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===SCENE II===
''AÀ l'étude.''<br />
GUILLAUME et LANDRY, ''travaillant''.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
 
Il me semble que Fortunio n'est pas resté longtemps à l'étude.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
 
Il y a gala ce soir à la maison, et maître André l'a invité.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
 
Oui ; de façon que l'ouvrage nous reste. J'ai la main droite paralysée.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
 
Il n'est pourtant que troisième clerc ; on aurait pu nous inviter aussi.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
 
Après tout, c'est un bon garçon ; il n'y a pas grand mal à cela.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
 
Non. Il n'y en aurait pas non plus, si on nous eût mis de la noce.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
Hum ! hum ! quelle odeur de cuisine ! On fait un bruit là−haut, c'est à ne
 
pas s'entendre.
Hum ! hum ! quelle odeur de cuisine ! On fait un bruit là−haut, c'est à ne pas s'entendre.
LANDRY
 
'''LANDRY'''
 
Je crois qu'on danse ; j'ai vu des violons.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
SCENE II 40
 
Au diable les paperasses ! je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
 
Sais−tu une chose ? j'ai quelque idée qu'il se passe du mystère ici.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
 
Bah ! comment cela ?
 
LANDRY
'''LANDRY'''
 
Oui, oui, tout n'est pas clair ; et si je voulais un peu jaser...
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
 
N'aie pas peur, je n'en dirai rien.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
Tu te souviens que j'ai vu l'autre jour un homme escalader la fenêtre : qui
 
c'était, on n'en a rien su. Mais aujourd'hui, pas plus tard que ce soir, j'ai vu
Tu te souviens que j'ai vu l'autre jour un homme escalader la fenêtre : qui c'était, on n'en a rien su. Mais aujourd'hui, pas plus tard que ce soir, j'ai vu quelque chose, moi qui te parle, et ce que c'était, je le sais bien.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
 
Qu'est−ce que c'était ? conte−moi cela.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
J'ai vu Jacqueline, entre chien et loup, ouvrir la porte du jardin. Un homme
 
était derrière elle, qui s'est glissé contre le mur, et qui lui a baisé la main ;
J'ai vu Jacqueline, entre chien et loup, ouvrir la porte du jardin. Un homme était derrière elle, qui s'est glissé contre le mur, et qui lui a baisé la main ; après quoi, il a pris le large, et j'ai entendu qu'il disait : Ne craignez rien, je reviendrai tantôt.
 
reviendrai tantôt.
'''GUILLAUME'''
 
Vraiment ! cela n'est pas possible.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
 
Je l'ai vu comme je te vois.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
Ma foi ! s'il en était ainsi, je sais ce que je ferais à ta place. J'en avertirais
 
Le Chandelier
Ma foi ! s'il en était ainsi, je sais ce que je ferais à ta place. J'en avertirais maître André, comme l'autre fois, ni plus ni moins.
SCENE II 41
 
maître André, comme l'autre fois, ni plus ni moins.
'''LANDRY'''
 
Cela demande réflexion. Avec un homme comme maître André, il y a des
Cela demande réflexion. Avec un homme comme maître André, il y a des chances à courir. Il change d'avis tous les matins.
 
GUILLAUME
'''GUILLAUME'''
Entends−tu le carillon qu'ils font ? Paf, les portes !
 
clip−clap, les assiettes, les plats, les fourchettes, les bouteilles ! Il me
Entends−tu le carillon qu'ils font ? Paf, les portes ! clip−clap, les assiettes, les plats, les fourchettes, les bouteilles ! Il me semble que j'entends chanter.
semble que j'entends chanter.
 
LANDRY
'''LANDRY'''
Oui, c'est la voix de maître André lui−même. Pauvre bonhomme ! on se rit
 
bien de lui.
Oui, c'est la voix de maître André lui−même. Pauvre bonhomme ! on se rit bien de lui.
GUILLAUME
 
Viens donc un peu sur la promenade ; nous jaserons tout à notre aise. Ma
'''GUILLAUME'''
foi ! quand le patron s'amuse, c'est bien le moins que les clercs se reposent.
 
Ils sortent.
Viens donc un peu sur la promenade ; nous jaserons tout à notre aise. Ma foi ! quand le patron s'amuse, c'est bien le moins que les clercs se reposent.
Le Chandelier
 
SCENE II 42
''Ils sortent.''
SCENE III
 
La salle à manger.
===SCENE III===
MAITRE ANDRÉ, CLAVAROCHE, FORTUNIO et JACQUELINE, à table.
 
On est au dessert.
''La salle à manger.''<br />
CLAVAROCHE
MAITRE ANDRÉ, CLAVAROCHE, FORTUNIO et JACQUELINE, ''à table.''<br />
''On est au dessert.''
 
'''CLAVAROCHE'''
 
Allons, monsieur Fortunio, servez donc à boire à madame.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
De tout mon coeur, monsieur le capitaine, et je bois à votre santé.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Fi donc ! vous n'êtes pas galant. A la santé de votre voisine.
 
MAITRE ANDRÉ
Fi donc ! vous n'êtes pas galant. À la santé de votre voisine.
Eh ! oui, à la santé de ma femme. Je suis enchanté, capitaine, que vous
 
trouviez ce vin de votre goût.
'''MAITRE ANDRÉ'''
Il chante.
 
Eh ! oui, à la santé de ma femme. Je suis enchanté, capitaine, que vous trouviez ce vin de votre goût.
 
''Il chante.''
 
Amis, buvons, buvons sans cesse...
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Cette chanson−là est trop vieille. Chantez donc, monsieur Fortunio.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
Si madame veut l'ordonner.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Hé ! hé ! le garçon sait son monde.
 
SCENE III 43
'''JACQUELINE'''
 
Eh bien ! chantez, je vous en prie.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Un instant. Avant de chanter, mangez un peu de ce biscuit ; cela vous
 
ouvrira la voix, et vous donnera du montant.
Un instant. Avant de chanter, mangez un peu de ce biscuit ; cela vous ouvrira la voix, et vous donnera du montant.
MAITRE ANDRÉ
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Le capitaine a le mot pour rire.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
Je vous remercie, cela m'étoufferait.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Bon, bon. Demandez à madame de vous en donner un morceau. Je suis sûr
 
que de sa blanche main cela vous paraîtra léger. (Regardant sous la table. )
Bon, bon. Demandez à madame de vous en donner un morceau. Je suis sûr que de sa blanche main cela vous paraîtra léger. ''(Regardant sous la table.)'' O ciel ! que vois−je ? vos pieds sur le carreau ! Souffrez, madame, qu'on apporte un coussin.
 
apporte un coussin.
'''FORTUNIO''', ''Se levant.''
 
En voilà un sous cette chaise.
 
Il le place sous les pieds de Jacqueline.
''Il le place sous les pieds de Jacqueline.''
CLAVAROCHE
 
A la bonne heure, monsieur Fortunio ; je pensais que vous m'eussiez laissé
'''CLAVAROCHE'''
faire. Un jeune homme qui fait sa cour ne doit pas permettre qu'on le
 
prévienne.
A la bonne heure, monsieur Fortunio ; je pensais que vous m'eussiez laissé faire. Un jeune homme qui fait sa cour ne doit pas permettre qu'on le prévienne.
MAITRE ANDRÉ
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Oh ! oh ! le garçon ira loin ; il n'y a qu'à lui dire un mot.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Maintenant donc, chantez, s'il vous plaît ; nous écoutons de toutes nos
 
oreilles.
Maintenant donc, chantez, s'il vous plaît ; nous écoutons de toutes nos oreilles.
Le Chandelier
 
SCENE III 44
'''FORTUNIO'''
 
Je n'ose devant des connaisseurs. Je ne sais pas de chanson de table.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Puisque madame l'a ordonné, vous ne pouvez vous en dispenser.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
Je ferai donc comme je pourrai.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
N'avez−vous pas encore, monsieur Fortunio, adressé de vers à madame ?
 
