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{{c|II
 
 
Les idées de Mrs Kethlen Seymour.}}
 
Un voyage à diverses îles des Indes occidentales, voilà donc ce que réservait la générosité de Mrs Kethlen Seymour ! Eh bien, semble-t-il, les lauréats avaient lieu de se déclarer satisfaits.
 
Sans doute on devait renoncer aux perspectives de ces lointaines explorations à travers l’Afrique, l’Asie, l’Océanie, dans les contrées peu connues du nouveau continent, comme dans les régions du pôle sud ou du pôle nord !
 
Cependant, s’il y eut un premier sentiment de légère déception, s’il fallut revenir du pays des rêves plus vite qu’on n’y était allé, s’il ne s’agissait que d’un voyage en Antilie,
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c’était néanmoins un agréable emploi des prochaines vacances, et M. Ardagh en fit aisément comprendre tous les avantages aux élus du concours.
 
En effet, ces Antilles, n’était-ce pas leur terre natale ?… La plupart, ils les avaient quittées, encore enfants, pour venir faire leur éducation en Europe… C’est à peine s’ils avaient foulé le sol de ces îles qui les avaient vus naître, à peine si leur mémoire en avait conservé quelque souvenir !…
 
Bien que leurs familles eussent abandonné cet archipel, — à l’exception d’une seule, — sans avoir la pensée d’y revenir, il en était parmi eux qui retrouveraient là des parents, des amis, et, tout considéré, pour de jeunes Antilians, c’était un beau voyage en perspective.
 
On en jugera d’après la situation personnelle de chacun des neuf lauréats, auxquels étaient attribuées les bourses de voyage.
 
Et d’abord ceux qui étaient d’origine anglaise, et en plus grand nombre, à Antilian School :
 
Roger Hinsdale, de Sainte-Lucie, vingt ans, dont la famille, retirée des affaires avec une belle aisance, habitait Londres ;
 
John Howard, de la Dominique, dix-huit
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ans, dont les parents étaient venus se fixer à Manchester comme industriels ;
 
Hubert Perkins, d’Antigoa, dix-sept ans, dont la famille, comprenant son père, sa mère, ses deux jeunes sœurs, n’avait jamais quitté l’île natale, et qui, son éducation terminée, devra y revenir pour entrer dans une maison de commerce.
 
Voici, maintenant, pour les Français, au nombre d’une douzaine à Antilian School :
 
Louis Clodion, de la Guadeloupe, vingt ans, appartenant à une famille d’armateurs, établie à Nantes depuis quelques années ;
 
Tony Renault, de la Martinique, dix-sept ans, l’aîné de quatre enfants, famille de fonctionnaires, qui demeurait à Paris.
 
Au tour des Danois :
 
Niels Harboe, de Saint-Thomas, dix-neuf ans, n’ayant plus ni père ni mère, et dont le frère, plus
 
âgé que lui de six ans, était toujours aux Antilles ;
 
Axel Wickborn, de Sainte-Croix, dix-neuf ans, dont la famille faisait le commerce des bois au Danemark, à Copenhague.
 
Les Hollandais étaient représentés par Albertus Leuwen, de Saint-Martin, vingt ans, fils unique, dont les parents habitaient les environs de Rotterdam.
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Quant à Magnus Anders, Suédois d’origine, né à Saint-Barthélemy, dix-neuf ans, sa famille était venue récemment s’installer à Gotteborg, en Suède, et n’avait pas renoncé à retourner aux Antilles, après fortune faite.
 
On l’avouera, ce voyage, qui les ramènerait pendant quelques semaines au pays d’origine, était de nature à satisfaire ces jeunes Antilians, et qui sait si la plupart d’entre eux eussent été destinés à le jamais revoir ! Seuls, Louis Clodion avait un oncle, frère de sa mère, à la Guadeloupe ; Niels Harboe, un frère à Saint-Thomas, et Hubert Perkins toute sa famille à Antigoa. Mais leurs camarades ne conservaient plus aucune attache de parenté avec les autres îles de l’Antilie, abandonnées sans esprit de retour.
 
