« Cruelle Énigme (Bourget) » : différence entre les versions

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Permettez-moi, mon cher Henry James, de placer votre nom à la première page de ce livre, en souvenir du temps où je commençai à l’écrire, qui fut le temps aussi où nous nous sommes connus. Dans nos conver­sations de l’été dernier, en Angleterre, prolongées tantôt à une des tables de l’hospitalier Athenœum-club, tantôt sous les ombrages des arbres de quelque vaste parc, tantôt sur cette esplanade de Douvres, retentissante du fracas des lames, nous avons souvent discuté au sujet de cet art du roman, le plus moderne de tous, parce qu’il est le plus souple, le plus capable de s’accommoder aux nécessités variées de chaque nature humaine. Nous tombions d’accord que les lois imposées au romancier par les diverses esthétiques se ramènent en définitive à une seule : donner une impression personnelle de la Vie. Trouverez-vous cette impression-là dans Cruelle Énigme? Je le souhaite, afin que cette œuvre soit vrai­ment digne de vous être offerte, à vous dont j’ai pu apprécier, comme lecteur, le rare et subtil talent ; comme confrère, la sympathie intelligente, et comme ami, le noble caractère.
 
 
 
 
 
 
 
 
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I
 
DEUX
 
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SAINTES
 
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visible d’un développement du caractère produit par l’hérédité. Trop fin déjà, le visage s’est affiné davantage; sensuel, il s’est matérialisé; volon­taire, il s’est durci et séché. A l’époque où la vie a terminé son œuvre, lorsque la mère a passé la soixantième année, la fille la quarantième, cette gradation dans les ressemblances devient comme palpable au contemplateur, et avec elle l’histoire des circonstances morales où s’est débattue cette âme de la race dont ces deux êtres marquent deux étapes. La perception des fatalités du sang devient si lucide alors, que parfois elle tourne à l’angoisse. Dans ces rencontres se révèle, même aux esprits les plus dépourvus du sens des idées générales, l’implacable, la tragique action des lois de la nature; et, pour peu que cette action s’exerce contre des créatures qui nous tiennent au cœur, même en dehors de l’amour, cela fait si mal de la constater !
 
Bien qu’à soixante et douze ans, avec une ma­ladie de foie contractée en Afrique, cinq bles­sures et quinze campagnes, un homme, parti jadis comme simple soldat et retraité comme divisionnaire, ne soit pas très disposé aux songe­ries philosophiques, c’est pourtant à des impres­sions de cet ordre que le général comte Alexandre Scilly s’abandonnait, ce soir-là, au sortir du
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salon d’un petit hôtel de la rue Vaneau, où il avait laissé en tête à tête sa vieille amie Mme Castel et la fille de cette amie, Mme Liauran. Onze heures venaient de sonner à la pendule du plus pur style Empire — un cadeau de Napoléon 1er au père de Mme Castel — posée sur la chemi­née de ce salon. Le général s’était levé, comme d’habitude, exactement au premier coup, afin de gagner sa voiture annoncée. A vrai dire, le comte avait les plus fortes raisons du monde pour être obscurément et profondément troublé. Après la campagne de 1870, qui lui avait valu ses dernières épaulettes, mais aussi une ruine de sa santé, défi­nitive, cet homme s’était trouvé à Paris sans autres parents que des cousins éloignés et qu’il n’aimait pas, ayant eu à se plaindre d’eux lors de la succession d’une cousine commune. N’avaient-ils pas attaqué le testament de la vieille dame et accusé de captation, qui? lui, le comte Scilly, le propre fils du héros de Leipsick! Avec ce besoin de remplacer pas des habitudes fixes la sécurité de la famille absente, qui distingue les céliba­taires de tout âge, le général fut conduit à se créer un intérieur en dehors de son appartement de soldat au repos. Les circonstances firent de lui le commensal quasi quotidien de l’hôtel de la rue Vaneau où habitaient deux femmes auxquelles il é
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taitétait d’ailleurs attaché depuis longtemps. La plus âgée, Mme Marie-Alice Castel, était la veuve de son premier protecteur, du capitaine Hubert Castel, tué à ses côtés en Algérie, quand il n’était encore, lui, Scilly, que simple sergent. La seconde, Mme Marie-Alice Liauran, était veuve de son plus cher protégé, du capitaine Alfred Liauran, tué en Italie. Toutes les personnes qui ont un peu étudié le caractère du vieux garçon et du vieil officier — cela fait comme deux céli­bats l’un sur l’autre — comprendront, au simple énoncé de ces faits, quelle place cette mère et cette fille occupaient dans l’existence du général. Chaque fois qu’il sortait de chez elles, et du­rant le temps que mettait sa voiture à le ra­mener chez lui, son unique préoccupation était de revenir sur les moindres incidents de sa visite, — et ce temps était long, car le général habitait, au quai d’Orléans, le rez-de-chaussée d’une antique maison, léguée précisément par sa cousine. La voiture n’allait pas vite : elle était attelée d’un ancien cheval de régiment, très âgé, très doux, débonnairement conduit par un ancien soldat d’ordonnance, le fidèle Bertrand, qui n’aurait pas fouetté la bête pour un tonneau d’eau-de-vie de marc, sa boisson favorite. Le véhicule lui-même ne roulait pas
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aisément, bas et lourd comme il était, — un véritable coupé de douairière, que le général avait gardé tel quel, avec le cuir vert pâle de la garniture et la nuance vert sombre de ses panneaux. Est-il besoin d’ajouter que Scilly avait hérité cette voiture en même temps que la maison? Dans son ignorance de vieux grognard habitué aux rudesses d’un métier qu’il avait pris très au sérieux, il con­sidérait naïvement ce pesant carrosse comme un comble de confortable, et, la main passée dans une des brassières, assis sur le bord de la ban­quette où sa cousine s’allongeait voluptueusement autrefois, ce qu’il revoyait sans cesse, c’était le salon de la rue Vaneau et les deux habitantes de ce calme asile, — si calme, avec ses hautes fenêtres fermées, derrière lesquelles s’étend le princier jardin qui va de la rue de Varenne à la rue de Babylone, — oui, si calme et si connu de lui, Scilly, dans les moindres détails. Sur les murs étaient appendus trois grands portraits attestant que, depuis la Révolution, tous les hommes de cette famille avaient été soldats. C’était d’abord le colonel Hubert Castel, le grand-père, repré­senté par le peintre Gros sous le sévère uniforme des cuirassiers de l’Empire, la tête nue, sa robuste nuque prise dans le collet d’un bleu noir, son torse revêtu de la cuirasse, ses bras serrés
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guère permis de dépenser, et, par ce soir du mois de février 1880, il se trouvait dans l’état d’agitation d’un amant qui a vu les yeux de sa maîtresse noyés de larmes sans en savoir le motif.
 
— « Quel sujet de chagrin peuvent-elles avoir qu’elles ne me disent pas?... » Cette question passait et repassait dans la tête du général, tandis que sa voiture allait, battue par le vent et fouettée par la pluie. Il faisait un « prussien de temps », pour parler comme le cocher du comte ; mais ce dernier ne songeait même pas à relever la vitre de la portière, par la baie de laquelle des rafales entraient, de cinq minutes en cinq minutes, et toujours il en revenait à sa question ; car ses pauvres amies avaient été mortellement tristes durant la soirée, et le général les voyait toutes les deux en esprit telles que son dernier regard les avait saisies. La mère était assise au coin du feu, dans une bergère, avec ses cheveux tout blancs, son profil demeuré fier et ses yeux étrangement noirs dans un visage ridé de ces longues rides , verticales qui disent la noblesse de la vie. En tout moment la pâleur extraordinaire de son teint, décoloré, comme vidé de sang, révélait les im­menses chagrins d’un veuvage qu’aucune distrac­tion n’avait consolé. Mais cette pâleur avait paru
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l’appelait volontiers « mademoiselle Hubert », et si gracieux, comme tous les jeunes gens élevés uniquement par des femmes? Dans les conditions où sa mère et sa grand’mère se trouvaient, comment ce garçon n’aurait-il pas été le monde entier pour elles? « Si elles sont si tristes, ce ne peut être qu’à cause de lui, » se dit le comte; «il ne s’agit pourtant pas de guerre... » Le vieux soldat se rappelait la promesse que le jeune homme lui avait faite de s’engager aussitôt, si jamais une nouvelle lutte mettait aux prises l’Allemagne et la France. Cette condition seule l’avait décidé à ne pas combattre le désir épouvanté des deux femmes, qui avaient voulu garder leur fils auprès d’elles. Le jeune homme, en effet, s’était senti attiré d’abord par le métier militaire ; mais la seule idée de voir cet enfant revêtu d’un uniforme avait été pour Mme Castel et Mme Liauran un trop dur mar­tyre, et Hubert était demeuré auprès d’elles, sans autre carrière que de les aimer et d’en être aimé. Le souvenir de son filleul éveilla chez le comte une nouvelle suite de rêveries. Son coupé, après avoir descendu la rue du Bac, s’engageait main­tenant sur les quais. Un paquet de pluie s’abattit sur la joue du vieux soldat, qui ferma enfin le car­reau resté ouvert. La sensation soudaine du froid le fit se recroqueviller davantage dans le coin de sa
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voiture et dans ses pensées. La sorte de reploiement que nous inflige une contrariété physique produit souvent cet étrange effet d’aviver la puis­sance du souvenir. Ce fut le cas pour le général, qui se prit soudain à réfléchir que depuis plu­sieurs semaines son filleul avait rarement passé la soirée rue Vaneau. Il ne s’en était pas inquiété, sachant que Mme Liauran tenait beaucoup à ce que le jeune homme allât dans le monde. Elle avait si peur qu’il ne se lassât de leur vie étroite ! Un instinct secret forçait maintenant Scilly de rattacher à ces absences l’inexplicable tristesse répandue sur le visage des deux femmes. Il comprenait si bien que les forces vives du cœur de la grand’mère et de celui de la mère avaient pour aboutissement suprême l’existence de cet enfant! Et pêle-mêle il se représentait les mille scènes d’affection passionnée auxquelles il avait assisté depuis l’époque où Hubert était né. Il se rappelait les recrudescences de pâleur de Mme Castel et les migraines meurtrières de Mme Liauran au moindre malaise du petit garçon. Il revoyait les journées de son éducation, que sa mère avait suivie elle-même. Que de fois il avait admiré la jeune femme accoudée sur une petite table et employant ses heures du soir à étudier dans un livre de latin ou de grec la page que son cher écolier devait réciter
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citer le lendemain! Par une de ces touchantes folies de tendresse propres à certaines mères, que ferait souffrir le moindre divorce survenu entre leur esprit et celui de leur fils, Mme Liauran avait voulu s’associer, heure par heure, au développe­ment de l’intelligence de son enfant. Hubert n’avait pas pris une leçon dans la chambre d’en haut du petit hôtel sans que la mère fût là, tra­vaillant à quelque ouvrage de charité, tricotant une couverture, ourlant des mouchoirs de pauvres, mais écoutant avec toute son attention ce que disait le maître. Elle avait poussé la divine susceptibilité de sa jalousie d’âme jusqu’à ne pas vouloir d’un précepteur. Hubert avait donc reçu les enseigne­ments de professeurs particuliers, que Mme Liau­ran avait pris sur les recommandations du curé de Sainte-Clotilde, son directeur, et aucun d’eux n’avait pu lui disputer une influence dont elle n’admettait le partage qu’avec l’aïeule. Quand il avait fallu que le jeune homme apprît l’équitation et l’escrime, la malheureuse femme, pour laquelle une heure passée loin de son fils était une période d’angoisse à peine dissimulée, avait mis des mois et des mois à se décider. Elle avait enfin consenti à disposer en salle d’armes une chambre du rez-de-chaussée de l’hôtel. Un ancien prévôt de régiment, établi rue Jacob, et que le général
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Scilly avait eu sous ses ordres au service, le père Lecontre, venait trois fois par semaine. La mère n’osait pas dire que le seul bruit du battement des fleurets, en éveillant chez elle la crainte de quel­que accident, lui causait une émotion presque in­surmontable. Le général avait de même décidé Mme Liauran à lui confier son fils pour le con­duire au manège ; mais c’avait été sous la condi­tion qu’il ne le quitterait pas d’une minute, et chaque départ pour cette séance de cheval avait encore été une occasion de secrète agonie. Toutes ces nuances de sentiments, qui avaient fait de l’éducation du jeune homme un mystérieux poème de folles terreurs, de félicités douloureuses, de continuels frémissements, le comte Scilly les avait comprises, si étrangères qu’elles fussent à son caractère, grâce à l’intelligence de l’affection la plus dévouée, et il savait que Mme Castel, pour rester en apparence plus maîtresse d’elle-même que sa fille, n’était guère plus sage. Que de regards n’avait-il pas surpris de cette femme si pâle, enve­loppant Marie-Alice Liauran et Hubert d’une trop ardente, d’une trop absolue idolâtrie!...
 
Les jours avaient passé ; leur enfant atteignait sa vingt-deuxième année, et les deux veuves conti­nuaient à l’enlacer, à l’étreindre de ces mille pré­venances par lesquelles, ou mères, ou épouses, ou
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toutes les autres sous le terme de « gueuses » . Il lui arrivait de prononcer ce mot, quand son foie le faisait par trop souffrir, d’un ton qui laissait soupçonner dans son passé quelque déception amère. Mais qu’il eût été ou non trompé par une aventurière de garnison, qui songeait à s’en in­quiéter parmi les rares personnes qu’il rencon­trait chez « ses deux Saintes », ainsi qu’il appelait Mme Castel et sa fille?
 
Toujours bercé par le roulement de sa voiture, le général continuait à s’abandonner à la crise de mémoire qu’il subissait depuis son départ de la rue Vaneau et qui venait de lui faire repasser en un quart d’heure l’existence entière de ses amies; et voici qu’autour de ces deux figures d’autres visages s’évoquaient, ceux par exemple de la cousine ger­maine de Mme Castel, une Mme de Trans qui habi­tait la province une partie de l’année, et qui venait, avec ses trois filles : Yolande, Yseult et Ysabeau, passer l’hiver à Paris. Ces quatre dames s’installaient dans un appartement de la rue de Monsieur, et leur vie parisienne consistait à entendre, dès les sept heures du matin, une messe basse dans la chapelle privée d’un couvent situé rue de la Barouillère, à visiter d’autres couvents ou à travailler dans les ouvroirs durant l’après-midi. Elles se cou­chaient vers huit heures et demie, après avoir dîné à
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midi et soupe à six. Deux fois la semaine, « ces dames de Trans, « comme disait le général, passaient la soirée chez leurs cousines. Elles ren­traient ces soirs-là rue de Monsieur à dix heures, et leur domestique venait les chercher avec le paquet de leurs socques et une lanterne, afin qu’elles pussent traverser sans danger la cour de l’hôtel Liauran. La comtesse de Trans et ses trois tilles avaient des visages de paysannes, hâlés et semés de taches de rousseur. Leurs costumes étaient coupés à la maison par des couturières que leur désignaient des religieuses. Leurs goûts de parcimonie étaient écrits dans la mesquinerie de tout leur être, et un détail révélait leur aristocratie native : leurs mains charmantes et leurs pieds dé­licieux, que ne parvenaient pas à déshonorer des chaussures de confection, achetées dans une pieuse maison de la rue de Sèvres. Le contraste le plus singulier s’établissait entre ces quatre femmes et un autre cousin, venu, celui-là, du côté de la seconde Marie-Alice, George Liauran. Ce dernier représentait, dans le salon de la rue Vaneau, les grandes élégances. C’était un homme de quarante-cinq ans, lancé dans un monde très riche avec une fortune d’abord moyenne, puis grossie par de sa­vantes spéculations de Bourse. Il avait son appar­tement au cercle Impérial, où il déjeunait, et chaque
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soir son couvert mis dans une des maisons dont il était le familier. Il était petit, maigre et très brun. S’il entretenait la jeunesse de sa barbe taillée en pointe et de ses cheveux coupés très court par quelque artifice de teinture,c’était une question débattue depuis longtemps entre les trois demoiselles de Trans, qui s’hébétaient à étudier la tenue supé­rieure de George, ses souliers du soir vernis sous la semelle, les baguettes brodées de ses chaussettes de soie, les boutons d’or guilloché de ses man­chettes, la perle unique de son plastron de che­mise, en un mot, les moindres brimborions de cet homme, aux yeux bridés et fins, dont la toilette leur représentait une existence d’une prodigalité fastueuse. Il était convenu entre elles qu’il exer­çait une fatale influence sur Hubert. Tel n’était sans doute pas l’avis de Mme Liauran, car elle avait chargé George de chaperonner le jeune homme à travers la vie mondaine, lorsqu’elle avait désiré que son fils cultivât leurs relations de famille. La noble femme récompensait par cette marque de confiance la longue assiduité de son cousin. Il venait dans le paisible hôtel très régu­lièrement et depuis des années, soit que la sécu­rité de cette affection lui fût une douceur parmi les mensonges de la société parisienne, soit qu’il eût conçu depuis longtemps pour sa cousine Liau Liauran
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ran un de ces cultes secrets comme les femmes très pures en inspirent parfois à leur insu aux misanthropes, et George avait cette nuance de pessimisme qui se rencontre chez beaucoup de viveurs de cercle. Le genre de caractère de cet homme, qui, en toute matière, était toujours incliné à croire le mal, faisait pour le général l’objet d’un étonnement que l’habitude n’avait pas calmé ; mais ce soir-là il négligeait d’y réfléchir, le souvenir de George Liauran ne faisant qu’aviver davantage celui d’Hubert. Invinciblement, le digne homme en arrivait à cette évidence : les deux pauvres Saintes ne pouvaient être tristes à ce degré qu’à cause de leur enfant. — Oui, mais pourquoi?... Ce point d’interrogation, où se résumait toute cette rêverie, était plus présent que jamais à l’esprit du comte lorsque son équipage de douairière s’arrêta devant sa maison. De l’autre côté de la porte cochère, une autre voiture stationnait, dans laquelle Scilly crut reconnaître le petit coupé que Mme Liauran avait donné à son fils. « Est-ce vous, Jean?» cria-t-il au cocher à travers la pluie. « Oui, monsieur le comte... » répondit une voix que Scilly re­connut avec saisissement. « Hubert m’attend chez moi, » se dit-il; et il franchit le seuil de la porte, en proie à une curiosité qu’il n’avait pas éprouvée à ce degré depuis des années.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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II
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HUBERT LIAURAN
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ses boucles brunes, en ce moment dérangées, achevaient de rendre presque pareille aux portraits exécutés par le peintre de Charles Ier. Il vit son parrain et se leva pour le saluer. Il était bien pris dans ; une taille petite, et rien qu’à la grâce avec laquelle il tendait la main on devinait la longue surveil­lance des yeux maternels. Nos façons ne restent-elles pas l’œuvre indestructible des regards qui nous ont suivis et jugés durant notre enfance?
 
— « Tu as donc à me parler d’affaires bien graves? » dit le général, allant droit au fait. « Je m’en doutais, » ajouta-t-il; « j’ai laissé ta mère et ta grand’mère plus tristes que je ne les avais vues depuis la guerre d’Italie. Pourquoi n’étais-tu pas auprès d’elles ce soir?... Si tu ne rends pas ces deux femmes heureuses, Hubert, tu es cruelle­ment ingrat, car elles donneraient leur vie pour ton bonheur... Enfin, que se passe-t-il?...»
 
