« Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet » : différence entre les versions

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<br /><br />
__NOEDITSECTION__
__TOC__
 
=== II, I — Une chambre dans la maison de Polonius ===
 
Entrent POLONIUS et REYNALDO
 
POLONIUS
 
{{personnages|
Donnez-lui cet argent et ces billets, Reynaldo.
 
CLAUDIUS, roi de Danemark. <br>
REYNALDO
HAMLET, fils du précédent roi, neveu du roi actuel. <br>
POLONIUS, chambellan du roi de Danemark. <br>
HORATIO, ami d Hamlet. <br>
LAERTES, fils de Polonius. <br>
VOLTIMAND, courtisan. <br>
CORNÉLIUS, courtisan. <br>
ROSENCRANTZ, courtisan. <br>
GUILDENSTERN, courtisan. <br>
OSRIC, courtisan. <br>
UN GENTILHOMME. <br>
UN PRETRE. <br>
MARCELLUS, officier. <br>
BERNARDO, officier. <br>
FRANCISCO, soldat. <br>
REYNALDO, serviteur de Polonius. <br>
COMEDIENS. <br>
DEUX PAYSANS, fossoyeurs. <br>
FORTINBRAS, prince de Norvège. <br>
UN CAPITAINE. <br>
AMBASSADEURS ANGLAIS. <br>
GERTRUDE, reine de Danemark et mère d’Hamlet. <br>
OPHELIA, fille de Polonius. <br>
LE SPECTRE DU PÈRE D’HAMLET. <br>
 
SEIGNEURS, DAMES, OFFICIERS, SOLDATS,
Oui, monseigneur.
 
MATELOTS, MESSAGERS, GENS DE SUITE.
POLONIUS
}}
 
Il sera merveilleusement sage, bon Reynaldo, avant de l’aller voir, de vous enquérir de sa conduite.
 
<center>{{didascalie|La scène est à Elseneur}}</center>
REYNALDO
 
Monseigneur, c’était mon intention.
 
POLONIUS
 
:::::: [[Hamlet - Acte premier|Acte premier]]
Bien dit, pardieu ! très bien dit ! Voyez-vous, mon cher ! sachez-moi d’abord quels sont les Danois qui sont à Paris ; comment, avec qui, de quelles ressources, où ils vivent ; quelle est leur société, leur dépense ; et une fois assuré, par ces évolutions et ce manège de questions, qu’ils connaissent mon fils, avancez-vous plus que vos demandes n’auront l’air d’y toucher. Donnez-vous comme ayant de lui une connaissance éloignée, en disant, par exemple : Je connais son père et sa famille, et un peu lui-même. Comprenez-vous bien, Reynaldo ?
 
:::::: [[Hamlet - Acte deuxième|Acte deuxième]]
REYNALDO
 
:::::: [[Hamlet - Acte troisième|Acte troisième]]
Oui, très bien, monseigneur.
 
:::::: [[Hamlet - Acte quatrième|Acte quatrième]]
POLONIUS
 
:::::: [[Hamlet - Acte cinquième|Acte cinquième]]
Et un peu lui-même : mais, (pourrez-vous ajouter) bien imparfaitement ; d’ailleurs, si c’est bien celui dont le parle, c’est un jeune homme très dérangé, adonné à ceci ou à cela… et alors mettez-lui sur le dos tout ce qu’il vous plaira d’inventer ; rien cependant d’assez odieux pour le déshonorer ; faites-y attention ; tenez-vous, mon cher, à ces légèretés, à ces folies, à ces écarts usuels, bien connus comme inséparables de la jeunesse en liberté.
</div>
 
[[Category:Théâtre]]
REYNALDO
[[Catégorie:Théâtre à formater]]
[[Catégorie:Tragédies]]
[[Catégorie:Littérature anglo-saxonne]]
 
{{interprojet|nolink|w=Hamlet}}
Par exemple, monseigneur, l’habitude de jouer.
{{interwiki-info|en|(vo)}}
 
POLONIUS
 
Oui ; ou de boire, de tirer l’épée, de jurer, de se quereller, de courir les filles : vous pouvez aller jusque-là.
 
REYNALDO
 
Monseigneur, il y aurait là de quoi le déshonorer !
 
POLONIUS
 
Non, en vérité ; si vous savez tempérer la chose dans l’accusation. N’allez pas ajouter à sa charge qu’il est débauché par nature : ce n’est pas là ce que je veux dire ; mais effleurez si légèrement ses torts, qu’on n’y voie que les fautes de la liberté, l’étincelle et l’éruption d’un cerveau en feu, et les écarts d’un sang indompté, qui emporte tous les jeunes gens.
 
REYNALDO
 
Mais, mon bon seigneur…
 
POLONIUS
 
Et à quel effet devrez-vous agir ainsi ?
 
REYNALDO
 
C’est justement, monseigneur, ce que je voudrais savoir.
 
POLONIUS
 
Eh bien, mon cher, voici mon but, et je crois que c’est un plan infaillible. Quand vous aurez imputé à mon fils ces légères imperfections qu’on verrait chez tout être un peu souillé par l’action du monde, faites bien attention ! Si votre interlocuteur, celui que vous voulez sonder, a jamais remarqué aucun des vices énumérés par vous chez le jeune homme dont vous lui parlez vaguement, il tombera d’accord avec vous de cette façon : Cher monsieur, ou mon ami, ou seigneur ! suivant le langage et la formule adoptés par le pays ou par l’homme en question.
 
REYNALDO
 
Très bien, monseigneur.
 
POLONIUS
 
Eh bien, donc, monsieur, alors il… alors… Qu’est-ce que j’allais dire ? J’allais dire quelque chose. Où en étais-je ?
 
