Différences entre versions de « Les Femmes savantes »

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[[Catégorie:XVIIe siècle|Femmes savantes]]
 
[[en :The Learned Women]]
 
==__MATCH__:[[Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 3.djvu/515]]==
 
{{personnages|
{{Personnage|Chrysale}}, bon Bourgeois.
{{Personnage|Philaminte}}, femme de Chrysale.
{{Personnage|Armande}},
{{Personnage|Henriette}}, filles de Chrysale et de Philaminte.
{{Personnage|Ariste}}, frère de Chrysale.
 
{{Personnage|Henriette}}
{{NumVers|5}} Oui, ma sœur.
 
{{Personnage|Armande}}
 
{{Personnage|Henriette}}
Comment ?
 
{{Personnage|Armande}}
Ah fi, vous dis-je.
{{NumVers|10}} Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,
Un tel mot à l’esprit offre de dégoûtant ?
De quelle étrange image on est par lui blessée ?
 
{{Personnage|Henriette}}
{{NumVers|15}} Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,
 
{{Personnage|Armande}}
De tels attachements, ô Ciel ! sont pour vous plaire ?
 
{{Personnage|Henriette}}
{{NumVers|20}} Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire,
Que d’attacher à soi, par le titre d’époux,
Un homme qui vous aime, et soit aimé de vous ;
Et de cette union de tendresse suivie,
Se faire les douceurs d’une innocente vie ?
{{NumVers|25}} Ce nœud bien assorti n’a-t-il pas des appas ?
 
{{Personnage|Armande}}
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants,
{{NumVers|30}} Qu’un idole d’époux, et des marmots d’enfants !
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
Les bas amusements de ces sortes d’affaires.
À de plus hauts objets élevez vos désirs,
Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
{{NumVers|35}} Et traitant de mépris les sens et la matière,
À l’esprit comme nous donnez-vous toute entière :
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux,
Que du nom de savante on honore en tous lieux,
Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille,
{{NumVers|40}} Aspirez aux clartés qui sont dans la famille,
Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
Que l’amour de l’étude épanche dans les cœurs :
Loin d’être aux lois d’un homme en esclave asservie ;
Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie,
{{NumVers|45}} Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,
Et donne à la raison l’empire souverain,
Soumettant à ses lois la partie animale
Dont l’appétit grossier aux bêtes nous ravale.
Ce sont là les beaux feux, les doux attachements,
{{NumVers|50}} Qui doivent de la vie occuper les moments ;
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles,
Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.
Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;
Et tout esprit n’est pas composé d’une étoffe
{{NumVers|55}} Qui se trouve taillée à faire un philosophe.
Si le vôtre est né propre aux élévations
Où montent des savants les spéculations,
Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à terre,
{{NumVers|60}} Et dans les petits soins son faible se resserre.
Ne troublons point du Ciel les justes règlements,
Et de nos deux instincts suivons les mouvements ;
Habitez par l’essor d’un grand et beau génie,
Les hautes régions de la philosophie,
{{NumVers|65}} Tandis que mon esprit se tenant ici-bas,
Goûtera de l’hymen les terrestres appas.
Ainsi dans nos desseins l’une à l’autre contraire,
Nous saurons toutes deux imiter notre mère ;
Vous, du côté de l’âme et des nobles désirs,
{{NumVers|70}} Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;
Vous, aux productions d’esprit et de lumière,
Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.
Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler ;
{{NumVers|75}} Et ce n’est point du tout la prendre pour modèle,
Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.
 
Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,
Si ma mère n’eût eu que de ces beaux côtés ;
Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie
{{NumVers|80}} N’ait pas vaqué toujours à la philosophie.
De grâce souffrez-moi par un peu de bonté
Des bassesses à qui vous devez la clarté ;
 
{{Personnage|Armande}}
{{NumVers|85}} Je vois que votre esprit ne peut être guéri
Du fol entêtement de vous faire un mari :
Mais sachons, s’il vous plaît, qui vous songez à prendre ?
{{Personnage|Henriette}}
Et par quelle raison n’y serait-elle pas ?
{{NumVers|90}} Manque-t-il de mérite ? est-ce un choix qui soit bas ?
 
{{Personnage|Armande}}
 
{{Personnage|Henriette}}
{{NumVers|95}} Oui, mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines,
Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;
Votre esprit à l’hymen renonce pour toujours,
Et la philosophie a toutes vos amours :
Ainsi n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,
{{NumVers|100}} Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre ?
 
{{Personnage|Armande}}
 
{{Personnage|Henriette}}
{{NumVers|105}} Je n’ai pas empêché qu’à vos perfections
Il n’ait continué ses adorations ;
Et je n’ai fait que prendre, au refus de votre âme,
{{Personnage|Armande}}
Mais à l’offre des vœux d’un amant dépité,
{{NumVers|110}} Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté ?
Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,
Et qu’en son cœur pour moi toute flamme soit morte ?
{{Personnage|Armande}}
Ne soyez pas, ma sœur, d’une si bonne foi,
{{NumVers|115}} Et croyez, quand il dit qu’il me quitte et vous aime,
Qu’il n’y songe pas bien, et se trompe lui-même.
 
Il nous est bien aisé de nous en éclaircir.
Je l’aperçois qui vient, et sur cette matière
{{NumVers|120}} Il pourra nous donner une pleine lumière.
</poem>
 
 
{{Personnage|Armande}}
{{NumVers|125}} Non, non, je ne veux point à votre passion
Imposer la rigueur d’une explication ;
Je ménage les gens, et sais comme embarrasse
{{Personnage|Clitandre}}
Non, Madame, mon cœur qui dissimule peu,
{{NumVers|130}} Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ;
Dans aucun embarras un tel pas ne me jette,
Et j’avouerai tout haut d’une âme franche et nette,
Que les tendres liens où je suis arrêté,
Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté.
{{NumVers|135}} Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte ;
Vous avez bien voulu les choses de la sorte,
Vos attraits m’avaient pris, et mes tendres soupirs
Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs :
Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle,
{{NumVers|140}} Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle ;
J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents,
Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans,
Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,
Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes :
{{NumVers|145}} Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux,
Et leurs traits à jamais me seront précieux ;
D’un regard pitoyable ils ont séché mes larmes,
Et n’ont pas dédaigné le rebut de vos charmes ;
De si rares bontés m’ont si bien su toucher,
{{NumVers|150}} Qu’il n’est rien qui me puisse à mes fers arracher ;
Et j’ose maintenant vous conjurer, Madame,
De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,
 
{{Personnage|Armande}}
{{NumVers|155}} Eh qui vous dit, Monsieur, que l’on ait cette envie,
Et que de vous enfin si fort on se soucie ?
Je vous trouve plaisant, de vous le figurer ;
{{Personnage|Henriette}}
Eh doucement, ma sœur. Où donc est la morale
{{NumVers|160}} Qui sait si bien régir la partie animale,
Et retenir la bride aux efforts du courroux ?
 
De répondre à l’amour que l’on vous fait paraître,
Sans le congé de ceux qui vous ont donné l’être ?
{{NumVers|165}} Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois,
Qu’il ne vous est permis d’aimer que par leur choix,
Qu’ils ont sur votre cœur l’autorité suprême,
{{Personnage|Henriette}}
Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir,
{{NumVers|170}} De m’enseigner si bien les choses du devoir ;
Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite,
Et pour vous faire voir, ma sœur, que j’en profite,
Clitandre, prenez soin d’appuyer votre amour
De l’agrément de ceux dont j’ai reçu le jour,
{{NumVers|175}} Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime,
Et me donnez moyen de vous aimer sans crime.
 
{{Personnage|Armande}}
Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine
{{NumVers|180}} À vous imaginer que cela me chagrine.
 
{{Personnage|Henriette}}
Moi, ma sœur, point du tout ; je sais que sur vos sens
Les droits de la raison sont toujours tout-puissants,
Et que par les leçons qu’on prend dans la sagesse,
Vous êtes au-dessus d’une telle faiblesse.
{{NumVers|185}} Loin de vous soupçonner d’aucun chagrin, je croi
Qu’ici vous daignerez vous employer pour moi,
Appuyer sa demande, et de votre suffrage
 
{{Personnage|Armande}}
{{NumVers|190}} Votre petit esprit se mêle de railler,
Et d’un cœur qu’on vous jette on vous voit toute fière.
 
 
{{Personnage|Armande}}
{{NumVers|195}} À répondre à cela je ne daigne descendre,
Et ce sont sots discours qu’il ne faut pas entendre.
 