Le général avait prononcé cette phrase en con­tinuant à voix haute les pensées qui l’avaient tourmenté durant le trajet de la rue Vaneau à son logis. Il put voir, à mesure qu’il parlait, les traits du jeune homme s’altérer d’émotion. C’était une fatalité héréditaire du tempérament de cet enfant trop aimé, qu’un son de voix dure lui donnât toujours un petit spasme douloureux au cœur. Mais, sans doute, la dureté de l’accent du
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comte Scilly s’augmentait d’une autre dureté, celle de la signification de ses paroles. Elles mettaient à nu, brutalement, une plaie vive. Hu­bert s’assit comme brisé; puis il répondit d’une voix qui, un peu voilée par nature, s’assourdissait encore à cette minute, sans essayer même de nier qu’il fût la cause du chagrin des deux femmes :
 
— « Ne m’interrogez pas, mon parrain; je vous donne ma parole d’honneur que je ne suis pas coupable. Seulement, je ne peux pas vous expliquer le malentendu qui fait que je leur suis un objet de peine. Je ne le peux pas... Je suis sorti plus souvent que d’habitude, et c’est là mon seul crime... »
 
— « Tu ne me dis pas; toute la vérité, »répliqua Scilly, adouci, bien qu’il en eût, par l’évidente douleur du jeune homme. « Ta mère et ta grand-mère te veulent par trop dans leurs jupons. Cela, je l’ai toujours pensé. On t’aurait élevé plus rude­ment si j’avais été ton père. Les femmes ne s’en­tendent pas à former un homme... Mais, depuis deux ans, est-ce qu’elles ne te poussent pas à fré­quenter le monde? Ce ne sont donc pas tes sorties qui leur font de la peine, c’est leur motif... »
En prononçant cette phrase, qu’il considérait comme très habile, le comte regardait son filleul à travers la fumée d’une petite pipe de bois de
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bruyère qu’il venait d’allumer, — machinale habi­tude qui expliquait suffisamment l’acre atmosphère dont la chambre était saturée. Il vit les joues d’Hubert se colorer d’un soudain afflux de sang qui eût été, pour un observateur plus perspicace, un indéniable aveu. Il n’y a qu’une allusion, ou la crainte d’une allusion, sur une femme aimée qui ait le pouvoir de tant troubler un jeune homme aussi évidemment pur. Celui-ci appré­henda sans doute de s’être trahi, car il fut plus embarrassé encore pour répondre :
 
— « Je vous affirme, mon parrain, qu’il n’y a dans ma conduite rien dont je doive avoir honte. C’est la première fois que ni ma mère ni ma grand’-mère ne me comprennent.. Mais je ne leur céde­rai pas sur le point où nous sommes en lutte. Elles y sont injustes, affreusement injustes... » continua-t-il en se levant et faisant quelques pas. Cette fois, son visage exprimait non plus la souf­france, mais l’orgueil indomptable que l’atavisme militaire avait mis dans son sang. Il ne laissa pas au général le temps de relever des paroles qui, dans sa bouche de fils ordinairement très soumis, décelaient une extraordinaire intensité de pas­sion. Il contracta son sourcil, secoua la tête comme pour chasser une obsédante idée, et, rede­venu maître de lui :
 
— «
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Je ne suis pas venu ici pour me plaindre à vous, mon parrain, » dit-il; « vous me rece­vriez mal, et vous n’auriez pas tort... J’ai à vous demander un service, un grand service. Mais je voudrais que tout restât entre nous de ce que je vais vous confier. »
 
— « Je ne suis pas venu ici pour me plaindre à vous, mon parrain, » dit-il; « vous me rece­vriez mal, et vous n’auriez pas tort... J’ai à vous demander un service, un grand service. Mais je voudrais que tout restât entre nous de ce que je vais vous confier. »
 
— « Je ne prends pas de ces engagements-là, » fit le comte. « On n’a pas toujours le droit de se taire, » ajouta-t-il. « Ce que je peux te pro­mettre, c’est de garder ton secret si mon affec­tion pour qui tu sais ne me fait pas un devoir de parler. Va, maintenant, et décide toi-même... »
 
— « Soit, » repartit le jeune homme après un silence durant lequel il avait, sans doute, jugé la situation où il se trouvait; « vous agirez comme vous voudrez... Ce que j’ai à vous dire tient dans une courte phrase. Mon parrain, pouvez-vous me prêter trois mille francs ? »
 
Cette question était tellement inattendue pour le comte qu’elle changea, du coup, la suite de ses idées. Depuis le début de l’entretien, il cherchait à deviner le secret du jeune homme, qui était aussi le secret de ses deux amies, et il avait nécessairement pensé qu’il s’agissait de quelque aventure de femme. A vrai dire, cela n’était point pour le choquer. Bien que très dévot, Scilly était demeuré trop essentiellement soldat pour n’avoir
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pas sur l’amour des théories d’une entière indulgence. La vie militaire conduit ceux qui la mènent à une simplification de pensée qui leur fait admettre tous les faits, quels qu’ils soient, dans leur vérité. Une « gueuse » , aux yeux de Scilly, c’était, pour ainsi dire, la maladie nécessaire. Il suffisait que cette maladie ne se prolongeât point et que le jeune homme n’y laissât pas trop de lui-même. Il conçut soudain un doute, pour lui plus affreux, car il considérait les cartes, sur son expé­rience du régiment, comme beaucoup plus dan­gereuses que les femmes.
 
— «Tu as joué?» fit-il brusquement.
 
— « Non, mon parrain, » répondit le jeune homme en hésitant. « J’ai tout simplement dépensé ces mois-ci plus que ma pension; j’ai des dettes à régler, et, » ajouta-t-il, « je pars après-demain pour l’Angleterre. »
 
— « Et ta mère sait ce voyage ? »
 
— « Sans doute; je vais passer quinze jours à Londres chez mon ami de l’ambassade, Emma­nuel Deroy, que vous connaissez. »
 
— « Si ta mère te laisse partir, » reprit le vieil­lard, qui continuait de poursuivre son enquête avec logique, « c’est que ta conduite à Paris l’a fait cruellement souffrir. Réponds-moi avec fran­chise. Tu as une maîtresse? »
— «
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Non , » répondit vivement Hubert avec un nouveau passage de pourpre sur ses joues; « je n’ai pas de maîtresse. »
 
— « Non , » répondit vivement Hubert avec un nouveau passage de pourpre sur ses joues; « je n’ai pas de maîtresse. »
 
— « Si ce n’est ni la dame de pique ni celle de cœur, » fit le général, qui ne douta pas une minute de la véracité de son filleul, — il le savait incapable d’un mensonge, — « me feras-tu l’honneur de me dire où s’en sont allés les cinq cents francs par mois que ta mère te donne, une paye de colonel, et pour ton argent de poche?... »
 
— « Ah! mon parrain, » reprit le jeune homme, visiblement soulagé, vous ne connaissez pas les exigences de la vie du monde. Tenez ! Hier, j’ai rendu à dîner au Café Anglais à trois amis ; c’est tout près de huit louis. J’ai dû offrir plusieurs bouquets, pris des voitures pour aller à la campagne, envoyé quelques souvenirs. On est si vite au bout de ces cinq billets de banque!... Bref, je vous le répète, j’ai des dettes que je veux payer, j’ai à suffire aux frais de mon voyage, et je ne veux pas m’adresser à ma mère en ce moment, ni à ma grand’mère. Elles ne savent pas ce que c’est que l’existence d’un jeune homme à Paris. A un premier malentendu, je ne veux pas en ajouter un second. Étant donnés nos rapports d’aujour­d’hui, elles verraient des fautes où il n’y a eu que des nécessités inévitables. Et puis, une scène avec
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ma mère, je ne peux pas la supporter physique­ment.»
 
— « Et si je refuse?... » interrogea Scilly.
 
— « Je m’adresserai ailleurs, » fit Hubert; « cela me sera terriblement pénible, mais je le ferai. »
 
II y eut un silence entre les deux hommes. Toute l’histoire s’obscurcissait encore au regard du général, comme la fumée qu’il envoyait de sa pipe par bouffées méthodiques. Mais ce qu’il voyait nettement, c’était le caractère définitif de la résolution d’Hubert, quelle qu’en fût la cause secrète. Lui répondre non, autant l’envoyer à un usurier peut-être, ou du moins le contraindre à quelque démarche mortifiante pour son amour-propre. Avancer cette somme à son filleul, c’était s’acquérir, au contraire, un droit à suivre de plus près le mystère qui se cachait au fond de son exaltation, comme derrière la mélancolie des deux femmes. Et puis, pour tout dire, le comte aimait Hubert d’une affection bien voisine de la fai­blesse. S’il avait été remué profondément par le désespoir morne de Mme Liauran et de Mme Castel, il était maintenant bouleversé par la douloureuse angoisse écrite sur le visage de cet enfant, qu’il traitait dans sa pensée en fils adoptif aussi cher que l’eût été un fils véritable.
— «
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Mon ami, » dit-il en prenant la main d’Hubert et avec un son de voix où rien ne trans­paraissait plus de la dureté du commencement de leur conversation, « je t’estime trop pour croire que tu m’associerais à quelque action qui déplût à ta mère. Je ferai ce que tu désires, mais à une con­dition... » et comme les yeux d’Hubert trahissaient une inquiétude nouvelle : « Rassure-toi, c’est tout simplement que tu me fixes la date où tu comptes me rembourser cet argent. Je veux bien t’obliger, » continua le vieux soldat ; « mais cela ne serait digne ni de toi, si tu m’empruntais une somme que tu crusses ne pas pouvoir rendre, ni de moi, si je me prêtais à un calcul de cet ordre... Veux-tu revenir demain dans l’après-midi? Tu m’apporteras le tableau de ce que tu peux distraire chaque mois de ta pension... Ah! il ne faudra plus offrir de bouquets, de dîners au Café Anglais ni de sou­venirs... Mais n’as-tu pas vécu si longtemps sans cette sotte dépense?... »
 
— « Mon ami, » dit-il en prenant la main d’Hubert et avec un son de voix où rien ne trans­paraissait plus de la dureté du commencement de leur conversation, « je t’estime trop pour croire que tu m’associerais à quelque action qui déplût à ta mère. Je ferai ce que tu désires, mais à une con­dition... » et comme les yeux d’Hubert trahissaient une inquiétude nouvelle : « Rassure-toi, c’est tout simplement que tu me fixes la date où tu comptes me rembourser cet argent. Je veux bien t’obliger, » continua le vieux soldat ; « mais cela ne serait digne ni de toi, si tu m’empruntais une somme que tu crusses ne pas pouvoir rendre, ni de moi, si je me prêtais à un calcul de cet ordre... Veux-tu revenir demain dans l’après-midi? Tu m’apporteras le tableau de ce que tu peux distraire chaque mois de ta pension... Ah! il ne faudra plus offrir de bouquets, de dîners au Café Anglais ni de sou­venirs... Mais n’as-tu pas vécu si longtemps sans cette sotte dépense?... »
Ce petit discours, où l’esprit d’ordre essentiel au général, sa bonté de cœur et son sentiment de la régularité de la vie se mélangeaient en égale pro­portion, toucha Hubert si profondément qu’il serra les doigts de son parrain sans répondre, comme brisé par des émotions qu’il n’avait pas dites. Il se doutait bien, tandis que cette entrevue avait lieu
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Ce fut Mme Liauran, qui, tout d’un coup et comme prolongeant sa rêverie, se prit à gémir :
 
— « Ce qui rend ma peine plus intolérable encore, c’est qu’il voit la blessure qu’il m’a faite au cœur, et que cela ne l’arrête pas, lui qui, tou­jours, depuis son enfance jusqu’à ces derniers six mois, ne pouvait pas rencontrer une ombre dans mes yeux, un pli sur mon front, sans que son visage s’altérât. Voilà ce qui me démontre la pro­fondeur de sa passion pour cette femme... Quelle passion et quelle femme !...»
 
— « Ne t’exalte pas, » dit Mme Castel en se levant et s’agenouillant devant la chaise longue de sa fille. » Tu as la fièvre, » fit-elle en lui prenant la main. Puis, d’une voix abaissée et comme des­cendant au fond de sa conscience : « Hélas ! mon enfant, tu es jalouse de ton fils comme j’ai été jalouse de toi. J’ai mis tant de jours, je peux bien te le dire maintenant, à aimer ton mari... »
 
— « Ah ! ma mère, » reprit Mme Liauran, «ce n’est pas la même douleur. Je ne me dégradais pas en donnant une partie de mon cœur à l’homme que vous m’aviez permis de choisir, tandis que vous savez ce que notre cousin George nous a dit de cette Mme de Sauve, et de son éducation par cette mère indigne, et de sa réputation depuis qu’elle est mariée, et de ce mari qui tolère que sa
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femme tienne un salon de conversations plus que libres, et de ce père, cet ancien préfet, qui, devenu veuf, a élevé sa fille pêle-mêle avec ses maîtresses. Je l’avoue, maman, si c’est un égoïsme de l’amour maternel, j’ai eu cet égoïsme : j’ai souffert d’avance à l’idée qu’Hubert se marierait, qu’il continuerait sa vie en dehors de la mienne. Mais je me donnais si tort de sentir ainsi, — au lieu que, maintenant, on me l’a pris pour le flétrir !... »
 
Pendant quelques minutes encore, elle prolon­gea cette violente lamentation, dans laquelle se révélait l’espèce de frénésie passionnée qui avait fait se concentrer autour de son fils toutes les énergies de son cœur. Ce n’était pas seulement la mère qui souffrait en elle, c’était la catho­lique fervente, pour qui les fautes humaines étaient des crimes abominables ; c’était la veuve isolée et triste, à qui la rivalité avec une femme, élégante, riche et jeune, infligeait une secrète humiliation; enfin, tout son cœur saignait à toutes ses places. Le spectacle de cette souf­france poignait si cruellement Mme Castel, et ses yeux exprimèrent une si douloureuse pitié, que Marie-Alice Liauran s’interrompit pourtant de sa plainte. Elle se releva sur sa chaise longue, mit un baiser sur ces pauvres yeux, — si pareils aux siens, — et elle dit : « Pardonnez-moi,
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maman, mais à qui dirais-je mon mal, si ce n’est à vous? Et puis, ne le verriez-vous point?... Hubert ne rentre pas, » fit-elle en regardant la pendule, dont le balancier continuait d’aller et de venir paisiblement, « Est-ce que vous croyez que je n’aurais pas dû m’opposer à ce voyage en Angleterre? »
 
— « Non, mon enfant. S’il va rendre visite à son ami, pourquoi user ton pouvoir en vain? Et s’il partait pour quelque autre motif, il ne t’obéirait pas. Songe qu’il a vingt-deux ans et qu’il est un homme. »
 
— « Je deviens folle, ma mère. Il y a long­temps que ce voyage était arrêté. J’ai vu les lettres d’Emmanuel. Mais quand je souffre, je ne peux plus raisonner. Je ne vois que mon chagrin, qui me bouche toute ma pensée... Ah! comme je suis malheureuse!... »
 
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III
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JEUNES AMOURS
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parents n’avaient pas quitté la rue Saint-Honore depuis trois générations, et d’Adolphe Lussac, le préfet de l’Empire, venu d’Auvergne à la suite de M. Rouher. La chronique des clubs aurait ré­pondu à cette question en rappelant le passage à Paris, vers les environs de 1855, du beau comte Branciforte, ses yeux d’un gris verdâtre, sa pâleur mate, son assiduité auprès de Mme Lussac et sa disparition soudaine hors d’un milieu où, pendant des mois et des mois, il avait été toujours présent. Mais ces renseignements-là, Hubert ne devait jamais les avoir. Il appartenait, de par son édu­cation et de par sa nature, à la lignée de ceux qui acceptent les données officielles de la vie et qui en ignorent les causes profondes, l’animalité foncière, la tragique doublure, — race heureuse, car à elle appartient la jouissance de la fleur des choses; race vouée d’avance aux catastrophes, car, seule, la vue nette du réel permet de manier un peu le réel.
Non ; ce qu’Hubert Liauran se rappelait de cette première entrevue, ce n’était pas des réflexions sur la singularité du charme de Mme de Sauve. Il ne s’était pas davantage interrogé sur la nuance de caractère que pouvaient indiquer les mouve­ments de cette femme. Au lieu d’étudier ce visage, il en avait joui, comme un enfant goûte la fraîfraîcheur
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cheur d’une atmosphère, avec une sorte de délice inconscient. L’absence complète d’ironie qui distinguait Thérèse et se reconnaissait à son lent sou­rire, à son calme regard, à sa voix égale, à ses gestes tranquilles, lui avait été aussitôt une dou­ceur. Il n’avait pas senti devant elle ces angoisses de la timidité douloureuse que le coup d’œil incisif de la plupart des Parisiennes inflige aux très jeunes gens. Durant le trajet qu’ils avaient fait ensemble, lui placé en face d’elle, et tandis qu’André de Sauve et George Liauran parlaient d’une loi sur les congrégations religieuses dont la teneur remuait alors tous les partis, il avait pu cau­ser avec Thérèse longuement et, sans qu’il comprit pourquoi, intimement. Lui qui se taisait d’ordinaire sur lui-même, avec l’obscure idée que l’ex­citabilité presque folle de son être faisait de lui une exception sans analogue, il s’était ouvert à cette femme de vingt-cinq ans, et qu’il connaissait depuis une demi-heure, plus que cela ne lui était jamais arrivé avec des personnes chez lesquelles il dînait tous les quinze jours. A propos d’une question de Thérèse sur ses voyages de l’été, il avait comme naturellement parlé de sa mère malade, puis de sa grand’mère, puis de leur vie en commun. Il avait entre-bâillé pour cette étran­gère le secret asile de l’hôtel de la rue Vaneau, —
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non pas sans remords ; mais le remords était venu plus tard, et moins d’un sentiment de pudeur profanée que de la crainte d’avoir déplu, et lorsqu’il était sorti du cercle de ses regards. Qu’ils étaient captivants, en effet, ces lents regards ! Il émanait d’eux une inexprimable caresse; et quand ils se posaient sur vos yeux, bien en face, c’était comme un attouchement tendre, presque une volupté physique. Après des jours, Hubert se rappelait encore l’espèce de bien-être enivrant qu’il avait éprouvé dès cette première causerie, rien qu’à se sentir regardé ainsi; et ce bien-être avait grandi aux entrevues suivantes, jusqu’à devenir aussitôt un véritable besoin pour lui, comme de respirer et comme de dormir. Mme de Sauve lui avait dit, en descendant du wagon, qu’elle était chez elle chaque jeudi, et il avait bientôt appris le chemin de l’appartement où elle habitait, dans la por­tion du boulevard Haussmann qui touche à l’Opéra. Dans quel recoin de son cœur avait-il trouvé l’énergie de faire cette visite dès le premier jeudi, qui tombait le surlendemain de leur ren­contre? Il avait été prié à dîner. Il se rappelait si vivement l’enfantin plaisir qu’il avait eu à lire et à relire l’insignifiant billet d’invitation, à en respirer le parfum léger, à suivre le détail des lettres de son nom écrites par la main de Thérèse.
C’é
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tait une écriture à laquelle l’abondance des petits traits inutiles donnait un aspect particulier, léger et fantasque, où un graphologue aurait voulu lire le signe d’une nature romanesque. En même temps, la large façon dont les lignes étaient jetées et la fermeté des pleins, où la plume appuyait un peu grassement, indiquaient une façon de vivre volontiers pratique et presque matérielle. Hubert, lui, ne raisonna pas tant; mais, dès ce premier billet, chaque lettre de cette écriture devint pour ses yeux une personne qu’ils auraient reconnue entre des milliers d’autres. Avec quelle félicité il s’était habillé pour se rendre à ce dîner, en se disant qu’il allait voir Mme de Sauve pendant de longues heures, — des heures qui, comptées par avance, lui paraissaient infinies! Il avait éprouvé un étonnement un peu fâché lorsque sa mère, au moment où il prenait congé d’elle, avait émis une observation critique sur les habitudes de familia­rité inaugurées par le monde d’aujourd’hui. Séparé de ces événements par des mois, il retrouvait, grâce à l’imagination spéciale dont il était doué, comme toutes les créatures très sensibles, l’exacte nuance de l’émotion que lui avaient causée durant ce dîner et durant la soirée l’attitude des convives et celle de Thérèse.. C’est le plus ou moins de puissance que nous avons de nous figurer à nouveau
 
C’était une écriture à laquelle l’abondance des petits traits inutiles donnait un aspect particulier, léger et fantasque, où un graphologue aurait voulu lire le signe d’une nature romanesque. En même temps, la large façon dont les lignes étaient jetées et la fermeté des pleins, où la plume appuyait un peu grassement, indiquaient une façon de vivre volontiers pratique et presque matérielle. Hubert, lui, ne raisonna pas tant; mais, dès ce premier billet, chaque lettre de cette écriture devint pour ses yeux une personne qu’ils auraient reconnue entre des milliers d’autres. Avec quelle félicité il s’était habillé pour se rendre à ce dîner, en se disant qu’il allait voir Mme de Sauve pendant de longues heures, — des heures qui, comptées par avance, lui paraissaient infinies! Il avait éprouvé un étonnement un peu fâché lorsque sa mère, au moment où il prenait congé d’elle, avait émis une observation critique sur les habitudes de familia­rité inaugurées par le monde d’aujourd’hui. Séparé de ces événements par des mois, il retrouvait, grâce à l’imagination spéciale dont il était doué, comme toutes les créatures très sensibles, l’exacte nuance de l’émotion que lui avaient causée durant ce dîner et durant la soirée l’attitude des convives et celle de Thérèse.. C’est le plus ou moins de puissance que nous avons de nous figurer à nouveau
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les peines et les plaisirs passés qui fait de nous des êtres capables de froid calcul ou des esclaves de notre vie sentimentale. Hélas! toutes les facultés d’Hubert conspiraient pour river autour de son cœur la chaîne meurtrissante des trop chers souvenirs.
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portant sur les idées, tels que ce paradoxe lancé par Claude Larcher, alors dans tout l’éclat de ses premiers succès au théâtre, et qui d’ailleurs n’en croyait pas un mot : « Hé,! le divorce ! le divorce ! » disait Claude, avec les gestes excessifs dont il ne devait jamais se déshabituer, « il a du bon; mais c’est une solution beaucoup trop simple pour un problème très compliqué... Ici, comme ail­leurs, le christianisme a faussé toutes nos idées... Le propre des sociétés avancées est de produire beaucoup d’hommes d’espèces très différentes, et le problème consiste à fabriquer un aussi grand nombre de morales qu’il y a de ces espèces... Je voudrais, moi, que la loi reconnût des mariages de cinq, de dix, de vingt catégories, suivant le degré de délicatesse des conjoints... Nous aurions ainsi des unions pour la vie, destinées aux per­sonnes d’un scrupule aristocratique... Pour les personnes d’une conscience moins raffinée, nous établirions des contrats avec facilité pour un, pour deux, pour trois divorces. Pour des personnes encore inférieures, nous aurions les liaisons temporaires de cinq ans, de trois ans, d’un an. »
 
— « On se marierait comme on fait un bail, alors... « dit un mauvais plaisant.
 