Voyez, l'occasion se présente.
N'avez−vous pas encore, monsieur Fortunio, adressé de vers à madame ? Voyez, l'occasion se présente.
MAITRE ANDRÉ
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Silence ! silence ! Laissez−le chanter.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Une chanson d'amour surtout. N'est−il pas vrai, monsieur Fortunio ? Pas
 
autre chose, je vous en conjure. Madame, priez−le, s'il vous plaît, qu'il
Une chanson d'amour surtout. N'est−il pas vrai, monsieur Fortunio ? Pas autre chose, je vous en conjure. Madame, priez−le, s'il vous plaît, qu'il nous chante une chanson d'amour. Ou ne saurait vivre sans cela.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Je vous en prie, Fortunio.
 
Fortunio chante
''Fortunio chante''<poem>
Si vous croyez que je vais dire
<br /><br />Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer,
Je ne saurais pour un empire
Que je l'adore, et qu'elle est blonde
Comme les blés.
Le Chandelier
SCENE III 45
Je fais ce que sa fantaisie
Veut m'ordonner,
Qui j'ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie,
Sans la nommer.</poem>
 
MAITRE ANDRE
'''MAITRE ANDRE'''
En vérité, le petit gaillard est amoureux comme il le dit ; il en a les larmes
 
aux yeux. Allons ! garçon, bois pour te remettre. C'est quelque grisette de
En vérité, le petit gaillard est amoureux comme il le dit ; il en a les larmes aux yeux. Allons ! garçon, bois pour te remettre. C'est quelque grisette de la ville qui t'aura fait ce méchant cadeau−là ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Je ne crois pas à monsieur Fortunio l'ambition si roturière ; sa chanson vaut
 
mieux qu'une grisette.
Je ne crois pas à monsieur Fortunio l'ambition si roturière ; sa chanson vaut mieux qu'une grisette.
Qu'en dit madame, et quel est son avis ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Très bien. Donnez−moi le bras, et allons prendre le café.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Vite ! monsieur Fortunio, offrez votre bras à madame.
 
JACQUELINE prend le bras de Fortunio ; bas, en sortant.
'''JACQUELINE''' ''prend le bras de Fortunio ; bas, en sortant.''
 
Avez−vous fait ma commission ?
 
Le Chandelier
'''FORTUNIO'''
SCENE III 46
 
FORTUNIO
Oui, madame ; tout est dans l'étude.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Allez m'attendre dans ma chambre, je vous y rejoins dans un instant.
 
Ils sortent.
''Ils sortent.''
Le Chandelier
 
SCENE III 47
===SCENE IV===
 
La chambre de Jacqueline.
''La chambre de Jacqueline.''<br />
Entre Fortunio.
''Entre Fortunio.''<br />
FORTUNIO
 
Est−il un homme plus heureux que moi ? J'en suis certain, Jacqueline
'''FORTUNIO'''
m'aime, et à tous les signes qu'elle m'en donne, il n'y a pas à s'y tromper.
 
Déjà me voilà bien reçu, fêté, choyé dans la maison. Elle m'a fait mettre à
Est−il un homme plus heureux que moi ? J'en suis certain, Jacqueline m'aime, et à tous les signes qu'elle m'en donne, il n'y a pas à s'y tromper. Déjà me voilà bien reçu, fêté, choyé dans la maison. Elle m'a fait mettre à table à côté d'elle ; si elle sort, je l'accompagnerai. Quelle douceur, quelle voix, quel sourire ! Quand son regard se fixe sur moi, je ne sais ce qui me passe par le corps ; j'ai une joie qui me prend à la gorge ; je lui sauterais au cou si je ne me retenais. Non, plus j'y pense, plus je réfléchis, les moindres signes, les plus légères faveurs, tout est certain ; elle m'aime, elle m'aime, et je serais un sot fieffé si je feignais de ne pas le voir. Lorsque j'ai chanté tout à l'heure, comme j'ai vu briller ses yeux ! Allons, ne perdons pas de temps. Déposons ici cette boîte qui renferme quelques bijoux ; c'est une commission secrète, et Jacqueline, sûrement, ne tardera pas à venir.
table à côté d'elle ; si elle sort, je l'accompagnerai. Quelle douceur, quelle
 
voix, quel sourire !
''Entre Jacqueline.''
Quand son regard se fixe sur moi, je ne sais ce qui me passe par le corps ;
 
j'ai une joie qui me prend à la gorge ; je lui sauterais au cou si je ne me
'''JACQUELINE'''
retenais. Non, plus j'y pense, plus je réfléchis, les moindres signes, les plus
 
légères faveurs, tout est certain ; elle m'aime, elle m'aime, et je serais un
sot fieffé si je feignais de ne pas le voir. Lorsque j'ai chanté tout à l'heure,
comme j'ai vu briller ses yeux ! .
Allons, ne perdons pas de temps.
Déposons ici cette boîte qui renferme quelques bijoux ; c'est une
commission secrète, et Jacqueline, sûrement, ne tardera pas à venir.
Entre Jacqueline.
JACQUELINE
Etes−vous là, Fortunio ?
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
Oui. Voilà votre écrin, madame, et ce que vous avez demandé.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Vous êtes homme de parole, et je suis contente de vous.
 
SCENE IV 48
'''FORTUNIO'''
 
Comment vous dire ce que j'éprouve ? Un regard de vos yeux a changé
Comment vous dire ce que j'éprouve ? Un regard de vos yeux a changé mon sort, et je ne vis que pour vous servir.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure. Pour qui
 
est−ce donc qu'elle est faite ? Me la voulez−vous donner par écrit ?
Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure. Pour qui est−ce donc qu'elle est faite ? Me la voulez−vous donner par écrit ?
FORTUNIO
 
'''FORTUNIO'''
 
Elle est faite pour vous, madame ; je meurs d'amour, et ma vie est à vous.
 
Il se jette à genoux.
''Il se jette à genoux.''
JACQUELINE
 
'''JACQUELINE'''
 
Vraiment ! Je croyais que votre refrain défendait de celle qu'on aime.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
Ah ! Jacqueline, ayez pitié de moi ; ce n'est pas d'hier que je souffre.
 
Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace de vos pas.
Ah ! Jacqueline, ayez pitié de moi ; ce n'est pas d'hier que je souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut−être vous ayez su mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne fusse là, que je ne vous aie vue ; je ne pouvais approcher de vous, mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous ; je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez les fleurs, ma chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais ; je m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur. Hélas ! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie, et que je vous aime à en mourir.
Depuis deux ans, sans que jamais peut−être vous ayez su mon existence,
 
vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre tremblante et légère n'a pas
'''JACQUELINE'''
paru derrière vos rideaux, vous n'avez pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez
 
pas remué dans l'air, que je ne fusse là, que je ne vous aie vue ; je ne
Je ne souris pas de vous entendre dire qu'il y a deux ans que vous m'aimez, mais je souris de ce que je pense qu'il y aura deux jours demain.
pouvais approcher de vous, mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait
 
comme le soleil à tous ; je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre
'''FORTUNIO'''
de votre vie. Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y
 
revenais pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir
Que je vous perde, si la vérité ne m'est aussi chère que mon amour ! que je vous perde, s'il n'y a deux ans que je n'existe que pour vous !
jusqu'à moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez les fleurs, ma
 
chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par coeur
'''JACQUELINE'''
vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais ; je m'enivrais de ce qui
 