REYNALDO
 
Vous disiez : Il tombera d accord de cette façon…
 
POLONIUS
 
il tombera d’accord de cette façon… Oui. Morbleu, il tombera d’accord avec vous comme ceci : Je connais le jeune homme, le l’ai vu hier ou l’autre jour, à telle ou telle époque ; avec tel et tel ; et, comme vous disiez, il était là à louer ; ou : Je l’ai surpris à boire, ou, se querellant au jeu de paume ; ou, peut-être : Je l’ai vu entrer dans telle maison suspecte (videlicet, un bordel), et ainsi de suite. Vous voyez maintenant : la carpe de la vérité se prend à l’hameçon de vos mensonges ; et c’est ainsi que, nous autres, hommes de bon sens et de portée, en entortillant le monde et en nous y prenant de biais, nous trouvons indirectement notre direction. Voilà comment, par mes instructions et mes avis préalables, vous connaîtrez mon fils. Vous m’avez compris, n’est-ce pas ?
 
REYNALDO
 
Oui, monseigneur.
 
POLONIUS
 
Dieu soit avec vous ! Bon voyage !
 
REYNALDO
 
Mon bon seigneur…
 
POLONIUS
 
Faites par vous-même l’observation de ses penchants.
 
REYNALDO
 
Oui, monseigneur.
 
POLONIUS
 
Et laissez-le jouer sa musique.
 
REYNALDO
 
Bien, monseigneur.
 
POLONIUS
 
Adieu ! (Reynaldo sort.)
 
Entre OPHÉLIA
 
Eh bien ! Ophélia, qu’y a-t-il ?
 
OPHÉLIA
 
Oh ! monseigneur ! monseigneur, j’ai été si effrayée !
 
POLONIUS
 
De quoi, au nom du ciel ?
 
OPHÉLIA
 
Monseigneur, j’étais à coudre dans ma chambre, lorsque est entré le seigneur Hamlet, le pourpoint tout débraillé, la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, sans jarretières et retombant sur la cheville, pâle comme sa chemise, les genoux s’entrechoquant, enfin avec un aspect aussi lamentable que s’il avait été lâché de l’enfer pour raconter des horreurs… Il se met devant moi…
 
POLONIUS
 
Son amour pour toi l’a rendu fou !
 
OPHÉLIA
 
Je n’en sais rien, monseigneur, mais, vraiment, j’en ai peur.
 
POLONIUS
 
Qu’a-t-il dit ?
 
OPHÉLIA
 
Il m’a prise par le poignet et m’a serrée très fort. Puis, il s’est éloigné de toute la longueur de son bras ; et, avec l’autre main posée comme cela au-dessus de mon front, il s’est mis à étudier ma figure comme s’il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. Enfin, secouant légèrement mon bras, et agitant trois fois la tête de haut en bas, il a poussé un soupir si pitoyable et si profond qu’on eût dit que son corps allait éclater et que c’était sa fin. Cela fait, il m’a relâchée ; et, la tête tournée par-dessus l’épaule, il semblait trouver son chemin sans y voir, car il a franchi les portes sans l’aide de ses yeux, et, jusqu’à la fin, il en a détourné la lumière sur moi.
 
POLONIUS
 
Viens avec moi : je vais trouver le roi. C’est bien là le délire même de l’amour : il se frappe lui-même dans sa violence, et entraîne la volonté à des entreprises désespérées, plus souvent qu’aucune des passions qui, sous le ciel, accablent notre nature. Je suis fâché ! Ah çà, lui auriez-vous dit dernièrement des paroles dures ?
 
OPHÉLIA
 
Non, mon bon seigneur ; mais, comme vous me l’aviez commandé, j’ai repoussé ses lettres et je lui ai refusé tout accès près de moi.
 
POLONIUS
 
C’est cela qui l’a rendu fou. Je suis fâché de n’avoir pas mis plus d’attention et de discernement à le juger. Je craignais que ce ne fût qu’un jeu, et qu’il ne voulût ton naufrage. Mais, maudits soient mes soupçons ! il semble que c’est le propre de notre âge de pousser trop loin la précaution dans nos jugements, de même que c’est chose commune parmi la jeune génération de manquer de retenue. Viens, allons trouver le roi. Il faut qu il sache tout ceci : le secret de cet amour peut provoquer plus de malheurs que sa révélation de colères. Viens. (Ils sortent.)
 
=== II, II — Une salle dans le château ===
 
Entrent LE ROI et LÀ REINE, et leur suite, ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN
 
LE ROI
 
Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz et vous Guildenstern ! Outre le désir que nous avions de vous voir, le besoin que nous avons de vos services nous a provoqué à vous mander en toute hâte. Vous avez su quelque chose de la transformation d’Hamlet ; je dis transformation, car, à l’extérieur comme à l’intérieur, c’est un homme qui ne se ressemble plus. Un motif autre que la mort de son père a-t-il pu le mettre à ce point hors de son bon sens ? Je ne puis en juger. Je vous en supplie tous deux, vous qui avez été élevés dès l’enfance avec lui, et êtes restés depuis ses camarades de jeunesse et de goûts, daignez résider ici à notre cour quelque temps encore, pour que votre compagnie le rappelle vers le plaisir ; et recueillez tous les indices que vous pourrez glaner dans l’occasion afin de savoir si le mal inconnu qui l’accable ainsi ne serait pas, une fois découvert, facile pour nous à guérir.
 
LÀ REINE
 
Chers messieurs, il a parlé beaucoup de vous ; et il n’y a pas, j’en suis sûre, deux hommes au monde auxquels il soit plus attaché. Si vous vouliez bien nous montrer assez de courtoisie et de bienveillance pour passer quelque temps avec nous, afin d’aider à l’accomplissement de notre espérance, cette visite vous vaudra des remerciements dignes de la reconnaissance d’un roi.
 
ROSENCRANTZ
 
Vos Majestés pourraient, en vertu du pouvoir souverain qu’elles ont sur nous, signifier leur bon plaisir redouté, comme un ordre plutôt que comme une prière.
 
GUILDENSTERN
 
Nous obéirons tous deux ; et tout courbés, nous nous engageons ici à mettre libéralement nos services à vos pieds, sur un commandement.
 
LE ROI
 
Merci, Rosencrantz ! Merci, gentil Guildenstern !
 
LÀ REINE
 
Merci, Guildenstern ! Merci, gentil Rosencrantz ! Veuillez, je vous en supplie, vous rendre sur-le-champ auprès de mon fils. Il est bien changé !
 