— « Pourquoi pas? » continua Claude; « le siècle se vante d’être révolutionnaire, et il n’a
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jamais osé ce que le plus petit législateur de l’antiquité entreprenait sans hésitation : toucher aux mœurs. »
 
— « Je vous vois venir, » répliqua André de Sauve; « vous voudriez assimiler les mariages aux enterrements : première, seconde, troisième classe... »
 
Aucun des convives, que cette tirade et la ré­ponse divertissaient parmi l’éclat des cristaux, les parures des femmes, les pyramides des fruits et les touffes de fleurs, ne se doutait de l’indignation qu’une pareille causerie soulevait chez Hubert. Qui donc aurait pris garde à ce tout jeune homme, silencieux et modeste, à l’un des bouts de la table? Il se sentait, lui, cependant, froissé jusqu’à l’âme dans les convictions intimes de son enfance et de sa jeunesse, et il jetait à la dérobée le regard sur Thérèse. Elle ne prononça pas cinquante paroles durant ce dîner. Elle semblait être partie, en idée, bien loin de cette conversation qu’elle était cen­sée gouverner ; et, comme si on eût été habitué à ces absences, personne n’essayait d’interrompre sa rêverie. Elle avait ainsi des heures entières où elle s’absorbait en elle-même. La pâleur de son visage devenait plus chaude; l’éclat de ses yeux se retournait en dedans, pour ainsi dire ; ses dents apparaissaient blanches, minces et serrées, à travers
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lesquels un rayon de félicité s’échappait, il put l’entendre qui, d’une voix étouffée, murmurait : — « Beaucoup. »
 
Pour la plupart des jeunes gens de Paris, une telle scène aurait été le prélude d’un effort vers la complète possession d’une créature aussi évidemment éprise, et cet effort eût peut-être échoué. Car une femme du monde qui veut se défendre trouve mille moyens de ne pas se donner, même après des aveux de ce genre ou des marques plus compromettantes d’attachement, pour peu qu’elle soit coquette. La coquetterie n’était pas plus le cas de Mme de Sauve que l’audace physique n’était le cas de l’enfant de vingt-deux ans dont elle était aimée. Ces deux êtres ne se voyaient-ils point placés par le hasard dans une situation de la plus étrange délicatesse? Il était, lui, incapable d’entreprendre davantage, à cause de son entière pureté. Quant à elle, comment n’aurait-elle pas compris que s’offrir à lui, c’était risquer d’être aimée moins? De telles difficultés sont plus fréquentes que la fatuité des hommes ne l’avoue, dans les conditions faites aux sentiments par les habitudes modernes. Entre deux personnes qui s’aiment, dans l’état présent des mœurs, toute action devient en même temps un signe ; et comment une femme qui sait
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voyageurs français traversent cette ville sans jamais s’y arrêter. A la seule idée de revoir sa lointaine amie, le cœur d’Hubert se fondait dans sa poitrine, et il se sentait, avec un frémissement impossible à définir, sur le point de rouler dans un gouffre de mystère, d’enivrant oubli et de fé­licité.
 
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IV
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UN RÊVE VÉCU
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la mince étoffe, de ce cœur de femme heu­reuse « Oui! c’est bien moi, » répondit-elle avec plus de langueur que d’habitude. Il s’assit auprès d’elle et leurs bouches se cherchèrent. Ce fut un de ces baisers d’une suprême douceur, où deux amants qui se retrouvent après une absence s’efforcent de mettre, avec la tendresse de l’heure présente, toutes les tendresses inexprimées des heures perdues. Un léger coup frappé à la porte les sépara.
 
— « C’est pour tes bagages, » dit Thérèse en repoussant son ami d’un geste de regret. Et avec un fin sourire : « Veux-tu voir ta chambre? Je suis ici depuis hier soir; j’espère que tout te plaira. J’ai tant pensé à toi en faisant préparer le petit appartement... »
 
Elle l’entraîna par la main dans une pièce contiguë au salon, dont la fenêtre donnait sur le jardin de l’hôtel. Le feu était allumé dans la cheminée. Des fleurs égayaient les vases posés sur l’encoignure et aussi la table, sur laquelle Thérèse avait déployé, pour lui donner un air plus à eux, une étoffe japonaise apportée par elle. Elle y avait placé trois cadres avec les portraits d’elle que le jeune homme préférait. Il se retourna pour la remercier, et il rencontra un de ces regards qui font défaillir tout le cœur, par lesquels une femme
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attendrie semble remercier celui qu’elle aime du plaisir qu’il a bien voulu recevoir d’elle. Mais la présence du domestique, en train de déposer et d’ouvrir la valise, l’empêcha de répondre à ce regard par un baiser.
 
— « Tu dois être lassé, » fit-elle; « tandis que tu achèves de t’installer, je vais dire qu’on prépare le thé dans le salon. Si tu savais comme il m’est doux de te servir !... »
 
— «Va! » dit-il, sans pouvoir trouver une phrase à répondre, tant l’émotion heureuse envahissait l’âme de son âme. « Mais comme je l’aime! » ajouta-t-il tout bas, et pour lui seul, tandis qu’il la regardait disparaître par la porte, avec cette taille et cette démarche de très jeune fille que lui avait laissées son mariage sans enfants ; et il fut obligé de s’asseoir pour ne pas s’évanouir devant l’évidence de son bonheur. La créature humaine est si naturellement organisée pour l’in­fortune, que la réalisation complète du désir comporte un je ne sais quoi d’affolant, comme la sou­daine entrée dans le miracle et dans le songe, et, à un certain degré d’intensité, il semble que la joie ne soit pas vraie. Et puis l’étrangeté de la situa­tion ne devait-elle pas agir comme une sorte d’opium sur le cerveau de cet enfant, qui ne pouvait pas comprendre que son amie avait saisi
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cette circonstance pour sauver justement par cette étrangeté les difficiles préliminaires d’un plus complet abandon de sa personne?
 
Oui, cette joie était-elle vraie?... Hubert se le demandait, un quart d’heure plus tard, assis auprès de Mme de Sauve devant la table carrée du petit salon, sur laquelle était disposé l’appa­reil nécessaire pour le goûter : la théière d’argent, l’aiguière d’eau chaude, les fines tasses. N’avait-elle pas emporté ces deux tasses de Paris avec elle, afin, sans doute, de les garder toujours? Elle le servait, comme elle l’avait dit, de ses jolies mains, d’où elle avait retiré son anneau d’alliance, pour éloigner de la pensée du jeune homme toute occasion de se rappeler qu’elle n’était pas libre. Durant ces heures de l’après-midi, le silence de la petite ville se faisait comme palpable autour d’eux, et la sensation de la solitude partagée s’approfondissait dans leurs coeurs, si intense qu’ils ne se parlaient pas, comme s’ils eussent craint que leurs paroles ne les réveillassent de la sorte du sommeil enivré qui gagnait leurs âmes. Hubert appuyait sa tête sur sa main et regardait Thérèse. Il la sentait si parfaitement à lui dans cette minute, si voisine de son être le plus secret, qu’il ne res­sentait même plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la première, rompit ce silence, dont
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nous ne savons rien qu’aimer, lorsque nous aimons. Du jour où je t’ai rencontré, en revenant de la campagne, je t’ai appartenu. Je t’aurais suivi où tu m’aurais demandé de te suivre. Rien n’a plus existé pour moi, rien, si ce n’est toi... Non! » ajouta-t-elle avec un regard fixe, «ni bien, ni mal, ni devoirs, ni souvenirs. Mais peux-tu comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que c’est un crime d’aimer quand on n’est pas libre? »
 
— « Je ne sais plus rien, » répondit Hubert en se penchant vers elle pour la relever, « sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus chère, »
 
— « Non ! laisse-moi rester à tes pieds comme ta petite esclave... » reprit-elle avec une expres­sion d’extase. « Mais est-ce vraiment vrai? Jure-moi que jamais tu ne diras de mal de cette heure. »
 
— «Je te le jure, » dit le jeune homme, que l’émotion de son amie gagnait sans qu’il pût bien se l’expliquer. Cette simple parole la fit se redres­ser. Légère comme une jeune fille, elle se releva, et, penchée sur Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de baisers passionnés; puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle le quitta, passa sa main sur ses yeux, et, d’une voix encore mal assurée, mais
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plus calme : « Je suis folle, » dit-elle, « il faut sortir. Je vais mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. Will you be so kind as to ask for a carriage, will you?» ajouta-t-elle en anglais. Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque chose de joliment gracieux, de presque enfantin ; et elle sortit du salon par une porte opposée à celle de la chambre d’Hubert, en lui envoyant un petit salut de la main, coquettement.
 
Ce même mélange de caressante inquiétude, de soudaine exaltation et d’enfantillage tendre continua de sa part durant cette promenade, qui se composa, pour l’un et pour l’autre, d’une suite d’émotions suprêmes. Par un hasard comme il ne s’en produit pas deux au cours d’une vie humaine, ils se trouvaient placés exactement dans les cir­constances qui devaient porter leurs âmes au plus haut degré possible d’amour. Le monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait écarté. Il existait aussi peu pour leur pensée que le cocher qui, juché haut par derrière et invisible, condui­sait le léger cab où ils erraient en tête à tête, le long de la route de Folkestone à Sandgate et à Hythe. Le monde de l’espérance s’ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin paré des plus belles fleurs. Ils se voyaient récompensés, lui de
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précède chez l’homme toute entrée dans le complet amour? Comme il arrive à des moments pa­reils, leurs discours se faisaient d’autant plus calmes et indifférents que leurs cœurs étaient plus troublés. Ces deux amants, qui se retrouvaient, après une journée dans la plus romanesque exaltation, dans la solitude de cet asile étranger, semblaient n’avoir à se dire que des phrases sur le monde qu’ils avaient quitté. Ils se sépa­rèrent de bonne heure et comme s’ils se fussent dit adieu pour ne se voir que le lendemain, quoi­qu’ils sentissent bien tous deux que dormir sé­parés l’un de l’autre ne leur était pas possible. Aussi Hubert ne fut-il pas étonné, quoique son cœur battit à se rompre, lorsque, au moment où il allait lui-même se rendre auprès d’elle, il enten­dit la clef tourner dans la porte. Thérèse entra, vêtue d’un long peignoir souple de dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur passion­née. « Ah! » dit-elle en fermant de sa main par­fumée les paupières d’Hubert, « je voudrais tant reposer sur ton cœur ! »
 
Vers le milieu de la nuit, le jeune homme s’éveilla, et, cherchant des lèvres le visage de celle à qui il pouvait désormais donner vraiment le doux nom de maîtresse, il trouva que ces joues,
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qu’il ne voyait pas, étaient inondées de pleurs. «Tu souffres? » lui dit-il. — « Non, » répondit-elle, « ce sont des larmes de reconnaissance. Ah ! » continua-t-elle, « comment a-t-on pu ne pas te prendre à moi par avance, mon ange, et comme je suis indigne de toi!... » Énigmatiques paroles qu’Hubert devait se rappeler si souvent plus tard, et qui, même à cette minute et sous ces baisers, firent soudain se lever en lui la vapeur de la tris­tesse, accompagnement habituel du plaisir. A tra­vers cette vapeur de tristesse, il aperçut, comme dans un éclair, une maison de lui bien connue, et les visages penchés sous la lampe, parmi les por­traits de famille, des deux femmes qui l’avaient élevé. Ce ne fut qu’une seconde, et il posa sa tête sur la poitrine de Thérèse pour oublier toute pensée, tandis que la vague plainte de la mer arrivait jusqu’à lui, adoucie par la distance, — rumeur mystérieuse et lointaine comme l’ap­proche de la destinée.
 
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V
 
LA MÈRE ET LE FILS
LA
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MÈRE ET LE FILS
 
Quinze jours plus tard, Hubert Liauran descendait sur le quai de la gare du Nord, vers cinq heures du soir, revenant de Londres par le train de jour. Le comte Scilly et Mme Castel l’atten­daient. Que devint-il lorsqu’il aperçut, parmi les visages qui se pressaient autour des portes, ce­lui de Thérèse? Ils avaient arrêté par lettres qu’ils se rencontreraient le soir de ce jour, qui était un mardi, au Théâtre-Français, dans sa loge. Elle, pourtant, n’avait pas résisté au désir de le revoir quelques heures plus tôt, et dans ses yeux éclatait une émotion suprême, faite du bonheur de le con­templer et du chagrin d’être séparée de lui ; car ils ne purent échanger qu’un salut, qui échappa heureusement à la grand’mère. Thérèse disparut, et tandis que le jeune homme se tenait dans la salle des bagages, un involontaire mouvement de mauvaise humeur s’élevait en lui, qui lui faisait se dire que les deux vieilles gens, dont il était
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pourtant si aimé, auraient bien dû n’être pas là. Cette petite impression pénible, qui lui montrait, à la minute même de son retour, la chaîne pe­sante des tendresses de famille, se renouvela aus­sitôt qu’il se retrouva en face de sa mère. Dès le premier regard, il se sentit étudié, et, comme il n’avait guère l’habitude des dissimulations, il se crut deviné. Ses yeux, en effet, avaient changé, comme changent ceux d’une jeune fille devenue femme, d’un de ces changements imperceptibles qui résident dans une si légère différence d’expression. Comment la mère s’y serait-elle trompée, elle qui depuis tant d’années suivait les plus vagues reflets de ces prunelles noires, et qui maintenant y saisissait un fonds de félicité enivrée et insondable? Mais poser une question à ce sujet, la pauvre femme ne le pou­vait pas. Les nuances, ces événements de la vie du cœur, échappent aux formules des phrases, et de là naissent les pires malentendus. Hubert fut très gai durant le dîner, d’une gaieté que rendait un peu nerveuse la prévision d’une diffi­culté toute prochaine. Comment sa mère allait-elle prendre sa sortie du soir? II n’y avait pas une demi-heure qu’on avait quitté la table, lorsqu’il se leva, comme quelqu’un qui va dire adieu.
 
« Tu nous laisses? » fit Mme Liauran.
 
— « Oui,
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maman, « répondit-il avec une légère rougeur à ses joues; « Emmanuel Deroy m’a chargé d’une commission extrêmement pressée et que je dois exécuter dès ce soir... »
— « Oui, maman, « répondit-il avec une légère rougeur à ses joues; « Emmanuel Deroy m’a chargé d’une commission extrêmement pressée et que je dois exécuter dès ce soir... »
 
— « Tu ne peux pas la remettre à demain et nous donner ta première soirée?» fit Mme Castel, qui voulut épargner à sa fille l’humiliation d’un refus qu’elle prévoyait.
 
— « Véritablement non, grand’mère, » répli­qua-il avec un ton de badinage enfantin; « ce ne serait pas gracieux pour mon ami, qui a été si gentil à Londres... »
 
— « II nous ment, » se dit Mme Liauran; et, comme le silence s’était fait parmi les hôtes du salon après le départ d’Hubert, elle écouta si la porte d’entrée de l’hôtel allait s’ouvrir aussitôt. Il s’écoula une demi-heure sans qu’elle entendît le bruit du battant. Elle n’y put tenir et pria le général d’aller jusque dans l’appartement du jeune homme, sous le prétexte de prendre un livre, afin de savoir s’il s’était habillé. Il s’était habillé en effet. Il allait donc chez Mme de Sauve, ou bien dans le monde, afin de l’y revoir. Ce fut la conclusion que tira de cet indice la mère jalouse, qui, pour la première fois, avoua au comte ses longues inquiétudes. L’accent dont elle parlait empêcha ce dernier de confesser à son tour l’emprunt
— « Il nous ment, » se dit Mme Liauran; et, comme le silence s’était fait parmi les hôtes du salon après le départ d’Hubert, elle écouta si la porte d’entrée de l’hôtel allait s’ouvrir aussitôt. Il s’écoula une demi-heure sans qu’elle entendît le bruit du battant. Elle n’y put tenir et pria le général d’aller jusque dans l’appartement du jeune homme, sous le prétexte de prendre un livre, afin de savoir s’il s’était habillé. Il s’était habillé en effet. Il allait donc chez Mme de Sauve, ou bien dans le monde, afin de l’y revoir. Ce fut la conclusion que tira de cet indice la mère jalouse, qui, pour la première fois, avoua au comte ses longues inquiétudes. L’accent dont elle parlait empêcha ce dernier de confesser à son tour l’emprunt
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qu’Hubert lui avait fait des trois mille francs, dépensés sans doute, songea-t-il, à suivre cette femme.
 
— « II m’a menti une fois encore, » s’écria Mme Liauran, « lui qui avait une telle horreur du mensonge. Ah! comme elle me l’a changé! » Ainsi, l’évidence d’une métamorphose de carac­tère subie par son fils la torturait dès ce premier jour. Ce fut pis encore durant ceux qui suivirent. Elle ne voulut cependant pas admettre tout de suite que son cher, son candide Hubert fût l’amant de Mme de Sauve. Elle ne se résignait pas à l’idée qu’il put se rendre coupable d’une faute de cet ordre sans de terribles remords. Elle l’avait élevé dans de si étroits principes de religion ! Elle igno­rait que précisément le premier soin de Thérèse avait été d’endormir tous les scrupules de cons­cience de son jeune ami, en le conduisant, par d’insensibles degrés, de la tendresse timide à la passion brûlante. Pris au lacet de ce doux piège, Hubert n’avait à la lettre jamais jugé sa vie depuis ces cinq mois, et la nature s’était faite la complice de la femme aimante. Nous nous repentons bien de nos plaisirs, mais il est malaisé d’avoir des re­mords du bonheur, et l’enfant était heureux d’une de ces félicités absolues qui ne voient même pas les souffrances qu’elles causent. C’était cependant
— « Il m’a menti une fois encore, » s’écria Mme Liauran, « lui qui avait une telle horreur du mensonge. Ah! comme elle me l’a changé! » Ainsi, l’évidence d’une métamorphose de carac­tère subie par son fils la torturait dès ce premier jour. Ce fut pis encore durant ceux qui suivirent. Elle ne voulut cependant pas admettre tout de suite que son cher, son candide Hubert fût l’amant de Mme de Sauve. Elle ne se résignait pas à l’idée qu’il put se rendre coupable d’une faute de cet ordre sans de terribles remords. Elle l’avait élevé dans de si étroits principes de religion ! Elle igno­rait que précisément le premier soin de Thérèse avait été d’endormir tous les scrupules de cons­cience de son jeune ami, en le conduisant, par d’insensibles degrés, de la tendresse timide à la passion brûlante. Pris au lacet de ce doux piège, Hubert n’avait à la lettre jamais jugé sa vie depuis ces cinq mois, et la nature s’était faite la complice de la femme aimante. Nous nous repentons bien de nos plaisirs, mais il est malaisé d’avoir des re­mords du bonheur, et l’enfant était heureux d’une de ces félicités absolues qui ne voient même pas les souffrances qu’elles causent. C’était cependant
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sur le pouvoir de sa souffrance que Mme Liauran comptait presque uniquement dans la campagne qu’elle avait entreprise, elle, une simple femme qui ne savait de la vie que ses devoirs, contre une créature qu’elle imaginait à la fois prestigieuse et fatale, ensorcelante et meurtrière. Elle avait adopté le naïf système commun à toutes les jalou­sies tendres, et qui consiste à montrer sa peine. Elle se disait : « II verra que j’agonise. Est-ce que cela ne suffira pas?» Le malheur était qu’Hubert, enivré par sa passion, n’apercevait dans la peine de sa mère qu’une injustice tyrannique à l’égard d’une femme qu’il considérait comme divine, et d’un amour qu’il estimait sublime Lorsqu’il re­venait du bois de Boulogne, le matin, après s’être promené à cheval et avoir vu passer Mme de Sauve dans sa voiture attelée de deux ponettes grises qu’elle conduisait elle-même, il rencontrait à dé­jeuner le profil attristé de sa mère, et il se di­sait : « Elle n’a pas le droit d’être triste. Je ne lui ai rien pris de mon affection. » II raisonnait, au lieu de sentir. Sa mère lui mettait son cœur sai­gnant sur son chemin, et il passait outre. Quand il devait dîner au dehors, et qu’à l’instant du départ l’adieu de sa mère lui présageait que Mme Liauran passerait à le regretter une soirée de mélancolie, il songeait : « Si elle savait pourtant
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qu’une comparaison démoralisante s’établissait dans l’esprit d’Hubert entre les sévérités de la fa­mille et les caressantes délices de l’affection choisie.
 
