« Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle/Carrière » : différence entre les versions

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=== CARRIÈRE ===
 
s. f. Originairement ce mot est employé comme <i>chemin où
peut passer un char</i>, puis comme lieu d'où l'on extrait de la pierre à bâtir.
De tous temps, en France, on a extrait la pierre à bâtir soit à ciel ouvert,
soit dans des galeries creusées sous le sol. La colline Saint-Jacques à Paris
est complétement excavée par les constructeurs parisiens depuis les
premiers siècles du christianisme. C'est de cette colline et des environs
d'Arcueil que furent tirés tous les matériaux calcaires employés dans les
constructions de la cité, et notamment ceux qui ont servi à l'édification de
Notre-Dame. On employait alors, comme aujourd'hui, pour extraire les
bancs calcaires, des treuils munis de grandes roues posés à l'orifice des
puits. On trouve, dans le recueil des <i>Olim</i><span id="note1"></span>[[#footnote1|<sup>1</sup>]], quelques arrêts touchant
l'extraction des pierres à bâtir; ils sont relatifs aux indemnités à payer par
les carriers ou constructeurs pour réparations des chemins défoncés. Nous
citons ici un fragment d'un de ces arrêts royaux qui date de 1273.
 
«Cependant l'abbé et les moines du couvent de Saint-Port se plaignaient
de ce que ceux qui réparaient le pont de Melun étaient venus dans leurs
terres, et y avaient creusé pour faire une carrière de laquelle ils tiraient,
malgré eux moines, des pierres nécessaires à la construction dudit pont;
que par cela même un tort considérable leur avait été fait, en détruisant
presque entièrement un chemin sur lequel on arrivait à leur abbaye;
c'est pourquoi les moines demandaient qu'on poursuivit ces carriers
pour faire cesser l'abus, et leur faire réparer les dommages qu'ils
avaient causés au couvent. Le bailli de la Seine fut donc invité à faire
réparer le chemin de telle sorte que les moines pussent se rendre facilement
et en toute sûreté à l'abbaye, comme auparavant, et à les indemniser
des dommages qu'ils avaient soufferts par suite de l'exploitation de
ladite carrière; savoir, en leur payant des deniers royaux une somme
égale à celle de la pierre extraite, ou en leur faisant restituer cette somme
par les entrepreneurs dudit pont...»
 
À une époque où il n'existait pas une législation uniforme, propre à
régler l'exploitation des carrières, ces contestations étaient fréquentes;
les abbayes, les seigneurs féodaux, possesseurs du sol, faisaient payer des
droits pour permettre l'exploitation sur leurs terres, ou exigeaient un
charriage gratuit d'une portion des matériaux exploités pour leur usage
particulier. Souvent même les couvents faisaient exploiter eux-mêmes et
vendaient les matériaux. Les cottaux de carrière de Saint-Denis appartenaient
à l'abbé et aux moines de Saint-Denis; ceux-ci possédaient aussi
des carrières près Pontoise. Les abbayes de Royaumont, du Val-sur-l'Oise,
tiraient profit des vastes et belles carrières dont leur sol est rempli. Les
établissements religieux se faisaient souvent un revenu considérable par
l'extraction de la pierre, car ils avaient, autant que faire se pouvait, le soin
de bâtir leurs monastères dans le voisinage de dépôts calcaires; et, sur le
sol de la France, on peut être assuré de trouver, proche des abbayes, de
bonnes terres, des cours d'eau et de la pierre propre à bâtir. Agriculteurs,
industriels et constructeurs, les moines furent les premiers à ouvrir le sol
et à lui faire rendre tout ce qui est nécessaire aux besoins d'un peuple
civilisé. Les constructions qu'ils nous ont laissées font voir que les moyens
d'exploitation qu'ils employaient étaient bien organisés et d'une grande
puissance, car il n'est pas rare de trouver dans les églises abbatiales des
blocs énormes. Ainsi, par exemple, on voit, dans le chœur de l'abbaye de
Vézelay, des colonnes monolythes qui ne cubent pas moins de quatre
mètres; or, ces colonnes proviennent des carrières de Coutarnoux, qui sont
distantes de vingt-huit kilomètres de l'abbaye, et il a fallu monter ces
blocs au sommet d'une montagne escarpée, et cela avec des efforts inouis.
Dans beaucoup d'églises de Bourgogne, du Mâconnais, on trouve des
monolythes qui, pour le cube, ne le cèdent en rien à ceux-ci. On ne peut
douter que l'attention des moines ne se soit portée d'une manière toute
particulière sur l'exploitation des carrières, car ils ont su extraire des matériaux
de choix en grande quantité, et les faire transporter par des moyens
mécaniques assez énergiques pour causer encore aujourd'hui notre étonnement.
 
