Différences entre les versions de « Revues étrangères - Shakspeare et Georges Brandes »

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{{journal|Revues étrangères – Shakspeard et M. Georges Bandes|[[T. de Wyzewa]]|[[Revue des Deux Mondes]] tome 147, 1898}}
 
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<references/>
:''William Shakspeare'', par Georges Brandes, 1 vol. Copenhague et Berlin ; 2 vol. Londres.
 
 
Dans le vieux collège où, jadis, j’ai fait connaissance avec Lhomond et Cornélius Nepos, il n’y avait qu’une seule salle de travail, et sous la surveillance d’un seul maître d’études. C’était une salle en demi-cercle, assez vaste pour contenir cent cinquante élèves ; et trois groupes distincts y travaillaient en commun, les grands, les moyens, et les petits, trois groupes qui n’avaient d’occasion de se voir que là, étant séparés aux heures de classe comme aux quarts d’heure de récréation. Aussi ne nous connaissions-nous guère, d’un groupe à l’autre. A peine si les plus délurés des « petits », après des semaines de cohabitation, savaient les noms de quelques-uns des « grands » les plus fameux pour leur science ou leur indépendance. Mais le maître d’études, lui, savait tous nos noms. Grands, petits, moyens, il nous connaissait tous ; et sans cesse il nous le prouvait en associant, par exemple, un rhétoricien barbu et un gamin de huitième dans une même distribution de pensums ou de retenues. Avec une égale sûreté, du haut de sa chaire, il répandait les punitions à tous les coins de la vaste salle. Et je me rappelle que je ne me lassais point d’admirer cette prodigieuse mémoire, si aisée et si sûre, capable d’emmagasiner, à la fois, une telle variété de noms et de visages.
 
C’est un sentiment analogue que m’a plus tard inspiré, et que m’inspire aujourd’hui encore M. Georges Brandes, l’éminent critique danois. Non que je méconnaisse ses précieuses qualités de professeur, de vulgarisateur, et de polémiste : je ne crois pas que personne sache, mieux que lui, résumer en quelques pages la matière d’un livre, ni nous rendre faciles les sujets les plus difficiles, ni déguiser un parti pris sous de belles apparences d’impartialité. Mais, avec tout cela, je
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ne puis m’empêcher de me le représenter surtout comme une sorte de maître d’études, installé dans une haute chaire, au milieu de l’Europe, et distribuant la louange ou le blâme, de droite et de gauche, aux divers écrivains des divers pays. Que j’ouvre, par exemple, un des six volumes de ses ''Grands Courans de la Littérature au XIXe siècle'', ou ce recueil d’essais, ''Hommes et Œuvres'', qui passe à juste titre pour son œuvre la plus personnelle : à toutes les pages, je vois cités et rapprochés des noms d’auteurs allemands et français, anglais et russes, danois et polonais. Gœthe y voisine avec Maupassant, et Œhlenschlæger leur tient compagnie. Pour définir le talent d’un poète norvégien, M. Brandes nous affirme volontiers qu’on trouve chez lui la sensibilité de Dostoïevski, l’humour de Heine, la fantaisie de Mickiewicz et l’amertume de Leopardi. Toute la littérature de l’Europe lui apparaît sur un même plan, comme apparaissait tout le collège à mon maître d’études ; et, de Lisbonne à Moscou, de Naples à Dublin, il n’y a pas un nom d’écrivain qui ne lui soit familier. C’est ce que, dans l’étude qu’il lui a naguère consacrée ici même <ref> Voyez la ''Revue'' du 15 septembre 1893. </ref>, M. Jean Thorel appelait une critique « internationale ». Et certes on ne saurait lui donner un meilleur titre, ni qui expliquât davantage le caractère international de la célébrité de M. Brandes.
 
