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[[ru:Анна Каренина (Толстой)/Часть VIII]]
 
==[[Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/513]]==
 
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I
 
Deux mois s’étaient écoulés, et, quoiqu’on eût atteint la moitié de l’été Serge Ivanitch n’avait pas encore quitté Moscou pour prendre son temps de repos habituel à la campagne. Un événement important venait de s’accomplir pour lui, la publication d’un livre sur les formes gouvernementales en Europe et en Russie, fruit d’un labeur de six ans. L’introduction, ainsi que quelques fragments de cet ouvrage, avaient déjà paru dans des revues ; mais, quoique son travail n’eût plus l’attrait de la nouveauté, Serge Ivanitch s’attendait néanmoins à ce qu’il fît sensation.
 
Des semaines se passèrent cependant sans qu’aucune émotion vînt agiter le monde littéraire. Quelques amis, hommes de science, parlèrent à Kosnichef de son livre, par politesse, mais la société proprement dite était préoccupée de questions trop
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différentes, pour accorder la moindre attention à une publication de ce genre ; quant aux journaux, la seule critique qui parût dans une feuille sérieuse fut de nature à mortifier l’auteur.
 
Cet article n’était qu’un choix de citations, habilement combinées pour démontrer que le livre entier, avec ses hautes prétentions, n’offrait qu’un tissu de phrases pompeuses, qui ne semblaient pas toujours intelligibles, ainsi que le témoignaient les fréquents points d’interrogation du critique ; le plus dur, c’est que celui-ci, quoique médiocrement instruit, était très spirituel.
 
Serge Ivanitch, malgré sa bonne foi, ne songea pas un instant à vérifier la justesse de ces remarques ; il crut à une vengeance, et se rappela avoir rencontré l’auteur de l’article chez son libraire, et avoir relevé l’ignorance d’une de ses observations.
 
Au mécompte de voir le travail de six années passer ainsi inaperçu, se joignait pour Kosnichef une sorte de découragement causé par l’oisiveté, qui succédait pour lui à la période d’agitation, due à la publication de son livre. Heureusement l’attention publique se portait en ce moment vers la question slave, avec un enthousiasme qui gagnait les meilleurs esprits. Kosnichef avait trop de sens pour ne pas reconnaître que cet entraînement présentait des côtés puérils, et qu’il offrait de trop nombreuses occasions aux personnalités vaniteuses de se mettre en évidence ; il ne professait pas non plus une confiance absolue dans les récits exagérés des journaux ; mais il fut touché par le sentiment unanime de
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sympathie ressenti par toutes les classes de la société pour l’héroïne des Serbes et des Monténégrins. Cette manifestation de l’opinion publique le frappa.
 
« Le sentiment national, disait-il, pouvait enfin se produire au grand jour », et plus il étudiait ce mouvement dans son ensemble, plus il lui découvrait des proportions grandioses, destinées à marquer dans l’histoire de la Russie. Son livre et ses déceptions furent oubliés ! et il se consacra si complètement à l’œuvre commune, qu’il atteignait la moitié de l’été sans avoir pu se dégager assez complètement de ses nouvelles occupations pour aller à la campagne. Il résolut, coûte que coûte, de s’accorder une quinzaine de jours pour se plonger dans la vie des champs, afin d’assister aux premiers signes de ce réveil national, auquel la capitale et toutes les grandes villes de l’empire croyaient fermement.
 
Katavasof profita de l’occasion pour tenir la promesse qu’il avait faite à Levine de venir chez lui, et les deux amis se mirent en route le même jour.
 
II
 
Les abords de la gare de Koursk étaient encombrés de voitures amenant des volontaires et ceux qui leur faisaient escorte ; des dames portant des bouquets attendaient les héros du jour pour les saluer, et la foule les suivait jusque dans l’intérieur de la gare.
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Parmi les dames munies de bouquets, il s’en trouva une qui connaissait Serge Ivanitch, et, en le voyant paraître, elle lui demanda en français s’il accompagnait des volontaires.
 
« Je pars pour la campagne, chez mon frère, princesse, j’ai besoin de me reposer ; mais vous, ajouta-t-il avec un léger sourire, ne quittez pas votre poste ?
 
— Il le faut bien. Est-il vrai, dites-moi, que nous en ayons déjà expédié huit cents ?
 
— Nous en avons expédié plus de mille, et nous comptons ceux qui ne sont pas directement partis de Moscou.
 
— Je le disais bien, s’écria la dame enchantée, et les dons ? n’est-ce pas qu’ils ont atteint presque un million ?
 
— Plus que cela, princesse.
 
— Avez-vous lu le télégramme ? on a encore battu les Turcs. À propos, savez-vous qui part aujourd’hui ? le comte Wronsky ! dit la princesse d’un air triomphant, avec un sourire significatif.
 
— Je l’avais entendu dire, mais je ne savais pas qu’il partait aujourd’hui.
 
— Je viens de l’apercevoir, il est ici avec sa mère ; au fond il ne pouvait rien faire de mieux.
 
— Oh ! certainement. »
 
Pendant cette conversation, la foule se précipitait dans la salle du buffet, où un monsieur, le verre en main, tenait aux volontaires un discours, qu’il termina en les bénissant d’une voix émue au nom de « notre mère Moscou ». La foule répondit par
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des vivats, et Serge Ivanitch, ainsi que sa compagne, furent presque renversés par les manifestations de l’enthousiasme public.
 
« Qu’en dites-vous, princesse ? cria tout à coup au milieu de la foule la voix ravie de Stépane Arcadiévitch, se frayant un chemin dans la mêlée. N’est-ce pas qu’il a bien parlé ? Bravo ! c’est vous, Serge Ivanitch, qui devriez leur dire quelques paroles d’approbation, ajouta Oblonsky de son air caressant, en touchant le bras de Kosnichef.
 
— Oh non ! je pars.
 
— Où allez-vous ?
 
— Chez mon frère.
 
— Alors vous verrez ma femme ; dites-lui que vous m’avez rencontré, que tout est « all right », elle comprendra ; dites-lui aussi que je suis nommé membre de la commission, elle sait ce que c’est, je lui ai déjà écrit. Excusez, princesse, ce sont les petites misères de la vie humaine, dit-il en se tournant vers la dame. Vous savez que la Miagkaïa, pas Lise, mais Bibiche, envoie mille fusils et douze sœurs infirmières ! Le saviez-vous ?
 
— Oui, répondit froidement Kosnichef.
 
— Quel dommage que vous partiez ! nous donnons demain un dîner d’adieu à deux volontaires, Bartalansky de Pétersbourg et notre Weslowsky, qui, à peine marié, part déjà. C’est beau, n’est-ce pas ? »
 
Et sans remarquer qu’il n’intéressait en rien ses interlocuteurs, Oblonsky continua à bavarder.
 
« Que dites-vous ? » s’écria-t-il lorsque la princesse
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lui eut appris que Wronsky partait par le premier train ; une teinte de tristesse se peignit momentanément sur sa joyeuse figure ; mais il oublia vite les larmes qu’il avait versées sur le corps de sa sœur, pour ne voir en Wronsky qu’un héros et un vieil ami ; il courut le rejoindre.
 
« Il faut lui rendre justice malgré ses défauts, dit la princesse lorsque Stépane Arcadiévitch se fut éloigné, c’est une nature slave par excellence. Je crains cependant que le comte n’ait aucun plaisir à le voir. Quoi qu’on dise, ce malheureux Wronsky me touche ; tâchez de causer peu avec lui en voyage.
 
— Certainement, si j’en trouve l’occasion.
 
— Il ne m’a jamais plu, mais je trouve que ce qu’il fait maintenant rachète bien des torts. Vous savez qu’il emmène un escadron à ses frais ? »
 
La sonnette retentit et la foule se pressa vers les portes.
 
« Le voici », dit la princesse montrant à Kosnichef Wronsky, vêtu d’un long paletot, la tête couverte d’un chapeau à larges bords, et donnant le bras à sa mère. Oblonsky les suivait en causant avec animation ; il avait probablement signalé la présence de Kosnichef, car Wronsky se tourna du côté indiqué, et souleva silencieusement son chapeau, découvrant un front vieilli et ravagé par la douleur. Il disparut aussitôt sur le quai.
 
Les hourras et l’hymne national chanté en chœur retentirent jusqu’au départ du train ; un jeune volontaire, de taille élevée, aux épaules voûtées et à l’air maladif, répondait au public avec ostentation,
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en agitant son bonnet de feutre et un bouquet au-dessus de sa tête ; derrière lui, deux officiers et un homme âgé coiffé d’une vieille casquette saluaient plus modestement.
 
III
 
Kosnichef, après avoir pris congé de la princesse, entra avec Katavasof, qui venait de le rejoindre, dans un wagon bourré de monde.
 
L’hymne national accueillit encore les volontaires à la station suivante, et ceux-ci répondirent par les mêmes saluts ; ces ovations étaient trop familières à Serge Ivanitch, et le type des volontaires trop connu, pour qu’il témoignât la moindre curiosité ; mais Katavasof, que ses études tenaient éloignés de ce milieu, prit intérêt à ces scènes nouvelles pour lui, et interrogea son compagnon au sujet des volontaires. Serge Ivanitch lui conseilla de les étudier dans leur wagon à la station suivante, et Katavasof suivit cet avis.
 
Il trouva les quatre héros assis dans un coin de la voiture, causant bruyamment, et se sachant l’objet de l’attention générale ; le grand jeune homme voûté parlait plus haut que les autres, sous l’influence de trop nombreuses libations, et racontait une histoire à un officier en petite tenue d’uniforme autrichien ; le troisième volontaire, en uniforme d’artilleur, était assis auprès d’eux sur un coffre, et le quatrième dormait. Katavasof apprit
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que le jeune homme maladif était un marchand, qui, à peine âgé de vingt-deux ans, était parvenu à manger une fortune considérable, et croyait s’être attiré l’admiration du monde entier en partant pour la Serbie. C’était un enfant gâté, perdu de santé et plein de suffisance ; il fit la plus mauvaise impression au professeur.
 
Le second ne valait guère mieux ; il avait essayé de tous les métiers, et parlait de toute chose sur un ton tranchant et avec la plus complète ignorance.
 
Le troisième, au contraire, plut à Katavasof par sa modestie et sa douceur ; la présomption et la fausse science de ses compagnons lui imposaient, et il se tenait sur la réserve.
 