Nous n'avons pu jusqu'à présent savoir s'il n'existait pas, pendant les
XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles, des corporations de carriers, comme il existait des
corporations de constructeurs de ponts (pontifices); la vue des monuments
nous le ferait croire, car nous avons trouvé, en examinant des matériaux
de gros volume, des traces de moyens de transport identiques dans des
contrées très-éloignées les unes des autres, des choix de matériaux en
raison de la place qu'ils occupent, indiquant un système d'extraction suivi
avec méthode; mais nous avons l'occasion de nous étendre sur ce sujet
dans le mot CONSTRUCTION, auquel nous renvoyons nos lecteurs. Il est
certain, par exemple, que les carriers du moyen âge devaient posséder une
méthode simple pour extraire des pierres d'une grande longueur, quoique
faibles d'épaisseur et de largeur.
 
Pendant les XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles, on a mis en œuvre, dans les constructions,
avec une profusion extraordinaire, des colonnettes, des meneaux de
fenêtres, dont le diamètre n'excède pas 0,20 c. et dont la longueur varie
de quatre à cinq mètres, quelquefois plus; or, aujourd'hui, nous avons
souvent de la peine à faire extraire des matériaux, remplissant ces conditions,
des mêmes carrières d'où autrefois on les tirait en grande quantité.
En cela, comme en bien d'autres choses, nos progrès, dont nous sommes
si fiers, ressembleraient fort à une infériorité dans la pratique.
Jusqu'au XV<sup>e</sup> siècle, on n'employait pas la scie pour débiter la pierre
dure; la pierre arrivait de la carrière dans les dimensions demandées par
le constructeur; il fallait donc, pour extraire et transporter ces blocs longs
et fragiles, des précautions et des ressources négligées ou perdues. Il est
vraisemblable que, pour obtenir ces pierres longues et minces, on employait
un procédé encore usité dans quelques provinces en France, et qui consiste
à faire une tranchée étroite dans le banc que l'on veut fendre; à placer
dans cette tranchée, de distance en distance, des coins de bois de frêne
séchés au four, sur lesquels on laisse tomber de l'eau goutte à goutte; les
coins, en se gonflant par l'humidité qui les pénètre également, font fendre
le bloc longitudinalement, sans risquer de le casser par tronçons comme
le ferait infailliblement la percussion sur des coins de fer. Trop dédaigneux
d'un passé que nous laissons dénigrer par quelques esprits étroits et
paresseux, nous négligeons aujourd'hui ces détails qui, autrefois, préoccupaient
avec raison les constructeurs. Si les architectes regardent comme un
de leurs devoirs de s'enquérir des carrières et de les visiter, ils ne cherchent
à avoir aucune action sur la manière de les exploiter; c'est, nous le
croyons, un grand tort; car la qualité de la pierre dépend parfois autant de
son gisement que des procédés employés pour l'extraire, ou de la saison
pendant laquelle on l'extrait. Beaucoup de carrières sont gâchées par des
carriers ignorants ou malhabiles, et ce serait un service à rendre que
d'établir une police sur l'exploitation des pierres; si cette police n'avait
pas autrefois une action uniforme sur toute la surface de la France, on ne
saurait douter, rien qu'en examinant les anciennes carrières abandonnées,
que chaque centre religieux, ou peut-être chaque province, avait la sienne;
car presque toujours, dans ces carrières anciennes, on retrouve les traces
d'une exploitation méthodique. Le même fait nous frappa lorsque nous
visitâmes les carrières antiques de l'Italie et de la Sicile. Et, en effet, si les
constructeurs du moyen âge avaient rompu avec la forme de l'architecture
antique, ils en avaient conservé l'esprit pratique beaucoup plus qu'on ne le
croit peut être. Ce qu'on ne saurait trop dire, c'est que précisément les
amateurs exclusifs de la forme antique, depuis la renaissance, ont dédaigné
ces bonnes et sages traditions qu'avaient su conserver les architectes du
moyen âge. Il est probable que le maître des œuvres, Pierre de Montereau
(à voir les matériaux admirables choisis pour bâtir la Sainte-Chapelle, on
peut l'affirmer), allait à la carrière, et voulait savoir d'où et comment
étaient tirés les grands blocs qu'il allait mettre en œuvre.
 
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<br><br>
<span id="footnote1">[[#note1|1]] : <i>Les Olim</i>, docum, inéd. sur l'hist. de France, t. I.
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