Qu’après cela ce critique, qui connaît toutes les littératures de l’Europe, ne les connaisse pas toutes à un égal degré, c’est de quoi tout le monde semble bien convenir. Je lisais l’autre jour, dans une revue russe, une étude extrêmement élogieuse pour lui, mais où l’auteur regrettait que, seul de tous, le génie de la littérature russe lui eût toujours échappé. Le même jour la ''Saturday Review'', dans un article tout débordant d’admiration pour l’universalité de ses connaissances, déclarait que, « seul peut-être de tous ses ouvrages, son livre sur la poésie anglaise avait fortement besoin d’être corrigé ». Et je ne pense pas que personne se trouve, en France, pour contredire M. Jean Thorel, quand il nous dit que, des six volumes des ''Grands Courans'', ceux qui traitent de la littérature française sont « les moins remplis » et les plus inexacts. Chaque pays a ainsi l’impression que, de toutes les littératures, la sienne est la seule dont M. Brandes n’ait qu’une connaissance un peu trop imparfaite ; mais peut-être est-ce là un inconvénient auquel s’expose fatalement toute critique qui essaie d’être « internationale ». On peut connaître des noms d’auteurs de tous les pays : mais on ne saurait comprendre et sentir que les œuvres d’un seul
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pays. C’est là une vérité regrettable, sans doute ; et cependant elle apparaît sans cesse plus évidente à tous ceux qui s’occupent d’étudier les littératures étrangères. Si loin qu’ils en poussent l’étude, les jugemens qu’ils portent sur elles restent toujours des jugemens d’étrangers. Notre façon d’entendre Gœthe ou Milton ne vaut jamais que pour nous ; et plus nous l’approfondissons, plus il y a de chances qu’elle choque les compatriotes de ces deux poètes. C’est d’ailleurs ce que M. Brandes lui-même est forcé d’avouer. Ne nous disait-il pas, récemment, que, faute d’être Norvégiens, nous étions incapables de comprendre M. Ibsen ? Et, jusque dans son livre sur Shakspeare, ne reconnaît-il pas que certaines questions de style, et des plus importantes, sont hors de la portée d’un critique « dont l’anglais n’est point la langue maternelle ? » Aussi bien, ni ses ''Grands Courans'', ni ses ''Hommes et Œuvres'' n’étaient d’abord destinés qu’aux seuls pays Scandinaves. Il ne cherchait qu’à renseigner les Danois, les Suédois, et les Norvégiens sur ce qui pouvait les intéresser dans les œuvres des autres littératures de l’Europe ; encore que, comme l’a noté M. Thorel, son intention semble avoir été moins de les renseigner que de les convertir, en leur communiquant, sous prétexte de littérature, cette haine de l’esprit chrétien qui est peut-être le trait le plus constant de sa philosophie.
 
Mais, quoi qu’il en soit de l’intention qui les a inspirées, c’est d’abord au public Scandinave que ses œuvres s’adressaient. De là vient qu’Œhlenschlæger et Holberg y tiennent tant de place ; et si même ses jugemens sur les écrivains des autres pays ont de quoi choquer les compatriotes de ces écrivains, de là vient que nul n’est en droit de lui en faire un reproche. Mais le sort a voulu que la renommée de ces œuvres s’étendît bien au-delà des lointaines régions où elles étaient nées. Et à peine les eut-on connues, en Allemagne, en Pologne, en Hollande, qu’on éprouva pour elles un mélange de respect et d’admiration. Jamais on n’avait vu un critique qui sût plus de noms d’auteurs et de livres, ni qui fût plus à l’aise dans des sujets plus variés. En quelques années, la gloire de M. Brandes devint européenne. Critiques, philosophes, romanciers, se disputèrent l’honneur d’être cités par lui ; le malheureux Frédéric Nietzsche le prit pour confident de ses derniers rêves ; et M. Ibsen laissa dire, sans protester, que c’était un peu à lui qu’il devait son génie. Aucun exemple, d’ailleurs, ne saurait faire comprendre ce qu’était en Allemagne et dans tout le nord de l’Europe, il y a une dizaine d’années, la situation littéraire de M. Brandes. Ses moindres jugemens avaient force de loi. Les savans lui
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soumettaient leurs découvertes : les poètes lui dédiaient leurs vers. Je me rappelle un séjour en Allemagne où toutes les personnes que je rencontrais ne me parlaient que de lui. « C’est une intelligence universelle, me disait-on, l’esprit le plus vaste du siècle. » Et on plaignait la France, qui s’obstinait à se passer de ses livres.
 