La mère, épuisée par une inquiétude continuelle, était à bout de forces, quand un événe­ment inattendu, quoique facile à prévoir, mit davantage encore en saillie l’antagonisme qui la faisait se heurter sans cesse contre son fils. On était dans la semaine sainte. Elle avait compté sur la confession et la communion d’Hubert pour hasarder une tentative suprême et le décider à rompre des relations qu’elle jugeait encore incom­plètement coupables, mais si dangereuses. Il ne pouvait pas entrer dans sa tête de fervente chré­tienne que son fils manquât au devoir pascal. Aussi n’avait-elle aucun doute sur sa réponse, en lui demandant, à un moment où ils se trou­vaient seuls :
 
— « Quel jour feras-tu tes pâques cette année ? »
 
— « Maman, » répondit Hubert avec un sen­sible embarras « je vous demande pardon du chagrin que je vais vous causer. Il faut que je vous l’avoue cependant, des doutes me sont venus, et, en toute conscience, je ne crois pas pouvoir m’approcher de la Sainte Table. »
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Cette réponse fut l’éclair qui montra soudain à Marie-Alice l’abîme où son fils avait roulé, tandis qu’elle le croyait seulement sur le bord. Elle ne fut pas la dupe une minute du prétexte imaginé par Hubert. Et d’où lui seraient venus des doutes religieux, à lui qui depuis des mois ne lisait aucun livre ? Elle connaissait d’ailleurs la simplicité d’âme de cet enfant, à l’instruction de qui elle avait présidé. Non. S’il ne voulait pas communier, c’est qu’il ne voulait pas se confesser. Il avait horreur d’avouer une faute inavouable. Laquelle, sinon celle qui avait été l’œuvre mauvaise de ces six mois?... Adultère ! Son fils était adultère ! Mot ter­rible et qui lui représentait, à elle, si loyale, si pure, si pieuse, la plus répugnante des bassesses, l’igno­minie du mensonge mélangée aux turpitudes de la chair. Elle trouva dans son indignation l’énergie d’ouvrir enfin son cœur à Hubert. Elle lui dit, bouleversée comme elle était par ses craintes religieuses pour le salut de cet enfant aimé, des phrases qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir pro­noncer, nommant Mme de Sauve, l’accablant des plus durs reproches, la flétrissant de tout ce qu’une femme honnête peut trouver en elle de mépris pour une femme qui ne l’est pas, invoquant le souvenir du passé commun, menaçante tour à tour et sup­pliante, déchaînée enfin et ne calculant plus.
 
— «
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Vous vous trompez, maman, » répondit Hubert, qui avait subi ce premier assaut sans parler. « Mme de Sauve n’est rien de ce que vous dites. Mais comme je n’admets pas qu’on insulte mes amies devant moi, à la prochaine conver­sation de ce genre que nous aurons ensemble, je vous préviens que je quitterai la maison... » Et sur cette réplique, prononcée avec le sang-froid que lui avait laissé le sentiment de l’injustice de sa mère, il sortit de la chambre sans ajouter un mot.
 
— « Vous vous trompez, maman, » répondit Hubert, qui avait subi ce premier assaut sans parler. « Mme de Sauve n’est rien de ce que vous dites. Mais comme je n’admets pas qu’on insulte mes amies devant moi, à la prochaine conver­sation de ce genre que nous aurons ensemble, je vous préviens que je quitterai la maison... » Et sur cette réplique, prononcée avec le sang-froid que lui avait laissé le sentiment de l’injustice de sa mère, il sortit de la chambre sans ajouter un mot.
 
— « Elle lui a perverti le cœur, elle en a fait un monstre, » disait Mme Liauran à Mme Castel en lui racontant cette scène, qui fut suivie de vingt jours de silence entre la mère et le fils. Ce dernier se montrait au déjeuner, baisait sa mère au front et lui demandait de ses nouvelles, s’asseyait à table et n’ouvrait pas la bouche durant les repas. Le plus souvent, il n’assistait pas au dîner. Il avait confié ce chagrin, comme il confiait tous ses cha­grins, à Thérèse, qui l’avait supplié de céder.
 
— « Fais cela, » disait-elle, « quand ce ne serait que pour moi. Il m’est si cruel de songer que je suis dans ta vie le principe d’une mauvaise action... »
 
— « Noble amie ! » avait dit le jeune homme en lui couvrant les mains de baisers et se noyant sous
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le regard de ses yeux, pour lui si doux. Mais s’il avait mieux aimé sa maîtresse à cause de cette générosité, il avait ressenti davantage la rancune que les phrases de leur pénible querelle avaient soulevée en lui contre sa mère. Celle-ci cepen­dant avait été secouée par cette brouille au point d’en avoir une recrudescence de sa maladie ner­veuse, qu’elle voulut cacher à celui qui en était la cause. Il lui fut presque absolument interdit de bouger, ce qui ne l’empêchait pas, la nuit, et au prix d’atroces souffrances, de se traîner jus­qu’à sa fenêtre. Elle ouvrait les carreaux, puis les volets, avec une précaution de criminelle, silen­cieusement, afin de voir, au moment de la rentrée d’Hubert, ses croisées à lui s’éclairer, et devant cette lumière qui filtrait par un mince filet, attes­tant la présence de ce fils à la fois si cher et si perdu, elle sentait sa colère se détendre et le dé­sespoir l’envahir.
 
Ils se réconcilièrent, grâce à l’entremise de Mme Castel, qui souffrait entre ces deux hosti­lités un double martyre. Elle obtint de la mère la promesse qu’il ne serait plus jamais parlé de Mme de Sauve, et du fils, des excuses pour sa bou­derie de tant de jours. Une nouvelle période com­mença, où Marie-Alice essaya de retenir Hubert à la maison en modifiant un peu son train de vie.
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Acharnée à espérer même dans le désespoir, comme il arrive toutes les fois qu’on a dans le cœur un trop passionné désir, elle se dit que la puissance de cette femme sur son fils devait tenir beaucoup aux distractions que sa société lui pro­curait. L’intérieur de la rue Vaneau n’était-il pas bien monotone pour un jeune homme inoc­cupé? Elle sentait maintenant qu’elle avait été bien imprudente, trouvant Hubert de santé trop délicate et d’ailleurs si désireuse de sa présence, de ne l’attacher à aucune carrière. Elle eut la naïveté de se dire qu’il fallait égayer un peu leur solitude, et, pour la première fois depuis son veuvage, elle donna de grands dîners. Les portes de l’hôtel s’ouvrirent. Les lustres s’allumèrent. La vieille argenterie aux armes des Trans orna la table, autour de laquelle se pressèrent quelques vieilles gens et quelques charmantes jeunes filles, aussi élégantes et jolies que les cousines de Trans étaient provinciales et gauches. Mais Hubert, de­puis qu’il aimait Thérèse, s’était interdit, par une douce exagération de fidélité, de regarder jamais une autre femme qu’elle. Et puis, on était au mois de mai. Les journées se faisaient tièdes, longues et claires. Sa maîtresse et lui s’étaient hasardés à faire des promenades dans quelques-uns des bois qui environnent Paris : à Saint-Cloud, à Chaville,
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dans la forêt de Marly. Assis dans la salle à manger de la rue Vaneau, Hubert se rappelait le sourire de Thérèse lui offrant une fleur, l’alternance sur son front de la lumière du soleil et de l’ombre des feuillages, la pâleur de son teint parmi les verdures, un geste qu’elle avait eu, la pose de son pied sur l’herbe d’un sentier. S’il écoutait la conversation, c’était pour comparer les propos des convives de Mme Liauran aux reparties des convives de Mme de Sauve. Les premiers abondaient en préjugés; c’est l’inévitable rançon d’une vie morale très profonde. Les seconds étaient imprégnés de cet esprit parisien dont le jeune homme n’apercevait plus la triste vacuité. Il assistait donc aux dîners de sa mère avec le visage de quelqu’un dont l’âme est ailleurs.
 
— « Ah! que faire? que faire? » sanglotait Mme Liauran : « tout l’ennuie de nous et tout l’amuse de cette femme. »
 
— « Attendre, » répondait Mme Castel.
 
Attendre ! C’est le mot dernier de la sagesse ; mais, dans l’attente, l’âme passionnée se dévore douloureusement. Pour Marie-Alice, dont la vie était tout entière concentrée sur son enfant, chaque heure maintenant retournait le couteau dans la plaie. Il lui était impossible de ne pas se
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VI
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HORIZON NOIR
Des quelques personnes qui composaient l’intimité de la rue Vaneau, celle qui s’inquiétait le plus des chagrins de Marie-Alice était précisément ce George Liauran, parce qu’il était aussi celui auquel cette femme montrait le plus complète­ment sa peine. Elle comprenait qu’il était le seul à pouvoir un jour la servir. A chaque visite nou­velle, il mesurait le ravage produit chez elle par l’idée fixe. Ses traits s’atténuaient, ses joues se creu­saient, son teint se plombait, ses cheveux, demeu­rés si noirs jusque-là, blanchissaient par touffes. Il arrivait parfois à George d’aller dans le monde au sortir d’une de ces visites et d’y rencontrer son cousin Hubert, presque toujours dans le même cercle que Mme de Sauve, élégant, joli, les yeux brillants, la bouche heureuse. Ce contraste soulevait dans cet homme d’étranges sentiments, tout mélangés de bien et de mal. D’une part, en effet, George aimait beaucoup Marie-Alice, et d’une affection qui avait été autrefois très romanesque,
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durant les premiers jours de leur jeunesse à eux deux. D’autre part, la liaison, pour lui certaine, de ce charmant Hubert et de Thérèse l’irritait, sans qu’il comprît bien pourquoi, d’une colère nerveuse. Il éprouvait à l’égard de son cousin l’invincible malveillance que les hommes de plus de quarante ans et de moins de cinquante pro­fessent pour les très jeunes gens qu’ils voient se pousser dans le monde et, en définitive, prendre leur place. Et puis, il était de ces viveurs finissants qui haïssent l’amour, soit qu’ils en aient trop souffert, soit qu’ils le regrettent trop. Cette haine de l’amour se compliquait d’un entier mépris pour les femmes qui commettent des fautes, et il soupçonnait Thérèse d’avoir eu déjà deux intrigues : l’une, très courte, avec un célèbre député de la droite, le baron Frédéric Desforges; l’autre, plus longue, avec un écrivain presque illustre, Jacques Molan. Il était de ceux qui jugent d’une femme par ses amants, — ce en quoi il avait tort, car les raisons pour lesquelles une pauvre créature se donne sont le plus souvent personnelles, étrangères à la nature et au carac­tère de celui qui fait l’occasion de cet abandon. Or, le baron Dcsforges cachait sous sa grande franchise de manières un cynisme terrible, et Jacques Molan était un assez joli garçon aux manièmanières
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res fines, dont la câlinerie dissimulait à peine le féroce égoïsme de l’artiste adroit, pour lequel tout n’est qu’un moyen de parvenir, depuis ses habiletés de prosateur jusqu’à ses succès d’alcôve. C’était sur le germe de corruption déposé dans le cœur de Thérèse par ces deux personnages que George comptait secrètement lorsqu’il imaginait une fin probable à la liaison d’Hubert. Il se disait que Mme de Sauve avait dû contracter auprès de ces hommes dont il connaissait les idées et les mœurs, des habitudes de plaisir et des exigences de sensations. Il calculait que la pureté d’Hubert devait un jour la laisser inassouvie, — et, ce jour-là, il était presque immanquable qu’elle le trompât. «Après tout, » se disait-il, « cela lui fera de la peine, mais il apprendra la vie. » George Liauran, pareil sur ce point aux trois quarts des personnes de son âge et de son monde, était per­suadé qu’un jeune homme doit se former le plus tôt possible une philosophie pratique, c’est-à-dire, suivant les vieilles formules de la misanthropie, peu croire à l’amitié, considérer la plupart des femmes comme des coquines et interpréter par l’intérêt, avoué ou déguisé, toutes les actions humaines. Le pessimisme mondain n’a pas beau­coup plus d’originalité que cela. Le malheur veut qu’il ait presque toujours raison.
 
Telles é
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taient les dispositions du cousin de Mme Liauran à l’endroit du sentiment d’Hubert et de Thérèse, lorsqu’il lui arriva, au mois d’oc­tobre de cette même année, de se trouver dans un cabinet particulier du Café Anglais, en train de dîner avec cinq autres personnes. Le repas avait été délicat et bien entendu, les vins exquis, et l’on bavardait, entre hommes, le café servi, les cigares allumés; et voici le bout de dialogue que George surprit entre son voisin de gauche et un des convives, — cela au moment où lui-même venait de causer avec son voisin de droite, de sorte que toute la portée de la phrase lui échappa d’abord :
 
Telles étaient les dispositions du cousin de Mme Liauran à l’endroit du sentiment d’Hubert et de Thérèse, lorsqu’il lui arriva, au mois d’oc­tobre de cette même année, de se trouver dans un cabinet particulier du Café Anglais, en train de dîner avec cinq autres personnes. Le repas avait été délicat et bien entendu, les vins exquis, et l’on bavardait, entre hommes, le café servi, les cigares allumés; et voici le bout de dialogue que George surprit entre son voisin de gauche et un des convives, — cela au moment où lui-même venait de causer avec son voisin de droite, de sorte que toute la portée de la phrase lui échappa d’abord :
 
— «Nous les voyions, » disait le conteur, « de la chambre d’en haut du chalet de Miraut, celle qui lui sert d’atelier, en regardant avec la longue-vue, aussi bien qu’à trois mètres. Elle entra comme on nous avait dit qu’elle avait fait là veille. A peiné entrée, il lui campa sur la bouche un bai­ser, mais, là, un de ces baisers!... » Et il fit cla­quer ses lèvres en humant une dernière goutte de liqueur restée au fond de son verre.
 
— « Qui, il?» demanda George Liauran.
 
— «La Croix-Firmin. »
 
— « Et qui, elle? »
 
— « Mme de Sauve. »
 
— «
 
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Par exemple, » se dit George en lui-même, «voilà qui est singulier et qui valait la peine d’ac­cepter l’invitation de cet imbécile. »
 
— « Par exemple, » se dit George en lui-même, «voilà qui est singulier et qui valait la peine d’ac­cepter l’invitation de cet imbécile. »
Et, ce pensant, il regardait l’amphitryon, un certain Louis de Figon, élégant de bas étage, qui exultait de joie de traiter quelques hommes du Petit Cercle, dont il faisait le siège patiem­ment.
 
— « Nous nous attendions à mieux, » continuait l’autre, « mais elle voulut absolument baisser les rideaux... Ce que nous avons taquiné Ludovic sur son teint fatigué, le soir!... On n’a parlé que de cela entre Trouville et Deauville pendant une semaine. Elle s’en est doutée, car elle est partie bien vite. Mais je parie vingt-cinq louis qu’elle n’en sera pas moins reçue partout cet hiver... La société devient d’une tolérance... »
 
— «De maison... » fit un des convives; et les propos continuèrent d’aller, les cigares de se consumer, le kummel et la fine Champagne de rem­plir les petits verres, et ces moralistes de juger la vie. Le jeune homme qui avait raconté au cours de la conversation l’anecdote scandaleuse sur Mme de Sauve était l’aimable Philippe de Vardes, un des moins durs d’entre les viveurs. Avec cela, un parfait honnête homme et qui se serait brûlé la cervelle plutôt que de ne pas payer une dette
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nouveaux faisaient déjà oublier ce scandale d’été, destiné à devenir douteux comme tant d’autres. George Liauran y aperçut un sûr moyen de rompre enfin la liaison d’Hubert et de Thérèse. Il suffi­sait pour cela de prévenir Marie-Alice. Il eut bien une minute d’hésitation, car, enfin, il se mêlait d’une histoire qui ne le regardait en rien; mais le fonds inavoué de haine qu’il cachait en lui à l’égard des deux amants l’emporta sur ce scrupule de délicatesse, et aussi le réel désir de délivrer d’un chagrin mortel une femme qu’il chérissait. Le soir même du jour où il avait causé avec Gladys, qui lui avait rapporté, sans y attacher d’autre importance, les confidences de Ludovic à son amant, il était à l’hôtel de la rue Vaneau, et il racontait à Mme Liauran, couchée auprès de la bergère de Mme Castel, l’inattendue nouvelle qui devait changer du coup la face de la lutte entre la mère et la maîtresse.
 
— « Ah ! la malheureuse ! » s’écria cette femme à demi mourante de ses longues angoisses : «elle n’était même pas capable de l’aimer... » — Elle dit cette phrase avec un accent profond, où se résumaient les idées qu’elle s’était faites depuis tant de jours sur la maîtresse de son fils. Elle avait tant pensé à ce que pouvait être cette passion d’une créature coupable, pour qu’elle agit
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plus fortement sur le cœur d’Hubert que son amour à elle, qu’elle sentait pourtant infini ! Elle continua, en secouant sa tête blanchie, que la rêverie avait tant lassée : « Et c’est pour une pareille femme qu’il nous a torturées?... Ah! maman, lorsqu’il comparera ce qu’il a sacrifié et ce qu’il a préféré, il ne se comprendra plus lui-même. » Et, tendant la main à George : « Merci, mon cousin, » fit-elle, « vous m’avez sauvée. Si cette horrible aventure avait duré, je serais morte. »
 
— « Hélas ! ma pauvre fille, » dit Mme Castel en lui caressant les cheveux, « ne te nourris pas de vaines espérances. Si Hubert l’a aimée, il l’aime encore. Rien n’est changé. Il n’y a qu’une mau­vaise action de plus, commise par cette femme, et elle doit y être habituée... »
 
— « Vous croyez donc qu’il ne saura pas tout cela? » dit Marie-Alice en se redressant. « Mais je serais la dernière des dernières si je n’ouvrais pas les yeux à ce misérable enfant. Tant que j’ai cru qu’elle l’aimait, je pouvais me taire. Si cou­pable que fût cet amour, c’était de la passion encore, quelque chose de sincère après tout, d’égaré, mais d’exalté... Maintenant, de quel nom appelez-vous ces vilenies-là ? »
 
— « Soyez prudente, ma cousine, » fit George Liauran,
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un peu inquiété par la colère avec laquelle ces derniers mots avaient été prononcés. « Songez que nous n’avons pas à donner au pauvre Hubert de preuves palpables et indéniables qui déconcertent toute discussion. »
 
— « Mais quelle preuve vous faut-il donc de plus, » interrompit-elle, « que l’affirmation de quelqu’un qui a vu? »
 
— « Bah! » dit George, « pour ceux qui aiment !... »
 
— « Vous ne connaissez pas mon fils, » reprit la mère fièrement. « II n’a pas de ces complai­sances-là. Je ne veux de vous, avant d’agir, qu’une promesse : vous lui raconterez ce que vous nous avez dit, comme vous nous l’avez dit, s’il vous le demande. »
 
— « Certes ! » fit George après un silence ; «je lui dirai ce que je sais, et il conclura comme il voudra. »
 
— « Et s’il allait chercher querelle à ce M. de La Croix-Firmin? » interrogea Mme Castel.
 
— «Il ne le peut pas, » repartit la mère, que sa surexcitation d’espérance rendait à cette minute perspicace, comme George lui-même eût pu l’être, des lois du monde ; « notre Hubert est trop galant homme pour vouloir que le nom d’une femme soit prononcé à son sujet, fût-ce le nom de celle-là... »
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et par un mirage familier à toutes les mères, comme à tous les pères, elle ne se rendait pas un compte exact du changement d’âme accompli dans son fils. Elle le revoyait toujours tel qu’enfant elle l’avait connu, se rapprochant d’elle à la moindre de ses peines. Il lui semblait, par une fausse logique de sa tendresse, qu’une fois l’obstacle enlevé qui les avait séparés, ils se retrouveraient en face l’un de l’autre et les mêmes qu’auparavant. Sa première pensée fut de l’envoyer aussitôt chez George; puis elle réfléchit, avec son délicat esprit de femme, qu’il y aurait là pour lui une inévitable blessure d’amour-propre. Elle eut donc recours, encore une fois, à la vieille amitié du général Scilly, à qui elle demanda de tout raconter au jeune homme.
 
— «Vous me donnez là une commission terriblement difficile, » répondit ce dernier quand elle lui eut tout expliqué. « J’obéirai, si vous l’exigez. Mais, croyez-moi, il vaudrait mieux vous taire. J’ai traversé cela, moi qui vous parle, » ajouta-t-il, « et dans des conditions presque pareilles. Une gueuse est une gueuse, et toutes se res­semblent. Mais le premier qui m’en aurait touché un mot aurait passé un mauvais quart d’heure. On n’a pas eu à m’en parler, d’ailleurs. J’ai tout su moi-même. »
 
— «Et
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qu’avez-vous fait? » interrogea Marie-Alice.
— « Ce que l’on fait quand on a une jambe bri­sée par un éclat d’obus, » dit le vieux soldat; «je me suis amputé bravement le cœur. Ç’a été dur, mais j’ai coupé net. »
— « Vous voyez bien qu’il faut que mon fils apprenne tout! » répondit la mère avec un accent de triomphe à la fois et de pitié.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
— «Et qu’avez-vous fait? » interrogea Marie-Alice.
 