« Qu’allez-vous faire en Serbie ? lui demanda le professeur.
 
— J’y vais, comme tout le monde, essayer de me rendre utile.
 
— On y manque d’artilleurs.
 
— Oh ! j’ai si peu servi dans l’artillerie ! » Et il raconta que, n’ayant pu subir ses examens, il avait dû quitter l’armée comme sous-officier.
 
L’impression produite par ces personnages était peu favorable ; un vieillard en uniforme militaire, qui les écoutait avec Katavasof, ne semblait guère plus édifié que lui ; il trouvait difficile de prendre de prendre au sérieux ces héros dont la valeur militaire se puisait surtout dans leurs gourdes de voyage ; mais, devant la surexcitation actuelle des esprits, il était imprudent de se prononcer franchement ; le vieux militaire, interrogé, par Katavasof sur l’impression
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que lui faisaient les volontaires, se borna donc à répondre en souriant des yeux :
 
« Que voulez-vous, il faut des hommes ! » Et, sans approfondir mutuellement leurs sentiments à ce sujet, ils causèrent des nouvelles du jour et de la fameuse bataille où les turcs devaient tous être anéantis.
 
Katavasof n’en dit pas plus long à Serge Ivanitch tandis qu’il reprenait sa place auprès de lui : il n’eut pas le courage de son opinion.
 
Les chœurs, les acclamations, les bouquets et les quêteuses se retrouvèrent à la ville suivante ; on accompagna les volontaires au buffet comme à Moscou, mais avec une nuance d’enthousiasme moindre.
 
IV
 
Pendant l’arrêt du train, Serge Ivanitch se promena sur le quai, et passa devant le compartiment de Wronsky, dont les stores étaient baissés ; au second tour il aperçut la vieille comtesse près de la fenêtre. Elle l’appela.
 
« Vous voyez que je l’accompagne jusqu’à Koursk.
 
— On me l’a dit, répondit Kosnichef, s’arrêtant à la portière du wagon ; et il ajouta en remarquant l’absence de Wronsky : il fait là une belle action.
 
— Hé, que vouliez-vous qu’il fît après son malheur !
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— Quel horrible événement !
 
— Mon Dieu ! par où n’ai-je pas passé ! Mais entrez, dit la vieille dame, et elle fit une place à Kosnichef auprès d’elle. Si vous saviez ce que j’ai souffert ! Pendant six semaines il n’a pas ouvert la bouche, et mes supplications seules le décidaient à manger ; nous craignions qu’il n’attentât à ses jours ; vous savez qu’il a déjà failli mourir une fois pour elle ? Oui, dit la vieille comtesse, dont le visage s’assombrit à ce souvenir, cette femme est morte comme elle avait vécu, lâchement et misérablement.
 
— Ce n’est pas à nous de la juger, comtesse, répondit Serge Ivanitch avec un soupir, mais je conçois que vous ayez souffert.
 
— Ne m’en parlez pas ! Mon fils était chez moi, dans ma terre des environs de Moscou où je passais l’été, lorsqu’on lui a apporté un billet auquel il a immédiatement donné réponse. Personne ne se doutait qu’elle fût à la gare. Le soir, en montant dans ma chambre, j’appris de mes femmes qu’une dame s’était jetée sous un train de marchandises. J’ai aussitôt compris, et mon premier mot a été : « Qu’on n’en parle pas au comte ! » Mais on l’avait déjà averti, son cocher était à la gare au moment du malheur, et avait tout vu. J’ai couru chez mon fils, il était comme un fou ; sans prononcer un mot il est parti. Je ne sais ce qu’il a trouvé, mais en revenant il ressemblait à un mort, je ne l’aurais pas reconnu. « Prostration complète », a dit le docteur. Plus tard il a manqué perdre la raison. Vous
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avez beau dire, cette femme-là était mauvaise. Comprenez-vous une passion de ce genre ? qu’a-t-elle voulu prouver par sa mort ? elle a troublé l’existence de deux hommes d’un rare mérite, son mari et mon fils, et s’est perdue elle-même.
 
— Qu’a fait le mari ?
 
— Il a repris la petite. Au premier moment Alexis a consenti à tout ; maintenant il se repent d’avoir abandonné sa fille à un étranger, mais peut-il s’en charger ? Karénine est venu à l’enterrement, nous sommes parvenus à éviter une rencontre entre lui et Alexis. Pour le mari cette mort est une délivrance ; mais mon pauvre fils qui avait tout sacrifié à cette femme, moi, sa position, sa carrière,… l’achever ainsi ! Non, quoi que vous en disiez, c’est la fin d’une créature sans religion. Que Dieu me pardonne, mais, en songeant au mal qu’elle a fait à mon fils, je ne puis que maudire sa mémoire.
 
— Comment va-t-il maintenant ?
 
— C’est cette guerre qui nous a sauvés. Je n’y comprends pas grand’chose, et la guerre me fait peur, d’autant plus qu’on dit que ce n’est pas très bien vu à Pétersbourg, mais je n’en remercie pas moins le ciel. Cela l’a remonté. Son ami Yavshine est venu l’engager à l’accompagner en Serbie ; il y va, lui, parce qu’il s’est ruiné au jeu ; les préparatifs du départ ont occupé, distrait, Alexis. Causez avec lui, je vous en prie, il est si triste ! Et pour comble d’ennui il a une rage de dents. Mais il sera heureux de vous voir ; il se promène de l’autre côté de la voie. »
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Serge Ivanitch promit de causer avec le comte, et se dirigea vers le côté de la voie où se trouvait Wronsky.
 
V
 
Parmi les ballots entassés sur le quai des marchandises, Wronsky marchait comme un fauve dans sa cage, sur un étroit espace où il ne pouvait faire qu’une vingtaine de pas ; les mains enfoncées dans les poches de son paletot, il passa devant Serge Ivanitch sans avoir l’air de le reconnaître ; mais celui-ci était au-dessus de toute susceptibilité ; Wronsky remplissait selon lui une grande mission, il devait être soutenu et encouragé. Kosnichef s’approcha donc, et le comte, ayant fixé les yeux sur lui, s’arrêta et lui tendit cordialement la main.
 
« Vous préfériez peut-être ne pas me voir ? mais vous excuserez mon insistance : je tenais à vous offrir mes services, dit Serge Ivanitch.
 
— Personne ne peut me faire moins de mal à voir que vous, répondit Wronsky ; pardonnez-moi, la vie m’offre si peu de côtés agréables.
 
— Je le conçois ; cependant une lettre pour Ristitch ou pour Milan vous serait peut-être de quelque utilité ? continua Kosnichef frappé de la profonde souffrance qu’exprimait le visage du comte.
 
— Oh non ! répondit celui-ci, faisant effort pour comprendre. Voulez-vous que nous marchions un
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peu ? ces wagons sont si étouffants ! Une lettre ? non, merci ! en a-t-on besoin pour se faire tuer ?… peut-être aux Turcs dans ce cas-là… ajouta-t-il souriant du bout des lèvres, tandis que son regard gardait la même expression de douleur amère.
 
— Il vous serait plus facile d’entrer en relations avec des hommes préparés pour l’action. Au reste, faites comme vous l’entendez, mais je voulais vous dire combien j’ai été heureux d’apprendre la décision que vous avez prise ; vous relèverez dans l’opinion publique ces volontaires si attaqués.
 
— Mon seul mérite, répondit Wronsky, est de ne pas tenir à la vie ; quant à l’énergie, je sais qu’elle ne me fera pas défaut, et c’est un soulagement pour moi que d’appliquer à un but utile cette existence qui m’est à charge… et il fit un geste d’impatience causé par la douleur de sa dent malade.
 
— Vous allez renaître à une vie nouvelle, fit Serge Ivanitch touché, permettez-moi de vous le prédire, car sauver des frères opprimés est un but pour lequel on peut aussi dignement vivre que mourir. Que Dieu vous donne plein succès, et qu’il rende à votre âme le calme dont elle a besoin.
 
— Je ne suis plus qu’une ruine », murmura le comte lentement, serrant la main que lui tendait Kosnichef.
 
Il se tut, vaincu par la douleur persistante qui le gênait pour parler, et ses yeux se fixèrent machinalement sur la roue du tender, qui avançait en glissant lentement et régulièrement sur les rails. À cette vue, sa souffrance physique cessa subitement,
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effacée par la torture du cruel souvenir que la rencontre d’un homme qu’il n’avait pas revu depuis son malheur, réveillait en lui. Elle lui apparut tout à coup, ou du moins ce qui restait d’elle, lorsque, entrant comme un fou dans la caserne, près du chemin de fer, où on l’avait transportée, il aperçut son corps ensanglanté, étendu sans pudeur aux yeux de tous ; la tête intacte, avec ses lourdes nattes et ses boucles légères autour des tempes, était rejetée en arrière, les yeux à demi clos ; les lèvres entr’ouvertes semblaient prêtes à proférer encore leur terrible menace, et lui prédire, comme à leur dernière entrevue, « qu’il se repentirait ».
 
Il avait beau depuis lors évoquer leur première rencontre, à la gare aussi ; chercher à la revoir dans sa beauté poétique et charmante, alors que, débordant de vie et de gaieté, elle allait au-devant du bonheur et savait le donner : c’était son image irritée et animée d’un implacable besoin de vengeance, qu’il revoyait toujours, et les joies du passé en restaient empoisonnées à jamais… Un sanglot ébranla tout son être !
 
Après un moment de silence, le comte s’étant remis échangea encore quelques paroles avec Kosnichef sur l’avenir de la Serbie, puis, au signal du départ, les deux hommes se séparèrent.
 
VI
 
Serge Ivanitch, ne sachant pas quand il lui serait possible de partir, n’avait pas voulu s’annoncer
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à l’avance par le télégraphe ; il fut donc obligé de se contenter d’un tarantass de louage trouvé à la station ; aussi son compagnon et lui atteignirent-ils Pakrofsky, vers midi, noirs de poussière.
 
Kitty, du balcon où elle était assise avec son père et sa sœur, reconnut son beau-frère et courut au-devant des voyageurs.
 
« Vous devriez rougir d’arriver ainsi sans nous prévenir, dit-elle en tendant son front à Serge Ivanitch.
 
— Vous voyez que nous avons pu éviter de vous déranger. Et voilà notre ami Michel Somenitch que je vous amène.
 