(Se tournant vers sa suite.) Que quelques-uns de vous aillent conduire ces messieurs là où est Hamlet !
 
GUILDENSTERN
 
Fasse le ciel que notre présence et nos soins lui soient agréables et salutaires !
 
LÀ REINE
 
Amen ! (Sortent Rosencrantz, Guildenstern et quelques hommes de la suite.)
 
Entre POLONIUS
 
POLONIUS, au roi
 
Mon bon seigneur, les ambassadeurs sont joyeusement revenus de Norvège.
 
LE ROI
 
Tu as toujours été le père des bonnes nouvelles.
 
POLONIUS
 
Vrai, monseigneur ? Soyez sûr, mon bon suzerain, que mes services, comme mon âme, sont voués en même temps à mon Dieu et à mon gracieux roi. (À part, au roi.) Et je pense, à moins que ma cervelle ne sache plus suivre la piste d’une affaire aussi sûrement que de coutume, que j’ai découvert la cause même de l’état lunatique d’Hamlet.
 
LE ROI
 
Oh ! parle ! il me tarde de t’entendre.
 
POLONIUS
 
Donnez d’abord audience aux ambassadeurs, ma nouvelle sera le dessert de ce grand festin.
 
LE ROI
 
Fais-leur toi-même les honneurs, et introduis-les. (Polonius sort. À la reine.) Il me dit, ma douce reine, qu’il a découvert le principe et la source de tout le trouble de votre fils.
 
LÀ REINE
 
Je doute fort que ce soit autre chose que le grand motif, la mort de son père et notre mariage précipité.
 
Rentre POLONIUS, avec VOLTIMAND et CORNÉLIUS
 
LE ROI
 
Bien ! nous l’examinerons. Soyez les bienvenus, mes bons amis ! Parlez, Voltimand ! que nous portez-vous de la part de notre frère de Norvège ?
 
VOLTIMAND
 
Le plus ample renvoi de compliments et de vœux. Dès notre première entrevue, il a expédié l’ordre de suspendre les levées de son neveu, qu’il avait prises pour des préparatifs contre les Polonais, mais qu’après meilleur examen il a reconnues pour être dirigées contre Votre Altesse. Indigné de ce qu’on eût ainsi abusé de sa maladie, de son âge, de son impuissance, il a fait arrêter Fortinbras, lequel s’est soumis sur-le-champ, a reçu les réprimandes du Norvégien, et enfin a fait vœu devant son oncle de ne jamais diriger de tentative armée contre Votre Majesté. Sur quoi, le vieux Norvégien, accablé de joie, lui a accordé trois mille couronnes de traitement annuel, ainsi que le commandement pour employer les soldats, levés par lui, contre les Polonais. En même temps il vous prie, par les présentes, (il remet au roi un papier) de vouloir bien accorder un libre passage à travers vos domaines pour cette expédition, sous telles conditions de sûretés et de garanties qui sont proposées ici.
 
LE ROI
 
Cela ne nous déplaît pas. Nous lirons cette dépêche plus à loisir, et nous y répondrons après y avoir réfléchi. En attendant, nous vous remercions de votre bonne besogne. Allez vous reposer ; ce soir nous nous attablerons ensemble soyez les bienvenus chez nous ! (Sortent Voltimand et Cornélius.)
 
POLONIUS
 
Voilà une affaire bien terminée. Mon suzerain et madame, discuter ce que doit être la majesté royale, ce que sont les devoirs des sujets, pourquoi le jour est le jour, la nuit la nuit, et le temps le temps, ce serait perdre la nuit, le jour et le temps. En conséquence, puisque la brièveté est l’âme de l’esprit et que la prolixité en est le corps et la floraison extérieure, je serai bref. Votre noble fils est fou, je dis fou ; car définir en quoi la folie véritable consiste, ce serait tout simplement fou. Mais laissons cela.
 
LÀ REINE
 
Plus de faits, et moins d’art !
 
POLONIUS
 
Madame, je n’y mets aucun art, je vous jure. Que votre fils est fou, cela est vrai. Il est vrai que c’est dommage, et c’est dommage que ce soit vrai. Voilà une sotte figure. Je dis adieu à l’art et vais parler simplement. Nous accordons qu’il est fou. Il reste maintenant à découvrir la cause de cet effet, ou plutôt la cause de ce méfait ; car cet effet est le méfait d’une cause. Voilà ce qui reste à faire, et voici le reste du raisonnement. Pesez bien mes paroles. J’ai une fille (je l’ai, tant qu’elle est mienne) qui, remplissant son devoir d’obéissance… suivez bien !… m’a remis ceci. Maintenant, méditez tout, et concluez. (Il lit.) À la céleste idole de mon âme, à la belle des belles, à Ophélia. Voilà une mauvaise phrase, une phrase vulgaire ; belle des belles est une expression vulgaire ; mais écoutez : Qu’elle garde ceci sur son magnifique sein blanc !
 
LÀ REINE
 
Quoi ! ceci est adressé par Hamlet à Ophélia ?
 
POLONIUS
 
Attendez, ma bonne dame, je cite textuellement :
 
(Lisant :)
 
Doute que les astres soient de flammes,
 
Doute que le soleil tourne,
 
Doute que la vérité soit la vérité,
 
Mais ne doute jamais de mon amour !
 
Ô chère Ophélia, je suis mal à l’aise en ces vers je n’ai point l’art d’aligner mes soupirs ; mais je t’aime bien ! Oh ! par-dessus tout ! Crois-le. Adieu ! À toi pour toujours, ma dame chérie, tant que cette machine mortelle m’appartiendra ! Hamlet. Voilà ce que, dans son obéissance, m’a remis ma fille. Elle m’a confié, en outre, toutes les sollicitations qu’il lui adressait, avec tous les détails de l’heure, des moyens et du lieu.
 
LE ROI
 
Mais comment a-t-elle accueilli son amour ?
 
POLONIUS
 
Que pensez-vous de moi ?
 
LE ROI
 
Ce que je dois penser d’un homme fidèle et honorable.
 
