Différences entre les versions de « Situation politique de l’Allemagne en 1845/01 »

m
split
m (Phe: match)
m (split)
L’occasion qu’on désirait si vivement ne se fit pas attendre : les faits sont connus, mais ils ne le sont pas tous ; il importe de les rappeler en peu de mots.
 
Depuis le IVe siècle, suivant une tradition plus qu’incertaine, la cathédrale de Trêves possède une robe, un vêtement, qui aurait été donné à la ville par Hélène, mère de Constantin, et que les fidèles croient être la robe de Jésus-Christ. Que cette relique ait été en effet donnée par Hélène, rien n’est moins prouvé. Les bollandistes eux-mêmes ont soulevé des doutes auxquels on n’a pas répondu. Le fait admis d’ailleurs, il reste encore bien des points à éclaircir : cette robe donnée par la mère de Constantin, d’où lui venait-elle ? De son voyage en Palestine, répond la tradition ; mais les objections naissent d’elles-mêmes (je ne fais que citer les Allemands, je donne le ton de la controverse au début de la querelle) ; n’avait-on pas trompé la princesse ? avait-elle bien reçu le vêtement du Christ ? Un professeur de l’université de Bonn, érudit et antiquaire, affirme très gravement que cette robe est la robe des prêtres de Baal. Que de conjectures, que de difficultés sur ce seul point ! Admettez-le cependant, les objections vont continuer toujours plus fortes. Voilà la robe du Christ gardée jusqu’au IVe siècle, comment ? par qui ? on n’en sait rien. La voilà remise à Hélène ; la voilà enfin déposée à Trêves : que deviendra-t-elle ? Oubliez-vous les barbares ? oubliez-vous ces guerres terribles et la ville prise, reprise, incendiée, et toutes ces dévastations effroyables qui font frémir la plume de Salvien quand il montre aux chrétiens de son temps, dans ces catastrophes continuelles, le châtiment de la colère divine ? Encore une fois, ce n’est pas moi qui parle ; je rapporte quelques-unes des objections soulevées en Allemagne. Cette discussion appartient à mon sujet, si ce sont les faits surtout que je recherche ; n’en est-ce pas un fort grave que cette exposition de la tunique de Trêves, au milieu de cette Allemagne si savante, si érudite, si exercée aux enquêenquêtes
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/131]]==
tes les plus scrupuleuses de la critique ? De telles contestations, en vérité, semblent faites pour réveiller Voltaire et le provoquer ; chez nous, certainement, elles le pousseraient hors du tombeau. En Allemagne, c’est bien mieux, — ou bien pis, comme on voudra ; — on n’a pas besoin de recourir au ''Dictionnaire philosophique'' ; il y a des hommes vénérés, des théologiens en cheveux blancs, qui sourient de pitié aux étourderies timides de Voltaire ; ils ont atteint, souvent avec une piété fervente, toujours avec une incroyable tranquillité, les dernières limites de l’audace. En présence d’une telle assemblée, dans un pays où l’on ne sait plus très précisément ce qui reste de la partie historique du christianisme, dans un pays où l’exégèse, depuis cinquante ans, a accompli au sein de la théologie des bouleversemens extraordinaires, comment venait-on proposer à l’adoration du monde chrétien je ne sais quelle relique suspecte ? N’était-ce pas porter un défi à l’esprit de l’Allemagne, et fournir aux partis inquiets une occasion impatiemment attendue ?
 