— Ne me confondez pas avec un nègre, dit en riant Katavasof ; quand je serai lavé, vous verrez que j’ai figure humaine, – et ses dents blanches brillaient dans sa figure empoussiérée.
 
— Kostia va être bien content ; il est à la ferme, mais il ne tardera pas à rentrer.
 
— Toujours à ses affaires, tandis que nous autres ne connaissons plus que la guerre de Serbie ! Je suis curieux de connaître l’opinion de mon ami à ce sujet ; il ne doit pas évidemment penser comme tout le monde.
 
— Mais je crois que si, répondit Kitty, un peu confuse, regardant Serge Ivanitch. Je vais le faire chercher. Nous avons papa pour le moment, qui revient de l’étranger. »
 
Et la jeune femme, profitant de la liberté de mouvements dont elle avait si longtemps été privée, se hâta d’installer ses hôtes, de faire prévenir son
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mari, et de courir auprès de son père resté sur la terrasse.
 
« C’est Serge Ivanitch qui nous amène le professeur Katavasof.
 
— Oh ! par cette chaleur ! que ce sera lourd !
 
— Du tout, papa, il est très aimable et Kostia l’aime beaucoup. Va les entretenir, chère amie, dit-elle à sa sœur, pendant que je cours auprès du petit ; comme un fait exprès, je ne l’ai pas nourri depuis ce matin, il doit s’impatienter. Ces messieurs ont rencontré Stiva à la gare. »
 
Le lien qui unissait la mère à l’enfant restait encore si intime qu’elle devinait les besoins de son fils avant même d’avoir entendu son vigoureux cri d’impatience.
 
Kitty hâta le pas.
 
« Donnez-le-moi, donnez vite », dit-elle, aussi impatientée que son nourrisson, et gourmandant la bonne qui s’attardait à attacher le bonnet de l’enfant.
 
Enfin, après un dernier cri désespéré de Mitia, qui, dans sa hâte de téter, ne savait plus par où s’y prendre, la mère et l’enfant, calmés tous deux, respirèrent, et Kitty sourit en voyant son fils lui jeter un regard presque rusé sous son bonnet tandis qu’il gonflait en mesure ses petites joues.
 
« Croyez-moi, Catherine Alexandrovna, ma petite mère, il me connaît, dit la vieille Agathe Mikhaïlovna qu’on ne pouvait tenir éloignée de la chambre de l’enfant.
 
— C’est impossible ; s’il vous connaissait, il me
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connaîtrait bien aussi », répondit Kitty en souriant. Mais, malgré cette dénégation, elle savait, au fond de son âme, combien ce petit être comprenait de choses ignorées du reste du monde, et auxquelles sa mère n’aurait rien compris sans lui. Pour tous, surtout pour son père, Mitia était une petite créature humaine à laquelle il ne fallait que des soins physiques ; pour sa mère, c’était un être doué de facultés morales, et elle en aurait eu long à raconter sur leurs rapports de cœur.
 
« Vous verrez bien quand il se réveillera, insista la vieille femme.
 
— C’est bon, c’est bon, mais pour le moment laissez-le s’endormir. »
 
VII
 
Agathe Mikhaïlovna s’éloigna sur la pointe des pieds, la bonne baissa le store, chassa les mouches cachées sous le rideau de mousseline du berceau et, armée d’une longue branche de bouleau, s’assit auprès de sa maîtresse, pour continuer à faire la guerre aux insectes.
 
Mitia, tout en fermant peu à peu les paupières au sein de sa mère, faisait avec son bras potelé des gestes qui troublaient Kitty, partagée entre le désir de l’embrasser et celui de le voir s’endormir.
 
Au-dessus de sa tête elle entendait un murmure de voix et le rire sonore de Katavasof.
 
« Les voilà qui s’animent, pensa-t-elle ; mais
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c’est ennuyeux que Kostia ne soit pas là ; il se sera encore attardé auprès des abeilles ; je suis contrariée parfois qu’il y aille si souvent, et cependant cela le distrait, Il est bien plus gai qu’au printemps ; à Moscou j’avais peur de le voir si sombre ; quel drôle d’homme ! »
 
Kitty connaissait la cause du tourment de son mari, que ses doutes rendaient malheureux ; et, quoiqu’elle pensât, dans sa foi naïve, qu’il n’y a pas de salut pour l’incrédule, le scepticisme de celui dont l’âme lui était si chère ne l’inquiétait nullement.
 
« Pourquoi lit-il tous ces livres de philosophie où il ne trouve rien ? puisqu’il désire la foi, pourquoi ne l’a-t-il pas ? Il réfléchit trop, et s’il s’absorbe dans des méditations solitaires, c’est que nous ne sommes pas à sa hauteur. La visite de Katavasof lui fera plaisir, il aime à discuter avec lui… » Et aussitôt les pensées de la jeune femme se reportèrent sur l’installation de ses hôtes. Fallait-il leur donner une chambre commune ou les séparer ?… Une crainte soudaine la fit tressaillir au point de déranger Mitia : « La blanchisseuse n’a pas rapporté le linge… pourvu qu’Agathe Mikhaïlovna n’aille pas donner du linge qui a déjà servi !… » Et le rouge monta au front de Kitty.
 
« Il faudra m’en assurer moi-même », pensa-t-elle, et elle se reprit à songer à son mari. « Oui, Kostia est incrédule, mais je l’aime mieux ainsi que s’il ressemblait à Mme Stahl, ou à moi quand j’étais à Soden ; jamais il ne sera hypocrite. »
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Un trait de bonté de son mari lui revint vivement à la mémoire : quelques semaines auparavant, Stépane Arcadiévitch avait écrit une lettre de repentir à sa femme, la suppliant de lui sauver l’honneur en vendant sa terre de Yergoushovo pour payer ses dettes.
 
Dolly, tout en méprisant son mari, avait été au désespoir, et par pitié pour lui s’était décidée à se défaire d’une partie de cette terre ; Kitty se rappela l’air timide avec lequel Kostia était venu la trouver pour lui proposer un moyen d’aider Dolly sans la blesser : c’était de lui céder la part qui leur revenait de cette propriété.
 
« Peut-on être incrédule avec ce cœur chaud et cette crainte d’affliger même un enfant ! Jamais il ne pense qu’aux autres ; Serge Ivanitch trouve fort naturel de le considérer comme son intendant, sa sœur aussi ; Dolly et ses enfants n’ont d’autre appui que lui. Il croit même de son devoir de sacrifier son temps aux paysans qui viennent sans cesse le consulter… »
 
« Oui, ce que tu pourras faire de mieux sera de ressembler à ton père », murmura-t-elle en touchant de ses lèvres la joue de son fils, avant de le remettre aux mains de sa bonne.
 
VIII
 
Depuis le moment où, auprès de son frère mourant, Levine avait entrevu le problème de la vie et de
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la mort à la lumière des convictions nouvelles, comme il les nommait, qui de vingt à trente-quatre ans avaient remplacé les croyances de son enfance, la vie lui était apparue plus terrible encore que la mort. D’où venait-elle ? que signifiait-elle ? pourquoi nous était-elle donnée ? L’organisme, sa destruction, l’indestructibilité de la matière, les lois de la conservation et du développement des forces, ces mots et les théories scientifiques qui s’y rattachaient, étaient sans doute intéressants au point de vue intellectuel, mais quelle serait leur utilité dans le courant de l’existence ?
 
Et Levine, semblable à un homme qui, par un temps froid, aurait échangé une chaude fourrure contre un vêtement de mousseline, sentait, non par le raisonnement, mais par tout son être, qu’il était nu, dépouillé, et destiné à périr misérablement.
 
Dès lors, sans rien changer à sa vie extérieure, et sans presque en avoir conscience, Levine ne cessa d’éprouver la terreur de son ignorance, tristement persuadé que ce qu’il appelait ses convictions, loin de l’aider à s’éclairer, lui rendaient inaccessibles ces connaissances dont il éprouvait un besoin si impérieux.
 
Le mariage, ses joies et ses devoirs nouveaux étouffèrent complètement ces pensées ; mais elles lui revinrent avec une persistance croissante après les couches de sa femme, lorsqu’il vécut à Moscou sans occupations sérieuses.
 
La question se posait ainsi pour lui : « Si je n’accepte pas les explications que m’offre le christianisme
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sur le problème de mon existence, où en trouverai-je d’autres ? » Et il scrutait ses convictions scientifiques aussi inutilement qu’il eût fouillé une boutique de jouets ou un dépôt d’armes afin d’y trouver de la nourriture.
 
Involontairement, inconsciemment, il cherchait dans ses lectures, dans ses conversations, et jusque dans les personnes qui l’entouraient, un rapport quelconque avec le sujet qui l’absorbait.
 
Un fait l’étonnait et le préoccupait spécialement : pourquoi les hommes de son monde, qui, pour la plupart, avaient remplacé comme lui la foi par la science, semblaient-ils éprouver aucune souffrance morale et vivre parfaitement satisfaits et contents ? N’étaient-ils pas sincères ? ou bien la science répondait-elle plus clairement pour eux à ces questions troublantes ? Et il se prenait à étudier ces hommes et les livres qui pouvaient contenir les solutions tant désirées.
 
Il découvrit cependant qu’il avait commis une lourde erreur en partageant avec ses camarades d’Université l’idée que la religion n’existait plus ; ceux qu’il aimait le mieux, le vieux prince, Lvof, Serge Ivanitch, Kitty, conservaient la foi de leur enfance, cette foi que lui-même avait jadis partagée ; les femmes en général, et le peuple tout entier, croyaient.
 
Il se convainquit ensuite que les matérialistes, dont il partageait les opinions, ne donnaient à celles-ci aucun sens particulier, et, loin d’expliquer ces questions, sans la solution desquelles la
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vie lui paraissait impossible, ils les écartaient pour en résoudre d’autres qui le laissaient, lui, fort indifférent, telles que le développement de l’organisme, la définition mécanique de l’âme, etc.
 
Pendant la maladie de sa femme, Levine avait éprouvé une étrange sensation ; lui, l’incrédule, avait prié… et prié avec une foi sincère ; mais, aussitôt rentré dans le calme, il sentait sa vie inaccessible à une semblable disposition de l’âme. À quel moment la vérité lui était-elle apparue ? Pouvait-il admettre qu’il se fût trompé ? De ce que, en les analysant froidement, ses élans vers Dieu retombaient en poussière, devait-il les considérer comme une preuve de faiblesse ? C’eût été rabaisser des sentiments dont il appréciait la grandeur… Cette lutte intérieure lui pesait douloureusement, et il cherchait de toutes les forces de son être à en sortir.
 