Les plus âgés des boursiers étaient Roger Hinsdale, un peu hautain de caractère ; Louis Clodion, garçon sérieux et laborieux, sympathique à tous ; Albertus Leuwen, dont le sang hollandais ne s’était point réchauffé au soleil des Antilles. Après eux venaient Niels Harboe, dont la vocation ne se déclarait pas encore ; Magnus Anders, très passionné pour les choses de la mer, et qui se préparait à entrer dans la marine marchande ; Axel Wickborn, que ses goûts porteraient à servir dans l’armée
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danoise ; puis, à citer par rang d’âge, John Howard, un peu moins britannisé que son compatriote Roger Hinsdale ; enfin les deux plus jeunes, Hubert Perkins, destiné au commerce, ainsi qu’il a été dit, et Tony Renault, à qui ses goûts de canotage pourraient bien donner pour l’avenir celui de la navigation.
 
À présent, question d’une certaine importance, est-ce que ce voyage allait comprendre toutes les Antilles, grandes et petites, celles du Vent et celles sous le Vent ?… Mais une complète exploration de l’archipel aurait exigé plus que les quelques semaines dont les lauréats disposeraient. En effet, on ne compte par moins de trois cent cinquante îles ou îlots dans cet archipel des Indes occidentales, et, en admettant que cela fût possible, rien qu’à en visiter une ou un par jour, il eût fallu consacrer à cette très sommaire visite une année entière.
 
Non ! telles n’étaient pas les intentions de Mrs Kethlen Seymour. Les pensionnaires d’Antilian School devaient se borner à passer quelques jours chacun dans son île, à revoir les parents ou amis qui s’y trouvaient alors, à remettre encore une fois le pied sur le sol natal.
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Dans ces conditions, on le voit, il y aurait à éliminer tout d’abord de l’itinéraire les grandes Antilles, Cuba, Haïti, Saint-Domingue, Porto-Rico, puisque les pensionnaires espagnols n’avaient point été classés dans le concours, la Jamaïque, puisque aucun des lauréats n’était originaire de cette colonie britannique, et Curaçao, la hollandaise, pour pareille raison. De même les petites Antilles, qui sont sous la domination vénézolane, ne seraient pas visitées, ni Tortigos, ni Marguerite, ni Tortuga, ni Blanquilla, ni Ordeilla, ni Avas. Donc, les seules îles de la Micro-Antilie où aborderaient les titulaires des bourses de voyage seraient Sainte-Lucie, la Dominique, Antigoa — anglaises, — la Guadeloupe, la Martinique, françaises, — Saint-Thomas, Sainte-Croix, danoises, — Saint-Barthélemy, suédoise, et Saint-Martin qui appartient par moitié à la Hollande et à la France.
 
Ces neuf îles étaient comprises dans l’ensemble géographique des îles du Vent, auxquelles feraient successivement relâche les neuf pensionnaires d’Antilian School.
 
Toutefois, personne ne s’étonnera qu’à cet itinéraire il eût été ajouté une dixième île, qui, sans doute, recevrait la plus longue et aussi la plus légitime visite.
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C’était la Barbade, du même groupe des îles du Vent, l’une des plus importantes du domaine colonial que le Royaume-Uni possède en ces parages.
 
Là, en effet, résidait Mrs Kethlen Seymour.
 
C’était bien le moins, et par un très naturel sentiment de gratitude, que ses obligés dussent lui rendre hommage.
 
On imaginera sans peine que, si cette généreuse Anglaise tenait à recevoir les neuf lauréats d’Antilian School, ceux-ci, de leur côté, éprouvaient le plus vif désir de connaître l’opulente indigène de la Barbade et de lui exprimer leur reconnaissance.
 
Ils ne le regretteraient pas, d’ailleurs, et un post-scriptum de la lettre, qui fut communiquée par M. Julian Ardagh, montra jusqu’où Mrs Kethlen Seymour poussait la générosité.
 
En effet, en dehors des dépenses qu’occasionnerait ce voyage, — dépenses qu’elle prenait entièrement à sa charge, — une somme de sept cents livres1 serait remise à chacun d’eux au départ de la Barbade.
 
Quant à la durée dudit voyage, le temps des vacances y suffirait-il ?… Oui, à la condition d’en devancer d’un mois le début réglementaire, — ce
 
1 17 500 francs.
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qui permettrait de franchir l’Atlantique en belle saison à l’aller comme au retour.
 
