Différences entre versions de « La Vie de M. Descartes/Livre 2/Chapitre 2 »

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La solitude de M Descartes pendant cet hiver étoit
toûjours fort entiére, principalement à l’égard des
personnes qui n’étoient point capables de fournir à
ses entretiens. Mais elle ne donnoit point l’exclusion
de sa chambre aux curieux, qui sçavoient parler de
sciences, ou de nouvelles de littérature. Ce fut dans
les conversations de ces derniers qu’il entendit
parler d’une confrérie de sçavans, établie en
Allemagne depuis quelque tems sous le nom de
'' fréres de la rose-croix ''
. On luy en fit des éloges
surprenans. On luy fit entendre que c’étoient des
gens qui sçavoient tout, et qu’ils promettoient aux
hommes une nouvelle sagesse, c’est-à-dire, la véritable
science qui n’avoit pas encore été découverte. M
Descartes joignant toutes les choses extraordinaires
que les particuliers luy en apprenoient, avec le
bruit que cette nouvelle societé faisoit par toute
l’Allemagne, se sentit ébranlé. Luy qui faisoit
profession de mépriser généralement tous les sçavans,
parce qu’il n’en avoit jamais connu qui fussent
véritablement tels, il commença à s’accuser de
précipitation et de témérité dans ses jugemens. Il
sentit naître en luy-même les mouvemens d’une
émulation dont il fut d’autant plus touché pour ces
rose-croix, que la nouvelle luy en étoit venuë dans
le têms de son plus grand embarras touchant les
moyens qu’il devoit prendre pour la recherche de la
vérité. Il ne crut pas devoir demeurer dans
l’indifférence à leur sujet, parce (disoit-il à son
ami musée) que si c’étoient des imposteurs, il n’étoit
pas juste de les laisser joüir d’une réputation mal
acquise aux
dépens
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de la bonne foy des peuples ; et que s’ils
apportoient quelque chose de nouveau dans le monde
qui valût la peine d’être sçû, il auroit été
mal-honnête à luy, de vouloir mépriser toutes les
sciences, parmi lesquelles il s’en pourroit trouver
une dont il auroit ignoré les fondemens. Il se mit
donc en devoir de rechercher quelqu’un de ces nouveaux
sçavans, afin de pouvoir les connoître par luy-même,
et de conférer avec eux. à propos de quoy j’estime
qu’il est bon de dire un mot de leur histoire, pour
la satisfaction de ceux qui n’en ont pas encore ouy
parler.
 
On prétend que le prémier fondateur de cette confrérie
des rose-croix étoit un allemand né dés l’an 1378,
de parens fort pauvres, mais gentils-hommes
d’extraction. à cinq ans on le mit dans un monastére
où il apprit le grec et le latin. Etant sorti du
couvent à seize ans, il se joignit à quelques
magiciens pour apprendre leur art, et demeura cinq
ans avec eux : aprés quoy il se mit à voyager
prémiérement en Turquie, puis en Arabie. Là il
sçeut qu’il y avoit une petite ville nommée Damcar
peu connuë dans le monde, et qui n’étoit habitée
que par des philosophes, vivans d’une façon un peu
extraordinaire, mais d’ailleurs trés-versez dans la
connoissance de la nature. Son histoire, ou plûtôt
son roman écrit par Bringern, dit qu’il y fut reçeu
par les habitans du lieu avec beaucoup de civilité ;
qu’on lui rendit toutes sortes de bons offices ; et
qu’on luy fit un accueil aussi favorable que celuy
que les brachmanes avoient fait au fameux Apollonius
De Tyane. On ajoûte que nôtre allemand y fut salué
d’abord par son nom, quoy qu’il ne l’eût encore
déclaré à personne, qui est une circonstance copiée
d’Apollonius ; et qu’on luy révéla beaucoup de choses
qui s’étoient passées dans son monastére pendant le
séjour d’onze années qu’il y avoit fait. Les habitans
luy découvrirent qu’il y avoit long-têms qu’ils
l’attendoient chez eux, comme celuy qui devoit être
l’auteur d’une réformation générale dans l’univers.
 