POLONIUS
 
Je voudrais toujours l’être. Mais que penseriez-vous de moi, si, quand j’ai vu cet ardent amour prendre essor (je m’en étais aperçu, je dois vous le dire, avant que ma fille m’en eût parlé), que penseriez-vous de moi, que penserait de moi Sa Majesté bienaimée, la reine ici présente, si, jouant le rôle de pupitre ou d’album, ou faisant de mon cœur un complice muet, j’avais regardé cet amour d’un œil indifférent ? Que penseriez-vous de moi ?… Non. Je suis allé rondement au fait, et j’ai dit à cette petite maîtresse : Le seigneur Hamlet est un prince hors de ta sphère. Cela ne doit pas être. Et alors je lui ai donné pour précepte de se tenir enfermée hors de sa portée, de ne pas admettre ses messagers, ni recevoir ses cadeaux. Ce que faisant, elle a pris les fruits de mes conseils ; et lui (pour abréger l’histoire), se voyant repoussé, a été pris de tristesse, puis d’inappétence, puis d’insomnie, puis de faiblesse, puis de délire, et enfin, par aggravation, de cette folie qui l’égare maintenant et nous met tous en deuil.
 
LE ROI
 
Croyez-vous que cela soit ?
 
LÀ REINE
 
C’est très probable.
 
POLONIUS
 
Quand m’est-il arrivé, je voudrais le savoir, de dire positivement : Cela est, lorsque cela n’était pas ?
 
LE ROI
 
Jamais, que je sache.
 
POLONIUS, montrant sa tête et ses épaules
 
Séparez ceci de cela, s’il en est autrement. Pourvu que les circonstances me guident, je découvrirai
toujours la vérité, fût-elle cachée, ma foi dans le
centre de la terre.
 
LE ROI
 
Comment nous assurer de la chose ?
 
POLONIUS
 
Vous savez que parfois, il se promène pendant quatre heures de suite, ici, dans la galerie.
 
LÀ REINE
 
Oui, c’est vrai.
 
POLONIUS
 
Au moment où il y sera, je lui lâcherai ma fille ; cachons-nous alors, vous et moi, derrière une tapisserie. Surveillez l’entrevue. S’il est vrai qu’il ne l’aime pas, si ce n’est pas pour cela qu’il a perdu la raison, que je cesse d’assister aux conseils de l’État et que j’aille gouverner une ferme et des charretiers !
 
LE ROI
 
Essayons cela.
 
Entre HAMLET, lisant
 
LÀ REINE
 
Voyez le malheureux qui s’avance tristement, un livre à la main.
 
POLONIUS
 
Éloignez-vous, je vous en conjure, éloignez-vous tous deux ; je veux l’aborder sur-le-champ. Oh ! laissez-moi faire. (Sortent le roi, la reine et leur suite.) Comment va mon bon seigneur Hamlet ?
 
HAMLET
 
Bien, Dieu merci !
 
POLONLUS
 
Me reconnaissez-vous, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Parfaitement, parfaitement vous êtes un marchand de poisson.
 
POLONIUS
 
Non, monseigneur.
 
HAMLET
 
Alors, je voudrais que vous fussiez honnête comme un de ces gens-là.
 
POLONIUS
 
Honnête, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Oui, monsieur. Pour trouver un honnête homme, au train dont va le monde, il faut choisir entre dix mille.
 
POLONIUS
 
C’est bien vrai, monseigneur.
 
HAMLET
 
Le soleil, tout dieu qu’il est, fait produire des vers à un chien mort, en baisant sa charogne. Avez-vous une fille ?
 
POLONIUS
 
Oui, monseigneur.
 
HAMLET
 
Ne la laissez pas se promener au soleil : la conception est une bénédiction du ciel ; mais, comme votre fille peut concevoir, ami, prenez garde.
 
POLONIUS
 
Que voulez-vous dire par là ? (À part.) Toujours à rabâcher de ma fille !… Cependant il ne m’a pas reconnu d’abord il m’a dit que j’étais un marchand de poisson. Il n’y est plus ! il n’y est plus ! Et, de fait, dans ma jeunesse, l’amour m’a réduit à une extrémité bien voisine de celle-ci. Parlons-lui encore. (Haut.) Que lisez-vous là, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Des mots, des mots, des mots !
 
POLONIUS
 
De quoi est-il question, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Entre qui ?
 
POLONIUS
 
Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !
 
HAMLET
 
De calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée, que leurs yeux jettent une ambre épaisse comme la gomme du prunier, qu’ils ont une abondante disette d’esprit, ainsi que des jarrets très faibles. Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d’imprimer ainsi car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.
 
POLONIUS, à part
 
Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite. (Haut.)
Irez-vous changer d’air, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Où cela ? Dans mon tombeau ?
 
POLONIUS
 
Ce serait, en réalité, changer d’air… (À part.) Comme ses répliques sont parfois grosses de sens ! Heureuses reparties qu’a souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas avec autant d’à-propos. Je vais le quitter et combiner tout de suite les moyens d’une rencontre entre lui et ma fille. (Haut.) Mon honorable seigneur, je vais très humblement prendre congé de vous.
 
HAMLET
 
Vous ne sauriez, monsieur, rien prendre dont je fasse plus volontiers l’abandon, excepté ma vie, excepté ma vie.
 
POLONIUS
 
Adieu, monseigneur !
 
HAMLET, à part
 
Sont-ils fastidieux, ces vieux fous !
 
Entrent ROSENCRANTZ et GULLDENSTERN
 
POLONIUS
 
Vous cherchez le seigneur Hamlet ? Le voilà.
 
ROSENCRANTZ, à Polonius
 
Dieu vous garde, monsieur ! (Sort Polonius.)
 
GUILDENSTERN
 
Mon honoré seigneur !
 
ROSENCRANTZ
 
Mon très cher seigneur !
 
HAMLET
 
Mes bons, mes excellents amis ! Comment vas-tu, Guildenstern ? Ah ! Rosencrantz ! Braves enfants, comment vous trouvez-vous ?
 
ROSENCRANTZ
 
Comme la moyenne des enfants de la terre.
 