avait passé sur votre bouche et dans votre coeur. Hélas ! je vois que vous
souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie, et que je vous aime à en
mourir.
JACQUELINE
Je ne souris pas de vous entendre dire qu'il y a deux ans que vous m'aimez,
Le Chandelier
SCENE IV 49
mais je souris de ce que je pense qu'il y aura deux jours demain.
FORTUNIO
Que je vous perde, si la vérité ne m'est aussi chère que mon amour ! que je
vous perde, s'il n'y a deux ans que je n'existe que pour vous !
JACQUELINE
Levez−vous donc ; si on venait, qu'est−ce qu'on penserait de moi ?
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
Non ! je ne me lèverai pas, je ne quitterai pas cette place, que vous ne
 
croyiez à mes paroles. Si vous repoussez mon amour, du moins n'en
Non ! je ne me lèverai pas, je ne quitterai pas cette place, que vous ne croyiez à mes paroles. Si vous repoussez mon amour, du moins n'en douterez−vous pas.
douterez−vous pas.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Est−ce une entreprise que vous faites ?
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
Une entreprise pleine de crainte, pleine de misère et d'espérance. Je ne sais
 
si je vis ou si je meurs ; comment j'ai osé vous parler, je n'en sais rien. Ma
Une entreprise pleine de crainte, pleine de misère et d'espérance. Je ne sais si je vis ou si je meurs ; comment j'ai osé vous parler, je n'en sais rien. Ma raison est perdue ; j'aime, je souffre ; il faut que vous le sachiez, que vous le voyiez, que vous me plaigniez.
 
le voyiez, que vous me plaigniez.
'''JACQUELINE'''
 
Ne va−t−il pas rester là une heure, ce méchant enfant obstiné ? Allons,
Ne va−t−il pas rester là une heure, ce méchant enfant obstiné ? Allons, levez−vous, je le veux.
 
FORTUNIO, Se levant.
'''FORTUNIO''', ''Se levant.''
 
Vous croyez donc à mon amour ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Non, je n'y crois pas ; cela m'arrange de n'y pas croire.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
C'est impossible ! vous n'en pouvez douter.
 
Le Chandelier
'''JACQUELINE'''
SCENE IV 50
 
JACQUELINE
Bah ! on ne se prend pas si vite à trois mots de galanterie.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
De grâce ! jetez les yeux sur moi. Qui m'aurait appris à tromper ? Je suis
 
un enfant né d'hier, et je n'ai jamais aimé personne, si ce n'est vous qui
De grâce ! jetez les yeux sur moi. Qui m'aurait appris à tromper ? Je suis un enfant né d'hier, et je n'ai jamais aimé personne, si ce n'est vous qui l'ignoriez.
l'ignoriez.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Vous faites la cour aux grisettes, je le sais comme si je l'avais vu.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
Vous vous moquez. Qui a pu vous le dire ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Oui, oui, vous allez à la danse et aux dîners sur le gazon.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
Avec mes amis, le dimanche. Quel mal y a−t−il à cela ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Je vous l'ai déjà dit hier ; cela se conçoit ; vous êtes jeune, et à l'âge où le
 
coeur est riche, on n'a pas les lèvres avares.
Je vous l'ai déjà dit hier ; cela se conçoit ; vous êtes jeune, et à l'âge où le coeur est riche, on n'a pas les lèvres avares.
FORTUNIO
 
'''FORTUNIO'''
 
Que faut−il faire pour vous convaincre ? Je vous en prie, dites−le−moi.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Vous demandez un joli conseil. Eh bien ! il faudrait le prouver.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
Seigneur mon Dieu, je n'ai que des larmes. Les larmes prouvent−elles
 
qu'on aime ? Quoi ! me voilà à genoux devant vous ; mon coeur à chaque
Seigneur mon Dieu, je n'ai que des larmes. Les larmes prouvent−elles qu'on aime ? Quoi ! me voilà à genoux devant vous ; mon coeur à chaque battement voudrait s'élancer sur vos lèvres ; ce qui m'a jeté à vos pieds, c'est une douleur qui m'écrase, que je combats depuis deux ans, que je ne peux plus contenir, et vous restez froide et incrédule ? Je ne puis faire passer en vous une étincelle du feu qui me dévore ? Vous niez même ce que je souffre, quand je suis prêt à mourir devant vous ? Ah ! c'est plus cruel qu'un refus ! c'est plus affreux que le mépris ! L'indifférence elle−même peut croire, et je n'ai pas mérité cela.
battement voudrait s'élancer sur vos lèvres ; ce qui m'a jeté à vos pieds,
 
c'est une douleur qui m'écrase, que je combats depuis deux ans, que je ne
'''JACQUELINE'''
peux plus contenir, et vous restez froide et incrédule ? Je ne puis faire
 
Le Chandelier
Debout ! on vient. Je vous crois, je vous aime ; sortez par le petit escalier ; revenez en bas, j'y serai.
SCENE IV 51
 
passer en vous une étincelle du feu qui me dévore ? Vous niez même ce
''Elle sort.''
que je souffre, quand je suis prêt à mourir devant vous ? Ah ! c'est plus
 
cruel qu'un refus ! c'est plus affreux que le mépris ! L'indifférence
'''FORTUNIO''', ''Seul.''
elle−même peut croire, et je n'ai pas mérité cela.
 
JACQUELINE
Elle m'aime ! Jacqueline m'aime ! elle s'éloigne, elle me quitte ainsi ! Non, je ne puis descendre encore. Silence ! on approche ; quelqu'un l'a arrêtée ; on vient ici. Vite, sortons ! ''(Il lève la tapisserie.)'' Ah ! la porte est fermée en dehors, je ne puis sortir ; comment faire ? Si je descends par l'autre côté, je vais rencontrer ceux qui viennent.
Debout ! on vient. Je vous crois, je vous aime ; sortez par le petit escalier ;
 
revenez en bas, j'y serai.
'''CLAVAROCHE''', ''en dehors.''
Elle sort.
 
FORTUNIO, Seul.
Elle m'aime ! Jacqueline m'aime ! elle s'éloigne, elle me quitte ainsi ! Non,
je ne puis descendre encore.
Silence ! on approche ; quelqu'un l'a arrêtée ; on vient ici. Vite, sortons !
(Il lève la tapisserie. ) Ah ! la porte est fermée en dehors, je ne puis sortir ;
comment faire ? Si je descends par l'autre côté, je vais rencontrer ceux qui
viennent.
CLAVAROCHE, en dehors.
Venez donc, venez donc un peu !
 
FORTUNIO
 
C'est le capitaine qui monte avec elle. Cachons−nous vite, et attendons ; il
ne faut pas qu'on me voie ici. ''(Il se cache dans le fond de l'alcôve. )''
 
Entrent Clavaroche et Jacqueline.
''Entrent Clavaroche et Jacqueline.''
CLAVAROCHE, Se Jetant sur un sofa.
 
Parbleu, madame, je vous cherchais partout ; que faisiez−vous donc toute
'''CLAVAROCHE''', ''Se jetant sur un sofa.''
seule ?
 
JACQUELINE, à part.
Parbleu, madame, je vous cherchais partout ; que faisiez−vous donc toute seule ?
 
'''JACQUELINE''', ''à part.''
 
Dieu soit loué, Fortunio est parti.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Vous me laissez dans un tête−à−tête qui n'est vraiment pas supportable.
 
Qu'ai−je à faire avec maître André, je vous prie ? Et justement vous nous
Vous me laissez dans un tête−à−tête qui n'est vraiment pas supportable. Qu'ai−je à faire avec maître André, je vous prie ? Et justement vous nous laissez ensemble, quand le vin joyeux de l'époux doit me rendre plus précieux l'aimable entretien de la femme.
Le Chandelier
 
SCENE IV 52
'''FORTUNIO''', ''caché.''
laissez ensemble, quand le vin joyeux de l'époux doit me rendre plus
 
précieux l'aimable entretien de la femme.
FORTUNIO, caché.
C'est singulier ; que veut dire ceci ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
J'étais montée pour une emplette. C'est une chaîne qu'on vient de
 
m'apporter.
J'étais montée pour une emplette. C'est une chaîne qu'on vient de m'apporter.
CLAVAROCHE, Ouvrait l'écran qui est sur la table.
 