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{NumVers|200}} Elle mérite assez une telle franchise,
Et toutes les hauteurs de sa folle fierté
Sont dignes tout au moins de ma sincérité :
Qui le soumet d’abord à ce que veut sa femme ;
C’est elle qui gouverne, et d’un ton absolu
{{NumVers|210}} Elle dicte pour loi ce qu’elle a résolu.
Je voudrais bien vous voir pour elle, et pour ma tante,
Une âme, je l’avoue, un peu plus complaisante,
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{NumVers|215}} Mon cœur n’a jamais pu, tant il est né sincère,
Même dans votre sœur flatter leur caractère,
Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût.
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
{{NumVers|220}} De se rendre savante afin d’être savante ;
Et j’aime que souvent aux questions qu’on fait,
Elle sache ignorer les choses qu’elle sait ;
De son étude enfin je veux qu’elle se cache,
Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache,
{{NumVers|225}} Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.
Je respecte beaucoup Madame votre mère,
Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,
Et me rendre l’écho des choses qu’elle dit
{{NumVers|230}} Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
Son Monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme,
Et j’enrage de voir qu’elle estime un tel homme,
Qu’elle nous mette au rang des grands et beaux esprits
Un benêt dont partout on siffle les écrits,
{{NumVers|235}} Un pédant dont on voit la plume libérale
D’officieux papiers fournir toute la halle.
 
Et je me trouve assez votre goût et vos yeux
Mais comme sur ma mère il a grande puissance,
{{NumVers|240}} Vous devez vous forcer à quelque complaisance.
Un amant fait sa cour où s’attache son cœur,
Il veut de tout le monde y gagner la faveur ;
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{NumVers|245}} Oui, vous avez raison ; mais Monsieur Trissotin
M’inspire au fond de l’âme un dominant chagrin.
Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,
À me déshonorer, en prisant ses ouvrages ;
C’est par eux qu’à mes yeux il a d’abord paru,
{{NumVers|250}} Et je le connaissais avant que l’avoir vu.
Je vis dans le fatras des écrits qu’il nous donne
Ce qu’étale en tous lieux sa pédante personne,
La constante hauteur de sa présomption ;
Cette intrépidité de bonne opinion ;
{{NumVers|255}} Cet indolent état de confiance extrême,
Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
Qui fait qu’à son mérite incessamment il rit ;
Qu’il se sait si bon gré de tout ce qu’il écrit ;
Et qu’il ne voudrait pas changer sa renommée
{{NumVers|260}} Contre tous les honneurs d’un général d’armée.
 
{{Personnage|Henriette}}
Et je vis par les vers qu’à la tête il nous jette,
De quel air il fallait que fût fait le poète ;
{{NumVers|265}} Et j’en avais si bien deviné tous les traits,
Que rencontrant un homme un jour dans le Palais,
Je gageai que c’était Trissotin en personne,
{{Personnage|Clitandre}}
Non, je dis la chose comme elle est :
{{NumVers|270}} Mais je vois votre tante. Agréez, s’il vous plaît,
Que mon cœur lui déclare ici notre mystère,
Et gagne sa faveur auprès de votre mère.
Souffrez, pour vous parler, Madame, qu’un amant
Prenne l’occasion de cet heureux moment,
{{NumVers|275}} Et se découvre à vous de la sincère flamme…
 
{{Personnage|Bélise}}
Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,
Et ne m’expliquez point par un autre langage
{{NumVers|280}} Des désirs qui chez moi passent pour un outrage ;
Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,
Mais qu’il me soit permis de ne le savoir pas :
Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,
Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes ;
{{NumVers|285}} Mais si la bouche vient à s’en vouloir mêler,
Pour jamais de ma vue il vous faut exiler.
 
Henriette, Madame, est l’objet qui me charme,
Et je viens ardemment conjurer vos bontés
{{NumVers|290}} De seconder l’amour que j’ai pour ses beautés.
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{NumVers|295}} Ceci n’est point du tout un trait d’esprit, Madame,
Et c’est un pur aveu de ce que j’ai dans l’âme.
Les cieux, par les liens d’une immuable ardeur,
Aux beautés d’Henriette ont attaché mon cœur ;
Henriette me tient sous son aimable empire,
{{NumVers|300}} Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire ;
Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux,
C’est que vous y daigniez favoriser mes vœux.
 
Je vois où doucement veut aller la demande,
Et je sais sous ce nom ce qu’il faut que j’entende ;
{{NumVers|305}} La figure est adroite, et pour n’en point sortir,
Aux choses que mon cœur m’offre à vous repartir,
Je dirai qu’Henriette à l’hymen est rebelle,
{{Personnage|Clitandre}}
Eh, Madame, à quoi bon un pareil embarras,
{{NumVers|310}} Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n’est pas ?
{{Personnage|Bélise}}
Mon Dieu, point de façons ; cessez de vous défendre
Il suffit que l’on est contente du détour
Dont s’est adroitement avisé votre amour,
{{NumVers|315}} Et que sous la figure où le respect l’engage,
On veut bien se résoudre à souffrir son hommage,
Pourvu que ses transports par l’honneur éclairés
{{Personnage|Bélise}}
Adieu, pour ce coup ceci doit vous suffire,
{{NumVers|320}} Et je vous ai plus dit que je ne voulais dire.
 
{{Personnage|Clitandre}}
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{NumVers|325}} Diantre soit de la folle avec ses visions.
A-t-on rien vu d’égal à ces préventions ?
Allons commettre un autre au soin que l’on me donne,
{{Personnage|Ariste}}
Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ;
{{NumVers|330}} J’appuierai, presserai, ferai tout ce qu’il faut.
Qu’un amant, pour un mot, a de choses à dire !
Et qu’impatiemment il veut ce qu’il désire !
 
{{Personnage|Ariste}}
Savez-vous ce qui m’amène ici ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{NumVers|335}} Non ; mais, si vous voulez, je suis prêt à l’apprendre.
 
{{Personnage|Ariste}}
 
{{Personnage|Ariste}}
En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur, et de conduite,
{{NumVers|340}} Et je vois peu de gens qui soient de son mérite.
 
{{Personnage|Ariste}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{NumVers|345}} Nous n’avions alors que vingt-huit ans,
Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.
 
{{Personnage|Ariste}}
Voilà qui va des mieux :
{{NumVers|350}} Mais venons au sujet qui m’amène en ces lieux.
</poem>
 
 
{{Personnage|Bélise}}
{{NumVers|355}} Non, non, je vous entends, vous ignorez l’histoire,
Et l’affaire n’est pas ce que vous pouvez croire.
 
 
{{Personnage|Ariste}}
Vous raillez. Ce n’est pas Henriette qu’il aime ?
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Ariste}}
{{NumVers|360}} Il me l’a dit lui-même.
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Bélise}}
{{NumVers|365}} Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment.
Henriette, entre nous, est un amusement,
Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère,
 
{{Personnage|Ariste}}
{{NumVers|370}} Mais puisque vous savez tant de choses, ma sœur,
Dites-nous, s’il vous plaît, cet autre objet qu’il aime.
 
 
{{Personnage|Ariste}}
Ils vous l’ont dit ?
 
{{Personnage|Bélise}}
{{NumVers|380}} Aucun n’a pris cette licence ;
Ils m’ont su révérer si fort jusqu’à ce jour,
Qu’ils ne m’ont jamais dit un mot de leur amour :
 
{{Personnage|Ariste}}
{{NumVers|385}} On ne voit presque point céans venir Damis.
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Bélise}}
{{NumVers|390}} C’est par un désespoir où j’ai réduit leurs feux.
 
{{Personnage|Ariste}}
Mais, encore une fois, reprenons le discours.
Clitandre vous demande Henriette pour femme,
{{NumVers|400}} Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{Personnage|Chrysale}}
C’est un intérêt qui n’est pas d’importance ;
{{NumVers|405}} Il est riche en vertu, cela vaut des trésors,
Et puis son père et moi n’étions qu’un en deux corps.
 
{{Personnage|Ariste}}
Oui ; mais pour appuyer votre consentement,
{{NumVers|410}} Mon frère, il n’est pas mal d’avoir son agrément,
Allons…
 
 
{{Personnage|Ariste}}
{{NumVers|415}} Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette,
Et reviendrai savoir…
 
Me voilà bien chanceuse ! Hélas l’an dit bien vrai :
Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage,
{{NumVers|420}} Et service d’autrui n’est pas un héritage.
 
{{Personnage|Chrysale}}
Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous, Martine ?
 
{{Personnage|Martine}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
Je n’entends pas cela. Comment ?
 
{{Personnage|Martine}}
On me menace,
{{NumVers|425}} Si je ne sors d’ici, de me bailler cent coups.
 
{{Personnage|Chrysale}}
Quoi, je vous vois, maraude ?
Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux,
{{NumVers|430}} Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{Personnage|Chrysale}}
Mon Dieu non ;
{{NumVers|435}} Je ne fais seulement que demander son crime.
 
