Différences entre les versions de « Une idylle tragique/IX »

71 745 octets supprimés ,  il y a 10 ans
m
Shaihulud: split
m (ajustement match)
m (Shaihulud: split)
 
 
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/316]]==
cet homme qu’elle avait connu si malade de sensualité haineuse apprendrait la vérité, ce serait en lui un réveil de ses plus basses, de ses plus féroces jalousies. N’avait-elle pas compté elle-même sur cette jalousie, au début, quand elle nourrissait des projets de vengeance dont aujourd’hui elle avait honte ? Toutes ces idées s’étaient représentées devant sa raison, presque aussitôt après le départ d’Hautefeuille. Elle l’avait, comme déjà la première fois, accompagné jusqu’au seuil de la serre, le tenant par la main et le conduisant à travers les meubles du salon dans l’obscurité, tout émue et si fière de ne pas sentir trembler cette main du jeune homme, indifférent au danger. Au contact de l’air froid de la nuit, elle avait frissonné… Une dernière étreinte, leurs bouches unies dans un avide et dernier baiser, ce baiser de tous les adieux, — toujours déchirant quand on aime : le sort est si traître et le malheur va si vite ! — quelques minutes d’attente à écouter son pas dans l’allée déserte du jardin, — et elle était rentrée pour retrouver dans son lit solitaire la place, froide maintenant, où avait reposé son aimé… Là, dans cette mélancolie soudaine de la séparation, son intelligence s’était réveillée du songe d’oubli et de volupté prolongé durant ces dernières heures, le sens de la réalité lui était revenu, et elle avait eu peur… Cette peur avait été très vive, mais courte. Ely était d’une lignée de gens ayant fait la guerre. Elle était capable, en action, de vigoureux parti pris ; et, en pensée,
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/317]]==
de cette énergie qui sait dresser un état exact de situation. Ces âmes là, fortes et lucides, ne s’attardent pas aux fièvres de l’imagination maladive où s’affole la faiblesse. Elles voient clairement approcher le danger. C’est ainsi qu’au plus fort de sa passion naissante pour Hautefeuille, — sa confidence à Mme Brion en faisait foi, — elle avait prévu, avec une quasi-certitude, le heurt de son amour contre l’amitié d’Olivier pour Pierre. Mais ce réalisme courageux fait qu’une fois en présence de ce danger, ces mêmes âmes le circonscrivent, le mesurent. Elles constatent avec précision les données de la crise qu’elles traversent, et elles ont cette autre force d’oser espérer, en sachant pourquoi, dans, des moments qui paraissent désespérés. Si après le départ d’Hautefeuille et en remettant sa tête lassée sur l’oreiller de volupté, devenu l’oreiller d’une anxieuse insomnie, Ely de Carlsberg avait eu une reprise d’affreuse inquiétude, quand elle se leva, le lendemain matin, elle était de nouveau en confiance avec l’avenir. Elle espérait.
 
<pages index="Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu" from=316 to=359 />
Elle espérait, — et pour des motifs qu’elle voyait devant elle comme son père le général pouvait voir un terrain de bataille, nettement, précisément. Elle espérait dans l’amour, d’abord, qu’Olivier Du Prat devait porter à sa femme. Elle-même, elle avait si bien éprouvé quel rajeunissement apporte au cœur l’émotion d’aimer une âme jeune, pure, naïve à la vie, combien notre
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/318]]==
être moral s’y retrempe, s’y repétrit, s’y recrée, comme on réapprend à ce contact la foi au bien, la magnanimité dès généreuses indulgences, la noblesse de la charité, comme on s’y lave des honteuses rancunes, des vilains sentiments et de leur souillure. Olivier avait épousé une enfant de son choix, dont il était aimé, sans doute, et qu’il aimait. Pourquoi n’aurait-il pas subi, lui aussi, la bienfaisante influence de la jeunesse et de la pureté ? Et alors, ou trouverait-il la force de faire du mal à une femme dont il avait pu souffrir, qu’il pouvait juger sévèrement, iniquement, mais dans l’actuelle sincérité de laquelle il lui faudrait bien croire ? — Ely espérait dans cela encore, dans cette vérité de sa passion pour Pierre, dans l’évidence qu’Olivier aurait du bonheur de son ami. Elle se disait : « Le premier mouvement de défiance une fois passé, il réfléchira, il s’enquerra. Il saura que je n’ai eu vis-à-vis de Pierre aucun des défauts dont il m’a fait jadis des crimes : ni orgueil, ni légèreté, ni coquetterie… » Elle avait été si simple, si droite, si honnête dans cet amour ! Comme toutes les personnes que possède un sentiment très complet, il lui semblait impossible que l’on pût méconnaître la bonne foi de son cœur. — Et puis, elle espérait dans leur honneur à tous les deux : dans celui de Pierre, d’abord, qui, non seulement ne parlerait pas, elle en était sûre, mais qui, en outre, emploierait toute sa force à ne pas se laisser deviner même par son plus intime ami ; dans l’honneur d’Olivier ensuite : elle le savait si
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/319]]==
scrupuleux dans toutes les questions de délicatesse, si surveillé dans ses propos, si gentleman ! Lui non plus ne voudrait jamais parler. Prononcer, le nom d’une ancienne maîtresse, lorsque cet amour s’est noué et dénoué dans certaines conditions de mystère, c’est manquer à un contrat tacite aussi sacré qu’une parole d’honneur. C’est se dégrader à ses propres yeux. Olivier se respectait trop pour commettre une telle faute, sinon dans l’égarement d’une crise affolante de douleur. Cette crise, pouvait-il l’avoir dans les conditions où il revenait, marié, heureux, après des mois et des mois, presque deux années ? Non ; il ne l’aurait pas, et, surtout, il ne voudrait pas l’infliger à son ami… —Enfin, c’était le dernier motif sur lequel reposait l’espoir d’Ely, le plus ferme, et cette conception prouvait à quelle profondeur elle connaissait Olivier : parler d’elle à Pierre, c’était mettre une femme entre eux deux, c’était corrompre la sérénité idéale de leur affection que jamais un nuage n’avait traversée. Quand il ne se respecterait pas lui-même, Olivier respecterait cette affection. — Telles étaient les pensées sur lesquelles la malheureuse femme vécut cette journée qui suivit l’arrivée d’Olivier à Cannes ; et c’était la journée justement où les soupçons du jeune homme prenaient corps, celle où les indices s’accumulaient autour de lui pour se condenser en une absolue certitude, grâce à la parole bien intentionnée, mais irréparable, de Corancez…
 
Ces motifs d’espérer, Ely de Carlsberg se les
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/320]]==
était donnés avec sa raison. Sa raison allait les lui arracher, un par un, au cours de la première semaine qui suivit le retour d’Olivier ; et cela, sans qu’elle le rencontrât une seule fois. Elle n’avait rien tant appréhendé que de se retrouver en face de lui. Pourtant, combien elle eût préféré une explication, même la plus violente, à cette absence totale de contact, — évidemment intentionnelle de la part du jeune homme, car, du point de vue de la politesse, elle n’était même pas correcte ! — Un seul moyen restait à Ely pour savoir la vérité : les conversations d’Hautefeuille… Quelle douleur dans sa douleur ! Quelle angoisse dans son angoisse ! Ce fut par Hautefeuille uniquement qu’elle entendit parler d’Olivier pendant cette interminable semaine. Ce fut par Hautefeuille qu’elle assista au drame moral qui se jouait dans le cœur de son ancien amant. Pierre trouvait tout naturel de communiquer à sa chère confidente les inquiétudes que lui donnait son ami, et il ne se doutait pas que les moindres détails revêtaient pour elle une signification terrible. Chacune de leurs causeries pendant ces mortels huit jours la fit descendre plus avant dans les profondeurs dangereuses des pensées d’Olivier ; et chacune annonça la possibilité d’abord, puis l’approche d’une catastrophe, probable enfin jusqu’à la certitude. Le premier coup fut porté à Ely au lendemain même de ce dîner à Monte-Carlo, quand elle revit Pierre, non plus dans l’intimité secrète du rendez-vous nocturne, mais à
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/321]]==
cette grande soirée chez elle dont il avait été parlé dans le train. Il arriva tard et lorsque les salons étaient déjà remplis de monde, vers les onze heures :
 
— « C’est mon ami Olivier qui a insisté pour me retenir, » dit-il en s’excusant auprès de Mme de Carlsberg ; « j’ai cru qu’il ne me laisserait jamais m’en aller. »
 
— « Il aurait voulu vous garder pour lui seul, » répondit-elle ; « il y a si longtemps qu’il ne vous a vu ! … » Puis, le cœur battant, car elle allait savoir peut-être après cette phrase si Du Prat, voyant Hautefeuille venir chez elle, avait manifesté quelque répugnance : « Il faut ménager sa susceptibilité de vieil ami. »
 
