Différences entre versions de « De la Terre à la Lune »

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<center>[[Image:De La Terre à la Lune.gif|350px|Gravure]]</center>
 
Note : Les notes de bas de pages sont placées en italique entre parenthèses dans le texte (''<ref>comme ça'')</ref>
 
 
===I LE GUN-CLUB ===
 
Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très influent s’établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On sait avec quelle énergie l’instinct militaire se développa chez ce peuple d’armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples négociants enjambèrent leur comptoir pour s’improviser capitaines, colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d’application de West-Point (''<ref>École militaire des États-Unis.'')</ref> ; ils égalèrent bientôt dans « L’art de la guerre » leurs collègues du vieux continent, et comme eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets, les millions et les hommes.
 
Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens, ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées inconnues jusqu’alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de plein fouet, de feux d’écharpe, d’enfilade ou de revers, les Anglais, les Français, les Prussiens, n’ont plus rien à apprendre ; mais leurs canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de poche auprès des formidables engins de l’artillerie américaine.
Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les Allemands métaphysiciens, — de naissance. Rien de plus naturel, dès lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de Beaulieu n’eurent plus qu’à s’incliner devant leurs rivaux d’outre-mer.
 
Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les artilleurs tinrent le haut du pavé ; les journaux de l’Union célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n’était si mince marchand, si naïf « booby » (''<ref>Badaud.'')</ref>, qui ne se cassât jour et nuit la tête à calculer des trajectoires insensées.
 
Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa un nouveau canon s’associa avec le premier qui le fondit et le premier qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club (''<ref>Littéralement « Club-Canon ».'')</ref>. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent soixante-quinze membres correspondants.
 
Une condition sine qua non était imposée à toute personne qui voulait entrer dans l’association, la condition d’avoir imaginé ou, tout au moins, perfectionné un canon ; à défaut de canon, une arme à feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne jouissaient pas d’une grande considération. Les artilleurs les primaient en toute circonstance.
Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments de l’artillerie européenne. Qu’on en juge par les chiffres suivants.
 
Jadis, « au bon temps », un boulet de trente-six, à une distance de trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et soixante-huit hommes. C’était l’enfance de l’art. Depuis lors, les projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept milles (''<ref>Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près de trois lieues.'')</ref> un boulet pesant une demi-tonne (''<ref>Cinq cents kilogrammes.'')</ref> aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d’en faire une épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter l’expérience, les hommes firent malheureusement défaut.
 
Quoi qu’il en soit, l’effet de ces canons était très meurtrier, et à chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux. Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix ennemis par terre ? Qu’étaient ces feux surprenants d’Iéna ou d’Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille ? On en avait vu bien d’autres pendant la guerre fédérale ! Au combat de Gettysburg, un projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent soixante-treize confédérés ; et, au passage du Potomac, un boulet Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à son coup d’essai, il tua trois cent trente-sept personnes, — en éclatant, il est vrai !
— Vraiment ? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au dernier essai de l’honorable J.-T. Maston.
 
— Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d’études menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues ? N’est-ce pas travailler en pure perte ? Les peuples du Nouveau Monde semblent s’être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux Tribune (''<ref>Le plus fougueux journal abolitionniste de l’Union.'')</ref> en arrive à pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l’accroissement scandaleux des populations !
 
— Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours en Europe pour soutenir le principe des nationalités !
— Parce qu’ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l’avancement qui contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne s’imaginent pas qu’on puisse devenir général en chef avant d’avoir servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu’on ne saurait être bon pointeur à moins d’avoir fondu le canon soi-même ! Or, c’est tout simplement...
 
— Absurde ! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son fauteuil à coups de « bowie-knife » (''<ref>Couteau à large lame.'')</ref>, et puisque les choses en sont là, il ne nous reste plus qu’à planter du tabac ou à distiller de l’huile de baleine !
 
— Comment ! s’écria J.-T. Maston d’une voix retentissante, ces dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au perfectionnement des armes à feu ! Une nouvelle occasion ne se rencontrera pas d’essayer la portée de nos projectiles ! L’atmosphère ne s’illuminera plus sous l’éclair de nos canons ! Il ne surgira pas une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre à quelque puissance transatlantique ! Les Français ne couleront pas un seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux !
===II COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE ===
 
Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du cercle résidant à Baltimore s’étaient rendus à l’invitation de leur président. Quant aux membres correspondants, les express les débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que fût le « hall » des séances, ce monde de savants n’avait pu y trouver place ; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des couloirs et jusqu’au milieu des cours extérieures ; là, il rencontrait le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l’importante communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant, s’écrasant avec cette liberté d’action particulière aux masses élevées dans les idées du « self government » (''<ref>Gouvernement personnel.'')</ref>.
 
Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n’eût pas obtenu, même à prix d’or, de pénétrer dans la grande salle ; celle-ci était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants ; nul autre n’y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les magistrats du conseil des selectmen (''<ref>Administrateurs de la ville élus par la population.'')</ref> avaient dû se mêler à la foule de leurs administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l’intérieur.
 
Cependant l’immense « hall » offrait aux regards un curieux spectacle. Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d’épais mortiers servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte, véritables dentelles de fonte frappées à l’emporte-pièce. Des panoplies d’espingoles, de tromblons, d’arquebuses, de carabines, de toutes les armes à feu anciennes ou modernes s’écartelaient sur les murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme d’un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de refouloirs et d’écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de projectiles, les guirlandes d’obus, en un mot, tous les outils de l’artilleur surprenaient l’œil par leur étonnante disposition et laissaient à penser que leur véritable destination était plus décorative que meurtrière.
A la place d’honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un morceau de culasse, brisé et tordu sous l’effort de la poudre, précieux débris du canon de J.-T. Maston.
 
A l’extrémité de la salle, le président, assisté de quatre secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d’un mortier de trente-deux pouces ; il était braque sous un angle de quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte que le président pouvait lui imprimer, comme aux « rocking-chairs » (''<ref>Chaises à bascule en usage aux États-Unis.'')</ref>, un balancement fort agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d’un goût exquis, fait d’un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à détonation qui éclatait, à l’occasion, comme un revolver. Pendant les discussions véhémentes, cette sonnette d’un nouveau genre suffisait à peine à couvrir la voix de cette légion d’artilleurs surexcités.
 
Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les circonvallations d’un retranchement, formaient une succession de bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, « il y avait du monde sur les remparts ». On connaissait assez le président pour savoir qu’il n’eût pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.
— Hurrah pour la Lune ! s’écria le Gun-Club d’une seule voix.
 
— On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane ; sa masse, sa densité, son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés ; on a dressé des cartes sélénographiques (''<ref>De \(\sigma\epsilon\lambda\acute{\eta}\nu\eta\), mot grec qui signifie Lune.'')</ref> avec une perfection qui égale, si même elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres ; la photographie a donné de notre satellite des épreuves d’une incomparable beauté (''<ref>Voir les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.'')</ref>. En un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques, l’astronomie, la géologie, l’optique peuvent en apprendre ; mais jusqu’ici il n’a jamais été établi de communication directe avec elle. »
 
Un violent mouvement d’intérêt et de surprise accueillit ces paroles.
 
Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires, prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe siècle, un certain David Fabricius se vanta d’avoir vu de ses yeux des habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès, aventurier espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un autre Français — ces gens-là s’occupent beaucoup de la Lune — , le nommé Fontenelle, écrivit la Pluralité des Mondes, un chef-d’œuvre en son temps ; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d’œuvre ! Vers 1835, un opuscule traduit du New York American raconta que Sir John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des études astronomiques, avait, au moyen d’un télescope perfectionné par un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts yards (''<ref>Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.'')</ref>. Alors il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d’or, des moutons aux cornes d’ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette brochure, œuvre d’un Américain nommé Locke (''<ref>Cette brochure fut publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de Rome en 1840.'')</ref>, eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut que c’était une mystification scientifique, et les Français furent les premiers à en rire.
 
— Rire d’un Américain ! s’écria J.-T. Maston, mais voilà un casus belli !...
— Hurrah pour Edgard Poe ! s’écria l’assemblée, électrisée par les paroles de son président.
 