Au total, rien de plus acceptable que ces conditions, qui furent accueillies avec enthousiasme. Il n’y avait point à craindre que les familles fissent des objections à un déplacement si agréable et si profitable à tous les points de vue. De sept à huit semaines, c’était la limite que l’on pouvait lui assigner en tenant compte des retards possibles, et les jeunes boursiers reviendraient en Europe, le coeur plein des inoubliables souvenirs de leurs chères îles du Nouveau-Continent.
 
Enfin, une dernière question se posait sur laquelle les familles furent bientôt fixées.
 
Est-ce que les lauréats seraient livrés à eux-mêmes, eux dont les plus âgés n’avaient point encore dépassé leur vingtième année ?… En somme, lorsque la main d’un maître ne serait plus là pour les rapprocher, pour les contenir ?… Lorsqu’ils visiteraient cet archipel appartenant aux divers États européens, n’y avait-il pas à craindre des jalousies, des heurts, si quelque question de nationalité se soulevait ?… Oublieraient-ils que tous étaient d’origine antilienne, pensionnaires de la même
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école, alors que l’intervention du sagace et prudent M. Ardagh ne pourrait plus se produire ?…
 
C’était un peu aux difficultés de ce genre que songeait le directeur d’Antilian School, et, s’il ne lui était pas loisible d’accompagner ses élèves, il se demandait qui saurait le remplacer dans une tâche parfois difficile ?…
 
Du reste, ce côté de la question n’avait point échappé à l’esprit très pratique de Mrs Kethlen Seymour. Aussi verra-t-on comment elle l’avait résolu, car la prudente dame n’eût jamais admis que ces jeunes garçons fussent soustraits à toute autorité pendant ce voyage.
 
Maintenant, comment s’effectuerait-il à travers l’Atlantique ?… Serait-ce à bord de l’un des paquebots qui font un service régulier entre l’Angleterre et les Antilles ?… Des places y seraient-elles prises, des cabines retenues, au nom de chacun des neuf lauréats ?…
 
On le répète, ils ne devaient point voyager à leurs frais, et même aucune dépense de cette sorte ne devait être imputée sur les sept cents livres qui leur seraient remises, lorsqu’ils quitteraient la Barbade pour revenir en Europe.
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Or, dans la lettre de Mrs Kethlen Seymour se trouvait un paragraphe qui répondait à cette question et dans les termes suivants :
 
« Le transport à travers l’océan sera payé de mes propres deniers. Un navire, frété pour les Antilles, attendra ses passagers dans le port de Cork, Queenstown, Irlande. Ce navire, c’est l’Alert, capitaine Paxton, qui est prêt à prendre la mer et dont le départ est fixé au 30 juin. Le capitaine Paxton compte recevoir ses passagers à cette date, et il lèvera l’ancre dès leur arrivée. »
 
Décidément, ces jeunes boursiers allaient voyager sinon en princes, tout au moins en yachtmen. Un navire à leur disposition, qui les conduirait aux Indes occidentales et les ramènerait en Angleterre ! Mrs Kethlen Seymour faisait bien les choses ! Elle pourvoyait à tout magnifiquement, cette Mécène albionesque ! En vérité, si les millionnaires employaient toujours les millions à de si belles œuvres, il n’y aurait qu’à leur souhaiter d’en posséder beaucoup, et même davantage !
 
Il arriva donc ceci dans ce petit monde d’Antilian School, c’est que, si les lauréats étaient déjà enviés de leurs camarades lorsqu’on ignorait encore les dispositions de la
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généreuse dame, cette envie s’éleva au plus haut degré lorsqu’on apprit dans quelles conditions d’agrément et de confort s’effectuerait ce voyage.
 
Pour eux, ils étaient enchantés. La réalité atteignait à la hauteur de leurs rêves. Après avoir traversé l’Atlantique, ce serait à bord de leur yacht qu’ils visiteraient les principales îles de l’archipel antilien.
 
« Et quand partons-nous ?… disaient-ils.
 
— Dès demain…
 
— Dès aujourd’hui…
 
— Non… nous avons encore six jours… faisaient observer les plus sages.
 
— Ah ! que ne sommes-nous déjà embarqués sur l’Alert !… répétait Magnus Anders.
 
— À notre bord ! » s’écriait Tony Renault.
 
Et ils ne voulaient pas admettre qu’il y eût quelques préparatifs à faire en vue de ce voyage d’outre-mer !
 
