Différences entre les versions de « Diloy le chemineau »

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chap 24
(chap 23)
(chap 24)
 
Dans un autre panier elles mirent les vêtements de la mère Marcotte. Les deux vieux regardaient avec admiration l’ordre et la promptitude que mettait Gertrude, seule d’abord, ensuite aidée de Félicie, à tout ranger sans rien chiffonner, rien abîmer. Les petits présentaient les objets à serrer, apportaient de la ficelle, du papier, etc.
 
 
===XXIV - Félicie reprend ses grands airs===
 
Après une heure de travail, pendant laquelle les trois petits s’étaient beaucoup amusés et Félicie s’était trouvée satisfaite, le général et ces dames, suivis de tous les domestiques de la maison, firent leur entrée dans le potager, et, un moment après, tout était plein de mouvement et de bruit. Le général donnait des ordres aux domestiques ; les enfants regardaient, croyaient aider, sautaient sur les meubles, grimpaient sur la charrette, faisaient des petits paquets, se poussaient, se bousculaient et s’amusaient comme des rois. Quand le chargement de la charrette fut terminé, tout le monde accompagna cette première partie du mobilier et voulut aider au déchargement. Le général dut arrêter ce trop grand zèle ; il garda le monde nécessaire pour monter les lits, les armoires, et renvoya la charrette pour faire un second chargement. Les enfants et la bonne y montèrent ; Laurent prit le fouet et les guides, et on se dirigea lentement vers le jardin.
 
« Veux-tu mener à ton tour ? dit Laurent à Félicie, assise dans la charrette.
 
FÉLICIE, ''avec dédain''<BR>
Non, je te remercie ; je ne suis pas habituée à l’office de charretier.
 
ANNE<BR>
C’est très amusant.
 
FÉLICIE<BR>
Moi, cela me déplaît.
 
LAURENT<BR>
Pourquoi cela ? On tire les guides, on fouette le cheval.
 
FÉLICIE<BR>
Et puis on verse dans le fossé quand on tire mal ou quand on fouette trop fort.
 
LAURENT<BR>
Mais moi je ne tire pas mal et je fouette tout doucement.
 
LA BONNE<BR>
Le charretier marche à côté du cheval et le fait aller au milieu du chemin : il n’y a pas de danger.
 
LAURENT<BR>
Hue ! Huhau ! Hue ! À dia !
 
FÉLICIE<BR>
Tais-toi donc, tu vas nous verser. Je veux descendre.
 
LAURENT<BR>
Il n’y a pas de danger, je te dis. Hue ! Huhau ! Hue !
 
– Je veux descendre ! cria encore Félicie.
 
LAURENT<BR>
Non, tu ne descendras pas. Hue ! Hue donc. »
 
Le cheval pressa le pas, le charretier resta en arrière. Félicie criait, Laurent et Anne riaient ; Juliette avait un peu peur.
 
La bonne et Gertrude, voyant qu’il n’y avait aucun danger, cherchaient à calmer Félicie. Gertrude demanda à la bonne de faire monter le charretier près de Laurent pour rassurer Félicie. La bonne l’appela.
 
« Montez avec nous, Philippe : Mlle Félicie a peur. »
 
Philippe grimpa dans la charrette.
 
FÉLICIE, ''se levant''<BR>
Je ne veux pas que le charretier soit avec nous.
 
LA BONNE<BR>
Pourquoi cela ? Sa présence vous rassurera.
 
FÉLICIE<BR>
Non, je ne veux pas qu’il soit près de moi. J’ai supporté beaucoup de choses aujourd’hui, mais c’est trop fort aussi. Qu’est-ce qu’on dirait de me voir près d’un paysan ?
 
LA BONNE<BR>
Personne ne dira rien. Un paysan est un homme comme un autre. On ne vous regardera seulement pas.
 