— J’en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j’appellerai purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des relations sérieuses avec l’astre des nuits. Cependant, je dois ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un géomètre allemand proposa d’envoyer une commission de savants dans les steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir d’immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs lumineux, entre autres le carré de l’hypoténuse, vulgairement appelé le « Pont aux ânes » par les Français. « Tout être intelligent, disait le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette figure. Les Sélénites (''<ref>Habitants de la Lune.'')</ref>, s’ils existent, répondront par une figure semblable, et la communication une fois établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de s’entretenir avec les habitants de la Lune. » Ainsi parlait le géomètre allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu’ici aucun lien direct n’a existé entre la Terre et son satellite. Mais il est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport avec le monde sidéral. Le moyen d’y parvenir est simple, facile, certain, immanquable, et il va faire l’objet de ma proposition. »
 
Un brouhaha, une tempête d’exclamations accueillit ces paroles. Il n’était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé par les paroles de l’orateur.
A ces paroles, un « oh ! » de stupéfaction s’échappa de mille poitrines haletantes ; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre éclata, mais un tonnerre d’applaudissements, de cris, de clameurs, qui fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler ; il ne le pouvait pas. Ce ne fut qu’au bout de dix minutes qu’il parvint à se faire entendre.
 
« Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J’ai pris la question sous toutes ses faces, je l’ai abordée résolument, et de mes calculs indiscutables il résulte que tout projectile doué d’une vitesse initiale de douze mille yards (''<ref>Environ 11,000 mètres.'')</ref> par seconde, et dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu’à elle. J’ai donc l’honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette petite expérience ! »
 
===III EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE ===
Précisément, comme si elle eût compris qu’il s’agissait d’elle, la Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant ; les uns la saluaient de la main, les autres l’appelaient des plus doux noms ; ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing ; de huit heures à minuit, un opticien de Jone’s-Fall-Street fit sa fortune à vendre des lunettes. L’astre des nuits était lorgné comme une lady de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l’Union. Et pourtant il n’était question que de lui envoyer un projectile, façon assez brutale d’entrer en relation, même avec un satellite, mais fort en usage parmi les nations civilisées.
 
Minuit venait de sonner, et l’enthousiasme ne baissait pas ; il se maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population ; le magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les hommes intelligents aussi bien que les gens « verts (''<ref>Expression tout à fait américaine pour désigner des gens naïfs.'')</ref> », se sentaient remués dans leur fibre la plus délicate ; il s’agissait là d’une entreprise nationale ; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins regorgeaient d’une foule ivre de joie, de gin et de whisky ; chacun conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait, depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms devant sa chope de sherry-cobbler (''<ref>Mélange de rhum, de jus d’orange, de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur jaunâtre s’aspire dans des chopes au moyen d’un chalumeau de verre. Les bar-rooms sont des espèces de cafés.'')</ref>, jusqu’au waterman qui se grisait de « casse-poitrine (''<ref>Boisson effrayante du bas peuple. Littéralement, en anglais : thorough knock me down.'')</ref> » dans les sombres tavernes du Fells-Point.
 
Cependant, vers deux heures, l’émotion se calma. Le président Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un hercule n’eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de l’Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.
 
Ce serait d’ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les grandes villes de l’Union, New York, Boston, Albany, Washington, Richmond, Crescent-City (''<ref>Surnom de La Nouvelle-Orléans.'')</ref>, Charleston, la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président, et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles s’échappaient des lèvres de l’orateur, elles couraient sur les fils télégraphiques, à travers les États de l’Union, avec une vitesse de deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles (''<ref>Cent mille lieues. C’est la vitesse de l’électricité.'')</ref> à la seconde. On peut donc dire avec une certitude absolue qu’au même instant les États-Unis d’Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d’orgueil, battirent de la même pulsation.
 
Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires, bi-mensuels ou mensuels, s’emparèrent de la question ; ils l’examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques, économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation. Ressemblait-elle à la Terre au temps où l’atmosphère n’existait pas encore ? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde terrestre ? Bien qu’il ne s’agît encore que d’envoyer un boulet à l’astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d’une série d’expériences ; tous espéraient qu’un jour l’Amérique pénétrerait les derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement l’équilibre européen.
Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation ; les recueils, les brochures, les bulletins, les « magazines » publiés par les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir les avantages, et « la Société d’Histoire naturelle » de Boston, « la Société américaine des sciences et des arts » d’Albany, « la Société géographique et statistique » de New York, « la Société philosophique américaine » de Philadelphie, « l’Institution Smithsonienne » de Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d’argent.
 
Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre d’adhérents ; d’hésitations, de doutes, d’inquiétudes, il ne fut même pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l’idée d’envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur auteur ; tous les « lifepreservers (''<ref>Arme de poche faite en baleine flexible et d’une boule de métal.'')</ref> » du monde eussent été impuissants à le garantir contre l’indignation générale. Il y a des choses dont on ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs, montrera jusqu’où allait cette inféodation subite d’un peuple à un homme.
 
Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d’une troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de Much ado about nothing (''<ref>Beaucoup de bruit pour rien, une des comédies de Shakespeare.'')</ref>. Mais la population de la ville, voyant dans ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane, envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d’esprit, s’inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse comédie par As you like it (''<ref>Comme il vous plaira, de Shakespeare.'')</ref>, et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes phénoménales.
 
 
<center>« Cambridge, 7 octobre. </center>
 
« Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l’Observatoire de Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau s’est immédiatement réuni, et il a jugé à propos (''<ref>Il y a dans le texte le mot expedient, qui est absolument intraduisible en français.'')</ref> de répondre comme suit :
 
« Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci :
« Sur la cinquième question : — Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à lancer le projectile ?
 
« Les observations précédentes étant admises, le canon devra être braqué sur le zénith (''<ref>Le zénith est le point du ciel situé verticalement au-dessus de la tête d’un observateur.'')</ref> du lieu ; de la sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l’horizon, et le projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l’attraction terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d’un lieu, il faut que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de cet astre, autrement dit, qu’il soit compris entre 0° et 28° de latitude nord ou sud (''<ref>Il n’y a en effet que les régions du globe comprises entre l’équateur et le vingt-huitième parallèle, dans lesquels la culmination de la Lune l’amène au zénith ; au-delà du 28e degré, la Lune s’approche d’autant moins du zénith que l’on s’avance vers les pôles.'')</ref>. En tout autre endroit, le tir devrait être nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l’expérience.
 
« Sur la sixième question : — Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où partira le projectile ?
En regardant attentivement, l’observateur eût alors vu les autres molécules de l’amas se comporter comme l’étoile centrale, se condenser à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et graviter autour d’elle sous forme d’étoiles innombrables. La nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille actuellement, était formée.
 
Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont nommée la Voie lactée (''<ref>Du mot grec \(\gamma\acute{\alpha}\lambda\alpha\), gén. \(\gamma\acute{\alpha}\lambda\alpha\kappa\tau o\varsigma\), qui signifie lait.'')</ref>, et qui renferme dix-huit millions d’étoiles, dont chacune est devenue le centre d’un monde solaire.
 
Si l’observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit millions d’astres l’un des plus modestes et des moins brillants (''<ref>Le diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du Soleil, soit 4,300,000 lieues.'')</ref>, une étoile de quatrième ordre, celle qui s’appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels est due la formation de l’univers se seraient successivement accomplis à ses yeux.
 
En effet, ce Soleil, encore à l’état gazeux et composé de molécules mobiles, il l’eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé où la force centrifuge l’aurait emporté sur la force centripète, qui tend à repousser les molécules vers le centre.
Ainsi donc, en remontant de l’atome à la molécule, de la molécule à l’amas nébuleux, de l’amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à l’étoile principale, de l’étoile principale au Soleil, du Soleil à la planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des transformations subies par les corps célestes depuis les premiers jours du monde.
 
Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d’un monde, et si petit qu’il paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent régulièrement d’autres corps moins considérables, peut-être les débris errants d’un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu’à ce jour. (''<ref>Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu’on puisse en faire le tour dans l’espace d’une seule journée en marchant au pas gymnastique.'')</ref>
 
De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre, Neptune trois peut-être, la Terre un ; ce dernier, l’un des moins importants du monde solaire, s’appelle la Lune, et c’est lui que le génie audacieux des Américains prétendait conquérir.
L’astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d’abord partagé avec le Soleil l’attention des habitants de la Terre ; mais le Soleil est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses contemplateurs à baisser les yeux.
 
La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment voir dans sa grâce modeste ; elle est douce à l’œil, peu ambitieuse, et cependant, elle se permet parfois d’éclipser son frère, le radieux Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont compris la reconnaissance qu’ils devaient à cette fidèle amie de la Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution (''<ref>Vingt-neuf jours et demi environ.'')</ref>.
 
Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste déesse. Les Égyptiens l’appelaient Isis ; les Phéniciens la nommaient Astarté ; les Grecs l’adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l’adorable Séléné.
Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l’opinion que la Lune était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable explication de ses phases. Cléomène enseigna qu’elle brillait d’une lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l’ère chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents du satellite de la Terre.
 
Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l’Arabe Aboul-Wéfa, au Xe, complétèrent les remarques d’Hipparque sur les inégalités que subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l’action du Soleil. Puis Copernic (''<ref>Voir Les Fondateurs de l’Astronomie moderne, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l’Institut.'')</ref>, au XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le système du monde et le rôle que joue la Lune dans l’ensemble des corps célestes.
 
A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés ; mais de sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines phases par l’existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur moyenne de quatre mille cinq cents toises.
Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes altitudes à deux mille six cents toises ; mais son confrère Riccioli les reporta à sept mille.
 
Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d’un puissant télescope, réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter, Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen, et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l’élévation des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd’hui. MM. Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de deux mille quatre cents (''<ref>La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer est de 4813 mètres.'')</ref>. Leur plus haut sommet domine de trois mille huit cent et une toises la surface du disque lunaire.
 
En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait ; cet astre apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement volcanique s’affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que l’atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence d’air entraînait l’absence d’eau. Il devenait donc manifeste que les Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la Terre.
 
Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux mille cent cinquante milles (''<ref>Huit cent soixante-neuf lieues, c’est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.'')</ref>, sa surface est la treizième partie de la surface du globe (''<ref>Trente-huit millions de kilomètres carrés.'')</ref>, son volume la quarante-neuvième partie du volume du sphéroïde terrestre ; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper à l’œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin encore leurs prodigieuses observations.
 
Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la nature de ces lignes. C’étaient des sillons longs et étroits, creusés entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des cratères ; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent des rainures, mais tout ce qu’ils surent faire, ce fut de les nommer ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits desséchés d’anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d’une manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un jour ou l’autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les considéra comme un système de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien d’autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu’après une communication directe avec la Lune.
Jusqu’alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la circonstance pour leur apprendre que cette distance s’obtenait par la mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les étonner, on leur disait que c’était l’angle formé par deux lignes droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu’à la Lune. Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles ( — 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient pas de soixante-dix milles ( — 30 lieues).
 
A ceux qui n’étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune, les journaux démontraient quotidiennement qu’elle possède deux mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second dit de révolution autour de la Terre, s’accomplissant tous les deux dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers (''<ref>C’est la durée de la révolution sidérale, c’est-à-dire le temps que la Lune met à revenir à une même étoile.'')</ref>.
 
Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la surface de la Lune ; seulement il n’y a qu’un jour, il n’y a qu’une nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l’autre face, toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre heures d’une nuit absolue, tempérée seulement par cette « pâle clarté qui tombe des étoiles ». Ce phénomène est uniquement dû à cette particularité que les mouvements de rotation et de révolution s’accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun, suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très probablement à tous les autres satellites.
J.-T. Maston était transporté ; sa voix prenait des accents lyriques en chantant cet hymne sacré du boulet.
 
« Voulez-vous des chiffres ? reprit-il, en voilà d’éloquents ! Prenez simplement le modeste boulet de vingt-quatre (''<ref>C’est-à-dire pesant vingt-quatre livres.'')</ref> ; s’il court huit cent mille fois moins vite que l’électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière, soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il dépasse la rapidité du son (''<ref>Ainsi, quand on a entendu la détonation de la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.'')</ref>, il fait deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes, quatorze milles à la minute ( — 6 lieues), huit cent quarante milles à l’heure ( — 360 lieues), vingt mille cent milles par jour ( — 8,640 lieues), c’est-à-dire la vitesse des points de l’équateur dans le mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six mille cinq cents milles par an ( — 3,155,760 lieues). Il mettrait donc onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil, trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l’ouvrage de nos mains ! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde ! Ah ! boulet superbe ! splendide projectile ! j’aime à penser que tu seras reçu là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre ! »
 
Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T. Maston, tout ému, s’assit au milieu des félicitations de ses collègues.
— D’autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la guerre, j’étais membre de la commission d’expérience. Je vous dirai donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale de cinq cents yards à la seconde.
 
— Bien. Et la Columbiad (''<ref>Les Américains donnaient le nom de Columbiad à ces énormes engins de destruction.'')</ref> Rodman ? demanda le président.
 
— La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York, lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles, avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n’ont jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.
— Que pèsera donc le projectile ? demanda Morgan.
 
— Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane ; un boulet de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces (''<ref>Trente centimètres ; le pouce américain vaut 25 millimètres.'')</ref> d’épaisseur pèserait, s’il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent quarante livres ; en fonte d’aluminium, son poids sera réduit à dix-neuf mille deux cent cinquante livres.
 
— Parfait ! s’écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.
— Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.
 
— Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans l’espace, que se passe-t-il ? Il est sollicité par trois forces indépendantes, la résistance du milieu, l’attraction de la Terre et la force d’impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La résistance du milieu, c’est-à-dire la résistance de l’air, sera peu importante. En effet, l’atmosphère terrestre n’a que quarante milles ( — 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards, le projectile l’aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez court pour que la résistance du milieu soit regardée comme insignifiante. Passons alors à l’attraction de la Terre, c’est-à-dire à la pesanteur de l’obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera en raison inverse du carré des distances ; en effet, voici ce que la physique nous apprend : quand un corps abandonné à lui-même tombe à la surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds (''<ref>Soit 4 mètres 90 centimètres dans la première seconde ; à la distance où se trouve la Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de ligne.'')</ref> dans la première seconde, et si ce même corps était transporté à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une demi-ligne environ dans la première seconde. C’est presque l’immobilité. Il s’agit donc de vaincre progressivement cette action de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous ? Par la force d’impulsion.
 
— Voilà la difficulté, répondit le major.
— Ce serait pourtant superbe ! dit J.-T. Maston.
 
— Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et enfin à l’entourer d’un épais massif de maçonnerie à pierre et à chaux, de telle façon qu’il participe de toute la résistance du terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l’âme sera soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent (''<ref>C’est l’espace qui existe quelquefois entre le projectile et l’âme de la pièce.'')</ref> du boulet ; ainsi il n’y aura aucune déperdition de gaz, et toute la force expansive de la poudre sera employée à l’impulsion.
 
— Hurrah ! hurrah ! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.
Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or, c’est ce qu’il faut connaître pour comprendre l’importance de la question soumise au Comité.
 
Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres ( — 900 grammes (''<ref>La livre américaine est de 453 g.'')</ref>) ; il produit en s’enflammant quatre cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l’action d’une température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l’espace de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que l’on juge alors de l’effrayante poussée de ces gaz lorsqu’ils sont comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.
 
Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.
— C’est évident, dit le major.
 
— Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité, occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes (''<ref>Un peu moins de 800 mètres cubes.'')</ref> environ ; or, comme votre canon n’a qu’une contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes (''<ref>Deux mille mètres cubes.'')</ref>, il sera à moitié rempli, et l’âme ne sera plus assez longue pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante impulsion. »
 
Il n’y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda Barbicane.
— Eh bien ! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton ! s’écria le bruyant secrétaire du Gun-Club.
 
— Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses propriétés, qui vont nous le rendre si précieux ; il se prépare avec la plus grande facilité ; du coton plongé dans de l’acide azotique fumant (''<ref>Ainsi nommé, parce que, au contact de l’air humide, il répand d’épaisses fumées blanchâtres.'')</ref>, pendant quinze minutes, puis lavé à grande eau, puis séché, et voilà tout.
 
— Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.
« Un simple détail, une bagatelle », disait J.-T. Maston.
 
(''<ref>NOTA — Dans cette discussion le président Barbicane revendique pour l’un de ses compatriotes l’invention du collodion. C’est une erreur, n’en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude de deux noms.
 
En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l’idée d’employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion était connu en 1846. C’est à un Français, un esprit très distingué, un savant tout à la fois peintre, poète, philosophe, helléniste et chimiste, M. Louis Ménard, que revient l’honneur de cette grande découverte. — J. V.'')</ref>
 
 
Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l’avait jamais vu. Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait Philadelphie.
 
