« La Terre/Première partie/1 » : différence entre les versions

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– La Coliche ! veux-tu bien, la Coliche !… Ah ! sale bête !… Ah ! sacrée rosse !
 
Jusque-là, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes, elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une première fois, se releva pour retomber plus loin ; et, dès lors, la bête s’affolant, elle fut traînée. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un sillage.
 
Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un sillage.
 
– Lâche-la donc, nom de Dieu ! continuait à crier Jean. Lâche-la donc !
– C’est bien ça, conclut Jean. Je les ai vus ensemble.
 
Et ils restèrent un instant muets, face à face, lui riant de ce qu’il avait surpris un soir les deux amoureux derrière une meule, elle mouillant toujours son poignet meurtri, comme si l’humidité de ses lèvres en eût calmé la cuisson ; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille, arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s’en étaient allés, faisant un détour pour gagner la route. On entendait le croassement de deux corbeaux, qui tournoyaient d’un vol continu autour du clocher. Les trois coups de l’angélusl’angelus tintèrent dans l’air mort.
 
– Comment ! déjà midi ! s’écria Jean. Dépêchons-nous.
– Eh ! ta vache fait du dégât. Si on la voyait… Attends, bougresse, je vas te régaler !
 
– Non, laissez, dit Françoise, qui l’arrêta. C’est à nous, cette pièce. La garce, c’est chez nous qu’elle m’a culbutée !… Tout le bord est à la famille, jusqu’à Rognes. Nous autres, nous allons d’ici là-bas ; puis, à côté, c’est à mon oncle Fouan ; puis, après, c’est à ma tante, la Grande.
 
Nous autres, nous allons d’ici là-bas ; puis, à côté, c’est à mon oncle Fouan ; puis, après, c’est à ma tante, la Grande.
 
En désignant les parcelles du geste, elle avait ramené la vache dans le sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la corde, qu’elle songea à remercier le jeune homme.
– N’empêche que je vous dois une fameuse chandelle ! Vous savez, merci, merci bien de tout mon cœur !
 
Ils s’étaient mis à marcher, ils suivaient le chemin étroit qui longeait le vallon, avant de s’enfoncer dans les terres. La dernière sonnerie de l’angélusl’angelus venait de s’envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et, derrière la vache tirant sur la corde, ni l’un ni l’autre ne causaient plus, retombés dans ce silence des paysans qui font des lieues côte à côte, sans échanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir mécanique, dont les chevaux tournèrent près d’eux ; le charretier leur cria : « Bonjour ! » ! et ils répondirent : « Bonjour ! » ! du même ton grave. En bas, à leur gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer, le marché n’ouvrant qu’à une heure. Elles étaient secouées durement sur leurs deux roues, pareilles à des insectes sauteurs, si rapetissées au loin, qu’on distinguait l’unique point blanc du bonnet des femmes.
 
– Voilà mon oncle Fouan avec ma tante Rose, là-bas, qui s’en vont chez le notaire, dit Françoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de noix, fuyant à plus de deux kilomètres.
– Ah ! oui, on m’a conté, reprit Jean. Alors, c’est décidé, le vieux partage son bien entre sa fille et ses deux fils ?
 
– C’est décidé, ils ont tous rendez-vous aujourd’hui chez M.monsieur Baillehache.
 
Elle regardait toujours fuir la carriole.
Depuis que la fille à Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme à douze ans, était montée aux honneurs de servante-maîtresse, elle se faisait traiter en dame, despotiquement.
 
– Ah ! c’est toi, Françoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau… Eh bien ! tu attendras. Le vacher est à Cloyes, avec M.monsieur Hourdequin. Mais il va revenir, il devrait être ici.
 
Et, comme Jean se décidait à entrer dans la cuisine, elle le prit par la taille, se frottant à lui d’un air de rire, sans s’inquiéter d’être vue, en amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maître.
Mais, à ce moment, la Coliche prolongea son meuglement désespéré de désir ; et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte était fermée.
 
– Tiens ! cria Jean, ce bougre de César l’a entendue !… Écoute, il cause là- dedans… Oh ! il connaît son affaire, on ne peut en faire entrer une dans la cour, sans qu’il la sente et qu’il sache ce qu’on lui veut…
 
Puis, s’interrompant :
 
– Dis donc, le vacher a dû rester avec M.monsieur Hourdequin… Si tu voulais, je t’amènerais le taureau. Nous ferions bien ça, à nous deux.
 
– Oui, c’est une idée, dit Françoise, qui se leva.
– Non, faut l’aider… S’il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra pas.
 
D’un air calme et attentif, comme pour une besogne sérieuse, elle s’était avancée. Le soin qu’elle y mettait fonçait le noir de ses yeux, entrouvraitentr'ouvrait ses lèvres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le bras d’un grand geste, elle saisit à pleine main le membre du taureau, qu’elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramassé dans sa force, il pénétra d’un seul tour de reins, à fond. Puis, il ressortit. C’était fait : le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la fertilité impassible de la terre qu’on ensemence, la vache avait reçu, sans un mouvement, ce jet fécondant du mâle. Elle n’avait même pas frémi dans la secousse. Lui, déjà, était retombé, ébranlant de nouveau le sol.
 
Françoise, ayant retiré sa main, restait le bras en l’air. Elle finit par le baisser, en disant :
– Tenez ! v’là l’argent ! dit-elle, bien le bonsoir !
 
Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en disant à Jacqueline qu’il allait au champ du Poteau, selon les ordres que M. Hourdequin avait donnés pour la journée.
 
– Bon ! répondit-elle. La herse doit y être.
Et, se tournant vers le jeune homme, le dévisageant d’un air de malice :
 
– C’est vrai, n’est-ce pas ? qu’elle en fait porter à M.monsieur Hourdequin, comme si elle était sa femme déjà… Vous en savez peut-être bien quelque chose vous ?
 
Il se troubla, il prit une mine sotte.
Françoise, le dos tourné, s’était remise en marche.
 
– Ça, c’est vrai… Je plaisante, parce que vous pourriez être quasiment mon père, et que ça ne tire pas à conséquence… Mais, voyez-vous, depuis que Buteau a fait sa cochonnerie à ma sœur, j’ai bien juré que je me couperais plutôt les quatre membres que d’avoir un amoureux.
 
Jean hocha la tête, et ils ne parlèrent plus. Le petit champ du Poteau se trouvait au bout du sentier, à moitié chemin de Rognes. Quand il y fut, le garçon s’arrêta. La herse l’attendait, un sac de semence était déchargé dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant :
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