{{Personnage|Philaminte}}
Suis-je pour la chasser sans cause légitime ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
Hé bien oui. Vous dit-on quelque chose là contre ?
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{NumVers|440}} Je ne veux point d’obstacle aux désirs que je montre.
 
{{Personnage|Chrysale}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{NumVers|445}} Ma foi ! Je ne sais pas.
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{Personnage|Philaminte}}
Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous
{{NumVers|450}} Que pour si peu de chose on se mette en courroux ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
Qu’est-ce à dire ? L’affaire est donc considérable ?
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{NumVers|455}} Oh, oh ! peste, la belle !
Quoi ? l’avez-vous surprise à n’être pas fidèle ?
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
Pis que tout cela ?
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{Personnage|Philaminte}}
Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
{{NumVers|460}} Après trente leçons, insulté mon oreille,
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas,
Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.
Quoi, toujours malgré nos remontrances,
Heurter le fondement de toutes les sciences ;
{{NumVers|465}} La grammaire qui sait régenter jusqu’aux rois,
Et les fait la main haute obéir à ses lois ?
 
 
{{Personnage|Bélise}}
{{NumVers|470}} Il est vrai que ce sont des pitiés,
Toute construction est par elle détruite,
Et des lois du langage on l’a cent fois instruite.
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{NumVers|475}} L’impudente ! appeler un jargon le langage
Fondé sur la raison et sur le bel usage !
 
 
{{Personnage|Martine}}
{{numVers|485}} Mon Dieu, je n’avons pas étugué comme vous,
Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.
 
{{Personnage|Bélise}}
Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel.
{{numVers|490}} « Je », n’est qu’un singulier ; « avons », est pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?
 
{{Personnage|Martine}}
Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père ?
 
{{Personnage|Philaminte}}
Ô Ciel !
 
{{Personnage|Bélise}}
{{Personnage|Martine}}
Ma foi,
{{numVers|495}} Qu’il vienne de Chaillot, d’Auteuil, ou de Pontoise,
Cela ne me fait rien.
 
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|500}} Quel martyre !
 
{{Personnage|Bélise}}
{{PersonnageD|Philaminte||à sa sœur.}}
Eh, mon Dieu, finissez un discours de la sorte. {{didascalie|À son mari.|c}}
{{numVers|505}} Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{Personnage|Philaminte}}
Comment ? vous avez peur d’offenser la coquine ?
Vous lui parlez d’un ton tout à fait obligeant ?
{{PersonnageD|Chrysale||bas.}}
{{numVers|510}} Moi ? Point. Allons, sortez. Va-t’en, ma pauvre enfant.
</poem>
 
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|515}} Vous voulez que toujours je l’aie à mon service,
Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ?
Pour rompre toute loi d’usage et de raison,
Par un barbare amas de vices d’oraison,
De mots estropiés, cousus par intervalles,
{{numVers|520}} De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles ?
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|525}} Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugelas,
Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas ?
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes,
Elle accommode mal les noms avec les verbes,
Et redise cent fois un bas ou méchant mot,
{{numVers|530}} Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot.
Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
Vaugelas n’apprend point à bien faire un potage,
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|535}} Que ce discours grossier terriblement assomme !
Et quelle indignité pour ce qui s’appelle « homme »,
D’être baissé sans cesse aux soins matériels,
Au lieu de se hausser vers les spirituels !
Le corps, cette guenille, est-il d’une importance,
{{numVers|540}} D’un prix à mériter seulement qu’on y pense,
Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?
{{Personnage|Chrysale}}
Oui, mon corps est moi-même, et j’en veux prendre soin,
{{Personnage|Bélise}}
Le corps avec l’esprit, fait figure, mon frère ;
{{numVers|545}} Mais si vous en croyez tout le monde savant,
L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant ;
Et notre plus grand soin, notre première instance,
{{Personnage|Chrysale}}
Ma foi si vous songez à nourrir votre esprit,
{{numVers|550}} C’est de viande bien creuse, à ce que chacun dit,
Et vous n’avez nul soin, nulle sollicitude
Pour…
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|555}} Voulez-vous que je dise ? Il faut qu’enfin j’éclate,
Que je lève le masque, et décharge ma rate.
De folles on vous traite, et j’ai fort sur le cœur…
C’est à vous que je parle, ma sœur.
Le moindre solécisme en parlant vous irrite :
{{numVers|560}} Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
Vos livres éternels ne me contentent pas,
Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
Et laisser la science aux docteurs de la ville ;
{{numVers|565}} M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
Cette longue lunette à faire peur aux gens,
Et cent brimborions dont l’aspect importune :
Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la lune,
Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous,
{{numVers|570}} Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu’une femme étudie, et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens,
{{numVers|575}} Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
{{numVers|580}} À connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse.
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ;
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,
Et leurs livres un dé, du fil, et des aiguilles,
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
{{numVers|585}} Les femmes d’à présent sont bien loin de ces mœurs,
Elles veulent écrire, et devenir auteurs.
Nulle science n’est pour elles trop profonde,
Et céans beaucoup plus qu’en aucun lieu du monde.
Les secrets les plus hauts s’y laissent concevoir,
{{numVers|590}} Et l’on sait tout chez moi, hors ce qu’il faut savoir.
On y sait comme vont lune, étoile polaire,
Vénus, Saturne, et Mars, dont je n’ai point affaire ;
Et dans ce vain savoir, qu’on va chercher si loin,
On ne sait comme va mon pot dont j’ai besoin.
{{numVers|595}} Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,
Et tous ne font rien moins que ce qu’ils ont à faire ;
Raisonner est l’emploi de toute ma maison,
Et le raisonnement en bannit la raison ;
L’un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire,
{{numVers|600}} L’autre rêve à des vers quand je demande à boire ;
Enfin je vois par eux votre exemple suivi,
Et j’ai des serviteurs, et ne suis point servi.
Une pauvre servante au moins m’était restée,
Qui de ce mauvais air n’était point infectée,
{{numVers|605}} Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas,
À cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse,
{{didascalie|(Car c’est, comme j’ai dit, à vous que je m’adresse)|c}} ;
Je n’aime point céans tous vos gens à latin,
{{numVers|610}} Et principalement ce Monsieur Trissotin.
C’est lui qui dans des vers vous a tympanisées,
Tous les propos qu’il tient sont des billevesées,
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|615}} Quelle bassesse, ô Ciel, et d’âme, et de langage !
 
{{Personnage|Bélise}}
Et de ce même sang se peut-il que je sois !
Je me veux mal de mort d’être de votre race,
{{numVers|620}} Et de confusion j’abandonne la place.
</poem>
 
Discourons d’autre affaire. À votre fille aînée
On voit quelque dégoût pour les nœuds d’hyménée ;
{{numVers|625}} C’est une philosophe enfin, je n’en dis rien,
Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien.
Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette,
Et je crois qu’il est bon de pourvoir Henriette,
De choisir un mari…
{{Personnage|Philaminte}}
C’est à quoi j’ai songé,
{{numVers|630}} Et je veux vous ouvrir l’intention que j’ai.
Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,
Et qui n’a pas l’honneur d’être dans votre estime,
Est celui que je prends pour l’époux qu’il lui faut,
Et je sais mieux que vous juger de ce qu’il vaut ;
{{numVers|635}} La contestation est ici superflue,
Et de tout point chez moi l’affaire est résolue.
Au moins ne dites mot du choix de cet époux,
Je veux à votre fille en parler avant vous.
J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
{{numVers|640}} Et je connaîtrai bien si vous l’aurez instruite.
</poem>
 
{{Personnage|Ariste}}
Quel est le succès ? Aurons-nous Henriette ?
A-t-elle consenti ? l’affaire est-elle faite ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
 
{{Personnage|Ariste}}
Refuse-t-elle ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
Non.
{{numVers|645}} Non.
 
{{Personnage|Ariste}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|650}} Oui, qui parle toujours de vers et de latin.
 
{{Personnage|Ariste}}
Vous l’avez accepté ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{Personnage|Ariste}}
La raison est fort belle, et c’est faire un grand pas.
{{numVers|55}} Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
Certes votre prudence est rare au dernier point !
N’avez-vous point de honte avec votre mollesse ?
{{numVers|660}} Et se peut-il qu’un homme ait assez de faiblesse
Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu,
Et n’oser attaquer ce qu’elle a résolu ?
Mon Dieu, vous en parlez, mon frère, bien à l’aise,
Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse.
{{numVers|665}} J’aime fort le repos, la paix, et la douceur,
Et ma femme est terrible avecque son humeur.
Du nom de philosophe elle fait grand mystère,
Mais elle n’en est pas pour cela moins colère ;
Et sa morale faite à mépriser le bien,
{{numVers|670}} Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien.
Pour peu que l’on s’oppose à ce que veut sa tête,
On en a pour huit jours d’effroyable tempête.
Elle me fait trembler dès qu’elle prend son ton.
Je ne sais où me mettre, et c’est un vrai dragon ;
{{numVers|675}} Et cependant avec toute sa diablerie,
Il faut que je l’appelle, et « mon cœur », et « ma mie ».
 