Personne n’ignore la lutte curieuse qui s’établit pendant la guerre fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés ; celui-là destiné à percer celle-ci ; celle-ci décidée à ne point se laisser percer. De là une transformation radicale de la marine dans les États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avec un acharnement sans exemple, l’un grossissant, l’autre s’épaississant dans une proportion constante. Les navires, armés de pièces formidables, marchaient au feu sous l’abri de leur invulnérable carapace. Les Merrimac, les Monitor, les Ram-Tenesse, les Weckausen (''<ref>Navires de la marine américaine.'')</ref> lançaient des projectiles énormes, après s’être cuirassés contre les projectiles des autres. Ils faisaient à autrui ce qu’ils ne voulaient pas qu’on leur fît, principe immoral sur lequel repose tout l’art de la guerre.
 
Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un grand forgeur de plaques. L’un fondait nuit et jour à Baltimore, et l’autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un courant d’idées essentiellement opposé.
Maintenant, lequel des deux inventeurs l’avait emporté sur l’autre, on ne savait trop ; les résultats obtenus rendaient difficile une juste appréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la cuirasse devait finir par céder au boulet.
 
Néanmoins, il y avait doute pour les hommes compétents. Aux dernières expériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se ficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl ; ce jour-là, le forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n’eut plus assez de mépris pour son rival ; mais quand celui-ci substitua plus tard aux boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut en rabattre. En effet ces projectiles, quoique animés d’une vitesse médiocre (''<ref>Le poids de la poudre employée n’était que l/12 du poids de l’obus.'')</ref>, brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaques du meilleur métal.
 
Or, les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir rester au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl terminait une nouvelle cuirasse d’acier forgé ! C’était un chef-d’œuvre dans son genre ; elle défiait tous les projectiles du monde. Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en provoquant le président du Gun-Club à la briser. Barbicane, la paix étant faite, ne voulut pas tenter l’expérience.
# Que le boulet n’irait pas seulement à six milles et retomberait quelques secondes après avoir été lancé, si... 5000 —
 
On le voit c’était une somme importante que risquait le capitaine dans son invincible entêtement. Il ne s’agissait pas moins de quinze mille dollars (''<ref>Quatre-vingt-un mille trois cents francs.'')</ref>.
 
Malgré l’importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d’un laconisme superbe et conçu en ces termes :
===XI FLORIDE ET TEXAS ===
 
Cependant, une question restait encore à décider : il fallait choisir un endroit favorable à l’expérience. Suivant la recommandation de l’Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé perpendiculairement au plan de l’horizon, c’est-à-dire vers le zénith ; or, la Lune ne monte au zénith que dans les lieux situés entre 0° et 28° de latitude, en d’autres termes, sa déclinaison n’est que de 28° (''<ref>La déclinaison d’un astre est sa latitude dans la sphère céleste ; l’ascension droite en est la longitude.'')</ref>. Il s’agissait donc de déterminer exactement le point du globe où serait fondue l’immense Columbiad.
 
Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais, sans lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé la parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes :
— Je le crois bien, répliqua la Tribune ; après avoir été Espagnols ou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis pour cinq millions de dollars !
 
— Et qu’importe ! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir ? En 1803, n’a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize millions de dollars (''<ref>Quatre-vingt-deux millions de francs.'')</ref> ?
 
— C’est une honte ! s’écrièrent alors les députés du Texas. Un misérable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au Texas, qui, au lieu de se vendre, s’est fait indépendant lui-même, qui a chassé les Mexicains le 2 mars 1836, qui s’est déclaré république fédérative après la victoire remportée par Samuel Houston aux bords du San-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna ! Un pays enfin qui s’est adjoint volontairement aux États-Unis d’Amérique !
A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.
 
Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions de dollars (''<ref>Vingt et un millions de francs (21,680,000).'')</ref> étaient versés dans les différentes villes de l’Union. Avec un pareil acompte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.
 
Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l’Amérique que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable empressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité ; d’autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.
Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici l’état officiel des sommes qui furent portées à l’actif du Gun-Club, après souscription close.
 
La Russie versa pour son contingent l’énorme somme de trois cent soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles (''<ref>Un million quatre cent soixante-quinze mille francs.'')</ref>. Pour s’en étonner, il faudrait méconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu’ils impriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreux observatoires, dont le principal a coûté deux millions de roubles.
 
La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l’ignorance. Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A ce prix-là, ils avaient bien le droit de s’égayer un peu.
 
L’Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas financiers. Sa part s’éleva dans la contribution publique à la somme de deux cent seize mille florins (''<ref>Cinq cent vingt mille francs.'')</ref>, qui furent les bienvenus.
 
Cinquante-deux mille rixdales (''<ref>Deux cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent vingt francs.'')</ref>, tel fut l’appoint de la Suède et de la Norvège. Le chiffre était considérable relativement au pays ; mais il eût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à Christiania en même temps qu’à Stockholm. Pour une raison ou pour une autre, les Norvégiens n’aiment pas à envoyer leur argent en Suède.
 
La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers (''<ref>Neuf cent trente-sept mille cinq cents francs.'')</ref>, témoigna de sa haute approbation pour l’entreprise. Ses différents observatoires contribuèrent avec empressement pour une somme importante et furent les plus ardents à encourager le président Barbicane.
 
La Turquie se conduisit généreusement ; mais elle était personnellement intéressée dans l’affaire ; la Lune, en effet, règle le cours de ses années et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante piastres (''<ref>Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.'')</ref>, et elle les donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certaine pression du gouvernement de la Porte.
 
La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par habitant.
 
La Hollande et ses colonies s’intéressèrent dans l’opération pour cent dix mille florins (''<ref>Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.'')</ref>, demandant seulement qu’il leur fût fait une bonification de cinq pour cent d’escompte, puisqu’elles payaient comptant.
 
Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant neuf mille ducats fins (''<ref>Cent dix-sept mille quatre cent quatorze francs.'')</ref>, ce qui prouve l’amour des Danois pour les expéditions scientifiques.
 
La Confédération germanique s’engagea pour trente-quatre mille deux cent quatre-vingt-cinq florins (''<ref>Soixante-douze mille francs.'')</ref> ; on ne pouvait rien lui demander de plus ; d’ailleurs, elle n’eût pas donné davantage.
 
Quoique très gênée, l’Italie trouva deux cent mille lires dans les poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu la Vénétie, elle aurait fait mieux ; mais enfin elle n’avait pas la Vénétie.
 
Les États de l’Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept mille quarante écus romains (''<ref>Trente-huit mille seize francs.'')</ref>, et le Portugal poussa son dévouement à la science jusqu’à trente mille cruzades (''<ref>Cent treize mille deux cents francs.'')</ref>.
 
Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six piastres fortes (''<ref>Mille sept cent vingt-sept francs.'')</ref> ; mais les empires qui se fondent sont toujours un peu gênés.
 
Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l’apport modeste de la Suisse dans l’œuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne voyait point le côté pratique de l’opération ; il ne lui semblait pas que l’action d’envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir des relations d’affaires avec l’astre des nuits, et il lui paraissait peu prudent d’engager ses capitaux dans une entreprise aussi aléatoire. Après tout, la Suisse avait peut-être raison.
 
Quant à l’Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix réaux (''<ref>Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.'')</ref>. Elle donna pour prétexte qu’elle avait ses chemins de fer à terminer. La vérité est que la science n’est pas très bien vue dans ce pays-là. Il est encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moins instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du projectile comparée à celle de la Lune ; ils craignaient qu’il ne vînt à déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à provoquer sa chute à la surface du globe terrestre. Dans ce cas-là, il valait mieux s’abstenir. Ce qu’ils firent, à quelques réaux près.
 
Restait l’Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec laquelle elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n’ont qu’une seule et même âme pour les vingt-cinq millions d’habitants que renferme la Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre que l’entreprise du Gun-Club était contraire « au principe de non-intervention », et ils ne souscrivirent même pas pour un farthing.
 
A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et revint à sa grande affaire. Quand l’Amérique du Sud, c’est-à-dire le Pérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie, eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de trois cent mille dollars (''<ref>Un million six cent vingt-six mille francs.'')</ref>, il se trouva à la tête d’un capital considérable, dont voici le décompte :
 
* Souscription des États-Unis.... 4 000 000 dollars
* Total.......................... 5 446 675 dollars
 
C’était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent soixante-quinze dollars (''<ref>Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.'')</ref> que le public versait dans la caisse du Gun-Club.
 