— « Ce que l’on fait quand on a une jambe bri­sée par un éclat d’obus, » dit le vieux soldat; «je me suis amputé bravement le cœur. Ç’a été dur, mais j’ai coupé net. »
 
— « Vous voyez bien qu’il faut que mon fils apprenne tout! » répondit la mère avec un accent de triomphe à la fois et de pitié.
 
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VII
 
TEMPÊTE INTIME
TEMPÊ
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TE INTIME
 
Ce fut au sortir d’un déjeuner chez une amie de Mme de Sauve, et après avoir goûté le plaisir de voir sa maîtresse entrer au moment du café, qu’Hubert Liauran se rendit au quai d’Orléans, où un mot du général l’avait prié de se trouver vers les trois heures. Le jeune homme s’était imaginé, au reçu du billet de son parrain, qu’il s’agissait des arriérés de sa dette. Il savait le comte méticuleux, et plusieurs mois s’étaient écoulés sans qu’il eût acquitté les paiements promis. L’entretien com­mença donc par quelques paroles d’excuse, qu’il balbutia aussitôt entré dans la pièce du rez-de-chaussée, où il n’était pas revenu depuis la veille de son départ pour Folkestone. Il éprouva en pensée toutes ses sensations d’alors, à retrouver le visage de la chambre exactement tel qu’il l’avait laissé. Les notes sur la réorganisation de l’armée couvraient toujours la table; le buste du maréchal Bugeaud ornait la cheminée, et le général, habillé
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imprimé en nous par notre métier qui se manifeste d’ordinaire et gouverne notre action. Scilly était un soldat, courageux et précis. Il devait aller et il alla droit au fait.
 
— « Mon enfant, » dit-il avec une certaine solennité, « tu dois savoir d’abord que je connais ta vie. Tu es l’amant d’une femme mariée, qui s’appelle Mme de Sauve. Ne nie pas. L’honneur te défend de me dire la vérité. Mais l’essentiel est de mettre tout de suite les points sur les i. »
 
— « Pourquoi me parlez-vous de cela, « répon­dit le jeune homme en se levant et prenant son chapeau, « puisque vous avouez que l’honneur me commande de ne pas même vous écouter? Tenez! mon parrain, si vous m’avez fait venir pour entamer ce sujet, brisons là. J’aime mieux vous dire adieu avant de m’être brouillé avec vous. »
 
— « Aussi n’est-ce pas pour te questionner ni te sermonner que je t’ai demandé cet entretien, « répliqua le comte en prenant dans sa main la main crispée que lui avait tendue sèchement Hubert. « C’est pour te dire un fait très grave et dont il faut, oui ! il faut que tu sois informé. Mme de Sauve a un autre amant, Hubert, et qui n’est pas toi. »
 
— « Mon parrain, » fit le jeune homme en dégageant ses doigts de ceux du vieillard et pâlissant
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d’une subite colère, «je ne sais pas pourquoi vous voulez que je cesse de vous respecter. C’est une infamie que de dire d’une femme ce que vous venez de dire de celle-là. »
 
— « S’il ne s’agissait de toi, » répondit le comte en se levant, — et le sérieux triste de son visage contrastait étrangement avec les traits égarés de son filleul, — « tu le sais bien, je ne te parlerais ni de Mme de Sauve ni d’une autre femme. Mais je t’aime comme j’aimerais mon fils, et je te dis ce que je dirais à mon fils : tu as mal placé ton amour ; cette femme a un autre amant. »
 
— « Qui? Quand? Où? Quelles sont vos preuves?» répondit Hubert, exaspéré au delà de toutes limites par l’insistance et le sang-froid du général. « Mais dites ! dites !... »
 
— « Quand? cet été... Qui? un monsieur de La Croix-Firmin... Où? à Trouville... Mais c’est le bruit de tous les salons, » continua Scilly, et il raconta, sans nommer George ni personne, les détails si indiscutables que ce dernier avait confiés à Mme Liauran, depuis le récit de Philippe de Vardes, le témoin oculaire, jusqu’aux indiscré­tions de La Croix-Firmin. Le jeune homme écou­tait sans interrompre; mais, pour quelqu’un qui le connaissait, l’expression de son visage était
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terrible. Une colère faite de douleur et d’indigna­tion pâlissait jusqu’à sa bouche.
 
— « Et de qui tenez-vous cette histoire? » interrogea-t-il.
 
— « Que t’importe? » dit le général, lequel comprit qu’indiquer en ce premier moment le véritable auteur de tout ce récit à Hubert, c’était exposer George à une scène dont l’issue pouvait être tragique. « Oui, que t’importe, puisque tu n’es pas l’amant de Mme de Sauve? »
 
— « Je suis son ami, » répliqua Hubert, « et j’ai le droit de la défendre, comme je vous défen­drais, contre d’odieuses calomnies... D’ailleurs, » ajouta-t-il en regardant fixement son parrain, « si vous refusez de répondre à ma question, je vous donne ma parole d’honneur que d’ici à deux jours j’aurai trouvé ce M. de La Croix-Firmin qui se permet les coquineries de ces calomnies-là, et que j’aurai une affaire avec lui sans qu’aucun nom de femme soit prononcé. »
 
Le général, voyant l’état de surexcitation où se trouvait Hubert, et ne sachant par quelles paroles combattre une fureur qu’il n’avait pas prévue, car elle était fondée sur la plus absolue incrédu­lité, se dit en lui-même que Mme Liauran seule possédait le pouvoir de calmer son fils.
 
— «Je t’ai dit ce que j’avais à te dire, » reprit-
— «Je t’ai dit ce que j’avais à te dire, » reprit-il
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il mélancoliquement. « Si tu veux en savoir davan­tage, demande à ta mère... »
 
— «Ma mère? » fit le jeune homme avec violence. « J’aurais dû m’en douter. Hé bien! j’y vais. » Et une demi-heure plus tard il entrait dans le petit salon de la rue Vaneau, où Mme Liauran se tenait seule à cette minute. Elle attendait son fils, en effet, mais dans une mortelle angoisse. Elle savait que c’était l’instant de son explica­tion avec Scilly, et l’issue l’en épouvantait main­tenant. La vue de la physionomie d’Hubert re­doubla encore ses craintes. Il était livide, avec un cercle de bistre sous les yeux, et Marie-Alice ressentit aussitôt le contre-coup de cette émotion visible,
 
— « Je viens de chez mon parrain, ma mère, » commença le jeune homme, « et il m’a dit des choses que je ne lui pardonnerai de ma vie. Ce qui m’a peiné davantage encore, c’est qu’il a prétendu tenir de vous les calomnies qu’il m’a répétées sur le compte d’une personne que vous pouvez ne pas aimer... Mais je ne vous reconnais pas le droit de la flétrir auprès de moi, pour qui elle a toujours été parfaite... »
 
— « Ne me parle pas avec cette voix, Hubert, » dit Mme Liauran, « tu me fais si mal. C’est comme si tu m’enfonçais un couteau ici... » elle
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montrait son sein. Ah! ce n’était pas la voix seule d’Hubert, cette voix brève et dure, qui la tortu­rait, c’était par-dessus tout, et une fois de plus, l’évidence du sentiment qui l’attachait à Mme de Sauve. « Entre elle et moi, » songeait-elle, « il la choisirait. » Sa douleur eut aussitôt pour résultat de raviver sa haine contre la cause de cette douleur, qui était cette femme. Elle trouva dans ce mouvement d’aversion la force de continuer l’en­tretien : « Tu as perdu le sentiment de notre inté­rieur, mon enfant, » fit-elle d’un ton plus calme ; « tu ne comprends plus quelle tendresse nous attache à toi et quels devoirs elle nous impose. »
 
— « Étranges devoirs, s’ils consistent à vous faire l’écho de bruits avilissants pour quelqu’un dont le seul tort est de m’avoir inspiré une amitié profonde. »
 
— « Non, » dit Mme Liauran, qui s’exaltait à son tour ; « il ne s’agit pas de reprendre une discussion qui déjà t’a mis en face de moi comme pour un duel sacrilège, » et en ce moment le regard du fils et celui de la mère se croisaient comme deux lames d’épées. « Il s’agit de ceci : que tu aimes une créature indigne de toi, et que moi, ta mère, je te l’ai fait dire et je te le redis. »
 
— « Et moi, votre fils, je vous réponds.. » et il eut le mot de mensonge sur la bouche; puis,
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comme effrayé de ce qu’il allait dire : « que vous vous trompez, ma mère. Je vous demande pardon de vous parler sur ce ton, » ajouta-t-il en lui pre­nant la main, qu’il baisa; «je ne suis pas maître de moi... »
 
— « Écoute, mon enfant, » dit Marie-Alice, dans les yeux de laquelle la douceur inattendue de ce geste fit courir des larmes, « je ne peux pas en­trer avec toi dans tout ce triste détail ; » elle lui tou­chait les cheveux en ce moment comme aux jours où il était petit : « Va trouver ton cousin George. Il te répétera ce qu’il nous a raconté. Car c’est lui qui, dans sa sollicitude, a cru devoir nous pré­venir. Mais retiens ce que ta mère te dit mainte­nant. Je crois à la double vue du cœur. Je n’aurais pas haï cette femme comme j’ai fait dès les pre­miers jours, si elle ne devait pas t’être fatale. Allons! adieu, mon enfant. Embrasse-moi, » dit-elle avec un accent brisé. — Comprenait-elle que depuis cette heure les baisers de son fils ne se­raient plus jamais pour elle ce qu’ils avaient été?
 
Hubert s’élança de l’appartement, sauta dans un fiacre et donna au cocher l’adresse du Cercle Im­périal, où il espérait trouver George. Mais tandis que cet homme, stimulé par la promesse d’un fort pourboire, fouettait sa bête à coups redoublés, le malheureux enfant commençait à réfléchir sur le
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coup si entièrement inattendu qui venait de le frapper. Le caractère de la race d’action à laquelle il appartenait se manifesta par une reprise de possession de lui-même. Il écarta dès l’abord toute idée d’une invention calomnieuse de la part de sa mère et de son parrain. Que ces deux êtres détes­tassent Thérèse, il le savait. Qu’ils fussent capables d’oser beaucoup pour le détacher d’elle, il venait d’en avoir la preuve. Oui, Mme Liauran et le comte pouvaient tout oser, tout, excepté mentir. — Ils croyaient donc à ce qu’ils avaient dit, et ils le croyaient sur la foi de George Liauran, lequel avait colporté un des mille bruits infâmes de Paris ; mais dans quel but? L’esprit d’Hubert, en ce moment, n’admettait pas qu’il y eût un atome de vérité dans l’histoire des relations de sa maîtresse avec un autre homme. Il ne s’attarda pas à discuter le fait en lui-même, il pensa uniquement au per­sonnage de la bouche de qui venait le récit. A quel mobile avait donc obéi ce cousin auquel il allait maintenant demander une explication? II le vit en imagination avec son visage mince, sa barbe en pointe, ses cheveux courts et son fin regard. Cette vision suscita en lui un singulier sentiment de malaise qui était, sans qu’il s’en doutât, l’œuvre de Mme de Sauve. Jamais George n’avait jusqu’ici parlé d’elle à Hubert d’une manière qui comportâcomportât
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t une allusion ou une moquerie. Mais les femmes ont un sûr instinct de défiance, et celle-ci s’était rendu compte, dès les premiers temps, que son amour était nécessairement antipathique au cousin d’Hubert. Elle devinait qu’il voyait seulement une fantaisie de blasée, là où elle voyait, elle, une religion. Une femme pardonne des médisances précises plutôt encore qu’elle ne pardonne le ton avec lequel on parle d’elle, et elle comprenait que le simple accent de la voix de George prononçant son nom était en désaccord absolu avec les senti­ments qu’elle souhaitait inspirer à Hubert. Et puis, pour tout dire, elle avait un passé, et George pou­vait connaître ce passé. Un frisson la parcourait tout entière à cette seule idée. Pour ces diverses raisons, elle avait employé sa plus fine et sa plus secrète diplomatie à détacher les deux cousins l’un de l’autre. Ce travail portait aujourd’hui ses fruits, et c’était la cause qui inspirait à Hubert une invincible défiance, tandis que le fiacre l’em­portait vers le cercle de la rue Boissy-d’Anglas. « Par quel moyen, » songea-t-il, « questionner George? Je ne peux cependant pas lui dire : Je suis l’amant de Mme de Sauve, vous l’avez ac­cusée de m’avoir trompé, prouvez-le-moi... » L’impossibilité morale d’un tel entretien était de­venue, à la minute où la voiture s’arrêta devant le
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cercle, une impossibilité physique. Hubert se dit: « Après tout, je suis bien enfant de m’occuper de ce que croit ou ne croit pas M. George Liauran. » II renvoya son fiacre, et, au lieu d’entrer au club, il marcha dans la direction des Champs-Elysées. Ce qui constitue l’essence merveilleuse de l’amour et son charme unique, c’est qu’il ramasse comme en un faisceau et fait vibrer à l’unisson les trois êtres qui sont en nous : celui de pensée, celui de sentiment et celui d’instinct, — le cerveau, le cœur et toute la chair. Mais c’est aussi cet unisson qui est sa terrible infirmité. Il demeure sans dé­fense contre l’envahissement de l’imagination phy­sique, et cette faiblesse apparaît surtout dans la naissance de la jalousie. Ainsi s’explique la mons­trueuse facilité avec laquelle le soupçon surgit dans l’âme de l’homme qui se sait le plus aimé, si un détail quelconque fait se former devant les yeux de son esprit un tableau où il voit sa maî­tresse le trompant. Sans doute, l’amoureux ne croit pas à la vérité de ce tableau, mais il ne peut pas non plus l’oublier entièrement, et il en souffre jusqu’à ce qu’une preuve vienne rendre cette image de tous points absurde. Comme il entre dans la formation de ce tableau une grande part de vie physique, plus la preuve sera maté­rielle, plus la guérison sera complète. C’est exactement
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en hâte, pour s’acquitter de sa douce corvée d’amour comme d’une tâche précipitamment accomplie. Hubert avait été peiné de ce petit changement momentané, puis il s’était reproché comme une ingratitude cette tendre susceptibilité de cœur. Oui, mais n’était-ce pas aussitôt après cette courte période des lettres négligées que Thé­rèse avait quitté Trouville, sous le prétexte que l’air de la mer ne lui valait rien? Ce départ avait été décidé en vingt-quatre heures. Hubert ressen­tait encore le mouvement de joie étonnée que lui avait procuré ce retour subit. Il ne s’attendait pas à voir Mme de Sauve rentrer à Paris avant le mois d’octobre, et il la retrouvait dans la première semaine de septembre. Cette joie d’alors se trans­formait rétrospectivement en une vague inquié­tude. Est-ce qu’il n’y avait aucun rapport entre le trouble évident des lettres écrites avant ce départ, ce départ même et l’abominable action dont Thé­rèse avait été accusée? Mais c’était une infamie à lui que d’admettre, même en imagination, des idées pareilles. Il rejeta sa tête en arrière, ferma ses yeux, plissa son front, et, réunissant toute son énergie d’âme, il put encore une fois chasser le soupçon,
IIil était maintenant dans la plus haute partie de l’avenue. Il se sentit tellement las qu’il fit une
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action pour lui extraordinaire. Il chercha un café où il put s’arrêter et se reposer. Il avisa une petite taverne anglaise, perdue dans ce coin de Paris élégant, pour l’usage des cochers et des bookmakers. II y entra. Deux hommes à face rouge, à forte encolure, et que l’on devinait devoir sentir l’écurie, se tenaient debout devant le comptoir. Par cette fin d’un après-midi d’au­tomne, l’ombre envahissait sinistrement ce coin désert. En face du bar courait une banquette vide, et une longue table de bois était chargée d’un numéro de journal anglais à plusieurs feuilles. Hubert s’assit et se laissa servir un verre de vin de Porto, qu’il but machinalement, et qui eut sur ses nerfs tendus un effet d’excitation nouvelle. La vision lui revint, pour la troisième fois, accom­pagnée d’un nombre d’idées plus grand encore qui, d’elles-mêmes, se classaient en un corps de raisonnement. Thérèse était donc revenue à Paris, si vite, et elle s’était rendue à l’un de leurs rendez-vous clandestins. Pourquoi donc avait-elle eu, entre ses bras mêmes, un si violent accès de san­glots? Elle était souvent mélancolique dans la volupté. Les ivresses de l’amour aboutissaient d’ordinaire en elle à l’attendrissement triste. Mais qu’il y avait loin de son habituelle et rêveuse langueur à cette frénésie de désespoir ! Hubert en é
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taitétait demeuré comme épouvanté, puis elle lui avait répondu : « II y avait si longtemps que je n’avais goûté tes baisers. Ils me sont si doux qu’ils me font mal. Mais c’est un cher mal!... » avait-elle ajouté en l’attirant sur son cœur et en le ber­çant entre ses bras. Ce désespoir ne s’était pour­tant dissipé entièrement ni le lendemain ni durant les semaines suivantes, qu’elle avait passées dans une maison de campagne des environs de Paris, chez une de ses amies qu’Hubert connaissait. Il était allé pour l’y voir, et il l’avait trouvée plus silencieuse que jamais, et par instants presque morne. Elle était revenue à Paris dans le même état, le visage un peu altéré ; mais il avait attribué ce changement à un malaise physique. Une subite et nouvelle association d’idées lui faisait se dire maintenant : « Si c’était un remords?... Quel remords?... Mais de cette infamie... » II se leva, sortit du café, reprit sa marche et secoua cette affreuse hypothèse. «Insensé que je suis! » pensa-t-il. » Si elle m’avait trompé, c’est qu’elle ne m’aimerait pas, et quel motif aurait-elle alors de me mentir?... » Cette objection, qui lui parut irréfutable, chassa le soupçon pour quelques mi­nutes. Puis le soupçon revint, — comme il revient toujours. « Mais qui est ce comte de La Croix-Firmin? M’en a-t-elle jamais parlé? » se
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demanda-t-il. En fouillant anxieusement tous ses souvenirs, il ne put trouver que ce nom eût jamais été prononcé par elle... Si, cependant… Il aperçut soudain, et dans un coin perdu de sa mémoire, les syllabes de ce nom haï déjà. Il les avait vues imprimées dans un article de journal sur les fêtes de Trouville. C’était sur une feuille du boulevard, certainement, et dans une série où il avait remarqué aussi le nom de sa maîtresse. Par quel hasard ce petit fait, insignifiant en lui-même, revenait-il le tourmenter à ce moment? Il douta de son exactitude et prit une voiture pour aller jusqu’aux bureaux du seul journal qu’il lût d’habitude. Il feuilleta la collection et remit la main sur l’entrefilet, dont il se souvenait sans doute parce qu’il l’avait lu plusieurs fois à cause de Thérèse. C’était le compte rendu d’une garden party organisée chez une marquise de Jussat. Est-ce que cela prouvait seulement que ce M. de La Croix-Firmin eût été présenté à Mme de Sauve? « Ah ! » s’écria le pauvre enfant à la suite de ces meurtrières réflexions, « est-ce que je vais deve­nir jaloux? » Cela lui représentait une idée insupportable, car rien n’était plus contraire que la défiance à la loyauté innée de toute sa nature. Il se ressouvint alors de la chaude tendresse que son amie lui avait prodiguée depuis le premier
 
