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Modifications

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Révocation des modifications de 83.202.44.247 (retour à la dernière version de Philippe Kurlapski)
Je veux parler sans façon de nous autres Allemands d’aujourd’hui, qui souffrons plus que tout autre peuple de cette faiblesse de la personnalité, de cette contradiction entre le contenu et la forme. La forme nous apparaît communément comme une convention, comme un travestissement et une dissimulation, et c’est pourquoi, si on ne la hait point, elle n’est en tous les cas pas aimée. Il serait plus exact encore de dire que nous avons une crainte extraordinaire du mot convention et aussi de cette chose qui s’appelle la convention. C’est cette crainte qui a poussé l’Allemand à quitter l’école des Français, car il voulait devenir plus naturel et, par là, plus allemand. Or, avec ce « par là », il semble bien avoir fait un mauvais calcul. Échappé de l’école de la convention il se laissa dès lors aller où bon lui semblait, selon que l’envie le poussait, et, au fond, il n’en continuait pas moins d’imiter, avec négligence et au hasard, dans un demi oubli, ce que jadis il avait imité scrupuleusement et souvent avec bonheur.
 
C’est ainsi que, par rapport aux temps d’autrefois, on vit aujourd’hui encore selon une convention française, mais cette convention est devenue négligente et incorrecte, ainsi que le démontrent nos moindres gestes : que nous marchions, que nous nous arrêtions ou que nous causions ; ainsi que le démontre notre façon de nous vêtir et de nous loger. En s’imaginant prendre un essor vers le naturel, on se contenta d’avoir recours au laisser-aller, à la paresse, au plus petit effort de domination de soi. Parcourez une ville allemande ! Toute convention, si on la compare à l’originalité nationale des villes étrangères, s’affirme par son côté négatif. Tout est incolore, usé, mal copié, négligé ; chacun agit à sa guise, non point conformément à une volonté forte et féconde par les idées qui s’expriment, mais selon les lois que prescrivaient d’une part la hâte générale et d’autre part la nonchalance universelle. Un vêtement dont l’invention n’est pas un casse-tête, qui peut être endossé sans perte de temps, c’est-à-dire un vêtement emprunté à l’étranger et imité avec autant de négligence que possible, voilà ce que les Allemands s’empressent d’appeler une contribution au costume germanique. Ils repoussent, véritablement avec ironie, le sens de la forme, — car ils possèdent le sens du contenucontinu. Ne sont-ils pas le peuple fameux par son intimité ?
 
Or, cette intimité court encore un danger fameux. Le « contenu » dont il est entendu qu’il ne peut pas être vu du dehors pourrait, à l’occasion, se volatiliser. Au dehors on ne s’en apercevrait pas, ni même que ce contenu n’a jamais existé. Quoi qu’il en soit, ce danger, imaginons que le peuple allemand est loin de le courir. L’étranger aura néanmoins raison jusqu’à un certain point quand il nous reprochera que notre être intime est trop faible et trop désordonné pour agir au-dehors et se donner une forme. Il se peut avec cela que cet être intime possède un rare degré de sensibilité, qu’il se montre sérieux, puissant, intense, bon et peut-être plus riche que l’être intime des autres peuples. Dans son ensemble il demeure néanmoins faible, parce que toutes ces fibres admirables ne se joignent pas en un nœud puissant. De la sorte l’action visible ne répond pas à une action d’ensemble qui serait la révélation spontanée de cet être intime, elle n’est, au contraire, que l’essai timide ou grossier d’une fibre quelconque qui veut se donner l’apparence de la généralité. C’est pourquoi il n’est pas possible de juger l’Allemand d’après une action isolée et, même après avoir été vu à l’œuvre, en tant qu’individu, il reste encore mystérieux. On n’ignore pas que c’est par ses sentiments et ses idées que l’Allemand donne sa mesure. Ses sentiments et ses idées il les exprime dans ses livres. Hélas ! Dans ces derniers temps, les livres des Allemands permettent plus que jamais d’émettre des doutes au sujet de ce fameux « être intime » et l’on se demande si celui-ci niche toujours dans son petit temple inaccessible. Ce serait épouvantable de songer qu’il pourrait disparaître un jour et qu’il ne resterait que l’extérieur, cet extérieur arrogant, lourd et humblement paresseux, qui serait alors le signe distinctif de l’Allemand. Épouvantable, presque autant que si cet être intime, sans qu’on s’en aperçoive, était faussé, maquillé, truqué, transformé en comédien, ou pis encore. Grillparzer, qui se tient à l’écart, livré à ses observations discrètes, semble, par exemple, croire qu’il en est ainsi d’après ses expériences pratiques, sur le domaine dramatique et théâtral. « Nous sentons avec des abstractions, dit-il, nous sommes à peine encore capables de savoir comment les sentiments s’expriment chez nos contemporains ; nous leur faisons faire des soubresauts qu’ils n’ont plus coutume de faire aujourd’hui. Shakespeare nous a tous corrompus, nous autres modernes. »