— « Il n’est pas susceptible, » répondit Pierre : « il sait trop combien je lui suis attaché… Il s’attardait à me parler de lui et de son ménage… » Et, tristement… « Il est si malheureux ! Sa femme est si peu faite pour être sa femme. Elle le comprend si mal ! Il ne l’aime guère et elle ne l’aime guère ! … Ah ! c’est affreux ! … »
 
Ainsi le rajeunissement du cœur d’Olivier par un jeune amour, ce renouveau sentimental sur lequel l’ancienne maîtresse avait tant compté, n’était qu’une de ses illusions à elle. Cet homme était malheureux par ce mariage même où elle avait voulu voir un gage assuré d’oubli, un effacement de leur commun passé. Cette révélation lui parut si grave pour l’avenir de son propre bonheur qu’elle voulut en savoir davantage, et elle s’oublia
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/322]]==
longuement à interroger Pierre, dans un angle du petit salon. Ils se tenaient au pied de l’escalier intérieur qui menait à sa chambre. Par un de ces contrastes qui avivent chez deux amants la brûlante douceur de leur complicité, ce salon traversé par eux aux minutes périlleuses, sans lumière, la main dans la main, ce petit salon, témoin de leurs secrets rendez-vous, était, à cette heure, empli de mouvement et de lumière. Une foule s’y pressait, qui donnait cette sensation d’une aristocratie mondiale si particulière aux fêtes de la Riviera. Il servait de passage entre la serre tout illuminée et les pièces du rez-de-chaussée, parées d’arbustes et de fleurs, et regorgeant d’invités. Les plus jolies femmes des colonies Anglaise et Américaine se trouvaient là, étalant un luxe extravagant de bijoux, parlant et riant haut, avec ces splendeurs de carnation propres à leur race, et mêlées à des Italiennes, à des Russes, à des Autrichiennes, toutes pareilles au premier regard, toutes différentes au second. L’élégance fastueuse des toilettes, affichait la surcharge du luxe étranger. Des habits noirs circulaient parmi ces femmes, portés par tout ce que la ville d’hiver comptait de princes authentiques et aussi d’hommes à la mode. Chaque variété de l’espèce était représentée : le sportsman le plus célèbre par son adresse au tir aux pigeons coudoyait un explorateur venu en Provence pour se reposer de cinq années passées « dans les ténèbres de l’Afrique », et tous deux causaient avec un romancier Parisien
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/323]]==
du plus beau talent, un hercule Normand à visage de faune, la lèvre heureuse, les yeux railleurs, qui devait, quelques hivers plus tard, dans cette même ville, assister vivant à une mort pire que la mort, à l’irréparable naufrage de sa magnifique intelligence. Mais, ce soir-là, un air de gaieté courait dans ces salons, éclairés par d’innombrables lampes électriques, ventilés par les souffles tièdes du premier printemps. Encore quelques jours, et toute cette société se disperserait aux quatre coins de l’un et de l’autre continent. Cette fête devait-elle son animation à ce sentiment d’une saison presque finie, d’un adieu voisin ? Toujours est-il que cette alacrité paraissait gagner jusqu’au maître du logis, l’archiduc Henri-François lui-même. C’était sa première apparition dans le salon de sa femme depuis la terrible scène où il était venu y chercher Verdier et l’emmener quasiment de force vers le laboratoire. Ceux et celles qui avaient assisté à son algarade dans cette lointaine après-midi et qui assistaient à la réception de ce soir : Mme de Chésy, par exemple, Mme Bonaccorsi, Mme Brion, venue de Monte-Carlo pour deux jours, Hautefeuille, devaient être stupéfaits de ce changement. Le tyran traversait un de ces moments de grâce extrême et de bonne humeur où il était impossible de lui résister. Il passait de groupe en groupe, avec un mot aimable pour tous et pour toutes. En sa qualité de neveu d’empereur et qui avait failli régner, il possédait le don princier par excellence, une
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/324]]==
mémoire infaillible des physionomies. Elle lui permettait d’appeler par leur nom les personnes qui lui avaient été présentées seulement une fois. Il y joignait cet autre don, qui trahissait en lui l’homme supérieur : une étonnante puissance d’entretenir chacun de sa spécialité. À un général russe, célèbre pour avoir construit la plus hardie des voies ferrées en plein désert Asiatique, il parlait des plateaux Transcaspiens avec des connaissances d’ingénieur et d’hydrographe. Au romancier Parisien, il venait de réciter une strophe de son premier volume, un recueil de vers trop oublié. Avec un diplomate longtemps accrédité aux Etats-Unis, il discutait des questions de tarif, et il allait tout à l’heure recommander au professionnel du tir aux pigeons le fusil dernier modèle avec une science d’armurier, parler à Mme Bonaccorsi de ses parents de Venise comme un archiviste de la bibliothèque Saint-Marc, à Mme de Chésy de ses toilettes, comme un assidu de l’Opéra, dire un mot aimable et particulier à Mme Brion sur la maison Rodier et son rôle dans un important emprunt autrichien. Cette prodigieuse souplesse d’intelligence, servie par la plus technique des mémoires, faisait de lui, quand il daignait plaire, une séduction vivante. Il était arrivé ainsi, au milieu de l’enchantement universel, jusqu’au dernier salon, ou il aperçut sa femme causant avec Hautefeuille. À cette vue, et comme si de surprendre Ely en tête-à-tête avec le jeune homme lui était un plaisir de plus, ses prunelles bleues, si
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/325]]==
vives dans son teint coloré, brillèrent davantage encore, et, s’avançant jusqu’à eux qui se taisaient devant son approche, il dit à la baronne, tout naturellement, — mais la bonhomie du ton soulignait encore l’ironie de la phrase :
 
— « Je n’ai pas aperçu votre amie, Mlle Marsh, ce soir. Est-ce qu’elle n’est pas ici ? »
 
— « Elle m’avait promis de venir, » répondit Mme de Carlsberg : « elle est sans doute souffrante… »
 
— « Vous ne l’avez donc pas vue aujourd’hui ? » demanda le prince.
 
— « Si, ce matin… Votre Altesse me dira-t-elle pourquoi elle me pose ces questions ? »
 
— « Mais, » fit l’archiduc, « c’est que je m’intéresse très particulièrement à toutes les personnes auxquelles vous vous intéressez… »
 
En prononçant ces paroles d’une insolence railleuse, les yeux du mauvais homme posèrent sur Hautefeuille un regard si sauvage que celui-ci en éprouva une commotion presque magnétique. Ce ne fut qu’un éclair, et déjà le prince était dans un autre groupe, causant de chevaux, cette fois, et du dernier Derby avec l’anglomane Navagero, sans plus prendre garde aux deux amants qui se séparèrent après quelques minutes d’un silence lourd de sous-entendus.
 
— « Il faut, » dit Mme de Carlsberg, « que j’aille parler à Andriana. Je connais trop le prince pour n’être pas sûre que sa bonne humeur cache quelque cruelle vengeance. Il a dû trouver le
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/326]]==
moyen de brouiller Florence avec Verdier… Allons, à tout à l’heure… Et ne vous laissez pas trop attrister par les misères du mariage de votre ami.., Je vous le jure, il y en a de pires… » Elle remuait, en parlant, un grand éventail de plumes blanches. Le parfum qu’elle préférait, ce parfum associé pour le jeune homme aux plus voluptueuses émotions, flottait autour de ces souples plumes. Elle inclina doucement la tête en signe d’adieu, et ses doux yeux sombres clignèrent avec cette tendre finesse de complicité qui met comme un invisible baiser sur le cœur d’un amant. Mais, à cet instant, Pierre n’était pas capable de sentir cette douceur. Il venait de subir à nouveau, en présence de l’archiduc, ce chagrin, la plus affreuse rançon de l’adultère : voir celle que l’on aime maltraitée par un homme qui a le droit de la maltraiter, parce qu’il est le mari, et ne pas pouvoir la défendre. Il la regardait maintenant s’éloigner avec sa démarche de reine, si belle, si élégante, et son port si fier dans sa robe de moire rose lamée d’argent. Il discernait sur cet admirable visage, qu’il voyait de profit, tandis qu’elle traversait le salon, une trace de mélancolie profonde ; et, une fois de plus, il la plaignait, avec tout son cœur, des duretés de son mariage. Il ne soupçonnait guère que les ironies de l’archiduc laissaient en ce moment Mme de Carlsberg très indifférente. Les amours de miss Marsh avec Verdier ne l’intéressaient pas non plus assez pour qu’une menace suspendue sur eux l’accablât ainsi. Non. Ce qui pesait sur l’esprit de la jeune
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/327]]==
femme d’un poids si lourd, à cette minute et dans cette fête, c’était cette idée : « Olivier est mal marié. Il n’est pas heureux. Cette douceur de cœur que lui eût donné l’amour, s’il avait aimé sa femme, il ne l’a pas acquise… Il est resté le même. Alors, il me hait toujours… Il lui a suffi d’apprendre que Pierre passait la soirée ici, et déjà il a voulu l’empêcher de venir. Il ne sait rien cependant… Ah ! quand il saura ! … » Et, s’obstinant à l’espérance, elle se contraignait à se dire, à se répéter : « Eh bien ! quand il saura, il comprendra que je suis sincère, et que je n’ai jamais fait, que je ne ferai jamais souffrir son ami… »
 