Or, en premier lieu, il fallait consulter les parents, demander et obtenir leur consentement, puisqu’il s’agissait d’envoyer les lauréats, non pas dans l’autre monde, mais tout au moins dans le nouveau. M. Julian Ardagh dut donc se mettre en mesure à ce sujet. En outre, cette exploration, qui durerait peut-être deux mois et demi, obligeait à prendre
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certaines dispositions indispensables, à se pourvoir de vêtements et plus particulièrement d’effets de mer, bottes, surouets, capotes cirées, en un mot tout l’accoutrement du marin.
 
Puis, le directeur aurait à choisir la personne de confiance à laquelle incomberait la responsabilité de ces jeunes garçons. Qu’ils fussent assez grands pour se conduire eux-mêmes, assez raisonnables pour se passer d’un surveillant, d’accord. Mais il était sage de leur adjoindre un mentor qui eût autorité sur eux.
 
Telle était bien l’intention de la sage Mrs Kethlen Seymour, exprimée dans sa lettre, et il fallait s’y conformer.
 
Inutile de dire que les familles seraient priées de donner leur acquiescement aux propositions que M. Ardagh leur ferait connaître. Parmi ces jeunes garçons, quelques-uns retrouveraient aux Antilles des parents qu’ils n’avaient pas vus depuis quelques années, Hubert Perkins à Antigoa, Louis Clodion à la Guadeloupe, Niels Harboe à Saint-Thomas. Ce serait une occasion très inattendue de se revoir, et dans des conditions exceptionnellement agréables.
 
Du reste, ces familles avaient été tenues au courant par le directeur d’Antilian School.
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Elles savaient déjà qu’un concours devait mettre en rivalité les divers pensionnaires pour l’obtention de bourses de voyage. Après communication du résultat, lorsqu’elles apprendraient que les lauréats allaient visiter les Indes occidentales, M. Ardagh n’en doutait pas, ce serait réaliser leurs plus vifs désirs.
 
En attendant, M. Ardagh réfléchissait au choix qu’il avait à faire, le choix du chef qui serait à la tête de cette classe ambulante, du mentor dont les conseils maintiendraient la bonne harmonie au milieu de ces Télémaques en herbe. Cela ne laissait pas de lui causer quelque perplexité. S’adresserait-il à celui des professeurs d’Antilian School qui paraîtrait remplir toutes les conditions exigées en cette circonstance ? Mais l’année scolaire n’avait pas pris fin. Impossible d’interrompre des cours avant les vacances. Le personnel enseignant devait rester au complet.
 
Ce fut même pour cette raison que M. Ardagh crut ne pas pouvoir accompagner les neuf boursiers. Sa présence était nécessaire pendant les derniers mois de scolarité, et il importait qu’il assistât de sa personne à la distribution des prix du 7 août.
 
Or, les professeurs et lui exceptés, n’avait-il
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pas sous la main précisément celui qu’il fallait, un homme sérieux et méthodique par excellence, qui remplirait consciencieusement ses fonctions, qui méritait toute confiance, qui inspirait une générale sympathie, et que les jeunes voyageurs accepteraient volontiers pour mentor ?
 
Restait la question de savoir si ledit personnage consentirait à faire ce voyage, s’il lui conviendrait de s’aventurer au-delà des mers…
 
Le 24 juin, cinq jours avant la date fixée pour le départ de l’Alert, dans la matinée, M. Ardagh fit prier M. Patterson de venir dans son cabinet pour une communication importante.
 
M. Patterson, l’économe d’Antilian School, était occupé, suivant son invariable habitude, à régler ses comptes de la veille, lorsqu’il fut demandé par M. Ardagh.
 