Est par vos lâchetés souveraine sur vous.
Son pouvoir n’est fondé que sur votre faiblesse.
{{numVers|680}} C’est de vous qu’elle prend le titre de maîtresse.
Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,
Et vous faites mener en bête par le nez.
Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
Vous résoudre une fois à vouloir être un homme ?
{{numVers|685}} À faire condescendre une femme à vos vœux,
Et prendre assez de cœur pour dire un : « Je le veux » ?
Vous laisserez sans honte immoler votre fille
Aux folles visions qui tiennent la famille,
Et de tout votre bien revêtir un nigaud,
{{numVers|690}} Pour six mots de latin qu’il leur fait sonner haut ?
Un pédant qu’à tous coups votre femme apostrophe
Du nom de bel esprit, et de grand philosophe,
D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala,
Et qui n’est, comme on sait, rien moins que tout cela ?
{{numVers|695}} Allez, encore un coup, c’est une moquerie,
Et votre lâcheté mérite qu’on en rie.
 
{{Personnage|Chrysale}}
C’est une chose infâme,
{{numVers|700}} Que d’être si soumis au pouvoir d’une femme.
 
{{Personnage|Ariste}}
Et je lui veux faire aujourd’hui connaître
Que ma fille est ma fille, et que j’en suis le maître,
{{numVers|705}} Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux.
 
{{Personnage|Ariste}}
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|715}} Ce m’est une douceur à nulle autre pareille.
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|720}} Hélas, c’est un enfant tout nouveau né, Madame.
Son sort assurément a lieu de vous toucher,
Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher.
 
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|725}} Holà, pourquoi donc fuyez-vous ?
 
{{Personnage|Henriette}}
{{Personnage|Henriette}}
Je sais peu les beautés de tout ce qu’on écrit,
{{numVers|730}} Et ce n’est pas mon fait que les choses d’esprit.
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Henriette}}
{{numVers|735}} Aussi peu l’un que l’autre, et je n’ai nulle envie…
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Bélise}}
{{numVers|740}} De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes,
Et qu’elle vient d’avoir du point fixe écarté,
Ce que nous appelons centre de gravité ?
 
{{Personnage|Bélise}}
{{numVers|745}} Cela ne tarit pas.
 
{{Personnage|Philaminte}}
Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,
Et je pense qu’ici je ne ferai pas mal,
{{numVers|750}} De joindre à l’épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoût d’un sonnet, qui chez une princesse
A passé pour avoir quelque délicatesse.
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|755}} Donnons vite audience.
{{PersonnageD|Bélise||À chaque fois qu’il veut lire, elle l’interrompt.}}
Je sens d’aise mon cœur tressaillir par avance.
SO…
{{PersonnageD|Bélise||à Henriette}}
{{numVers|760}} Silence, ma nièce.
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|765}} Qu’il a le tour galant !
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{Personnage|Philaminte}}
J’aime « superbement » et « magnifiquement » ;
{{numVers|770}} Ces deux adverbes joints font « admirablement ».
 
{{Personnage|Bélise}}
<poem>
Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement,
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.
 
{{Personnage|Bélise}}
Loger son ennemie !
 
{{Personnage|Philaminte}}
Superbement, et magnifiquement !
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Bélise}}
{{numVers|785}} Je suis de votre avis, « quoi qu’on die » est heureux.
 
{{Personnage|Armande}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
Mais en comprend-on bien comme moi la finesse ?
 
{{Personnage|Armande}} ''et''
{{Personnage|Philaminte}}
Mais quand vous avez fait ce charmant « quoi qu’on die »,
{{numVers|795}} Avez-vous compris, vous, toute son énergie ?
Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu’il nous dit,
Et pensiez-vous alors y mettre tant d’esprit ?
J’ai fort aussi l’ingrate dans la tête,
Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête,
{{numVers|800}} Qui traite mal les gens, qui la logent chez eux.
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Trissotin}}
Faites-la sortir, quoi qu’on die,
 
{{Personnage|Philaminte}},
{{Personnage|Armande}} ''et''
{{Personnage|Bélise}}
Quoi qu’on die !
 
{{Personnage|Trissotin}}
De votre riche appartement,
 
{{Personnage|Philaminte}},
{{Personnage|Armande}} ''et''
{{Personnage|Bélise}}
Riche appartement !
 
{{Personnage|Trissotin}}
Où cette ingrate insolemment,
 
{{Personnage|Philaminte}},
{{Personnage|Armande}} ''et''
{{Personnage|Bélise}}
Cette ingrate de fièvre ?
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Armande}} ''et''
{{Personnage|Bélise}} Ah !
 
{{Personnage|Trissotin}}
<poem>
Quoi, sans respecter votre rang,
{{numVers|805}} Elle se prend à votre sang,
</poem>
 
{{Personnage|Philaminte}},
{{Personnage|Armande}} ''et''
{{Personnage|Bélise}}
Ah !
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|810}} On se meurt de plaisir.
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Bélise}}
Sans la marchander davantage,
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|815}} On n’y saurait marcher que sur de belles choses.
 
{{Personnage|Armande}}
</poem>
 
{{Personnage|Philaminte}} {{numVers|825}} Ces titres ont toujours quelque chose de rare.
 
{{Personnage|Armande}}
{{Personnage|Trissotin}}
<poem>
L’amour si chèrement m’a vendu son lien,
</poem>
 
{{Personnage|Bélise}},
{{Personnage|Armande}} ''et''
{{Personnage|Philaminte}}
Ah !
 
{{Personnage|Trissotin}}
Qu’il m’en coûte déjà la moitié de mon bien.
Et quand tu vois ce beau carrosse
{{numVers|830}} Où tant d’or se relève en bosse,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
</poem>
{{Personnage|Philaminte}}
Je ne sais du moment que je vous ai connu,
{{numVers|840}} Si sur votre sujet j’ai l’esprit prévenu,
Mais j’admire partout vos vers et votre prose.
 
{{Personnage|Philaminte}}
Je n’ai rien fait en vers, mais j’ai lieu d’espérer
{{numVers|845}} Que je pourrai bientôt vous montrer en amie,
Huit chapitres du plan de notre Académie.
Platon s’est au projet simplement arrêté,
Quand de sa République il a fait le traité ;
Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
{{numVers|850}} Que j’ai sur le papier en prose accommodée,
Car enfin je me sens un étrange dépit
Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit,
Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes
De cette indigne classe où nous rangent les hommes ;
{{numVers|855}} De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
 
De n’étendre l’effort de notre intelligence,
Qu’à juger d’une jupe, et de l’air d’un manteau,
{{numVers|860}} Ou des beautés d’un point, ou d’un brocart nouveau.
 
{{Personnage|Bélise}}
Pour les dames on sait mon respect en tous lieux,
Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
{{numVers|865}} De leur esprit aussi j’honore les lumières.
 
{{Personnage|Philaminte}}
Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
Que de science aussi les femmes sont meublées,
{{numVers|870}} Qu’on peut faire comme eux de doctes assemblées,
Conduites en cela par des ordres meilleurs,
Qu’on y veut réunir ce qu’on sépare ailleurs ;
Mêler le beau langage, et les hautes sciences ;
Découvrir la nature en mille expériences ;
{{numVers|875}} Et sur les questions qu’on pourra proposer
Faire entrer chaque secte, et n’en point épouser.
 
 
{{Personnage|Bélise}}
{{numVers|880}} Je m’accommode assez pour moi des petits corps ;
Mais le vide à souffrir me semble difficile,
Et je goûte bien mieux la matière subtile.
 
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|885}} Il me tarde de voir notre assemblée ouverte,
Et de nous signaler par quelque découverte.
 
{{Personnage|Philaminte}}
Pour moi, sans me flatter, j’en ai déjà fait une,
{{numVers|890}} Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune.
 
{{Personnage|Bélise}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|895}} La morale a des traits dont mon cœur est épris,
Et c’était autrefois l’amour des grands esprits ;
Mais aux stoïciens je donne l’avantage,
{{Personnage|Armande}}
Pour la langue, on verra dans peu nos règlements,
{{numVers|900}} Et nous y prétendons faire des remuements.
Par une antipathie ou juste, ou naturelle,
Nous avons pris chacune une haine mortelle
Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,
Que mutuellement nous nous abandonnons ;
{{numVers|905}} Contre eux nous préparons de mortelles sentences,
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences
Par les proscriptions de tous ces mots divers,
{{Personnage|Philaminte}}
Mais le plus beau projet de notre académie,
{{numVers|910}} Une entreprise noble et dont je suis ravie ;
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C’est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
{{numVers|915}} Ces jouets éternels des sots de tous les temps ;
Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants ;
Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes,
 
{{Personnage|Trissotin}}
Voilà certainement d’admirables projets !
 
