du XVIIIème siècle pur, c'est-à-dire un fonds d'incrédulité et
d'athéisme que l'ambitieux auteur se réservait sans doute de raffiner.
On lit dans une lettre de Mme de Charrière d'une date postérieure
quelques détails singuliers sur cette composition primitive: «Après
mon retour de Paris, dit-elle, fâchée contre la princesse d'Orange,
j'écrivis la première feuille des _Observations et Conjectures
politiques_, puis vinrent les autres; j'exigeais de l'imprimeur qu'il
les envoyât, l'une après l'autre, à mesure qu'il les imprimait, à M. de
Salgas, à M. Van-Spiegel, à M. Charles Bentinck. Je voulais qu'on les
vendît à Paris comme tout autre ouvrage périodique[136]. Benjamin Constant
survint, il me regardait écrire, prenait intérêt à mes feuilles,
corrigeait quelquefois la ponctuation, se moquait de quelques vers
alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions
fort. De l'autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes de
tarots, qu'il se proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage sur l'esprit
et l'influence de la religion ou plutôt de toutes les religions connues.
Il ne m'en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s'exposer à la
critique et à la raillerie. Mme de Staël en a parlé dans un de ses
livres. Elle l'appelle _un grand ouvrage_, quoiqu'elle n'en ait vu,
dit-elle, que le commencement,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/217]]==
quelques cartes sans doute, et elle
invite la littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de
l'auteur qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme point cet
auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littérature et la
philosophie eussent été bien embarrassées de lui faire parvenir une
lettre.»
 
[Note 134: On trouve dans quelques catalogues du temps ces
_Observations_ attribuées à Mirabeau, Avis à M. Quérard et aux
bibliographes.]
 
[Note 135: Le baron de Salgas, gentilhomme protestant de la maison de
Pelet, dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de
l'Édit de Nantes; il avait passé des années à la cour d'Angleterre en
qualité de gouverneur d'un des jeunes princes de la maison de Hanovre.
Retiré à Rolle, dans le pays de Vaud, il y vivait étroitement lié avec
M. de Charrière.]
 
[Note 136: La femme de M. de Constant, la _générale_ de Constant,
comme on disait.]
 
Voilà de l'aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes
fâché pour Mme de Charrière. Le fait est que l'ouvrage dont parlait Mme
de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s'esquissait
sur un jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le premier à
plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet
ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans, selon
les nouvelles idées survenantes: «L'utilité des faits est vraiment
merveilleuse, disait-il de ce ton qu'on lui a connu; voyez, j'ai
rassemblé d'abord mes dix mille faits: eh bien! dans toutes les
vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m'ont suffi à tout; je n'ai
eu qu'à m'en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps
en temps l'ordre de bataille[137].»
 
[Note 137: Il disait aussi, d'un tour plus vif et avec geste, en
tenant et faisant jouer entre ses doigts les _cartes_ de son livre:
«J'ai 30,000 faits qui se retournent à mon commandement.»]
 
Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c'est
qu'elle ait été écrite au revers de cartes à jouer: fatal et bizarre
présage!--On raconte qu'un jour, une nuit, peu de temps avant la
publication de l'ouvrage, quelqu'un rencontrant Benjamin Constant dans
une maison de jeu, lui demanda de quoi il s'occupait pour le moment: «Je
ne m'occupe plus que de religion,» répondit-il. Le commencement et la
fin se rejoignent[138].
 
[Note 138: Tout à la fin, il n'avait plus d'émotion que celle de
joueur; sa santé délabrée ne lui permettait plus même de manger; il
disait à M. Molé qui lui demandait somment il allait: «Je mange ma soupe
aux herbes et je _vas_ au tripot.»--MM. Laboulaye et Lanfrey n'en font
pas moins un très-grand citoyen à ce même moment.]
 
En réduisant même ces accidents, ces légèr
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/218]]==
etés de propos à leur moindre
valeur, en reconnaissant tout ce qu'a d'éloquent et d'élevé le livre de
_la Religion_ dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit
de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L'esprit humain
ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies; elles finissent
par se loger au coeur même et comme dans la moelle du talent, elles
soufflent froid jusqu'à travers ses meilleures inspirations. Un je ne
sais quoi circule qui avertit que l'auteur a beau s'exalter, que l'homme
en lui n'est pas touché ni convaincu. Ainsi, tout ce livre de _la
Religion_ laisse lire à chaque page ce mot: _Je voudrais croire_,--comme
le petit livre d'_Adolphe_ se résume en cet autre mot: _Je voudrais
aimer_[139].
 
[Note 139: En politique de même, il perce au fond de tous les écrits
de Benjamin Constant un grand désir de convaincre, si toutefois l'auteur
était convaincu. Après son équipée des Cent-Jours, quelques amis lui
conseillèrent d'adresser un mémoire, une lettre au roi. Il fit remettre
cette lettre par M. Decazes, et Louis XVIII, après l'avoir lue, le raya,
de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le
soir: «Eh bien! votre lettre a réussi, elle a persuadé le roi.»--«Je le
crois bien; moi-même, elle m'a presque persuadé!» C'est ainsi qu'il se
raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se font pires qu'ils ne
peuvent, a dit Montaigne.]
 
Quant à la conjecture sur l'esprit originel du grand ouvrage, ce
n'en est pas une, à vrai dire, et tout ce qui trahit les sentiments
philosophiques de l'auteur à cette époque ne laisse pas une ombre
d'incertitude. Nous en pourrions citer cent exemples; un seul suffira.
Voici une lettre écrite de Brunswick à Mme de Charrière dans un moment
d'expansion, de sincérité, de douleur: mais l'irrésistible moquerie
y revient vite, amère et sifflante, étincelante et légère, telle que
Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments.
Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les
interminables conversations de Colombier,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/219]]==
ces analyses dévorantes qui
avaient d'abord tout réduit en poussière au coeur d'Adolphe.
 
«Ce 4 juin 1790.
 
«J'ai malheureusement quatre lettres à écrire, ce matin, que je ne puis
renvoyer. Sans cette nécessité, je consacrerais toute ma matinée à vous
répondre et à vous dire combien votre lettre m'a fait plaisir, et avec
quel empressement je recommence notre pauvre correspondance, qui a été
si interrompue et qui m'est si chère. Il n'y a que deux êtres au monde
dont je sois parfaitement content, vous et ma femme[140]. Tous les autres,
j'ai, non pas à me plaindre d'eux, mais à leur attribuer quelque partie
de mes peines. Vous deux, au contraire, j'ai à vous remercier de tout ce
que je goûte de bonheur. Je ne répondrai pas aujourd'hui à votre lettre:
lundi prochain, 7, j'aurai moins à faire, et je me donnerai le plaisir
de la relire et d'y répondre en détail. Cette fois-ci, je vous parlerai
de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que je puis vous
donner. Je vous dirai qu'après un voyage de quatre jours et quatre nuits
je suis arrivé ici, oppressé de l'idée de notre misérable procès[141], qui
va de mal en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/220]]==
pis, et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller
recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux sans cette cruelle
affaire; mais elle m'agite et m'accable tellement par sa continuité, que
j'en ai presque tous les jours une petite fièvre et que je suis d'une
faiblesse extrême qui m'empêche de prendre de l'exercice, ce qui
probablement me ferait du bien. Je prends, au lieu d'exercice, le lait
de chèvre, qui m'en fait un peu. Mon séjour en Hollande avait attaqué ma
poitrine, mais elle est remise. Si des inquiétudes morales sur presque
tous les objets sans exception ne me tuaient pas, et surtout si je
n'éprouvais, à un point affreux que je n'avoue qu'à peine à moi-même,
loin de l'avouer aux autres, de sorte que je n'ai pas même la
consolation de me plaindre, une défiance presque universelle, je crois
que ma santé et mes forces reviendraient. Enfin, qu'elles reviennent ou
non, je n'y attache que l'importance de ne pas souffrir. Je sens plus
que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient,
combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette
disproportion doit nous rendre malheureux. Cette idée, que je trouve
juste, n'est pas de moi; elle est d'un Piémontais, homme d'esprit dont
j'ai fait la connaissance à La Haye, un chevalier de Revel, envoyé de
Sardaigne. Il prétend que Dieu, c'est-à-dire l'auteur de nous et de nos
alentours, est mort avant d'avoir fini son ouvrage; qu'il avait les plus
beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens; qu'il avait
déjà mis en oeuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/221]]==
pour bâtir, et qu'au milieu de son travail il est mort; que tout à
présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en
particulier, nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous
faisons aucune idée; nous sommes comme des montres où il n'y aurait
point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient
jusqu'à ce qu'ils se fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant
toujours: Puisque je tourne, j'ai donc un but. Cette idée me paraît la
folie la plus spirituelle et la plus profonde que j'aie ouïe, et bien
préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques, des
Ier, VIIème et XVIIIème siècles de notre ère. Adieu; dans ma prochaine
lettre, nous rirons, malgré nos maux, de l'indignation que témoignent
les stathouders et les princes de la Révolution française, qu'ils
appellent l'effet de la perversité inhérente à l'homme. Dieu les ait en
aide! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d'être si fort
au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous dérangez.
Sans vanité, c'est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le
billet tel que vous l'exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en
1787 et 88?»
 
[Note 140: Benjamin Constant s'était laissé marier à Brunswick, en
1789, avec une jeune personne attachée à la duchesse régnante. À cette
date de juin 1790, ses tribulations conjugales n'avaient pas encore
commencé. Il cherchait à faire partager à Mme de Charrière sur son
mariage des illusions qu'elle paraissait peu disposée à adopter.]
 
[Note 141: Au moment où durait encore le premier charme, si passager,
de l'union avec sa Wilhelmine, Benjamin Constant avait reçu la nouvelle
foudroyante que son père, au service de Hollande, dénoncé par plusieurs
officiers de son régiment, était sous le coup de graves accusations.
Ces plaintes des officiers suisses contre leurs supérieurs, dans les
régiments capitulés, étaient alors, comme elles le sont encore, assez
fréquentes. Les ennemis que M. de Constant avait à Berne, où on lui
reprochait son peu de propension et de déférence pour le patriciat
régnant, travaillèrent activement à le perdre. Il y avait dans les
faits qu'on lui imputait plus de désordre que de malversation réelle.
Néanmoins le gouvernement hollandais, financier rigide, exigea
des comptes et prit l'hésitation à les produire pour un indice de
culpabilité. Des enquêtes commencèrent; des mémoires scandaleux furent
publiés contre M. de Constant, qui perdit un moment la tête, et crut
devoir se dérober par une fuite momentanée à la haine de ses ennemis.
En cette rude circonstance, Benjamin Constant se montra parfait de
dévouement filial. Laissant toute autre préoccupation, s'arrachant
d'auprès de sa jeune femme, il courut en Hollande pour faire tête à
l'orage. C'est au retour de ce voyage qu'il écrit.]
 