Voyons un peu. Sont−ce des anneaux ? Et dites−moi, qu'en voulez−vous
'''CLAVAROCHE''', ''Ouvrait l'écran qui est sur la table.''
faire ? Est−ce que vous faites un cadeau ?
 
JACQUELINE
Voyons un peu. Sont−ce des anneaux ? Et dites−moi, qu'en voulez−vous faire ? Est−ce que vous faites un cadeau ?
 
'''JACQUELINE'''
 
Vous savez bien que c'est notre fable.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Mais, en conscience, c'est de l'or. Si vous comptez tous les matins user du
 
même stratagème, notre jeu finira bientôt par ne pas valoir... A propos !
Mais, en conscience, c'est de l'or. Si vous comptez tous les matins user du même stratagème, notre jeu finira bientôt par ne pas valoir... À propos ! que ce dîner m'a amusé, et quelle curieuse figure a notre jeune initié !
 
FORTUNIO, caché.
'''FORTUNIO''', ''caché.''
 
Initié ! à quel mystère ? Est−ce de moi qu'il veut parler ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
La chaîne est belle ; c'est un bijou de prix. Vous avez eu là une singulière
 
idée.
La chaîne est belle ; c'est un bijou de prix. Vous avez eu là une singulière idée.
FORTUNIO, caché.
 
'''FORTUNIO''', ''caché.''
 
Ah ! il paraît qu'il est aussi dans la confidence de Jacqueline.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Comme il tremblait, le pauvre garçon, lorsqu'il a soulevé son verre ! Qu'il
 
m'a réjoui avec ses coussins, et qu'il faisait plaisir à voir !
Comme il tremblait, le pauvre garçon, lorsqu'il a soulevé son verre ! Qu'il m'a réjoui avec ses coussins, et qu'il faisait plaisir à voir !
Le Chandelier
 
SCENE IV 53
'''FORTUNIO''', ''de même.''
 
Assurément, c'est de moi qu'il parle, et il s'agit du dîner de tantôt.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Vous rendrez cela, je suppose, au bijoutier qui l'a fourni.
 
FORTUNIO, de même.
'''FORTUNIO''', ''de même.''
 
Rendre la chaîne ! et pourquoi donc ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Sa chanson surtout m'a ravi, et maître André l'a bien remarqué ; il en avait,
 
Dieu me pardonne, la larme à l'oeil pour tout de bon.
Sa chanson surtout m'a ravi, et maître André l'a bien remarqué ; il en avait, Dieu me pardonne, la larme à l'oeil pour tout de bon.
FORTUNIO, de même.
 
Je n'ose croire ni comprendre encore. Est−ce un rêve ? Suis−je éveillé ?
'''FORTUNIO''', ''de même.''
Qu'est−ce donc que ce Clavaroche ?
 
CLAVAROCHE
Je n'ose croire ni comprendre encore. Est−ce un rêve ? Suis−je éveillé ? Qu'est−ce donc que ce Clavaroche ?
Du reste, il devient inutile de pousser les choses plus loin. A quoi bon un
 
tiers incommode ; si les soupçons ne reviennent plus ? Ces maris ne
'''CLAVAROCHE'''
manquent jamais d'adorer les amoureux de leurs femmes. Voyez ce qui est
 
arrivé ! Du moment qu'on se fie à vous, il faut souffler sur le chandelier.
Du reste, il devient inutile de pousser les choses plus loin. À quoi bon un tiers incommode ; si les soupçons ne reviennent plus ? Ces maris ne manquent jamais d'adorer les amoureux de leurs femmes. Voyez ce qui est arrivé ! Du moment qu'on se fie à vous, il faut souffler sur le chandelier.
JACQUELINE
 
Qui peut savoir ce qui arrivera ? Avec ce caractère là, il n'y a jamais rien
'''JACQUELINE'''
de sûr, et il faut garder sous la main de quoi se tirer d'embarras.
 
FORTUNIO, caché.
Qui peut savoir ce qui arrivera ? Avec ce caractère là, il n'y a jamais rien de sûr, et il faut garder sous la main de quoi se tirer d'embarras.
Qu'ils fassent de moi leur jouet, ce ne peut être sans motif. Toutes ces
 
paroles sont des énigmes.
'''FORTUNIO''', ''caché.''
CLAVAROCHE
 
Qu'ils fassent de moi leur jouet, ce ne peut être sans motif. Toutes ces paroles sont des énigmes.
 
'''CLAVAROCHE'''
 
Je suis d'avis de le congédier.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Le Chandelier
 
SCENE IV 54
Comme vous voudrez. Dans tout cela, ce n'est pas moi que je consulte. Quand le mal serait nécessaire, croyez−vous qu'il serait de mon choix ? Mais qui sait si demain, ce soir, dans une heure, ne viendra pas une bourrasque ? Il ne faut pas compter sur le calme avec le peu de sécurité.
 
Quand le mal serait nécessaire, croyez−vous qu'il serait de mon choix ?
'''CLAVAROCHE'''
Mais qui sait si demain, ce soir, dans une heure, ne viendra pas une
 
bourrasque ? Il ne faut pas compter sur le calme avec le peu de sécurité.
CLAVAROCHE
Tu crois ?
 
FORTUNIO, caché.
'''FORTUNIO''', ''caché.''
 
Sang du Christ ! il est son amant.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Faites−en, du reste, ce que vous voudrez. Sans évincer tout à fait le jeune
 
homme, on peut le tenir en haleine, mais d'un peu loin, et le mettre aux
Faites−en, du reste, ce que vous voudrez. Sans évincer tout à fait le jeune homme, on peut le tenir en haleine, mais d'un peu loin, et le mettre aux lisières. Si les soupçons de maître André lui revenaient jamais en tête, eh bien ! alors, on aurait à portée votre M. Fortunio, pour les détourner de nouveau. Je le tiens pour poisson d'eau vive ; il est friand de l'hameçon.
lisières.
 
Si les soupçons de maître André lui revenaient jamais en tête, eh bien !
'''JACQUELINE'''
alors, on aurait à portée votre M. Fortunio, pour les détourner de nouveau.
 
Je le tiens pour poisson d'eau vive ; il est friand de l'hameçon.
JACQUELINE
Il me semble qu'on a remué.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Oui, j'ai cru entendre un soupir.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
C'est probablement Madeleine ; elle range dans le cabinet.
 
Le Chandelier
== ACTE III ==
SCENE IV 55
 
ACTE III
===SCÈNE I===
ACTE III 56
 
SCENE I
''Le jardin.''
''Entrent JACQUELINE et la servante.''
 
LA SERVANTE
'''LA SERVANTE'''
Madame, un danger vous menace. Comme j'étais tout à l'heure dans la
 
salle, je viens d'entendre maître André qui causait avec un de ses clercs.
Madame, un danger vous menace. Comme j'étais tout à l'heure dans la salle, je viens d'entendre maître André qui causait avec un de ses clercs. Autant que j'ai pu deviner, il s'agissait d'une embuscade, luiqui doit avoir lieu cette nuit.
 
cette nuit.
'''JACQUELINE'''
 
Une embuscade ? en quel lieu ? pour quoi faire ?
 
LA SERVANTE
'''LA SERVANTE'''
Dans l'étude ; le clerc affirmait que la nuit dernière il vous avait vue, vous,
 
madame, et un homme avec vous dans le jardin. Maître André jurait ses
Dans l'étude ; le clerc affirmait que la nuit dernière il vous avait vue, vous, madame, et un homme avec vous dans le jardin. Maître André jurait ses grands dieux qu'il voulait vous surprendre, et qu'il vous ferait un procès.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Tu ne te trompes pas, Madelon ?
 