{{Personnage|Bélise}}
{{numVers|920}} Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.
{{numVers|925}} Nous chercherons partout à trouver à redire,
Et ne verrons que nous qui sache bien écrire.
</poem>
{{Personnage|Trissotin}}
C’est cet ami savant qui m’a fait tant d’instance
{{numVers|930}} De lui donner l’honneur de votre connaissance.
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|935}} Venez, on va dans peu vous les faire savoir.
 
{{Personnage|Trissotin}} Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir.
En vous le produisant, je ne crains point le blâme
D’avoir admis chez vous un profane, Madame,
Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits.
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|940}} La main qui le présente, en dit assez le prix.
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|945}} Quoi, Monsieur sait du grec ? Ah permettez, de grâce
Que pour l’amour du grec, Monsieur, on vous embrasse. {{didascalie|Il les baise toutes, jusques à Henriette qui le refuse.}}
 
{{Personnage|Vadius}}
Je crains d’être fâcheux, par l’ardeur qui m’engage
{{numVers|950}} À vous rendre aujourd’hui, Madame, mon hommage,
Et j’aurais pu troubler quelque docte entretien.
 
 
{{Personnage|Vadius}}
{{numVers|955}} Le défaut des auteurs, dans leurs productions,
C’est d’en tyranniser les conversations ;
D’être au Palais, au Cours, aux ruelles, aux tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens,
{{numVers|960}} Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens,
Qui des premiers venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
On ne m’a jamais vu ce fol entêtement,
Et d’un Grec là-dessus je suis le sentiment,
{{numVers|965}} Qui par un dogme exprès défend à tous ses sages
L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.
Voici de petits vers pour de jeunes amants,
 
{{Personnage|Vadius}}
{{numVers|970}} Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Vadius}}
{{numVers|975}} Vos odes ont un air noble, galant et doux,
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Est-il rien d’amoureux comme vos chansonnettes ?
 
{{Personnage|Vadius}}
Peut-on voir rien d’égal aux sonnets que vous faites ?
 
{{Personnage|Trissotin}}
Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?
 
{{Personnage|Vadius}}
{{numVers|980}} Rien de si plein d’esprit que tous vos madrigaux ?
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Trissotin}}
Si la France pouvait connaître votre prix,
 
{{Personnage|Vadius}}
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|985}} En carrosse doré vous iriez par les rues.
 
{{Personnage|Vadius}}
 
{{Personnage|Vadius}}
{{numVers|990}} Oui, hier il me fut lu dans une compagnie.
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{Personnage|Vadius}}
Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ;
{{numVers|995}} Et si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{Personnage|Trissotin}}
Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
{{numVers|1000}} Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.
 
{{Personnage|Vadius}}
Vous ?
 
{{Personnage|Trissotin}}
Il faut qu’en écoutant j’aie eu l’esprit distrait,
Ou bien que le lecteur m’ait gâté le sonnet.
{{numVers|1005}} Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Vadius}}
{{numVers|1010}} Elle n’en reste pas pour cela plus mauvaise.
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1015}} Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
 
{{Personnage|Vadius}}
{{Personnage|Trissotin}}
Va, va restituer tous les honteux larcins
{{numVers|1020}} Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.
{{Personnage|Vadius}}
Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse,
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1025}} Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.
 
{{Personnage|Vadius}}
C’est par là que j’y tiens un rang plus honorable.
Il te met dans la foule ainsi qu’un misérable,
{{numVers|1035}} Il croit que c’est assez d’un coup pour t’accabler,
Et ne t’a jamais fait l’honneur de redoubler :
Mais il m’attaque à part comme un noble adversaire
Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ;
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1045}} À mon emportement ne donnez aucun blâme ;
C’est votre jugement que je défends, Madame,
Dans le sonnet qu’il a l’audace d’attaquer.
À vous remettre bien, je me veux appliquer.
Mais parlons d’autre affaire. Approchez, Henriette.
{{numVers|1050}} Depuis assez longtemps mon âme s’inquiète,
De ce qu’aucun esprit en vous ne se fait voir,
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.
C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire,
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire.
{{numVers|1055}} J’aime à vivre aisément, et dans tout ce qu’on dit
Il faut se trop peiner, pour avoir de l’esprit.
C’est une ambition que je n’ai point en tête,
Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête
Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
{{numVers|1060}} Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
 
{{Personnage|Philaminte}}
La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
{{numVers|1065}} Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme ;
Mais celle de l’esprit est inhérente et ferme.
J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner
La beauté que les ans ne peuvent moissonner,
De faire entrer chez vous le désir des sciences,
{{numVers|1070}} De vous insinuer les belles connaissances ;
Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,
C’est d’attacher à vous un homme plein d’esprit,
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|1075}} Oui, vous. Faites la sotte un peu.
 
{{Personnage|Bélise|à Trissotin}}
Je vous entends. Vos yeux demandent mon aveu,
Pour engager ailleurs un cœur que je possède.
Allez, je le veux bien. À ce nœud je vous cède,
C’est un hymen qui fait votre établissement.
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1080}} Je ne sais que vous dire, en mon ravissement,
Madame, et cet hymen dont je vois qu’on m’honore
Me met…
Comme vous répondez !
Savez-vous bien que si… Suffit, vous m’entendez.
{{numVers|1085}} Elle se rendra sage ; allons, laissons-la faire.
</poem>
 
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|1095}} Cependant bien qu’ici nos goûts soient différents,
Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents ;
Une mère a sur nous une entière puissance,
Et vous croyez en vain par votre résistance…
{{Personnage|Chrysale}}
Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein,
{{numVers|1100}} Ôtez ce gant. Touchez à Monsieur dans la main,
Et le considérez désormais dans votre âme
En homme dont je veux que vous soyez la femme.
{{Personnage|Henriette}}
Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents ;
{{numVers|1105}} Un père a sur nos vœux une entière puissance.
{{Personnage|Armande}}
Une mère a sa part à notre obéissance.
{{Personnage|Chrysale}}
Taisez-vous, péronnelle !
{{numVers|1110}} Allez philosopher tout le soûl avec elle,
Et de mes actions ne vous mêlez en rien.
Dites-lui ma pensée, et l’avertissez bien
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{numVers|1115}} Quel transport ! quelle joie ! ah ! que mon sort est doux ! </TD></TR>
 
{{Personnage|Chrysale}}
Tenez, mon cœur s’émeut à toutes ces tendresses,
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
{{numVers|1120}} Et je me ressouviens de mes jeunes amours.
</poem>
 
Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi
S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi,
{{numVers|1125}} Et semblait suivre moins les volontés d’un père,
Qu’affecter de braver les ordres d’une mère.</TD></TR>
 
Les droits de la raison soumettent tous ses vœux ;
Et qui doit gouverner ou sa mère, ou son père,
{{numVers|1130}} Ou l’esprit, ou le corps ; la forme, ou la matière.
 
{{Personnage|Armande}}
{{Personnage|Philaminte}}
Il n’en est pas encore où son cœur peut prétendre.
{{numVers|1135}} Je le trouvais bien fait, et j’aimais vos amours ;
Mais dans ses procédés il m’a déplu toujours.
Il sait que Dieu merci je me mêle d’écrire,
{{Personnage|Armande}}
Je ne souffrirais point, si j’étais que de vous,
{{numVers|1140}} Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.
On me ferait grand tort d’avoir quelque pensée,
Que là-dessus je parle en fille intéressée,
Et que le lâche tour que l’on voit qu’il me fait,
Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret.
{{numVers|1145}} Contre de pareils coups, l’âme se fortifie
Du solide secours de la philosophie,
Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout :
Mais vous traiter ainsi, c’est vous pousser à bout.
Il est de votre honneur d’être à ses vœux contraire,
{{numVers|1150}} Et c’est un homme enfin qui ne doit point vous plaire.
Jamais je n’ai connu, discourant entre nous,
Qu’il eût au fond du cœur de l’estime pour vous.
 
{{Personnage|Philaminte}}
Petit sot !
 
{{Personnage|Armande}}
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|1155}} Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux,
J’ai lu des vers de vous qu’il n’a point trouvés beaux.
 
{{Personnage|Philaminte}}
L’impertinent !
 
{{Personnage|Armande}}
Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin
De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin ?
{{numVers|1165}} Parlez. Dites, d’où vient ce courroux effroyable ?
Je veux bien que Madame en soit juge équitable.
 