On a souvent dit de Benjamin Constant que c'était peut-être l'homme qui
avait eu le plus d'esprit depuis Voltaire; ce sont les gens qui l'ont
entendu causer qui disent cela, car, si distingués que soient ses
ouvrages, ils ne donnent pas l'idée de cette manière; on peut dire
que son talent s'employait d'un côté, et son esprit de l'autre. Comme
tribun, comme publiciste, comme écrivain philosophique, il arborait des
idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui
le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée
à l'allemande[142]. Mais ici, dans cette lettre
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/222]]==
qui n'est qu'une
conversation, cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation
directe et à sa source, point du tout masqué Encore.
 
[Note 142: Par contraste avec cette lettre de 1790, il faut lire
ce Qu'écrivait en 1815 le même Benjamin Constant, au sortir de ses
entretiens mystiques avec Mme de Krüdner; toutes les diversités de cette
nature mobile en rejailliront. (Article sur Mme de Krüdner, dans la
_Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet 1837, et dans mes _Portraits de
Femmes_.)]
 
Voltaire, à son retour de Prusse et avant de s'établir à Ferney, passa
trois hivers à Lausanne (1756-1758); il s'y plut beaucoup, en goûta les
habitants, y joua la comédie, c'était dix ans avant la naissance de
Benjamin Constant; il y connut particulièrement cette famille. Sa nièce,
Mme de Fontaine, ayant appelé en Parisienne M. de Constant un _gros
Suisse_: «M. de Constant, lui répondit Voltaire tout en colère, n'est
ni Suisse ni gros. Nous autres Lausannais qui jouons la comédie, nous
sommes du pays roman et point Suisses. Il y a Suisses et Suisses:
ceux de Lausanne diffèrent plus des Petits-Cantons que Paris des
Bas-Bretons[143].» Benjamin Constant s'est chargé de justifier aux yeux
de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Français
délivré à son oncle ou à son père par le plus Français des hommes.
 
[Note 143: Voir un piquant opuscule intitulé: _Voltaire à Lausanne_,
par M. J. Olivier (1842).]
 
Nous revenons au séjour de Benjamin à Colombier; il y concevait donc son
livre sur les religions, il donnait son avis sur les écrits de Mme de
Charrière et en épiloguait le style. Souvent, quoique porte à porte,
dit M. Gaullieur, ils s'adressaient des messages dans lesquels ils
échangeaient leurs observations de chaque heure, et continuaient sans
trêve leurs conversations à peine interrompues. Bien des incidents de
société y fournissaient matière. On faisait des vers satiriques sur
l'_ours de Berne_, on se prêtait _les Contemporaines_ de Rétif. Le Rétif
était alors très en vogue à l'étranger. Le _Journal littéraire_
de Neuchâtel en raffolait; l'honnête Lavater en était dupe. Ces
_Contemporaines_ m'ont tout l'air d'avoir eu le succès des _Mystères
de Paris_. Benjamin Constant, qui en empruntait des volu
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/223]]==
mes à M. de
Charrière _pour se former l'esprit et le coeur_, en parlait avec dégoût,
s'en moquait à son ordinaire, et ne les lisait pas moins avidement. On
aura le ton par les deux billets suivants:
 
«... Je n'ai pu hier que recevoir et non renvoyer les CC.
(_Contemporaines_). Je ne suis pas un Hercule, et il me faut du temps
pour les expédier. En voici cinq que je vous remets aujourd'hui, en me
recommandant à M. de Charrière pour la suite. C'est drôle après avoir
dit tant de mal de Rétif. Mais il a un but, et il y va assez simplement;
c'est ce qui m'y attache. Il met trop d'importance aux petites choses.
On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité
d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses, et qui
doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes! qu'est-ce
que le bonheur ou la dignité[144]? Plus je vis et plus je vois que tout
n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce que du bout
des lèvres. Ce n'est pas du bout des lèvres que je désire (et que je le
dis) de me retrouver à Colombier le 2 de janvier.
 
«H. B.»
 
[Note 144: _Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité?_ Fatale parole!
celui qui l'a dite à vingt ans ne s'en guérira jamais.--La dignité
touche De bien près à la probité même: «En fait de probité, disait
Duclos au précepteur d'un jeune enfant, tenez-lui la dragée très-haute;
l'usage du monde en rabat assez.»]
 
«Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bête de ne pas vous
aller voir; mais je résiste comme vous l'ordonnez. Mon Esculape Leschot
est tout plein d'attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que
si ma tête n'est pas blanche, elle sera bientôt chauve.
 
«J'attends qu'on m'apporte de la cire et je continue:
 
«Je lis Rétif de La Bretonne, qui enseigne aux femmes à prévenir les
libertés qu'elles pourraient permettre, et qui,
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pour les empêcher de
tomber dans l'indécence, entre dans des détails très-intéressants[145],
et décrit tous les mouvements à adopter ou à rejeter. Toutes ces leçons
sont supposées débitées par une femme très comme il faut, dans un _Lycée
des moeurs_! Et voilà ce qu'on appelle du génie, et on dit que Voltaire
n'avait que de l'esprit, et d'Alembert et Fontenelle du jargon. Grand
bien leur fasse!
 
[Note 145: On aimerait mieux lire: _très-indécents_.]
 
«Quant à moi, et malgré l'enthousiasme de votre _Mercure_ indigène pour
Rétif, je serai toujours rétif à l'admirer. Ma délicate sagesse n'aime
pas cette indécence _ex professo_, et je me dis: «Voilà un fou bien
dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre.» Et quand on
me dira: «L'original Rétif de La Bretonne, le bouillant Rétif, etc.,»
je penserai: C'est un siècle bien malheureux que celui où on prend
la saleté pour du génie, la crapule pour de l'originalité, et des
excréments pour des fleurs. Quelle diatribe, bon Dieu!
 
«Trêve à Rétif! Votre nuit, madame, m'a fait bien de la peine. La mienne
a été bonne, et tout va bien.
 
«Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des
pamphlets à l'anglaise; les vôtres par leur brièveté m'encouragent. Il
faut que je m'arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un
libraire. Je lui payerai ce qu'il pourra perdre pour l'impression des
trois premières. S'il continue à perdre, _basta_, adieu les feuilles!
S'il y trouve son compte, il continuera à ses frais, à condition qu'il
m'enverra cinq exemplaires de chacune à Brunswick.
 
«Mais, pour vendre la peau de l'ours,
Il faut l'avoir couché par terre.»
 
«Il est une heure et je finis: presque point de phrases.
«H. B. C.»
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/225]]==
 
Pourtant il a fallu partir, il a fallu quitter ce doux nid de Colombier
au coeur de l'hiver et se mettre en route pour Brunswick. Aux premières
lettres de regrets et de plaintes, on sent chez le voyageur, qui a
tant de peine à s'arracher, un ton inaccoutumé d'affection et de
reconnaissance qui touche; en reconnaît que ce qui a manqué surtout,
en effet, à cette jeunesse d'Adolphe pour l'attendrir et peut-être
la _moraliser_, ç'a été la félicité domestique, la sollicitude
bienveillante des siens, le sourire et l'expansion d'un père plus
confiant. Aux persécutions, aux tracasseries intérieures dont il est
l'objet, on comprend ce que ce jeune coeur a dû souffrir et comment
l'esprit chez lui s'est vengé. Il y a d'ailleurs dans toutes ces lettres
bien de l'amabilité et de la grâce; celle par laquelle il réclame de Mme
de Charrière son audience de congé, à son passage de Lausanne à Berne,
est d'un tour léger, à demi coquet, qui trahit un certain souci de
plaire. Nous donnons, d'après M. Gaullieur, cette série curieuse à
laquelle il ne manque pas un anneau.
 
«Madame,
 
«Je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux; mais
je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, que je vous
conseille de ne pas me recevoir[146]. L'échauffement, l'ennui, et
l'affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans toute ma machine,
après m'avoir tourmenté de temps en temps, se sont fixés dans ma tête et
dans ma gorge. Un mal de tête affreux m'empêche de me coiffer; un rhume
m'empêche de parler; une dartre qui s'est répandue sur mon visage me
fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous
voir, et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de
mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/226]]==
aventure
dont vous parlez dans votre dernière lettre m'a forcé à des courses et
causé des insomnies et des inquiétudes qui m'ont enflammé le sang.
Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il
m'achèvera, c'est la même chose. Je vous fais des adieux, et des adieux
éternels. Demain, arrivé à Berne, j'enverrai à M. de Charrière un
billet pour les cinquante louis que mon père a promis de payer dans les
commencements de l'année prochaine, avec les intérêts au cinq pour cent.
Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les
acceptant, ce sera me prouver qu'il n'est pas mécontent de mes procédés;
en les refusant, ce serait me traiter comme un enfant ou pis.
 
[Note 146: C'est ainsi qu'on parle quand on est sûr d'être reçu.]
 
«Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre pour cacher la
moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, madame, adieu, ne m'oubliez
pas.»
 
Il obtint assurément la permission de paraître, et sans taffetas
d'Angleterre encore. Le lendemain il était définitivement en route, et à
chaque station il écrivait.
 
«Bâle.
 
«Je n'ai que le temps de vous dire quelques mots, car je ne couche point
ici, comme je croyais. Les chemins sont affreux, le vent froid,
moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'étais plus hier
qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est
difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est
une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à
la société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoi qu'il m'ennuyât
quelquefois), de tout ce qui vous entoure; j'ai si bien contracté
l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne
Mlle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me
manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une ma
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/227]]==
uvaise
chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous
avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un
rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma chaise: jugez
de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés
sur ma chasteté[147]..., j'étais parti coûte que coûte. Je vous dois
donc sûrement la santé et probablement la vie. Je vous dois bien plus,
puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi
qu'en dise M. Chaillet[148], vous l'avez rendue douce, et que vous m'avez
consolé pendant deux mois du malheur d'être, d'être en société, et
d'être en société avec les Marin, Guenille et compagnie; je recompte
ainsi dans ma chaise ce que je vous dois, parce que ce m'est un grand
plaisir de vous devoir tant de toutes manières. Tant que vous vivrez,
tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je
me trouve: Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître,
je me disais: Si on me tourmente trop, je me tuerai. À présent je me
dis: Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier.
 
[Note 147: Il est évident que la famille de Benjamin Constant s'était
fort alarmée de ce séjour à Colombier et y avait vu plus de mystère
qu'il n'y en avait peut-être au fond; on le croyait dans une île de
Calypso, et on en voulait tirer au plus vile ce Télémaque, déjà bien
endommagé d'ailleurs.]
 
[Note 148: Le ministre Chaillet, rédacteur du _Journal littéraire_ de
Neuchâtel, homme d'esprit, un peu trop admirateur de Rétif, ce qui ne
l'a pas empêché de laisser cinq volumes d'édifiants sermons.]
 