Mais les meilleures choses ne durent qu’un moment. Le jour vint où, en Allemagne et même dans les pays Scandinaves, on s’aperçut que la critique de M. Brandes n’était pas aussi profonde qu’elle était étendue. On s’aperçut que, incomparable à effleurer tous les sujets, il n’en traitait aucun d’une façon décisive. Les Anglais durent reconnaître que le sens de la littérature anglaise lui demeurait étranger ; les Russes, qu’il était mal à l’aise dans la littérature russe. Et il n’y eut pas jusqu’à la littérature allemande qu’on ne le soupçonnât de trop peu connaître. Je n’ai pas à entrer ici dans le détail de ces découvertes, dont plusieurs amenèrent des querelles très vives, et permirent, du reste, à M. Brandes de montrer une fois de plus ses remarquables dons de polémiste et de chroniqueur. Mais surtout on s’accoutuma à voir en lui un chroniqueur et un polémiste, plutôt que le savant et le penseur qu’il était d’abord apparu. Sous les dehors d’érudition impartiale de ses ''Grands Courans'' et de ses ''Hommes et Œuvres'' on mit à jour ce qui s’y trouvait si habilement caché : le parti pris d’un sectaire, pour qui toutes les occasions sont bonnes d’attaquer l’esprit chrétien, et de détruire dans les âmes la foi à l’idéal. Et la conséquence a été que, tandis qu’une grande partie de ses anciens admirateurs se tournaient contre lui, refusant même de rendre justice à son incontestable talent de vulgarisation, ceux qui partageaient ses opinions politiques et religieuses prenaient à son égard une attitude nouvelle. « L’Européen d’à présent a une certaine connaissance des langues ; il a une habitude de raisonner, une aptitude à rendre compréhensibles toutes les pensées sur tous les sujets, enfin un fonds extraordinaire de lecture de journaux : et sans cesse nous en voyons résulter de nouveaux articles de journaux. » C’est M. Brandes qui nous dit cela, pour nous expliquer comment, au temps de Shakspeare, tous les Anglais étaient dramaturges. Et peut-être « l’Européen » n’en est-il pas encore au point qu’il nous dit : mais le fait est que ses ''Grands Courans'', avec leurs six volumes et toutes leurs prétentions scientifiques, ne passent plus guère, désormais, que pour une vaste et remarquable série d’articles de journaux.
 
M. Brandes aura-t-il voulu protester contre ce jugement ? Aura-t-il voulu nous prouver qu’il était plus et mieux qu’un journaliste, qu’il savait écrire un vrai livre, approfondir un sujet avec tout le sérieux
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nécessaire, et s’élever au-dessus des préoccupations de l’actualité ? Le voici du moins qui nous offre, en danois, en allemand et en anglais, un énorme ouvrage sur Shakspeare, mille pages d’un texte serré, et avec le moins de citations possible. C’est bien, cette fois, une œuvre personnelle, impartiale, savante, une œuvre d’historien et de critique ; et l’on comprend que, d’un bout à l’autre de l’Europe, les amis de l’auteur en aient salué la publication comme un événement littéraire d’une extrême importance. Ils y ont vu, sans doute, ce que je ne puis moi-même m’empêcher d’y voir : un effort de l’éminent écrivain danois pour se justifier du reproche d’être un homme de parti, et pour reprendre son rang parmi les lettrés.
 