IX
 
Accablé de ces pensées, il lisait et méditait, mais le but désiré semblait s’éloigner de plus en plus.
 
Convaincu de l’inutilité de chercher dans le matérialisme une réponse à ses doutes, il relut, pendant les derniers temps de son séjour à Moscou et à la campagne, Platon, Spinoza, Kant, Schelling, Hegel et Schopenhauer ; ceux-ci satisfaisaient sa raison tant qu’il les lisait ou qu’il opposait
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leurs doctrines à d’autres enseignements, surtout aux théories matérialistes ; malheureusement, dès qu’il cherchait, indépendamment de ces guides, l’application à quelque point douteux, il retombait dans les mêmes perplexités. Les termes esprit, volonté, liberté, substance, n’offraient un certain sens à son intelligence qu’autant qu’il suivait la filière artificielle des déductions de ces philosophes et se prenait au piège de leurs subtiles distinctions ; mais, considéré du point de vue de la vie réelle, l’échafaudage croulait, et il ne voyait plus qu’un assemblage de mots sans rapport aucun avec ce « quelque chose » plus nécessaire dans la vie que la raison.
 
Schopenhauer lui donna quelques jours de calme par la substitution qu’il fit en lui-même du mot amour à ce que ce philosophe appelle volonté ; cet apaisement fut de courte durée.
 
Serge Ivanitch lui conseilla de lire Homiakof, et, bien que rebuté par la recherche exagérée de style de cet auteur, et par ses tendances excessives à la polémique, il fut frappé de lui voir développer l’idée suivante : « L’homme ne saurait atteindre seul à la connaissance de Dieu, la vraie lumière étant réservée à une réunion d’âmes animées du même amour, à l’Église ». Cette pensée ranima Levine… Combien il trouvait plus facile d’accepter l’Église établie sainte et infaillible, puisqu’elle a Dieu pour chef, avec ses enseignements sur la Création, la Chute et la Rédemption, et d’arriver par elle à Dieu, que de sonder l’impénétrable
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mystère de la divinité, pour s’expliquer ensuite la Création, la Chute, etc.
 
Hélas, après avoir lu, à la suite de Homiakof, une histoire de l’Église écrite par un écrivain catholique, il retomba douloureusement dans ses doutes ! L’Église grecque orthodoxe et l’Église catholique, toutes deux infaillibles dans leur essence, s’excluaient mutuellement ! et la théologie n’offrait pas de fondements plus solides que la philosophie !
 
Durant tout ce printemps il ne fut pas lui-même et traversa des heures cruelles.
 
« Je ne puis vivre sans savoir ce que je suis et dans quel but j’existe ; puisque je ne puis atteindre à cette connaissance, la vie est impossible », se disait Levine.
 
« Dans l’infinité du temps, de la matière, de l’espace, une cellule organique se forme, se soutient un moment, et crève… Cette cellule, c’est moi ! »
 
Ce sophisme douloureux était l’unique, le suprême résultat du labeur de la pensée humaine pendant des siècles ; c’était la croyance finale, sur laquelle se basaient les recherches les plus récentes de l’esprit scientifique, c’était la conviction régnante ; Levine, sans qu’il sût au juste pourquoi, et simplement parce que cette théorie lui semblait la plus claire, s’en était involontairement pénétré.
 
Mais cette conclusion lui paraissait plus qu’un sophisme : il y voyait l’œuvre dérisoire de quelque
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esprit du mal ; s’y soustraire était un devoir, le moyen de s’en affranchir se trouvait au pouvoir de chacun… Et Levine, aimé, heureux, père de famille, éloigna soigneusement de sa main toute arme, comme s’il eût craint de céder à la tentation de mettre fin à son supplice.
 
Il ne se tua cependant pas et continua à vivre et à lutter.
 
X
 
Autant Levine était moralement troublé par la difficulté d’analyser le problème de son existence, autant il agissait sans hésitation dans la vie journalière. Il reprit ses travaux habituels à Pakrofsky vers le mois de juin : la direction des terres de sa sœur et de son frère, ses relations avec ses voisins et ses paysans ; il y joignit cette année une chasse aux abeilles, qui l’occupa et la passionna. L’intérêt qu’il prenait aux affaires s’était limité ; il n’y apportait plus comme autrefois des vues générales, dont l’application lui avait causé bien des déceptions, et se contentait de remplir ses nouveaux devoirs, averti par un secret instinct que de cette façon il agissait pour le mieux. Jadis l’idée de faire une action bonne et utile lui causait à l’avance une douce impression de joie, mais l’action en elle-même ne réalisait jamais ses espérances, et il se prenait très vite à douter de l’utilité de ses entreprises. Maintenant, il allait droit
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au fait, sans joie mais sans indécision, et les résultats obtenus se trouvaient satisfaisants. Il creusait son sillon dans le sol avec l’inconscience de la charrue. Au lieu de discuter certaines conditions de la vie, il les acceptait comme aussi indispensables que la nourriture journalière. Vivre à l’exemple de ses ancêtres, poursuivre leur œuvre afin de la léguer à son tour à ses enfants, il voyait là un devoir indiscutable, et savait qu’afin d’atteindre ce but la terre devait être fumée, labourée, les bois ensemencés sous sa propre surveillance, sans qu’il eût le droit de se décharger de cette peine sur les paysans, en leur affermant son domaine. Il savait également qu’il devait aide et protection à son frère, à sa sœur, aux nombreux paysans qui venaient le consulter, comme à des enfants qu’on lui aurait confiés ; sa femme et Dolly avaient également droit à son temps, et tout cela remplissait surabondamment cette existence dont il ne comprenait pas le sens quand il y réfléchissait. Chose étrange, non seulement son devoir lui apparaissait bien défini, mais il n’avait plus de doutes sur la manière de le remplir dans les cas particuliers de la vie quotidienne ; ainsi il n’hésitait pas à louer des ouvriers aussi bon marché que possible, mais il savait qu’il ne devait pas les louer à l’avance ni au-dessous du prix normal ; il avançait de l’argent à un paysan pour le tirer des griffes d’un usurier, mais ne faisait pas grâce des redevances arriérées ; il punissait sévèrement les vols de bois, mais se serait fait scrupule d’arrêter
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le bétail du paysan pris en flagrant délit de pâturage sur ses prairies ; il retenait les gages d’un ouvrier forcé, à cause de la mort de son père, d’abandonner le travail en pleine moisson, mais il entretenait et nourrissait les vieux serviteurs hors d’âge ; il laissait attendre les paysans pour aller embrasser sa femme en rentrant, mais il n’aurait pas voulu aller à ses ruches avant de les recevoir. Il n’approfondissait pas ce code personnel, et redoutait les réflexions qui auraient entraîné des doutes et troublé la vue claire et nette de son devoir. Ses fautes trouvaient d’ailleurs un juge sévère dans sa conscience toujours en éveil, et qui ne lui faisait pas grâce.
 
C’est ainsi qu’il vécut, suivant la route tracée par la vie, toujours sans entrevoir la possibilité de s’expliquer le mystère de l’existence, et torturé de son ignorance au point de craindre le suicide.
 
XI
 
Le jour de l’arrivée de Serge Ivanitch à Pakrofsky avait été plein d’émotions pour Levine.
 
On était au moment le plus occupé de l’année, à celui qui exige un effort de travail et de volonté qu’on n’apprécie pas suffisamment, parce qu’il se reproduit périodiquement et n’offre que des résultats fort simples. Moissonner, rentrer les idées, faucher, labourer, battre le grain, ensemencer, ce
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sont des travaux qui n’étonnent personne, mais, pour arriver à les accomplir dans le court espace de temps accordé par la nature, il faut que du petit au grand chacun se mette à l’œuvre ; il faut que pendant trois à quatre semaines on se contente de pain, d’oignons et de kvas, qu’on ne dorme que pendant quelques heures, qu’on ne s’arrête ni jour ni nuit, et ce phénomène se réalise chaque année dans toute la Russie.
 
Levine se sentait à l’unisson du peuple ; il allait aux champs de grand matin, rentrait déjeuner avec sa femme et sa belle-sœur, puis retournait à la ferme, où il installait une nouvelle batteuse. Et, tout en surveillant l’ouvrage ou en causant avec son beau-père et les dames, la même question le poursuivait : « Qui suis-je ? où suis-je ? pourquoi ? »
 
Debout près de la grange fraîchement recouverte de chaume, il regardait la poussière produite par la batteuse danser dans l’air, la paille se répandre au dehors sur l’herbe ensoleillée, tandis que les hirondelles se réfugiaient sous la toiture, et que les travailleurs se pressaient dans l’intérieur assombri de la grange.
 
« Pourquoi tout cela ? pensait-il, pourquoi suis-je là à les surveiller, et eux, pourquoi font-ils preuve de zèle devant moi ? Voilà ma vieille amie Matrona (une grande femme maigre qu’il avait guérie d’une brûlure, et qui ratissait vigoureusement le sol), je l’ai guérie, c’est vrai, mais si ce n’est aujourd’hui, ce sera dans un an, ou dans dix
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ans, qu’il faudra la porter en terre, tout comme cette jolie fille adroite qui fait l’élégante, comme ce cheval fatigué attelé au manège, comme Fedor qui surveille la batteuse et commande avec tant d’autorité aux femmes, – et il en sera de même de moi… Pourquoi ? » et machinalement, tout en réfléchissant, il consultait sa montre afin de fixer la tâche aux ouvriers.
 
L’heure du dîner ayant sonné, Levine laissa les travailleurs se disperser, et, s’appuyant à une belle meule de blé préparé pour les semences, il engagea la conversation avec Fedor, et le questionna au sujet d’un riche paysan nommé Platon, qui se refusait à louer le champ jadis mis en association, et qu’un paysan avait exploité l’année précédente.
 
« Le prix est trop élevé, Constantin Dmitritch, dit Fedor.
 
— Mais puisque Mitiouck le payait l’an dernier ?
 
