Différences entre versions de « Toine (recueil)/Édition Conard, 1910/L’Armoire »

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==__MATCH__:[[Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, XI.djvu/157]]==
 
On parlait de filles, après dîner, car de quoi parler, entre hommes ?
- Un soir de l'hiver dernier, je fus pris soudain d'une de ces lassitudes désolées, accablantes, qui vous saisissent l'âme et le corps de temps en temps. J'étais chez moi, tout seul, et je sentis bien que si je demeurais ainsi j'allais avoir une effroyable crise de tristesse, de ces tristesses qui doivent mener au suicide quand elles reviennent souvent.
 
J'endossai mon pardessus, et je sortis sans savoir du tout ce que j'allais faire. Etant descendu jusqu'aux boulevards, je me mis à errer le long des cafés presque vides, car il pleuvait, il tombait une de ces pluies menues qui mouillent l'esprit autant que les habits, non pas une de ces bonnes pluies d'averse, s'abattant en cascade et jetant sous les portes cochères les passants essoufflés, mais une de ces pluies si fines qu'on ne sent point les gouttes, une de ces pluies humides qui déposent incessamment sur vous d'imperceptibles gouttelettes et couvrent bientôt les habits d'une mousse d'eau glacée et pénétrante.
==[[Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, XI.djvu/158]]==
le long des cafés presque vides, car il pleuvait, il tombait une de ces pluies menues qui mouillent l'esprit autant que les habits, non pas une de ces bonnes pluies d'averse, s'abattant en cascade et jetant sous les portes cochères les passants essoufflés, mais une de ces pluies si fines qu'on ne sent point les gouttes, une de ces pluies humides qui déposent incessamment sur vous d'imperceptibles gouttelettes et couvrent bientôt les habits d'une mousse d'eau glacée et pénétrante.
 
Que faire ? J'allais, je revenais, cherchant où passer deux heures, et découvrant pour la première fois qu'il n'y a pas un endroit de distraction, dans Paris, le soir. Enfin, je me décidai à entrer aux Folies-Bergère, cette amusante halle aux filles.
 
Peu de monde dans la grande salle. Le long promenoir en fer à cheval ne contenait que des individus de peu, dont la race commune apparaissait dans la démarche, dans le vêtement, dans la coupe des cheveux et de la barbe, dans le chapeau, dans le teint. C'est à peine si on apercevait de temps en temps un homme qu'on devinât lavé, parfaitement lavé, et dont tout l'habillement eût un air d'ensemble. Quant aux filles, toujours les mêmes, les affreuses filles que vous connaissez, laides, fatiguées, pendantes, et allant de leur pas de chasse, avec cet air de dédain imbécile qu'elles prennent, je ne sais pourquoi.
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laides, fatiguées, pendantes, et allant de leur pas de chasse, avec cet air de dédain imbécile qu'elles prennent, je ne sais pourquoi.
 
Je me disais que vraiment pas une de ces créatures avachies, graisseuses plutôt que grasses, bouffies d'ici et maigres de là, avec des bedaines de chanoines et des jambes d'échassiers cagneux, ne valait le louis qu'elles obtiennent à grand-peine après en avoir demandé cinq.
 
- Mais oui. Tu sais bien que nous en sommes convenus.
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- C'est bon, mon chat, c'était seulement pour savoir. Attends-moi ici une minute, je reviens tout à l'heure.
 
J'inspectais l'appartement d'un oeil soupçonneux. Rien cependant ne me paraissait inquiétant.
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Elle se déshabilla si vite qu'elle fut au lit avant que j'eusse ôté mon pardessus. Elle se mit à rire :
 
Et elle se mit à me raconter une interminable histoire de portière qui avait fait des potins sur elle.
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Mais tout à coup j'entendis remuer tout près de nous. Ça avait été d'abord un soupir, puis un bruit léger, mais distinct, comme si quelqu'un s'était retourné sur une chaise.
 
- Voyons, dis-moi qui c'était.
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- C'était un canotier, mon chat.
Mais brusquement je me rappelai la théorie d'un médecin de mes amis, un médecin observateur et philosophe qu'un service constant dans un grand hôpital met en rapports quotidiens avec des filles-mères et des filles publiques, avec toutes les hontes et toutes les misères des femmes, des pauvres femmes devenues la proie affreuse du mâle errant avec de l'argent dans sa poche.
 
- Toujours, me disait-il, toujours une fille est débauchée par un homme de sa classe et de sa condition. J'ai des volumes d'observations là-dessus. On accuse les riches de cueillir la fleur d'innocence des enfants du peuple. Ça n'est pas vrai. Les riches payent le bouquet cueilli ! Ils en cueillent aussi, mais sur les secondes floraisons ; ils ne les coupent jamais sur la première.
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sur les secondes floraisons ; ils ne les coupent jamais sur la première.
 
Alors me tournant vers ma compagne, je me mis à rire.
- Allons, parle.
 
- Oh ! la première fois, ça ne fut presque rien. C'était à la fête du pays. On avait fait venir un chef d'extra, M. Alexandre. Dès qu'il est arrivé, il a fait tout ce qu'il a voulu dans la maison. Il commandait à tout le monde, au patron, à la patronne, comme s'il avait été un roi... C'était un grand bel homme qui, ne tenait pas en place devant son fourneau. Il criait toujours : "Allons, du beurre, des oeufs, du madère." Et il fallait lui apporter ça tout de suite en courant, ou bien il se fâchait et il vous en disait à vous faire rougir jusque sous les jupes.
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Il criait toujours : "Allons, du beurre, des oeufs, du madère." Et il fallait lui apporter ça tout de suite en courant, ou bien il se fâchait et il vous en disait à vous faire rougir jusque sous les jupes.
 
Quand la journée fut finie, il se mit à fumer sa pipe devant la porte.
 
Je commençais à m'amuser. Je repris :
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- Très bien ma fille, c'est très bien. Vous êtes toutes moins bêtes qu'on ne croit, tout de même. Et quel âge a-t-il, Florentin, maintenant ?
 
Mais, j'avais découvert, moi, de quel côté était parti ce bruit étrange. J'allai droit vers une porte cachée à la tête de notre lit et je l'ouvris brusquement... et j'aperçus, tremblant, ouvrant sur moi des yeux effarés et brillants, un pauvre petit garçon pâle et maigre, assis à côté d'une grande chaise de paille, d'où il venait de tomber.
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Dès qu'il m'aperçut, il se mit à pleurer, et ouvrant les bras vers sa mère :
Elle se fâchait, s'animait, criait.
 
L'enfant pleurait toujours. Un pauvre enfant chétif et timide, oui, c'était bien l'enfant de l'armoire, de l'armoire froide et sombre, l'enfant qui revenait de temps en temps reprendre un peu de chaleur dans la couche un instant vide.
==[[Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, XI.djvu/168]]==
un peu de chaleur dans la couche un instant vide.
 
Moi aussi, j'avais envie de pleurer. Et je rentrai coucher chez moi.
 
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