Différences entre versions de « Un prêtre marié/VI »

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S’il avait été un Normand de race pure, il se serait demandé peut-être à quoi bon revenir à cette enfant de l’ignominie à qui la nature avait fait l’horrible mensonge de donner une forme divine, et il se serait payé des meilleures raisons pour la fuir. Mais il ne s’interrogea point, ne réfléchit pas, et, en vrai Slave qui va devant lui, comme les chevaux indomptés de ses steppes, il alla sans frein du côté de son désir et poussa toujours.
 
Parfaitement maître de ses heures, fils d’un père qui ne sortait presque plus de la tourelle de son manoir et qui lui laissait toute sa liberté, il crut pouvoir arranger sa vie de manière à revoir parfois, dans ces campagnes où elle allait vivre, la fille de cet homme chez lequel la convenance, la religion, la fierté, tout enfin, jusqu’à l’insolente volonté de cet homme d’opprobre, lui défendait de mettre le pied. Il le crut...crut… mais ce problème d’une solution qui lui paraissait si facile rencontra bientôt plus d’un obstacle sur lequel il n’avait pas compté.
 
Il était chasseur. Il avait la patience de l’affût. Comme tous les hommes, même les plus bouillants, qui sont organisés pour la guerre, il avait la force de l’attente immobile, la puissance de comprimer les battements et les élans d’un cœur persévérant et d’une volonté infatigable.
Du reste, ils n’avaient aucun détail à donner sur cette inconnue, ensevelie dans ce château plus fermé alors qu’il ne l’avait été quand on ne l’habitait pas. Personne n’y pénétrait de la ferme. Les ouvriers de la ville voisine qui étaient venus ouvrir les caisses dont les formes avaient frappé ces imaginations primitives, et tendre les appartements, étaient repartis le soir même du jour où ils avaient fini leur besogne ; et, comme s’il avait voulu couper court à tout commérage entre eux et les fermiers, Sombreval les avait payés et avait barré, de ses propres mains, la grille de la cour derrière eux.
 
Les hommes ont tant besoin de se savoir les uns les autres, que la curiosité trompée des Herpin les aliénait peut-être plus de Sombreval que sa funeste renommée. « V’là la huitième année de notre bail qui commence — disaient-ils — mais il est bien à croire que nous ne le renouvellerons pas...pas… » En parlant ainsi, les Herpin tâtaient, tout en subissant l’influence de Sombreval, l’opinion d’une contrée qui se contractait et se retirait d’autour des Sombreval, ainsi que Me Tizonnet l’avait pressenti au commencement de cette histoire, et comme il était si facile à tout le monde de le prévoir.
 
Sombreval l’avait prévu lui-même, car ce grand esprit se jugeait. Il se rendait compte de l’effet de son infamie, comme un grand médecin malade d’une maladie hideuse se rend compte froidement du dégoût que son état inspire et de la manière dont il va falloir vivre et souffrir jusqu’à la fin...fin… Broussais — dit-on — eut ce sang-froid cruel contre lui-même, cette vue d’observateur que rien n’aveugle et ne fait trembler.
 
Sombreval, qui venait habiter le Quesnay pour une raison plus forte que lui et que nul ne savait, excepté cette femme accablée de vieillesse (pensait-il), qui serait roulée un de ces matins dans son cercueil — la Malgaigne — Sombreval avait deviné qu’il ne trouverait pas une âme qui voulût le servir, et que même les Herpin, retenus momentanément par leur bail, pourraient bien abandonner une terre épuisée qui avait été pour eux, pendant tant d’années, une vache à lait, tétée jusqu’au sang par leur avidité de couleuvres.
Pour eux, il n’était pas un homme, il était un dieu ! Il avait sauvé le mari d’une maladie épouvantable, inconnue en Europe, sans relation avec les plus effroyables maladies endémiques, telles que le sibbens, la pellagre, le yaw, le pian, ces choses monstrueuses sous des noms aussi monstrueux qu’elles, et l’ayant traitée avec l’audace d’un homme de génie expérimentant sur un esclave, il l’avait radicalement guérie, à l’aide de poisons savamment et témérairement combinés.
 