'''LA SERVANTE'''
 
Madame fera ce qu'elle voudra. Je n'ai pas l'honneur de ses confidences ; cela n'empêche pas qu'on ne rende un service ; j'ai mon ouvrage qui m'attend.
 
'''JACQUELINE'''
 
C'est bien, et vous pouvez compter que je ne serai pas ingrate. Avez−vous vu Fortunio ce matin ? où est−il ? j'ai à lui parler.
 
LA SERVANTE
 
Madame fera ce qu'elle voudra. Je n'ai pas l'honneur de ses confidences ;
Il n'est pas venu à l'étude ; le jardinier, à ce que je crois, l'a aperçu. Mais on est en peine de lui, et on le cherchait tout à l'heure de tous les côtés du jardin. Tenez, voilà M. Guillaume, le premier clerc, qui le cherche encore ; le voyez−vous passer là−bas ?
cela n'empêche pas qu'on ne rende un service ; j'ai mon ouvrage qui
 
m'attend.
'''GUILLAUME''', ''au fond du théâtre.''
JACQUELINE
 
C'est bien, et vous pouvez compter que je ne serai pas ingrate. Avez−vous
vu Fortunio ce matin ? où est−il ? j'ai à lui parler.
SCENE I 57
LA SERVANTE
Il n'est pas venu à l'étude ; le jardinier, à ce que je crois, l'a aperçu. Mais on
est en peine de lui, et on le cherchait tout à l'heure de tous les côtés du
jardin.
Tenez, voilà M. Guillaume, le premier clerc, qui le cherche encore ; le
voyez−vous passer là−bas ?
GUILLAUME, au fond du théâtre.
Holà ! Fortunio ! Fortunio ! holà ! où es−tu ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Va, Madelon, tâche de le trouver.
 
Madelon sort. Entre Clavaroche.
''Madelon sort. Entre Clavaroche.''
CLAVAROCHE
 
Que diantre se passe−t−il donc ici ? comment ! moi qui ai quelques droits,
'''CLAVAROCHE'''
je pense, à l'amitié de maître André, il me rencontre et ne me salue pas ; les
 
clercs me regardent de travers, et je ne sais si le chien lui même ne voulait
Que diantre se passe−t−il donc ici ? comment ! moi qui ai quelques droits, je pense, à l'amitié de maître André, il me rencontre et ne me salue pas ; les clercs me regardent de travers, et je ne sais si le chien lui même ne voulait me prendre aux talons. Qu'est−il advenu, je vous prie ? et à quel propos maltraite−t−on les gens ?
 
maltraite−t−on les gens ?
'''JACQUELINE'''
 
Nous n'avons pas sujet de rire ; ce que j'avais prévu arrive, et sérieusement
Nous n'avons pas sujet de rire ; ce que j'avais prévu arrive, et sérieusement cette fois ; nous n'en sommes plus aux paroles, mais à l'action.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
A l'action ? que voulez−vous dire ?
 
JACQUELINE
À l'action ? que voulez−vous dire ?
Que ces maudits clercs font le métier d'espions, qu'on nous a vus, que
 
maître André le sait, qu'il veut se cacher dans l'étude, et que nous courons
'''JACQUELINE'''
les plus grands dangers.
 
CLAVAROCHE
Que ces maudits clercs font le métier d'espions, qu'on nous a vus, que maître André le sait, qu'il veut se cacher dans l'étude, et que nous courons les plus grands dangers.
 
'''CLAVAROCHE'''
 
N'est−ce que cela qui vous inquiète ?
 
Le Chandelier
'''JACQUELINE'''
SCENE I 58
 
JACQUELINE
Assurément ; que voulez−vous de pire ? Qu'aujourd'hui nous leur échappions ; puisque nous sommes avertis, ce n'est pas là le difficile ; mais du moment que maître André agit sans rien dire, nous avons tout à craindre de lui.
 
échappions ; puisque nous sommes avertis, ce n'est pas là le difficile ; mais
'''CLAVAROCHE'''
du moment que maître André agit sans rien dire, nous avons tout à craindre
 
de lui.
CLAVAROCHE
Vraiment, c'est là toute l'affaire, et il n'y a pas plus de mal que cela ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Etes−vous fou ? Comment est−il possible que vous en plaisantiez ?
 
CLAVAROCHE
Êtes−vous fou ? Comment est−il possible que vous en plaisantiez ?
C'est qu'il n'y a rien de si simple que de nous tirer d'embarras. Maître
 
André, dites−vous, est furieux ? eh bien ! qu'il crie ; quel inconvénient ? Il
'''CLAVAROCHE'''
veut se mettre en embuscade ? qu'il s'y mette, il n'y a rien de mieux.
 
Les clercs sont−ils de la partie ? qu'ils en soient avec toute la ville, si cela
C'est qu'il n'y a rien de si simple que de nous tirer d'embarras. Maître André, dites−vous, est furieux ? eh bien ! qu'il crie ; quel inconvénient ? Il veut se mettre en embuscade ? qu'il s'y mette, il n'y a rien de mieux. Les clercs sont−ils de la partie ? qu'ils en soient avec toute la ville, si cela les peut divertir. Ils veulent surprendre la belle Jacqueline et son très humble serviteur ? hé ! qu'ils surprennent ; je ne m'y oppose pas. Que voyez−vous là qui nous gêne ?
les peut divertir. Ils veulent surprendre la belle Jacqueline et son très
 
humble serviteur ? hé ! qu'ils surprennent ; je ne m'y oppose pas. Que
'''JACQUELINE'''
voyez−vous là qui nous gêne ?
 
JACQUELINE
Je ne comprends rien à ce que vous dites.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Faites−moi venir Fortunio. Où est−il fourré, ce monsieur ? Comment, nous
 
sommes en péril, et le drôle nous abandonne ! Allons ! vite, avertissez−le.
Faites−moi venir Fortunio. Où est−il fourré, ce monsieur ? Comment, nous sommes en péril, et le drôle nous abandonne ! Allons ! vite, avertissez−le.
JACQUELINE
 
'''JACQUELINE'''
 
J'y ai pensé ; on ne sait où il est, et il n'a pas paru ce matin.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Bon ! cela est impossible ; il est par là quelque part dans vos jupes ; vous
 
l'avez oublié dans une armoire, et votre servante l'aura par mégarde
Bon ! cela est impossible ; il est par là quelque part dans vos jupes ; vous l'avez oublié dans une armoire, et votre servante l'aura par mégarde accroché au porte manteau.
accroché au porte manteau.
 
Le Chandelier
'''JACQUELINE'''
SCENE I 59
 
JACQUELINE
Mais encore, en quelle façon peut−il nous être utile ? J'ai demandé où il était, sans trop savoir pourquoi moi−même ; je ne vois pas, en y réfléchissant, à quoi il peut nous être bon.
 
J'ai demandé où il était, sans trop savoir pourquoi moi−même ; je ne vois
'''CLAVAROCHE'''
pas, en y réfléchissant, à quoi il peut nous être bon.
 
CLAVAROCHE
Hé ! ne voyez−vous pas que je m'apprête à lui faire le plus grand sacrifice ? Il ne s'agit pas d'autre chose que de lui céder pour ce soir tous les privilèges de l'amour.
 
sacrifice ? Il ne s'agit pas d'autre chose que de lui céder pour ce soir tous
'''JACQUELINE'''
les privilèges de l'amour.
 
JACQUELINE
Pour ce Soirsoir ? et dans quel dessein ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Dans le dessein positif et formel que ce digne maître André ne passe pas
 
inutilement une nuit à la belle étoile. Ne voudriez−vous pas que ces
Dans le dessein positif et formel que ce digne maître André ne passe pas inutilement une nuit à la belle étoile. Ne voudriez−vous pas que ces pauvres clercs qui se vont donner bien du mal ne trouvent personne au logis ? Fi donc ! nous ne pouvons permettre que ces honnêtes gens restent les mains vides ; il faut leur dépêcher quelqu'un.
pauvres clercs qui se vont donner bien du mal ne trouvent personne au
 
logis ? Fi donc ! nous ne pouvons permettre que ces honnêtes gens restent
'''JACQUELINE'''
les mains vides ; il faut leur dépêcher quelqu'un.
 