Que si maintenant on aborde la lecture de son ouvrage, la première impression n’est pas des plus heureuses. Quatre-vingt-cinq chapitres d’égale longueur se succédant sans autre lien que celui de l’ordre chronologique ; toutes les pièces de Shakspeare étudiées une à une, et suivant des procédés à peu près invariables ; nulle trace d’une composition un peu artistique, ordonnant les détails au point de vue de l’ensemble ; l’intérêt du sujet morcelé en autant de parties qu’il y a de chapitres ; en un mot, quelque chose qui ressemble moins à une étude sur Shakspeare qu’à une encyclopédie, pour ne pas dire à un recueil de ''Skakspeariana'' : voilà ce que ne peut manquer d’apparaître, d’abord, le nouvel ouvrage de M. Brandes. Qu’on imagine M. Paul Mesnard, ou feu M. de Montaiglon, réunissant bout à bout, pour en faire un volume, les notices qu’ils ont mises en tête des diverses pièces de Molière ! Voici un chapitre sur ''Richard III'', un autre sur ''le Roi Jean'', un autre sur ''la Mégère mise à la raison'', un autre sur ''le Marchand de Venise'', un autre sur ''Henri IV''. Et la série se poursuit ainsi, depuis ''Titus Andronicus'' jusqu’à ''la Tempête''. Il y a bien de place en place des façons d’intermèdes, où M. Brandes, abandonnant Shakspeare, nous raconte la vie d’Elisabeth, les procès de Southampton et d’Essex, les embarras d’argent de Jacques Ier, les aventures galantes d’Arabella Stuart. Mais ces intermèdes, eux aussi, sont traités en forme de notices, voire de notes séparées. L’auteur nous en dit, tout au long, ce qu’il a à nous en dire, nous laissant le soin d’en dégager, nous-mêmes, ce qui se rapporte plus particulièrement à l’œuvre et à la vie du poète anglais. Et dès les chapitres suivans il reprend son analyse des pièces, sans en omettre ni en négliger une seule, sans essayer, par exemple, de réunir dans un même jugement deux drames historiques ou deux comédies. Une telle méthode risquerait déjà de nous paraître monotone dans un ouvrage sur Racine, où l’on a cependant
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la ressource d’entremêler sans cesse à l’analyse les renseignemens biographiques ; mais pour Shakspeare les renseignemens biographiques, comme l’on sait, n’abondent guère, et le nombre de ses pièces dépasse quarante, si l’on compte les pièces écrites en collaboration, les douteuses, et les apocryphes, dont M. Brandes nous parle comme des autres !
 
Ce n’est là toutefois qu’une première impression. Car si chacun des chapitres, vu du dehors, ressemble trop aux quatre-vingts autres, chacun d’eux est cependant si clair, si instructif, si rempli de faits et d’idées, qu’on ne peut manquer d’y prendre plaisir. Réunies en un seul volume, les notices consacrées par M. Paul Mesnard aux comédies de Molière ne resteraient pas moins d’excellentes notices. Et pareillement les notices consacrées par M. Brandes aux pièces de Shakspeare. Dates de la rédaction et de la représentation, variantes des éditions successives, analyses de l’intrigue et des caractères : tout cela s’y trouve, et l’on y trouve même jusqu’à des observations sur le style, énoncées par l’auteur avec autant d’assurance que si l’anglais était « sa langue maternelle ». Je ne crois pas que de ce que, depuis trois siècles, on a écrit sur Shakspeare, rien ait échappé à l’infatigable érudition de M. Brandes. Les critiques anglais lui reprochent bien de paraître ignorer les commentaires de Hazlitt et de Charles Lamb, et assurément il aurait bien dû en faire mention quelquefois, au lieu de ne citer jamais que les jugements d’un M. Arthur Symons : mais s’il ne les cite point, c’est qu’il n’aime guère à citer ; et maintes fois il fait voir qu’il les a lus aussi. Il a lu tous les commentaires, toutes les biographies, toutes les critiques : et la faute n’est pas à lui si, par exemple, sur deux ou trois points essentiels, des découvertes récentes ont été faites en Angleterre qui réduisent à néant ses affirmations. Tout ce qui a été écrit sur Shakspeare jusqu’au moment où il a entrepris de s’en occuper, il a tout lu ; et le résumé qu’il en a fait est presque toujours très heureux. « Son livre n’est point écrit pour nous, et convient mieux à la latitude de Copenhague qu’à celle de Londres, » disent encore les critiques anglais. Sans doute : mais la latitude de Paris est, à ce point de vue, plus proche de celle de Copenhague que de celle de Londres ; et j’ai trouvé, pour ma part, dans la compilation de M. Brandes, mille renseignemens que j’aurais été fort en peine d’aller chercher dans les livres anglais d’où il les a tirés.
 