«Que fait mistriss? Est-ce que je l'aime encore? Vous savez que ce n'est
que pour vous, en vous, par vous et à cause de vous que je l'aime. Je
lui sais gré d'avoir su vous faire passer quelques moments agréables,
je l'aime d'être une ressource pour vous à Colombier; mais si elle est
_saucy_ avec vous;
 
Then she may go a packing to England again.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/228]]==
 
Adieu tout mon intérêt alors, car ce n'est pas de l'amitié; vous m'avez
appris à apprécier les mots.
 
«Je lis en route un roman que j'avais déjà lu et dont je vous avais
parlé: il est de l'auteur de _Wilhelmina Ahrand_[149]. Il me fait le plus
grand plaisir, et je me dépite de temps en temps de ne pas le lire avec
vous.
 
[Note 149: Il s'agit sans doute du roman de _Herman und Ulrica_.]
 
«Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j'embrasserais Mme
de Montrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous écrirai
de Durbach après-demain, ou de Manheim dimanche.
 
«H. B.
 
«... Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. Je crains
toujours de le fatiguer, en le remerciant. Sa manière d'obliger est si
unie et si _immaniérée_, qu'on croit toujours qu'il est tout simple
d'abuser de ses bontés.»
 
«Rastadt, le 23 (février).
 
«Un essieu cassé au beau milieu d'une rue me force à rester ici et
m'obligera peut-être à y coucher. J'en profite. Le grand papier sur
lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais
en revenant d'Écosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je
suis aujourd'hui dans une situation différente! Alors je voyageais seul,
libre comme l'air, à l'abri des persécutions et des conseils, incertain
à la vérité si je serais en vie deux jours après, mais sûr, si je
vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l'indulgente amie qui
m'avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d'être un
charme qui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir
l'humeur, l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine,
se relevant tour à tour pour me tourmenter; à présent faible de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/229]]==
corps et
d'esprit, esclave de père, de parents, de princes, Dieu sait de qui! je
vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, et, qui pis est,
des ennuyeux, à deux cent cinquante lieues de chez moi: de chez moi ne
serait rien; mais de chez vous! de chez vous, où j'ai passé deux mois
si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui
s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos,
la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis; la santé,
quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais
c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu
de chose que la santé avec l'ennui, et je donnerais dix ans de santé à
Brunswick pour un an de maladie à Colombier.
 
«Il vient d'arriver une fille française, qu'un Anglais traîne après lui
dans une chaise de poste avec trois chiens; et la fille et ses trois
bêtes, l'une en chantant, les autres en aboyant, font un train du
diable. L'Anglais est là bien tranquille à la fenêtre, sans paraître
se soucier de sa belle, qui vient le pincer, à ce que je crois, ou lui
faire quelque niche à laquelle son amant répond galamment par un...
prononcé bien à l'anglaise.--Ah! petit mâtin! lui dit-elle, et elle
recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue,
que je demanderai bientôt une autre chambre, s'ils ne se taisent...
_Heaven knows I do not envy their pleasures, but I wish they would
leave..._[150].
 
[Note 150: Les mots qui suivent sont usés dans le pli du papier, mais
reviennent à dire: Je ne leur demande qu'une chose, c'est de me laisser
les _sombres plaisirs d'un coeur mélancolique_.]
 
«Je lis toujours mon roman: il y a une Ulrique qui, dans son genre, est
presque aussi intéressante que Caliste; vous savez que c'est beaucoup
dire: le style est très-énergique, mais il y a une profusion de figures
à l'allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai été fâché de voir
qu'une lettre était une flamme qui allumait la raison et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/230]]==
éteignait
l'amour, et qu'Ulrique avait vu toutes ses _joies_ mangées en une nuit
par un renard. Si c'était des _oies_, encore passe! Mais cela est bien
réparé par la force et la vérité des caractères et des détails.
 
«Adieu, madame. Mille et mille choses à l'excellente Mlle Louise, à M.
de Charrière et à Mlle Henriette; mais surtout pensez bien à moi. Je ne
vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin,
à deux cents lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant
Barbet. Adieu, vous qui m'avez consolé, vous qui êtes encore pour moi un
port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut une tempête pour qu'on
y consente, puisse la tempête venir et briser tous mes mâts et déchirer
toutes mes voiles!»
 
Darmstadt, le 23.
 
«Du thé devant moi, _Flore_ à mes pieds, la plume en main pour vous
écrire, me revoilà comme en Angleterre, et celui qui ne peindrait que
mon attitude me peindrait le même qu'alors. Mais combien mes sentiments,
mes espérances et mes alentours sont changés! A force de voir des hommes
libres et heureux, je croyais pouvoir le devenir: l'insouciance et la
solitude de tout un été m'avaient redonné un peu de forces. Je n'étais
plus épuisé par l'humeur des autres et par la mienne. Deux mois passés
à Beausoleil, trop malade en général (quoique pas de manière à en
souffrir) pour qu'on pût s'attendre à beaucoup d'activité de ma part,
trop retiré pour qu'on me tourmentât souvent, me disant toutes les
semaines: Je monterai à cheval et j'irai à Colombier,--j'avais goûté le
repos: deux mois ensuite passés près de vous, j'avais deviné vos idées
et vous aviez deviné les miennes; j'avais été sans inquiétudes, sans
passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté, la
continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé, la
fureur et les grincements de dents de toute
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/231]]==
cette..., parce que j'étais
heureux un instant, ont laissé en moi une impression d'indignation et
de tristesse qui se joint au regret de vous quitter, et ces deux
sentiments, dont l'un est aussi humiliant que l'autre est pénible,
augmentent et se renouvellent à chaque instant. Je vous l'écrivais de
Bâle: je serai chaque jour plus abattu et plus triste; et cela est vrai.
Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être non pas
mes amis (Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu'ils
le fussent!), mais mes défenseurs, seulement par égard et par décence.
Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la
douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient. Des
injures, des insultes, des reproches. Si j'étais parti faible au milieu
de l'hiver, je serais mort à vingt lieues de Colombier. J'ai attendu que
je _pus_ [151] sans danger faire un long voyage que je n'entreprenais que
par obéissance, et contre lequel, si j'avais été le fils dénaturé qu'on
m'accuse d'être, j'aurais, à vingt ans, pu faire des objections. J'ai
voulu conserver à ce père l'ombre d'un fils qu'il pourrait [152] aimer.
Vous avez vu, madame, ce qu'on m'écrivait. Je sais que je suis injuste,
mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et
avec indifférence les injustices des autres. Quand je suis auprès
de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent
très-supportables; quand je suis loin de vous, je pense à vous, et je
suis forcé de m'occuper d'eux: or, la comparaison n'est pas à leur
Avantage.
 
[Note 151: Que je _pusse_: on sent que Benjamin Constant n'est pas
encore tout à fait naturalisé Français. Ces fautes, au reste, sont en
bien petit nombre, et presque toutes les lettres autographes d'écrivains
en offriraient autant. Le voyageur n'a pas pris le temps de se relire,
ou, s'il s'est relu, il s'est dit: «_Qué que ça fait_?»]
 
[Note 152: Pouvait]
 
«Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de
tristesse et d'humeur et de jérémiades
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/232]]==
, que vous en aurez un _surfeit_,
et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je
vous conjure à genoux de me supporter: ne plus vous être rien qu'une
connaissance indifférente serait bien pis que les persécutions des
sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il
avouer qu'il est bien sot à moi de tant vous en occuper. Dans une lettre
à vous, pourquoi nommer Cerbère et les Furies? Mais j'ai des moments
d'humeur et d'indignation qui ne me laissent pas le choix de les
contenir. Je répète tous les jours plus sincèrement le voeu qui
terminait ma dernière lettre, et j'attends la tempête comme un autre le
port.
 
«A propos, madame, j'ai pensé au moyen de vous écrire de la cour où je
vais tout ce que je croirai intéressant ou tout ce que j'aurai envie de
vous dire. C'est à l'aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numéro
de la page, etc. (_suit un détail de chiffre_). Je vous prouverai ce que
mes lettres ne doivent pas vous avoir fait soupçonner jusqu'ici, et ce
qui m'est très-difficile quand je vous écris, que je sais être court. Si
cependant cela vous fatigue, écrivez-moi seulement: «Plus de numéros.»
 
«Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amitié et, en me
relevant, une petite lettre à poste restante. En vous écrivant, je me
suis calmé. Votre idée, l'idée de l'intérêt que vous prenez à moi, a
dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère,
mille fois aimée.»
 
La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute
longtemps avec lui; tout ce qui y prête et qui passe à sa portée est
vite saisi. Et en même temps on notera cette continuelle mobilité
d'impressions d'un homme qui, à cet âge, semble déjà avoir vécu de tous
les genres de vie, qui va devenir courtisan et chambellan, qui a peu à
faire pour achever d'être le plus consommé des mondains, et qui tout
d'un coup, par accès, se reprend à l'idée de ces doctes et véné
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/233]]==
rables
retraites telles qu'il les a pratiquées dans ses années d'études à
Erlang ou à Édimbourg; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il
s'est assis à la table à thé de Dugald Stewart.
 
«Goettingue, le 28 février 1789.
 
J'ai failli rester ici; le goût de l'étude m'a repris dans cette ville
universitaire, et, si je n'avais couru la poste, j'eusse planté là mes
projets de courtisan.--Il est encore une autre circonstance qui aurait
pu déterminer mon changement de plan. J'ai fait une visite au professeur
Heyne [153] et j'ai vu sa fille.
 
[Note 153: Le célèbre philologue.]
 
«Mon entrée chez celle-ci fait tableau: imaginez une chambre tapissée
de rose avec des rideaux bleus, une table avec une écritoire, du papier
avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves précisément au milieu, et
un crayon bien taillé entre ces deux plumes, un canapé avec une foule de
petits noeuds bleu de ciel, quelques tasses de porcelaine bien blanche,
à petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin; j'étais
impatient de savoir si la personne était ce que cet assemblage
promettait. Elle m'a paru spirituelle et assez sensée.
 
«Il faut toujours faire des _allowances_ à une fille de professeur
allemand [154]. Il y a des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais
D'avoir: mépris pour l'endroit qu'elles habitent, plainte sur le manque
de société, sur les étudiants qu'il faut voir, sur la sphère étroite ou
monotone où elles se trouvent, prétention et teinte plus ou moins foncée
de romanesquerie, voilà l'uniforme de leur esprit, et Mlle Heyne,
prévenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, à
tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les
dix-neuf vingtièmes de ses
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/234]]==
semblables... On parle toujours beaucoup en
Allemagne de J.-J. Rousseau; aussi ne saurais-je trop vous encourager à
travailler à son Éloge [155]...
 
[Note 154: Il veut dire qu'il faut toujours leur passer quelques
travers, en prendre son parti d'avance avec elles.]
 