Que personne ne soit surpris de l’importance de la somme. Les travaux de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers, leur installation dans un pays presque inhabité, les constructions de fours et de bâtiments, l’outillage des usines, la poudre, le projectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l’absorber à peu près tout entière. Certains coups de canon de la guerre fédérale sont revenus à mille dollars ; celui du président Barbicane, unique dans les fastes de l’artillerie, pouvait bien coûter cinq mille fois plus.
Le 20 octobre, un traité fut conclu avec l’usine de Goldspring, près New York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs canons de fonte.
 
Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l’usine de Goldspring s’engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride méridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad. Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d’une indemnité de cent dollars (''<ref>Cinq cent quarante-deux francs.'')</ref> par jour jusqu’au moment où la Lune se présenterait dans les mêmes conditions, c’est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours. L’engagement des ouvriers, leur paie, les aménagements nécessaires incombaient à la compagnie du Goldspring.
 
Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane, président du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l’usine de Goldspring, qui approuvèrent l’écriture de part et d’autre.
Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivèrent à La Nouvelle-Orléans. Là ils s’embarquèrent immédiatement sur le Tampico, aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait à leur disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de la Louisiane disparurent bientôt à leurs yeux.
 
La traversée ne fut pas longue ; deux jours après son départ, le Tampico, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles (''<ref>Environ deux cents lieues.'')</ref>, eut connaissance de la côte floridienne. En approchant, Barbicane se vit en présence d’une terre basse, plate, d’un aspect assez infertile. Après avoir rangé une suite d’anses riches en huîtres et en homards, le Tampico donna dans la baie d’Espiritu-Santo.
 
Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la rade d’Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de temps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus des flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond du petit port naturel formé par l’embouchure de la rivière Hillisboro.
— Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention, et maintenant, en route ! »
 
La petite troupe s’ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de poussière. Il était cinq heures du matin ; le soleil resplendissait déjà et le thermomètre marquait 84° (''<ref>Du thermomètre Fahrenheit. Cela fait 28 degrés centigrades.'')</ref> ; mais de fraîches brises de mer modéraient cette excessive température.
 
Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la côte, de manière à gagner le creek (''<ref>Petit cours d’eau.'')</ref> d’Alifia. Cette petite rivière se jette dans la baie Hillisboro, à douze milles au-dessous de Tampa-Town. Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive droite en remontant vers l’est. Bientôt les flots de la baie disparurent derrière un pli de terrain, et la campagne floridienne s’offrit seule aux regards.
 
La Floride se divise en deux parties : l’une au nord, plus populeuse, moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l’un des principaux arsenaux maritimes des États-Unis ; l’autre, pressée entre l’Atlantique et le golfe du Mexique, qui l’étreignent de leurs eaux, n’est qu’une mince presqu’île rongée par le courant du Gulf-Stream, pointe de terre perdue au milieu d’un petit archipel, et que doublent incessamment les nombreux navires du canal de Bahama. C’est la sentinelle avancée du golfe des grandes tempêtes. La superficie de cet État est de trente-huit millions trente-trois mille deux cent soixante-sept acres (''<ref>Quinze millions trois cent soixante-cinq mille quatre cent quarante hectares.'')</ref>, parmi lesquels il fallait en choisir un situé en deçà du vingt-huitième parallèle et convenable à l’entreprise ; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement la configuration du sol et sa distribution particulière.
 
La Floride, découverte par Juan Ponce de León, en 1512, le jour des Rameaux, fut d’abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à quelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et le pays se montra digne de son nom ; le sol était entrecoupé d’un réseau de creeks, de rios, de cours d’eau, d’étangs, de petits lacs ; on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane ; mais la campagne s’éleva sensiblement et montra bientôt ses plaines cultivées, où réussissaient toutes les productions végétales du Nord et du Midi, ses champs immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conservées dans l’argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfin ses prairies d’ananas, d’ignames, de tabac, de riz, de coton et de canne à sucre, qui s’étendaient à perte de vue, en étalant leurs richesses avec une insouciante prodigalité.
— Non ! répondit Barbicane en souriant. Qu’importent quelques toises de plus ou de moins ? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos travaux marcheront plus facilement ; nous n’aurons pas à lutter avec les eaux, ce qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c’est á considérer, lorsqu’il s’agit de forer un puits de neuf cents pieds de profondeur.
 
— Vous avez raison, dit alors l’ingénieur Murchison ; il faut, autant que possible, éviter les cours d’eau pendant le forage ; mais si nous rencontrons des sources, qu’à cela ne tienne, nous les épuiserons avec nos machines, ou nous les détournerons. Il ne s’agit pas ici d’un puits artésien (''<ref>On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle ; il a cinq cent quarante-sept mètres de profondeur.'')</ref>, étroit et obscur, où le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur, travaillent en aveugles. Non. Nous opérerons à ciel ouvert, au grand jour, la pioche ou le pic à la main, et, la mine aidant, nous irons rapidement en besogne.
 
— Cependant, reprit Barbicane, si par l’élévation du sol ou sa nature nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail en sera plus rapide et plus parfait ; cherchons donc à ouvrir notre tranchée dans un terrain situé à quelques centaines de toises au-dessus du niveau de la mer.
— Nous y arriverons, messieurs, répondit l’ingénieur, et, croyez-moi, la compagnie du Goldspring n’aura pas à vous payer d’indemnité de retard.
 
— Par sainte Barbe ! vous aurez raison ! répliqua J.-T. Maston ; cent dollars par jour jusqu’à ce que la Lune se représente dans les mêmes conditions, c’est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours, savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent dollars (''<ref>Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux francs.'')</ref> ?
 
— Non, monsieur, nous ne le savons pas, répondit l’ingénieur, et nous n’aurons pas besoin de l’apprendre. »
« Halte ! dit Barbicane en s’arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans le pays ?
 
— Il s’appelle Stone’s-Hill (''<ref>Colline de pierres.'')</ref> », répondit un des Floridiens.
 
Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et commença à relever sa position avec une extrême précision ; la petite troupe, rangée autour de lui, l’examinait en gardant un profond silence.
En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit :
 
« Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de la mer par 27°7’ de latitude et 5°7’ de longitude ouest (''<ref>Au méridien de Washington. La différence avec le méridien de Paris est de 79°22’. Cette longitude est donc en mesure française 83°25’.'')</ref> ; il me paraît offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions favorables à l’expérience ; c’est donc dans cette plaine que s’élèveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos ouvriers, et c’est d’ici, d’ici même, répéta-t-il en frappant du pied le sommet de Stone’s-Hill, que notre projectile s’envolera vers les espaces du monde solaire !
 
===XIV PIOCHE ET TRUELLE ===
Au fond de cette excavation, on construisit un « rouet » en bois de chêne, sorte de disque fortement boulonné et d’une solidité à toute épreuve ; il était percé à son centre d’un trou offrant un diamètre égal au diamètre extérieur da la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que reposèrent les premières assises de la maçonnerie, dont le ciment hydraulique enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité. Les ouvriers, après avoir maçonné de la circonférence au centre, se trouvaient renfermés dans un puits large de vingt et un pieds.
 
Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la pioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin de le supporter au fur et à mesure sur des « tins » (''<ref>Sorte de chevalets.'')</ref> d’une extrême solidité ; toutes les fois que le trou avait gagné deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins ; le rouet s’abaissait peu à peu, et avec lui le massif annulaire de maçonnerie, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaient incessamment, tout en réservant des « évents », qui devaient permettre aux gaz de s’échapper pendant l’opération de la fonte.
 
Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté extrême et une attention de tous les instants ; plus d’un, en creusant sous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et même mortellement ; mais l’ardeur ne se ralentit pas une seule minute, et jour et nuit : le jour, aux rayons d’un soleil qui versait, quelques mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés (''<ref>Quarante degrés centigrades.'')</ref> de chaleur à ces plaines calcinées ; la nuit, sous les blanches nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur la roche, la détonation des mines, le grincement des machines, le tourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent autour de Stone’s-Hill un cercle d’épouvante que les troupeaux de bisons ou les détachements de Séminoles n’osaient plus franchir.
 
Cependant les travaux avançaient régulièrement ; des grues à vapeur activaient l’enlèvement des matériaux ; d’obstacles inattendus il fut peu question, mais seulement de difficultés prévues, et l’on s’en tirait avec habileté.
Pendant les huit mois qui furent employés à l’opération du forage, les travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément avec une extrême rapidité ; un étranger, arrivant à Stone’s-Hill, eût été fort surpris du spectacle offert à ses regards.
 