JACQUELINE
Cela ne sera pas ; trouvez autre chose ; vous avez là une idée horrible et je ne puis y consentir.
 
ne puis y consentir.
'''CLAVAROCHE'''
 
Pourquoi horrible ? Rien n'est plus innocent. Vous écrivez un mot à
Pourquoi horrible ? Rien n'est plus innocent. Vous écrivez un mot à Fortunio, si vous ne pouvez le trouver vous−même ; car le moindre mot en ce monde vaut mieux que le plus gros écrit. Vous le faites venir ce soir, sous prétexte d'un rendez−vous. Le voilà entré ; les clercs le surprennent, et maître André le prend au collet. Que voulez−vous qu'il lui arrive ? Vous descendez là−dessus en cornette, et demandez pourquoi on fait du bruit, le plus naturellement du monde. On vous l'explique. Maître André en fureur vous demande à son tour pourquoi son jeune clerc se glisse dans son jardin. Vous rougissez d'abord quelque peu, puis vous avouez sincèrement tout ce qu'il vous plaira d'avouer : que ce garçon visite vos marchands, qu'il vous apporte en secret des bijoux, en un mot, la vérité pure. Qu'y a−t−il là de si effrayant ?
Fortunio, si vous ne pouvez le trouver vous−même ; car le moindre mot en
 
ce monde vaut mieux que le plus gros écrit. Vous le faites venir ce soir,
'''JACQUELINE'''
sous prétexte d'un rendez−vous. Le voilà entré ; les clercs le surprennent,
 
et maître André le prend au collet. Que voulez−vous qu'il lui arrive ? Vous
On ne me croira pas. La belle apparence que je donne des rendez−vous pour payer des mémoires !
descendez là−dessus en cornette, et demandez pourquoi on fait du bruit, le
 
plus naturellement du monde. On vous l'explique. Maître André en fureur
'''CLAVAROCHE'''
vous demande à son tour pourquoi son jeune clerc se glisse dans son
 
jardin. Vous rougissez d'abord quelque peu, puis vous avouez sincèrement
On croit toujours ce qui est vrai. La vérité a un accent impossible à méconnaître et les coeurs bien nés ne s'y trompent jamais. N'est−ce donc pas, en effet, à vos commissions que vous employez ce jeune homme ?
tout ce qu'il vous plaira d'avouer : que ce garçon visite vos marchands,
 
Le Chandelier
'''JACQUELINE'''
SCENE I 60
 
qu'il vous apporte en secret des bijoux, en un mot, la vérité pure. Qu'y
a−t−il là de si effrayant ?
JACQUELINE
On ne me croira pas. La belle apparence que je donne des rendez−vous
pour payer des mémoires !
CLAVAROCHE
On croit toujours ce qui est vrai. La vérité a un accept impossible à
méconnaître et les coeurs bien nés ne s'y trompent jamais. N'est−ce donc
pas, en effet, à vos commissions que vous employez ce jeune homme ?
JACQUELINE
Oui.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Eh bien donc ! puisque vous le faites, vous le direz, et on le verra bien.
 
Qu'il ait les preuves dans sa poche, un écrin, comme hier, la première
Eh bien donc ! puisque vous le faites, vous le direz, et on le verra bien. Qu'il ait les preuves dans sa poche, un écrin, comme hier, la première chose venue, cela suffira. Songez donc que si nous n'employons ce moyen, nous en avons pour une année entière. Maître André s'embusque aujourd'hui, il se rembusquera demain, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il nous surprenne. Moins il trouvera, plus il cherchera ; mais qu'il trouve une fois pour toutes, et nous en voilà délivrés.
chose venue, cela suffira. Songez donc que si nous n'employons ce moyen,
 
nous en avons pour une année entière. Maître André s'embusque
'''JACQUELINE'''
aujourd'hui, il se rembusquera demain, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il
 
nous surprenne. Moins il trouvera, plus il cherchera ; mais qu'il trouve une
fois pour toutes, et nous en voilà délivrés.
JACQUELINE
C'est impossible ! il n'y faut pas songer.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Un rendez−vous dans un jardin n'est pas, d'ailleurs, un si gros péché. A la
 
rigueur, si vous craignez l'air, vous n'avez qu'à ne pas descendre. On ne
Un rendez−vous dans un jardin n'est pas, d'ailleurs, un si gros péché. À la rigueur, si vous craignez l'air, vous n'avez qu'à ne pas descendre. On ne trouvera que le jeune homme, et il s'en tirera toujours. Il serait plaisant qu'une femme ne puisse prouver qu'elle est innocente quand elle l'est. Allons, vos tablettes, et prenez−moi le crayon que voici.
 
qu'une femme ne puisse prouver qu'elle est innocente quand elle l'est.
'''JACQUELINE'''
Allons, vos tablettes, et prenez−moi le crayon que voici.
 
JACQUELINE
Le Chandelier
SCENE I 61
Vous n'y pensez pas, Clavaroche ; c'est un guet−apens que vous faites là.
 
CLAVAROCHE, lui présentant un crayon et du papier.
'''CLAVAROCHE''', ''lui présentant un crayon et du papier.''
Écrivez donc, je vous en prie : “ A minuit, ce soir, au jardin. ”
 
JACQUELINE
Écrivez donc, je vous en prie : « A minuit, ce soir, au jardin. »
 
'''JACQUELINE'''
 
C'est envoyer cet enfant dans un piège, c'est le livrer à l'ennemi.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Ne signez pas, c'est inutile. (Il prend le papier. ) Franchement, ma chère, la
 
nuit sera fraîche, et vous ferez mieux de rester chez vous Laissez ce jeune
Ne signez pas, c'est inutile. ''(Il prend le papier.)'' Franchement, ma chère, la nuit sera fraîche, et vous ferez mieux de rester chez vous. Laissez ce jeune homme se promener seul, et profiter du temps qu'il fait. Je crois, comme vous, qu'on aurait peine à croire que c'est pour vos marchands qu'il vient. Vous ferez mieux, si on vous interroge, de dire que vous ignorez tout, et que vous n'êtes pour rien dans l'affaire.
homme se promener seul, et profiter du temps qu'il fait. Je crois, comme
 
vous, qu'on aurait peine à croire que c'est pour vos marchands qu'il vient.
'''JACQUELINE'''
Vous ferez mieux, si on vous interroge, de dire que vous ignorez tout, et
 
que vous n'êtes pour rien dans l'affaire.
JACQUELINE
Ce mot d'écrit sera un témoin.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Fi donc ! nous autres gens de coeur, pensez−vous que nous allions montrer
 
à un mari de l'écriture de sa femme ? Que pourrions−nous, d'ailleurs, y
Fi donc ! nous autres gens de coeur, pensez−vous que nous allions montrer à un mari de l'écriture de sa femme ? Que pourrions−nous, d'ailleurs, y gagner ? en serions−nous donc moins coupables de ce qu'un crime serait partagé ? D'ailleurs, vous voyez bien que votre main tremblait un peu sans doute, et que ces caractères sont presque déguisés ? Allons, je vais donner cette lettre au jardinier, Fortunio l'aura tout de suite. Venez ; les vautours ont leur proie, et l'oiseau de Vénus, la pâle tourterelle, peut dormir en paix sur son nid.
gagner ? en serions−nous donc moins coupables de ce qu'un crime serait
 
partagé ? D'ailleurs, vous voyez bien que votre main tremblait un peu sans
''Ils sortent.''
doute, et que ces caractères sont presque déguisés ? Allons, je vais donner
 
cette lettre au jardinier, Fortunio l'aura tout de suite.
===SCENE II===
Venez ; les vautours ont leur proie, et l'oiseau de Vénus, la pâle tourterelle,
 
peut dormir en paix sur son nid.
''Une charmille.''
Ils sortent.
 