Je trouverais assez de quoi l’autoriser ;
Vous en seriez trop digne, et les premières flammes
{{numVers|1170}} S’établissent des droits si sacrés sur les âmes.
Qu’il faut perdre fortune, et renoncer au jour,
Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour ;
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{numVers|1175}} Appelez-vous, Madame, une infidélité,
Ce que m’a de votre âme ordonné la fierté ?
Je ne fais qu’obéir aux lois qu’elle m’impose ;
Et si je vous offense, elle seule en est cause.
Vos charmes ont d’abord possédé tout mon cœur.
{{numVers|1180}} Il a brûlé deux ans d’une constante ardeur ;
Il n’est soins empressés, devoirs, respects, services,
Dont il ne vous ait fait d’amoureux sacrifices.
Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous,
Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux ;
{{numVers|1185}} Ce que vous refusez, je l’offre au choix d’une autre.
Voyez. Est-ce, Madame, ou ma faute, ou la vôtre ?
Mon cœur court-il au change, ou si vous l’y poussez ?
{{Personnage|Armande}}
Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire,
{{numVers|1190}} Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire,
Et vouloir les réduire à cette pureté
Où du parfait amour consiste la beauté ?
Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée
Du commerce des sens nette et débarrassée ?
{{numVers|1195}} Et vous ne goûtez point dans ses plus doux appas,
Cette union des cœurs, où les corps n’entrent pas.
Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière ?
Qu’avec tout l’attirail des nœuds de la matière ?
Et pour nourrir les feux que chez vous on produit,
{{numVers|1200}} Il faut un mariage, et tout ce qui s’ensuit.
Ah quel étrange amour ! et que les belles âmes
Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes !
Les sens n’ont point de part à toutes leurs ardeurs,
Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.
{{numVers|1205}} Comme une chose indigne, il laisse là le reste.
C’est un feu pur et net comme le feu céleste,
On ne pousse avec lui que d’honnêtes soupirs,
Et l’on ne penche point vers les sales désirs.
Rien d’impur ne se mêle au but qu’on se propose.
{{numVers|1210}} On aime pour aimer, et non pour autre chose.
Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports
Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps.
{{Personnage|Clitandre}}
Pour moi par un malheur, je m’aperçois, Madame,
Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme :
{{numVers|1215}} Je sens qu’il y tient trop, pour le laisser à part ;
De ces détachements je ne connais point l’art ;
Le Ciel m’a dénié cette philosophie,
Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.
Il n’est rien de plus beau, comme vous avez dit,
{{numVers|1220}} Que ces vœux épurés qui ne vont qu’à l’esprit,
Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées,
Du commerce des sens si bien débarrassées :
Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés,
Je suis un peu grossier, comme vous m’accusez ;
{{numVers|1225}} J’aime avec tout moi-même, et l’amour qu’on me donne,
En veut, je le confesse, à toute la personne.
Ce n’est pas là matière à de grands châtiments ;
Et sans faire de tort à vos beaux sentiments,
Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode,
{{numVers|1230}} Et que le mariage est assez à la mode,
Passe pour un lien assez honnête et doux,
Pour avoir désiré de me voir votre époux,
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|1235}} Hé bien, Monsieur, hé bien, puisque sans m’écouter
Vos sentiments brutaux veulent se contenter ;
Puisque pour vous réduire à des ardeurs fidèles,
Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles ;
Si ma mère le veut, je résous mon esprit
{{numVers|1240}} À consentir pour vous à ce dont il s’agit.
 
{{Personnage|Clitandre}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|1245}} Mais enfin comptez-vous, Monsieur, sur mon suffrage,
Quand vous vous promettez cet autre mariage ?
Et dans vos visions savez-vous, s’il vous plaît,
Que j’ai pour Henriette un autre époux tout prêt ?
{{Personnage|Clitandre}}
Eh, Madame, voyez votre choix, je vous prie ;
{{numVers|1250}} Exposez-moi, de grâce, à moins d’ignominie,
Et ne me rangez pas à l’indigne destin
De me voir le rival de Monsieur Trissotin.
L’amour des beaux esprits qui chez vous m’est contraire
Ne pouvait m’opposer un moins noble adversaire.
{{numVers|1255}} Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit
Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit :
Mais Monsieur Trissotin n’a pu duper personne,
Et chacun rend justice aux écrits qu’il nous donne.
Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu’il vaut ;
{{numVers|1260}} Et ce qui m’a vingt fois fait tomber de mon haut,
C’est de vous voir au ciel élever des sornettes,
Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites.
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1265}} Je viens vous annoncer une grande nouvelle.
Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle :
Un monde près de nous a passé tout du long,
Est chu tout au travers de notre tourbillon ;
Et s’il eût en chemin rencontré notre terre,
{{numVers|1270}} Elle eût été brisée en morceaux comme verre.
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{numVers|1275}} Cette vérité veut quelque adoucissement.
Je m’explique, Madame, et je hais seulement
La science et l’esprit qui gâtent les personnes.
Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ;
Mais j’aimerais mieux être au rang des ignorants,
{{numVers|1280}} Que de me voir savant comme certaines gens.
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{numVers|1285}} Sans être fort habile,
La preuve m’en serait je pense assez facile.
Si les raisons manquaient, je suis sûr qu’en tout cas
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{numVers|1290}} Je n’irais pas bien loin pour trouver mon affaire.
 
{{Personnage|Trissotin}}
 
{{Personnage|Clitandre}}
{{numVers|1295}} Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant,
Qu’un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant.
 
{{Personnage|Clitandre}}
Si vous le voulez prendre aux usages du mot,
{{numVers|1300}} L’alliance est plus grande entre pédant et sot.
{{Personnage|Trissotin}}
La sottise dans l’un se fait voir toute pure.
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1305}} Il faut que l’ignorance ait pour vous de grands charmes,
Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Ces certains savants-là, peuvent à les connaître
{{numVers|1310}} Valoir certaines gens que nous voyons paraître.
 
{{Personnage|Clitandre}}
Eh, Madame, de grâce,
Monsieur est assez fort, sans qu’à son aide on passe :
{{numVers|1315}} Je n’ai déjà que trop d’un si rude assaillant ;
Et si je me défends, ce n’est qu’en reculant.
 
{{Personnage|Philaminte}}
On souffre aux entretiens ces sortes de combats,
{{numVers|1320}} Pourvu qu’à la personne on ne s’attaque pas.
 
{{Personnage|Clitandre}}
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1325}} Je ne m’étonne pas au combat que j’essuie,
De voir prendre à Monsieur la thèse qu’il appuie.
Il est fort enfoncé dans la cour, c’est tout dit :
La ocur, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit ;
Elle a quelque intérêt d’appuyer l’ignorance,
{{numVers|1330}} Et c’est en courtisan qu’il en prend la défense.
 
{{Personnage|Clitandre}}
Vous autres beaux esprits, vous déclamiez contre elle ;
Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle ;
{{numVers|1335}} Et sur son méchant goût lui faisant son procès,
N’accusiez que lui seul de vos méchants succès.
Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,
Avec tout le respect que votre nom m’inspire,
Que vous feriez fort bien, vos confrères, et vous,
{{numVers|1340}} De parler de la cour d’un ton un peu plus doux ;
Qu’à le bien prendre au fond, elle n’est pas si bête
Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ;
Qu’elle a du sens commun pour se connaître à tout ;
Que chez elle on se peut former quelque bon goût ;
{{numVers|1345}} Et que l’esprit du monde y vaut, sans flatterie,
Tout le savoir obscur de la pédanterie.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Ce que je vois, Monsieur, c’est que pour la science
{{numVers|1350}} Rasius et Baldus font honneur à la France,
Et que tout leur mérite exposé fort au jour,
N’attire point les yeux et les dons de la cour.
Je vois votre chagrin, et que par modestie
Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie :
{{numVers|1355}} Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos,
Que font-ils pour l’État vos habiles héros ?
Qu’est-ce que leurs écrits lui rendent de service,
Pour accuser la cour d’une horrible injustice,
Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms
{{numVers|1360}} Elle manque à verser la faveur de ses dons ?
Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire,
Et des livres qu’ils font la Cour a bien affaire.
Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que pour être imprimés, et reliés en veau,
{{numVers|1365}} Les voilà dans l’État d’importantes personnes ;
Qu’avec leur plume ils font les destins des couronnes ;
Qu’au moindre petit bruit de leurs productions,
Ils doivent voir chez eux voler les pensions ;
Que sur eux l’univers a la vue attachée ;
{{numVers|1370}} Que partout de leur nom la gloire est épanchée,
Et qu’en science ils sont des prodiges fameux,
Pour savoir ce qu’ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,
Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles
{{numVers|1375}} À se bien barbouiller de grec et de latin,
Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin
De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres ;
Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ;
Riches pour tout mérite, en babil importun,
{{numVers|1380}} Inhabiles à tout, vides de sens commun,
Et pleins d’un ridicule, et d’une impertinence
À décrier partout l’esprit et la science.
Votre chaleur est grande, et cet emportement
De la nature en vous marque le mouvement.
{{numVers|1385}} C’est le nom de « rival » qui dans votre âme excite…
</poem>
 