La tunique de Trèves avait déjà été offerte plus d’une fois à l’adoration des croyans. Perdue après les invasions des barbares, on crut la retrouver en 1196, et elle fut exposée cette année même. Elle le fut au temps de Luther ; cinq années seulement avant la réforme, sur la demande de Maximilien Ier, et trois ou quatre fois encore pendant le XVIe siècle. A l’époque de la révolution française, il fallut la soustraire aux armées victorieuses de la république ; on la transporta dans l’intérieur de l’Allemagne, et elle ne fut rendue à Trèves qu’en 1810. C’est aussi en 1810, et à l’occasion de ce retour, qu’elle fut exposée pour la dernière fois. L’évêque de Trêves, M. Arnoldi, avait depuis long-temps le projet de donner ce spectacle à son église. Une relique, un clou de la vraie croix, qui avait jadis appartenu à la cathédrale de Trêves, avait passé (il serait trop long de dire comment) dans les mains du prince de Metternich. Le prince avait promis de restituer le précieux objet à l’église de Trèves, et M. Arnoldi avait le dessein d’exposer à cette occasion, et en même temps, les deux reliques. Cependant M. de Metternich tardait bien à tenir sa promesse ; on était las d’attendre : il fut décidé que l’exposition de la tunique commencerait le 18 août, jour de la fête de sainte Hélène, et qu’elle aurait lieu. Six semaines durant. Le 28-juin, les préparatifs commencèrent ; détails sans nombre, formalités solennelles, garde d’honneur pour veiller nuit et jour auprès de la sainte tunique, rien ne manquait à l’éclat de ces apprêts fastueux. M. Marx, professeur au séminaire de Trêves, racontait tout cela avec une béate emphase dans une série de livres
frères ; de mes sœurs, les préjugés du monde catholique, qui est obligé de croire à l’éternité de la servitude romaine, énervaient mon esprit et mon cœur… Mais au moment même où l’on rivait ma chaîne, je ne sais quel pressentiment me disait qu’un jour ces fers seraient brisés ; c’était comme un faible rayon dans la nuit de mon cachot. » Le style de M. Ronge ne vaut pas mieux que sa conduite, et sa ''Justification'' ne justifie absolument rien ; c’est la sotte emphase d’un personnage sans caractère, jeté en avant par les partis, et qui s’obstine à se prendre au sérieux avec une satisfaction par trop naïve. A coup sûr, M. Ronge sera abandonné demain ; les intérêts sérieux qui s’agitent ici sauront bien à la fin se montrer à visage découvert : M. Ronge ne paraît pas s’en apercevoir, il n’est question que de lui, c’est lui qui a tout fait, c’est lui qui a soulevé l’Allemagne entière. Voilà un Luther nouveau, aussi grand, aussi puissant que le docteur de Wittemberg ! Sa mission est si haute, qu’il a jugé convenable de l’expliquer au monde ; M. Ronge se raconte et s’étudie lui-même avec une complaisance sans égale. Nous possédons déjà ses mémoires ; les plus secrètes pensées du révélateur nous sont exposées dans un langage moitié romanesque et moitié biblique ; pêcheurs, laissons là nos filets, et suivons-le. Mais n’anticipons pas sur ce qui va se passer tout à l’heure. Voilà donc M. Ronge engagé dans les ordres ; on l’envoie dans la petite ville de Grottkau avec le titre de chapelain. L’année d’après ; en 1842, une polémique s’élève dans le diocèse de Breslau : l’abbé Knauer avait été élu évêque par le chapitre de la cathédrale, selon l’usage allemand ; mais le nouvel élu avait des ennemis qui intriguèrent à Rome, et le pape refusait de confirmer l’élection. Cela durait depuis un an déjà, et il y avait deux ans que l’ancien évêque était mort. Ces lenteurs du saint-siège excitèrent dans le bas clergé de vifs mécontentemens. M. Ronge cherchait depuis long-temps un prétexte de révolte ; celui-là était trop favorable pour qu’il ne le saisît pas. Un journal protestant les ''Feuilles patriotiques de Saxe'', publièrent bientôt un violent article intitulé ''Rome et le Chapitre de Breslau'', et signé : ''un Chapelain''. C’était le chapelain de Grottkau, M. Jean Ronge. Quelques mois après, M. Ronge, suspendu et forcé de quitter Grottkau, était relégué dans un petit village de la haute Silésie, à Laurahütte, où il devait s’occuper de l’éducation des enfans.
 