[Note 155: Mme de Charrière, en apprenant par les journaux que
l'Académie française proposerait probablement l'Éloge de Jean-Jacques
Rousseau pour sujet de concours, écrivit à Marmontel, secrétaire
perpétuel de l'Académie, pour s'enquérir du fait. Marmontel répondit:
«Pour vous répondre, madame, il a fallu attendre et observer l'effet «de
la seconde partie des _Confessions_. La sensation qu'elle a produite a
été diverse, selon les esprits et les moeurs; mais, en général, nous
sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est changé dans
les intentions de l'Académie, et Rousseau est traité comme la Madeleine:
_Remittuntur illi peccata multa, quia dilexit multum_.» Mme de Charrière
concourut, en effet, pour l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau; elle n'eut
pas le prix. C'est un de ses points de contact avec Mme de Staël d'avoir
traité le même sujet; mais cette concurrence littéraire entre ces deux
dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M.
Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des
suivantes. Je n'avertis plus.)]
 
«Je vous écrirai de Brunswick; adieu, je vous aime bien, vous le savez.»
 
Mme de Charrière a lieu de croire, en effet, qu'il l'aime; si sceptique
qu'elle soit de son côté, il doit lui être difficile de ne pas se
laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu'il lui envoie
de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick, il lui
adresse l'épître suivante, que nous donnons dans toute sa longueur,
et qui ressemble à un journal, ou plutôt à un heural[156], comme ils
disaient; c'est une image intéressante et fidèle, et très-curieuse pour
la rareté, de ce qu'était l'âme de Benjamin Constant à ses meilleurs
moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse
de ton bien agréable et bien légère.
 
[Note 156: _Heural_, journal heure par heure.]
 
«Brunswick, le 3 mars 1788.
 
«Me voici enfin à ma destination. Tout à l'heure je vous ferai part
de mes impressions; mais pour l'instant je suis
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/235]]==
pressé de vous
donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la
_Gazette de Brunswick_, le premier objet qui me tombe sous la main.
Est-ce une prédestination?
 
(_Extrait de la Gazette de Brunswick_)[157].
 
[Note 157: Dans ce qui suit, on devra aussi reconnaître la
prédisposition _opposante_ de Benjamin Constant, ses opinions
_libérales_ Préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout
exprimé, il est vrai, avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe
finale d'impiété qui caractérise en lui sa _période voltairienne_.]
 
 
«Les États de Hollande ont _cédé_ aux _magnanimes_ Représentations du
stathouder et accordé une _amnistie générale_. On n'a excepté _que_:
1º tous les régents, membres et administrateurs de la justice qui ont
_séduit_ par des _promesses_ ou _effrayé_ par des menaces; 2° ceux qui
ont eu des correspondances _non permises_, _unerlaubte_; 3° ceux qui ont
_attiré_ des troupes _étrangères_ ou _abusé_ du nom du _souverain_;
4° ceux qui ont _effrayé_ la nation par la _fausse nouvelle_ d'une
_attaque_ de la part du roi de Prusse; 5° ceux qui ont _eu part_ au
traité de 1786; 6° ceux qui ont _guidé_ les mécontents et _eu part_
à l'assemblée de 1787; 7° ceux qui, tant régents que bourgeois, ont
_participé_ à l'expulsion des magistrats; 8° les chefs, commandants et
secrétaires des corps francs; 9° ceux qui ont _menacé indécemment_ les
magistrats; 10° ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l'ordre
du magistrat; 11º ceux qui ont résisté aux magistrats; 12°ceux qui se
sont emparés des portes; 13°tous les ministres et ecclésiastiques qui
ont suivi les corps francs ou _participé à l'opposition_ des soi-disant,
patriotes (pflichtvergessene Prediger); 14° les directeurs et écrivains
des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc.; 15° tous ceux
qui se sont rendus coupables de meurtres, de _violences ouvertes_ ou
_d'autres excès graves_.»
 
«J'ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma
traduction beaucoup de beautés originales. Quelle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/236]]==
superbe amnistie! Il
n'y a pas un stathoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément
à la générosité et aux princes! Cela me rappelle un psaume[158] où on
célèbre tous les hauts faits du Dieu juif: il a tué tels et tels,
dit-on, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a noyé Pharaon et son
armée, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a frappé d'Égypte les
premiers-nés, car sa divine bonté, etc., etc., etc. Monseigneur le
stathouder est un peu juif.
 
[Note 158: Voici le mauvais goût du temps et de la jeunesse, la petite
fanfaronnade d'impiété qui commence.]
 
«3 au soir.
 
Il y a précisément quinze jours, madame, qu'à cette heure-ci, à dix
heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine,
Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur
le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous
parlions de l'affinité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions
heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l'instant
d'une séparation qui nous est pénible. Cette idée, toute cruelle qu'elle
est, donne du prix à tous les instants; chacun de ceux dont nous
jouissons est autant d'arraché au sort, et on éprouve une sorte de
frémissement et d'agitation physique et morale qu'il serait également
faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je
ne sais si je fais du galimatias; vous en jugerez, mais je crois
m'entendre.
 
J'ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes
à qui j'avais été présenté hier en courant. J'ai été très-bien reçu; je
croirais presque qu'ils s'ennuient.
 
Si l'on pouvait s'ennuyer à la cour.
 
«Le 4.
 
«J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/237]]==
agrément
et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant.
J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui; mais les infâmes
chemins que le Ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute
façon ont arrêté le porteur de votre lettre, j'espère, et il n'arrivera
que demain matin. Pour m'en dédommager, je relis donc vos anciennes
lettres, et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n'écrive
pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous
écris comme si vous m'entendiez; je ne pense pas du tout, à la nécessité
ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oublié hier, par
exemple. Je ne songe qu'à m'occuper de vous, et de moi avec vous. Je
crois que si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un
an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt
quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence
qu'il y aurait, ce serait qu'en finissant de vous écrire, je craindrais
que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de
l'année; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi _fleissig_[159]
qu'à, présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que
l'on a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus de
plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n'est
qu'en vous écrivant qu'on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes
assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres: aussi
j'ai pris le parti d'avoir toujours une lettre commencée que je continue
sans ordre et où je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que
j'ai besoin de vous dire, tantôt une demi-phrase, tantôt une longue
dissertation, n'importe. Pourvu que j'écrive à celle avec qui j'ai été
si heureux pendant deux courts mois, c'est assez[160].
 
[Note 159: Assidûment, régulièrement.]
 
[Note 160: Cette longue lettre, que celui qui l'écrivait trouvait
encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de
_post-scriptum_; en voici un qui se rapporte à cet endroit: «Vous voyez
par tout ceci que je rève et que je subtilise pour tâcher de rattraper
les plaisirs passés. C'est tout comme vous: j'aime à vous ressembler,
je me trouve moins seul: aussi je m'accroche aux plus petites
ressemblances.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/238]]==
 
«J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir
ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de Son Altesse; j'ai
un petit boudoir à l'allemande où l'on ne voit pas clair, mais cela est
quelquefois très-heureux; j'ai une très-jolie chambre pour écrire et un
clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis _Pour
vous j'ai soupiré, je voulus_, etc., jusqu'à _L'amant le plus tendre_,
dont j'ai parfaitement oublié l'air en me souvenant parfaitement des
paroles[161].
 
[Note 161: C'étaient des romances de Mme de Charrière.]
 
«J'ai un _bureau_[162] (je suis si accoutumé aux titres que j'avais écrit
_baron_) où j'ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême.
Dans quelques-uns des tiroirs j'ai mis toutes les parties et
introductions de mes grands et magnifiques ouvrages; dans l'un des deux
autres, j'ai mis toutes vos lettres, tous vos billets et tous ceux de
mon ami d'Ecosse. Il s'y est aussi fourré, et je vous en demande pardon,
trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J'ai longtemps
hésité, niais enfin cédé. Cette femme m'aimait vraiment, m'aimait
vivement, et c'est la seule femme qui ne m'ait pas fait acheter ses
faveurs par bien des peines. Je ne l'aime plus, mais je lui en saurai
éternellement bon gré. Or, où mettre ses billets? Sûrement pas dans
l'autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines et tout le reste de
l'enragée boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis,
puisque je ne pouvais les mettre en enfer et qu'il n'y avait point de
purgatoire; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts
d'une humble poussière, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs
de ce bienheureux tiroir, pendant que vos
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/239]]==
billets s'y pavanent et s'y
étendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour passé d'avoir
usurpé une place en si bonne compagnie.
 
[Note 162: Il y a en effet une rature à ce mot.]
 
«Le 5.
 
Point de lettres de vous, madame. J'avais bien prévu, en calculant,
que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi; mais ce calcul ne
m'arrangeait pas, et j'ai éprouvé un nouveau dépit en apprenant ce que
je savais déjà. En revanche, j'en ai reçu une de mon pauvre père, qui
est bien tendre et bien triste. Votre conseil a produit un très-bon
effet, et ma lettre a été fort bien reçue. Les affaires de mon père vont
très-mal, à ce qu'il dit; il est bien sûr que, dans notre infâme et
exécrable aristocratie, que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon
gré!) on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes.
Je n'ai jamais douté que la haine et l'acharnement de tant de puissants
misérables ne finit par perdre mon père. Si jamais je rencontre l'ours
May, fils de l'âne May; hors de sa tanière, et dans un endroit tiers où
je serai un homme et lui moins qu'un homme, je me promets bien que je le
ferai repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il
faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie[163].
 
[Note 163: Benjamin Constant prévoyait déjà les graves ennuis que
son père allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des
patriciens bernois contre les officiers du pays de Vaud, leurs sujets,
les passe-droits et les vexations auxquelles ceux-ci étaient en butte,
entrèrent pour beaucoup dans la révolution helvétique.--Les May étaient
des patriciens bernois: il y avait le régiment de May, dont un May
de Buren était colonel, et le père de Benjamin Constant
lieutenant-colonel.--L'_ours_, on le sait, figure dans les armes de
Berne.]
 
«Le 6.
 
«J'ai été hier d'office à une redoute où je me suis pass
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/240]]==
ablement ennuyé.
Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles
heures, enveloppé dans mon domino, un masque sur le nez et un beau
chapeau avec une belle cocarde sur la tête, je me suis assis, étendu,
chauffé, promené. «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?--Non,
madame.--_Der Herr Kammerjunker danzen nicht[164]?--Nein, Eure
Excellenz._»--Votre Altesse sérénissime a beaucoup «dansé.--Votre
Altesse sérénissime aime beaucoup la danse.--Votre Altesse sérénissime
dansera-t-elle encore?--Votre Altesse sérénissime est infatigable.» A
une heure à peu près, je pris une indigestion d'ennui, et je m'en
allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne
croyais; mais, en doublant peu à peu les doses, il faut espérer qu'il se
fortifiera.
 
[Note 164: «Monsieur le chambellan ne danse pas?--Non, Votre
Excellence.»]
 
«Le 6 au soir.
 