GUILDENSTERN
 
Heureux, en ce sens que nous ne sommes pas trop heureux. Nous ne sommes point l’aigrette du chapeau de la fortune.
 
HAMLET
 
Ni la semelle de son soulier ?
 
ROSENCRANTZ
 
Ni l’une ni l’autre, monseigneur.
 
HAMLET
 
Alors vous vivez près de sa ceinture, au centre de ses faveurs.
 
GUILDENSTERN
 
Oui, nous sommes de ses amis privés.
 
HAMLET
 
Dans les parties secrètes de la fortune ? Oh ! rien de plus vrai c’est une catin. Quelles nouvelles ?
 
ROSENCRANTZ
 
Aucune, monseigneur, si ce n’est que le monde est devenu vertueux.
 
HAMLET
 
Alors le jour du jugement est proche ; mais votre nouvelle n’est pas vraie. Laissez-moi vous faire une question plus personnelle qu’avez-vous donc fait à la fortune, mes bons amis, pour qu’elle vous envoie en prison ici ?
 
GUILDENSTERN
 
En prison, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Le Danemark est une prison.
 
ROSENCRANTZ
 
Alors le monde en est une aussi.
 
HAMLET
 
Une vaste prison, dans laquelle il y a beaucoup de cellules, de cachots et de donjons. Le Danemark est un des pires.
 
ROSENCRANTZ
 
Nous ne sommes pas de cet avis, monseigneur.
 
HAMLET
 
C’est qu’alors le Danemark n’est point une prison pour vous ; car il n’y a de bien et de mal que selon l’opinion qu’on a. Pour moi, c’est une prison.
 
ROSENCRANTZ
 
Soit ! Alors c’est votre ambition qui en fait une prison pour vous : votre pensée y est trop à l’étroit.
 
HAMLET
 
Ô Dieu ! je pourrais être enfermé dans une coquille de noix, et me regarder comme le roi d’un espace infini, si je n’avais pas de mauvais rêves.
 
GUILDENSTERN
 
Ces rêves-là sont justement l’ambition ; car toute la substance de l’ambition n’est que l’ombre d’un rêve.
 
HAMLET
 
Un rêve n’est lui-même qu’une ombre.
 
ROSENCRANTZ
 
C’est vrai ; et je tiens l’ambition pour chose si aérienne et si légère, qu’elle n’est que l’ombre d’un rêve.
 
HAMLET
 
En ce cas, nos gueux sont des corps, et nos monarques et nos héros démesurés sont les ombres des gueux… Irons-nous à la cour ? car, franchement, je ne suis pas en train de raisonner.
 
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN
 
Nous vous accompagnerons.
 
HAMLET
 
Il ne s’agit pas de cela je ne veux pas vous confondre avec le reste de mes serviteurs ; car, foi d’honnête homme ! je suis terriblement accompagné. Ah çà ! pour parler avec le laisser-aller de l’amitié, qu’êtes-vous venus faire à Elseneur ?
 
ROSENCRANTZ
 
Vous voir, monseigneur. Pas d’autre motif.
 
HAMLET
 
Gueux comme je le suis, je suis pauvre même en remerciements ; mais je ne vous en remercie pas moins, et je vous assure, mes bons amis, mes remerciements sont trop chers à un sou. Vous a-t-on envoyé chercher ; ou venez-vous me voir spontanément, de votre plein gré ? Allons, agissez avec moi en confiance ; allons, allons ! parlez.
 
GUILDENSTERN
 
Que pourrions-nous dire, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Eh bien, n’importe quoi… qui réponde à ma question. On vous a envoyé chercher : il y a dans vos regards une sorte d’aveu que votre candeur n’a pas le talent de colorer. Je le sais : le bon roi et la bonne reine vous ont envoyé chercher.
 
ROSENCRANTZ
 
Dans quel but, monseigneur ?
 
HAMLET
 
C’est ce qu’il faut m’apprendre. Ah ! laissez-moi vous conjurer : par les droits de notre camaraderie, par l’harmonie de notre jeunesse, par les devoirs de notre amitié toujours constante, enfin par tout ce qu’un meilleur orateur pourrait invoquer de plus tendre, soyez droits et francs avec moi. Vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non ?
 
ROSENCRANTZ, à Guildenstern
 
Que dites-vous ?
 
HAMLET, à part
 
Oui, allez ! j’ai l’œil sur vous. (Haut.) Si vous m’aimez, ne me cachez rien.
 
GUILDENSTERN
 
Monseigneur, on nous a envoyé chercher.
 
HAMLET
 
Je vais vous dire pourquoi. De cette manière, mes pressentiments réviendront vos aveux, et votre discrétion envers le roi et la reine ne perdra rien de son duvet. J’ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tous mes exercices accoutumés ; et, vraiment, tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle création, me semble un promontoire stérile. Le ciel, ce dais splendide, regardez ! ce magnifique plafond, ce toit majestueux, constellé de flammes d’or, eh bien ! il ne m’apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d’œuvre que l’homme ! Qu’il est noble dans sa raison ! Qu’il est infini dans ses facultés ! Dans sa force et dans ses mouvements, comme il est expressif et admirable ! par l’action, semblable à un ange ! par la pensée, semblable à un Dieu ! C’est la merveille du monde ! l’animal idéal ! Et pourtant qu’est à mes yeux cette quintessence de poussière ? L’homme n’a pas de charme pour moi… ni la femme non plus, quoi que semble dire votre sourire.
 
ROSENCRANTZ
 
Monseigneur, il n’y a rien de cela dans ma pensée.
 
HAMLET
 
Pourquoi avez-vous ri, alors, quand j’ai dit : L’homme n’a pas de charme pour moi ?
 
ROSENCRANTZ
 
C’est que je me disais, monseigneur, puisque l’homme n’a pas de charme pour vous, quel maigre accueil vous feriez aux comédiens que nous avons accostés en route, et qui viennent ici vous offrir leurs services.
 