 
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VIII
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LA CHUTE
dispositions qui sont les plus funestes à une femme au milieu de la société moderne, à moins que cette femme ne se marie dans des conditions rares, ou bien que la maternité ne la sauve d’elle-même en brisant les énergies de sa vitalité physique et en accaparant les ardeurs de sa vitalité morale. Elle avait le cœur romanesque, et son tempérament faisait d’elle une créature passion­née, c’est-à-dire qu’elle nourrissait à la fois des rêveries de sentiments et d’invincibles appétits de sensations. Lorsque les personnes de ce genre rencontrent, au début de leur existence, un homme qui satisfait les doubles besoins de leur être, c’est entre elles et cet homme de ces fêtes mystérieuses de l’amour comme les poètes en conçoivent sans jamais les étreindre. Lorsque leur destinée veut qu’elles soient livrées, ainsi que l’avait été Thérèse à son mari, à un homme qui les traite dès l’abord en courtisanes et les ini­tie, en fait et en pensée, à la science du plaisir, sans avoir assez de finesse pour contenter l’autre moitié de leur âme, ces femmes-là deviennent nécessairement des curieuses, capables de tom­ber dans les pires expériences, — et alors leur stérilité même est un bonheur; car, du moins, elles ne transmettent par cette flamme de vie sentimentale et sensuelle qu’elles ont d’ordinaire
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héritée de la faute d’une mère. C’était de sa mère, en effet, misérable créature conduite par l’ennui et l’abandon, toute froide qu’elle fût, à de coupables égarements, que Thérèse tenait son imagi­nation rêveuse, tandis qu’il coulait dans ses veines le sang brûlant de son vrai père, le beau comte Branciforte. Avec cela cette enfant d’un libertin et d’une affolée avait été élevée, sans principes religieux ni frein d’aucune sorte, par Adolphe Lussac, homme très immoral que les vivacités de la petite fille amusaient et qui, de bonne heure, avait fait d’elle la convive de bien des dîners où elle entendait tout ce qu’elle n’au­rait pas dû entendre, où elle devinait tout ce qu’elle aurait dû ignorer. Qui calculera la part d’influence attribuable, dans les chutes d’une femme de vingt-cinq ans, aux discours écoutés ou surpris par la fillette en robe courte?
Thérèse, ainsi élevée, mariée très jeune, n’était donc pas arrivée jusqu’à sa rencontre avec Hubert sans avoir eu de ces aventures que la plupart des femmes ont aussitôt, contrairement à la théorie célèbre de la crise, ou qu’elles n’ont jamais. Mais les deux intrigues qu’elle avait traversées de la sorte avaient été pour elle l’occasion de tels dégoûts qu’elle s’était juré de ne plus jamais avoir d’amant. Hélas! il en est des bonnes résolutions
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d’une femme qui est tombée et qui a souffert de sa chute, comme des fermes propos d’un joueur qui a perdu trois mille louis et d’un ivrogne qui a dit ses secrets durant son ivresse. Les causes pro­fondes qui ont produit le premier adultère conti­nuent de subsister après que la faute a cruellement abreuvé la coupable de toutes les amertumes. La femme qui prend un amant aime moins cet amant qu’elle n’aime l’amour, et elle continue d’aimer encore l’amour quand l’amant choisi l’a déçue, jusqu’à ce qu’elle arrive, de désillusions en désil­lusions, à aimer le plaisir sans amour, et quelque­fois le plus dégradant plaisir. Thérèse de Sauve ne devait jamais en descendre là, parce qu’un sentiment de l’idéal persistait en elle, trop faible pour contre-balancer les fièvres des sens, assez fort pour éclairer à ses propres yeux l’abîme de ses défaillances. Cette taciturne, dans laquelle passaient par instants les frissons d’un désir presque brutal, n’était pas une épicurienne, une légère et gaie courtisane du monde. Conçue parmi les remords de sa mère, Thérèse avait l’âme tragique. Elle était capable de dépravation, mais, incapable de cet oubli amusé qui cueille l’heure fugitive et qui ne retrouve qu’avec effort le nom du premier amant parmi tant d’autres. Non, ce premier amant, ce baron Desforges, soupçsoupçonné
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onné avec justice par George Liauran, jamais elle ne devait y songer sans une nausée intime, en se rappelant quels tristes motifs l’avaient li­vrée à lui. C’était un homme réfléchi jusqu’à la rouerie et spirituel jusqu’au cynisme, de la sorte d’esprit parisien qui a cours entre l’Opéra, Tortoni et le Café Anglais. Il avait eu, en faisant la cour à Thérèse, le bon sens de ne pas se perdre, comme les nombreux rivaux qu’il avait alors au­près d’elle, troupe de bêtes de proie en train de flairer une victime, dans les mièvreries des flirtations à la mode. Il lui avait nettement, avec une grande adresse de discours et une profondeur dans le vice, offert d’arranger avec lui une sorte d’association pour le plaisir, secrète, sûre, sans avenir, et l’infortunée avait accepté, — pour­quoi? Parce qu’elle s’ennuyait mortellement, parce qu’elle enlevait momentanément Desforges à Suzanne Moraines, une de ses rivales d’élé­gance ; parce qu’elle était avide de sensations nouvelles et que ce viveur vieillissant avait au­tour de lui un étrange prestige de libertinage. De cette liaison, que le baron, fidèle du moins à sa parole, n’avait pas essayé de prolonger, Thérèse avait eu bientôt une honte profonde, et elle s’en était échappée comme d’un bagne. Après une année passée à subir ses remords et à
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se sentir souillée par ce que l’intimité de cet homme lui avait révélé de science du vice, elle avait cru trouver de quoi satisfaire ses besoins de cœur dans la personne de Jacques Molan, l’un des romanciers les plus subtils de ce temps. Est-ce que tous les livres de ce charmant conteur, depuis son premier et unique volume de poésie jusqu’à son dernier recueil de nouvelles, ne révé­laient pas l’entente la plus minutieuse et la plus attendrie du doux esprit féminin? Dans cette seconde liaison commencée sur la plus enivrante espérance, celle de consoler les secrètes décep­tions d’un artiste admiré, Thérèse s’était bientôt heurtée à l’implacable sécheresse du littérateur usé, chez lequel le divorce est absolu entre le sen­timent et son expression écrite. (Voir la Duchesse bleue.) Elle s’était pourtant obstinée à rester la maîtresse de cet homme, même détrompée, par cette raison qui veut que de tous les amours de femmes, le deuxième soit le plus long à finir. Elles veulent bien admettre que le premier ait été une erreur, mais l’erreur du mariage et l’er­reur de ce premier amour, cela fait deux; à la troisième faute, elles se rendent compte que la cause de leur inconduite est en elles et non pas dans les circonstances, et c’est là un aveu trop cruel pour l’orgueil intérieur. Puis l’égoïsme de
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eussent été réelles et qu’elle eût eu le courage de leur survivre. Elle se rappelait avoir conduit Hubert à la gare, en dépit de toutes les prudences. Elle l’avait vu disparaître du côté de Londres, penché à la portière du wagon pour la regarder plus longtemps. Elle était rentrée dans l’appartement qu’ils avaient occupé tous les deux, avant de prendre elle-même le train de Douvres. Elle avait passé là deux heures dans le mortel abandon d’une âme comblée de désespoir à la fois et de félicité. Sous le poids des souvenirs, cette âme penchait, comme les fleurs chargées de trop de parfums qui se mouraient autour d’elle, maintenant, dans les vases. C’est qu’elle avait connu là une complète union de ses deux natures, la vibration presque affolante de son être entier.
 
Elle s’était à demi pardonné son passé en s’excusant elle-même par cette phrase qu’elle disait mentalement à Hubert, comme tant de femmes l’ont dite tout haut à des hommes jaloux d’un autrefois qui fut à d’autres : « Je ne te connais­sais pas! » Rentrés à Paris ensuite, durant le printemps et l’été, qu’elle s’était soigneusement, pieusement, appliquée à vivre de manière à ne pas démériter de lui une seule minute ! Elle avait retrouvé toutes les pudeurs que comporte l’amour complet, mais ennobli par l’âme. Elle tremblait
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fallait d’autant plus qu’elle avait un amant. Sinistre expiation de son grand amour, dont elle se justifiait en se disant qu’elle devait cela à Hubert! Si jamais elle devenait mère, pouvait-elle s’enfuir avec lui et lui prendre sa vie? Et l’implacable nécessité des meurtriers mensonges et des avilissants partages venait la torturer en plein bonheur. Elle s’en absolvait cependant, puisque c’était pour lui, son bien-aimé, qu’elle mentait...
 
Oui, mais quelle monstrueuse énigme se dres­sait souvent devant elle? Ah! la cruelle, cruelle énigme ! Comment, avec cet amour sublime dans son cœur, avait-elle pu faire ce quelle avait fait? Car c’était bien elle et non pas une autre, elle, avec ses pieds qu’elle sentait glacés, avec ses mains qui pressaient son front où battait la fièvre ; elle, avec tout son être physique enfin, qui était partie pour Trouville à la fin du mois de juillet; elle, Thérèse de Sauve, qui s’était installée pour la saison dans une villa sur la hauteur. Oui, c’était elle... Et pourtant, non! Il n’était pas possible que la maîtresse d’Hubert eût fait cela... Quoi? cela? Ah! cruelle, cruelle énigme!... De quelles profondeurs de la mémoire de ses sens étaient donc sortis ces passages étranges, ces sourdes ten­tations de luxure qui avaient commencé de l’assaillir?
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d’Hubert, se sentant rouler dans un gouffre d’infamie et s’y précipitant plus avant encore, jusqu’au jour où elle s’était réveillée de cette fureur sen­suelle ainsi que d’un songe. — Elle avait ouvert les yeux, elle avait jugé sa honte, et, comme une blessée, comme une agonisante, elle avait fui cet endroit maudit, ce complice exécré, pour revenir — à quoi? et à qui?
 
Mélancolique et navrant retour vers ce qui avait été la réparation de sa vie entière et qu’elle avait flétri à jamais ! Elle était rentrée dans l’appartement des heures douces, et elle avait retrouvé Hubert, son Hubert, — mais pouvait-elle encore l’appeler ainsi? — plus tendre, plus aimant, plus aimé encore. Hélas! son inexpiable trom­perie l’avait-elle rendue pour toujours impuissante à goûter un bonheur dont elle n’était plus digne? Entre les bras du jeune homme et sur son cœur, elle s’était souvenue de l’autre, et l’extase d’au­trefois, la délicieuse et ineffable défaillance dans le trop sentir, l’avait fuie. C’est alors qu’Hubert l’avait vue sangloter désespérément, et une im­mense tristesse l’avait envahie, une torpeur de mort, traversée de l’inquiétude atroce qu’une indiscrétion quelconque n’arrivât jusqu’à son ami et n’éveillât ses soupçons. De sa réputation, à elle, elle ne se souciait guère; elle savait bien
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en avoir la honteuse énergie. Et cette interro­gation, elle allait avoir à l’affronter; elle la lisait entre les lignes de la dépêche. Ah! qu’allait-elle faire, maintenant, si elle avait deviné juste? Elle avait bu du fiel de la honte tout ce qu’elle en pouvait supporter. Aurait-elle le cœur de boire cette goutte encore, la plus amère, et de trahir une fois de plus son unique amour par une nouvelle tromperie? Du moins, si elle était franche, il faudrait bien qu’Hubert l’estimât de cette franchise, et si elle ne l’était pas, comment elle-même se supporterait-elle? — Oui; mais parler, c’était la mort de son bonheur. Hélas ! est-ce qu’il n’était pas mort déjà depuis son retour? Est-ce qu’elle retrouverait jamais ce qu’elle avait senti autrefois? A quoi bon disputer au sort ce reste mutilé, souillé, d’un divin songe?... Et, toute cette nuit, elle plia sous l’agonie de ces pensées, faible créature née pour toutes les noblesses de l’amour unique et fidèle, qui avait entrevu, possédé son rêve ; et puis elle en avait été dépossédée par la faute d’un être caché en elle, mais qui, cependant, n’était pas elle tout entière.
 
 
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IX
 
DERNIERE NOBLESSE
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NOBLESSE
 
Dans le fiacre qui l’emportait vers l’avenue Friedland, au lendemain de cette nuit d’agonie, Thérèse de Sauve ne prit aucune des précautions qui lui étaient habituelles, comme de changer de voiture en route, de nouer sur son visage une double voilette, d’épier au détour des rues, par la petite vitre de derrière, si rien de suspect n’accompagnait sa promenade clandestine. Toute cette craintive cachotterie de l’amour défendu lui plai­sait autrefois délicieusement, à cause d’Hubert. Assurer le mystère de leur intrigue, n’était-ce pas en assurer la durée? Il s’agissait bien de cela, maintenant! Elle tenait dans sa main non gantée une petite clef d’or pendue à la chaînette d’un bracelet, — joli bijou de tendresse que son amant avait fait forger pour elle. Cette clef, qui ne quit­tait jamais son poignet, servait à ouvrir la porte du rez-de-chaussée prêté par Emmanuel Deroy, asile adoré des quelques journées où elle avait
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homme, trahissait une profonde angoisse. D’où cette angoisse serait-elle venue, sinon d’un événement relatif à leur amour? Et de quel événe­ment, sinon d’une révélation sur l’horrible tromperie, sur l’acte infâme commis par elle, oui, par elle-même? Dieu! s’il était quelque part une eau sacrée où se laver le sang, où noyer le souvenir de toutes les fièvres mauvaises ! Mais non ! il con­tinue de courir dans nos veines, ce sang chargé de nos péchés les plus honteux. Il n’y a pas eu d’interruption entre le battement de notre pouls à l’heure du remords et son battement à l’heure de la faute. Et Thérèse sentait de nouveau s’ap­puyer sur son visage les baisers de l’homme avec lequel elle avait trahi Hubert; elle les avait rendus, cependant, ces affreux baisers.
 
— « S’il m’interroge, comment trouver la force de lui mentir, et à quoi bon?... » Cette phrase à laquelle aboutissaient depuis la veille toutes ses méditations, elle se la disait encore à la minute où elle se trouvait devant la porte derrière laquelle allait, sans doute, se jouer une des scènes les plus tragiques pour elle du drame de sa vie. Elle eut du mal à glisser la petite clef d’or dans la serrure, tant ses doigts tremblaient, — cette clef donnée pour être maniée avec d’autres sentiments ! Elle savait, à n’en pas douter, qu’au seul bruit du
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billet, et à la question sur sa santé, afin de sortir d’incertitude tout de suite, elle répondit :
 
— « Non, je ne suis pas malade; mais le ton de ta dépêche était si étrange qu’il m’a inquiétée. »
 
— «Ma dépêche?» reprit Hubert en lui serrant les mains, qu’elle avait froides, pour les ré­chauffer. « Ah! ce n’était pas la peine... Tiens! maintenant je n’ose plus même t’avouer pourquoi je l’ai écrite. »
 
— « Avoue tout de même, » fit-elle avec une insistance déjà angoissée, car l’embarras d’Hubert venait de lui rendre l’inquiétude dont elle avait tant souffert.
 
— «On est si étrange ! » reprit le jeune homme en secouant la tête. « On a des heures où l’on doute malgré soi de ce que l’on sait le mieux... Mais il faut d’abord que tu me pardonnes d’avance.»
 
— « Te pardonner, » dit-elle, «mon ange! Ah! Je t’aime trop!... Te pardonner?» répéta-t-elle; et ces syllabes, qu’elle entendait sa propre voix prononcer, retentissaient dans sa conscience d’une façon presque intolérable. Qu’elle aurait voulu, en effet, avoir à pardonner et non pas à être pardonnée! « Mais quoi?... » interrogea-t-elle d’une voix plus basse et qui révélait le recommencement de son trouble intérieur.
 
— «
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D’avoir pu me laisser troubler une minute par une infâme calomnie, que des personnes qui haïssent notre amour m’ont rapportée sur ta vie à Trouville... Mais qu’as-tu?... » — Cette phrase, et plus encore le son de voix avec lequel elle avait été prononcée, était entrée dans le cœur de Thé­rèse comme une lame. Peut-être si Hubert l’avait accueillie, dès son arrivée, par des paroles de soupçon, ainsi que les hommes savent en inventer, dont chaque mot suppose une absence de foi qui devance les preuves, aurait-elle trouvé dans son orgueil de femme l’énergie d’affronter le soupçon et de nier. Mais il y avait dans l’attitude du jeune homme, depuis le début de cette explication, la sorte de confiance tendre, candide et désarmée qui impose la sincérité à toute âme demeurée un peu noble ; et, malgré ses défaillances, Thérèse n’était pas née pour les compromis des adultères ni surtout pour les complications des trahisons. Elle était de ces créatures capables de grands mouvements de conscience, de soudains reflux de générosité, qui, descendues à un certain degré, disent : « C’est assez d’abjection ! » et préfèrent se perdre entièrement à s’abaisser davantage. Les remords des dernières semaines l’avaient d’ailleurs amenée à cet état de sensibilité souffrante qui pousse aux actes les plus déraisonnables, pourvu
 
— « D’avoir pu me laisser troubler une minute par une infâme calomnie, que des personnes qui haïssent notre amour m’ont rapportée sur ta vie à Trouville... Mais qu’as-tu?... » — Cette phrase, et plus encore le son de voix avec lequel elle avait été prononcée, était entrée dans le cœur de Thé­rèse comme une lame. Peut-être si Hubert l’avait accueillie, dès son arrivée, par des paroles de soupçon, ainsi que les hommes savent en inventer, dont chaque mot suppose une absence de foi qui devance les preuves, aurait-elle trouvé dans son orgueil de femme l’énergie d’affronter le soupçon et de nier. Mais il y avait dans l’attitude du jeune homme, depuis le début de cette explication, la sorte de confiance tendre, candide et désarmée qui impose la sincérité à toute âme demeurée un peu noble ; et, malgré ses défaillances, Thérèse n’était pas née pour les compromis des adultères ni surtout pour les complications des trahisons. Elle était de ces créatures capables de grands mouvements de conscience, de soudains reflux de générosité, qui, descendues à un certain degré, disent : « C’est assez d’abjection ! » et préfèrent se perdre entièrement à s’abaisser davantage. Les remords des dernières semaines l’avaient d’ailleurs amenée à cet état de sensibilité souffrante qui pousse aux actes les plus déraisonnables, pourvu
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que ces actes terminent la souffrance. Et puis, l’énervement de la nuit d’insomnie, augmenté encore par le malaise du jour orageux, lui rendait aussi impossible de dissimuler ses émotions qu’il l’est à un soldat, frappé de panique, de dissimuler sa peur. En ce moment, son visage était à la lettre bouleversé par l’effet de ce qu’elle venait d’écou­ter et par l’attente de ce que son inconscient bourreau allait dire. Il y eut une minute d’un si­lence plus que pénible pour tous les deux. Le jeune homme, assis sur le divan à côté de sa maîtresse, la regardait avec ses paupières baissées, sa bouche entr’ouverte, sa face de morte. L’excès de ce trouble avait quelque chose de si étonnamment significatif, que tous les soupçons, soulevés et chassés la veille, se réveillèrent à la fois dans la pensée de l’enfant. Il vit soudain devant lui des gouffres, dans l’éclair d’une de ces intuitions ins­tantanées qui nous illuminent parfois tout le cerveau, à des heures d’émotion suprême.
 
— « Thérèse! » cria-t-il, épouvanté de sa propre vision et de l’horreur subite qui l’envahis­sait. « Non! ce n’est pas vrai, ce n’est pas pos­sible !... »
 
— « Quoi? « fit-elle encore. « Parlez, je vous répondrai. »
 
Le passage du tendre « tu » de leur intimité à ce « vous » ,
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que son accent vaincu rendait si humble, acheva d’affoler Hubert. — « Mais non! » continua-t-il en se levant et se mettant à marcher à travers la chambre d’un pas brusque dont le bruit piétinait le cœur de la pauvre femme; «je ne peux même pas formuler cela... Je ne peux pas... Eh bien! si!... » fit-il en s’arrê­tant devant elle : « On m’a dit que tu avais été à Trouville la maîtresse d’un comte de La Croix-Firmin, que c’était la fable de l’endroit, que des jeunes gens t’avaient vue entrer chez lui et l’em­brasser, que lui-même s’était vanté d’avoir été ton amant... Voilà ce qu’on m’a dit, et dit avec une telle insistance que j’ai subi une minute l’affole­ment de cette calomnie; et alors j’ai éprouvé le besoin maladif de te voir, de t’entendre m’affir­mer seulement que ce n’est pas vrai. Cela suffira pour que je n’y pense plus jamais... Réponds, mon amour, que tu me pardonnes d’avoir pu douter de toi, que tu m’aimes, que tu m’as aimé, que tout cela n’est qu’un odieux mensonge!... » II s’était jeté à ses genoux en disant ces paroles ; il lui prenait les mains, les bras, la taille; il se suspendait à elle, comme, au moment de se noyer, il se serait accroché au corps de celui qui se fût jeté à l’eau pour le sauver.
 
— « Que je vous aime, cela est vrai, » lui
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répondit-elle d’une voix à peine distincte,
 
— « Et tout le reste est un mensonge?... » supplia-t-il éperdu.
 
Ah! pour un mot sorti de cette bouche, il eût donné sa vie, à cette seconde. Mais la bouche restait muette, et, sur les joues si pâles de cette femme, des larmes se mirent à couler, lentes et longues, sans un sanglot, sans un soupir, comme si c’eût été son âme qui pleurait ainsi. Un tel silence, de telles larmes, dans un tel instant, n’était-ce pas la plus claire, la plus cruelle de toutes les réponses?
 
— « C’est donc vrai?... » interrogea-t-il encore. Et comme elle continuait à se taire : « Mais réponds, réponds! » reprit-il avec une violence effrayante, qui arracha à cette bouche, dans les coins de laquelle continuaient à couler ces larmes lentes, un « oui » si faible qu’il l’entendit à peine, et cependant il devait l’entendre toujours ! — Il se releva d’un bond et tourna les yeux autour de lui avec égarement. Il y avait des armes appendues aux murs. Une tentation de lacérer cette femme avec un des poignards dont l’acier brillait s’empara de ce fils de soldat, si forte qu’il recula. Il regarda de nouveau ce visage sur lequel les mêmes larmes coulaient, intarissables. Il jeta ce « ah! » d’agonie, sorte de cri de bête blessée à
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mort, qu’arrache un spectacle d’horreur, et, comme s’il eût eu peur de tout, de ce spectacle, de ces murs, de cette femme, de lui-même, il s’en­fuit de la chambre et de l’appartement, la tête nue, l’âme affolée. Il avait eu assez de force pour sentir qu’après cinq minutes il serait devenu un meurtrier.
 