«Que faites-vous actuellement, madame? Il est six heures et un quart. Je
vois la petite Judith qui monte et qui vous demande: Madame prend-elle
du thé dans sa chambre? Vous êtes devant votre clavecin à chercher une
modulation, ou devant votre table, couverte d'un chaos littéraire, à
écrire une de vos feuilles[165]. Vous descendez le long de votre petit
escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous
pensez un peu à moi. Vous entrez. Mme Cooper bien passive, et Mlle
Moulât bien affectée[166], vous parlent de la princesse Auguste ou des
chagrins de miss Goldworthy. Vous n'y prenez pas un grand intérêt. Vous
parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope. M. de Charrière caressé
_Jaman;_ on lit la gazette, et Mlle Louise[167] dit: Mais! mais!
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/241]]==
Mais!--Moi, je reviens d'un grand dîner, et je ne sais que diable faire.
Je pourrais bien vous écrire, mais ce serait abuser de votre patience
et de celle du papier. Ma lettre, si je n'y prends garde, deviendra un
volume. Heureusement que la poste part demain. J'espère aussi que demain
au soir ou après-demain matin elle m'apportera une de vos lettres. Pour
à présent, il n'y a plus de calcul qui tienne, et petit Persée[168] doit
paraître, ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit
_Persée_, tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t'en
témoignerai ma reconnaissance: j'ouvrirai avec tout le soin possible la
lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette
lettre pouvait être aussi longue que ce bavardage-ci! Mais c'est ce
qu'elle se gardera bien d'être. Mme de Charrière a des opéras, des
feuilles, des _Calistes_ à faire, et un pauvre diable, à deux cents
lieues d'elle, ne peut manquer d'être oublié. Quand elle recevra ceci,
jamais elle ne pensera à m'écrire longuement. Elle attendra le jour du
courrier, elle prendra une feuille, écrira trois pages, à lignes bien
larges, et l'adresse sur la quatrième. (Je vous fais réparation avec
bien du plaisir et de la reconnaissance.)
 
[Note 165: Toujours les feuilles sur la révolution de Hollande.]
 
[Note 166: Ces deux dames avaient été gouvernantes dans de grandes
maisons en Angleterre.]
 
[Note 167: Mlle Louise de Penthaz, soeur de M. de Charrière.]
 
[Note 168: C'était le cachet de Mme de Charrière.]
 
«Le 7.
 
«Adieu, madame, je ferme ma lettre. Puissent tous les bonheurs vous
suivre! Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure! Puissent
toutes les modulations se présenter à vous assez tôt pour ne pas vous
fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant!
Puissent les souverains de l'Europe (vous n'écrivez du moins jusqu'ici,
à ce que je crois, que pour l'Europe et pour les nations favorisées),
puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'éclairer en lisant vos
feuilles et se conformer en partie à vos sages vues (je dis en partie,
parce que, pour les dédommager
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/242]]==
d'être rois et princes, il faut bien leur
laisser l'exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques-unes de
leurs fautes)!
 
«Une lettre de vous! Dieu ou le sort, ou plutôt ni Dieu ni le sort (que
diable ont-ils à faire dans notre correspondance?), mais l'amitié soit
bénie! Comme la poste part dans une ou deux heures, je n'ai pas le temps
d'y répondre; mais je vous en remercie. Quant au conte de Mlle Moulat,
j'en ai ri; mais je n'ai pas pardonné à la jérémisante donzelle:
pardonner, c'était bon à Colombier; j'étais près de vous, je me souciais
bien de tous ces clabaudages! j'étais Jean qui rit, je suis Jean qui
pleure, et Jean qui pleure ne pardonne pas. J'ai écrit à Mlle Marin,
de Bâle et d'ici, deux petitissimes lettres, et je lui ai dit, en lui
donnant mon adresse, que j'espérais qu'elle m'écrirait ici. C'est tout
ce que je puis faire. Le ton de sa première lettre me guidera pour mes
réponses. Quant à mon oncle, qui a eu sa part dans ces clabauderies,
je lui ai aussi écrit un bref billet de Rastadt, d'où je vous écrivis
aussi. Je le remercie dans ce billet des amitiés qu'il m'a faites, etc.,
etc., et j'ajoute: _Les inquiétudes même que vous avez eues sur mon
séjour à Colombier, quoique absolument sans fondement, n'en étaient pas
moins flatteuses, puisqu'elles prouvaient l'intérêt que vous daignez
prendre à moi._ Voilà à peu près ma phrase, du moins quant au sens. J'en
ai ri bien de mauvaise humeur en l'écrivant.
 
«Une chose qui me fait plaisir, c'est de voir que nous avons, pour nous
dédommager de ne plus nous voir, recours aux mêmes consolations, ce qui
prouve les mêmes besoins. Si vous lisez les marges de mes Grecs, je
lis et conserve les adresses même des petits billets adressés chez mon
Esculape.
 
«Une chose m'a fait rire dans votre lettre. Je la copie sans
commentaire. Si c'est une naïveté, je l'aime; si c'est une raillerie,
je la comprends. _Vous intéressez ici tout le monde, et M. de Ch.
(Charrière) vous fait ses compliments._
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/243]]==
 
«Adieu, madame, votre lettre m'a mis _in very good and high spirits._
Puisse la mienne vous rendre le même service! Mille choses à tout le
monde, mais cent mille à l'excellente Mlle Louise.»
 
«Je recommence une nouvelle ( «Adressez
lettre qui partira le 11 ) _A monsieur_
ou le 14. Je suis toujours en (_monsieur le baron_ DE CONSTANT),
compte ouvert de cette manière _gentilhomme à la cour de S.A.S._
avec vous. C'est pour (_monseigneur le duc régnant._)
moi le seul moyen de supporter
notre éloignement.»
 
A BRUNSWICK.»
 
On croit que cette longue lettre est finie; elle ne l'est pas encore.
Benjamin Constant trouve moyen d'y ajouter de plus, aux marges, je l'ai
dit, et aux moindres angles du papier, des _post-scriptum_ de tous
genres, sur les _feuilles_ politiques de Mme de Charrière qu'il attend,
sur la confiance presque absolue qu'elle peut avoir que les lettres ne
seront pas ouvertes à la poste. Mais de tous ces _post-scriptum_, on ne
saurait omettre celui-ci à cause de son extrême importance: «_Flore_ a
soutenu le voyage on ne peut pas mieux; elle n'a point encore accouché,
mais son terme avance. Dites-le à _Jaman._ Je garderai celui de ses
petits qui ressemblera le plus à ce digne chien, et je ne négligerai
rien pour lui donner la noble insolence de son père.»
 
Certes, une telle lettre, dans toute son étendue, est, à mon sens, le
meilleur témoignage qu'Adolphe, quoi qu'on puisse dire, a été sensible,
qu'il aurait pu l'être, qu'il était surtout parfaitement aimable et
presque bon quand il s'oubliait et se laissait aller à la nature. Une
telle lettre doit lui faire beaucoup pardonner.
 
Le post-scriptum précédent a tellement sa gravité, qu'il se rattache au
début de la prochaine lettre; il faut se donner encore pendant quelque
espace l'entier spectacle de cette
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/244]]==
libre pensée qui court, qui s'ébat,
qui se prend atout sujet, qui a en un mot tout le mouvement varié d'une
intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Constant, maintenant
qu'il ne vit plus, n'est pas une chose indifférente. Eh bien! ici,
portes closes, nous l'entendons causer. «Pardonnez-moi _le style
désultoire_ de ma lettre,» écrit-il quelquefois à Mme de Charrière: pour
nous, bien plutôt nous l'en remercions.
 
«Ce 9 mars.
 
«_Flore_ a accouché avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble
à _Jaman_, à l'exception des taches noires de cet illustre chien sur le
dos, que son fils n'a pas. Il est tout blanc et n'a de noir que les deux
oreilles. Je l'ai appelé _Jaman_, du nom de son père, et je lui destine
_the most libéral éducation... _
 
«Je vous prie de m'envoyer le livre de M. Necker[169] par les chariots de
poste, Berne, Bâle, Francfort et Cassel. Il n'y a rien de plus aisé.
Cela me coûtera peut-être un peu de port; mais, comme j'ai beaucoup plus
envie que mes remarques sur cet ouvrage paraissent bientôt que je ne
désire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instamment de me
l'envoyer. Si j'avais votre talent, je vous dirais: Faites brocher le
livre de M. Necker, mettez-le entre deux poids pendant deux heures,
déchirez la couverture et envoyez-la-moi: je la considérerai bien des
deux côtés, je jugerai le livre et j'imprimerai[170].
 
[Note 169: Le livre de _l'Importance des Idées religieuses_, qui
parut en 1788: il voulait le réfuter, d'après ses idées religieuses ou
antireligieuses à lui.]
 
[Note 170: Il paraît que Mme de Charrière avait le talent de critiquer
les livres en prenant tout juste la peine d'y jeter les yeux: «J'en
ai lu dix moitiés de pages au moins, disait-elle de je ne sais quel
ouvrage: ainsi, vous ne m'accuserez pas, comme à propos des _Opinions
religieuses_, de juger sur la couverture du livre.»]
 
«Mais, comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/245]]==
vulgairement
tout l'ouvrage. L'idée que vous me donnez de prendre occasion
d'esquisser mes propres idées me paraît excellente. Si vous vouliez donc
faire partir le _Necker_ tout de suite, vous me feriez le plus grand
plaisir. Dans six mois il ne sera plus temps, au lieu qu'à présent mes
observations pourraient faire quelque sensation.
 
«On continue toujours ici à me traiter assez bien. Je dîne presque tous
les jours ou à la cour régnante ou à l'une des deux autres cours. Du
reste, je ne m'amuse ni ne m'ennuie. J'ai fait connaissance, aujourd'hui
10, avec quelques gens de lettres, et je compte profiter de leurs
bibliothèques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands
sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s'attendrissant, en se
divertissant, en s'ennuyant. Leur vivacité ressemble aux courbettes des
chevaux de carrosse de la duchesse: _they are ever puffing and blowing
when they laugh_, et ils croient qu'il faut être hors d'haleine pour
être gai, et hors d'équilibre pour être poli.»
 
Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drôle histoire
d'un professeur de français, Boutemy, un pédagogue bien arriéré, bien
réfugié, et qui veut faire le Parisien du dernier genre; il est moqué et
drapé sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait à ce jeu-là.
On sait que Mme de Staël écrivait de lui, pendant leurs excursions
et leurs séjours en province: «Le pauvre Schlegel se meurt d'ennui;
Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les bêtes.» Les bêtes et
les sots, il avait appris de bonne heure à en tirer parti et plaisir:
cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matière; mais, à la
façon dont il y débute, on voit qu'il n'en était plus depuis longtemps à
ses premières armes.
 
«J'ai passé mon après-dînée à faire des visites, et j'avais passé ma
matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/246]]==
cheval. C'est le seul
plaisir coûteux que je veuille me permettre; encore ai-je _contrived_
de le rendre aussi peu coûteux que possible: mon cheval, qui n'est pas
mauvais pourtant, ne me coûte que dix louis.
 