Ces Noirs, qui n’étaient pas, sur cette côte de marins et de pêcheurs, une espèce inconnue, et qu’on n’aurait pas remarqués, s’ils avaient appartenu à d’autres maîtres, redoublaient l’aspect sinistre du Quesnay. — « Dieu et le diable seuls savent ce qui se passe dans le château depuis qu’ils y sont, monsieur Néel ! » — continuait le fils Herpin, tout en fouettant les quatre bœufs de sa charrette, roulant péniblement dans ces ornières où la roue enfonce jusqu’au moyeu : — « les faces de crêpe (il appelait ainsi les deux Noirs) ne parlent pas plus que des souches et ne viennent jamais, au grand jamais, flâner chez nous. V’là pourtant un bon mois et le pouce qu’ils sont arrivés au Quesnay, et ils ne bougent ! Ils ne remuent pas plus que les taupes poursuivies, quand elles se sont coulées sous les herbailles de l’étang. La fille n’a pas mis tant seulement une fois le pied dehors, depuis qu’elle vous a bassiné la tête, monsieur Néel, avec cette layette d’enfant Jésus, qui sert de mouchoir à cette...cette… vous savez bien qui je veux dire, pas vrai, monsieur Néel ?... Il n’y a que le vieux Sombreval qui sorte et rôde par-ci par-là, car il marche la terre à sens et à dessens, le vieux Rapiamus ! comme un nouveau marié choie sa femme. Vous ne l’avez pas vu, monsieur Néel ? Non ? Eh bien ! tant mieux ! c’est p’t-être un bonheur que vous ne l’ayez pas rencontré entre les deux haies du chemin creux des Longs-Champs où le beau Du Parc a si bien régalé de son bâton gaufré le dos du vieux usurier Desfontaines, car vous êtes un jeune taureau, monsieur Néel, à qui il ne faut pas faire du vent trop près des narines, et qui sait ? vous lui auriez p’t-être fait payer un brin trop cher les intérêts de cette claque qu’il a abattue si mauvaisement sur la croupe de votre pouliche, l’autre jour ! »
 
Les yeux noircissaient bien un peu à Néel et la veine de la colère se gonflait comme une petite vague bleue, sur son front de marbre blanc, en entendant ces paroles où tout le paysan normand se distillait ; mais il ne pouvait pas exiger plus de respect du fils Herpin, en parlant du prêtre marié et de sa progéniture.
Quel éclair projeté tout à coup dans cette âme qui s’était précipitée vers Calixte avec l’aveuglement et la rapidité d’un tourbillon ! Le fermier, occupé à fouetter ses bœufs, ne s’apercevait pas que Néel baissait une tête humiliée sous sa pensée, comme eux sous leur joug ; Néel, le jeune taureau, comme il venait de l’appeler ! Lorsque l’imagination est vierge et qu’elle est attirée par un être incomparable à tout ce qu’on rencontra jamais, les troubles se joignent à l’ignorance pour vous abuser, et l’on aime sans savoir comme on aime.
 
Jusque-là, Néel avait senti son amour pour Calixte sans le voir. Maintenant il le voyait. Il le discernait clairement dans son âme et ses rêves — comme on voit les formes précises d’une peau de tigre dormant dans les jungles. Découverte terrible ! menace inquiétante pour l’avenir, que cet amour qui ne pouvait être qu’une source infinie de malheurs...malheurs… Mais comprenez bien ce caractère ! La crânerie de cœur de Néel de Néhou équivalait à la crânerie de sa tête. En audace, il était complet. C’était une de ces natures qui oublient les lois du monde, même ses lois physiques, dans le vertige de leur désir et de leur volonté, et pour lesquelles rien n’est impossible. Si la fantaisie l’en avait pris, il aurait marché à cheval sur la mer...mer… Vous souriez ? Il y avait marché ! ! !
 
Oui, il y avait marché ! Laissez-moi vous donner la clef du caractère de ce jeune homme, en vous racontant ce fait insensé, ce détail unique dont tout le pays avait parlé, et qui avait laissé à Néel un fond de tristesse auquel un moraliste attribuerait peut-être son amour subit pour Calixte, car le chagrin, en attendrissant les âmes fortes, les prédispose mieux à l’amour.
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