— Platon ne payera pas le même prix que Mitiouck, dit l’ouvrier d’un ton du mépris ; le vieux Platon n’écorcherait pas son prochain ; il a pitié du pauvre monde et ferait crédit au besoin.
 
— Pourquoi ferait-il crédit ?
 
— Les hommes ne sont pas tous pareils : tel vit pour son ventre, comme Mitiouck, toi pour son âme, pour Dieu, comme le vieux Platon.
 
— Qu’appelles-tu vivre pour son âme, pour Dieu ? cria presque Levine.
 
— C’est bien simple : vivre selon Dieu, selon
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la vérité. On n’est pas tous pareils, c’est sûr. Vous, par exemple, Constantin Dmitritch, vous ne feriez pas de tort non plus au pauvre monde.
 
— Oui…, oui… adieu ! » balbutia Levine en proie à une vive émotion, et, prenant sa canne, il se dirigea vers la maison. « Vivre pour Dieu, selon la vérité…, pour son âme », ces paroles du paysan trouvaient un écho dans son cœur ; et des pensées confuses, mais qu’il sentait fécondes, s’agitèrent en lui, échappées de quelque recoin de son être où elles avaient été longtemps comprimées, pour l’éblouir d’une clarté nouvelle.
 
XII
 
Levine avança à grands pas sur la route, sous l’empire d’une sensation toute nouvelle ; les paroles du paysan avaient produit dans son âme l’effet d’une étincelle électrique, et l’essaim d’idées vagues, obscures, qui n’avait cessé de le posséder, même en parlant de la location de son champ, sembla se condenser pour remplir son cœur d’une inexplicable joie.
 
« Ne pas vivre pour soi, mais pour Dieu !… Quel Dieu ? N’est-il pas insensé de prétendre que nous ne devions pas vivre pour nous, c’est-à-dire pour ce qui nous plaît et nous attire, mais pour Dieu, que personne ne comprend et ne sauvait définir ?… Cependant, ces paroles insensées, je les ai comprises, je n’ai pas douté de leur vérité,
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je ne les ai trouvées ni fausses ni obscures,… je leur ai donné le même sens que ce paysan, et n’ai peut-être jamais rien compris aussi clairement.
 
« Fedor prétend que Mitiouck vit pour son ventre ; je sais ce qu’il entend par là ; nous tous, êtres de raison, nous vivons de même. Mais Fedor dit aussi qu’il faut vivre pour Dieu, selon la vérité, et je le comprends également… Moi, et des millions d’hommes, riches et pauvres, sages et simples, dans le passé comme dans le présent, nous sommes d’accord sur un point : c’est qu’il faut vivre pour le « bien ». – La seule connaissance claire, indubitable, absolue, que nous possédions est celle-là, – et ce n’est pas par le raisonnement que nous y parvenons, – car le raisonnement l’exclut, parce qu’elle n’a ni cause ni effet. Le « bien », s’il avait une cause, cesserait d’être le bien, tout comme s’il avait une sanction, – une récompense…
 
« Ceci, je le sais, nous le savons tous.
 
« Et moi qui cherchais un miracle pour me convaincre ? – Le voilà, le miracle, je ne l’avais pas remarqué, tandis qu’il m’enserre de toutes parts !… En peut-il être de plus grand ?…
 
« Aurais-je vraiment trouvé la solution de mes doutes ? Vais-je cesser de souffrir ? » et Levine suivit la route poudreuse, insensible à la fatigue et à la chaleur ; suffoqué par l’émotion, et n’osant croire au sentiment d’apaisement qui pénétrait son âme, il s’éloigna du grand chemin pour s’enfoncer dans les bois et s’y étendre à l’ombre d’un tremble, sur l’herbe touffue. – Là, découvrant
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son front baigné de sueur, il poursuivit le cours de ses réflexions, tout en examinant les mouvements d’un insecte qui gravissait péniblement la tige d’une plante.
 
« Il faut me recueillir, résumer mes impressions, comprendre la cause de mon bonheur…
 
« J’ai cru jadis qu’il s’opérait dans mon corps, comme dans celui de cet insecte, une évolution de la matière, conformément à certaines lois physiques, chimiques et physiologiques : évolution, lutte incessante, qui s’étend à tout, aux arbres, aux nuages, aux nébuleuses… Mais à quoi aboutissait cette évolution ? La lutte avec l’infini était-elle possible ?… Et je m’étonnais, malgré de suprêmes efforts, de ne rien trouver dans cette voie qui me dévoilât le sens de ma vie, de mes impulsions, de mes aspirations… Ce sens, il est pourtant si vif et si clair en moi qu’il fait le fond même de mon existence ; et lorsque Fedor m’a dit : « Vivre pour Dieu et son âme », – je me suis réjoui autant qu’étonné de le lui voir définir. Je n’ai rien découvert, je savais déjà…, j’ai simplement reconnu cette force qui autrefois m’a donné la vie et me la rend aujourd’hui. Je me sens délivré de l’erreur… Je vois mon maître !… »
 
Et il se remémora le cours de ses pensées pendant les deux dernières années, du jour où l’idée de la mort l’avait frappé à la vue de son frère malade. C’est alors qu’il avait clairement compris que l’homme, n’ayant d’autre perspective que la souffrance, la mort et l’oubli éternel, il
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devait, sous peine de se suicider, arriver à s’expliquer le problème de l’existence, de façon à ne pas y voir la cruelle ironie de quelque génie malfaisant. Mais, sans réussir à se rien expliquer, il ne s’était pas tué, s’était marié, et avait connu des joies nouvelles, qui le rendaient heureux quand il ne creusait pas ces pensées troublantes.
 
« Que prouvait cette inconséquence ? Qu’il vivait bien, tout en pensant mal. Sans le savoir, il avait été soutenu par ces vérités de la foi sucées avec le lait, que son esprit méconnaissait. Maintenant il comprenait tout ce qu’il leur devait…
 
« Que serais-je devenu si je n’avais su qu’il fallait vivre pour Dieu, et non pour la satisfaction de mes besoins ? J’aurais volé, menti, assassiné… Aucune des joies que la vie me donne n’aurait existé pour moi… J’étais à la recherche d’une solution que la réflexion ne peut résoudre, n’étant pas à la hauteur du problème ; la vie seule, avec la connaissance innée du bien et du mal, m’offrait une réponse. Et cette connaissance, je ne l’ai pas acquise, je n’aurais su où la prendre, elle m’a été donnée comme tout le reste. Le raisonnement m’aurait-il jamais démontré que je devais aimer mon prochain au lieu de l’étrangler ? – Si, lorsqu’on me l’a enseigné dans mon enfance, je l’ai aisément cru, c’est que je le savais déjà. L’enseignement de la raison, c’est la lutte pour l’existence, cette loi qui exige que tout obstacle à l’accomplissement de nos désirs soit écrasé ; la déduction est logique, – tandis qu’il n’y a rien
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de raisonnable à aimer son prochain. Ô orgueil et sottise, pensa-t-il, ruse de l’esprit !… oui, ruse et scélératesse de l’esprit !… »
 
XIII
 
Levine se souvint d’une scène récente entre Dolly et ses enfants ; ceux-ci, livrés un jour à eux-mêmes, s’étaient amusés à faire des confitures dans une tasse au-dessus d’une bougie, et à se lancer du lait à la figure. Leur mère les prit sur le fait, les gronda devant leur oncle, et chercha à leur faire comprendre que si les tasses venaient à manquer ils ne sauraient comment prendre leur thé, que s’ils gaspillaient leur lait ils n’en auraient plus et souffriraient de la faim. – Levine fut frappé du scepticisme avec lequel les enfants écoutèrent leur mère ; ses raisonnements les laissèrent froids, ils ne regrettaient que leur jeu interrompu. C’est qu’ils ignoraient la valeur des biens dont ils jouissaient, et ne comprenaient pas qu’ils détruisaient en quelque sorte leur subsistance.
 
« Tout cela est bel et bon, se disaient-ils probablement, mais ce qu’on nous donne est-il donc si précieux ? C’est toujours la même chose, aujourd’hui comme demain, tandis qu’il est amusant de faire des confitures sur une bougie et de se lancer du lait à la figure ; c’est nouveau et le jeu est de notre invention. » « N’est-ce pas ainsi que nous
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agissons, que j’ai agi pour ma part, en voulant pénétrer par le raisonnement les secrets de la nature et le problème de la vie humaine ? N’est-ce pas ce que font les philosophes avec leurs théories ? Ne voit-on pas clairement dans le développement de chacune d’elles le vrai sens de la vie humaine tel que l’entend Fedor le paysan ? – Elles y ramènent toutes, mais par une voie intellectuelle souvent équivoque. Qu’on laisse les enfants se procurer eux-mêmes leur subsistance, et, au lieu de faire des gamineries, ils mourront de faim… Qu’on nous laisse, nous autres, livrés à nos idées, à nos passions, sans la connaissance de notre Créateur, sans le sentiment du bien et du mal moral… Quels résultats obtiendra-t-on ? – Si nous ébranlons nos croyances, c’est parce que, pareils aux enfants, nous sommes rassasiés. Moi chrétien, élevé dans la foi, comblé des bienfaits du christianisme, vivant de ces bienfaits sans en avoir conscience, comme ces mêmes enfants j’ai cherché à détruire l’essence de ma vie… Mais à l’heure de la souffrance c’est vers Lui que j’ai crié, et je sens que mes révoltes puériles me sont pardonnées.
 
« Oui, la raison ne m’a rien appris ; ce que je sais m’a été donné, révélé par le cœur, et surtout par la foi dans les enseignements de l’Église…
 
« L’Église ? répéta Levine, se retournant et regardant au loin le troupeau qui descendait vers la rivière.
 
« Puis-je vraiment croire à tout ce qu’enseigne
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l’Église ? » dit-il pour s’éprouver et trouver un point qui troublât sa quiétude. Et il se rappela les dogmes qui lui avaient paru étranges… La création ?… Mais comment était-il parvenu à s’expliquer l’existence ?… Le diable, le péché ?… Comment s’était-il expliqué le mal ?… La Rédemption ?… »
 
Aucun de ces dogmes ne lui sembla porter atteinte aux seules fins de l’homme, la foi en Dieu, au bien ; – tous concouraient, au contraire, au miracle suprême, celui qui consiste à permettre aux millions d’êtres humains qui peuplent la terre, jeunes et vieux, paysans et empereurs, sages et simples, de comprendre les mêmes vérités, pour en composer cette vie de l’âme uniquement digne d’être vécue…
 
Couché sur le dos, il considéra le ciel au-dessus de sa tête. « Je sais bien, pensa-t-il, que c’est l’immensité de l’espace et non une voûte bleue qui s’étend au-dessus de moi, – mais mon œil ne perçoit que la voûte arrondie, et voit plus juste qu’en cherchant par delà. »
 
Levine cessa de réfléchir ; il écouta les voix mystérieuses qui semblaient joyeusement s’agiter en lui.
 