C’est là qu’il vivait depuis plus d’un an, irrité, comme on pense bien, et méditant peut-être une vengeance éclatante, quand les fêtes de Trèves vinrent lui en donner l’occasion. Est-ce lui seul qui répondit librement à l’appel des circonstances ? Ne fut-il pas poussé à la révolte
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/135]]==
volte par des conseils intéressés ? Ces doutes sont permis. M. Ronge n’était pas assez armé pour entreprendre si résolument une telle lutte. Depuis quelques mois, il était fort lié avec un homme audacieux, énergique M. le comte de Reichenbach ; il avait demeuré chez lui, il était son ami, son confident. Or, la nullité de M. Ronge, et, au contraire, le mérite incontestable, la vigueur entreprenante de M. de Reichenbach, autorisent naturellement des conjectures qui, en Allemagne, ne sont plus douteuses pour personne. Rien n’était plus facile que de pousser au schisme cet esprit vaniteux et si vivement blessé ; il est clair qu’on s’est servi de lui. Tout le monde sait quel fut le signal : le 1er octobre 1844, M. Ronge écrivait de Laurahütte sa fameuse lettre, qui paraissait le surlendemain dans les ''Feuilles patriotiques de Saxe'', avec ce titre : ''Jugement d’un prêtre catholique sur la sainte tunique de Trêves''. Aussitôt tous les journaux protestans, libéraux, philosophiques, poussèrent des cris de joie. La protestation de M. Ronge fut immédiatement reproduite dans les gazettes et envoyée aux quatre coins de l’Allemagne. On en vendit plusieurs milliers en quelques jours ; adresses, proclamations, souscriptions, rien ne manqua au succès de M. Ronge. Cependant le symbole nouveau n’était pas arrêté ; M. Ronge allait prêchant de ville en ville, il attirait beaucoup d’auditeurs, beaucoup de curieux, des amis çà et là, mais point de disciples encore ; l’église n’existait pas. Deux mois après, il fut excommunié et dégradé ; c’est alors qu’on lui suggéra l’idée d’établir une confession indépendante et de rompre ouvertement avec Rome. Vers le même temps, un curé de Schneidemühl, Czerski, se maria, fut dégradé comme Ronge, et ses paroissiens ne voulant pas se séparer de lui, il rédigea en commun avec eux une profession de foi. Ce symbole contenait cinq articles principaux : 1° le refus de se soumettre à l’autorité de Rome ; 2° l’abolition du célibat des prêtres ; 3° l’abolition de la confession ; 4° la communion sous les deux espèces ; 5° l’office divin célébré dans la langue nationale. Au reste, des différences graves devaient éclater bientôt entre Ronge et Czerski. Czerski, tourné vers la Prusse polonaise, vers les Slaves, si attachés aux traditions catholiques, s’efforçait de rompre le moins possible avec ces traditions. Ronge, au contraire, qui s’adressait aux Allemands, allait être poussé et absorbé bientôt tout entier par le rationalisme germanique. Le concile de Leipsig, comme ils l’appellent ; nous révélera ces divisions. En attendant, les deux cultes se valaient bien ; il n’y avait ni dans l’un ni dans l’autre un grand effort d’invention, un sérieux caractère de reforme religieuse. Czerski donnait à son église le nom d’église catholique