HAMLET
 
Celui qui joue le roi sera le bienvenu : Sa Majesté recevra tribut de moi ; le chevalier errant aura le fleuret et l’écu ; l’amoureux ne soupirera pas gratis ; le personnage lugubre achèvera en paix son rôle ; le bouffon fera rire ceux dont une toux sèche chatouille les poumons ; et la princesse exprimera librement sa passion, dût le vers blanc en être estropié… Quels
sont ces comédiens ?
 
ROSENCRANTZ
 
Ceux-là mêmes qui vous charmaient tant d’habitude, les tragédiens de la Cité.
 
HAMLET
 
Par quel hasard deviennent-ils ambulants ? Une résidence fixe, et pour l’honneur et pour le profit, leur serait plus avantageuse.
 
ROSENCRANTZ
 
Je crois qu’elle leur est interdite en conséquence de la dernière innovation.
 
HAMLET
 
Sont-ils aussi estimés que lorsque j’étais en ville ? Sont-ils aussi suivis ?
 
ROSENCRANTZ
 
Non, vraiment, ils ne le sont pas.
 
HAMLET
 
D’où cela vient-il ? Est-ce qu’ils commencent à se rouiller ?
 
ROSENCRANTZ
 
Non, leur zèle ne se ralentit pas ; mais vous saurez, monsieur, qu’il nous est arrivé une nichée d’enfants, à peine sortis de l’œuf, qui récitent tout du même ton criard, et qui sont applaudis avec fureur pour cela ; ils sont maintenant à la mode, et ils clabaudent si fort contre les théâtres ordinaires (c’est ainsi qu’ils les appellent), que bien des gens portant l’épée ont peur des plumes d’oie, et n’osent plus y aller.
 
HAMLET
 
Comment ! ce sont des enfants ? Qui les entretient ? D’où tirent-ils leur écot ? Est-ce qu’ils ne continueront pas leur métier quand leur voix aura mué ? Et si, plus tard, ils deviennent comédiens ordinaires (ce qui est très probable, s’ils n’ont pas d’autre ressource), ne diront-ils pas que les auteurs de leur troupe ont eu grand tort de leur faire diffamer leur futur gagne-pain ?
 
ROSENCRANTZ
 
Ma foi ! il y aurait beaucoup à faire de part et d’autre ; et la nation ne se fait pas faute de les pousser à la querelle. Il y a eu un temps où la pièce ne rapportait pas d’argent, à moins que tous les rivaux, poètes et acteurs, n’en vinssent aux coups.
 
HAMLET
 
Est-il possible ?
 
GUILDENSTERN
 
Il y a eu déjà bien des cervelles broyées.
 
HAMLET
 
Et ce sont les enfants qui l’emportent ?
 
ROSENCRANTZ
 
Oui, monseigneur : ils emportent Hercule et son fardeau.
 
HAMLET
 
Ce n’est pas fort surprenant. Tenez mon oncle est roi de Danemark ; eh bien ! ceux qui lui auraient fait la grimace du vivant de mon père donnent vingt, quarante, cinquante et cent ducats pour son portrait en miniature. Sangdieu ! il y a là quelque chose qui n’est pas naturel : si la philosophie pouvait l’expliquer ! (Fanfare de trompettes derrière le théâtre.)
 
GULLDENSTERN
 
Les acteurs sont là.
 
HAMLET
 
Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Votre main ! Approchez. Les devoirs de l’hospitalité sont la courtoisie et la politesse laissez-moi m’acquitter envers vous dans les règles, de peur que ma cordialité envers les comédiens, qui, je vous le déclare, doit être noblement ostensible, ne paraisse dépasser celle que je vous témoigne. Vous êtes les bienvenus ; mais mon oncle-père et ma tante-mère sont dans l’erreur.
 
GUILDENSTERN
 
En quoi, mon cher seigneur ?
 
HAMLET
 
Je ne suis fou que par le vent du nord-nord-ouest : quand le vent est au sud, je peux distinguer un faucon d’un héron.
 
Entre POLONIUS
POLONIUS
 
Salut, messieurs !
 
HAMLET
 
Écoutez, Guildenstern… (à Rosencrantz) et vous aussi ; pour chaque oreille un auditeur. Ce grand bambin que vous voyez là, n’est pas encore hors de ses langes.
 
ROSENCRANTZ
 
Peut-être y est-il revenu ; car on dit qu’un vieillard est enfant pour la seconde fois.
 
HAMLET
 
Je vous prédis qu’il vient pour me parler des comédiens. Attention !… Vous avez raison, monsieur, c’est effectivement lundi matin…
 
POLONIUS
 
Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre.
 
HAMLET
 
Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Du temps que Roscius était acteur à Rome…
 
POLONIUS
 
Les acteurs viennent d’arriver ici, monseigneur.
 
HAMLET
 
Bah ! bah !
 
POLONIUS
 
Sur mon honneur.
 
HAMLET
 
Alors arriva chaque acteur sur son âne.
 
POLONIUS
 
Ce sont les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale tragico-comicohistorique ; pièces sans divisions ou poèmes sans limites. Pour eux, Sénèque ne peut être trop lourd, ni Plaute trop léger. Pour concilier les règles avec la liberté, ils n’ont pas leurs pareils.
 
HAMLET
 
Ô Jephté ! juge d’Israêl, quel trésor tu avais !
 
POLONIUS
 
Quel trésor avait-il, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Eh bien !
 
Une fille unique charmante
 
Qu’il aimait passionnément.
 
POLONIUS, à part
 
Toujours ma fille !
 
HAMLET
 
Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté ?
 
POLONIUS
 
Si vous m’appelez Jephté, monseigneur, c’est que j’ai une fille que j’aime passionnément.
 
HAMLET
 
Non, cela ne s’ensuit pas.
 
POLONIUS
 
Qu’est-ce donc qui s’ensuit, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Eh bien !
Mais par hasard Dieu sait pourquoi.
Et puis, vous savez :
Il arriva, comme c’était probable…
 
Le premier couplet de cette pieuse complainte vous en apprendra plus long ; mais regardez, voici qui me fait abréger.
 
(Entrent quatre ou cinq comédiens.)
 