«Pour en revenir à mes visites, l'exactitude allemande m'a bien
tristement diverti: je dis tristement, parce que c'est comme cela qu'on
se divertit dans ce pays. Il y a à la cour un grand et roide jeune
homme, gentilhomme de la chambre comme moi, qui, selon l'humeur froide
et inhospitalière des Brunswickois, m'avait fait une belle révérence et
laissé dans mon coin, sans se soucier de moi, ce que je trouve assez
naturel. Une petite dame d'honneur de la duchesse, parente de ce froid
monsieur, m'ayant pris tout à coup très-vivement sous sa protection,
lui recommanda de me faire faire des connaissances, et de me présenter
partout où il croirait que je pourrais m'amuser. Voilà que le monsieur,
depuis quatre jours, vient tous les jours à quatre heures et demie chez
moi, me dit: «Monsieur, il nous faut faire des visites;» et chapeau bas,
l'épée au côté, le pauvre homme me mène dans cinq ou six maisons où nous
ne sommes d'ordinaire point reçus, grelottant et glissant à chaque pas,
car il continue toujours le matin à neiger, et le reste du jour à geler
à pierre fendre. A six heures et demie, il me remène jusqu'à ma porte et
me dit: «Monsieur, j'aurai l'honneur de _fenir_ vous prendre «_temain_
à quatre heures et _temie_.» Il n'y manque pas, et nous recommençons le
lendemain nos froides et silencieuses expéditions.
 
«Je reçois une de vos lettres et j'y réponds article par article.
 
«Vous savez combien j'aime les détails, même des indifférents, et vous
me demandez si votre _heural_ me fatigue. Cette question est sans
exagération la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pensée
ou écrite de votre vie: elle mériterait un long sermon et une plus
longue bouderie;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/247]]==
mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre et
trop égoïste pour vous bouder. Si j'étais plus près de vous, vous n'en
seriez pas quitte à si bon marché, et il y a, outre cette hérésie
absurde, bien d'autres choses qui mériteraient un châtiment exemplaire.
Vous êtes comme mon oncle, dont j'ai reçu, en même temps que votre
lettre, une lettre bien aigre-douce, bien ironique, bien sentimentale,
à laquelle j'ai répondu par une lettre de deux pages très-sérieuse,
très-honnête et très-propre à me mettre avec lui sur le pied décent
et poli qui convient entre des gens qui ne s'aiment qu'à leur corps
défendant, pour ne pas être ou ne pas paraître, l'un insensible et un
peu ingrat, l'autre entraîné par son humeur acariâtre;--vous êtes,
dis-je, comme mon oncle. Il ne veut jamais croire que je l'aime: j'ai
eu beau, pendant deux grands mois, le lui dire de la manière la moins
naturelle et la plus empruntée deux fois par jour, il n'en veut rien
croire. Vous venez me faire semblant de croire que votre manière
d'écrire m'ennuie. Vous et mon oncle, mon oncle et vous, vous mériteriez
que je vous répondisse: Vous avez raison. Ce qui me fâche le plus, c'est
que je crois que c'est par air. D'abord, quant à mon oncle, j'en suis
très-sûr. Il fait des phrases sur mon insensibilité. _Vous avez la
bonté_, me dit-il, _de me faire des remerciements et des compliments:
ce n'était pas ce que je souhaitais de vous; nous aurions bien voulu
pouvoir vous inspirer un peu d'amitié, parce que nous en avons beaucoup
pour vous; mais vous n'êtes point obligé de nous la rendre; tout de
même, nous vous aimerons parce que vous êtes aimable; tout de même, nous
nous intéresserons tendrement à vous parce que vous êtes intéressant; je
suis seulement fâché que vous vous soyez cru obligé de nous faire des
remerciements; vous vous êtes donné là un moment d'ennui qui aura ajouté
à votre fatigue; vous aurez maudit les parents et l'opinion des devoirs;
je vous prie de ne pas nous en rendre responsables; nous sommes bien
loin d'exiger et d'attendre rien_. Avouez que voilà une agréable et
amicale correspondance.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/248]]==
C'est uniquement pour avoir quelque chose à dire
et un canevas sur lequel broder. Passe encore. Mon oncle et moi nous
aimerions assez à nous aimer, et, comme nous ne le pouvons pas tout
simplement et tout uniment, nous voulons au moins avoir l'air de nous
quereller comme si nous nous aimions: Nous suppléons à la tendresse par
les bouderies et les pointilleries des amants; et comme, à seize ans, je
disais: _Je me tue, donc je m'amuse_[171], mon oncle et moi nous disons:
Nous nous faisons d'amers reproches; les reproches sont quelquefois
tendres, les nôtres ne le sont pas, mais ils pourraient l'être; donc
nous nous aimons très-tendrement.
 
[Note 171: Autre forme et variante de son refrain favori: ainsi, il ne
s'en faisait faute dès l'âge de seize ans.]
 
«Mais vous, madame, qui n'avez pas besoin de tordre le col à de pauvres
arguments pour croire à notre amitié, pourquoi me dire: Si mes longs
et minutieux détails vous ennuient...?[172] Vous êtes drôle avec vos
minuties: c'est dommage que vos lettres ne soient pas des résumés de
l'histoire romaine, et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que
n'abrégez-vous la vie d'Alexandre et de César? cela serait amusant et
point minutieux.
 
[Note 172: Benjamin Constant a bien de la peine à persuader à ses amis
qu'il les aime; ceux-ci pressentent qu'il lui sera impossible de ne pas
leur échapper bientôt. Il s'ennuie si vite, il se distrait si aisément!
Mais peut-être ont-ils tort de le lui dire; il est tel blâme (lui-même
l'a remarqué avec finesse) _qui ne devient juste que parce qu'il fut
prématuré_. Toutes ces pages datées de Brunswick sont autant de pièces
justificatives et explicatives du début d'_Adolphe_.]
 
«Le 12, à midi.
 
«J'arrive d'une promenade à cheval où j'ai cru cent fois me casser le
cou. Il gèle toujours plus fort, et toutes les rues sont des mers de
glace. Mon cheval, qui avait peur d'avancer, sautait et se cabrait, tout
en glissant à chaque pas, et, pour comble de malheur, j'ai eu toute la
ville à traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu'on
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/249]]==
pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les
rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin, j'ai
erré ce matin au moins une heure et demie dans la ville sur ces rues
glacées, et je ne me suis approché de chez moi qu'en tournoyant. Depuis
les remparts, dont, j'avais fait le tour, voilà comme j'ai été chez moi.
Le cheval est bon au reste, et me servira beaucoup cet été. Il est un
peu vif, mais point ombrageux, et je connais tant de bêtes ombrageuses
et point vives, que ce contraste me prévient en faveur de la mienne plus
que je ne saurais dire[173].
 
[Note 173: Benjamin revient à diverses reprises sur ce cheval et sur
les mérites qu'il lui trouve: «Mon cheval et mes projets de chevaux
m'amusent et me tiennent lieu des ânes. Ce sont d'excellentes bêtes
que les chevaux; je leur veux tant, tant de bien! ils sont si bonne
compagnie!»]
 
«A deux heures.
 
«J'arrive de chez Son Excellence M. le grand-maréchal de la cour,
conseiller privé et principal ministre, le baron de Münchausen, qui m'a
remis ma patente de gentilhomme de la chambre; demain je serai proclamé
en cour, et toutes mes ambitions brunswickoises seront gratifiées....
 
«Le 13 à minuit.
 
«J'arrive de la cour où j'ai eu la plus singulière distraction qui ait
jamais eu lieu. J'avais été depuis dix heures du matin en _staat_, tout
galonné, toujours la tête et les épaules en mouvement; et Barbet de cour
était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier
ne
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/250]]==
l'a été, même quand l'Académie est venue assister à quelque
représentation[174]. Je fis la partie d'un des princes cadets qui
jouait!!! et causait!!! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la
partie, j'oubliai parfaitement que j'étais à Brunswick ou plutôt que
vous n'y étiez pas; je me dis: Je reverrai cette personne (ce qu'il y a
de drôle, c'est que je ne pensais pas directement à vous par votre nom,
mais que je n'avais que l'idée vague d'une personne avec qui j'aimais
à Être, et avec laquelle je me dédommagerais de la contrainte et de la
fatigue de la cour). Cette idée se fortifia, je supportais paisiblement
l'ennui du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute
l'impatience imaginable le moment où je rejoindrais la personne
indéterminée que je désirais si vivement. Tout d'un coup je me demandai:
Mais qui est donc cette personne? Je repassai toutes mes connaissances
ici, et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, avec qui _I
was to unbosom and unburthen myself_ le même soir, était vous, à deux
cent cinquante lieues de l'endroit de mon exil. Je m'étais si fortement
persuadé que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la
cour, que j'eus toute la peine du monde à me rapprivoiser avec l'idée
de notre séparation et de l'immense distance où nous étions l'un de
l'autre. Cette espèce de distraction me prend quelquefois. Quand je me
dis: J'aurai un moment très-ennuyeux, ou je me trouverai dans un petit
embarras, ou j'éprouverai une sensation désagréable, je me réponds: J'ai
une personne avec qui je m'en consolerai bien vite; et puis il se trouve
que je suis à un bout du monde et que vous êtes à l'autre. Bonsoir,
madame, à demain [175].
 
[Note 174: Ce _Barbet de Colombier_ a tout l'air d'être Mme de
Charrière en personne, qu'il appelle souvent de ce petit nom de
_Barbet_, par allusion sans doute à la fidélité d'amitié qu'ils
s'étaient promise. Mme de Charrière faisait souvent représenter chez
elle de petites comédies de sa composition.]
 
[Note 175: Tout ceci et ce qui suit est sans doute très-aimable,
très-spirituel, d'un tour infiniment galant et séduisant, mais il y
manque je ne sais quoi pour convaincre. On sent trop qu'au fond il
s'agit, en effet, d'une personne _indéterminée_, qui n'a pas de nom, ou
qui peut en clianger, qui peut être aujourd'hui l'une et demain l'autre.
On conçoit que de si flatteuses paroles n'aient pourtant pas persuadé
celle à laquelle il les adressait. Dans toutes ces lettres, si
gracieuses de ton et si fines de manière, il n'y a, après tout, ni
flamme, ni jeunesse, ni amour, ni même le voile d'illusion et de poésie.
Adolphe eut beau faire, il fut toujours ira peu étranger à ces choses.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/251]]==
 
«Vous aurez ri de cette distraction qui m'a fait croire une fois que je
vous retrouverais en sortant de la cour. Elle ne dure pas toujours aussi
longtemps, mais elle me reprend assez fréquemment. Ce soir, en jouant
au loto, j'ai pensé à vous, comme vous le croyez bien. Votre idée s'est
apprivoisée, amalgamée, pour mieux dire, avec la chambre où nous étions,
et, en me déshabillant il y a un moment, je me demandai: Mais qui ai-je
donc trouvé si aimable ce soir chez la duchesse? Et, après un moment, il
se trouva que c'était vous. C'est ainsi qu'à deux cent cinquante lieues
de moi vous contribuez à mon bonheur sans vous en douter, sans le
vouloir[176].--Mille et mille pardons encore une fois de ma vilaine
lettre; mais voyez-y pourtant combien vous me faites de peine par cette
défiance continuelle; pensez à ce que les reproches vagues et répétés
entraînent de gêne, de picoteries, de peines de toute espèce. C'est
comme cela que mon père et moi nous ne sommes jamais bien, et c'est
aussi, je crois, de là que viennent beaucoup de mauvais ménages. On
se reproche vaguement un tort indéterminé; on s'accoutume à se le
reprocher. On ne sait qu'y répondre, et ces reproches séparent et
éloignent plus de maris de leurs femmes et de femmes de leurs maris
que de beaucoup plus grands torts ne pourraient faire. Vous, madame,
devriez-vous avoir avec moi ce ton vulgaire et si affligeant pour moi?
Je vous conjure de me dire quels petits mystères vous me reprochez. Je
conviendrai de tout ce qu'il y aura de vrai, et je ne vous fatiguerai
pas d'une longue justification sur ce qu'il y aura de faux. Je vous
dirai: «Vous vous êtes trompée,» et j'ose espérer que vous me croirez...
 