Le Chandelier
'''FORTUNIO''', ''seul, assis sur l'herbe.''
SCENE I 62
 
SCENE II
Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour détourner sur lui les soupçons tombés sur un autre ; lui laisser croire qu'on l'aime, le lui dire au besoin ; troubler peut−être bien des nuits tranquilles ; remplir de doute et d'espérance un coeur jeune et prêt à souffrir ; jeter une pierre dans un lac qui n'avait jamais eu encore une seule ride à sa surface ; exposer un homme aux soupçons, à tous les dangers de l'amour heureux, et cependant ne lui rien accorder ; rester immobile et inanimée dans une oeuvre de vie et de mort ; tromper, mentir, mentir du fond du coeur ; faire de son corps un appât ; jouer avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des dés pipés ; voilà ce qui fait sourire une femme ! voilà ce qu'elle fait d'un petit air distrait.
Une charmille.
 
FORTUNIO, seul, assis sur l'herbe.
''Il se lève.''
Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour détourner sur
 
lui les soupçons tombés sur un autre ; lui laisser croire qu'on l'aime, le lui
C'est ton premier pas, Fortunio, dans l'apprentissage du monde. Pense, réfléchis, compare, examine ; ne te presse pas de juger. Cette femme−là a un amant qu'elle aime ; on la soupçonne, on la tourmente, on la menace ; elle est effrayée, elle va perdre l'homme qui remplit sa vie, qui est pour elle plus que le monde entier. Son mari se lève en sursaut, averti par un espion ; il la réveille, il veut la traîner à la barre d'un tribunal. Sa famille va la renier, une ville entière va la maudire ; elle est perdue et déshonorée, et cependant elle aime et ne peut cesser d'aimer. À tout prix il faut qu'elle sauve l'unique objet de ses inquiétudes, de ses angoisses et de ses douleurs ; il faut qu'elle aime pour continuer de vivre, et qu'elle trompe pour aimer. Elle se penche à sa fenêtre, elle voit un jeune homme au bas ; qui est−ce ? elle ne le connaît point, elle n'a jamais rencontré son visage ; est−il bon ou méchant, discret ou perfide, sensible ou insouciant ? Elle n'en
dire au besoin ; troubler peut−être bien des nuits tranquilles ; remplir de
sait rien ; elle a besoin de lui, elle l'appelle, elle lui fait signe, elle ajoute une fleur à sa parure, elle parle ; elle a mis sur une carte le bonheur de sa vie, et elle le joue à rouge ou noir. Si elle s'était aussi bien adressée à Guillaume qu'à moi, que serait−il arrivé de cela ? Guillaume est un garçon honnête, mais qui ne s'est jamais aperçu que son coeur lui servît à autre chose qu'à respirer. Guillaume aurait été ravi d'aller dîner chez son patron, d'être à côté de Jacqueline à table, tout comme j'en ai été ravi moi−même ; mais il n'en aurait pas vu davantage ; il ne serait devenu amoureux que de la cave de maître André ; il ne se serait point jeté à genoux ; il n'aurait point écouté aux portes ; c'eût été pour lui tout profit. Quel mal y eût−il eu alors qu'on se servît de lui à son insu, pour détourner les soupçons d'un mari ? Aucun. Il eût paisiblement rempli l'office qu'on lui eût demandé ; il eût vécu heureux, tranquille, dix ans sans s'en apercevoir. Jacqueline aussi eût été heureuse, tranquille, dix ans sans lui en dire un mot. Elle lui aurait fait
doute et d'espérance un coeur jeune et prêt à souffrir ; jeter une pierre dans
des coquetteries, et il y aurait répondu ; mais rien n'eût tiré à conséquence. Tout se serait passé à merveille, et personne ne pourrait se plaindre, le jour où la vérité viendrait.
un lac qui n'avait jamais eu encore une seule ride à sa surface ; exposer un
 
homme aux soupçons, à tous les dangers de l'amour heureux, et cependant
''Il se rassoit.''
ne lui rien accorder ; rester immobile et inanimée dans une oeuvre de vie et
 
de mort ; tromper, mentir, mentir du fond du coeur ; faire de son corps un
Pourquoi s'est−elle adressée à moi ? Savait−elle donc que je l'aimais ? Pourquoi à moi plutôt qu'à Guillaume ? Est−ce hasard ? est−ce calcul ? Peut−être, au fond, se doutait−elle que je n'étais pas indifférent ; m'avait−elle vu à cette fenêtre ? S'était−elle jamais retournée le soir, quand
appât ; jouer avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur
je l'observais dans le jardin ? Mais si elle savait que je l'aimais, pourquoi alors ? Parce que cet amour rendait son projet plus facile, et que j'allais, dès le premier mot, me prendre au piège qu'elle me tendait. Mon amour n'était qu'une chance favorable ; elle n'y a vu qu'une occasion. Est−ce bien sûr ? N'y a−t−il rien autre chose ? Quoi ! elle voit que je vais souffrir, et elle ne pense qu'à en profiter ! Quoi ! elle me trouve sur ses traces, l'amour dans le coeur, le désir dans les yeux, jeune et ardent, prêt à mourir pour elle, et lorsque, me voyant à ses pieds, elle me sourit et me dit qu'elle m'aime, c'est un calcul, et rien de plus ! Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui m'effleure la main, dans ce son de voix qui m'enivre ? Ô Dieu juste ! s'il en est ainsi, à quel monstre ai−je donc affaire, et dans quel abîme suis−je tombé ?
avec des dés pipés ; voilà ce qui fait sourire une femme ! voilà ce qu'elle
 
fait d'un petit air distrait.
''Il se lève.''
 
C'est ton premier pas, Fortunio, dans l'apprentissage du monde. Pense,
Non ! tant d'horreur n'est pas possible ! Non, une femme ne saurait être une statue malfaisante, à la fois vivante et glacée ! Non, quand je le verrais de mes yeux, quand je l'entendrais de sa bouche, je ne croirais pas à un pareil métier. Non, quand elle me souriait, elle ne m'aimait pas pour cela, mais elle souriait de voir que je l'aimais. Quand elle me tendait la main, elle ne me donnait pas son coeur, mais elle laissait le mien se donner. Quand elle me disait : Je vous aime, elle voulait dire, aimez−moi. Non, Jacqueline n'est pas méchante ; il n'y a là ni calcul, ni froideur. Elle ment, elle trompe, elle est femme ; elle est coquette, railleuse, joyeuse, audacieuse, mais non infâme, non insensible. Ah ! insensé ! tu l'aimes ! tu l'aimes ! tu pries, tu pleures, et elle se rit de toi !
réfléchis, compare, examine ; ne te presse pas de juger. Cette femme−là a
 
un amant qu'elle aime ; on la soupçonne, on la tourmente, on la menace ;
''Entre Madelon.''
elle est effrayée, elle va perdre l'homme qui remplit sa vie, qui est pour elle
 
plus que le monde entier. Son mari se lève en sursaut, averti par un
'''MADELON'''
espion ; il la réveille, il veut la traîner à la barre d'un tribunal. Sa famille va
 
la renier, une ville entière va la maudire ; elle est perdue et déshonorée, et
Ah ! Dieu merci, je vous trouve enfin ; madame vous demande ; elle est dans sa chambre. Venez vite, elle vous attend.
cependant elle aime et ne peut cesser d'aimer. A tout prix il faut qu'elle
 
sauve l'unique objet de ses inquiétudes, de ses angoisses et de ses
'''FORTUNIO'''
douleurs ; il faut qu'elle aime pour continuer de vivre, et qu'elle trompe
 