Cette seconde illusion, qu’Olivier serait touché par la vérité, par la noblesse de son amour, Pierre lui-même allait de nouveau l’en réveiller. Trois jours avaient passé depuis la soirée, durant lesquels le jeune homme n’avait pas revu sa maîtresse. Si cruelles que leur fussent les séparations, Ely avait jugé plus sage de les prolonger pendant le séjour des Du Prat. Elle se rattraperait plus tard, comptant passer à Cannes avec Hautefeuille les longues semaines des mois d’avril et de mai, si doux, si fleuris, si solitaires sur cette côte, parmi les jardins abandonnés. Le projet d’un voyage en Italie, où ils se retrouveraient, comme à Gênes, dans un décor de beauté, la hantait aussi, et la perspective de cette félicité certaine si elle échappait au danger actuel lui donnait la force de supporter l’insupportable : cette absence avec toutes
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/328]]==
les possibilités de la présence, — s’aimer tant, être si voisins et ne pas se voir ! — C’était le seul moyen, croyait-elle, d’empêcher que le soupçon naquît chez Olivier. Après ces trois longues journées de nostalgie, elle avait fini par donner rendez-vous à Pierre l’après-midi, et dans ce jardin de la villa Ellen Rock qui leur rappelait à tous deux une heure exquise. Tandis que sa voiture l’emportait vers le cap d’Antibes, elle regardait sur la crête des murs frémir les feuillages des rosiers grimpants, plus longs déjà, plus fournis, qui retombaient en lourdes branches au lieu de se dresser et qui projetaient une ombre plus épaisse. Un incendie de roses grandes ouvertes y brûlaient maintenant. Au pied des oliviers argentés, la poussée verte du jeune blé colorait la terre brune des champs. C’étaient les signes visibles qu’en ces trois semaines l’année avait passé de l’hiver au printemps, et la jeune femme en tressaillit, d’un petit frisson de tristesse. C’était comme si elle eût senti le temps s’écouler, et, avec le temps, son bonheur. Malgré le ciel d’un azur plus caressant et plus tiède encore, malgré la mer bleue, malgré les parfums épars dans l’air léger, malgré la féerie des fleurs écloses autour de ses pas, elle n’avait plus, en suivant les allées toujours bordées d’iris et de cinéraires, d’anémones et de pensées, son âme allègre de l’autre rendez-vous. Elle aperçut la silhouette d’Hautefeuille qui l’attendait sous le grand pin parasol au pied duquel ils s’étaient reposés ; tout de suite elle reconnut que lui non
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/329]]==
plus n’était pas l’amant de cette autre fois, ravi d’une joie parfaite, extatique, sans arrière-pensée. Il semblait qu’une ombre flottait sur ses yeux et sur son esprit. Ce n’était pas qu’il eût un grief contre elle. Non : il était aussi tendre, aussi confiant. L’autre n’avait rien révélé du redoutable secret. Pourtant, si Pierre était troublé, c’était bien à cause d’Olivier. Il l’avoua aussitôt, et sans même qu’Ely l’interrogeât. Il disait :
 
— « Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir entre nous. Mais j’ai l’impression bien étrange que certaines choses de moi l’irritent, l’énervent, lui déplaisent… Il m’en veut pour des riens auxquels il n’aurait même pas pris garde auparavant : ma camaraderie avec Corancez, par exemple. Croiriez-vbus qu’il m’a reproché, comme une mauvaise action, de m’être prêté à la cérémonie de Gênes ? … Et tout cela, pour avoir, hier, rencontré de nouveau dans le train ce brave Marius et sa femme à la station du Golfe-Jouan ! « Nous avons notre nid par là, » m’a dit Corancez, et il m’a aussi dit — c’est son mot — que « la bombe allait éclater » . C’est notre amie Andriana qui veut parler à son frère, maintenant… Je raconte cette histoire à Olivier, pour l’amuser, et le voilà qui s’indigne, qui s’emporte jusqu’à prononcer le mot de chantage, — un chantage contre Navagero, contre cet exploiteur abominable ! … Je lui réponds. Il me répond… Vous ne vous imaginez pas de quel ton et en quels termes il m’a parlé de moi-même, du danger que je courais en fréquentant
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/330]]==
la société d’ici, de l’inquiétude que je lui donnais par mes changements de goûts et d’idées… Cannes serait habité par des escrocs, et qui voudraient m’affilier à leur bande, il ne m’aurait pas gourmandé autrement. C’est inexplicable, mais c’est ainsi : de me voir heureux ici le peine, le froisse, le blesse… Comprenez-vous cette folie ? Un ami que j’aime tant et qui m’aime tant ! … »
 
— « C’est pour cela qu’il ne faut pas lui en vouloir, » répondit Ely. « Quand on souffre, on devient injuste, et il souffre de son mariage. C’est si dur d’avoir manqué ce bonheur-là ! … » Elle avait parlé de la sorte par une naturelle générosité. Cette âme effrénée, violente, mais fière et noble, eût jugé indigne de pratiquer ce travail secret d’empoisonnement que les épouses et les maîtresses exercent avec une si criminelle, une si sûre science, contre les amitiés d’un mari ou d’un amant, lorsque ces amitiés leur déplaisent. Mais en elle-même elle s’était dit : — « Olivier a deviné que Pierre aime quelqu’un. Soupçonne-t-il que c’est moi ? … » .
 
La réponse à cette question n’était pas douteuse. Ely avait trop souvent constaté, à Rome, la presque infaillible perspicacité d’Olivier à découvrir les dessous cachés des intrigues d’amour nouées autour d’eux. Bien qu’elle continuât malgré tout, à espérer dans son honneur de galant homme, elle appréhendait, avec une angoisse chaque jour plus douloureuse, l’instant où elle
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/331]]==
acquerrait la preuve qu’il savait. Comme on voit, ces deux êtres arrivaient à se rapprocher à travers Hautefeuille, à se pénétrer, à se mesurer, même avant que l’inévitable choc les précipitât l’un contre l’autre. Ce fut encore Pierre qui vint apporter à sa pauvre maîtresse cette preuve dont elle avait soif tout à la fois et peur… Cette nuit-là, exactement la septième depuis l’arrivée d’Olivier, elle attendait Pierre à onze heures et demie, derrière la porte ouverte de la serre. Elle l’avait à peine entrevu dans la journée, le temps de lui fixer ce rendez-vous nocturne dont l’approche la brûlait d’une fièvre si douce. L’après-midi avait été voilée, lourde, orageuse ; et maintenant le dôme opaque des nuages tendus sur le ciel ne laissait filtrer aucun rayon de lune, aucune lueur d’étoiles. Par instants, un immense éclair courait au ras de l’horizon, illuminant tout le jardin sous les yeux de la jeune femme qui penchait sa tête pour épier. Les allées blanches bordées d’agaves bleuâtres, les gazons semés de massifs fleuris et de hauts palmiers au tronc chevelu, les cannes vertes des bambous, un bouquet de pins parasols au tronc rougeâtre, au feuillage obscur, apparaissaient dans un coup subit de lumière ; et l’ombre, tout de suite, s’épaississait plus noire, plus impénétrable. Était-ce l’énervement de la tempête approchante, « — car un grand souffle de vent chaud se levait, annonçant un passage d’ouragan ? —Était-ce le remords d’exposer son ami, quand il devrait repartir, à toute la violence de l’orage ?
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/332]]==
Ely était anxieuse, troublée, misérable. Lorsque enfin, à la lueur d’un de ces froids et livides éclairs, elle aperçut Hautefeuille qui glissait le long du rideau de bambous, ce fut d’anxiété que battit son cœur :
 
— « Mon Dieu ! » lui dit-elle, « tu n’aurais pas dû venir par une nuit pareille… Écoute… »
 
De larges gouttes de pluie commençaient de tomber sur le vitrage de la serre. Deux coups de tonnerre éclatèrent au lointain, formidables. Et voici que les gouttes de pluie se firent plus nombreuses, encore plus nombreuses, et ce fût autour des deux amants, sous le dôme de verre qui les protégeait, un roulement si continu, si sonore, qu’ils entendaient à peine leurs propres paroles.
 