Quant à dire s’il s’en est tenu à une simple compilation, ou s’il y a joint en outre des trouvailles personnelles, c’est à quoi je saurais d’autant moins me risquer qu’il a presque entièrement omis les
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indications bibliographiques, et que pas une fois il ne mentionne les sources étrangères où il a puisé. Force m’est donc de m’en rapporter là-dessus au jugement d’un des critiques anglais les plus autorisés, M. H. D. Traill, qui d’ailleurs paraît tenir en très haute estime l’effort de vulgarisation de M. Brandes. « Industrieux, consciencieux et presque toujours judicieux, nous dit ce critique, M. Brandes a condensé tout ce que nous pouvons connaître de la vie de Shakspeare, de sa parenté, de ses relations avec ses contemporains ; et à prendre son livre pour un ''epitome'' des travaux antérieurs, on ne saurait qu’en être satisfait. Mais il n’y faut chercher rien d’original. Quand l’auteur veut sortir des chemins battus, il perd pied aussitôt, ou s’égare dans l’absurde. Et cela dans toutes les parties de son livre, qu’il parle de l’Angleterre au temps de Shakspeare, des prédécesseurs et contemporains du poète, de l’histoire intérieure et extérieure de son temps. »
 
Et cependant M. Brandes n’est pas sans avoir ajouté quelque chose de lui-même à ce que lui ont fourni les travaux de ses devanciers. Son livre contient toute une partie qui incontestablement lui est personnelle, une partie où il « sort des chemins battus ». De cette partie, M. Traill ne nous dit rien : peut-être est-ce celle où, suivant lui, le critique danois a tout à fait perdu pied. Mais c’est celle, aussi, dont j’imagine que M. Brandes se sent le plus fier ; et si dans le reste de son livre, il ne s’est guère soucié d’être original, c’est peut-être parce que cette partie-là était la seule qui lui tînt à cœur, la seule qu’il jugeât digne d’un penseur et d’un « créateur ».
 
On ne tarde pas à s’apercevoir, en effet, à la lecture de son livre, que l’analyse, l’interprétation, l’étude littéraire des pièces de Shakspeare ne sont point l’objet principal qu’il s’est proposé. Il y a mis toute la conscience et tout le soin d’un compilateur infiniment adroit : mais ce n’était pour lui qu’une tâche, ou le moyen d’atteindre une fin plus haute. Et cette fin qu’il voulait atteindre, il nous la laisse clairement entrevoir à la dernière page de son livre, quand, en manière de conclusion, il nous dit que « Shakspeare n’est pas un ensemble de 36 pièces et de quelques poèmes, mais bien un homme, un homme qui a senti et pensé, joui et souffert, rêvé et créé. » Après quoi il ajoute :
 
Trop longtemps on a dit : nous ne savons rien de Shakspeare, ou bien :
ce que nous savons de lui peut tenir en une page. Trop souvent on a affirmé
que Shakspeare planait, impersonnel, au-dessus de son œuvre. Et ainsi on
en est arrivé à ce point, qu’une bande de méchans fantaisistes d’Europe et
d’Amérique ont osé contester à William Shakspeare la paternité de ses
œuvres, et transporter à un autre homme l’honneur de son génie. Or,
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l’auteur du livre qu’on vient de lire estime, pour sa part, que quand nous possédons d’un écrivain quarante ouvrages importans, la faute est à nous seuls si nous ne savons rien de cet écrivain. Il n’a pu manquer de mettre sa personne dans ses œuvres : à nous de l’y chercher, et de l’y trouver !
 
Trouver la personne de Shakspeare dans ses œuvres : telle a été l’ambition de M. Brandes ; ou, plutôt encore, démontrer l’existence de Shakspeare, réfuter les théories qui attribuent à Bacon la paternité de ses quarante ouvrages. Et il a beau ensuite écarter avec dédain l’hypothèse des ''baconiens'' : on devine pourtant que c’est elle qu’il a constamment en vue, et que tout son livre n’est qu’un long plaidoyer dirigé contre elle. Tant il est vrai que ce critique est avant tout un journaliste ! Il l’est malgré lui, ou à son insu. Mais il ne peut s’occuper même de Shakspeare sans livrer bataille à quelque adversaire.
 