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/136]]==
apostolique, Ronge avait choisi celui d’église catholique allemande ; des deux côtés, le titre est faux ; ce qu’ils venaient d’inventer, c’était le protestantisme, moins ces vigoureuses ressources que contenait l’œuvre de Luther, moins cette originalité puissante qui assure sa durée. Mais qu’importe la faiblesse de l’entreprise ? Nous ne sommes plus au XVIe siècle, et, je l’ai dit plus haut, il s’agissait bien plus de politique ici que de religion. Le culte nouveau ; si insignifiant qu’il pût être, suffisait bien à l’emploi qu’on lui destinait.
La Saxe d’abord, ce vieux foyer du luthéranisme, les attendait et les appelait. C’est là qu’étaient leurs défenseurs : les journaux de Dresde et de Leipsig, la ''Gazette universelle allemande'' et les ''Feuilles patriotiques de Saxe'', s’étaient constitués l’organe officiel, le moniteur de la révolution religieuse. Dans leur ferveur, ces Saxons exagéraient tout et croyaient assister de bonne foi à une conclusion glorieuse de l’œuvre de Luther. Le concile de Leipsig fut l’occasion de fêtes sans nombre. L’université de Halle, toute voisine de Leipsig, envoya ses députés aux membres du concile pour les inviter à un banquet solennel ; la Saxe et la Prusse fraternisaient. Un grand nombre de professeurs, M. Germar, M. Niemeyer, M. Eckstein, M. Schwarz, prirent la parole. Ce dernier, docteur en théologie, ne craignit pas de déclarer que la révolution présente lui paraissait très supérieure à la réforme. Un philosophe, un des plus anciens disciples de Hegel, M. Hinrichs, professeur à Halle, lut quelques fragmens d’un livre qu’il préparait sur les évènemens de Laurahütte et de Schneidemühl. La classe ouvrière était aussi représentée à cette fête ; les compagnons brasseurs, les boulangers, coudoyaient les docteurs en droit, les licenciés en théologie, les graves philosophes hégéliens. La philosophie de Hegel n’avait jamais été si accessible. Les esprits étaient sous le charme des plus folles illusions, illusions naïves chez les uns, factices chez les autres ; mais enfin tout ce mouvement contribuait à accroître au loin le bruit de l’église nouvelle. On publiait avec emphase les relations de ces fêtes ; les discours de M. Schwarz, de M. Hinrichs, étaient jetés à tous les échos, et M. Ronge devenait décidément un personnage. La constitution saxonne, il est vrai, ne reconnaît que trois cultes, la religion catholique et les religions luthérienne et réformée ; le culte nouveau ne fut pas autorisé, et les dissidens ne purent, comme en Prusse, former des paroisses. Ce qui était grave toutefois, c’était l’assentiment du peuple et les adhésions confuses, diverses, qui arrivaient de mille côtés.
 