Ils l’instruisirent ensuite sur diverses choses, et luy
communiquérent la plûpart de leurs secrets. Aprés
avoir demeuré trois ans parmi eux, il quitta leur
païs pour venir en Barbarie, et s’arrêta dans la
ville de Fez pour conférer avec les sages et les
cabalistes, dont cette ville étoit fort ab
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ondante.
 
De là il passa en Espagne, d’où il se fit chasser
pour avoir voulu y jetter les fondemens de sa nouvelle
réformation. Il fut obligé de se retirer en Allemagne,
où il vêcut en solitaire jusqu’à l’ âge de 106 ans,
au bout desquels on suppose qu’il mourut sans maladie
en 1484 ; et que son corps qui demeura inconnu dans
la grotte où il avoit vêcu, fut découvert six vingts
ans aprés, et donna lieu à l’établissement des fréres
de la rose-croix, qui se fit l’an 1604.
 
On dit qu’ils n’étoient que quatre confréres d’abord,
et qu’ils augmentérent ensuite jusqu’au nombre de huit.
 
Une des prémiéres choses qu’on peut leur attribuer
est sans doute l’invention du roman de leur fondateur,
parce qu’ils ont cru que les établissemens les plus
célébres de ce monde se sont attiré de la vénération
et du crédit par des origines fabuleuses. Pour ne pas
laisser leur fondation sans miracle, ils feignirent
que la grotte où reposoit leur fondateur étoit
éclairée d’un soleil qui étoit au fonds de l’antre ;
mais qui reçevoit sa lumiére du soleil du monde. Par
ce moyen on découvroit toutes les raretez renfermées
dans la grotte. Elles consistoient en une platine de
cuivre posée sur un autel rond, dans laquelle on
lisoit '' Acrc vivant je me suis réservé cét abrégé de lumiére pour sepulchre ''
: et en quatre figures
avec leurs inscriptions, qui étoient pour la prémiére,
'' jamais vuide ;''
pour la seconde, '' le joug de la loy ;''
pour la troisiéme, '' la liberté de l’evangile ;''
pour la quatriéme, '' la gloire entiére de Dieu ''
. Il y avoit aussi des lampes ardentes,
des sonnettes, des miroirs de plusieurs façons, des
livres de diverses sortes, et entr’autres, le
dictionnaire des mots de Paracelse, et le petit
monde de leur fondateur. Mais la plus remarquable de
toutes ces raretez, étoit une inscription qu’ils
assuroient avoir trouvée sous un vieux mur, et qui
portoit ces mots :'' aprés six vingt ans je seray découverte. ''
ce qui désignoit fort nettement l’an
1604, qui est celuy de leur établissement.
 
On n’est pas encore aujourd’huy trop bien informé de
la raison qui leur a fait porter le nom de '' rose-croix ''
.
 
Mais sans s’arrêter aux conjectures ingénieuses des
esprits mystérieux sur ce point, on peut s’en tenir
à l’opinion de ceux qui estiment qu’il leur est venu
de leur fondateur, quoyque ces confréres eussent voulu
persuader au public que leur maître n’avoit pas de nom.
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La fin de leur institut étoit la réformation
générale du monde, non pas dans la religion, dans la
police du gouvernement, ou dans les mœurs ; mais
seulement dans les sciences : et ils s’obligeoient
à garder le célibat. Ils embrassoient l’étude
générale de la physique dans toutes ses parties : mais
ils faisoient une profession plus particuliére de la
médecine et de la chymie. Michel Mayer qui a fait un
livre des constitutions de la confrérie, ne leur donne
que six statuts généraux. Le prémier, de faire la
médecine gratuitement pour tout le monde. Le second,
de s’habiller selon la mode du païs où ils se
trouveront. Le troisiéme, de s’assembler tous les ans
une fois. Le quatriéme, de choisir des successeurs
habiles et gens de bien à la place de ceux qui
viendront à mourir. Le cinquiéme, de prendre pour le
cachet ou le sçeau de la congrégation, les deux
lettres capitales Rc. Le sixiéme, de tenir la
societé secrete et cachée au moins pendant cent
ans. La renommée a fait des gloses sur ces statuts,
qui ont donné matiére à une multitude de traitez
qui se sont faits pour et contre eux.
 