Une des rares notes de son livre nous montre, d’ailleurs, assez ingénument la conception spéciale qu’il se fait de la critique. Il nous y raconte qu’un érudit anglais, interrogé par lui sur l’attribution à Shakspeare de la tragédie d’''Henri VIII'', lui a répondu que peu lui importait de connaître l’auteur d’une aussi mauvaise pièce. Et M. Brandes ajoute : « Voilà un point de vue qui n’est point celui d’un critique psychologue ! » Or c’est au point de vue d’un « critique psychologue » que lui-même, toujours, entend se placer. Les œuvres ne l’intéressent que par les renseignemens qu’il y trouve sur la personne de l’auteur. Et pour y découvrir ces renseignemens tous les moyens lui sont bons ; et pas un instant il n’admet qu’un auteur ait pu produire une œuvre sans y faire confidence de ses plus intimes secrets.
 
Aussi tout son livre n’est-il qu’un effort incessant pour reconstituer, d’après les œuvres de Shakspeare, le caractère et la vie du poète anglais. Voilà pourquoi, au lieu de réunir dans un jugement d’ensemble les pièces de même genre, il a tour à tour analysé séparément, à leur date, chacune des trente-six pièces : c’est que chacune devait, de gré ou de force, lui fournir quelque nouveau renseignement sur les occupations de Shakspeare, ses sentimens, l’état d’âme où il se trouvait à la date en question. Et il faut voir avec quel entrain vraiment stupéfiant il a fait jaillir de terre, en l’absence complète de tout document positif, non seulement un portrait en pied de William Shakspeare, mais encore un récit minutieux de ses moindres actions.
 
Veut-on savoir, par exemple, pourquoi Shakspeare, dans ''le Songe d’une nuit d’été'', a écrit sa fameuse allégorie de Cupidon entre la Lune et la Terre ? C’est qu’il a voulu flatter la reine Elisabeth, et cela afin qu’elle consentît à approuver le mariage secret d’Essex avec la veuve
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de Philippe Sidney. Veut-on savoir pourquoi il a écrit ''le Roi Jean'' ? C’est qu’il venait de perdre son fils, Hamnet Shakspeare, et qu’il a trouvé dans les malheurs du petit prince Arthur un prétexte à exprimer ses sentimens paternels. Le chambellan du roi Jean, comme l’on sait, annonce à l’enfant qu’il a reçu l’ordre de lui crever les yeux, et Arthur, épouvanté, lui demande grâce. « Ces supplications d’Arthur, dit M. Brandes, ce sont, dans la pensée de Shakspeare, les prières du petit Hamnet, essayant de se rattacher à la vie, ou plutôt ce sont les supplications de Shakspeare, conjurant la mort d’épargner son enfant. » Voilà, certes, qui est bien inventé ; et l’on ne saurait trop regretter que de récens travaux anglais aient rendu improbable cette touchante hypothèse, en établissant que ''le Roi Jean'' a dû être écrit un an avant la mort du petit Hamnet, Shakespeare, d’ailleurs, ne pouvait manquer d’être un père excellent ; mais il était par contre un mari médiocre, car, dans ''Comme il vous plaira'', un des personnages déclare que les jeunes filles doivent se chercher des maris plus âgés qu’elles, et l’on n’ignore pas que l’auteur de cette comédie s’était, au contraire, marié avec une femme qui était son aînée. Comment ne pas admettre, dès lors, qu’il ait voulu se plaindre de ses déboires conjugaux ?
 