La secte se répandait toujours ; elle pénétra bientôt dans la Hesse é
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/144]]==
lectoraleélectorale, dans le duché de Hesse-Darmstadt, dans le royaume de Wurtemberg. Déjà, au mois de février, les cours de Darmstadt et de Stuttgard avaient demandé à Berlin, à Vienne et à Munich s’il n’était pas urgent de saisir la diète de cette question religieuse. On sait la réponse de Berlin ; la Prusse favorisait alors les dissidens catholiques ; M. de Bulow et M. Eichorn niaient l’importance de cette émeute. Quant au cabinet de Vienne, au lieu de répondre, il récrimina vivement ; il rejeta toute la responsabilité des troubles sur la conduite des états protestans, il se plaignit avec amertume des gazettes de la Prusse et de la Saxe, et de la tolérance impie de la censure. Les plaintes étaient plus vives encore à Munich. Là les querelles étaient envenimées par les discussions du protestantisme bavarois avec l’état ; une ordonnance de 1836 oblige les protestans eux-mêmes à s’agenouiller quand passe la procession du saint-sacrement ; le synode d’Ansbach s’adressa au roi pour obtenir la suppression de cette mesure et réclamer la liberté de conscience. Le roi Louis rassembla deux fois son conseil ; ses fils, le prince royal et le prince Luitpold, assistaient aux séances : l’affaire fut renvoyée devant le conseil d’état, lequel choisit pour rapporteur M. le baron de Freyberg, membre de la chambre des députés, et l’un des chefs les plus exaltés du parti catholique. M. de Freyberg, quelques mois auparavant, avait déjà prononcé à la chambre un discours très remarqué, et qui ne laissait pas de doute sur le parti qu’il allait prendre. Il vit dans la pétition du synode d’Ansbach un crime de lèse-majesté, et conclut à la mise en jugement de tous les signataires. Cette opinion absurde fut heureusement repoussée par le conseil des ministres, et il paraît bien que la modération du cabinet est due à l’influence conciliante du prince Luitpold, qui s’efforce toujours d’introduire dans les conseils de son père un sage esprit de tolérance et de liberté. La pétition du synode d’Ansbach fut seulement renvoyée au synode général, auquel, disait-on, elle aurait dû être communiquée d’abord. On refusait ainsi de punir les pétitionnaires ; c’était beaucoup sans doute pour le cabinet bavarois, mais rien n’avançait cependant ; la question écartée pour un défaut de procédure, les griefs des protestans subsistaient toujours. L’affaire des dissidens catholiques vint augmenter ces embarras. Les légations protestantes de Saxe, de Prusse, de Wurtemberg, étaient continuellement aigries à Munich par le ton violent des journaux officiels, qui signalaient les pays luthériens comme des foyers d’impiété. Dans des circonstances où il eût fallu tant de calme, c’étaient des hommes de parti qui se trouvaient à la tête des affaires. Le ministre de l’intérieur en Bavière est M. d’Abel, chef des
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/145]]==
ultracatholiques ; les jeunes princes, et surtout le prince Luitpold, sont occupés sans cesse à contenir ce caractère emporté, et, quand cela est possible, à réparer ses fautes. De son côté, la Prusse choisissait pour représentans auprès du roi Louis des hommes pleins d’ardeur. M. de Küster, ministre de Prusse à Munich, fut rappelé au mois d’avril dernier, parce qu’on le jugeait trop peu énergique pour lutter contre l’esprit ultramontain. M. de Rochow, qui fut désigné d’abord pour lui succéder, est un homme habile, actif, entreprenant, un caractère résolu ; M. de Rochow n’alla pas en Bavière, il fut envoyé peu de temps après à Saint-Pétersbourg, mais sa nomination et le rappel de M. de Küster avaient déjà été considérés comme une menace. Il y avait donc, on peut le dire, une sorte d’hostilité ouverte entre le cabinet de Munich et celui de Berlin.
Malgré cette hostilité, malgré les rancunes qu’il gardait à la Bavière, le gouvernement prussien commençait à regretter sa tolérance. A la peur qu’inspirait le communisme venaient se joindre chaque jour des symptômes inquiétans : les dissidens n’avaient pu établir une paroisse à Berlin ; ils y étaient venus après le concile de Leipsig, mais ils avaient attiré plus de curieux que de prosélytes. De hautes protections pourtant ne leur avaient pas manqué ; des professeurs de l’université, et des plus illustres, avaient fait des efforts extraordinaires pour organiser une paroisse de catholiques allemands ; plusieurs d’entre eux voulurent entraîner un des vicaires de la paroisse catholique dans la révolte de Ronge et de Czerski, et lui offrirent la direction de l’église nouvelle à Berlin. Des noms justement célèbres, M. de Raumer et M. Ranke, avaient signé cette incroyable lettre. Le digne prêtre répondit qu’il trouvait la proposition abominable, et qu’il la déclarerait telle en chaire ; c’est ce qu’il fit au prône le dimanche qui suivit. Les luttes, les attaques directes, les personnalités violentes étaient donc introduites à Berlin même. Tandis que des hommes comme Raumer et Ranke s’employaient si activement pour les sectaires, le danger grossissait ailleurs ; on était envahi de tous côtés ; après tant d’hésitations, il était bien temps de se décider enfin. C’est le 30 avril que fut signé en conseil le premier arrêté sérieux concernant l’église catholique allemande. Le culte nouveau n’était pas reconnu ; ses ministres, par conséquent, n’avaient aucune relation avec la puissance temporelle, et le droit de tenir des registres d’état civil leur était formellement dénié : les dissidens, sur ce point-là, étaient renvoyés à l’autorité protestante ; tous les actes civils devaient leur être délivrés par les ministres du culte évangélique.
 