Ceux qui ont entrepris de les décrier comme des
extravagans, des visionnaires et des impies, leur
ont attribué des maximes fort étranges : et ils les
ont fait passer pour une nouvelle secte de luthériens
paracelsistes.
 
Monsieur Descartes ne sçavoit pas celuy de leurs
statuts qui leur ordonnoit de ne point paroître ce
qu’ils étoient devant le monde ; de marcher en public
vêtus comme les autres ; de ne se découvrir ni dans
leurs discours, ni dans aucunes de leurs maniéres de
vivre. Ainsi l’on ne doit pas s’étonner que toute sa
curiosité, et toutes ses peines ayent été inutiles
dans les recherches qu’il fit sur ce sujet. Il ne luy
fut pas possible de découvrir un seul homme qui se
déclarât de cette confrérie, ou qui fût même
soupçonné d’en être. Peu s’en falut qu’il ne mît la
societé au rang des chiméres. Mais il en fut empêché
par l’éclat que faisoit le grand nombre des écrits
apologétiques, qu’on avoit publié jusqu’alors, et
qu’on continua de multiplier encore depuis en faveur
de ces rose-croix tant en latin qu’en allemand. Il
ne crut pas devoir s’en rapporter à tous ces écrits ;
soit parce que son inclination le portoit à prendre
ces nouveaux sçavans pour
des im
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posteurs ; soit parce qu’ayant renoncé aux
livres, il vouloit s’accoûtumer à ne juger de rien
que sur le témoignage de ses yeux et de ses oreilles,
et sur sa propre expérience. C’est pourquoy il n’a
point fait difficulté de dire quelques années aprés,
qu’il ne sçavoit rien des rose-croix : et il fut
aussi surpris que ses amis de Paris, lorsqu’étant
de retour en cette ville l’an 1623, il apprit que
son séjour d’Allemagne luy avoit valu la réputation
d’être de la confrérie des rose-croix.
 
Se voyant ainsi déchû de l’espérance qu’il avoit euë,
de trouver quelqu’un qui fût en état de le soulager
dans la recherche de la vérité, il retomba dans ses
prémiers embarras. Il passa le reste de l’hiver et le
carême sur les frontiéres de Baviére dans ses
irrésolutions, se croyant bien délivré des préjugez
de son éducation et des livres, et s’entretenant
toûjours du dessein de bâtir tout de neuf. Mais
quoyque cet état d’incertitude dont son esprit étoit
agité, luy rendît les difficultez de son dessein
plus sensibles que s’il eût pris d’abord sa
résolution, il ne se laissa jamais tomber dans le
découragement. Il se soûtenoit toûjours par le succez
avec lequel il sçavoit ajuster les secrets de la
nature aux régles de la mathématique à mesure qu’il
faisoit quelque nouvelle découverte dans la physique.
 
Ces occupations le garantirent des chagrins et des
autres mauvais effets de l’oisiveté, et elles le
ménérent jusqu’au têms que le Duc De Baviére fit
avancer ses troupes vers la Soüabe. Il les suivit,
comme nous l’avons rapporté ailleurs, et il les
quitta pour venir à Ulm, où il passa les mois de
juillet et d’août avec une partie de ceux de juin et
de septembre. De là il fut en Autriche voir la cour
de l’empereur, aprés quoy il alla rejoindre l’armée
du Duc De Baviére en Bohéme, et entra avec elle
dans la ville de Prague, où il demeura jusqu’au
milieu du mois de décembre.
 
Il prit ensuite son quartier d’hiver avec une partie
des troupes que le Duc De Baviére laissa sur les
extrémitez de la Bohéme méridionale en retournant à
Munich. Il se remit à ses méditations ordinaires sur
la nature, s’éxerçant aux préludes de ses grands
desseins, et profitant de l’avantage qu’il avoit de
pouvoir vivre seul au milieu de
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ceux à qui il ne pouvoit envier la liberté de boire
et de joüer, tant qu’ils luy laissoient celle d’étudier
en retraite.
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