A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce point central, s’élevaient douze cents fours à réverbère, larges de six pieds chacun et séparés l’un de l’autre par un intervalle d’une demi-toise. La ligne développée par ces douze cents fours offrait une longueur de deux milles (''<ref>Trois mille six cents mètres environ.'')</ref>. Tous étaient construits sur le même modèle avec leur haute cheminée quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T. Maston trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela lui rappelait les monuments de Washington. Pour lui, il n’existait rien de plus beau, même en Grèce, « où d’ailleurs, disait-il, il n’avait jamais été ».
 
On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte grise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux, facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et, traité au charbon de terre, il est d’une qualité supérieure pour les pièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machines à vapeur, presses hydrauliques, etc.
Mais la fonte, si elle n’a subi qu’une seule fusion, est rarement assez homogène, et c’est au moyen d’une deuxième fusion qu’on l’épure, qu’on la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.
 
Aussi, avant d’être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du charbon et du silicium chauffé à une forte température, s’était carburé et transformé en fonte (''<ref>C’est en enlevant ce carbone et ce silicium par l’opération de l’affinage dans les fours à puddler que l’on transforme la fonte en fer ductile.'')</ref>. Après cette première opération, le métal fut dirigé vers Stone’s-Hill. Mais il s’agissait de cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop coûteuse à expédier par les railways ; le prix du transport eût doublé le prix de la matière. Il parut préférable d’affréter des navires à New York et de les charger de la fonte en barres ; il ne fallut pas moins de soixante-huit bâtiments de mille tonneaux, une véritable flotte, qui, le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l’Océan, prolongea les côtes américaines, embouqua le canal de Bahama, doubla la pointe floridienne, et, le 10 du même mois, remontant la baie d’Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port de Tampa-Town.
 
Là les navires furent déchargés dans les wagons du rail-road de Stone’s-Hill, et, vers le milieu de janvier, l’énorme masse de métal se trouvait rendue à destination.
En effet, d’innombrables curieux, accourus de tous les points des États-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s’était prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent cinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans un réseau de rues, elle s’allongeait maintenant sur cette langue de terre qui sépare les deux rades de la baie d’Espiritu-Santo ; des quartiers neufs, des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient poussé sur ces grèves naguère désertes, à la chaleur du soleil américain. Des compagnies s’étaient fondées pour l’érection d’églises, d’écoles, d’habitations particulières, et en moins d’un an l’étendue de la ville fut décuplée.
 
On sait que les Yankees sont nés commerçants ; partout où le sort les jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct des affaires s’exerce utilement. C’est pourquoi de simples curieux, des gens venus en Floride dans l’unique but de suivre les opérations du Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès qu’ils furent installés à Tampa. Les navires frétés pour le transportement du matériel et des ouvriers avaient donné au port une activité sans pareille. Bientôt d’autres bâtiments, de toute forme et de tout tonnage, chargés de vivres, d’approvisionnements, de marchandises, sillonnèrent la baie et les deux rades ; de vastes comptoirs d’armateurs, des offices de courtiers s’établirent dans la ville, et la Shipping Gazette (''<ref>Gazette maritime.'')</ref> enregistra chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.
 
Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci, en considération du prodigieux accroissement de sa population et de son commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États méridionaux de l’Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le grand arsenal maritime du Sud ; puis, de ce point important, il se dirigea sur Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voie ferrée, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait en communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce bout de road-way qui fut prolongé jusqu’à Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en réveillant les portions mortes ou endormies de la Floride centrale. Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l’industrie dues à l’idée éclose un beau jour dans le cerveau d’un homme, put prendre à bon droit les airs d’une grande ville. On l’avait surnommée « Moon-City (''<ref>Cité de la Lune.'')</ref> » et la capitale des Florides subissait une éclipse totale, visible de tous les points du monde.
 
Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre le Texas et la Floride, et l’irritation des Texiens quand ils se virent déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans leur sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu’un pays devait gagner à l’expérience tentée par Barbicane et le bien dont un semblable coup de canon serait accompagné. Le Texas y perdait un vaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissement considérable de population. Tous ces avantages retournaient à cette misérable presqu’île floridienne, jetée comme une estacade entre les flots du golfe et les vagues de l’océan Atlantique. Aussi, Barbicane partageait-il avec le général Santa-Anna toutes les antipathies texiennes.
Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne put être maintenu ; il y aurait eu mauvaise grâce, d’ailleurs, à fermer ses portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics. Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant ; cependant, poussé par son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité publique.
 
C’était beaucoup de contempler l’immense Columbiad, mais descendre dans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le ne plus ultra du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne voulût se donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de métal. Des appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux spectateurs de satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes, enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu’au fond de l’âme les mystères du canon colossal. Le prix de la descente fut fixé à cinq dollars par personne, et, malgré son élévation, pendant les deux mois qui précédèrent l’expérience, l’affluence les visiteurs permit au Gun-Club d’encaisser près de cinq cent mille dollars (''<ref>Deux millions sept cent dix mille francs.'')</ref>.
 
Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l’illustre assemblée. Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse d’honneur descendit le président Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le général Morgan, le colonel Blomsberry, l’ingénieur Murchison et d’autres membres distingués du célèbre club. En tout, une dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube de métal. On y étouffait un peu ! Mais quelle joie ! quel ravissement ! Une table de dix couverts avait été dressée sur le massif de pierre qui supportait la Columbiad éclairée a giorno par un jet de lumière électrique. Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et les meilleurs vins de France coulèrent à profusion pendant ce repas splendide servi à neuf cents pieds sous terre.
— Et pourquoi pas ? » répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêt à discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.
 
Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville de Tampa. Les étrangers et les indigènes se regardaient, s’interrogeaient et plaisantaient, non pas cet Européen, — un mythe, un individu chimérique, — mais J.-T. Maston, qui avait pu croire à l’existence de ce personnage légendaire. Quand Barbicane proposa d’envoyer un projectile à la Lune, chacun trouva l’entreprise naturelle, praticable, une pure affaire de balistique ! Mais qu’un être raisonnable offrît de prendre passage dans le projectile, de tenter ce voyage invraisemblable, c’était une proposition fantaisiste, une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont les Français ont précisément la traduction exacte dans leur langage familier, un « humbug (''<ref>Mystification.'')</ref> » !
 
Les moqueries durèrent jusqu’au soir sans discontinuer, et l’on peut affirmer que toute l’Union fut prise d’un fou rire, ce qui n’est guère habituel à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers des prôneurs, des adeptes, des partisans.
Entre autres manies, il se proclamait « un ignorant sublime », comme Shakespeare, et faisait profession de mépriser les savants : « des gens, disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la partie ». C’était, en somme, un bohémien du pays des monts et merveilles, aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un Phaéton menant à fond de train le char du Soleil, un Icare avec des ailes de rechange. Du reste, il payait de sa personne et payait bien, il se jetait tête levée dans les entreprises folles, il brûlait ses vaisseaux avec plus d’entrain qu’Agathoclès, et, prêt à se faire casser les reins à toute heure, il finissait invariablement par retomber sur ses pieds, comme ces petits cabotins en moelle de sureau dont les enfants s’amusent.
 
En deux mots, sa devise était : Quand même ! et l’amour de l’impossible sa « ruling passion (''<ref>Sa maîtresse passion.'')</ref> », suivant la belle expression de Pope.
 
Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts de ses qualités ! Qui ne risque rien n’a rien, dit-on. Ardan risqua souvent et n’avait pas davantage ! C’était un bourreau d’argent, un tonneau des Danaïdes. Homme parfaitement désintéressé, d’ailleurs, il faisait autant de coups de cœur que de coups de tête ; secourable, chevaleresque, il n’eût pas signé le « bon à pendre » de son plus cruel ennemi, et se serait vendu comme esclave pour racheter un Nègre.
L’adversaire des théories de Michel Ardan hasarda-t-il d’autres arguments ? Il est impossible de le dire, car les cris frénétiques de la foule eussent empêché toute opinion de se faire jour. Lorsque le silence se fut rétabli jusque dans les groupes les plus éloignés, le triomphant orateur se contenta d’ajouter les considérations suivantes :
 
« Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu’une si grande question est à peine effleurée par moi ; je ne viens point vous faire ici un cours public et soutenir une thèse sur ce vaste sujet. Il y a toute une autre série d’arguments en faveur de l’habitabilité des mondes. Je la laisse de côté. Permettez-moi seulement d’insister sur un point. Aux gens qui soutiennent que les planètes ne sont pas habitées, il faut répondre : Vous pouvez avoir raison, s’il est démontré que la Terre est le meilleur des mondes possible, mais cela n’est pas, quoi qu’en ait dit Voltaire. Elle n’a qu’un satellite, quand Jupiter, Uranus, Saturne, Neptune, en ont plusieurs à leur service, avantage qui n’est point à dédaigner. Mais ce qui rend surtout notre globe peu confortable, c’est l’inclinaison de son axe sur son orbite. De là l’inégalité des jours et des nuits ; de là cette diversité fâcheuse des saisons. Sur notre malheureux sphéroïde, il fait toujours trop chaud ou trop froid ; on y gèle en hiver, on y brûle en été ; c’est la planète aux rhumes, aux coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu’à la surface de Jupiter, par exemple, où l’axe est très peu incliné (''<ref>L’inclinaison de l’axe de Jupiter sur son orbite n’est que de 3° 5’.'')</ref>, les habitants pourraient jouir de températures invariables ; il y a la zone des printemps, la zone des étés, la zone des automnes et la zone des hivers perpétuels ; chaque Jovien peut choisir le climat qui lui plaît et se mettre pour toute sa vie à l’abri des variations de la température. Vous conviendrez sans peine de cette supériorité de Jupiter sur notre planète, sans parler de ses années, qui durent douze ans chacune ! De plus, il est évident pour moi que, sous ces auspices et dans ces conditions merveilleuses d’existence, les habitants de ce monde fortuné sont des êtres supérieurs, que les savants y sont plus savants, que les artistes y sont plus artistes, que les méchants y sont moins méchants, et que les bons y sont meilleurs. Hélas ! que manque-t-il à notre sphéroïde pour atteindre cette perfection ? Peu de chose ! Un axe de rotation moins incliné sur le plan de son orbite.
 
— Eh bien ! s’écria une voix impétueuse, unissons nos efforts, inventons des machines et redressons l’axe de la Terre ! »
Le 20 octobre de l’année précédente, après la souscription close, le président du Gun-Club avait crédité l’Observatoire de Cambridge des sommes nécessaires à la construction d’un vaste instrument d’optique. Cet appareil, lunette ou télescope, devait être assez puissant pour rendre visible à la surface. de la Lune un objet ayant au plus neuf pieds de largeur.
 
Il y a une différence importante entre la lunette et le télescope ; il est bon de la rappeler ici. La lunette se compose d’un tube qui porte à son extrémité supérieure une lentille convexe appelée objectif, et à son extrémité inférieure une seconde lentille nommée oculaire, à laquelle s’applique l’œil de l’observateur. Les rayons émanant de l’objet lumineux traversent la première lentille et vont, par réfraction, former une image renversée à son foyer (''<ref>C’est le point où les rayons lumineux se réunissent après avoir été réfractés.'')</ref>. Cette image, on l’observe avec l’oculaire, qui la grossit exactement comme ferait une loupe. Le tube de la lunette est donc fermé à chaque extrémité par l’objectif et l’oculaire.
 
Au contraire, le tube du télescope est ouvert à son extrémité supérieure. Les rayons partis de l’objet observé y pénètrent librement et vont frapper un miroir métallique concave, c’est-à-dire convergent. De là ces rayons réfléchis rencontrent un petit miroir qui les renvoie à l’oculaire, disposé de façon à grossir l’image produite.
Ainsi, dans les lunettes, la réfraction joue le rôle principal, et dans les télescopes, la réflexion. De là le nom de réfracteurs donné aux premières, et celui de réflecteurs attribué aux seconds. Toute la difficulté d’exécution de ces appareils d’optique gît dans la confection des objectifs, qu’ils soient faits de lentilles ou de miroirs métalliques.
 
Cependant, à l’époque où le Gun-Club tenta sa grande expérience, ces instruments étaient singulièrement perfectionnés et donnaient des résultats magnifiques. Le temps était loin où Galilée observa les astres avec sa pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus. Depuis le XVIe siècle, les appareils d’optique s’élargirent et s’allongèrent dans des proportions considérables, et ils permirent de jauger les espaces stellaires à une profondeur inconnue jusqu’alors. Parmi les instruments réfracteurs fonctionnant à cette époque, on citait la lunette de l’Observatoire de Poulkowa, en Russie, dont l’objectif mesure quinze pouces ( — 38 centimètres de largeur (''<ref>Elle a coûté 80,000 roubles (320,000 francs).'')</ref>), la lunette de l’opticien français Lerebours, pourvue d’un objectif égal au précédent, et enfin la lunette de l’Observatoire de Cambridge, munie d’un objectif qui a dix-neuf pouces de diamètre (48 cm).
 
Parmi les télescopes, on en connaissait deux d’une puissance remarquable et de dimension gigantesque. Le premier, construit par Herschell, était long de trente-six pieds et possédait un miroir large de quatre pieds et demi ; il permettait d’obtenir des grossissements de six mille fois. Le second s’élevait en Irlande, à Birrcastle, dans le parc de Parsonstown, et appartenait à Lord Rosse. La longueur de son tube était de quarante-huit pieds, la largeur de son miroir de six pieds ( — 1.93 m (''<ref>On entend souvent parler de lunettes ayant une longueur bien plus considérable ; une, entre autres, de 300 pieds de foyer, fut établie par les soins de Dominique Cassini à l’Observatoire de Paris ; mais il faut savoir que ces lunettes n’avaient pas de tube. L’objectif était suspendu en l’air au moyen de mâts, et l’observateur, tenant son oculaire à la main, venait se placer au foyer de l’objectif le plus exactement possible. On comprend combien ces instruments étaient d’un emploi peu aisé et la difficulté qu’il y avait de centrer deux lentilles placées dans ces conditions.'')</ref>) ; il grossissait six mille quatre cents fois, et il avait fallu bâtir une immense construction en maçonnerie pour disposer les appareils nécessaires à la manœuvre de l’instrument, qui pesait vingt-huit mille livres.
 
Mais, on le voit, malgré ces dimensions colossales, les grossissements obtenus ne dépassaient pas six mille fois en nombres ronds ; or, un grossissement de six mille fois ne ramène la Lune qu’à trente-neuf milles ( — 16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objets ayant soixante pieds de diamètre, à moins que ces objets ne soient très allongés.
Heureusement, quelques années auparavant, un savant de l’Institut de France, Léon Foucault, venait d’inventer un procédé qui rendait très facile et très prompt le polissage des objectifs, en remplaçant le miroir métallique par des miroirs argentés. Il suffisait de couler un morceau de verre de la grandeur voulue et de le métalliser ensuite avec un sel d’argent. Ce fut ce procédé, dont les résultats sont excellents, qui fut suivi pour la fabrication de l’objectif.
 
De plus, on le disposa suivant la méthode imaginée par Herschell pour ses télescopes. Dans le grand appareil de l’astronome de Slough, l’image des objets, réfléchie par le miroir incliné au fond du tube, venait se former à son autre extrémité où se trouvait situé l’oculaire. Ainsi l’observateur, au lieu d’être placé à la partie inférieure du tube, se hissait à sa partie supérieure, et là, muni de sa loupe, il plongeait dans l’énorme cylindre. Cette combinaison avait l’avantage de supprimer le petit miroir destiné à renvoyer l’image à l’oculaire. Celle-ci ne subissait plus qu’une réflexion au lieu de deux. Donc il y avait un moins grand nombre de rayons lumineux éteints. Donc l’image était moins affaiblie. Donc, enfin, on obtenait plus de clarté, avantage précieux dans l’observation qui devait être faite (''<ref>Ces réflecteurs sont nommés « front view telescope ».'')</ref>.
 
Ces résolutions prises, les travaux commencèrent. D’après les calculs du bureau de l’Observatoire de Cambridge, le tube du nouveau réflecteur devait avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, et son miroir seize pieds de diamètre. Quelque colossal que fût un pareil instrument, il n’était pas comparable à ce télescope long de dix mille pieds ( — 3 kilomètres et demi) que l’astronome Hooke proposait de construire il y a quelques années. Néanmoins l’établissement d’un semblable appareil présentait de grandes difficultés.
A l’ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immense chaîne qui commence au détroit de Magellan, suit la côte occidentale de l’Amérique du Sud sous le nom d’Andes ou de Cordillères, franchit l’isthme de Panama et court à travers l’Amérique du Nord jusqu’aux rivages de la mer polaire.
 