— « Tu vois qu e notre bon génie nous a protégés, » dit le jeune homme en la serrant contrelui avec passion, « puisque je suis arrivé à temps… Et puis, je serais venu à travers cette tempête sans la sentir… J’ai été trop malheureux, ce soir ! Il me fallait ta présence pour me remettre, pour me faire du bien… »
 
—« Tu es tout ému en effet, » dit-elle ; — et dans l’ombre, lui palpant le visage de ses douces mains caressantes et inquiètes, elle ajouta, la voix altérée : « Tes joues sont brûlantes, tu as des larmes dans les yeux ! … Que se passe-t-il ? »
 
— « Tout à l’heure, » répondit Pierre, « quand je me serai réchauffé à te sentir là… Mon Dieu ! Comme je t’aime ! Comme je t’aime ! » répétait-il avec une exaltation où elle le sentit souffrir. Et plus tard, quand ils furent tous deux dans la solitude
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/333]]==
de la chambre : — « Je crois qu’Olivier devient fou, » lui dit-il. « Ces jours derniers il avait été plus étrange encore… Ce soir, il me regardait d’un regard si particulier, si insistant, si entrant, que j’en étais presque gêné. Je ne lui ai pourtant fait aucune confidence, et j’avais l’impression qu’il lisait en moi, — pas ton nom… ah ! heureusement pas cela, pas cela ! … mais — comment te dire ? — mon impatience, mon désir, ma passion, mon bonheur, tous mes sentiments, et que ces sentiments lui faisaient horreur ! … Pourquoi ? Est-ce assez injuste ? Lui ai-je pris quoi que ce soit de notre amitié pour te le donner ? Enfin j’étais mal à l’aise. À dix heures, je prends congé de sa femme et de lui… Un quart d’heure après, on frappait à la porte de ma chambre. C’était Olivier. Il me demande : « Veux-tu que nous allions nous promener ? Je sens que je dormirai mal, si je n’ai pas marché. » Je lui réponds : « Je ne peux pas, j’ai des lettres à écrire. » Il me fallait bien trouver une excuse. Il me regarda de nouveau avec ce même regard qu’il avait eu pendant le dîner… Et, tout d’un coup, il se mit à rire. Je ne peux pas te rendre ce rire. C’était quelque chose de cruel, d’affreux, d’insultant, d’impossible à supporter. Il ne m’avait pas dit un mot et je savais que c’était de mon amour qu’il riait ainsi. Je l’arrêtai, je sentais une espèce de fureur me gagner moi-même. Je lui demandai : « De quoi ris-tu ? … » Il me répondit : « D’un souvenir… » Son visage devint tout pâle. Il cessa de rire aussi
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/334]]==
brusquement qu’il avait commencé. Je vis qu’il allait fondre en larmes, et avant que j’eusse pu rien lui demander, il m’avait dit adieu et il était sorti de la chambre… »
 
Il y a dans le jeu naturel et logique de certaines situations une nécessité de conflit tellement inéluctable que ceux mêmes qui doivent s’y briser admettent ce conflit, quand il arrive, sans essayer de l’écarter. C’est ainsi que dans la vie publique, les peuples acceptent la guerre, et, dans la vie privée, des rivaux le duel, avec une passivité fataliste qui dément parfois leur caractère tout entier. Ils se reconnaissent pris dans l’orbite d’une puissance plus forte que la volonté humaine. Quand Pierre Hautefeuille l’eut quittée, cette nuit-là, Ely de Carlsberg éprouva cruellement cette impression du combat inévitable, et d’un combat, non pas contre un homme seulement, mais contre une destinée. Tant que son amant fut auprès d’elle, ses nerfs tendus lui permirent de se dominer. Lui parti, elle s’abandonna. Et, seule, sans avoir la force de regagner son lit, affaissée, écroulée sur un fauteuil, elle commença de pleurer longuement, indéfiniment, comme un pauvre être qu’elle se sentait, si traqué, si menacé, si vaincu d’avance ! Son dernier motif d’espérer venait de s’évanouir. Après la scène que lui avait rapportée Pierre, elle ne pouvait plus douter qu’Olivier ne sût tout. Oui, il savait tout ; et ses nervosités, ses colères, son rire, son désespoir le prouvaient trop,
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/335]]==
il n’acceptait rien. La tempête des volontés frénétiques était maintenant déchaînée en lui. Parvenu à ce point d’exaspération et de lucidité, qu’allait-il faire ? … Il chercherait à la revoir, d’abord. De cela elle était aussi absolument certaine que s’il eût été là debout, et riant du rire cruel qui avait percé le tendre Hautefeuille. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, elle serait en présence de cet ennemi mortel, non pas seulement de sa personne, mais de son amour. Il serait là, elle le verrait, elle l’entendrait bouger, respirer, vivre. À cette idée, un frisson d’horreur lui courait sur toute la chair. Elle éprouvait, à penser que cet homme l’avait possédée, une souffrance aiguë qui lui arrêtait le cœur. Le souvenir des caresses données et reçues la soulevait d’une nausée et l’écrasait d’une détresse. Jamais autant qu’à cette minute elle n’avait senti combien son sincère, son profond amour avait réellement fait d’elle une autre femme, une créature rajeunie, renouvelée, pardonnée… Mais soit ! Cette odieuse présence de l’ancien amant, elle l’accepterait, elle la supporterait. Ce serait le châtiment de n’avoir pas attendu ce grand amour d’aujourd’hui dans une pureté entière, de n’avoir pas prévu qu’elle rencontrerait un jour un Hautefeuille, de ne s’être pas gardée digne de lui. Elle, la raisonneuse, la désabusée, elle en arrivait à cette religion, à ce mysticisme de son propre bonheur, si naturel à la femme vraiment amoureuse, et qui lui montre un blasphème, un sacrilège,
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/336]]==
une impiété dans toutes les émotions qui n’ont pas eu l’être aimé pour principe. Eh bien ! Elle les expierait, ces émotions, en subissant cette présence… Hélas ? Olivier ne se bornerait pas à lui infliger le supplice d’être là, auprès d’elle. Il lui parlerait. Que lui dirait-il ? Que voudrait-il ? Que voulait-il ? … Ely ne s’y trompait plus une seconde : aucun des sentiments de cet homme à son égard n’avait changé. À travers le récit d’Hautefeuille, elle avait de nouveau entendu ce rire douloureux et insulteur, qu’elle connaissait trop bien, et avec ce rire était remonté vers elle ce flot de sensualité haineuse dont elle avait été flétrie jadis à ne s’en jamais laver. Après l’avoir outragée, piétinée, quittée, après avoir mis entre eux tout l’irréparable de cet abandon et de son mariage, elle comprenait cette chose monstrueuse, impossible de la part de tout autre homme, naturelle de celui-ci, qu’Olivier l’aimait encore… Il l’aimait, si c’est aimer que d’avoir pour une femme ce mélange détestable de passion et de rancune qui fait jaillir sans cesse la colère de la jouissance et la férocité du plaisir. Il l’aimait. Son attitude était inexplicable sans l’anomalie de ce hideux sentiment conservé en lui à travers tout et malgré tout. Et, en même temps, il chérissait son ami de cette amitié jalouse, ombrageuse, passionnée, qui devait à cette minute le supplicier par des émotions d’une douleur et d’une étrangeté inouïes. Où ne l’entraînerait pas la frénésie d’une pareille souffrance, affolante comme une lame d’acier tournée et retournée dans
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/337]]==
la plaie : avoir aimé, aimer encore une ancienne maîtresse, de ce mauvais, de ce sinistre amour, et savoir que cette femme est la maîtresse du meilleur, du plus tendre ami, d’un frère de choix plus chéri qu’un vrai frère ? Aussi distinctement qu’elle pouvait voir les premiers rais de l’aube percer l’interstice des rideaux à la fin de cette nuit d’une méditation épouvantée, Ely voyait ces sentiments à l’œuvre dans le cœur d’Olivier. « .Qui sème le vent récolte la tempête », dit un proverbe de son pays. Quand elle avait souhaité de rencontrer Hautefeuille et de s’en faire aimer, elle avait voulu frapper Du Prat au plus vif, au plus saignant de sa sensibilité, l’atteindre dans cette amitié si vulnérable, l’y martyriser et se venger. Elle avait trop bien réussi. Quel coup allait-il lui porter, dans la rage de cette douleur ? Et elle-même, elle qui avait tant changé depuis l’instant où elle avait conçu le projet de cette cruelle vengeance, comment se défendrait-elle, et quel parti suivre ? … — implorer cet homme, le supplier, l’apitoyer ? … Ou bien ruser avec lui, l’amener, à force d’adresse, à douter de sa liaison avec Hautefeuille, car enfin il n’avait aucune preuve ? … Ou mieux, lui tenir tête, et, quand il oserait se présenter devant elle, le mettre dehors, car il n’avait plus aucun droit ? … — Contre le premier de ces moyens son orgueil, contre le second sa noblesse, contre le troisième sa raison se révoltaient également. Dans les crises décisives comme celle que la pauvre femme traversait, l’être en appelle toujours d’instinct aux parties
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/338]]==
profondes de sa nature. Il se ramasse, il se replie sur le centre même de sa personne, sur son individu le plus intime. Au milieu d’une société raffinée jusqu’à l’excès et composite jusqu’au factice, Ely se distinguait par le besoin et l’énergie de la vérité. Comme elle l’avait dit à sa confidente dans les allées du jardin Brion, par cette nuit si récente, — si lointaine, — c’était la vérité de l’âme chez Hautefeuille qui l’avait attirée, charmée, séduite. C’était pour vivre une vraie vie, pour éprouver de vraies émotions, qu’elle s’était précipitée dans cet amour dont elle avait jugé par avance les pires dangers. Après avoir, en pensée, pris et repris, accepté et rejeté vingt projets, elle finit par décider avec elle-même qu’elle s’appuierait encore sur la seule vérité dans la scène redoutable qui se préparait, et elle se dit :
 