{{Personnage|Philaminte}}
Quelque important que soit ce qu’on veut que je lise,
{{numVers|1390}} Apprenez, mon ami, que c’est une sottise
De se venir jeter au travers d’un discours,
Et qu’aux gens d’un logis il faut avoir recours,
{{Personnage|Julien}}
Je noterai cela, Madame, dans mon livre.
{{PersonnageD|Philaminte||lit : }}
''Trissotin s’est vanté, Madame, qu’il épouserait votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n’en veut qu’à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage, que vous n’ayez vu le poème que je compose contre lui. En attendant cette peinture où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu’il a pillés.''
{{PersonnageD|Philaminte||poursuit.}}
{{numVers|1395}} Voilà sur cet hymen que je me suis promis
Un mérite attaqué de beaucoup d’ennemis ;
Et ce déchaînement aujourd’hui me convie,
À faire une action qui confonde l’envie ;
Qui lui fasse sentir que l’effort qu’elle fait,
{{numVers|1400}} De ce qu’elle veut rompre, aura pressé l’effet.
Reportez tout cela sur l’heure à votre maître ;
Et lui dites, qu’afin de lui faire connaître
Quel grand état je fais de ses nobles avis,
Et comme je les crois dignes d’être suivis,
{{numVers|1405}} Dès ce soir à Monsieur je marierai ma fille ;
Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille,
À signer leur contrat vous pourrez assister,
Et je vous y veux bien de ma part inviter.
Armande, prenez soin d’envoyer au notaire,
{{numVers|1410}} Et d’aller avertir votre sœur de l’affaire.
 
{{Personnage|Armande}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|1415}} Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir,
Et si je la saurai réduire à son devoir.
{{didascalie|Elle s’en va.}}
{{Personnage|Clitandre}}
Je m’en vais travailler, Madame, avec ardeur,
{{numVers|1420}} À ne vous point laisser ce grand regret au cœur.
 
{{Personnage|Armande}}
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|1425}} Oui, je vais vous servir de toute ma puissance.
 
{{Personnage|Clitandre}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|1430}} Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre ?
Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin ?
 
 
{{Personnage|Chrysale}}
Dès ce soir ?
 
{{Personnage|Clitandre}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|1435}} Et dès ce soir je veux,
Pour la contrecarrer, vous marier vous deux.
 
{{Personnage|Clitandre}}
Et Madame doit être instruite par sa sœur,
{{numVers|1440}} De l’hymen où l’on veut qu’elle apprête son cœur.
{{Personnage|Chrysale}} Et moi, je lui commande avec pleine puissance,
De préparer sa main à cette autre alliance.
Ah je leur ferai voir, si pour donner la loi,
Il est dans ma maison d’autre maître que moi.
{{numVers|1445}} Nous allons revenir, songez à nous attendre ;
Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous mon gendre.
 
{{Personnage|Clitandre}}
Quelque secours puissant qu’on promette à ma flamme,
{{numVers|1450}} Mon plus solide espoir, c’est votre cœur, Madame.
 
{{Personnage|Henriette}}
 
{{Personnage|Henriette}}
{{numVers|1455}} Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux ;
Et si tous mes efforts ne me donnent à vous,
Il est une retraite où notre âme se donne,
{{Personnage|Clitandre}}
Veuille le juste Ciel me garder en ce jour,
{{numVers|1460}} De recevoir de vous cette preuve d’amour.
</poem>
 
{{Personnage|Henriette}}
C’est sur le mariage où ma mère s’apprête,
Que j’ai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête ;
Et j’ai cru dans le trouble où je vois la maison,
Que je pourrais vous faire écouter la raison.
{{numVers|1465}} Je sais qu’avec mes vœux vous me jugez capable
De vous porter en dot un bien considérable :
Mais l’argent dont on voit tant de gens faire cas,
Pour un vrai philosophe a d’indignes appas ;
Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles,
{{numVers|1470}} Ne doit point éclater dans vos seules paroles.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Aussi n’est-ce point là ce qui me charme en vous ;
Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,
Votre grâce et votre air sont les biens, les richesses,
Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses ;
{{numVers|1475}} C’est de ces seuls trésors que je suis amoureux.
 
{{Personnage|Henriette}}
Et j’ai regret, Monsieur, de n’y pouvoir répondre.
Je vous estime autant qu’on saurait estimer,
{{numVers|1480}} Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.
Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être,
Et je sens que du mien Clitandre s’est fait maître.
Je sais qu’il a bien moins de mérite que vous,
Que j’ai de méchants yeux pour le choix d’un époux,
{{numVers|1485}} Que par cent beaux talents vous devriez me plaire.
Je vois bien que j’ai tort, mais je n’y puis que faire ;
Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,
C’est de me vouloir mal d’un tel aveuglement.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Le don de votre main où l’on me fait prétendre,
{{numVers|1490}} Me livrera ce cœur que possède Clitandre ;
Et par mille doux soins, j’ai lieu de présumer,
Que je pourrai trouver l’art de me faire aimer.
Non, à ses premiers vœux mon âme est attachée,
Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée.
{{numVers|1495}} Avec vous librement j’ose ici m’expliquer,
Et mon aveu n’a rien qui vous doive choquer.
Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs s’excite,
N’est point, comme l’on sait, un effet du mérite ;
Le caprice y prend part, et quand quelqu’un nous plaît,
{{numVers|1500}} Souvent nous avons peine à dire pourquoi c’est.
Si l’on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,
Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ;
Mais on voit que l’amour se gouverne autrement.
Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement,
{{numVers|1505}} Et ne vous servez point de cette violence
Que pour vous on veut faire à mon obéissance.
Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir
À ce que des parents ont sur nous de pouvoir.
On répugne à se faire immoler ce qu’on aime,
{{numVers|1510}} Et l’on veut n’obtenir un cœur que de lui-même.
Ne poussez point ma mère à vouloir par son choix,
Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.
Ôtez-moi votre amour, et portez à quelque autre
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{numVers|1515}} Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ?
Imposez-lui des lois qu’il puisse exécuter.
De ne vous point aimer peut-il être capable,
 
{{Personnage|Henriette}}
{{numVers|1520}} Eh Monsieur, laissons là ce galimatias.
Vous avez tant d’Iris, de Philis, d’Amarantes,
Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes,
Et pour qui vous jurez tant d’amoureuse ardeur…
{{Personnage|Trissotin}}
C’est mon esprit qui parle, et ce n’est pas mon cœur.
{{numVers|1525}} D’elles on ne me voit amoureux qu’en poète ;
Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.
 
Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
Cette ardeur jusqu’ici de vos yeux ignorée,
{{numVers|1530}} Vous consacre des vœux d’éternelle durée.
Rien n’en peut arrêter les aimables transports ;
Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,
Je ne puis refuser le secours d’une mère
Qui prétend couronner une flamme si chère ;
{{numVers|1535}} Et pourvu que j’obtienne un bonheur si charmant,
Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.
 
{{Personnage|Henriette}}
Mais savez-vous qu’on risque un peu plus qu’on ne pense,
À vouloir sur un cœur user de violence ? </TD>
Qu’il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
{{numVers|1540}} D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait ;
Et qu’elle peut aller en se voyant contraindre,
À des ressentiments que le mari doit craindre ?
Un tel discours n’a rien dont je sois altéré.
À tous événements le sage est préparé.
{{numVers|1545}} Guéri par la raison des faiblesses vulgaires,
Il se met au-dessus de ces sortes d’affaires,
Et n’a garde de prendre aucune ombre d’ennui
{{Personnage|Henriette}}
En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ;
{{numVers|1550}} Et je ne pensais pas que la philosophie
Fût si belle qu’elle est, d’instruire ainsi les gens
À porter constamment de pareils accidents.
Cette fermeté d’âme à vous si singulière,
Mérite qu’on lui donne une illustre matière ;
{{numVers|1555}} Est digne de trouver qui prenne avec amour,
Les soins continuels de la mettre en son jour ;
Et comme à dire vrai, je n’oserais me croire
Bien propre à lui donner tout l’éclat de sa gloire,
Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous,
{{numVers|1560}} Que je renonce au bien de vous voir mon époux.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Ah, ma fille, je suis bien aise de vous voir.
Allons, venez-vous-en faire votre devoir,
{{numVers|1565}} Et soumettre vos vœux aux volontés d’un père.
Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère ;
Et pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,
{{Personnage|Henriette}}
Vos résolutions sont dignes de louange.
{{numVers|1570}} Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change.
Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez,
Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|1575}} Comment ? Me prenez-vous ici pour un benêt ?
 