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/146]]==
 
<center>IV.</center>
 
<center>Controverse philosophique et religieuse. — MM. Goerres, Hinrichs, Menzel, Rauwerck, Staudenmater, Ullmann.</center>
<center>
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/146]]==
Controverse philosophique et religieuse. — MM. Goerres, Hinrichs, Menzel, Rauwerck, Staudenmater, Ullmann.</center>
 
Tandis que l’arrêté du 30 avril détermine pour quelque temps la situation des néo-catholiques, et avant que de nouveaux embarras se déclarent avec plus de force, je voudrais voir ce qui se passe dans le champ de la controverse philosophique et religieuse. Nous venons d’interroger le monde politique, la diplomatie, les arrêtés des cabinets allemands ; sachons maintenant où en est la conscience du pays. La bataille sur ce terrain n’est ni moins ardente, ni moins instructive. Il importe de connaître ce que pensent les organes les plus accrédités de l’opinion, et, peut-être, au milieu de ces apostrophes passionnées, au milieu de ces attaques haineuses et de ces ridicules enthousiasmes, peut-être entendrons-nous une bonne parole qui éclairera pour nous le caractère véritable de l’agitation religieuse.
 
 
<center>
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/151]]==
 
<center>III.</center>
 
1. Et il y avait encore un autre prêtre catholique nommé Czerski, lequel, inspiré par l’esprit saint,
Vers la même époque, au mois d’août, il se passa en Prusse un évènement d’une médiocre importance, mais qui montre bien le progrès de tous ces mouvemens religieux ou politiques, auxquels on n’osait plus déjà résister de front. Malgré une défense expresse, les dissidens s’étaient réunis dans une église de Waldbourg en Silésie. Quelle mesure devait-on prendre ? L’affaire fut portée au conseil des ministres. M. de Bodelschwing fut d’avis qu’on ne pouvait reculer. Il fallait, disait-il, que l’ordonnance royale fût respectée ; il fallait absolument les faire sortir de l’église, dût-on employer mille baïonnettes pour les y contraindre. C’était aussi l’avis de M. de Savigny. Alors le ministre de la guerre, M. de Boyen, si respectable par son âge et sa longue expérience, se leva et dit : « Vous demandez mille baïonnettes, et moi je vous déclare que je ne vous en accorderai pas une seule pour une mesure aussi désastreuse. » M. de Boyen fut vivement soutenu par un membre du cabinet, M. de Flottwell, qui s’écria : « Point de guerres de religion, et que Dieu nous garde d’en donner jamais le signal ! »
 
Le roi de Prusse est allé à Munich au mois d’août ; il n’est pas probable cependant que l’influence du roi Louis ait été grande sur Frédéric-Guillaume ; il y a trop de rivalité, trop d’aigreur entre les deux cours. Je crois volontiers que le séjour du roi de Prusse à Munich, s’il se fût prolongé, eût été favorable aux différentes sectes religieuses. On m’assure, en effet, et ceci ne m’étonne pas, que Frédéric-Guillaume, en quittant la Bavière, avait l’intention bien arrêtée de donner à
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/159]]==
à ses sujets une complète liberté de conscience, ''eine volkcommene Gewissensfreiheit'' ; ce seraient là ses paroles mêmes. Pourtant, avec cet esprit vif, inquiet, fantasque, on ne saurait être sûr de rien ; le roi de Prusse avait peut-être oublié le lendemain les paroles qu’on lui attribue. Ce qu’il y a de certain, c’est que les réunions de Stolzenfels devaient être plus efficaces que les entrevues de Munich, et que l’influence du prince de Metternich sur Frédéric-Guillaume a été plus rapide et plus forte que ne le sera jamais celle du prince Louis. Comment ne pas reconnaître l’esprit de la cour de Vienne dans la politique suivie en ce moment ? On parlait hier d’accorder une liberté absolue de conscience, et tout à coup on restreint les libertés présentes.
 