pour aimer. Elle se penche à sa fenêtre, elle voit un jeune homme au bas ;
 
qui est−ce ? elle ne le connaît point, elle n'a jamais rencontré son visage ;
est−il bon ou méchant, discret ou perfide, sensible ou insouciant ? Elle n'en
sait rien ; elle a besoin de lui, elle l'appelle, elle lui fait signe, elle ajoute
SCENE II 63
une fleur à sa parure, elle parle ; elle a mis sur une carte le bonheur de sa
vie, et elle le joue à rouge ou noir. Si elle s'était aussi bien adressée à
Guillaume qu'à moi, que serait−il arrivé de cela ? Guillaume est un garçon
honnête, mais qui ne s'est jamais aperçu que son coeur lui servît à autre
chose qu'à respirer.
Guillaume aurait été ravi d'aller dîner chez son patron, d'être à côté de
Jacqueline à table, tout comme j'en ai été ravi moi−même ; mais il n'en
aurait pas vu davantage ; il ne serait devenu amoureux que de la cave de
maître André ; il ne se serait point jeté à genoux ; il n'aurait point écouté
aux portes ; c'eût été pour lui tout profit. Quel mal y eût−il eu alors qu'on
se servît de lui à son insu, pour détourner les soupçons d'un mari ?
Aucun. Il eût paisiblement rempli l'office qu'on lui eût demandé ; il eût
vécu heureux, tranquille, dix ans sans s'en apercevoir. Jacqueline aussi eût
été heureuse, tranquille, dix ans sans lui en dire un mot. Elle lui aurait fait
des coquetteries, et il y aurait répondu ; mais rien n'eût tiré à conséquence.
Tout se serait passé à merveille, et personne ne pourrait se plaindre, le jour
où la vérité viendrait.
Il se rassoit.
Pourquoi s'est−elle adressée à moi ? Savait−elle donc que je l'aimais ?
Pourquoi à moi plutôt qu'à Guillaume ? Est−ce hasard ? est−ce calcul ?
Peut−être, au fond, se doutait−elle que je n'étais pas indifférent ;
m'avait−elle vu à cette fenêtre ? S'était−elle jamais retournée le soir, quand
je l'observais dans le jardin ?
Mais si elle savait que je l'aimais, pourquoi alors ?
Parce que cet amour rendait son projet plus facile, et que j'allais, dès le
premier mot, me prendre au piège qu'elle me tendait. Mon amour n'était
qu'une chance favorable ; elle n'y a vu qu'une occasion.
Est−ce bien sûr ? N'y a−t−il rien autre chose ? Quoi ! elle voit que je vais
souffrir, et elle ne pense qu'à en profiter ! Quoi ! elle me trouve sur ses
traces, l'amour dans le coeur, le désir dans les yeux, jeune et ardent, prêt à
mourir pour elle, et lorsque, me voyant à ses pieds, elle me sourit et me dit
qu'elle m'aime, c'est un calcul, et rien de plus ! Rien, rien de vrai dans ce
sourire, dans cette main qui m'effleure la main, dans ce son de voix qui
m'enivre ? O Dieu juste ! s'il en est ainsi, à quel monstre ai−je donc affaire,
et dans quel abîme suis−je tombé ?
Le Chandelier
SCENE II 64
Il se lève.
Non ! tant d'horreur n'est pas possible ! Non, une femme ne saurait être une
statue malfaisante, à la fois vivante et glacée ! Non, quand je le verrais de
mes yeux, quand je l'entendrais de sa bouche, je ne croirais pas à un pareil
métier. Non, quand elle me souriait, elle ne m'aimait pas pour cela, mais
elle souriait de voir que je l'aimais. Quand elle me tendait la main, elle ne
me donnait pas son coeur, mais elle laissait le mien se donner. Quand elle
me disait : Je vous aime, elle voulait dire, aimez−moi. Non, Jacqueline
n'est pas méchante ; il n'y a là ni calcul, ni froideur. Elle ment, elle trompe,
elle est femme ; elle est coquette, railleuse, joyeuse, audacieuse, mais non
infâme, non insensible.
Ah ! insensé ! tu l'aimes ! tu l'aimes ! tu pries, tu pleures, et elle se rit de
toi !
Entre Madelon.
MADELON
Ah ! Dieu merci, je vous trouve enfin ; madame vous demande ; elle est
dans sa chambre. Venez vite, elle vous attend.
FORTUNIO
Sais−tu ce qu'elle a à me dire ? Je ne saurais y aller maintenant.
 
MADELON
'''MADELON'''
Vous avez donc affaire aux arbres ? Elle est bien inquiète, allez ; toute la
 
maison est en colère.
Vous avez donc affaire aux arbres ? Elle est bien inquiète, allez ; toute la maison est en colère.
LE JARDINIER, entrant.
 
Vous voilà donc, monsieur, on vous cherche partout ; voilà un mot d'écrit
'''LE JARDINIER''', ''entrant.''
pour vous, que notre maîtresse m'a donné tantôt.
 
FORTUNIO, lisant.
Vous voilà donc, monsieur, on vous cherche partout ; voilà un mot d'écrit pour vous, que notre maîtresse m'a donné tantôt.
“ A minuit ce soir au jardin. ” (Haut. ) C'est de la part de Jacqueline ?
 
LE JARDINIER
'''FORTUNIO''', ''lisant.''
 
« A minuit ce soir au jardin. » ''(Haut.)'' C'est de la part de Jacqueline ?
 
'''LE JARDINIER'''
 
Oui, monsieur ; y a−t−il réponse ?
 
Le Chandelier
'''GUILLAUME''', ''entrant.''
SCENE II 65
 
GUILLAUME, entrant.
Que fais−tu donc, Fortunio ? on te demande dans l'étude.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
J'y vais, j'y vais. (Bas à Madelon. ) Qu'est−ce que tu disais tout à l'heure ?
 
Quelle inquiétude a ta maîtresse ?
J'y vais, j'y vais. ''(Bas à Madelon.)'' Qu'est−ce que tu disais tout à l'heure ? Quelle inquiétude a ta maîtresse ?
MADELON, bas.
 
'''MADELON''', ''bas.''
 
C'est un secret ; maître André s'est fâché.
 
FORTUNIO, de même.
'''FORTUNIO''', ''de même.''
 
Il s'est fâché ? Pour quelle raison ?
 
MADELON, de même.
'''MADELON''', ''de même.''
Il s'est mis en tête que madame recevait quelqu'un en secret. Vous n'en
 
direz rien, n'est−ce pas ? Il veut se cacher cette nuit dans l'étude ; c'est moi
Il s'est mis en tête que madame recevait quelqu'un en secret. Vous n'en direz rien, n'est−ce pas ? Il veut se cacher cette nuit dans l'étude ; c'est moi qui ai découvert cela, et si je vous le dis, dam ! c'est que je pense que vous n'y êtes pas indifférent.
 
n'y êtes pas indifférent.
'''FORTUNIO'''
 
Pourquoi se cacher dans l'étude ?
 
MADELON
'''MADELON'''
 
Pour tout surprendre et faire son procès.
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
En vérité ! est−ce possible ?
 
LE JARDINIER
'''LE JARDINIER'''
 
Y a−t−il réponse, monsieur ?
 
FORTUNIO
'''FORTUNIO'''
 
J'y vais moi−même ; allons, partons.
 
Ils sortent.
''Ils sortent.''
Le Chandelier
 
SCENE II 66
===SCENE III===
 
Une chambre.
''Une chambre.''
JACQUELINE, Seule.
 
'''JACQUELINE''', ''Seule.''
 
Non, cela ne se fera pas. Qui sait ce qu'un homme comme maître André,
une fois poussé à la violence, peut inventer pour se venger ? Je n'enverrai