Mais voici qui est mieux encore. Si Shakspeare a écrit ''le Marchand de Venise'', c’est que « son âme était, à ce moment, toute dominée par des préoccupations de gain, de propriété, de richesse ». Et cela parce que, en 1597, un document atteste qu’il s’est acheté une maison à Stratford ! Que si, dans sa pièce, il n’a point montré plus de sympathie pour Shylock, le juif persécuté, c’est parce que, d’une part, la censure, et d’autre parties préventions de son public l’en ont empêché : mais on sent que l’antisémitisme lui était odieux. Et s’il n’a point parlé d’Elisabeth, quand cette princesse est morte, c’est qu’il « avait sur elle à peu près la même opinion que celle qu’a exprimée de nos jours l’historien anglais Froude. »
 
Vers 1601, avec ''Jules César'', l’œuvre de Shakspeare prit un caractère plus sombre, plus tragique qu’elle n’avait eu jusque-là. Et la cause de ce changement est aisée à saisir. Shakspeare, en effet, venait d’assister à l’échec de la conspiration tentée contre Elisabeth par Essex et Southampton, ses deux protecteurs. Son âme s’était imprégnée de tristesse : de là ''Jules César'', « où toutes ses sympathies vont au complot des nobles contre le tyran ». « Pour ce qui est d’''Hamlet'', on devine que Shakspeare y a mis toute son histoire. » Certes les circonstances extérieures n’étaient pas les mêmes ; le père de Shakspeare n’avait pas été assassiné, sa mère ne s’était pas indignement
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conduite. Mais ces circonstances extérieures n’étaient que des signes, des symboles. Et, en réalité, il avait éprouvé, pour son compte, tous les sentimens d’Hamlet, tous sans exception. » Il n’y a pas jusqu’aux réflexions d’Hamlet sur Yorick qui ne soient l’expression d’un sentiment personnel. Un des meilleurs acteurs de la troupe de Shakspeare, Kemp, venait de s’engager dans une troupe rivale : et c’est pour le vexer que le poète, par la bouche de son héros, a fait l’éloge d’Yorick, désignant sous ce nom un des prédécesseurs de Kemp, le défunt Tarlton. De même encore ''Othello'' avait pour objet de flétrir Iago, et Iago n’était qu’une synthèse des ennemis du poète.
 
Quant aux raisons qui l’ont conduit à créer ''le Roi Lear'', elles se ramènent à celle-ci : il a voulu nous faire savoir que, de toutes les souffrances qu’il avait endurées, les plus cruelles lui étaient venues de l’ingratitude. « Car comment douter qu’avec une nature aussi riche et aussi généreuse, il ait, à chaque pas, obligé des ingrats ? »
 
Si, plus tard, il a écrit ''Troïle et Cressida'', c’est que sa maîtresse l’avait trompé ; s’il a écrit Coriolan, c’est qu’il venait de perdre sa mère ; si les héroïnes de ses dernières pièces sont des créatures charmantes, c’est qu’un nouvel amour l’avait consolé. Et lorsqu’il eut décidé de quitter le théâtre, il voulut que sa dernière pièce nous conservât son portrait : Prospero, le sage de ''la Tempête'', n’est rien qu’un Shakspeare idéalisé.
 
Ai-je besoin d’ajouter que Shakspeare, en raison même de son génie, ne pouvait se dispenser d’être antireligieux ? Et en effet, il y a, dans ''Tout est bien qui finit bien'' une phrase où le Fou se moque à la fois d’un jeune puritain et d’un vieux papiste. Ai-je besoin d’ajouter qu’il ne fumait point, puisque jamais, dans toute son œuvre, il ne fait mention de tabac ? Mais je n’en finirais pas à vouloir citer tous les renseignemens qu’a découverts M. Brandes sur la vie privée et publique d’un homme dont on croyait, jusqu’à présent, ne rien connaître que les œuvres. Et j’en ai dit assez pour montrer ce qui fait la nouveauté de son ''William Shakspeare''. Au contraire des autres critiques, qui cherchent dans la biographie des grands hommes un éclaircissement de leurs œuvres, M. Brandes a cherché dans l’œuvre de Shakspeare un éclaircissement de sa biographie. Il ne lui reste plus maintenant qu’à transporter sa méthode sur un sujet plus difficile encore et plus attirant : après nous, avoir révélé les secrets de Shakspeare, il nous doit un récit des amours, des rêves, des souffrances d’Homère.
 
 
T. DE WYZEWA.
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