Je remarque pourtant une chose bien significative : les dissidens catholiques continuent d’être traités avec indulgence, les ''vieux luthériens'' ont été reconnus comme une église distincte ; il n’y a que les ''amis des lumières'' qui soient interdits et poursuivis partout. On a vu que le plus grand danger était là. Danger ou non, c’est là du moins la question capitale, le grave et terrible problème ou se résument en quelque sorte tous les embarras, toutes les difficultés que nous venons d’exposer. Que demandent les ''amis des lumières'' ? L’abolition d’un symbole que la loi civile leur impose, le droit de décréter eux-mêmes leur croyance, par conséquent la révision du contrat qui unit l’église et l’état, la séparation du spirituel et du temporel, et l’indépendance absolue de la conscience religieuse. Ce qu’ils veulent, presque tous les partis le veulent comme eux ; ce qu’ils demandent au nom de la libre pensée, d’autres le demandent au nom de la foi exaltée ; chacun y trouve son intérêt et son triomphe. Ce problème a pris des proportions formidables, et c’est là en effet que se porte désormais toute l’attention des gouvernans. Ces nouveaux catholiques si infatués de leur célébrité d’un jour, les voilà oubliés maintenant ; il n’est plus question d’eux. M. Ronge est allé récemment à Stuttgard pour y présider un concile : quel concile ! quelle misère ! Les nouveaux catholiques pourront être défendus ici, tolérés là ; ils pourront se répandre en Prusse et pénétrer secrètement en Bavière, peu importe ce qu’ils feront, leur œuvre est finie ; ils n’auront servi qu’à frayer la route, sans le savoir, au parti redoutable qui maintenant occupe tout seul la scène. Nous avions cru nous occuper d’un schisme au sein du catholicisme ; or, ce que nous rencontrons, c’est la discorde des églises protestantes, c’est une guerre ouverte entre la conscience religieuse
Il reste enfin à dire un mot de ces exigences politiques, chaque
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/163]]==
jour plus vives, plus impatientes. Quelque sujet que l’on traite à propos de l’Allemagne, droit, politique, religion, c’est toujours là qu’il faut arriver, c’est le terme nécessaire auquel tout nous conduit. Rien n’est plus manifeste, d’après le tableau que nous venons de tracer. Que ce soit du moins un avertissement sérieux pour la Prusse. Des libertés long-temps promises sont ajournées sans cesse ; or, l’esprit public ne s’endort pas comme on le voudrait ; il veille, il est inquiet, actif, inventif ; il attend les occasions favorables ; bien plus, il les provoque, il les fait naître. Aujourd’hui, un schisme se forme ; eh bien ! il encourage ce schisme, il en fait son profit, et voilà le parti constitutionnel devenu, jusqu’à nouvel ordre, une secte religieuse. Ne vaudrait-il pas mieux se décider enfin ? Ne vaudrait-il pas mieux creuser soi-même un lit à ce flot de l’opinion publique, à ce flot désormais irrésistible, et qui, toujours plus irrité, se cherchant une issue, va se jeter avec fureur, là où personne ne pouvait se défier de lui ? Cette constitution tant promise n’est-elle pas, en ce moment, plus nécessaire, plus inévitable que jamais ? N’est-elle pas le moyen le plus sûr et le plus urgent pour conjurer tant de périls ? Quand on étudie de près l’agitation religieuse dont nous venons de tracer l’histoire, c’est la conclusion à laquelle on est amené comme malgré soi, et nous souhaitons bien vivement ne pas nous tromper dans nos espérances.
=== no match ===
espérances.
 
 
182 415

modifications