« Est-ce vraiment la foi ? se dit-il, n’osant croire à son bonheur. Mon Dieu, je te remercie ! » Et des larmes de reconnaissance coulèrent de ses yeux.
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XIV
 
Une petite télègue apparut au loin et s’approcha du troupeau ; Levine reconnut son cocher qui parlait au berger ; bientôt il entendit le son des roues et le hennissement de son cheval, – mais, plongé dans ses méditations, il ne songea pas à se demander ce qu’on lui voulait.
 
« Madame m’envoie, cria le cocher de loin ; Serge Ivanitch et un monsieur étranger sont arrivés. »
 
Levine monta aussitôt en télègue et prit les rênes.
 
Longtemps, comme après un rêve, il ne put revenir à lui. Assis près du cocher, il regardait son cheval, pensait à son frère, et sa femme, que sa longue absence avait peut-être inquiétée, à l’hôte inconnu qu’on lui amenait, et se demandait si ses relations avec les siens n’allaient pas subir une modification.
 
« Je ne veux plus de froideur avec mon frère, plus de querelles avec Kitty, ni d’impatience avec les domestiques ; je vais être cordial pour mon nouvel hôte. »
 
Et, retenant son cheval qui ne demandait qu’à courir, il chercha une bonne parole à adresser à son cocher, qui se tenait immobile près de lui, ne sachant que faire de ses mains oisives.
 
« Veuillez prendre à gauche, il y a un tronc à
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éviter, dit Ivan en ce moment, touchant les rênes que tenait son maître.
 
— Fais-moi le plaisir de me laisser tranquille et de ne pas me donner de leçons, » répondit Levine agacé comme il l’était dès qu’on se mêlait de ses affaires ; et aussitôt il comprit que son nouvel état moral n’exerçait aucune influence sur son caractère. »
 
Un peu avant d’arriver, il aperçut Grisha et Tania courant au-devant de lui.
 
« Oncle Kostia ! maman, grand-papa, Serge Ivanitch et encore quelqu’un viennent à votre rencontre.
 
— Qui est ce quelqu’un ?
 
— Un monsieur affreux, qui fait de grands gestes avec les bras, comme cela, dit Tania, imitant Katavasof.
 
— Est-il vieux ou jeune ? demanda Levine en riant ; – pourvu que ce ne soit pas un fâcheux ! » pensa-t-il.
 
Au tournant du chemin il reconnut Katavasof, marchant en tête des autres, et agitant les bras ainsi que l’avait remarqué Tania.
 
Katavasof aimait à parler philosophie de son point de vue de naturaliste, et Levine avait souvent discuté avec lui à Moscou en laissant parfois à son adversaire l’illusion de l’avoir convaincu. Une de ces discussions lui revint à la mémoire, et il se promit de ne plus exprimer légèrement ses pensées. Il s’informa de sa femme lorsqu’il eut rejoint ses hôtes.
 
« Elle s’est installée dans le bois avec Mitia,
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trouvant qu’il faisait trop chaud dans la maison, répondit Dolly ; – cette nouvelle contraria Levine, qui trouvait toujours dangereux d’emmener l’enfant si loin.
 
— Cette jeune femme ne sait qu’inventer, dit le vieux prince ; elle transporte son fils d’un coin à l’autre ; je lui ai conseillé d’essayer de la cave à glace.
 
— Elle nous rejoindra aux ruches ; elle croyait que tu y étais, ajouta Dolly, c’est le but de notre promenade.
 
— Que fais-tu de bon ? demanda Serge Ivanitch à son frère en le retenant.
 
— Rien de particulier, et toi ? Nous restes-tu quelque temps ? nous t’avons longtemps attendu.
 
— Une quinzaine, j’ai fort à faire à Moscou. »
 
Les regards des deux frères se croisèrent, et Levine baissa les yeux sans trouver de réponse ; voulant éviter la guerre de Serbie et la question slave, afin de ne pas retomber dans des discussions qui eussent troublé les rapports simples et cordiaux qu’il souhaitait conserver avec Serge Ivanitch, il lui demanda des nouvelles de son livre.
 
Kosnichef sourit.
 
« Personne n’y songe, moi moins qu’un autre. – Vous verrez que nous aurons de la pluie, Daria Alexandrovna, dit-il en montrant des nuages qui s’amoncelaient au-dessus des arbres. »
 
Levine s’approcha de Katavasof.
 
« Quelle bonne idée vous avez eue de nous venir, dit-il.
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— J’en avais le désir depuis longtemps ; nous allons bavarder à loisir. Avez-vous lu Spencer ?
 
— Pas jusqu’au bout, il m’est inutile.
 
— Comment cela ? Vous m’étonnez.
 
— Je veux dire qu’il ne m’aidera pas plus que les autres à résoudre certaines questions. Au reste, nous en reparlerons, ajouta Levine, frappé de la gaîté qu’exprima la physionomie de Katavasof ; puis, craignant de se laisser entraîner à discuter, il conduisit ses hôtes par un étroit sentier jusqu’à une prairie non fauchée, et les installa, à l’ombre de jeunes trembles, sur des bancs préparés à cet effet ; lui-même alla chercher du pain, du miel et des concombres dans l’izba auprès de laquelle étaient disposées les ruches. Du mur où il était suspendu, il détacha un masque en fil de fer, s’en couvrit la tête, et, les mains cachées dans ses poches, il pénétra dans l’enclos réservé aux abeilles, où les ruches, rangées par ordre, avaient pour lui chacune une histoire. Là, au milieu des insectes bourdonnants, il fut heureux de se retrouver seul un moment pour réfléchir et se recueillir ; il sentait la vie réelle reprendre ses droits et rabaisser ses pensées. N’avait-il déjà pas trouvé moyen de gronder son cocher, de se montrer froid pour son frère, et de dire des choses inutiles à Katavasof ?
 
« Serait-il possible que mon bonheur n’eût été qu’une impression fugitive qui se dissipera sans laisser de traces ? »
 
Mais, en rentrant en lui-même, il retrouva ses impressions intactes ; un phénomène s’était évidemment
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accompli dans son âme ; la vie réelle, qu’il venait d’effleurer, n’avait fait que répandre un nuage sur ce calme intérieur. De même que les abeilles en bourdonnant autour de lui, et en l’obligeant à se défendre, ne portaient pas atteinte à ses forces physiques, ainsi, sa nouvelle liberté résistait aux légères attaques qu’y avaient faites les incidents des dernières heures.
 
XV
 
« Sais-tu, Kostia, avec qui Serge Ivanitch vient de voyager ? dit Dolly après avoir donné à chacun de ses enfants sa part de concombres et de miel. Avec Wronsky : il se rend en Serbie.
 
— Il n’y va pas seul, il y mène à ses frais tout un escadron, ajouta Katavasof.
 
— Voilà qui lui convient ! répondit Levine. Mais expédiez-vous encore des volontaires ? » ajouta-t-il en regardant son frère.
 
Serge Ivanitch, occupé à dégager une abeille prise dans du miel au fond d’une tasse, ne répondit pas.
 
« Comment, si nous en expédions ! s’écria Katavasof mordant au concombre ; si vous nous aviez vus hier !
 
— Je vous en supplie, expliquez-moi où vont tous ces héros, et contre qui ils guerroient ! demanda le vieux prince en s’adressant à Kosnichef.
 
— Contre les Turcs, répondit celui-ci souriant
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tranquillement et remettant sur ses pattes son abeille délivrée.
 
— Mais qui donc a déclaré la guerre aux Turcs ? Seraient-ce la comtesse Lydie et Mme Stahl ?
 
— Personne n’a déclaré la guerre, mais, touchés des souffrances de nos frères, nous cherchons à leur venir en aide.
 
— Ce n’est pas là ce qui étonne le prince, dit Levine en prenant le parti de son beau-père, mais il trouve étrange que, sans y être autorisés par le gouvernement, des particuliers osent prendre part à une guerre.
 
— Pourquoi des particuliers n’auraient ils pas ce droit ? Expliquez-nous votre théorie, demanda Katavasof.
 
— Ma théorie, la voici : faire la guerre est si terrible qu’aucun homme, sans parler ici de chrétiens, n’a le droit d’assumer la responsabilité de la déclarer ; cette tache incombe aux gouvernements ; les citoyens doivent même renoncer à toute volonté personnelle lorsqu’une déclaration de guerre devient inévitable. Le bon sens suffit en dehors de toute science politique, pour indiquer que c’est là exclusivement une question d’État. »
 
Serge Ivanitch et Katavasof avaient des réponses toutes prêtes.
 
« C’est ce qui vous trompe, dit d’abord ce dernier : lorsqu’un gouvernement ne comprend pas la volonté des citoyens, la société impose la sienne.
 
— Tu n’expliques pas suffisamment le cas, interrompit Serge Ivanitch en fronçant le sourcil.
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Ici il ne s’agit pas d’une déclaration de guerre, mais d’une démonstration de sympathie humaine, chrétienne. On assassine nos frères, et non seulement des hommes, mais des femmes, des enfants, des vieillards ; le peuple russe révolté vole à leur aide pour arrêter ces horreurs. Suppose que tu voies un ivrogne battre une créature sans défense dans la rue : demanderas-tu si la guerre est déclarée pour lui porter secours ?
 
— Non, mais je n’assassinerais pas à mon tour.
 
— Tu irais jusque-là.
 
— Je n’en sais rien, peut-être tuerais-je dans l’entraînement du moment ; mais dans le cas présent je ne vois pas d’entraînement.
 
— Tu n’en vois peut-être pas, mais tout le monde ne pense pas de même, repartit Serge Ivanitch mécontent : le peuple conserve la tradition des frères orthodoxes qui gémissent sous le joug de l’infidèle, et il s’est réveillé.
 