Aussitôt, M. Patterson, faisant remonter ses lunettes à son front, répondit au domestique, qui se tenait sur le pas de la porte :
 
« Je vais, sans perdre un instant, me rendre à l’invitation de M. le directeur. »
 
Et, rabaissant ses lunettes, M. Patterson reprit sa plume pour achever la queue d’un 9, qu’il était en train de mouler au bas de la
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colonne des dépenses sur son grand-livre. Puis, de sa règle d’ébène, il tira une barre sous la colonne des chiffres, dont il venait d’achever l’addition. Ensuite, après avoir secoué légèrement sa plume au-dessus de l’encrier, il la plongea à plusieurs reprises dans le godet de grenaille qui en assurait la propreté, l’essuya avec un soin extrême, la posa près de la règle le long de son pupitre, tourna la pompe de l’encrier afin d’y faire rentrer l’encre, plaça la feuille de papier brouillard sur la page des dépenses, en ayant bien soin de ne point altérer la queue du 9, ferma le registre, l’introduisit dans sa case spéciale à l’intérieur du bureau, remit dans leur boîte le grattoir, le crayon et la gomme élastique, souffla sur son buvard pour en chasser quelques grains de poussière, se leva en repoussant son fauteuil à rond de cuir, retira ses manches de lustrine et les pendit à une patère près de la cheminée, donna un coup de brosse à sa redingote, à son gilet et à son pantalon, saisit son chapeau dont il lustra le poil brillant avec son coude, le mit sur sa tête, enfila ses gants de peau noire, comme s’il allait rendre quelque visite officielle à un haut personnage de l’Université, jeta un dernier regard à la glace, s’assura
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que tout était irréprochable dans sa toilette, prit des ciseaux et coupa un brin de ses favoris qui dépassait la ligne réglementaire, vérifia si son mouchoir et son portefeuille se trouvaient dans sa poche, ouvrit la porte du cabinet, en franchit le seuil et la referma soigneusement avec l’une des dix-sept clefs qui tintinnabulaient à son trousseau, descendit l’escalier aboutissant à la grande cour, la traversa d’un pas lent et mesuré dans une direction oblique, afin de gagner le corps de logis où était le cabinet de M. Ardagh, s’arrêta devant la porte, pressa le bouton électrique dont la tremblotante sonnerie résonna à l’intérieur, et attendit.
 
Ce fut à cet instant seulement que M. Patterson se demanda, en se grattant le front du bout de son index :
 
« Qu’est-ce donc que M. le directeur peut avoir à me dire ? »
 
En effet, à cette heure de la matinée, l’invitation de se rendre au cabinet de M. Ardagh devait paraître anormale à M. Patterson dont l’esprit s’emplissait d’hypothèses diverses.
 
Qu’on en juge ! La montre de M. Patterson n’indiquait encore que neuf heures quarante-sept, et l’on pouvait s’en rapporter aux indications
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de cet instrument de précision qui ne variait pas d’une seconde par jour, et dont la régularité égalait celle de son propriétaire. Or, jamais, non, jamais ! M. Patterson ne se rendait près de M. Ardagh avant onze heures quarante-trois pour lui faire son rapport quotidien sur la situation économique d’Antilian School, et il était sans exemple qu’il ne fût pas arrivé entre la quarante-deuxième et la quarante-troisième minute.
 
M. Patterson devait dès lors supposer, et il supposa qu’il se produisait une circonstance toute particulière, puisque le directeur le mandait avant qu’il eût balancé les dépenses et les recettes de la veille. Il le ferait à son retour, d’ailleurs, et, on peut en être certain, aucune erreur n’aurait été occasionnée par ce dérangement insolite.
 
La porte s’ouvrit au moyen du cordon de tirage relié à la loge du concierge. M. Patterson fit quelques pas — cinq suivant son habitude — dans le couloir, et frappa un coup discret sur le panneau d’une deuxième porte, où se lisaient ces mots : Cabinet du directeur.
 
« Entrez », fut-il aussitôt répondu.
 
M. Patterson ôta son chapeau, secoua les grains de poussière égarés sur ses bottines,
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rajusta ses gants et pénétra à l’intérieur du cabinet, éclairé par deux fenêtres à stores demi-baissés, qui donnaient sur la grande cour. M. Ardagh, différents papiers sous ses yeux, était assis devant son bureau, muni de plusieurs boutons électriques. Après avoir relevé la tête, il adressa un signe amical à M. Patterson. »
 
« Vous m’avez fait demander à votre cabinet, monsieur le directeur ?… dit M. Patterson.
 
— Oui, monsieur l’économe, répondit M. Ardagh, et pour vous entretenir d’une affaire qui vous concerne très personnellement. »
 
Puis, montrant une chaise placée près du bureau :
 
« Veuillez vous asseoir », ajouta-t-il.
 