FÉLICIE<BR>
Je te dis que c’est ridicule. Je ne veux pas. Arrêtez, Philippe : je veux descendre. »
 
Le charretier arrêta le cheval ; Félicie sauta à bas de la charrette. Gertrude la suivit.
 
« Allez, mon bon Philippe, dit-elle. Nous vous rejoindrons au potager. »
 
JULIETTE<BR>
Pourquoi ne restes-tu pas avec nous ?
 
GERTRUDE<BR>
Parce que j’aime mieux tenir compagnie à Félicie pour qu’elle ne soit pas seule.
 
FÉLICIE<BR>
À la bonne heure ! Tu fais comme moi ; tu ne veux pas te trouver près de ce charretier en blouse et en sabots.
 
GERTRUDE<BR>
Oh ! pas du tout ; cela me serait bien égal. Philippe est si poli, si complaisant, qu’il ne me fait pas peur du tout. Je suis descendue pour ne pas te laisser seule. Ta bonne est obligée de rester près des petits… Mais pourquoi as-tu dit tout haut devant le pauvre Philippe que tu ne voulais pas rester avec lui dans la charrette ? Tu lui as fait de la peine. Ce pauvre homme est devenu tout rouge.
 
FÉLICIE<BR>
Tant mieux ! Il a compris qu’il n’aurait pas dû se permettre de monter avec nous.
 
GERTRUDE<BR>
Oh ! Félicie, pourquoi as-tu de pareilles idées ? Pourquoi te figures-tu que tu es tellement au-dessus de ces pauvres gens qu’ils ne doivent même pas t’approcher, encore moins te toucher ? Vois mes tantes et mon oncle, comme ils sont polis, soigneux pour tous leurs domestiques, pour les gens du village ; comme ils s’intéressent à eux. Et vois aussi comme on les aime ! Est-ce qu’on les respecte moins parce qu’ils se font aimer ? Bien au contraire.
 
FÉLICIE<BR>
Je ne peux pas faire de même. Ça me déplaît ; ça me gêne. Leurs mains sales me dégoûtent ; ils sentent mauvais ; leurs cheveux sont mal peignés ; enfin, je déteste qu’ils me touchent.
 
GERTRUDE<BR>
Pauvre Félicie ! Je te plains. Personne ne t’aimera, et tu ne seras pas heureuse. »
 
Félicie ne répondit pas, Gertrude ne dit plus rien. Elle vit qu’une fois encore l’accès de bonté de Félicie était passé.
 
« Il faut du temps et de la patience…, pensa-t-elle. Mais pourquoi change-t-elle tout d’un coup sans rime ni raison ?… Pourvu qu’elle ne fasse pas demain quelque chose de désagréable à ce pauvre Diloy ! »
 
Le déménagement continua, mais avec moins d’entrain pour les enfants.
 
Félicie gênait tout le monde ; elle avait repris ce que son oncle appelait ses grands airs. Au dernier voyage, Félicie déclara qu’elle était fatiguée et qu’elle rentrait à la maison ; personne ne chercha à la retenir, pas même Gertrude, et elle se dirigea vers la maison d’un air assez maussade.
 
Gertrude s’assit dehors, à l’ombre d’un sapin, et se laissa aller à ses réflexions.
 
« Je suis désolée, pensa-t-elle ; je sens que je n’aime plus autant Félicie que les premiers jours de mon arrivée. Elle a des idées si opposées aux miennes ! Il faut toujours la ménager, la flatter même un peu ; et puis je crains qu’elle ne soit un peu jalouse de ce que mon oncle me dit d’aimable… Comme il est bon, mon oncle ! Je l’aime beaucoup. Il est si gai avec cela, si aimable !… Quel dommage que pauvre maman ne soit pas ici !… Comme c’est long un mois !… Mais que puis-je faire pour changer Félicie, pour diminuer son orgueil ? Par moments elle a l’air d’être corrigée, excellente, et puis, sans qu’on sache pourquoi, elle change, elle devient froide et hautaine. »
 
Gertrude réfléchissait depuis assez longtemps, lorsqu’elle entendit venir quelqu’un ; elle leva les yeux et vit venir son oncle qui venait s’asseoir près d’elle.
 