— C’est possible, répondit Levine sur un ton conciliant, seulement je n’aperçois rien de semblable, autour de moi. Je n’éprouve rien de pareil non plus, quoique je fasse partie du peuple.
 
— J’en dirais autant, fit le vieux prince. Ce sont les journaux que j’ai lus à l’étranger qui m’ont révélé l’amour subit de la Russie entière pour les frères slaves, jamais je ne m’en étais douté, car jamais ils ne m’ont inspiré la moindre tendresse. À dire vrai, je me suis tout d’abord inquiété de mon indifférence, et l’ai attribuée aux eaux de
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Carlsbad, mais depuis mon retour je vois que je ne suis pas seul de mon espèce.
 
— Les opinions personnelles sont de peu d’importance quand la Russie entière se prononce.
 
— Mais le peuple ne sait rien du tout.
 
— Si papa, – interrompit Dolly, occupée jusque-là de son petit monde, auquel le vieux gardien des abeilles prenait un vif intérêt. – Vous rappelez-vous, dimanche, à l’église ?
 
— Eh bien ? que s’est-il passé à l’église ? Les prêtres ont ordre de lire au peuple un papier auquel personne ne comprend un mot. Si les paysans soupirent pendant la lecture, c’est qu’ils se croient au sermon, et s’ils donnent leurs kopeks, c’est qu’ils s’imaginent qu’on leur parle de sauver des âmes. Mais comment ? c’est ce qu’ils ignorent.
 
— Le peuple ne saurait ignorer sa destinée ; il en a l’intuition, et dans des moments comme ceux-ci il le témoigne, » dit Serge Ivanitch fixant avec assurance les yeux sur le vieux garde debout au milieu d’eux, une jatte de miel à la main, et regardant ses maîtres d’un air doux et tranquille, sans rien comprendre à leur conversation. Il se crut cependant obligé de hocher la tête en se voyant observé, et de dire :
 
« C’est comme cela, bien sûr.
 
— Interrogez-le, dit Levine, vous verrez où il en est. As-tu entendu parler de la guerre, Michel ? demanda-t-il au vieillard ; tu sais, ce qu’on vous a lu dimanche à l’église ? Faut-il nous battre pour les chrétiens ? qu’en penses-tu ?
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— Qu’avons-nous à penser ? Notre empereur Alexandre Nicolaevitch pensera pour nous ; il sait ce qu’il doit faire. Faut-il apporter encore du pain ? demanda-t-il en se tournant vers Dolly pour lui montrer Grisha qui dévorait une croûte.
 
— Qu’avons-nous affaire de l’interroger, dit Serge Ivanitch, quand nous voyons des hommes par centaines abandonner ce qu’ils possèdent, sacrifier leurs derniers sous, s’engager eux-mêmes, et accourir de tous les coins de la Russie pour le même motif ? Me diras-tu que cela ne signifie rien ?
 
— Cela signifie, selon moi, que sur quatre-vingts millions d’hommes il s’en trouvera toujours des centaines, et même des milliers, qui, n’étant bons à rien pour une vie régulière, se jetteront dans la première aventure venue, qu’il s’agisse de suivre Pougatchef ou d’aller en Serbie, dit Levine en s’échauffant.
 
— Ce ne sont pas des aventuriers qui se consacrent à cette œuvre, mais les dignes représentants de la nation, s’écria Serge Ivanitch avec susceptibilité, comme s’il s’agissait d’une question personnelle Et les dons ? N’est-ce pas aussi une façon pour le peuple de témoigner sa volonté ?
 
— C’est si vague le mot peuple ! Peut-être un sur mille parmi les paysans comprend-il, mais le reste des quatre-vingts millions fait comme Michel, et non seulement ils ne témoignent pas leur volonté, mais ils n’ont pas la plus légère notion de ce qu’ils pourraient avoir à témoigner. Qu’appellerons-nous donc le vœu du peuple ? »
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XVI
 
Serge Ivanitch, habile en dialectique, aborda un autre côté de la question.
 
« Il est évident que, ne possédant pas le suffrage universel, nous ne saurions obtenir l’opinion de la nation par voie arithmétique ; mais il y a d’autres moyens de la connaître. Je ne dis rien de ces courants souterrains qui ont ébranlé la masse du peuple, mais en considérant la société dans un sens plus restreint : vois, dans la classe intelligente, combien sur ce terrain les partis les plus hostiles se fondent en un seul ! Il n’y a plus de divergence d’opinions, tous les organes sociaux s’expriment de même, tous ont compris la force élémentaire qui donne à la nation son impulsion !
 
— Que les journaux disent tous la même chose, c’est vrai, dit le vieux prince, mais les grenouilles aussi, savent crier avant l’orage.
 
— Je ne sais ce que la presse a de commun avec des grenouilles, et ne m’en fais pas le défenseur ; je parle de l’unanimité d’opinion dans le monde intelligent.
 
— Cette unanimité a sa raison d’être, interrompit le vieux prince. Voilà mon cher gendre, Stépane Arcadiévitch, que l’on nomme membre d’une commission quelconque, avec huit mille roubles d’appointements et rien à faire, – ce n’est un secret pour personne, Dolly, – croyez-vous,
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et c’est un homme de bonne foi, qu’il ne parvienne pas à prouver que la société ne saurait se passer de cette place ? Les journaux en font autant ; la guerre doublant la vente des feuilles publiques, ils vous soutiendront la question slave et l’instinct national.
 
— Vous êtes injuste.
 
— Alphonse Kerr était dans le vrai lorsqu’avant la guerre de France il proposait aux partisans de la guerre de faire partie de l’avant-garde et d’essuyer le premier feu.
 
— Nos rédacteurs auraient là du plaisir, dit en riant Katavasof.
 
— Mais leur fuite gênerait les autres, fit Dolly.
 
— Rien n’empêcherait de les ramener au feu à coups de fouet, reprit le prince.
 
— Ceci n’est qu’une plaisanterie d’un goût douteux, mais l’unanimité de la presse est un symptôme heureux qu’il faut constater ; les membres d’une société ont tous un devoir à remplir, et les hommes qui réfléchissent accomplissent le leur en donnant une expression à l’opinion publique. Il y a vingt ans, tout le monde se serait tu ; aujourd’hui, la voix du peuple russe, demandant à venger ses frères, se fait entendre ; c’est un grand pas d’accompli, une preuve de force.
 
— Le peuple est certainement prêt à bien des sacrifices quand il s’agit de son âme, mais il est question ici de tuer les Turcs ! dit Levine, rattachant involontairement cet entretien à celui du matin.
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— Qu’appelez-vous son âme ? Pour un naturaliste, c’est un terme vague. Qu’est-ce que l’âme ? demanda Katavasof en souriant.
 
— Vous le savez bien.
 
— Parole d’honneur, je ne m’en doute pas, reprit le professeur en riant aux éclats.
 
— « Je n’apporte pas la paix, mais le glaive », a dit Notre-Seigneur, fit Serge Ivanitch, citant un mot de l’Évangile qui avait toujours troublé Levine.
 
— C’est comme cela, c’est vrai, répéta le vieux gardien toujours debout au milieu d’eux, et répondant à un regard jeté sur lui par hasard.
 
— Allons, vous êtes battu, mon petit père », s’écria gaiement Katavasof.
 
Levine rougit, non de se sentir battu, mais d’avoir encore cédé au besoin de discuter. Convaincre Serge Ivanitch était impossible, se laisser convaincre par lui l’était tout autant. Comment admettre le droit que s’arrogeait une poignée d’hommes, son frère parmi eux, de représenter avec les journaux la volonté de la nation, alors que cette volonté exprimait vengeance et assassinat, et lorsque toute leur certitude s’appuyait sur les récits suspects de quelques centaines de mauvais sujets en quête d’aventures ? Rien ne continuait pour lui ces assertions ; jamais le peuple ne considérerait la guerre comme un bienfait, quelque but qu’on se proposât. Si l’opinion publique passait pour infaillible, pourquoi la Révolution et la Commune ne deviendraient-elles
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pas aussi légitimes que la guerre au profit des Slaves ?
 
Levine aurait voulu exprimer ces pensées, mais il songea que la discussion irriterait son frère, et qu’elle n’aboutirait à rien ; il attira donc l’attention de ses hôtes sur la pluie qui les menaçait.
 
XVII
 
Le prince et Serge Ivanitch montèrent en télègue, tandis que le reste de la société hâtait le pas ; mais les nuages bas et noirs, chassés par le vent, s’amoncelaient si vite et semblaient courir avec une si grande rapidité, qu’à deux cents pas de la maison l’averse devint imminente.
 
Les enfants couraient en avant, poussant, tout en riant, des cris de frayeur ; Dolly, gênée par ses vêtements, essaya de les suivre ; les hommes, retenant avec peine leurs chapeaux, faisaient de grandes enjambées… ; enfin, au moment où de grosses gouttes commençaient à tomber, on atteignit le logis.
 
« Où est Catherine Alexandrovna ? demanda Levine à la vieille ménagère qui sortait du vestibule, chargée de plaids et de parapluies.
 
— Nous pensions qu’elle était avec vous.
 
— Et Mitia ?
 
— Au bois probablement, avec sa bonne. »
 
Levine saisit les plaids et se mit à courir.
 
Dans ce court espace de temps, le ciel s’était
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obscurci comme pendant une éclipse, et le vent, soufflant avec violence, faisait voler les feuilles, tournoyer les branches des bouleaux, ployer les arbres, les plantes et les fleurs, barrant obstinément le passage à Levine. Les champs et la forêt disparaissaient derrière une nappe de pluie, et tous ceux que l’orage surprenait dehors couraient se mettre à l’abri.
 
Luttant vigoureusement contre la tempête pour préserver ses plaids, Levine, penché en avant, avançait de son mieux : il croyait déjà apercevoir des formes blanches derrière un chêne bien connu, lorsque soudain une lumière éclatante enflamma le sol devant lui, tandis qu’au-dessus de sa tête, la voûte céleste sembla s’effondrer.
 
Dès qu’il put ouvrir ses yeux éblouis, il chercha le chêne à travers l’épais rideau formé par l’averse, et remarqua, à sa grande terreur, que la cime en avait disparu.
 
« La foudre l’aura frappé ! » eut-il te temps de se dire, et aussitôt il entendit le bruit de l’arbre s’écroulant avec fracas.
 