— « Je lui montrerai mon cœur tel qu’il est. Il marchera dessus s’il en a la force… »
 
Telle était la politique à laquelle s’arrêta, au terme de cette anxieuse insomnie, cette femme capable de bien des égarements, incapable d’un bas calcul, et d’une mesquinerie du cœur. Elle y trouva, non pas l’oubli d’un péril trop imminent, mais ce calme dans le courage que procure à la créature humaine le fait d’être absolument, complètement dans la logique de ce qu’elle sent, de ce qu’elle croit, de ce qu’elle veut. Aussi ne fut-elle pas émue autant qu’elle-même s’y attendait, quand, vers les dix heures, elle reçut un billet qui lui montra combien elle avait deviné juste. Ce billet
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/339]]==
contenait peu de phrases, — mais quelle menace pour celle qui les lisait dans ce même petit salon où elle avait pris la résolution, si mal tenue, de renvoyer, Pierre Hautefeuille, précisément par terreur de la catastrophe que ces quelques lignes annonçaient :
 
« Madame,
 
« J’aurai l’honneur de me présenter chez vous aujourd’hui à deux heures. Puis-je espérer que vous voudrez bien me recevoir, ou, si cette heure ne vous convenait pas, m’en fixer vous-même une autre, en ayant comme assuré que vos moindres désirs seront toujours des ordres pour votre respectueusement dévoué
Olivier Du Prat »
 
— « Dites que c’est bien, » fit-elle, « et que je serai à la maison cette après-midi. » Il lui avait été impossible de répondre par écrit à cette lettre, pourtant bien banale, mais qu’Olivier avait dû composer dans un état singulier d’agitation et de décision à la lois. Ely, qui connaissait son écriture, pouvait voir, au tracé des caractères, que la plume s’y était comme crispée, comme écrasée. Elle se dit : « C’est la guerre. Tant mieux ! Je saurai à quoi m’en tenir dans quelques heures… » Mais, malgré son énergie native, malgré la force de résistance que lui donnait sa passion, qu’elles lui parurent
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/340]]==
longues, ces heures ! Et douloureusement, indéfiniment, lui semblait-il, ses nerfs s’exaspéraient à en compter les minutes. Elle avait condamné sa porte, ne faisant exception que pour le redoutable visiteur. Sur le point d’engager ce duel d’où l’avenir de son bonheur dépendait, il lui fallait se retremper, se recueillir dans une dernière solitude. Ce lui fut donc une surprise dont elle dissimula mal la contrariété, lorsque, vers une heure et demie, elle vit entrer dans le salon Yvonne de Chésy qui avait forcé la consigne. Elle n’eut qu’à regarder la physionomie de la jolie et frivole Parisienne pour s’apercevoir qu’un drame se jouait aussi dans cette vie qui semblait devoir être une fête éternelle. Le visage enfantin de la jeune femme exprimait une douleur étonnée. Ses yeux, si gais d’ordinaire, avaient dans leurs prunelles bleues comme une épouvante stupéfiée devant une chose horrible, découverte tout à coup, et ses gestes révélaient une nervosité tendue qui contrastait étrangement avec la légèreté de son papillonnage accoutumé. Ely se rappela soudain la confidence de Marsh sur le bateau : elle eut la vision subite que Brion commençait d’exercer sur la pauvre enfant son chantage d’amour. Elle se reprocha son mouvement d’impatience, et, même dans son angoisse, elle retrouva toute sa grâce d’accueil pour l’infortunée qui balbutiait une excuse :
 
— « Vous avez bien fait de forcer ma porte ; vous savez que, pour vous, j’y suis toujours… Mais vous voilà bouleversée. Que se passe-t-il ? »
 
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/341]]==
<br/>
 
— « Il se passe que je suis perdue, » dit Yvonne, « si je n’ai pas quelqu’un pour m’aider, pour me sauver… Ah ! » continua-t-elle, en appuyant ses mains sur son front comme pour enchasser un cauchemar, « quand je pense à tout ce que je traverse depuis hier, je crois que j’ai rêvé… Il se passe que nous sommes ruinés, d’abord, absolument, irréparablement ruinés. Je ne le sais que depuis vingt-quatre heures… Ce gentil, cet excellent Gontran a tout fait pour me le cacher jusqu’au bout… Et moi qui lui reprochais de jouer à Monte-Carlo ! Pauvre cher garçon ! Il espérait qu’un coup de hasard lui donnerait cent, deux cent mille francs, une première mise de fonds, de quoi recommencer notre fortune… Car il travaillera. Il est décidé à faire n’importe quoi. Si vous saviez comme il est bon et brave ! Cest pour moi qu’il souffre. C’est pour moi, pour m’avoir un peu plus de luxe, qu’il a essayé des placements trop hardis. Il ne soupçonne pas combien tout cela m’est indifférent… Moi ! mais je le lui ai dit, je vivrais avec rien : une petite couturière que je dirigerais et qui me ferait des robes à mon idée ; une petite installation à Passy dans une de ces maisons Anglaises si mignonnes et si bon marché ; une voiture de la Compagnie ou un coupé du cercle pour mes visites et le théâtre, et je serais la plus heureuse des femmes. J’irais aux Halles le matin, et je suis sûre que j’aurais pour rien une meilleure table qu’aujourd’hui. Et je me plairais à cette vie, je le sais. Au fond, je n’étais pas née pour ê
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/342]]==
être riche. C’est encore heureux ! … » Elle avait esquissé ce programme qu’elle croyait modeste, et qui supposait cinquante mille francs par an, avec un tel mélange d’enfantillage et de vaillance que Mme de Carlsberg en eut le cœur serré. Elle lui prit la main et l’attira pour l’embrasser en lui disant :
 
—« Je connais votre cœur, Yvonne. Mais j’espère que tout peut se réparer. Vous avez des amis, de bons amis, et moi, d’abord… Au premier moment on s’affole, et puis on s’aperçoit que l’on n’était pas tant ruiné que cela… »
 
— « Il paraît bien que si ! » fit la jeune femme en hochant la tête. « Mais c’est parce que je vous sais mon amie, » continua-t-elle, « que je suis venue chez vous dès ce matin. L’autre soir, l’archiduc a parlé devant mon mari de la difficulté qu’il avait à trouver quelqu’un d’honnête pour surveiller ses terres en Transylvanie… Et comme le prince a été charmant pour nous ce soir-là, nous avons pensé… »
 
— « Que Chésy pourrait devenir son intendant ? » interrompit Ely, qui ne put retenir un sourire devant une si complète naïveté. « Je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi. Si vous en êtes vraiment là que votre mari doive chercher une position, il n’y a qu’un seul homme pour la lui procurer… » Tandis qu’elle parlait, elle pouvait voir l’enfantine physionomie d’Yvonne, qui s’était éclairée une minute à la sympathie de son accueil, s’assombrir de nouveau, et son regard
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/343]]==
exprimer une angoisse et une révolte. — « Oui, » insista-t-elle, « un seul homme, et c’est Dickie Marsh. » — « Le commodore ? » fit Mme de Chésy avec une évidente stupeur. Puis, hochant de nouveau la tête et la bouche soudain crispée dans un pli amer : « Non, » fit-elle vivement, « je sais trop maintenant ce que valent ces amitiés des hommes et le prix qu’ils mettent à leurs services. Je ne suis pas ruinée depuis bien longtemps, et déjà il y a eu quelqu’un, » elle hésita une seconde, « oui, il y a eu quelqu’un pour m’offrir de l’argent… ah ! chère Ely ! » et elle mit ses mains devant ses yeux en rougissant d’indignation, « si je voulais être sa maîtresse ? … Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce qu’éprouve une femme quand elle découvre tout d’un coup que depuis des mois et des mois elle est guettée par un homme qu’elle croyait son ami, comme une bête par un chasseur… Les familiarités qu’elle avait permises, sans y prendre garde, parce qu’elle n’y voyait pas de mal, les petites coquetteries qu’elle avait pu avoir innocemment, les intimités dont elle ne se défiait pas, tout lui revient à la fois pour lui faire honte, une honte affreuse. L’infâme manège qui se cachait sous cette comédie, elle ne l’a pas vu ; elle le voit. Elle n’a pas été coupable, et il lui semble qu’elle l’a été. Subir un nouvel affront de cette espèce, non, jamais ! Marsh me ferait la même ignoble proposition que m’a faite l’autre… Ah ! c’est trop honteux ! … »
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/344]]==
<br/>
 