GERTRUDE<BR>
C’est vous, mon cher oncle ? Je pensais à vous tout justement.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Je viens me reposer un instant près de toi. Et que penses-tu, mon enfant ?
 
GERTRUDE<BR>
Je pensais que si vous pouviez m’aider à corriger Félicie de son orgueil, j’en serais bien heureuse.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Est-ce qu’elle a encore fait quelque sottise ? Dieu ! que cette péronnelle m’ennuie, et combien j’admire ta tante d’Orvillet qui ne s’impatiente jamais contre elle, qui supporte ses impertinences, qui lui explique ses raisons pour ne pas lui accorder ses demandes, et qui la traite toujours avec la même douceur !
 
GERTRUDE<BR>
C’est que ma tante voit qu’il y a du bon dans Félicie, et qu’avec de la douceur elle finira par la rendre bonne.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
J’en doute, moi. Cette Félicie est une pécore et restera pécore. Si elle pouvait te ressembler seulement un peu !
 
GERTRUDE<BR>
Mon bon oncle, j’ai quelque chose à vous demander.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Demande, ma fille, demande ; accordé d’avance.
 
GERTRUDE<BR>
Merci, mon oncle. Je vous demande donc instamment de ne pas dire du bien de moi devant Félicie, et de ne pas me témoigner plus d’amitié qu’à elle.
 
LE GÉNÉRAL, ''souriant''<BR>
Ah ! ah ! la pécore est jalouse ! Je veux bien ne pas dire devant elle ce que je pense, mais, quant à lui témoigner la même affection qu’à toi, c’est impossible, absolument impossible. Ce ne serait pas juste, ce ne serait pas bien.
 
GERTRUDE<BR>
Oh ! mon oncle, je vous en prie ; vous venez de me promettre de m’accorder ce que je vous demanderais.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Je vais te prouver tout de suite que tu demandes l’impossible. M’aimes-tu, toi ?
 
GERTRUDE, ''vivement''<BR>
Oui, mon oncle ; beaucoup, beaucoup.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Et crois-tu que Félicie m’aime ?
 
GERTRUDE, ''hésitant''<BR>
Pas tant que je vous aime ; mais pourtant…
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Elle me déteste, je le vois bien. Et crois-tu que je l’aime ?
 
GERTRUDE<BR>
Hélas ! non, mon oncle.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Et enfin, une dernière question. Crois-tu que je t’aime ?
 
GERTRUDE<BR>
Oh oui ! mon oncle ; j’en suis sûre.
 
LE GÉNÉRAL, ''l’embrassant''<BR>
Et tu as raison, chère enfant ; je t’aime parce que tu es bonne, pieuse, charitable, excellente en un mot. Et comment veux-tu que je traite avec la même amitié la nièce que j’aime et qui m’aime, et celle que je n’aime pas et qui ne m’aime pas ? Je te le demande à toi-même. Ce serait-il juste et bien ?
 
GERTRUDE<BR>
Pas tout à fait, mon oncle, mais ce serait bien beau.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Chère enfant, ce qui est injuste ne peut pas être beau. Ce serait, de plus, un mauvais exemple et une mauvaise leçon pour Félicie elle-même. Il faut qu’elle voie enfin qu’elle éloigne d’elle tout le monde et qu’elle se prépare une vie très malheureuse. »
 
Le général embrassa encore Gertrude et se leva pour continuer avec les enfants et les domestiques la surveillance du déménagement et de l’installation des Marcotte.
 
LE GÉNÉRAL<BR>
Viens avec moi, ma petite Gertrude ; tu nous aideras et tu empêcheras ces Marcotte de se quereller ; ils ne font pas autre chose depuis qu’ils sont là-bas. »
 
 
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