Différences entre versions de « Les Anarchistes et le sentiment moral »

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public, nullement familiarisé avec nos idées, ne pouvant distinguer du premier coup les grandes différences qui se
cachent sous le même mot, demeure indifférent vis-à-vis de notre propagande et nous témoigne aussi de la
défiance.<br />
 
Nous ne pouvons naturellement empêcher les autres de se donner le nom qu'ils choisissent, quant à renoncer nous-
mêmes à nous appeler anarchistes, cela ne servirait à rien, car le public croirait tout simplement que nous avons
tourné casaque.<br />
 
Tout ce que nous pouvons et devons faire, c'est de nous distinguer nettement de ceux qui ont une conception de
l'anarchie différente de la nôtre, et qui tirent de cette même conception théorique des conséquences pratiques
et notre morale, sans égards pour une personne ou un parti quelconque. Car cette prétendue solidarité de parti
entre des gens qui n'appartenaient ou n'auraient pu appartenir au même parti, a été précisément l'une des causes
principales de la confusion.<br />
 
Or, nous sommes arrivés à un tel point, que beaucoup exaltent chez les camarades les mêmes actions qu'ils
reprochent aux bourgeois, et il semble que leur unique critère du bien ou du mal consiste à savoir si l'auteur de tel
ouvertement dans la pratique avec les principes qu'ils professent théoriquement, et les autres à supporter de telles
contradictions ; de même qu'un grand nombre de causes ont amené au milieu de nous des gens qui au fond se
moquent du socialisme, de l'anarchie et de tout ce qui dépasse les intérêts de leurs personnes.<br />
 
Je ne puis entreprendre ici un examen méthodique et complet de toutes ces erreurs, aussi me bornerai-je à traiter
de celles qui m'ont le plus frappé.<br />
 
Parlons avant tout de la morale.<br />
 
Il n'est pas rare de trouver des anarchistes qui nient la morale. Tout d'abord, ce n'est qu'une simple façon de parler
pour établir qu'au point de vue théorique ils n'admettent pas une morale absolue, éternelle et immuable, et que,
mot, c'est-à-dire des hommes sans règle de conduite, sans critère pour se guider dans leurs actions, qui cèdent
passivement à l'impulsion du moment. Aujourd'hui, ils se privent de pain pour secourir un camarade ; demain, ils
tueront un homme pour aller au lupanar !<br />
 
La morale est la règle de conduite que chaque homme considère comme bonne. On peut trouver mauvaise la
morale dominante de telle époque, tel pays ou telle société, et nous trouvons en effet la morale bourgeoise plus
lutte et de la solidarité, et nous cherchons à établir des institutions qui correspondent à notre conception des
rapports entre les hommes. S’il en était autrement, pourquoi ne trouverions-nous pas juste que les bourgeois
exploitent le peuple ?<br />
 
Une autre affirmation nuisible, sincère chez les uns, mais qui, pour d'autres, n'est qu'une excuse, c'est que le milieu
social actuel ne permet pas d’être moraux, et que, par conséquent, il est inutile de tenter des efforts destinés à
l'homme ; et il voit, en bon observateur, l'impuissance de la révolte personnelle contre la force prépondérante du
milieu social. Mais il est également vrai que, sans la révolte de l'individu, s'associant à d'autres individus révoltés
pour résister au milieu et chercher à le transformer, ce milieu ne changerait jamais.<br />
 
Nous sommes, tous sans exception, obligés de vivre, plus ou moins, en contradiction avec nos idées ; mais nous
sommes socialistes et anarchistes précisément dans la mesure que nous souffrons de cette contradiction et que
n'aurions plus naturellement l'envie de le transformer et nous deviendrions de simples bourgeois ; bourgeois sans
argent peut-être ; mais non moins bourgeois pour cela dans les actes et dans les intentions.
 
 
 
Errico Malatesta
 
(''« Le Réveil »'', Genève, 5 novembre 1904)
<br />(Traduction ''« Les Temps Nouveaux »'', Paris 8-12-1906).
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