Ces montagnes ne sont pas très élevées, et les Alpes ou l’Himalaya les regarderaient avec un suprême dédain du haut de leur grandeur. En effet, leur plus haut sommet n’a que dix mille sept cent un pieds, tandis que le mont Blanc en mesure quatorze mille quatre cent trente-neuf, et le Kintschindjinga (''<ref>La plus haute cime de l’Himalaya.'')</ref> vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du niveau de la mer.
 
Mais, puisque le Gun-Club tenait à ce que le télescope, aussi bien que la Columbiad, fût établi dans les États de l’Union, il fallut se contenter des montagnes Rocheuses, et tout le matériel nécessaire fut dirigé sur le sommet de Lon’s-Peak, dans le territoire du Missouri.
Dire les difficultés de tout genre que les ingénieurs américains eurent à vaincre, les prodiges d’audace et d’habileté qu’ils accomplirent, la plume ou la parole ne le pourrait pas. Ce fut un véritable tour de force. Il fallut monter des pierres énormes, de lourdes pièces forgées, des cornières d’un poids considérable, les vastes morceaux du cylindre, l’objectif pesant lui seul près de trente mille livres, au-dessus de la limite des neiges perpétuelles, à plus de dix mille pieds de hauteur, après avoir franchi des prairies désertes, des forêts impénétrables, des « rapides » effrayants, loin des centres de populations, au milieu de régions sauvages dans lesquelles chaque détail de l’existence devenait un problème presque insoluble. Et néanmoins, ces mille obstacles, le génie des Américains en triompha. Moins d’un an après le commencement des travaux, dans les derniers jours du mois de septembre, le gigantesque réflecteur dressait dans les airs son tube de deux cent quatre-vingts pieds. Il était suspendu à une énorme charpente en fer ; un mécanisme ingénieux permettait de le manœuvrer facilement vers tous les points du ciel et de suivre les astres d’un horizon à l’autre pendant leur marche à travers l’espace.
 
Il avait coûté plus de quatre cent mille dollars (''<ref>Un million six cent mille francs.'')</ref>. La première fois qu’il fut braqué sur la Lune, les observateurs éprouvèrent une émotion à la fois curieuse et inquiète. Qu’allaient-ils découvrir dans le champ de ce télescope qui grossissait quarante-huit mille fois les objets observés ? Des populations, des troupeaux d’animaux lunaires, des villes, des lacs, des océans ? Non, rien que la science ne connût déjà, et sur tous les points de son disque la nature volcanique de la Lune put être déterminée avec une précision absolue.
 
Mais le télescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au Gun-Club, rendit d’immenses services à l’astronomie. Grâce à sa puissance de pénétration, les profondeurs du ciel furent sondées jusqu’aux dernières limites, le diamètre apparent d’un grand nombre d’étoiles put être rigoureusement mesuré, et M. Clarke, du bureau de Cambridge, décomposa le crab nebula (''<ref>Nébuleuse qui apparaît sous la forme d’une écrevisse.'')</ref> du Taureau, que le réflecteur de Lord Rosse n’avait jamais pu réduire.
 
===XXV DERNIERS DÉTAILS ===
Enfin, après de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs se contenteraient d’emmener une excellente chienne de chasse appartenant à Nicholl et un vigoureux terre-neuve d’une force prodigieuse. Plusieurs caisses des graines les plus utiles furent mises au nombre des objets indispensables. Si l’on eût laissé faire Michel Ardan, il aurait emporté aussi quelques sacs de terre pour les y semer. En tout cas, il prit une douzaine d’arbustes qui furent soigneusement enveloppés d’un étui de paille et placés dans un coin du projectile.
 
Restait alors l’importante question des vivres, car il fallait prévoir le cas où l’on accosterait une portion de la Lune absolument stérile. Barbicane fit si bien qu’il parvint à en prendre pour une année. Mais il faut ajouter, pour n’étonner personne, que ces vivres consistèrent en conserves de viandes et de légumes réduits à leur plus simple volume sous l’action de la presse hydraulique, et qu’ils renfermaient une grande quantité d’éléments nutritifs ; ils n’étaient pas très variés, mais il ne fallait pas se montrer difficile dans une pareille expédition. Il y avait aussi une réserve d’eau-de-vie pouvant s’élever à cinquante gallons (''<ref>Environ 200 litres.'')</ref> et de l’eau pour deux mois seulement ; en effet, à la suite des dernières observations des astronomes, personne ne mettait en doute la présence d’une certaine quantité d’eau à la surface de la Lune. Quant aux vivres, il eût été insensé de croire que des habitants de la Terre ne trouveraient pas à se nourrir là-haut. Michel Ardan ne conservait aucun doute à cet égard. S’il en avait eu, il ne se serait pas décidé à partir.
 
« D’ailleurs, dit-il un jour à ses amis, nous ne serons pas complètement abandonnés de nos camarades de la Terre, et ils auront soin de ne pas nous oublier.
Tous les peuples de la terre y avaient des représentants ; tous les dialectes du monde s’y parlaient à la fois. On eût dit la confusion des langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. Là, les diverses classes de la société américaine se confondaient dans une égalité absolue. Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires, courtiers, planteurs de coton, négociants, bateliers, magistrats, s’y coudoyaient avec un sans-gêne primitif. Les créoles de la Louisiane fraternisaient avec les fermiers de l’Indiana ; les gentlemen du Kentucky et du Tennessee, les Virginiens élégants et hautains donnaient la réplique aux trappeurs à demi sauvages des Lacs et aux marchands de bœufs de Cincinnati. Coiffés du chapeau de castor blanc à larges bord, ou du panama classique, vêtus de pantalons en cotonnade bleue des fabriques d’Opelousas, drapés dans leurs blouses élégantes de toile écrue, chaussés de bottines aux couleurs éclatantes, ils exhibaient d’extravagants jabots de batiste et faisaient étinceler à leur chemise, à leurs manchettes, à leurs cravates, à leurs dix doigts, voire même à leurs oreilles, tout un assortiment de bagues, d’épingles, de brillants, de chaînes, de boucles, de breloques, dont le haut prix égalait le mauvais goût. Femmes, enfants, serviteurs, dans des toilettes non moins opulentes, accompagnaient, suivaient, précédaient, entouraient ces maris, ces pères, ces maîtres, qui ressemblaient à des chefs de tribu au milieu de leurs familles innombrables.
 
A l’heure des repas, il fallait voir tout ce monde se précipiter sur les mets particuliers aux États du Sud et dévorer, avec un appétit menaçant pour l’approvisionnement de la Floride, ces aliments qui répugneraient à un estomac européen, tels que grenouilles fricassées, singes à l’étouffée, « fish-chowder (''<ref>Mets composé de poissons divers.'')</ref> », sarigue rôtie, opossum saignant, ou grillades de racoon.
 
Mais aussi quelle série variée de liqueurs ou de boissons venait en aide à cette alimentation indigeste ! Quels cris excitants, quelles vociférations engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les tavernes ornées de verres, de chopes, de flacons, de carafes, de bouteilles aux formes invraisemblables, de mortiers pour piler le sucre et de paquets de paille !
Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n’ait d’autre garantie que l’affirmation de quelques indigènes, une demi-heure après le départ du projectile, des habitants de Gorée et de Sierra Leone prétendirent avoir entendu une commotion sourde, dernier déplacement des ondes sonores, qui, après avoir traversé l’Atlantique, venait mourir sur la côte africaine.
 
Mais il faut revenir à la Floride. Le premier instant du tumulte passé, les blessés, les sourds, enfin la foule entière se réveilla, et des cris frénétiques : « Hurrah pour Ardan ! Hurrah pour Barbicane ! Hurrah pour Nicholl ! » s’élevèrent jusqu’aux cieux. Plusieurs million d’hommes, le nez en l’air, armés de télescopes, de lunettes, de lorgnettes, interrogeaient l’espace, oubliant les contusions et les émotions, pour ne se préoccuper que du projectile. Mais ils le cherchaient en vain. On ne pouvait plus l’apercevoir, et il fallait se résoudre à attendre les télégrammes de Long’s-Peak. Le directeur de l’Observatoire de Cambridge (''<ref>M. Belfast.'')</ref> se trouvait à son poste dans les montagnes Rocheuses, et c’était à lui, astronome habile et persévérant, que les observations avaient été confiées.
 
Mais un phénomène imprévu, quoique facile à prévoir, et contre lequel on ne pouvait rien, vint bientôt mettre l’impatience publique à une rude épreuve.