Elle n’avait prononcé aucun nom. À ce frémissement de pudeur outragée, Mme de Carlsberg devina la scène qui s’était jouée, la veille ou ce matin même, entre l’imprudente mais si honnête créature et l’immonde Brion. Elle comprit, une fois de plus, combien l’évaporée, l’étourdie Parisienne était vraiment une innocente et qui venait d’avoir la première révélation des brutalités de la vie. Il y avait quelque chose de pathétique jusqu’à en être navrant dans ces remords, ces scrupules, ces révoltes soudaines d’une âme restée naïve par irréalisme. Et, si menacée elle-même par une autre brutalité d’un autre homme, Ely eut un mouvement de tout son être vers la malheureuse enfant. Elle allait lui parler de Marsh, lui raconter la conversation du yacht, la promesse de l’Américain, lorsqu’elle entendit, avec cette acuité des sens que nous avons au service de nos inquiétudes dans certaines heures, la porte de l’autre salon s’ouvrir. Elle se dit : « Voilà Olivier ! » En même temps, par un instinctif élan de superstition, elle regarda Yvonne encore tremblante, et mentalement elle ajouta : « Je l’aiderai Cette bonne action me portera bonheur… » Puis tout haut : « Calmez-vous. Je ne vais pas pouvoir causer avec vous davantage : j’attends quelqu’un. Mais revenez demain dans l’après-midi, et je vous jure que j’aurai trouvé ce que vous cherchez pour Gontran. Laissez-moi faire. Et du courage ! Surtout que personne ne soupçonne rien… Il ne faut jamais qu’on nous voie souffrir… »
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/345]]==
<br/>
 
Elle se l’adressait à elle-même, ce conseil d’héroïsme mondain ; et elle prêchait d’exemple en ce moment, car le valet de pied venait d’ouvrir la porte et d’annoncer : « Monsieur Olivier Du Prat, » et cependant jamais Mme de Chésy n’aurait deviné, à voir Ely si souriante, si dignement accueillante, ce que représentait pour la maîtresse d’Hautefeuille l’entrée du nouveau venu dans ce petit salon, et celui-ci, non moins correct, non moins surveillé que les deux femmes, s’excusait de n’être pas venu leur rendre ses devoirs plus tôt.
 
— « Vous êtes tout pardonné, » dit Yvonne, qui s’était levée à l’arrivée d’Olivier et qui ne s’était pas rassise. « Vrai, si l’on avait les corvées du monde pendant un voyage de noces, il n’y aurait plus de lune de miel… Prolongez la vôtre ! c’est le conseil de votre ancienne danseuse de cotillon… Et pardon de me sauver si vite, mais Gontran doit venir à ma rencontre sur la route et je ne veux pas le manquer… » Puis, tout bas, embrassant Ely pour lui dire adieu : « Êtes-vous contente de moi ? … »
 
Et la brave petite femme partit avec un sourire que l’autre eut à peine la force de lui rendre. Subir le premier regard d’Olivier avait été pour Mme de Carlsberg une épreuve trop dure. Elle y avait lu trop distinctement cette brutalité du souvenir physique, si intolérable, pour les femmes, après la rupture, que la plupart préfèrent le scandale d’une brouille officielle au supplice de revoir un
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/346]]==
homme dont les yeux disent ainsi : « Jouez la comédie, belle dame, soyez adulée, respectée, idolâtrée ! Moi je vous ai eue, et rien, entendez-vous, rien n’effacera cela… » Pour Ely, éprise comme elle l’était, toute vibrante encore des baisers échangés la nuit dernière avec Hautefeuille, cette impression fut trop pénible : elle en aurait crié si elle avait osé ! Elle n’eut plus qu’une idée : abréger cette visite, au terme de laquelle, si cette impression se prolongeait, elle n’était pas sûre d’aller sans défaillir. Mais, angoissée jusqu’à la torture, épouvantée jusqu’à l’agonie, elle était encore la grande dame, la demi-princesse, qui tient son rang à travers les pires explications, et elle eut une grâce altière pour dire à cet homme qui avait été son amant et de qui elle redoutait tout :
 
— Vous avez voulu me voir, monsieur. Je pouvais vous refuser ma porte. J’en avais peut-être le droit. Je ne l’ai pas fait… Je vous prie de vous souvenir, en me parlant, que cet entretien m’est extrêmement douloureux. Quoi que vous ayez à me dire, dites-le-moi sans un mot qui augmente encore ce malaise. Vous le pouvez. Vous voyez que je n’ai contre vous ni hostilité, ni rancune, ni défiance. Epargnez-moi les épigrammes, les insinuations et les duretés… C’est ma seule demande, et elle est juste. »
 
Elle avait parlé avec une dignité simple, où Olivier demeura étonné de ne plus trouver cet air de défi qui l’avait trop souvent exaspéré contre elle
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/347]]==
autrefois. D’ailleurs, dès son entrée dans le salon, il avait été frappé du caractère changé de sa beauté. C’était bien toujours le même visage aux grandes et nobles lignes, ces traits si fiers tout ensemble et si délicats, et, pour les éclairer, ces yeux profonds, avec leur charme de langueur touchante. Ce n’était plus cette expression, inassouvie et curieuse, inquiète et mobile, de jadis. Mais cette sensation demeura indistincte et n’attendrit pas l’ancien amant. Le travail de l’idée fixe avait été trop intense en lui pendant ces huit jours, et dans sa réponse frémissait une colère à peine contenue :
 
— « Je tâcherai, madame, de vous obéir. Cependant, pour que l’entretien que je me suis permis de vous demander ait un sens, je devrai prononcer des mots que vous préféreriez sans doute ne pas entendre… »
 
— « Prononcez-les, » interrompit-elle. « J’ai voulu seulement vous demander de n’y rien ajouter d’inutile. »
 
— « Ce sera court, » dit Olivier. Puis, après un silence, et d’un accent plus âpre encore : « Vous rappelez-vous, madame, un soir, à Rome, il y a deux ans, au palais Savorelli, — vous voyez, je précise, — vous être fait présenter un jeune homme qui ne songeait pas à vous, et avoir été, avec lui… comment m’exprimer sans vous froisser ? … »
 
— « Dites que j’ai été coquette, » interrompit-elle, « et que j’ai voulu m’en faire aimer. C’est vrai. »
 
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/348]]==
<br/>
 
— « Puisque vous avez si bonne mémoire, » reprit Olivier, « vous vous souvenez que ces coquetteries allèrent loin, très loin, et que ce jeune homme devint votre amant… » Ah ! comme les paupières d’Ely battirent douloureusement tandis qu’il insistait sur cette phrase avec cette dureté voulue qu’elle l’avait supplié de lui épargner, et il continuait : « Vous vous souvenez aussi que cet amour fut bien malheureux. Cet homme était susceptible, défiant, inquiet. Il avait beaucoup souffert de jalousie. Une femme qui l’eût aimé vraiment n’aurait eu qu’un souci : ne pas réveiller en lui cette horrible maladie du soupçon. Vous avez fait tout le contraire… Fermez les yeux, et revoyez un peu en pensée un certain bal chez la comtesse Steno et cet homme dans un coin du salon, et vous dansant, et avec qui ? »
 
Cette allusion à un épisode oublié de leur plus triste époque fit venir un flot de sang aux joues d’Ely. Elle se revit, comme l’y invitait son implacable interlocuteur, se laissant faire la cour par un des princes Pietrapertosa, celui de ses rivaux imaginaires qu’Olivier avait le plus détesté. Elle répondit :
 
— « Cela est encore vrai. J’ai mal agi. »
 
— « Vous en convenez, » reprit Du Prat, « et vous en conviendrez aussi : le jeune homme que vous jouiez de la sorte avait le droit de vous juger comme il vous a jugée, et de vous fuir comme il vous a fuie, parce qu’auprès de vous il sentait se lever en lui les pires instincts de son être, parce que vous
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/349]]==
le rendiez mauvais, cruel, à force de le torturer. Est-ce vrai, cela aussi, est-ce vrai ? … Et est-il vrai encore que votre orgueil de femme a été blessé de cet abandon, et que vous avez voulu vous venger ? … Nierez-vous que dix-huit mois plus tard, ayant rencontré l’ami le plus intime et le plus cher de cet homme, la seule profonde, la seule complète affection de sa vie, vous ayez conçu cette affreuse idée : vous faire aimer de cet ami, avec l’espoir, avec la certitude, que l’autre l’apprendrait un jour et qu’il souffrirait atrocement de savoir son ancienne maîtresse devenue la maîtresse de ce meilleur, de cet unique ami, de ce frère ? … Le nierez-vous ? »
 
— « Je ne le nierai pas, » répondit-elle.
 