Vous êtes les bienvenus, mes maîtres ; bienvenus tous ! (À l’un d’eux.) Je suis charmé de te voir bien portant… Bienvenus, mes bons amis !… (À un autre.) Oh ! ce vieil ami ! comme ta figure s’est aguerrie depuis que je ne t’ai vu ; viens-tu en Danemark pour me faire la barbe ?… Et vous, ma jeune dame, ma princesse ! Par Notre-Dame ! Votre Grâce, depuis que je ne vous ai vue, est plus rapprochée du ciel de toute la hauteur d’un sabot vénitien. Priez Dieu que votre voix, comme une pièce d’or qui n’a plus cours, ne se fêle pas dans le cercle de votre gosier !… Maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Vite, à la besogne, comme les fauconniers français, et élançons-nous après la première chose venue. Tout de suite une tirade ! Allons ! donnez-nous un échantillon de votre talent ; allons ! une tirade passionnée !
 
PREMIER COMÉDIEN
 
Quelle tirade, monseigneur ?
 
HAMLET
 
Je t’ai entendu déclamer une tirade qui n’a jamais été dite sur la II,, ou, dans tous les cas, ne l’a été qu’une fois ; car la pièce, je m’en souviens, ne plaisait pas à la foule ; c’était du caviar pour le populaire ; mais, selon mon opinion et celle de personnes dont le jugement, en pareilles matières, a plus de retentissement que le mien, c’était une excellente pièce, bien conduite dans toutes les II, s, écrite avec autant de réserve que de talent. On disait, je m’en souviens, qu’il n’y avait pas assez d’épices dans les vers pour rendre le sujet savoureux, et qu’il n’y avait rien dans le style qui pût faire accuser l’auteur d’affectation ; mais on trouvait la pièce d’un goût honnête, aussi saine que suave, et beaucoup plutôt belle par la simplicité que par la recherche. Il y avait surtout un passage que j’aimais : c’était le récit d’Énée à Didon, et spécialement l’endroit où il parle du meurtre de Priam. Si ce morceau vit dans votre mémoire, commencez à ce vers… Voyons… voyons
 
Pyrrhus hérissé comme la bête d’Hyrcanie,
 
Ce n’est pas cela : ça commence par Pyrrhus…
 
Le hérissé Pyrrhus avait une armure de sable,
 
Qui, noire comme ses desseins, ressemblait à la nuit,
 
Quand il était couché dans le cheval sinistre.
 
Mais son physique affreux et noir est barbouillé
 
D’un blason plus effrayant des pieds à la tête,
 
Il est maintenant tout gueules ; il est horriblement coloré
 
Du sang des mères, des pères, des filles, des fils,
 
Cuit et empâté sur lui par les maisons en flamme
 
Qui prêtent une lumière tyrannique et damnée
 
À ces vils massacres. Rôti par la fureur et par le feu,
 
Et ainsi enduit de caillots coagulés,
 
Les yeux comme des escarboucles, l’infernal Pyrrhus
 
Cherche l’ancêtre Priam.
 
Maintenant, continuez, vous !
 
POLONIUS
 
Par Dieu ! monseigneur, voilà qui est bien dit ! Bon accent et bonne mesure !
 
PREMIER COMÉDIEN
 
Bientôt il le trouve
 
Lançant sur les Grecs des coups trop courts ; son antique épée,
 
Rebelle à son bras, reste où elle tombe,
 
Indocile au commandement. Lutte inégale !
 
Pyrrhus pousse à Priam ; dans sa rage, il frappe à côté ;
 
Mais le sifflement et le vent de son épée cruelle suffisent
 
Pour faire tomber l’aïeul énervé. Alors Ilion, inanimée,
 
Semble ressentir ce coup de ses sommets embrasés
 
Elle s’affaisse sur sa base et, dans un fracas affreux,
 
Fait prisonnière l’oreille de Pyrrhus. Mais tout à coup son épée,
 
Qui allait tomber surla tête blanche comme le lait
 
Du vénérable Priam, semble suspendue dans l’air.
 
Ainsi Pyrrhus est immobile comme un tyran en peinture ;
 
Et, restant neutre entre sa volonté et son œuvre,
 
Il ne fait rien.
 
Mais, de même que nous voyons souvent, à l’approche de l’orage,
 
Le silence dans les cieux, les nuages immobiles,
 
Les vents hardis sans voix, et la terre au-dessous
 
Muette comme la mort, puis tout à coup un effroyable éclair
 
Qui déchire la région céleste ; de même, après ce moment d’arrêt,
 
Une fureur vengeresse ramène Pyrrhus à l’œuvre ;
 
Et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent
 
Sur l’armure de Mars, pour en forger la trempe éternelle,
 
Avec moins de remords que l’épée sanglante de Pyrrhus
 
Ne tombe maintenant sur Priam.
 
Arrière, arrière, Fortune ! prostituée ! Vous tous, Dieux
 
Réunis en synode général, enlevez-lui sa puissance ;
 
Brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa roue,
 
Et roulez-en le moyeu arrondi en bas de la colline du ciel,
 
Aussi bas que chez les démons !
 
POLONIUS
 
C’est trop long.
 
HAMLET
 
Nous l’enverrons chez le barbier avec votre barbe… Je t’en prie, continue : il lui faut une gigue ou une histoire de mauvais lieu. Sinon, il s’endort.
Continue : arrive à Hécube.
 
PREMIER COMÉDIEN
 
Mais celui, oh ! celui qui eût vu la reine emmitouflée…
 
HAMLET
 
La reine emmitouflée ?
 
POLONIUS
 
C’est bien ! La reine emmitouflée est bien !
 
PREMIER COMÉDIEN
 
Courir pieds nus çà et là, menaçant les flammes
 
Des larmes qui l’aveuglent ; ayant un chiffon sur cette tête
 
Où était naguère un diadème ; et, pour robe,
 
Autour de ses reins amollis et par trop fécondés,
 
Une couverture, attrapée dans l’alarme de la crainte ;
 
Celui qui aurait vu cela, la langue trempée dans le venin,
 
Aurait déclaré la Fortune coupable de trahison.
 
