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plutôt que des peuples vivans? Dès que du fond de l’obscure Herzégovine s’élevèrent les premières étincelles de l’incendie qui aujourd’hui menace d’embraser l’Europe, tout le monde se demanda d’où était partie la main qui avait mis le feu. Était-ce de Pétersbourg, était-ce de Berlin ? Hélas ! ils est encore en Europe des peuples inflammables où, comme dans les forêts de pins, le feu peut prendre spontanément; ou mieux, il y a des régions où l’incendie qui éclate tout à coup aux yeux couvait silencieusement depuis des années. Pour qui connaissait tant soit peu la Turquie, il n’était pas douteux que de ce côté devaient tôt ou tard venir à l’Europe de désagréables surprises. La question d’Orient n’est pas nouvelle; depuis le commencement du siècle, il ne s’est guère passé dix ans qu’elle n’ait été remuée quelque part : en Serbie, en Grèce, en Egypte, au Monténégro, en Bosnie, au Liban, en Crète, et cela le plus souvent non sans donner de légitimes inquiétudes pour la paix générale. En maintenant l’intégrité territoriale de la Turquie sans y introduire aucunes réformes intérieures, la guerre de Crimée avait laissé la question dans toute sa périlleuse gravité; elle ne pouvait manquer de se représenter à plus ou moins longue échéance. Bien qu’en politique, de même qu’en météorologie, nous sachions fort mal prévoir les changemens de temps, l’orage était certain, le moment seul restait douteux, et plus la tempête tardait, plus il était manifeste qu’elle allait éclater. Il y a des gens qui, lorsque le ciel est demeuré longtemps chargé de nuages sans qu’il pleuve, s’étonnent de voir enfin la pluie tomber. C’est ce que nous avons fait en nous montrant surpris des événemens d’Orient.
plutôt que des peuples vivans ? Dès que du fond de l’obscure Herzégovine s’élevèrent les premières étincelles de l’incendie qui aujourd’hui menace d’embraser l’Europe, tout le monde se demanda d’où était partie la main qui avait mis le feu. Était-ce de Pétersbourg, était-ce de Berlin ? Hélas ! ils est encore en Europe des peuples inflammables où, comme dans les forêts de pins, le feu peut prendre spontanément ; ou mieux, il y a des régions où l’incendie qui éclate tout à coup aux yeux couvait silencieusement depuis des années. Pour qui connaissait tant soit peu la Turquie, il n’était pas douteux que de ce côté devaient tôt ou tard venir à l’Europe de désagréables surprises. La question d’Orient n’est pas nouvelle ; depuis le commencement du siècle, il ne s’est guère passé dix ans qu’elle n’ait été remuée quelque part : en Serbie, en Grèce, en Égypte, au Monténégro, en Bosnie, au Liban, en Crète, et cela le plus souvent non sans donner de légitimes inquiétudes pour la paix générale. En maintenant l’intégrité territoriale de la Turquie sans y introduire aucunes réformes intérieures, la guerre de Crimée avait laissé la question dans toute sa périlleuse gravité ; elle ne pouvait manquer de se représenter à plus ou moins longue échéance. Bien qu’en politique, de même qu’en météorologie, nous sachions fort mal prévoir les changemens de temps, l’orage était certain, le moment seul restait douteux, et plus la tempête tardait, plus il était manifeste qu’elle allait éclater. Il y a des gens qui, lorsque le ciel est demeuré longtemps chargé de nuages sans qu’il pleuve, s’étonnent de voir enfin la pluie tomber. C’est ce que nous avons fait en nous montrant surpris des événemens d’Orient.


L’Europe, qui connaît moins bien ses frontières orientales que les deux Amériques ou les côtes de l’extrême Asie, l’Europe s’est habituée à regarder les soulèvemens périodiques des chrétiens d’Orient, des Slaves surtout, comme quelque chose d’artificiel ou d’apprêté dont la raison devait être cherchée à Pétersbourg ou à Moscou. Pour la plupart des hommes politiques comme pour le vulgaire, c’est la Russie qui se cache toujours derrière les Slaves, c’est elle qui se meut derrière les Bosniaques, les Serbes, les Monténégrins, elle qui dans la dernière insurrection et la dernière guerre est le principal, ou mieux, le seul acteur. Pour qui connaît un peu les pays slaves de la Turquie, ne seraient-ce que les bords du Danube ou les côtes de l’Adriatique, c’est là un point de vue erroné. La politique russe peut jouer plus ou moins habilement des sentimens ou des sympathies slaves, ce n’est point elle qui les fait toujours vibrer. Le vent révolutionnaire, qui depuis un demi-siècle agite plus ou moins bruyamment les contrées slavonnes de la Turquie ou de l’Autriche, ne souffle pas toujours des steppes moscovites.
L’Europe, qui connaît moins bien ses frontières orientales que les deux Amériques ou les côtes de l’extrême Asie, l’Europe s’est habituée à regarder les soulèvemens périodiques des chrétiens d’Orient, des Slaves surtout, comme quelque chose d’artificiel ou d’apprêté dont la raison devait être cherchée à Pétersbourg ou à Moscou. Pour la plupart des hommes politiques comme pour le vulgaire, c’est la Russie qui se cache toujours derrière les Slaves, c’est elle qui se meut derrière les Bosniaques, les Serbes, les Monténégrins, elle qui dans la dernière insurrection et la dernière guerre est le principal, ou mieux, le seul acteur. Pour qui connaît un peu les pays slaves de la Turquie, ne seraient-ce que les bords du Danube ou les côtes de l’Adriatique, c’est là un point de vue erroné. La politique russe peut jouer plus ou moins habilement des sentimens ou des sympathies slaves, ce n’est point elle qui les fait toujours vibrer. Le vent révolutionnaire, qui depuis un demi-siècle agite plus ou moins bruyamment les contrées slavonnes de la Turquie ou de l’Autriche, ne souffle pas toujours des steppes moscovites.
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