Cette fois, une pâleur livide s’était répandue sur son beau visage. Cette pâleur, le port de cette pauvre tête penchée en avant comme sous l’accablement des coups répétés qu’elle recevait, ses yeux fixes, sa bouche entr’ouverte et à qui l’air manquait, l’humilité de ses réponses, qui prouvaient tant de sincérité dans cette âme, une si profonde résolution de ne pas se défendre, tout aurait dû désarmer Olivier. Mais en prononçant ces mots : « la maîtresse de son ami », il venait de voir l’image qui le crucifiait depuis la première heure du soupçon : le visage d’Hautefeuille près de ce délicieux visage de femme, ses prunelles regardant ces prunelles, ses lèvres baisant ces lèvres. Les aveux d’Ely ne faisaient que donner une réalité plus indiscutable à cette vision, et ils
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/350]]==
achevaient d’affoler cet homme qui ne se doutait pas lui-même que jamais il n’avait tant aimé, tant désiré cette créature brutalisée ainsi, et que sa passion venait de le reprendre tout entier. Il disait :
 
— « Et vous avouez cela, posément, tranquillement ! … Et vous n’apercevez pas ce qu’il y eut d’infâme, d’abominable, de monstrueux dans cette vengeance : rencontrer un cœur tel que celui-là, si pur, si jeune, si délicat, un être incapable d’un soupçon, tout simplicité, tout naïveté, et s’en faire aimer au risque de le briser, de le désenchanter à jamais, pour satisfaire, quoi ? … Une misérable rancune de coquette qui ne veut pas avoir été abandonnée ! … Et cela ne vous a pas fait hésiter, cette fraîcheur et cette noblesse d’âme ? Vous ne vous vous êtes pas dit : « Jouer avec cet être sans défense, en abuser, mais c’est une infamie ? » Et ce que vous lui enleviez, vous n’y avez donc pas pensé ? Sachant l’amitié qui l’unissait à moi, si vous aviez eu dans le cœur quelque chose, je ne dis même pas de haut, mais d’humain, est-ce que vous n’auriez pas reculé devant ce crime : la lui souiller, la lui ravir, cette belle, cette noble intimité, pour lui donner en échange une aventure galante de quelques jours, le temps de vous être divertie à la scélératesse de votre caprice et de votre lâche vengeance ! … Il ne vous avait rien fait, lui, il ne vous avait pas quittée, lui, il ne s’était pas marié ! … Ah ! oui, la lâche vengeance ! Mais du moins je vous l’aurai crié en face, que c’est lâche, lâche, lâche ! … »
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/351]]==
<br/>
 
Ely s’était levée pendant que cet homme ulcéré lui jetait ces paroles d’outrage, et son front s’était redressé. Maintenant ses yeux soutenaient ceux d’Olivier avec un regard où l’affront ne faisait passer aucun éclair de colère ou de révolte. Ils exprimaient, ces yeux, presque une sérénité à force d’être sincères. Elle fit quelques pas vers le jeune homme ; sur ce bras qui la menaçait, elle mit sa main, d’un geste si doux et si ferme à la fois qu’Olivier s’arrêta de parler. Et elle commença de lui répondre avec une voix qu’il ne lui connaissait pas. L’accent en était si simple, — si humain, justement ! — qu’il était impossible de douter des mots prononcés avec cette voix. C’était réellement un cœur mis à nu, et dont la plainte remuait celui qui l’écoutait à une extrême profondeur. Il avait aimé cette femme bien plus qu’il ne le savait lui-même et, dans cette femme dont il idolâtrait la beauté, il avait cherché sans pouvoir l’animer, le créer, précisément l’être qui se montrait à lui. Cette âme qu’annonçaient ces yeux tendres et tristes, cette âme farouche, passionnée, capable du plus grand, du plus complet amour, il l’avait devinée, pressentie, poursuivie, sans jamais l’atteindre ni l’étreindre, à travers toutes les caresses, toutes les violences, toutes les brutalités de sa jalousie, et elle était là, éveillée par un autre, et quel autre ! … Et il écoutait Ely parler :
 
— « Vous êtes injuste, Olivier, » disait-elle, « bien, bien injuste. Mais vous ne savez pas, vous ne
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/352]]==
pouvez pas savoir… Vous voyez : tout à l’heure, je n’ai pas essayé de discuter avec vous, de vous tenir tête. Je n’ai pas été l’orgueilleuse contre qui vous avez tant lutté autrefois… L’orgueil, je n’en ai plus. Où en prendrais-je, quand je retrouve, en vous écoutant, la preuve de ce que j’ai été, de ce que je serais encore si je n’avais pas rencontré Pierre, et sans l’amour qui est entré en moi comme un hôte sacré ? … Quand je vous ai dit que j’avais pensé à me faire aimer de lui pour me venger de vous, je vous ai dit la vérité ; vous devez me croire si je vous dis que maintenant cette idée me fait autant d’horreur qu’à vous-même. Quand je l’ai connu, quand j’ai senti la beauté, la noblesse, la pureté de cette nature, toutes ces vertus dont vous venez de parler, j’ai compris aussitôt quelle infamie je me préparais à commettre. Vous avez raison : j’aurais été un monstre si j’avais pu jouer avec un cœur si jeune, si droit, si vrai, si adorable. Mais non. Je n’ai pas été ce monstre. Je n’avais pas causé avec Pierre deux fois que j’avais renoncé à cette affreuse vengeance, et que déjà il m’avait prise tout entière. Je l’aimais ! … Je l’aimais ! Tout ce que vous venez de me dire, croyez-vous que je ne me le sois pas dit, que je ne me le dise pas chaque jour, chaque heure, à moi-même, depuis que j’ai vu clair dans mes sentiments ? Je l’aimais ! Et c’était votre ami, votre frère, et j’avais été votre maîtresse, et une minute viendrait où il vous reverrait ; où il vous parlerait de moi, une minute où peut-être il saurait
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/353]]==
tout, une minute aussi où je vous reverrais, où vous me parleriez à moi comme vous venez de me parler… Ah ! douleur ! Ah ! honte ! … » Et lâchant le bras d’Olivier, elle mit ses poings fermés sur ses yeux, avec un geste d’une agonie physique. C’était dans sa chair qu’elle souffrait, dans ce corps jadis abandonné tout entier à cet homme, qui la laissait continuer : — « Pardon. Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, ni de ce que je puis souffrir, c’est de lui… Que je l’aime avec tout mon cœur, avec tout ce que j’ai de noble, de bon, de vrai en moi, vous ne pouvez plus en douter. Regardez-moi en face seulement. Qu’il m’aime aussi, et avec ce grand cœur que vous connaissez, vous l’avez compris. Toute cette semaine, à travers ce qu’il me disait, je vous ai vu — avec quelle angoisse ! — découvrir notre secret, heure par heure… Ce secret, aujourd’hui, vous le savez : Pierre m’aime comme je l’aime, d’un amour passionné, unique, absolu… Et maintenant, si vous le voulez, allez lui dire que j’ai été votre maîtresse. Je ne me défendrai pas plus que je ne me suis défendue tout à l’heure. Je ne me sens pas la force de lui mentir. Le jour où il viendra me demander : « Est-ce vrai qu’Olivier a été votre amant ? » je lui répondrai : « Oui. » Mais ce n’est pas moi seule que vous aurez frappée… »
 