[Note 176: Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut
faire douter les coeurs un peu sceptiques.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/252]]==
 
«Le 16, au matin.
 
«... C'est après-demain seulement que vous recevrez ma première lettre.
J'attends ce jour avec impatience, et toujours en me reprochant bien
vivement de ne vous avoir rien écrit plus tôt. Je n'imaginais pas quelle
monstrueuse lacune l'omission de deux courriers faisait à deux cent
cinquante lieues l'un de l'autre. Si vous avez voulu, vous avez pu vous
venger bien cruellement. Avant le 3 (si vous ne m'avez pas écrit avant
la réception de ma lettre), je n'ai rien à espérer de vous. Je vous
avouerai que je trouve bien un peu dur que vous ayez passé tout d'un
coup du charmant _heural_ à une correspondance ordinaire, et que vous
ne commenciez vos lettres qu'en recevant les miennes et pour les faire
partir tout de suite. Si nous nous mettons à attendre mutuellement que
des lettres qui restent douze jours en chemin arrivent, pour nous y
répondre, ce sera une triste et mince consolation pour moi que de
recevoir une fois tous les mois des lettres de trois pages, pendant que
j'espérais en recevoir de six au moins toutes les semaines. Vous devriez
bien me traiter aussi charitablement que le public [177]. Vous lui avez
écrit quinze fois en douze semaines, et vous ne voulez m'écrire que
douze fois par an.--Comme je me suis fait une loi de répondre à tout ce
que vous me dites ou me demandez (loi que j'espère que vous voudrez bien
adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et répondrai à chaque
article comme il se présente... _Vous
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/253]]==
ne pouvez rien cacher de votre
esprit sans y perdre_, me dites-vous. Eh! qu'est-ce que j'y perdrai,
je vous en prie? J'espère ne jamais passer pour un imbécile; mais, du
reste, que m'importe que l'on dise: _Il afait [178] beaucoup de l'esprit,
ou il afait métiokrement de l'esprit? Croyez-vous qu'en ne paraissant
pas un aigle, je paraîtrai beaucoup au-dessous de tous les oisons
d'alentour? Croyez-vous qu'en me montrant autant aigle que je puis,
j'en sois beaucoup plus recherché par ces oisons? Croyez-vous enfin que
l'opinion que j'ai de moi-même dépende beaucoup de celle que l'on aura
de moi à la cour? Je vous l'ai dit il y a longtemps, je ne veux point
faire sensation, je veux végétailler décemment. Cependant je vous dirai
bien en confidence que je ne suis pas parvenu à un atmosphère bien
_imposant_ [179]. Il y a quelques jours que la duchesse, en parlant du
service de gentilhomme de la chambre, qui ne consiste qu'à faire asseoir
les gens selon leur rang, dans l'absence du grand-maréchal, dit, à mon
grand étonnement et scandale: «Ce sera bien drôle de voir Constant faire
son service.» Que diable y aura-t-il donc de si drôle?...»
 
[Note 177: L'épigramme s'échappe malgré lui, et il donne un petit coup
de griffe à la femme auteur.]
 
[Note 178: Il avait, prononcé à l'allemande.]
 
[Note 179: Il se trompe de genre pour atmosphère, comme le font, au
reste, beaucoup de Français eux-même.]
 
Au milieu de ces sottes fonctions, de ses ennuis, de ses bavardages
épistolaires, il se remet à l'étude; car, qu'on ne l'oublie pas, l'étude
a toujours ses heures réservées au fond de ces existences qui plus tard
marqueront; il avait entrepris une _Histoire de la Civilisation en
Grèce_, il relit ses classiques sur le conseil de Mme de Charrière,
laquelle les lisait elle-même dans les textes, au moins les latins. La
lettre se termine ainsi par une dernière feuille datée du 17 au matin:
 
«... J'ai repris mes petits Grecs qui grossissent à vue
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/254]]==
d'oeil. Quand
ils seront arrivés à grandeur naturelle, je les envoie dans le monde _to
shift for themselves_. J'ai tout plein de ressources; mais, comme je
vous le disais vendredi, je n'en fais que peu d'usage. Suivant votre
conseil, je compte prendre une heure avec un professeur ici pour relire
tous mes classiques. C'est un plaisir de faire quelque chose d'utile que
vous avez conseillé. Adieu, madame. Mille et mille choses à tous ceux
qui veulent bien penser au _diable blanc_ [180]. Le petit _Jaman_ est
superbe, voilà pour Mlle Louise. Les sapins de ce pays-ci sont tordus,
petits et vilains: je ne conseille pas à Mlle Henriette d'envoyer jamais
de traîneau en prendre ici. Adieu, madame. Barbet, le plus aimé qui fut
jamais au monde, adieu.»
 
[Note 180: C'était apparemment son sobriquet à Colombier.]
 
Le moment où Benjamin Constant peut réfuter avec une entière sincérité
les petites méfiances de Mme de Charrière et où il continue d'être
pleinement sous le charme du souvenir est si court et si prompt à
s'envoler, que nous donnerons encore quelques pages qui en sont la vive
et bien affectueuse expression.
 
«Brunswick, ce 19 mars 1788.
 
«Que béni soit l'instant où mon aimable Barbet est né! Que béni soit
celui où je l'ai connu! Que bénie soit l'influence perfide qui m'a fait
passer deux mois à Colombier et quinze jours chez M. de Leschaux [181]! Le
courrier qui arrive ordinairement le mardi n'est arrivé qu'aujourd'hui,
et, en ne recevant point de lettres de vous hier, je m'étais résigné et
j'attendais vendredi avec crainte et impatience. Jugez de mon plaisir
quand, à mon réveil, mon fidèle de Crousaz [182] m'a présenté le petit
Persée.
 
[Note 181: Ou Leschot; c'était le docteur qui logeait à côté de
Colombier.]
 
[Note 182: Son domestique.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/255]]==
 
«Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous
remercie si vivement, et je ne sais si ce raisonnement ne mériterait pas
que j'étouffasse ma reconnaissance._ Dans quelques semaines, dans peu
de jours peut-être, vous aurez des habitudes et des occupations avec
lesquelles vous vous passerez très-bien de ces fréquentes lettres._
Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cela veut dire? _Aussi longtemps que
vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à remplir, des
terrains à sonder, des arrangements à prendre, vous aurez besoin de mes
lettres, parce que vous n'aurez pas d'intérêt assez vif pour que vous
m'oubliiez; mais quand vous aurez fait toutes vos visites, que vous
n'aurez plus rien à faire, que votre curiosité, si vous en avez, sera
rassasiée jusqu'au dégoût, que vous saurez d'avance ce qu'on vous dira,
et que votre journée de demain sera la soeur et la jumelle la plus
ressemblante de l'ennuyeuse journée d'aujourd'hui, oh! alors je ne vous
écrirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs de votre manière de
vivre vous tiendront lieu de mon amitié._ Barbet, Barbet, vous êtes bien
aimable et je vous aime bien tendrement; mais vous raisonnez bien mal,
et vos raisonnements me font de la peine pour vous et pour moi.
 
«Dites-moi un peu, singulière et charmante personne, où tend cette
modestie? Croyez-vous réellement que j'aie tant de penchant à la
confiance et à l'ingratitude qu'au bout de trois ou quatre semaines je
me sois formé quelque douce habitude avec quelque _fraulein_ allemande
ou quelque _hofdame_ qui me tienne lieu de vous et de votre amitié!
Croyez-vous que tant de douceur, de bonté, de charme (je ne puis
exprimer autrement ce que vous avez pour moi) soit aisément remplacé
et aisément oublié? Croyez-vous que, quand même je ne serais point
susceptible d'amitié, quand ce serait sans reconnaissance et sans
tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette
espèce de sympathie qui nous unissait, à l'intérêt que vous preniez à
moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/256]]==
je sois assez bête
pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui
circulait, pour ainsi dire, de vous à moi et de moi à vous? Est-ce un
air? est-ce un ton? est-ce pour me dire quelque chose? Je suis porté à
le croire. Entre beaucoup d'amis, les reproches et les doutes reviennent
à mes: _Eh bien! madame?_ c'est pour relever la conversation qui tombe.
Mais en avons-nous besoin? Croyez, madame, que rien ne me fera moins
regretter ni moins désirer votre amitié et notre réunion (voilà une
sotte et singulière phrase; mais vous la comprenez, et je vous demande
pardon du _croyez, madame,_ et de l'équivoque). Rien ne me fera oublier
combien j'ai été heureux près de vous; je ne formerai jamais d'habitude
qui vous rende moins chère, et jamais occupation quelconque ne me
tiendra lieu de vous. C'est pour la dernière fois que je l'écris, parce
que me justifier m'afflige. J'ai un grand plaisir à vous dire: Je vous
aime, mais j'ai encore plus de peine à imaginer que vous en doutez.
Désormais toutes les pages où vous vous livrerez à cette défiance et
à cette modestie d'acquit, je les regarderai comme blanches, et je me
dirai: Mme de Charrière m'aime encore assez pour me faire savoir qu'elle
ne m'a pas oublié entièrement, et pour cela elle a proprement plié une
feuille de papier blanc et l'a cachetée du petit _Persée_; je lui en
suis bien obligé, mais je suis bien fâché qu'elle n'ait rien eu à
m'écrire, et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait
cru devoir m'envoyer.
 
«Le 20 de mars et le dix-neuvième jour de mon ennuyeuse résidence dans
cet ennuyeux pays.
 
À dix heures du matin.
 