« Mon Dieu, mon Dieu ! pourvu qu’ils n’aient pas été touchés ! murmura-t-il glacé de frayeur, et, quoiqu’il sentit aussitôt l’absurdité de cette prière, désormais inutile puisque le mal était fait, il la répéta néanmoins, ne sachant rien de mieux… Il se dirigea vers l’endroit où Kitty se tenait d’habitude ; elle n’y était pas, mais il l’entendit qui appelait du côté opposé ; elle s’était réfugiée sous un vieux tilleul ; là, penchée ainsi que la bonne
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au-dessus de l’enfant couché dans sa petite voiture, elles l’abritaient de la pluie.
 
Levine, aveuglé par les éclairs et l’averse, finit enfin par apercevoir ce petit groupe, et courut aussi vite que le lui permettaient ses chaussures remplies d’eau.
 
« Vivants ! que Dieu soit loué ! Mais peut-on commettre une pareille imprudence ! cria-t-il furieux à sa femme, qui tournait vers lui son visage mouillé.
 
— Je t’assure qu’il n’y a pas de ma faute ; nous allions partir lorsque…
 
— Puisque vous êtes sains et saufs, Dieu merci ! Je ne sais plus ce que je dis ! »
 
Puis, ramassant à la hâte le petit bagage de l’enfant, Levine remit son fils à la bonne, et, prenant le bras de sa femme, l’entraîna en lui serrant doucement la main, honteux de l’avoir grondée.
 
XVIII
 
Malgré la déception qu’il ressentit en constatant que sa régénération morale n’apportait aucune modification favorable dans sa nature, Levine n’en éprouva pas moins tout le reste de la journée une plénitude de cœur qui le combla de joie. Il ne prit qu’une faible part à la conversation, mais le temps se passa gaiement, et Katavasof fit la conquête des dames par la tournure originale de son esprit. Mis en verve par Serge Ivanitch, il les amusa en leur racontant ses études sur les mœurs
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et la physionomie des mouches mâles et femelles, ainsi que sur leur genre de vie dans les appartements. Kosnichef, à son tour, reprit la question slave, qu’il développa d’une façon intéressante ; la journée s’acheva donc agréablement, sans discussions irritantes, et, la température s’étant rafraîchie après l’orage, on ne quitta pas la maison.
 
Kitty, obligée d’aller retrouver son fils pour lui donner son bain, se retira à regret, et, quelques minutes après, on vint avertir Levine qu’elle le demandait. Inquiet, il se leva aussitôt, malgré l’intérêt qu’il prenait à la théorie de son frère sur l’influence que l’émancipation de quarante millions de Slaves aurait pour l’avenir de la Russie.
 
Que pouvait-on lui vouloir ? on ne le réclamait jamais auprès de l’enfant qu’en cas d’urgence. Mais son inquiétude, aussi bien que la curiosité éveillée en lui par les idées de son frère, disparurent dès qu’il se retrouva seul un moment, et son bonheur intime lui revint, vif et profond comme le matin, sans qu’il eût besoin de le ranimer par la réflexion. Le sentiment était devenu plus puissant que la pensée, il traversa la terrasse et aperçut deux étoiles brillantes au firmament.
 
« Oui, se dit-il en regardant le ciel, je me rappelle avoir pensé qu’il y avait une vérité dans l’illusion de cette voûte que je contemplais, mais quelle était la pensée restée inachevée dans mon esprit ?… » Et en entrant dans la chambre de l’enfant il se la rappela.
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« Pourquoi, si la principale preuve de l’existence de Dieu est la révélation intérieure qu’il donne à chacun de nous du bien et du mal, cette révélation serait-elle limitée à l’Église chrétienne ? Et ces millions de Bouddhistes, de Musulmans, qui cherchent également le bien ?… » La réponse à cette question devait exister, mais il ne put se la formuler avant d’entrer.
 
Kitty, les manches retroussées, penchée au-dessus de la baignoire où elle maintenait d’une main la tête de l’enfant tandis qu’elle l’épongeait de l’autre, se tourna vers son mari en l’entendant approcher.
 
« Viens vite ! Agathe Mikhaïlovna avait raison, il nous reconnaît. »
 
L’événement était important : pour s’en assurer complètement, on soumit Mitia à diverses épreuves ; on fit monter une cuisinière qu’il n’avait jamais vue. L’expérience fut concluante ; l’enfant refusa de regarder l’étrangère, et sourit à sa mère et à sa bonne. Levine lui-même était ravi.
 
« Je suis bien contente de voir que tu commences à l’aimer, dit Kitty lorsqu’elle eut bien installé son fils sur ses genoux après son bain. Je commençais à m’attrister quand tu disais que tu ne ressentais rien pour lui.
 
— Ce n’est pas là ce que je voulais dire, mais il m’a causé une déception.
 
— Comment cela ?
 
— Je m’attendais à ce qu’il me révélât un sentiment nouveau, et tout au contraire c’est de la
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pitié, du dégoût, et surtout de la frayeur qu’il m’a inspirés. Je n’ai bien compris que je l’aimais qu’aujourd’hui, après l’orage. »
 
Kitty sourit de joie.
 
« Tu as eu bien peur ? moi aussi ; mais j’ai plus peur encore, maintenant que je me rends compte du danger que nous avons couru. J’irai regarder le chêne demain…, et maintenant retourne vers tes hôtes. Je suis si contente de te voir en bons rapports avec ton frère. »
 
XIX
 
Levine, en quittant sa femme, reprit le cours de ses pensées, et, au lieu de rentrer au salon, s’accouda sur la balustrade de la terrasse.
 
La nuit venait, et le ciel, pur au midi, restait orageux du côté opposé ; de temps en temps un éclair éblouissant, suivi d’un sourd grondement, faisait disparaître aux yeux de Levine les étoiles et la voie lactée qu’il considérait, écoutant les gouttes de pluie tomber en cadence du feuillage des arbres ; les étoiles reparaissaient ensuite peu à peu, reprenant leur place comme si une main soigneuse les eût rajustées au firmament.
 
« Quelle est la crainte qui me trouble ? se demandait-il, sentant une réponse dans son âme, sans pouvoir encore la définir.
 
« Oui, les lois du bien et du mal révélées au monde sont la preuve évidente, irrécusable, de
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l’existence de Dieu ; ces lois, je les reconnais au fond de mon cœur, m’unissant ainsi bon gré mal gré à tous ceux qui les reconnaissent comme moi, et cette réunion d’êtres humains partageant la même croyance s’appelle l’Église. Et les Hébreux, les Musulmans, les Bouddhistes ? se dit-il, revenant à ce dilemme qui lui semblait dangereux. Ces millions d’hommes seraient-ils privés du plus grand des bienfaits, de celui qui, seul, donne un sens à la vie ? »
 
Il réfléchit. « Mais la question que je me pose là est celle des rapports des diverses croyances de l’humanité entière avec la Divinité ? C’est la révélation de Dieu à l’Univers avec ses planètes et ses nébuleuses, que je prétends sonder ? Et c’est au moment où un savoir certain, quoique inaccessible à la raison, m’est révélé, que je m’obstine encore à faire intervenir la logique ?
 
« Je sais que les étoiles ne marchent pas, se dit-il, remarquant le changement survenu dans la position de l’astre brillant qu’il voyait s’élever au-dessus des bouleaux, mais, ne pouvant m’imaginer la rotation de la terre en voyant les étoiles changer de place, j’ai raison de dire qu’elles marchent. – Les astronomes auraient-ils rien compris, rien calculé, s’ils avaient pris en considération les mouvements compliqués et variés de la terre ? Leurs étonnantes conclusions sur les distances, les poids, les mouvements et les révolutions des corps célestes n’ont-elles pas toutes été basées sur les mouvements apparents des
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astres autour de la terre immobile, ces mêmes mouvements dont je suis témoin, comme des millions d’hommes l’ont été pendant des siècles, et qui peuvent toujours être vérifiés ? Et, de même que les conclusions des astronomes eussent été fausses et inexactes s’ils ne les avaient pas basées sur leurs observations du ciel apparent, relativement à un seul méridien et à un seul horizon, de même toutes mes conclusions sur la connaissance du bien et du mal seraient privées de sens si je ne les rapportais à la révélation que m’en a faite le christianisme, et que je pourrai toujours vérifier dans mon âme. Les rapports des autres croyances avec Dieu resteront pour moi insondables, et je n’ai pas le droit de les scruter. »
 
« Tu n’es pas rentré ? dit tout à coup la voix de Kitty, tu n’as rien qui te préoccupe ? demanda-t-elle en examinant attentivement le visage de son mari à la clarté des étoiles. Un éclair sillonnant l’horizon le lui fit voir calme et heureux.
 
« Elle me comprend, pensa-t-il en la voyant sourire ; elle sait à quoi je pense ; faut-il le lui dire ? » Mais au moment où il allait parler, Kitty l’interrompit.
 
« Je t’en prie, Kostia, dit-elle, va jeter un coup d’œil dans la chambre de Serge pour voir si tout y est en ordre. Cela me gêne d’y aller.
 
— Fort bien, j’y vais », répondit Levine en se levant pour l’embrasser.
 
« Non, mieux vaut me taire, pensa-t-il tandis que la jeune femme rentrait au salon ; ce secret
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n’a d’importance que pour moi seul, et mes paroles ne sauraient l’expliquer. – Ce sentiment nouveau ne m’a ni changé, ni ébloui, ni rendu heureux comme je le pensais ; de même que pour l’amour paternel il n’y a eu ni surprise ni ravissement ; mais ce sentiment s’est glissé dans mon âme par la souffrance, désormais il s’y est fermement implanté, et quelque nom que je cherche à lui donner, c’est la foi.
 
« Je continuerai probablement à m’impatienter contre mon cocher, à discuter inutilement, à exprimer mal à propos mes idées ; je sentirai toujours une barrière entre le sanctuaire de mon âme et l’âme des autres, même celle de ma femme ; je rendrai toujours celle-ci responsable de mes terreurs pour m’en repentir aussitôt. Je continuerai à prier, sans pouvoir m’expliquer pourquoi je prie, mais ma vie intérieure a conquis sa liberté ; elle ne sera plus à la merci des événements, et chaque minute de mon existence aura un sens incontestable et profond, qu’il sera en mon pouvoir d’imprimer chacune de mes actions : celui du bien. »
 
FIN DU DEUXIÈME VOLUME
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