{{Personnage|Henriette}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
Suis-je un fat, s’il vous plaît ?
 
{{Personnage|Henriette}}
{{Personnage|Chrysale}}
Me croit-on incapable
Des fermes sentiments d’un homme raisonnable ?
 
{{Personnage|Henriette}}
{{Personnage|Chrysale}}
Est-ce donc qu’à l’âge où je me voi,
{{numVers|1580}} Je n’aurais pas l’esprit d’être maître chez moi ?
 
{{Personnage|Henriette}}
{{Personnage|Chrysale}}
Et que j’aurais cette faiblesse d’âme,
De me laisser mener par le nez à ma femme ?
 
{{Personnage|Henriette}}
 
{{Personnage|Henriette}}
{{numVers|1585}} Si je vous ai choqué, ce n’est pas mon envie.
 
{{Personnage|Chrysale}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|1590}} C’est moi qui dois disposer de ma fille.
 
{{Personnage|Henriette}}
 
{{Personnage|Henriette}}
Qui vous dit le contraire ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
 
{{Personnage|Henriette}}
{{numVers|1595}} Hélas ! vous flattez là les plus doux de mes vœux ;
Veuillez être obéi, c’est tout ce que je veux.
 
{{Personnage|Martine}}
Laissez-moi, j’aurai soin
{{numVers|1600}} De vous encourager, s’il en est de besoin.
</poem>
 
 
{{Personnage|Bélise}}
{{numVers|1605}} Ah ! quelle barbarie au milieu de la France !
Mais au moins en faveur, Monsieur, de la science,
Veuillez au lieu d’écus, de livres et de francs,
 
{{Personnage|le notaire}}
{{numVers|1610}} Moi ? Si j’allais, Madame, accorder vos demandes,
Je me ferais siffler de tous mes compagnons.
 
Allons, Monsieur, prenez la table pour écrire.
Ah, ah ! cette impudente ose encor se produire ?
{{numVers|1615}} Pourquoi donc, s’il vous plaît, la ramener chez moi ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
 
{{Personnage|le notaire}}
Procédons au contrat. Où donc est la future ? </TD></TR>
 
{{Personnage|Philaminte}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|1620}} Oui. La voilà, Monsieur, Henriette est son nom.
 
{{Personnage|le notaire}}
{{Personnage|Philaminte}}
Où vous arrêtez-vous ?
{{numVers|1625}} Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.
 
{{Personnage|Chrysale}}
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|1630}} Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête.
 
{{Personnage|le notaire}}
 
{{Personnage|Philaminte}}
Quoi donc, vous combattez les choses que je veux ?
 
{{Personnage|Chrysale}}
Que pour l’amour du bien qu’on voit dans ma famille.
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|1635}} Vraiment à votre bien on songe bien ici,
Et c’est là pour un sage, un fort digne souci !
{{Personnage|Chrysale}}
Enfin pour son époux, j’ai fait choix de Clitandre.
 
{{Personnage|Chrysale}}
{{numVers|1640}} Ouais. Vous le prenez là d’un ton bien absolu ?
 
{{Personnage|Martine}}
 
{{Personnage|Martine}}
{{numVers|1645}} Et nous voyons que d’un homme on se gausse,
Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse.
 
Je voudrais qu’il se fît le maître du logis.
Je ne l’aimerais point, s’il faisait le jocrisse
{{numVers|1650}} Et si je contestais contre lui par caprice ;
Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon,
Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.
 
 
{{Personnage|Martine}}
{{numVers|1655}} Par quelle raison, jeune, et bien fait qu’il est,
Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît,
Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue ?
Il lui faut un mari, non pas un pédagogue :
Et ne voulant savoir le grais, ni le latin,
{{numVers|1660}} Elle n’a pas besoin de Monsieur Trissotin.
 
{{Personnage|Chrysale}}
Et pour mon mari, moi, mille fois je l’ai dit,
Je ne voudrais jamais prendre un homme d’esprit.
{{numVers|1665}} L’esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage ;
Les livres cadrent mal avec le mariage ;
Et je veux, si jamais on engage ma foi,
Un mari qui n’ait point d’autre livre que moi ;
Qui ne sache ''A'', ne ''B'', n’en déplaise à Madame,
{{numVers|1670}} Et ne soit en un mot docteur que pour sa femme.
 
{{Personnage|Philaminte}}
Et moi, pour trancher court toute cette dispute,
Il faut qu’absolument mon désir s’exécute.
{{numVers|1675}} Henriette, et Monsieur seront joints de ce pas ;
Je l’ai dit, je le veux, ne me répliquez pas :
Et si votre parole à Clitandre est donnée,
{{Personnage|Chrysale}}
Voilà dans cette affaire un accommodement.
{{numVers|1680}} Voyez ? y donnez-vous votre consentement ?
 
{{Personnage|Henriette}}
Eh mon père !
 
{{Personnage|Clitandre}}
Mais nous établissons une espèce d’amour
Qui doit être épuré comme l’astre du jour ;
{{numVers|1685}} La substance qui pense, y peut être reçue,
Mais nous en bannissons la substance étendue.
</poem>
Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux.
Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles,
{{numVers|1690}} Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles :
L’une pour vous, me vient de votre procureur ;
L’autre pour vous, me vient de Lyon.
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|1695}} Vous vous troublez beaucoup !
Mon cœur n’est point du tout ébranlé de ce coup.
Faites, faites paraître une âme moins commune
 
{{Personnage|Ariste}}
{{numVers|1700}} Il a tort en effet,
Et vous vous êtes là justement récriée.
Il devait avoir mis que vous êtes priée,
{{PersonnageD|Chrysale||lit.}}
''Monsieur, l’amitié qui me lie à Monsieur votre frère, me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d’Argante et de Damon, et je vous donne avis qu’en même jour ils ont fait tous deux banqueroute.''
{{numVers|1705}} Ô Ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien !
 
{{Personnage|Philaminte}}
Ah quel honteux transport ! Fi ! tout cela n’est rien.
Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste,
Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.
Achevons notre affaire, et quittez votre ennui ;
{{numVers|1710}} Son bien nous peut suffire et pour nous, et pour lui.
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{Personnage|Philaminte}}
Cette réflexion vous vient en peu de temps !
{{numVers|1715}} Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce.
 
{{Personnage|Trissotin}}
{{Personnage|Philaminte}}
Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire,
{{numVers|1720}} Ce que jusques ici j’ai refusé de croire.
 
{{Personnage|Trissotin}}
Mais je ne suis point homme à souffrir l’infamie
Des refus offensants qu’il faut qu’ici j’essuie ;
{{numVers|1725}} Je vaux bien que de moi l’on fasse plus de cas,
Et je baise les mains à qui ne me veut pas.
 
{{Personnage|Clitandre}}
Je ne me vante point de l’être, mais enfin
{{numVers|1730}} Je m’attache, Madame, à tout votre destin ;
Et j’ose vous offrir, avecque ma personne,
Ce qu’on sait que de bien la fortune me donne.
Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux,
Et je veux couronner vos désirs amoureux.
{{numVers|1735}} Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée…
 
{{Personnage|Henriette}}
 
{{Personnage|Henriette}}
{{numVers|1740}} Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre,
Et je vous ai toujours souhaité pour époux,
Lorsqu’en satisfaisant à mes vœux les plus doux,
J’ai vu que mon hymen ajustait vos affaires :
Mais lorsque nous avons les destins si contraires,
{{numVers|1745}} Je vous chéris assez dans cette extrémité,
Pour ne vous charger point de notre adversité.
 
{{Personnage|Henriette}}
L’amour dans son transport parle toujours ainsi.
{{numVers|1750}} Des retours importuns évitons le souci,
Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie,
Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;
 
{{Personnage|Ariste}}
{{numVers|1755}} N’est-ce que le motif que nous venons d’entendre,
Qui vous fait résister à l’hymen de Clitandre ?
 
{{Personnage|Henriette}}
{{Personnage|Ariste}}
Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.
{{numVers|1760}} Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ;
Et c’est un stratagème, un surprenant secours,
Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours ;
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{numVers|1765}} J’en ai la joie au cœur,
Par le chagrin qu’aura ce lâche déserteur.
Voilà le châtiment de sa basse avarice,
 
{{Personnage|Armande}}
{{numVers|1770}} Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez ?
 
{{Personnage|Philaminte}}
{{Personnage|Bélise}}
Qu’il prenne garde au moins que je suis dans son cœur.
{{numVers|1775}} Par un prompt désespoir souvent on se marie,
Qu’on s’en repent après tout le temps de sa vie.
 
Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit.
</poem>
 
[[en:The Learned Women]]
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