«Je travaille à mes petits Grecs de toutes mes forces, et je les trouve,
quelque médiocres qu'ils soient, beaucoup meilleure compagnie que les
gros Allemands qui m'environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs
que vous connaissez; c'est un tout autre plan, un autre point de vue,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/257]]==
d'autres objets à considérer. Ce que vous avez lu n'était qu'une
traduction faite à la hâte pour plaire à mon père, et que je n'avais
jamais revue, lorsqu'il voulut à toute force la faire imprimer[183]. Ce
que je fais sera une histoire de la civilisation graduelle des Grecs
parles colonies égyptiennes, etc., depuis les premières traditions
que nous avons sur la Grèce jusqu'à la destruction de Troie, et une
comparaison des moeurs des Grecs avec les moeurs des Celtes, des
Germains, des Écossais, des Scandinaves, etc. Vous sentez que vos
critiques sur les phrases enchevêtrées me seraient un peu inutiles; mais
je vous enverrai des demi-feuilles bien serrées de mes Grecs actuels
lorsqu'ils seront un peu plus avancés, et je vous demanderai les
critiques les plus
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/258]]==
sévères: vous garderez les demi-feuilles, parce que
vous aurez ainsi plus présent et plus net l'ensemble de tout l'ouvrage,
et vous ne m'enverrez que les remarques. Je suis très-orgueilleux que
M. Chaillet s'intéresse à quelque chose que je fais, et cet orgueil
me rendra peut-être moins docile, mais non pas moins reconnaissant.
Pourrez-vous m'envoyer le _Necker_? Cela me ferait un bien grand
plaisir. Mais si cela était bien difficile et que cela vous donnât bien
de la peine, ou que cela ne vous plût pas, j'y renoncerais avec regret,
mais sans murmurer...
 
[Note 183: Benjamin Constant, nous apprend M. Gaullieur, avait
entrepris une traduction de l'_Histoire de la Grèce_, par Gillies
(_History of the ancient Greece, its Colonies and Conquests_); mais,
prévenu par un autre écrivain, comme pour l'_Histoire de la Corse_,
il renonça à son projet. Cependant, pour ne pas perdre entièrement le
_fruit de ses veilles_, comme on dit, il se décida à publier un spécimen
de sa traduction (à Londres, et à Paris chez Lejay, 1787): «Il existe,
dit-il dans sa préface, un autre ouvrage en anglais dont le sujet
n'est pas moins intéressant et dont les vues sont plus vastes et plus
importantes, qui sera désormais l'objet de tous mes efforts; je veux
parler de l'_Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire
romain_, par M. Gibbon. Mais comme il ne faut pas défigurer les
chefs-d'oeuvre des grands maîtres, je veux, avant de me livrer à ce
travail, consulter le public et savoir si mon style et mes connaissances
dans les deux langues pourront y suffire. C'est dans ce dessein, et non
pour être comparé au traducteur de M. Gillies (Carra), que je publie cet
essai.» Cet opuscule, intitulé _Essai sur les Moeurs des temps héroïques
de la Grèce_, est bien certainement la première publication imprimée
de Benjamin Constant. Tous les bibliographes jusqu'ici l'ont ignoré.
Barbier attribue fautivement l'_Essai_ à Cantwell. Quant à la traduction
de Gibbon, Benjamin Constant ne sut pas non plus arriver à temps; il fut
devancé par Leclerc de Sept-Chênes et son royal collaborateur, Louis
XVI; leur premier volume parut en 1788. Gibbon, qui vivait à Lausanne,
avait fort encouragé Benjamin Constant à traduire son livre, et il
regretta beaucoup ce peu de fixité, qui fit manquer le jeune auteur à
une sorte d'engagement envers le public.]
 
«Le 21.
 
«Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neuchâtel, dans
une grande assemblée, chez Mme du Peyrou, jouant au _tricette_, ou dans
une assemblée de savants Lausannois, au samedi de Mme de Charrière de
Bavoie, vous n'aurez pas une _adequate idea_ de l'ennui de cette ville.
Il y a quelque chose de si morne dans son aspect même, quelque chose de
si froid dans ses habitants, quelque chose de si languissant dans leur
_intercourse together_, quelque chose de si _unsociable_ dans leur
manière de se voir; ils n'ont ni intrigues de cour, ni intrigues de
coeur, ni intrigues de libertinage; il y a des femmes de la cour qui
couchent avec leurs laquais; il y a des _street-walkers_ qui sont à
l'usage des soldats et des gentilshommes de la cour qui en veulent. Il
y a bien encore des filles entretenues que les Anglais, entre autres,
logent, nourrissent et habillent pour aller tuer le temps; mais toute
cette tuerie de temps est si maussade, c'est avec tant de peine qu'on
parvient à le tuer tout à fait, et il a des moments d'agonie si pénibles
pour son bourreau! Il y a bien aussi tous les quinze jours un opéra
italien, où trois acteurs et trois actrices, dont l'une est borgne et
a une jambe de bois, nous jouent des farces auxquelles personne ne
comprend rien (car il n'y a pas deux personnes qui sachent l'italien
ici). Il
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y a aussi des remparts où il y a un pied de boue, des fossés où
les égouts de la ville se déchargent des deux côtés, des sentinelles
a chaque pas, et on peut s'y promener et y enfoncer à cheval jusqu'à
mi-jambe. Il y a aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au
pharaon.
 
«À propos de pharaon, j'y ai joué deux fois: j'ai perdu peu de chose;
mais je crains de m'y laisser entraîner, et, pour prévenir toute
séduction, je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun
jeu de hasard ni de commerce entre hommes d'ici à cinq ans. Vous verrez
tout ce que j'y atteste et tout ce que j'y prends à témoin de ma
résolution. Un engagement où je consens à perdre votre amitié si je le
romps, je ne le violerai sûrement pas[184].
 
[Note 184: Voici le texte anglais de ce singulier engagement, dont
nous conservons, dit M. Gaullieur, l'original écrit sur une carte (un
valet de coeur), et dûment signé. Pour qui connaît la vie ultérieure
de Benjamin Constant, la pièce a tout son prix: «By all that is
deemed honorable and sacred, by the value I set upon the esteem of my
acquaintance, by the gratitude I owe to my father, by the advantages
of birth, fortune and education, which distinguish a gentleman from
a rogue, a gambler and a blackguard, by the rights I have to the
friendship of _Isabella_ and the share I have in it, I hereby pledge
myself, never to play at any chance game, nor at any game, unless forced
by a lady, from this present date to the 1st of january 1793: which
promise if I break, I confess myself a rascal, a liar, and a villain,
and will tamely submit to be called so by every man that meets
me.--Brunswick, the 19th of march 1788.
 
«H. B. DE CONSTANT.»]
 
«Je relis ma lettre, et dans la seconde page je vois un _de toutes mes
forces_, à propos de mes Grecs, qui n'est malheureusement pas tout à
fait vrai. J'y travaille, mais ce n'est pas de toutes mes forces, c'est
languissamment.»
 
Au sein de cette _Béotie brunswickoise_, comme il l'appelle, Benjamin
Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes
assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l'ami
et le collaborateur de Mirabeau, «ou, pour mieux dire, _le seul aut
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eur_
de l'ouvrage sur la _Monarchie prussienne_;» Mme de Mauvillon elle-même
est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe
ailleurs, il se répand; il s'applique à justifier les reproches de Mme
de Charrière. Il a beau lui écrire encore de profondes et désespérées
tristesses, comme celle-ci: «Je me suis livré à une paresse mélancolique
qui m'empêche de faire des visites, et, quand j'en fais, de parler[185].
En tout je suis (je ne sais si vous ne croirez pas que je vous trompe
pour mes menus plaisirs) très-malheureux. Mais enfin la vie se passe, et
mourir après s'être amusé ou s'être ennuyé dix ou vingt ans, c'est
la même chose. Il y a déjà quarante-quatre jours que je suis ici, et
cinquante-sept que je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura cent
quatorze, ce sera toujours le double de gagné, et le tiers d'une année
_will have been crept through_[186]. Que font, à propos, vos pauvres
petits orangers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils
venus? vivent-ils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux
rien voir fleurir près
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de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit
triste, languissant, fané[187]...» Il lui dit encore: «Adieu, vous que
j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que
je trouvais à vous aimer, et qui m'avez arraché les pauvres restes de
bonheur qui me rendaient la vie supportable.» Il cherche pourtant à
retrouver ces pauvres restes et à ne pas tout perdre, quoi qu'il en
dise. L'aveu lui en échappe à la lettre suivante qui est de sept
semaines ou deux mois tout au plus après: «9 juin 1788. Vous demandez
ce que j'ai produit d'effet à la cour: je m'y suis fait quatre ennemis,
entre autres deux A. S. (altesses sérénissimes), par de sottes
plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis fait sept
à huit amis, mais de jeunes filles, une bonne et aimable femme, voilà
tout. Les circonstances ont changé mon goût: à Paris, je cherchais
tous les gens d'un certain âge, parce que je les trouvais instruits et
aimables; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et roides de
plus. Je me suis jeté sur la jeunesse, et, _quoi qu'on die_, je ne parle
presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y
pense, tout ceci est indigne de vous et de moi: médire un peu, bâiller
beaucoup, se faire par-ci par-là des ennemis, s'attacher par-ci par-là
quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence et l'obscurité,
voir jour après jour et semaine après semaine passer, _Kammerjunker_[188],
et quoi encore? _Kammerjunker_, quelle occupation! Enfin vous êtes au
fait. _Virginibus puerisque canto_.»
 
[Note 185: Il est très-certain que, dans cette première partie de sa
vie, Benjamin Constant était volontiers taciturne: ceux qui l'avaient vu
à Lausanne et même à Colombier, et qui le revirent à Paris dans l'été de
1795, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de
conversation dans le salon de Mme de Staël, tenant tête avec entrain et
saillie aux personnages divers et de tous bords qui s'y pressaient. On
peut dire que jusque-là l'air et le stimulant lui manquaient. «On me
demandait hier pourquoi je ne parlais pas, C'est, ai-je répondu, que
rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds.»]
 
[Note 186: Cette habitude qu'a Benjamin Constant d'emprunter à
l'anglais et quelquefois à l'allemand pour relever ses phrases rappelle
ce qu'il dit dans _Adolphe_: «Les idiomes étrangers rajeunissent les
pensées et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour
à tour communes et affectées.» Il use abondamment de la recette. On sent
qu'à cette période de sa vie il est entre trois langues, et comme entre
trois patries; il n'a pas encore fait son choix. Cette facilité de
recourir familièrement à une langue étrangère, dès qu'elle vous offre un
terme à votre convenance, est attrayante, mais elle a son écueil; il en
résulte que, lorsqu'on s'y abandonne, on néglige de faire rendre à une
seule langue tout ce qu'elle pourrait donner.]
 
[Note 187: Ces dernières paroles pourraient servir d'épigraphe à
_Adolphe_, qui est, en effet, un livre triste et fané, d'une teinte
grise. _Je ne veux rien voir fleurir près de moi!_ le voeu a été
rempli.]
 
[Note 188: Chambellan.]
 
Qu'il lui répète, après cela, qu'il l'aime, elle sait ce que ce mot veut
dire; c'est pour d'autres qu'il _chante_ désormais. Les confidences qui
suivent ne lui laisseraient guère d'
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illusion, si elle était femme à en