M. Patterson s’assit, après avoir soigneusement relevé les pans de sa longue redingote, une main étendue sur son genou, l’autre ramenant son chapeau sur sa poitrine.
 
M. Ardagh prit la parole :
 
« Vous savez, monsieur l’économe, dit-il, quel a été le résultat du concours ouvert entre nos pensionnaires, en vue d’obtenir des bourses de voyage…
 
— Je le sais, monsieur le directeur, répondit
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M. Patterson, et ma pensée est que cette généreuse initiative de l’une de nos compatriotes coloniales est tout à l’honneur d’Antilian School. »
 
M. Patterson parlait posément, faisant valoir les syllabes des mots choisis qu’il employait, et les accentuant, non sans quelque préciosité, lorsqu’ils s’échappaient de ses lèvres.
 
« Vous savez aussi, reprit M. Ardagh, quel est l’emploi qui doit être fait de ces bourses de voyage…
 
— Je ne l’ignore pas, monsieur le directeur, répondit M. Patterson, qui, s’inclinant, sembla saluer de son chapeau quelque personne au-delà des océans. Mrs Kethlen Seymour est une dame dont le nom trouvera un écho sonore dans la postérité. Il me paraît difficile de mieux disposer des richesses que la naissance ou le travail lui ont départies, en faveur d’une jeunesse avide de déplacements lointains…
 
— C’est aussi mon avis, monsieur l’économe. Mais allons au but. Vous savez également dans quelles conditions doit se faire ce voyage aux Antilles ?…
 
— J’en suis informé, monsieur le directeur. Un navire attendra nos jeunes voyageurs, et
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j’espère pour eux qu’ils n’auront point à supplier Neptune de jeter son célèbre Quos ego aux flots courroucés de l’Atlantique !
 
— Je l’espère aussi, monsieur Patterson, puisque les traversées d’aller et retour vont s’effectuer pendant la belle saison.
 
— En effet, répondit l’économe, juillet et août sont les mois de repos préférés de la capricieuse Téthys…
 
— Aussi, ajouta M. Ardagh, cette navigation sera-t-elle non moins agréable pour mes lauréats que pour la personne qui doit les accompagner pendant le voyage…
 
— Personne, dit M. Patterson, qui aura de plus l’aimable tâche de présenter à Mrs Kethlen Seymour les respectueux hommages et la sympathique reconnaissance des pensionnaires d’Antilian School.
 
— Or, reprit le directeur, j’ai le regret que cette personne ne puisse être moi. Mais, en fin de l’année scolaire, à la veille des examens que je dois présider, mon absence est impossible…
 
— Impossible, monsieur le directeur, répondit l’économe, et il ne sera pas à plaindre, celui qui sera appelé à prendre votre place.
 
— Assurément, et je n’aurais eu que l’embarras du choix. Or, il me fallait un homme
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de toute confiance, sur lequel je pusse entièrement compter et qui serait agréé sans conteste par les familles de nos jeunes boursiers… Eh bien, cet homme, je l’ai trouvé dans le personnel de l’établissement…
 
— Je vous en félicite, monsieur le directeur.
 
C’est, sans doute, un des professeurs de sciences ou de lettres…
 
— Non, car il ne peut être question d’interrompre les études avant les vacances. Mais il m’a paru que cette interruption présenterait moins d’inconvénients pour ce qui concerne la situation financière de l’école, et c’est vous, monsieur l’économe, dont j’ai fait choix pour accompagner nos jeunes garçons aux Antilles… »
 
M. Patterson n’avait pu réprimer un mouvement de surprise. Se relevant tout d’une pièce, il avait ôté ses lunettes.
 
« Moi… monsieur le directeur ?… dit-il d’une voix un peu troublée.
 
— Vous-même, monsieur Patterson, et je suis certain que la comptabilité de ce voyage de boursiers sera aussi régulièrement tenue que celle de l’école. »
 
M. Patterson, du coin de son mouchoir, essuya le verre de ses lunettes légèrement brouillé par la buée de ses yeux.
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« J’ajoute, dit M. Ardagh, que, grâce à la munificence de Mrs Kethlen Seymour, une prime de sept cents livres est également réservée au mentor qui sera honoré de ces fonctions importantes… Je vous prierai donc, monsieur Patterson, d’être prêt à partir dans cinq jours. »
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