Mais si les Dieux eux-mêmes l’avaient vue alors
 
Qu’elle voyait Pyrrhus se faire un jeu malicieux
 
D’émincer avec son épée les membres de son époux,
 
Le cri de douleur qu’elle jeta tout à coup
 
(À moins que les choses de la terre ne les touchent pas du tout),
 
Aurait humecté les yeux brûlants du ciel
 
Et passionné les Dieux.
 
POLONIUS
 
Voyez donc, s’il n’a pas changé de couleur. Il a des larmes aux yeux ! Assez, je te prie !
 
HAMLET
 
C’est bien. Je te ferai dire le reste bientôt. (À Polonius.) Veillez, je vous prie, monseigneur, à ce que ces comédiens soient bien traités.
Entendez-vous ? qu’on ait pour eux des égards ! car ils sont le résumé, la chronique abrégée des temps. Mieux vaudrait pour vous une méchante épitaphe après votre mort que leurs blâmes pendant votre vie.
 
POLONIUS
 
Monseigneur, je les traiterai conformément à leurs mérites.
 
HAMLET
 
Morbleu ! l’ami, beaucoup mieux. Traiter chacun d’après son mérite, qui donc échappera aux étrivières ?… Non. Traitez-les conformément à votre propre rang, à votre propre dignité. Moins vos égards seront mérités, plus votre bienveillance aura de mérite. Emmenez-les.
 
POLONIUS
 
Venez, messieurs.
(Polonius sort avec quelquesuns des acteurs.)
 
HAMLET
 
Suivez-le, mes amis. Nous aurons une représentation demain. (Au premier comédien, auquel il fait signe de rester.) Écoutez-moi, vieil ami pourriezvous jouer le Meurtre de Gonzague ?
 
PREMIER COMÉDIEN
 
Oui, monseigneur.
 
HAMLET
 
Eh bien ! vous le jouerez demain soir. Vous pourriez, au besoin, étudier une apostrophe de douze ou quinze vers que j’écrirais et que j’y intercalerais ? Vous le pourriez, n’est-ce pas ?
 
PREMIER COMÉDIEN
 
Oui, monseigneur.
 
HAMLET
 
Fort bien !… Suivez ce seigneur, et ayez soin de ne pas vous moquer de lui. (Sort le comédien. À Rosencrantz et à Guildenstern.) Mes bons amis, je vous laisse jusqu’à ce soir. Vous êtes les bienvenus à Elseneur.
 
ROSENCRANTZ
 
Mon bon seigneur !
 
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
 
HAMLET
 
Oui, que Dieu soit avec vous ! Maintenant je suis seul. O misérable rustre, maroufle que je suis ! N’est-ce pas monstrueux que ce comédien, ici, dans une pure fiction, dans le rêve d’une passion, puisse si bien soumettre son âme à sa propre pensée, que tout son visage s’enflamme sous cette influence, qu’il a les larmes aux yeux, l’effarement dans les traits, la voix brisée, et toute sa personne en harmonie de formes avec son idée ? Et tout cela, pour rien ! pour Hécube ! Que lui est Hécube, et qu’est-il à Hécube, pour qu’il pleure ainsi sur elle ? Que serait-il donc, s’il avait les motifs et les inspirations de douleur que j’ai ? Il noierait la II, dans les larmes, il déchirerait l’oreille du public par d’effrayantes apostrophes, il rendrait fous les coupables, il épouvanterait les innocents, il confondrait les ignorants, il paralyserait les yeux et les oreilles du spectateur ébahi ! Et moi pourtant, niais pétri de boue, blême coquin, Jeannot rêveur, impuissant pour ma propre cause, je ne trouve rien à dire, non, rien ! en faveur d’un roi à qui l’on a pris son bien et sa vie si chère dans un guet-apens damné ! Suis-je donc un lâche ? Qui veut m’appeler manant ? me fendre la caboche ? m’arracher la barbe et me la souffler à la face ? me pincer par le nez ? me jeter le démenti par la gorge en pleine poitrine ? Qui veut me faire cela ? Ah ! pour sûr, je garderais la chose ! Il faut absolument que j’aie le foie d’une tourterelle et que je n’aie pas assez de fiel pour rendre l’injure amère : autrement il y a déjà longtemps que j’aurais engraissé tous les milans du ciel avec les entrailles de ce drôle. Sanguinaire et obII, scélérat ! sans remords ! traître ! paillard ! ignoble scélérat ! O vengeance ! Quel âne suis-je donc ? Oui-da, voilà qui est bien brave ! Moi, le fils du cher assassiné, moi, que le ciel et l’enfer poussent à la vengeance, me borner à décharger mon cœur en paroles, comme une putain, et à tomber dans le blasphème, comme une coureuse, comme un marmiton ! Fi ! quelle honte !…
 
En campagne, ma cervelle !… Humph ! j’ai ouï dire que des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre, ont, par l’action seule de la II,, été frappées dans l’âme, au point que, sur-le-champ, elles ont révélé leurs forfaits. Car le meurtre, bien qu’il n’ait pas de langue, trouve pour parler une voix miraculeuse. Je ferai jouer par ces comédiens quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père, devant mon oncle. J’observerai ses traits, je le sonderai jusqu’au vif : pour peu qu’il se trouble, je sais ce que j’ai à faire. L’esprit que j’ai vu pourrait bien être le démon ; car le démon a le pouvoir de revêtir une forme séduisante ; oui ! et peut-être, abusant de ma faiblesse et de ma mélancolie, grâce au pouvoir qu’il a sur les esprits comme le mien, me trompe-t-il pour me damner. Je veux avoir des preuves plus directes que cela. Cette pièce est la chose où j’attraperai la conscience du roi. (Il sort.)
</div>
 
[[ca:Hàmlet]]
[[de:Hamlet/Zweiter Aufzug]]
[[ende:The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark/Act 2]]
[[esen:The Tragedy of Hamlet:, Prince Segundoof ActoDenmark]]
[[ples:Hamlet/Akt II]]
[[hu:Hamlet]]
[[it:Amleto (Rusconi)]]
[[pl:Hamlet]]
[[pt:Hamlet: drama em cinco actos]]
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