Il s’enfuit, où? comment? par quels chemins? Jamais il ne sut avec netteté ce qu’il avait fait durant cette journée. Il se rappela, le lendemain, et parce qu’il en eut la preuve palpable auprès de lui, qu’à un moment il s’était vu dans la glace d’une devanture, la face hagarde, les cheveux au vent, et que, par une bizarre survivance du sentiment de la tenue, il était entré dans une boutique pour y acheter un chapeau. Puis il avait marché droit devant lui, traversant d’interminables quar­tiers de Paris. Les maisons succédaient aux mai­sons, indéfiniment. A une minute, il fut dans la campagne de la banlieue. L’orage éclata, et il put s’abriter sous un pont de chemin de fer. Com­bien de temps resta-t-il ainsi? La pluie tombait par torrents. Il était appuyé contre une des parois du pont. D’intervalle en intervalle, des trains passaient, ébranlant toutes les pierres. La pluie cessa. Il se remit en marche, s’éclaboussant aux flaques d’eau, n’ayant rien mangé depuis le matin
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et n’y prenant pas garde. Le mouvement automatique de son corps lui était nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie, et, instinctivement, il allait. La monstrueuse chose qu’il avait aperçue à travers le saisissement d’une foudroyante épouvante était là, devant ses yeux; il la voyait, il la savait réelle, et il ne la comprenait pas. Il était comme un homme assommé. Il éprouvait une sensation si insupportable qu’elle n’était même plus de la douleur, tant elle dépassait les forces de son être en les écrasant. Le soir tombait. Il se retrouva sur la route de sa maison, conduit par l’impulsion machinale qui ramène l’animal saignant du côté de sa tanière. Vers dix heures, il sonnait à la porte de l’hôtel de la rue Vaneau.
 
— « Il n’est rien arrivé à monsieur Hubert?» fit le concierge; « ces dames étaient si inquiètes... »
 
— « Fais-leur dire que je suis rentré, « dit le jeune homme, « mais que je suis souffrant et que je désire être seul, absolument seul, tu entends, Firmin. »
Le ton avec lequel cette phrase était dite coupa toute question sur la bouche du vieux domestique. Comme hébété par l’éclair de fureur qu’il venait de surprendre dans les yeux de son jeune maître et par le désordre de sa toilette, il suivit Hubert. Il le vit traverser le vestibule, entrer
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dans le pavillon, et il monta lui-même jusqu’au salon pour transmettre à sa maîtresse l’étrange commission dont il était chargé. La mère avait attendu le fils pour le déjeuner. Hubert n’était pas rentré. Quoique cela ne lui fût jamais arrivé de manquer sans prévenir, elle s’était efforcée de ne pas trop s’inquiéter. L’après-midi s’était passé sans nouvelles, puis l’heure du dîner avait sonné. Pas de nouvelles encore.
 
— « Maman, » avait dit Mme Liauran à ma­dame Castel, « il est arrivé un malheur. Qui sait où le désespoir l’aura entraîné?»
 
— « Il aura été retenu par des amis, » avait ré­pondu la vieille dame, dissimulant sa propre inquiétude pour dominer celle de sa fille.
Lorsque la porte s’était ouverte à dix heures, avec sa finesse d’ouïe et du fond du salon, Mme Liauran avait entendu le bruit, et elle avait dit à sa mère et au comte Scilly, prévenu depuis le dîner : « C’est Hubert. » Quand Firmin eut rapporté la phrase du jeune homme : « Il faut que je lui parle ! » s’était écriée la malade. Et elle s’était redressée sur son séant, comme ne se souvenant pas qu’elle ne pouvait plus marcher.
 
— « Le comte va se rendre auprès de lui, » fit Mme Castel, « et nous le ramener. »
 
Au bout de dix minutes, Scilly revint, mais
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seul. Il avait frappé à la porte, puis essayé de l’ouvrir. Elle était fermée à double tour. Il avait appelé Hubert plusieurs fois; ce dernier l’avait enfin supplié de le laisser.
 
— « Et pas un mot pour nous? » demanda Mme Liauran.
 
— « Pas un mot, » répondit le général.
 
— « Qu’avons-nous fait? » reprit la mère. «A quoi cela m’aura-t-il servi de le détacher de cette femme, si j’ai perdu son cœur ! »
 
— « Demain,» répliqua Scilly, « vous le verrez revenir à vous plus tendre que jamais. Au premier moment, cela vous terrasse. Il a cherché des preuves de ce que nous lui avions dit, et il en a trouvé : voilà l’explication de son absence et de sa conduite. »
 
— « Et il n’est pas venu souffrir auprès de moi! » fit la mère. « Mon Dieu! est-ce qu’en croyant l’aimer pour lui, je ne l’aurais aimé que pour moi? Voulez-vous sonner, général, qu’on me porte dans ma chambre? » Et lorsqu’on eut roulé dans l’autre pièce le fauteuil qu’elle ne quittait plus maintenant, et qu’elle fut couchée dans son lit : « Maman, » dit-elle à Mme Castel, « écarte le rideau, que je regarde ses fenêtres. » Puis, comme Hubert n’avait pas fermé ses volets et qu’on voyait passer et repasser son ombre : « Ah!
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maman, » dit-elle encore, « pourquoi les enfants grandissent-ils? Autrefois, il n’aurait pas eu une peine sans venir la pleurer sur mon épaule, comme je fais sur la vôtre, et maintenant... »
 
— « Maintenant, il n’est pas plus raisonnable que sa mère, » dit la vieille dame, qui n’avait presque point parlé de la soirée, et qui, mettant un baiser sur les cheveux de sa fille, la fit se taire en prononçant cette phrase où se révélait son propre martyre : « J’ai mal à vos deux cœurs. »
 
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X
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UNE DALILA TENDRE
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ressenti, comme ce jour-là, l’impression qu’il y aurait entre eux dorénavant, même s’ils se parlaient, un silence impossible à briser, quelque chose qui ne se formulerait pas et qui mettrait, pour bien longtemps, un arrière-fonds de mu­tisme sous leurs plus cordiales expansions. Quand, après le déjeuner, Hubert, qui n’avait fait que toucher aux plats, prit le bouton de la porte pour sortir du petit salon où il s’était à peine tenu cinq minutes, sa mère éprouva un désir timide et presque repentant de lui demander par­don pour la peine qu’elle lisait sur son visage taciturne.
 
— « Hubert? » dit-elle.
 
— « Maman? » répondit-il en se retournant.
 
— « Tu vas tout à fait bien aujourd’hui? » in­terrogea-t-elle.
 
— « Tout à fait bien, » répondit-il d’une voix blanche, — une de ces voix qui suppriment du coup toute possibilité de conversation ; et il ajouta : « Je serai exact à l’heure du dîner, ce soir. »
 
Une préoccupation singulière s’était emparée du jeune homme. Après une nuit d’une torture si continûment aiguë qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais rien subi de pareil, il était redevenu maître de lui. Il avait traversé la première crise de son chagrin, celle après quoi l’on ne meurt plus
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de désespoir, parce que l’on a réellement touché le fond du fond de la douleur. Puis il avait repris ce calme momentané qui succède aux prodi­gieuses déperditions de force nerveuse, et il avait pu penser. C’est alors qu’une inquiétude l’avait saisi à l’endroit de Mme de Sauve, — inquiétude dépourvue de tendresse, car à cette minute, après l’assaut de chagrin qu’il venait de soutenir, il avait l’âme tarie, sa léthargie intérieure était absolue, il ne lui restait plus de quoi sentir. Mais il s’était souvenu tout d’un coup d’avoir laissé Thérèse dans le petit rez-de-chaussée de l’avenue Friedland, et son imagination n’osait pas se former de conjectures sur ce qui s’était passé après son départ. C’est précisément à la fin du déjeuner que cette idée l’avait assailli ; elle lui avait aussitôt donné, par-dessus sa douleur fondamentale, la seule émotion dont il fût capable, un frisson de terreur physique. Il alla directement de la rue Vaneau à l’avenue, et quand il se trouva devant la maison, il n’osa pas entrer, bien qu’il eût la clef dans sa main. Il appela le concierge, vilain personnage auquel il ne parlait jamais sans répulsion, tant il haïssait sa face effrontée et glabre, son œil servile à la fois et insolent et son ton de complice grassement payé.
 
— «Je fais toutes mes excuses à Monsieur, »
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dit cet homme avant même qu’Hubert l’eût interrogé. « Je ne savais pas que Madame fût encore là. J’avais vu sortir Monsieur; je suis entré, dans l’après-midi, pour donner un coup d’œil au ménage, comme je fais tous les jours. J’ai trouvé Madame assise sur le canapé. Elle semblait bien souffrante. Est-ce qu’elle va mieux aujourd’hui, monsieur? » ajouta-t-il.
 
— « Elle va très bien... » répondit Hubert; et comme il éprouvait subitement une invincible répugnance à entrer dans l’appartement, et que d’autre part il voulait à tout prix ne pas mettre cet homme, pour lui si antipathique, à même de rien soupçonner du drame de sa vie, il reprit : « Je suis venu régler votre note. Je pars pour un voyage... »
 
— « Mais Monsieur m’a déjà payé au commencement du mois, » dit l’autre.
 
— « Je serai peut-être absent longtemps, » fit Hubert, qui tira un billet de banque de son porte­feuille. « Vous mettrez cela en compte. »
 
— « Monsieur n’entre pas? » reprit le con­cierge.
 
— « Non, » fit Hubert, qui s’éloigna en se disant : « Je suis un innocent. Est-ce que ces femmes-là se tuent? »
 
Ces femmes-là ! — Cette formule, qui lui était
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affectueuses, si complète qu’il ne s’inquiétait même plus de savoir ce que Thérèse était devenue.
 
— « Après tout, » se disait-il un matin en se levant, «je vivais bien avant de la connaître! Je n’ai qu’à me remettre en pensée dans l’état où je me trouvais avant ce 12 octobre... » —Il se rappelait exactement la date. — « Il n’y a pas beaucoup plus d’un an. J’étais si paisible alors ! J’aurai fait un mauvais rêve, voilà tout. Mais il faut dé­truire tout ce qui pourrait me rappeler ce sou­venir. »
 
Il s’assit devant son bureau, après avoir mis de nouveau du bois dans le feu afin d’activer la flambée et fermé la porte à double tour. Il se rappela involontairement qu’il agissait ainsi autrefois, lorsqu’il voulait revoir le cher trésor de ses reliques d’amour. Il ouvrit le tiroir où ce trésor était caché : il consistait en un coffret de maroquin noir sur lequel étaient entrelacées deux initiales, un T et un H. Thérèse et lui avaient échangé deux de ces coffrets pour y conserver leurs lettres. Sur celui qu’il avait donné à son amie, il avait fait, à défaut des deux initiales, autographier le nom de Thérèse en entier. « Ai-je été enfant! » songea-t-il à l’idée des mille petites délicatesses de cet ordre auxquelles il s’était livré. Il y a toujours de la puérilité, en effet, dans ces extrêmes délicatesses;
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desséchée et déchirante : « Mais pourquoi? pour­quoi? »
 
Oui, pourquoi? pourquoi? — Cette angoisse d’ordre tout moral accompagna dès cette minute l’angoisse de la vision physique. Hubert commença de penser, non plus seulement à son mal, mais à la cause de son mal. Brûler ces lettres, lacérer ce portrait, briser, jeter la chaîne, la bague, détruire ce résidu suprême de son amour, cela lui aurait été aussi impossible que de déchirer avec le fer le corps frémissant de sa maîtresse. C’étaient, ces objets, des personnes vivantes, avec des regards, des caresses, des palpitations, une voix. Il referma le tiroir, incapable de supporter plus longtemps la présence de ces choses qui lui semblaient faites avec la substance même de son cœur. Il se jeta sur la chaise longue, et il se perdit dans le gouffre de ses réflexions. Oui, Thérèse l’avait aimé, Thérèse l’aimait! Il y a des larmes, des étreintes, une chaleur d’âme, qui ne mentent pas. Elle l’aimait, et elle l’avait trahi ! Elle s’était donnée à un autre, avec son nom à lui dans le cœur, moins de six se­maines après l’avoir quitté! Mais pourquoi?pour­quoi? Poussée par quelle force? Entraînée par quel vertige? Envahie par quelle ivresse? Qu’était-ce donc que la nature, non plus de « ces femmes-là», —il n’avait plus de férocités de pensée maintenant, —
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dans un teint que le saisissement du froid colo­rait déjà, un œil légèrement bridé, l’œil d’un vi­veur qui s’est couché trop tard, après une nuit passée au jeu ou ailleurs. Un serrement de cœur inexprimable précipita l’amant jaloux vers l’hôtel.
 
— «M. de La Croix-Firmin? » demanda-t-il.
 
— « M. le comte n’est pas à la maison, » répondit le concierge.
 
— « II m’avait cependant donné rendez-vous à onze heures et demie, et je suis exact, » fit Hubert en tirant sa montre. « Y a-t-il longtemps qu’il est sorti? »
— « Il m’avait cependant donné rendez-vous à onze heures et demie, et je suis exact, » fit Hubert en tirant sa montre. « Y a-t-il longtemps qu’il est sorti? »
 
— « Mais Monsieur aurait dû rencontrer M. le comte. M. le comte était là voici cinq minutes; il n’a pas détourné la rue. »
 
Hubert savait ce qu’il voulait savoir. Il se pré­cipita du côté où il avait croisé La Croix-Firmin, et, après quelques pas, il l’aperçut de nouveau qui se préparait à prendre le trottoir de l’avenue du côté de l’Arc-de-Triomphe. C’était donc lui. Hubert le suivait d’un peu loin, lentement, et le regardait avec une sorte d’angoisse dévorante. Il le voyait marcher d’une jolie manière, avec une souplesse tout ensemble robuste et fine. Il se rap­pelait ce qui s’était passé à Trouville, et chacun des mouvements de La Croix-Firmin ravivait la vision physique. Hubert se comparait mentalement,
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frêle et mince comme il était, à ce solide et fier garçon, qui, plus haut que lui de la moitié de la tête, s’en allait ainsi, tenant sa canne à la façon anglaise, par le milieu et à quelque distance de son corps, sous le joli ciel de ce matin d’hiver, d’un pas qui disait la certitude de la force. La comparaison expliquait trop bien les causes déter­minantes de la faute de Thérèse, et pour la pre­mière fois le jeune homme les aperçut, ces causes meurtrières, dans leur brutalité vraie. « Ah! le pourquoi? le pourquoi? Mais le voilà! » songeait-il en considérant avec une envie douloureuse cet être si animalement énergique. Cette première émo­tion fut trop amère, et le misérable enfant allait renoncer à sa poursuite, lorsqu’il vit La Croix-Firmin monter dans un fiacre. Il en héla un lui-même.
 
— » Suivez cette voiture, » fit-il au cocher.
 
L’idée que son ennemi allait chez Thérèse venait de rendre à Hubert sa frénésie. Il se pen­chait de temps à autre à la portière de son coupé de rencontre, et il y voyait rouler celui qui em­portait son rival. C’était un fiacre de couleur jaune, qui descendit les Champs-Elysées, suivit la rue Royale, s’engagea dans la rue Saint-Honoré, puis s’arrêta devant le café Voisin. La Croix-Firmin allait tout simplement déjeuner.
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Hubert ne put s’empêcher de sourire du piteux résultat de sa curiosité. Machinalement, il entra, lui aussi, dans le restaurant. Le jeune comte était assis déjà devant une table, avec deux amis qui l’avaient attendu. A une autre extrémité de la salle, une seule table était libre, à laquelle Hubert prit place. Il pouvait de là, non pas entendre la conversation des trois convives, — le bruit du restaurant était trop fort, — mais étu­dier la physionomie de l’homme qu’il détestait. Il commanda au hasard son propre repas et s’abîma dans une sorte d’analyse que connaissent bien les observateurs de goût et de profession, ceux qui entrent dans un théâtre, un estaminet, un wagon, avec le seul désir de voir fonctionner des physiologies humaines, de suivre dans des gestes et des regards, dans des bruits de souffle et dans des attitudes, les instinctives manifesta­tions des tempéraments. Par instant, un éclat de voix apportait à Hubert quelque lambeau de phrase. Il n’y prenait pas garde, abîmé dans la contemplation de l’homme lui-même, qu’il voyait presque en face, avec ses yeux hardis, son cou un peu court, ses fortes mâchoires. La Croix-Firmin était entré le teint battu et coupe­rosé ; mais, dès la première moitié du déjeuner, le travail de la digestion commença de lui pousser à
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la face un afflux de sang. Il mangeait posément et beaucoup, avec une lenteur puissante. Il riait haut. Ses mains, qui tenaient la fourchette et le couteau, étaient fortes et montraient chacune deux bagues. Sur son front, que des boucles courtes découvraient dans son étroitesse, jamais une flamme de pensée n’avait brillé. Cela faisait un ensemble qui, même au regard hostile d’Hu­bert, ne manquait pas d’une beauté mâle et saine; mais c’était la beauté brutale d’un être de chair et de sang, sur le compte duquel il était impos­sible qu’une personne délicate se fît illusion une heure. Dire d’une femme qu’elle s’était donnée à cet homme, c’était dire qu’elle avait cédé à un instinct d’un ordre tout physique. Plus Hubert s’identifiait à ce tempérament par l’observation, plus cela lui devenait évident. Il interprétait la nature de Thérèse à cette minute mieux qu’il ne l’avait jamais fait. Il en saisissait l’ambiguïté avec une certitude affreuse ; et c’est alors que s’éleva dans son cœur le plus triste, mais aussi le plus noble des sentiments qu’il eût éprouvés depuis son aventure, le seul qui fût vraiment digne de ce qu’avait été autrefois son âme, celui par lequel l’homme trouve encore, devant les perfidies de la femme, de quoi ne pas se perdre tout à fait le cœur : — la pitié. Un attendrissement, d’une ameramertume
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tume à la fois et d’une mélancolie infinies, l’envahit à l’idée que la créature charmante qu’il avait connue, sa chère silencieuse, comme il l’appe­lait, celle qui s’était montrée si délicatement fine dans l’art de lui plaire, se fût livrée aux caresses de cet homme. Il se rappela tout d’un coup les larmes de la nuit de Folkestone, les larmes aussi de la dernière entrevue; et comme s’il en eût enfin compris le sens, il ne trouva plus en lui-même qu’un seul mot, qu’il prononça tout bas dans cette salle de restaurant emplie de la fumée des cigares, puis tout haut sous les arbres défeuillés des Tuileries, puis dans la solitude de la chambre de la rue Vaneau, — un seul mot, mais rempli de la perception des fatalités avilissantes de la vie : « Quelle misère! mon Dieu, quelle mi­sère ! »
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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XI
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DU CŒUR AUX SENS
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moment. Puis il se méprisait de cette faiblesse, et, pour se réconforter, il se répétait quelques vers qui correspondaient à son état d’esprit. Il les avait trouvés, étrange ironie de la destinée qu’il ne soupçonnait pas, dans l’unique recueil de poésies de Jacques Molan. Ce volume, réimprimé depuis que les romans de high life du poète l’avaient rendu célèbre, s’appelait d’un titre qui, à lui seul, révélait la jeunesse : les Premières Fiertés. Hubert avait dîné avec l’écrivain chez Mme de Sauve, sans se douter que la pauvre femme éprouvait un frisson d’horreur, ainsi contrainte par son mari de recevoir à sa table l’amant qu’elle idolâtrait et celui avec qui elle avait rompu. Molan avait causé avec esprit ce soir-là, et c’est à la suite de ce dîner que le jeune homme, par une curiosité très naturelle, avait pris chez un libraire le livre de vers. Le poème qui lui plaisait aujourd’hui était un sonnet, assez prétentieusement appelé Cruauté tendre :
 
Tais-toi, mon cœur! Orgueil féroce, parle, toi!
<poem>Tais-toi, mon cœur! Orgueil féroce, parle, toi!
Dis-moi qu’où j’ai passé je dois seul rester maître
Et ne point pardonner qui m’osa méconnaître
Se traîner à mes pieds et, du fond de son être.
Pleurer, chercher mes yeux, où j’ai pu ne rien mettre;
Et je m’en suis allé sans avoir dit pourquoi.</poem
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<poem>Elle ne savait pas qu’à l’heure où, comme folle,
Plaintive, elle implorait une seule parole,
Je souffrais autant qu’elle, et que je l’adorais.
L’homme outragé n’a rien de mieux que le silence,
Car se venger est un aveu des maux secrets,
Et je veux qu’on me croie au-dessus de l’offense.</poem>
 
— « Oui, » se disait Hubert, « il a raison : — le silence... « Ces vers le remuaient, enfantinement, comme il arrive aux lecteurs ordinaires qui demandent à une œuvre de poésie seulement d’aviver ou d’apaiser la plaie intérieure. « Le silence... » reprenait-il. « Est-ce qu’on parle à une morte? Hé bien ! Thérèse est une morte pour moi. »
 