Elle se tut, et, comme si l’effort pour dire sa pensée, toute sa pensée, avec tant de choses qui s’y trouvaient mêlées, tristes et amères, eût épuisé sa force, elle retomba sur le fauteuil, la tête appuyée en arrière sur le dossier. Elle attendait
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/354]]==
ce qu’Olivier allait répondre, dans une anxiété si intense qu’elle crut s’évanouir et qu’elle ferma les yeux. Avec sa logique de femme véritablement, profondément éprise, elle avait acculé cet homme, venu chez elle pour la menacer et l’outrager, aux deux seuls partis que comportât leur tragique situation : ou bien tout dire à Hautefeuille, et celui-ci déciderait lui-même s’il aimait assez Ely pour croire encore en elle sachant qu’elle avait été la maîtresse de son ami ; — ou bien lui épargner cette misère, le laisser dans son ignorance et dans son bonheur, et alors il fallait qu’Olivier partît, qu’il cessât de s’infliger et d’infliger à son ancienne maîtresse des troubles qui, à eux seuls, suffisaient à tout révéler de leur commun passé. Qu’allait-il décider ? Lui, tout à l’heure si âpre de parole, si agressif d’attitude, il ne répondait pas. À travers ses paupières battantes, Ely le voyait qui la regardait d’un étrange et ardent regard. Une lutte se livrait en lui. Quellelutte ? Elle allait le savoir et aussi quelle émotion ce déchirant appel venait d’éveiller dans ce cœur qui n’avait jamais pu s’arracher d’elle entièrement :
 
— « Vous l’aimeriez ? … » dit-il enfin, « vous l’aimeriez ? … Mais oui, vous l’aimez. Je le sens, je le vois. Il faut cela pour expliquer que vous ayez pu trouver cet accent, ces mots, cette vérité… Ah ! » continua-t-il âprement, « si vous aviez été à Rome une fois ce que vous venez d’être là tout à l’heure, si une fois, une seule, je vous avais sentie sentir ! … Mais vous ne m’aimiez pas, moi, et vous
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/355]]==
l’aimez. » Il répéta : « Vous l’aimez… J’avais cru que nous nous étions fait l’un à l’autre tout le mal que deux êtres humains peuvent se faire et que je ne souffrirais jamais par vous plus que je n’avais souffert là-bas, plus que je n’ai souffert ces jours-ci encore, quand j’ai deviné que vous étiez sa maîtresse… Ce n’était rien à côté de ceci. Vous l’aimez ! … Mais comment ne l’aimeriez-vous pas ? Comment n’ai-je pas compris tout de suite que sa grâce, sa délicatesse, sa jeunesse, tout ce qui fait qu’il est lui, avait dû vous toucher, vous pénétrer, vous changer le cœur ? … Je viens de vous voir telle que j’ai tant souhaité, tant désespéré de vous voir autrefois, et c’est par lui, c’est pour lui… » Il s’arrêta. Ses lèvres tremblèrent, comme si des phrases de douleur et de colère se pressaient en lui qu’il ne voulait pas proférer. Puis, incapable de se dominer plus longtemps, il jeta un cri de bête blessée en répétant : « Non ! je ne peux pas supporter cela ! J’ai trop mal, trop mal, trop mal ! … » Et cruellement, sauvagement : « Puisque vous m’avez détesté assez pour rêver cette atroce vengeance, de me voir jaloux de lui à cause de vous, savourez-la, cette vengeance, vous l’avez, repaissez-vous-en ! … Jouissez-en ! … Je n’ai jamais, jamais tant souffert ! … »
 
— « Je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi, » répondit Ely. Cette soudaine et violente explosion de sentiments si étranges venait de la secouer, même dans son trouble, d’un frisson inattendu. Elle entrevoyait, avec un mélange
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/356]]==
d’inexprimable épouvante et de pitié, un mystère encore dans le cœur de l’homme passionné qui, tour à tour, pendant cette mortelle demi-heure, l’avait insultée, humiliée, méconnue, puis comprise, acceptée, justifiée, plainte, et qui maintenant la maudissait. Elle avait bien deviné, d’après les confidences de Pierre, le reflux de sensualité haineuse qui bouillonnait dans son ancien amant. Elle s’apercevait maintenant de la vérité : par-dessous cette folie sensuelle et cette haine avait toujours germé, palpité, tressailli un amour sincère. Cet amour n’avait jamais pu se développer, grandir, s’épanouir, parce que jamais elle n’avait été pour cet homme la femme qu’il cherchait, qu’il désirait, qu’il pressentait. Cette femme, elle l’était aujourd’hui, grâce au miracle d’un amour inspiré par un autre. Quel martyre nouveau pour le malheureux ! Et elle lui disait, oubliant ses propres craintes, ses propres misères dans ce mouvement de compassion : — « Moi ! me réjouir de votre chagrin, Olivier ! … Moi ! penser encore à me venger de vous ! Vous n’avez donc pas senti combien j’étais sincère tout à l’heure et combien j’ai honte d’avoir seulement conçu une si coupable idée ! Vous n’avez donc pas senti non plus mon remords de mes coquetteries de Rome ! Vous ne comprenez donc pas que de vous voir souffrir ainsi me perce le cœur ! … »
 
Elle continuait, lui prodiguant des paroles de consolation, de supplication, de sympathie, quand, brusquement, il l’interrompit :
 
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/357]]==
<br/>
 
— « Je vous remercie de votre pitié, » dit-il d’une voix redevenue brève et sèche. — Reprenait-il la conscience de sa dignité d’homme ? Était-il froissé de cette charité de femme, si humiliante quand on aime ? Tremblait-il, si cet entretien se prolongeait, d’en dire trop peut-être, d’en sentir trop ? Il insista :
 
— « Je vous demande pardon de n’avoir pas mieux dominé mes nerfs… Nous n’avons plus rien à nous dire. Je vous promets une chose : je ferai tout pour que Pierre ne sache jamais rien. Ne me remerciez pas. Je me serais tû à cause de lui, à cause de moi, pour sauver cette amitié qui m’a été, qui m’est si chère. Je n’étais pas venu vous menacer de parler. J’étais venu vous demander de vous taire, vous aussi, de ne pas pousser plus loin ce que je croyais être votre vengeance… Et, au moment de vous dire adieu pour toujours, c’est encore cela que je vous demande : vous aimez Pierre, il vous aime ; promettez-moi de ne jamais vous servir de cet amour contre notre amitié, de respecter cela dans son cœur. »
 
Il y avait comme une humilité suppliante dans sa voix, à présent. Toute cette religion d’amitié dont elle le savait possédé venait d’y frémir, presque solennellement, et ce fut avec solennité qu’elle-même lui répondit :
 
— « Je vous le promets. »
 
— « Pardon encore, » dit-il, « et adieu. »
 
— « Adieu, » dit-elle.
 
Il avait fait quelques pas jusqu’à la porte. Il se
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/358]]==
retourna, et revint vers elle. Elle lut dans ses yeux, cette fois, tout le vertige, toute la folie de l’amour et du désir. Elle était saisie d’une telle peur qu’elle n’avait pas la force de bouger. Arrivé près du fauteuil, il lui prit la tête dans les mains, et, frénétiquement, passionnément, il la serra. Il couvrait de baisers ses cheveux, son front, ses yeux, et cherchait sa bouche avec un délire qui rendit à la jeune femme son énergie. Et, le repoussant avec sa vigueur décuplée par l’indignation, elle se redressa et se réfugia au fond de la pièce en criant par deux fois, comme si elle appelait à son secours l’être qui avait le droit de la défendre :
 
— « Et Pierre ! … Pierre ! … »
 
Ce nom à peine entendu, Olivier s’appuya de ses deux mains à un meuble, comme s’il allait tomber. Et, brusquement, sans regarder Ely appuyée elle-même contre le mur, défaillante, la main sur son cœur, — sans lui dire un seul mot, ni de nouvel adieu, ni de repentir, il sortit du petit salon. Elle l’entendit s’éloigner à travers la grande pièce, puis la seconde porte se refermer. Il s’en allait du pas épouvanté d’un homme qui a failli succomber à la tentation d’un crime, qui se fuit lui-même et cette tentation scélérate. Il passa, sans les voir, devant les deux valets de pied du vestibule qui durent le rappeler pour lui remettre sa canne et son pardessus. Il suivit une allée du jardin sans la voir davantage. L’égarement qui l’avait précipité vers son ancienne maîtresse devenue la maîtresse de son ami se résolvait à
==[[Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/359]]==
cette minute dans un tel accès de remords, il était en même temps si bouleversé par ces baisers promenés sur ce visage si secrètement, si douloureusement regretté depuis tant de jours, par la sensation de ces lèvres fiévreuses fuyant ses lèvres, de ce corps trop désiré se débattant avec révolte, avec horreur, qu’il sentait sa raison lui échapper. Tout d’un coup et comme il tournait la grille de la villa, il aperçut quelqu’un qui l’attendait, assis dans une voiture arrêtée. Cette vue l’immobilisa d’une épouvante égale à celle qu’il eût éprouvée devant le fantôme d’une personne qu’il aurait sue morte et couchée sous terre. C’était le vengeur qu’EIy avait appelé à son secours, Hautefeuille lui-même et qui dit simplement :
 
— « Olivier… »
 
Et à sa voix, à sa pâleur, à ses yeux où se devinait le déchirement d’une affreuse douleur, son ami comprit qu’il savait tout.
739 460

modifications