En s’exprimant ainsi dans la solitaire chambre de travail où il passait maintenant presque toutes ses journées, Hubert n’avait plus de rancune contre sa maîtresse. Comme aucun fait récent ne venait susciter en lui des sentiments nouveaux, les anciens reparaissaient, ceux d’avant la trahison. Ces images de ses souvenirs abondaient en lui sans qu’il les chassât, et, petit à petit, sous cette influence, sa colère devenait quelque chose d’abstrait et de rationnel, si l’on peut dire, de convenu à ses yeux. En réalité, il n’avait jamais autant aimé cette femme que dans ces heures où il se croyait sûr de ne plus la revoir. Il l’aimait comme
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ce samedi... » Hubert retrouvait le quantième du mois au timbre de la poste, grâce au soin pieux qu’il avait eu de conserver toutes les enveloppes, pour l’enfantine raison qu’il n’aurait pas détruit, sans douleur, une ligne de cette écriture. Il n’avait pu, après tant et tant de semaines, se blaser sur l’émotion que lui procurait la vue des lettres de son nom tracées de la main de Thérèse. — Oui, heure par heure, il revivait sa vie vécue déjà. Le charme des minutes écoulées se représentait, si complet, si ravissant, si navrant ! Cela s’en était allé comme tout s’en va, et le jeune homme en arrivait à ne plus se révolter contre l’énigme dont il était victime. A la notion chrétienne de responsabilité succédait en lui un obscur fatalisme. La fin de son bonheur s’expliquait maintenant à ses yeux par l’inévitable misère humaine. Il absolvait presque son fantôme d’une faute qui lui semblait tenir à des fatalités naturelles ; puis il se prenait à songer que ce fantôme était non pas celui d’une femme morte, aux yeux clos, à la poitrine immobile, à la bouche fermée, mais une créature vivante, de qui les paupières battaient, de qui le cœur palpitait, de qui la bouche s’ouvrait, fraîche et tiède; et, malgré lui, tourmenté par il ne savait quel obscur désir, il se surprenait à murmurer : « Que fait-elle? »
Que
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Que faisait donc Thérèse, et comment n’avait-elle tenté aucun effort pour revoir celui qu’elle aimait? Quelles idées, quelles sensations avait-elle traversées depuis la terrible scène qui l’avait séparée d’Hubert? Pour elle aussi les journées avaient succédé aux journées; mais tandis que le jeune homme, en proie à une métamorphose d’âme provoquée par la plus inattendue et la plus tragique déception, les laissait s’en aller, ces jour­nées, rapides et brûlantes, passant d’une extré­mité à l’autre de l’univers du sentiment, — elle, la coupable ; elle, la vaincue, s’absorbait en une pensée unique. En cela pareille à toutes les femmes qui aiment, elle aurait donné les gouttes de son sang, les unes après les autres, pour gué­rir la douleur qu’elle avait causée à son amant. Ce n’est pas que les détails visibles de son exis­tence fussent modifiés. Sauf la première semaine, durant laquelle une continue et lancinante mi­graine l’avait, pour ainsi dire, terrassée, contre­coup peut-être salutaire de tant d’émotions res­senties, elle avait repris son métier de femme à la mode, son train accoutumé de courses et de visites, de grands dîners et de réceptions, de séances au théâtre ou dans les soirées. Mais ce mouvement extérieur n’a jamais plus empêché le rêve que ne fait le travail de l’aiguille à tapisserie.
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Chose étrange au premier abord : il s’était pro­duit dans cette âme, après l’explication de l’avenue Friedland, une détente à demi apaisée, tout simplement parce que l’aveu volontaire avait, comme toujours, diminué le remords. C’est sur cette loi inexpliquée de notre conscience que la fine psychologie de l’Église catholique a fondé le principe de la confession. Si Thérèse ne se par­donnait pas tout à fait sa faute, du moins, en y songeant, n’avait-elle plus à subir la vision d’une bassesse absolue. L’idée d’une certaine hauteur morale s’y trouvait associée et l’ennoblissait elle-même à ses propres yeux. Ce sommeil de ses remords la rendait libre de s’abîmer dans le sou­venir d’Hubert. Elle vivait maintenant dans une mortelle inquiétude à son endroit, dominée par le fixe désir de le revoir, non qu’elle espérât obtenir de lui son pardon ; mais elle savait qu’il était malheureux, et elle sentait un tel amour en son être pour cet enfant blessé par elle, qu’elle trouverait bien le moyen de panser, de fermer cette plaie. Comment? Elle n’aurait su le dire; mais il n’était pas possible qu’une telle tendresse, et si profondément repentante, fût inefficace. En tout cas, il fallait qu’elle montrât du moins à Hubert l’étendue de la passion qu’elle ressentait pour lui. Est-ce que cela ne le toucherait pas, ne
Elle finit, sans calcul et en obéissant aux impulsions de son propre cœur, par trouver un moyen qui lui parut presque infaillible pour arriver à une explication. Elle éprouva un irrésistible besoin de se rendre au petit appartement de l’ave­nue Friedland, et elle se dit qu’Hubert ressenti­rait, tôt ou tard, ce besoin comme elle. Il fallait, de toute nécessité, qu’elle se rencontrât face à face avec lui à une de ces visites. Sous l’influence de cette idée, elle commença de faire de longues séances solitaires dans ce rez-de-chaussée dont chaque recoin lui parlait de son bonheur perdu. La première fois qu’elle y vint ainsi, l’heure qu’elle passa parmi ces meubles fut pour elle le principe d’une émotion si intolérable qu’elle faillit retomber dans l’excès de son premier déses­poir. Elle y revint cependant, et, peu à peu, ce lui fut une étrange douceur que d’accomplir presque chaque jour ce pèlerinage d’amour. Le concierge allumait le feu; elle laissait la flamme éclairer le petit salon d’une lueur vacillante qui luttait contre l’envahissement du crépuscule ; elle se couchait sur le divan, et c’était pour elle une sensation à la fois torturante et délicieuse, toute mélangée d’attente, de mélancolie et de souvenirs.
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AÀ chaque fois, elle avait soin de deman­der d’abord : «Monsieur est-il venu? » et la ré­ponse négative lui rendait l’espoir que le hasard ferait coïncider la visite du jeune homme avec la sienne. Elle épiait le plus léger bruit, le cœur battant. L’ombre noyait autour d’elle les objets que la flambée du foyer ne colorait pas. L’ap­partement était parfumé de l’exhalaison des fleurs dont elle parait elle-même les vases et les coupes, et, tour à tour, elle redoutait, elle sou­haitait l’entrée d’Hubert. Lui pardonnerait-il? La repousserait-il? Et enfin elle devait quitter cet asile de son suprême espoir, et elle s’en allait, la voilette baissée, l’âme noyée de la même tristesse que jadis, lorsqu’elle sentait encore les baisers d’Hubert sur ses lèvres, épouvantée et consolée au même moment par cette idée : « Quand le reverrai-je?... Sera-ce demain?.. »
Un après-midi qu’elle était ainsi étendue sur le divan et abîmée parmi ses songes, il lui sembla en­tendre qu’une clef tournait dans la serrure de la porte d’entrée. Elle se redressa soudain avec une palpitation affolée du cœur... Oui, la porte s’ou­vrait, se refermait. Un pas résonnait dans l’anti­chambre. Une main ouvrait la seconde porte. Elle se renversa de nouveau sur les coussins du divan, incapable de supporter l’approche de ce qu’elle
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Cette présence de sa maîtresse lui avait du coup rendu sa colère nerveuse. Ce qu’il sentait à ce moment, c’était l’affreux besoin de brutaliser la femme, l’être de ruse et de mensonge, qui s’empare de l’homme, être de force et de férocité, chaque fois que la jalousie physique réveille en lui le mâle primitif placé vis-à-vis de la femelle dans la vérité de la nature. A une certaine profondeur, toutes les différences des éducations et des caractères s’abolissent devant les nécessités inévitables des lois du sexe.
Ce fut Thérèse qui rompit la première le silence. Elle comprenait trop bien la gravité de l’explication qui allait suivre, pour que ses plus intimes facultés de finesse féminine ne fussent pas mises en jeu. Elle aimait Hubert, à cette seconde, aussi passionnément qu’au jour où elle s’était confessée à lui de son inexplicable faute ; mais elle était maîtresse d’elle-même à présent, et elle pouvait mesurer la portée de ses paroles. D’ailleurs, elle n’avait pas de comédie à jouer. Il lui suffisait de se montrer telle qu’elle était, dans l’humilité infi­nie de la plus repentante des tendresses, et ce fut d’une voix presque basse qu’elle commença de parler, du coin d’ombre où elle se sentait assise.
 
— « Je vous demande pardon de me trouver ici, » dit-elle; «je vais partir. En me permettant
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de venir dans cet appartement, quelquefois, toute seule, je n’ai cru rien faire qui vous déplût... C’était un pèlerinage vers ce qui a été l’unique bonheur de ma vie, mais je ne le recommencerai plus, je vous le promets... »
 
— « C’est à moi de me retirer, madame, » ré­pondit Hubert, que le son de cette voix troublait d’une émotion impossible à définir. « Elle est venue plusieurs fois, » songea-t-il, et cette idée l’irritait, comme il arrive quand on ne veut pas s’abandonner à une sensation tendre. «J’avoue, » continua-t-il tout haut, « que je ne m’attendais pas à vous revoir ici après ce qui s’est passé. Il me semblait que vous deviez fuir certains souvenirs plutôt que de les rechercher... »
 
— « Ne me parlez pas avec dureté, » reprit-elle avec plus de douceur encore. « Mais pourquoi me parleriez-vous autrement?» ajouta-t-elle d’un ton mélancolique. « Je ne peux pas me justifier à vos yeux. Réfléchissez pourtant que, si je n’avais pas tenu, comme j’y tenais, à la beauté du sentiment qui nous a unis, je n’aurais pas été sincère avec vous comme je l’ai été. Hélas! c’est que je vous aimais comme je vous aime, comme je vous aime­rai toujours. »
 
—- « N’employez pas le mot d’amour, » répli­qua Hubert, « vous n’en avez plus le droit »
— «
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Ah ! » répondit-elle avec une exaltation grandissante, « vous ne pouvez pas m’empêcher de sentir. Oui ! Hubert, je vous aime, et si je n’ai plus d’espoir que cet amour soit partagé, il n’en est pas moins vivant ici ! » et elle se frappa la poi­trine. « Et il faut que vous le sachiez, » continua-t-elle, « c’est ma seule consolation dans le plus complet malheur, de penser que j’aurai pu vous dire une dernière fois ce que je vous ai tant dit en des jours heureux : je vous aime. Ne voyez pas là un rêve de pardon; je n’essayerai pas de vous fléchir et vous ne me condamnerez jamais autant que je me condamne. Mais il n’en est pas moins vrai que je vous aime — plus que jamais. »
 
— « Ah ! » répondit-elle avec une exaltation grandissante, « vous ne pouvez pas m’empêcher de sentir. Oui ! Hubert, je vous aime, et si je n’ai plus d’espoir que cet amour soit partagé, il n’en est pas moins vivant ici ! » et elle se frappa la poi­trine. « Et il faut que vous le sachiez, » continua-t-elle, « c’est ma seule consolation dans le plus complet malheur, de penser que j’aurai pu vous dire une dernière fois ce que je vous ai tant dit en des jours heureux : je vous aime. Ne voyez pas là un rêve de pardon; je n’essayerai pas de vous fléchir et vous ne me condamnerez jamais autant que je me condamne. Mais il n’en est pas moins vrai que je vous aime — plus que jamais. »
 
— « Hé bien ! » reprit Hubert, « cet amour sera la seule vengeance que je veuille tirer de vous... Sachez-le donc, cet homme que vous aimez, vous lui avez fait supporter un martyre à ne pas y survivre ; vous lui avez déchiré le cœur, vous avez été son bourreau, bourreau de toutes les heures, de toutes les minutes... Il n’y a plus en moi qu’une plaie, et c’est vous, vous qui l’avez ouverte... Je ne crois plus à rien, je n’espère plus rien, et c’est vous qui en êtes la cause... Et cela durera longtemps, longtemps, et tous les matins il faudra que vous vous disiez et tous les soirs : Celui que j’aime est dans l’agonie, et c’est moi
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qui le tue... » Et il continuait, soulageant son âme de sa douleur de tant de jours avec tout ce que la colère lui fournissait de paroles cruelles pour cette femme, qui l’écoutait les paupières baissées, le visage décomposé, effrayante de pâ­leur dans l’ombre où résonnait cette voix pour elle terrible. Ne lui infligeait-il pas, rien qu’en obéis­sant à sa passion, le plus torturant des supplices : celui de saigner devant elle d’une blessure qu’elle lui avait faite et qu’elle ne pouvait guérir ?
 
— « Frappez-moi ! » répondit-elle simplement, «j’ai tout mérité. »
 
— « Ce sont là des phrases, » dit Hubert après un nouveau silence, durant lequel il avait marché d’un bout à l’autre de la pièce pour user sa fureur. « Venons aux faits. Il faut que cette entrevue ait une conclusion pratique. Nous devons nous revoir dans le monde et chez vous. Mon absence des mai­sons où je vous ai connue ne peut plus s’expliquer, comme je l’ai expliquée, par un petit voyage. Ai-je besoin de vous dire que je me conduirai comme un honnête homme et que personne ne soupçonnera rien de ce qui a pu se passer entre nous? Il reste la question de cet appartement. Je vais écrire à Deroy pour le prévenir que je n’y viendrai plus. Il est inutile que nous nous retrouvions ici. Nous n’avons plus rien à nous dire. »
— «
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Vous avez raison, » fit Thérèse d’un accent brisé; puis, comme prenant une résolution suprême, elle se leva. Elle passa ses deux mains sur ses yeux, et, détachant de son poignet le brace­let auquel était appendue la petite clef, elle ten­dit ce bijou à Hubert sans prononcer une parole. Il prit la chaînette d’or, et ses doigts rencontrè­rent ceux de la jeune femme. Ni l’un ni l’autre ne retira sa main. Ils se regardèrent, et il la vit bien en face pour la première fois depuis son entrée dans l’appartement. Elle était à cet instant d’une beauté sublime. Sa bouche s’entr’ouvrait comme si la respiration lui eût manqué, ses yeux étaient chargés de langueur, ses doigts pressèrent les doigts de son amant d’une caresse lente, et une flamme subtile courut soudain en lui. Comme pris d’ivresse, il se rapprocha d’elle et la prit dans ses bras en lui donnant un baiser. Elle défaillit, et ils s’étreignirent d’une de ces étreintes affolées et silencieuses dans lesquelles se fondent toutes les rancunes, justes et injustes, mais aussi toutes les dignités. Ce sont des minutes où ni l’homme ni la femme ne prononcent le mot : je t’aime, comme s’ils éprouvaient que ces égarements-là n’ont, en effet, plus rien de commun avec l’amour.
 
— « Vous avez raison, » fit Thérèse d’un accent brisé; puis, comme prenant une résolution suprême, elle se leva. Elle passa ses deux mains sur ses yeux, et, détachant de son poignet le brace­let auquel était appendue la petite clef, elle ten­dit ce bijou à Hubert sans prononcer une parole. Il prit la chaînette d’or, et ses doigts rencontrè­rent ceux de la jeune femme. Ni l’un ni l’autre ne retira sa main. Ils se regardèrent, et il la vit bien en face pour la première fois depuis son entrée dans l’appartement. Elle était à cet instant d’une beauté sublime. Sa bouche s’entr’ouvrait comme si la respiration lui eût manqué, ses yeux étaient chargés de langueur, ses doigts pressèrent les doigts de son amant d’une caresse lente, et une flamme subtile courut soudain en lui. Comme pris d’ivresse, il se rapprocha d’elle et la prit dans ses bras en lui donnant un baiser. Elle défaillit, et ils s’étreignirent d’une de ces étreintes affolées et silencieuses dans lesquelles se fondent toutes les rancunes, justes et injustes, mais aussi toutes les dignités. Ce sont des minutes où ni l’homme ni la femme ne prononcent le mot : je t’aime, comme s’ils éprouvaient que ces égarements-là n’ont, en effet, plus rien de commun avec l’amour.
Quand ils reprirent leurs sens, et qu’ils se retrouvè
 
Quand ils reprirent leurs sens, et qu’ils se retrouvèrent
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rent l’un auprès de l’autre sur le divan, elle le regarda. Elle tremblait de le voir céder à l’horrible mouvement familier aux hommes au sortir de chutes pareilles, et qui les pousse à punir leur propre faiblesse sur leur complice, en l’accablant de mépris. Si Hubert fut saisi d’un frisson de révolte, il eut du moins la générosité d’en épargner la vue à Thérèse; et alors, d’une voix que la crainte rendait si captivante : « Ah ! mon Hubert, » disait-elle, « je t’ai donc de nouveau à moi... Si tu savais! Je n’aurais pas survécu à notre séparation. J’en serais morte; je t’aime trop... Je serai si douce, si douce pour toi, je te rendrai si heureux... Mais ne me quitte pas. Si tu ne m’aimes plus, laisse-moi t’aimer. Prends-moi, renvoie-moi, au gré de ton caprice. Je suis ton esclave, ta chose, ton bien. Ah ! si je pouvais mourir maintenant!... » Et elle couvrait le vi­sage amaigri du jeune homme de baisers passion­nés. Lui cependant restait immobile, la bouche et les yeux clos, et il songeait où il en était tombé. Maintenant que l’ivresse était dissipée, il pouvait comparer ce qu’il venait de ressentir à ce qu’il avait ressenti autrefois. Le symbole du change­ment accompli était dans le contraste entre la bru­talité de ce plaisir, pris ainsi, sur ce divan, et la divine pudeur des anciens jours. Il n’avait point
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pardonné à Thérèse, et il n’avait pu lui résister; mais, par cela même, il avait à jamais perdu le droit de lui reprocher sa trahison. Et puis, l’aurait-il eu de nouveau, ce droit, comment en user? Il y avait dans les caresses de cette femme un ensorcellement trop fort. Il devina qu’il allait le su­bir à partir de ce jour, et que c’en était fait de son rêve. Il avait aimé cette femme du plus sublime amour; elle le tenait maintenant par ce qu’il y avait de plus obscur et de moins noble en lui. Quelque chose était mort dans sa vie morale, qu’il ne devait plus jamais retrouver. C’était un de ces naufrages d’âme que ceux qui les subissent sentent irrémédiables. Il avait cessé de s’estimer, après avoir cessé d’estimer sa maîtresse. La Dalila éternelle avait une fois de plus accompli son œuvre, et, comme les lèvres de la femme étaient frémissantes et caressantes, il lui rendit ses baisers.
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XII
 
COMME LES AUTRES
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LES AUTRES
 
Quinze jours environ après cette scène, Hubert avait recommencé de dîner en ville et de sortir presque tous les soirs, à la grande stupeur de sa mère, qui, après s’être tue devant un chagrin sur lequel elle était impuissante, rencontrait mainte­nant chez son fils un air de fièvre enivrée qui l’épouvantait. Elle ne put s’empêcher de s’ouvrir de cet étonnement à George Liauran, un soir que ce dernier était venu, comme de coutume, prendre sa place dans le petit salon témoin de tant d’agonies de la pauvre femme. Le vent soufflait au de­hors, comme dans la nuit où le général Scilly avait commencé de songer au malheur de ses amies ; et le vieux soldat, qui était, lui aussi, sur son fauteuil ordinaire, ne put s’empêcher de constater combien ces quelques mois avaient produit de ravages sur les deux veuves.
 
— « Je n’y comprends rien, » répondit George à l’interrogation de sa cousine. « Hubert et moi, nous n’avons pas eu d’entretien. Il est certain que
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son désespoir est inexplicable, s’il n’a pas cru à la faute, de Mme de Sauve, et il est certain qu’il est de nouveau au mieux avec elle. »
 
— « Après ce qu’il sait? » dit le comte. « Il n’est pas fier. »
 
— « Que voulez-vous? » reprit George. « Il est comme les autres... »
 
Mme Liauran, couchée sur sa chaise longue, tenait la main de Mme Castel, tandis que son cou­sin prononçait cette parole, dont il ne mesurait pas la portée. Les doigts de la mère et ceux de la vieille grand’mère échangèrent une pression par laquelle les deux femmes se dirent l’une à l’autre la souffrance dont ni l’une ni l’autre ne devaient jamais guérir. Elles n’avaient pas élevé leur enfant pour qu’il devint comme les autres. Elles entre­voyaient la métamorphose inévitable qui allait s’accomplir dans leur Hubert, à présent... Hélas ! C’est une profonde vérité, que « l’homme est tel que son amour» ; mais cet amour, pourquoi et d’où nous vient-il? Question sans réponse, et, —comme la trahison de la femme, comme la faiblesse de l’homme, comme le duel de la chair et de l’esprit, comme la vie même, dans ce ténébreux univers de la chute, — cruelle, cruelle énigme!
 
Londres, juillet-septembre 1884.
 
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