Différences entre les versions de « De la littérature politique en Allemagne/04 »

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et on aurait dû retrancher encore quelque chose à cette demi-originalité de la forme que lui accordait la critique ; mais l’auteur avait obtenu grace en s’appropriant, avec un hardi bonheur, toute une part de l’Orient que lui abandonnait M. Hugo. Aux grandes scènes du désert, aux couleurs fortes, éclatantes, et pour ainsi dire classiques, du monde oriental, il ajoutait les détails singuliers, les raretés, les curiosités bizarres, et il excellait à placer très sérieusement dans un coin du tableau quelque étrange figure chinoise ou japonaise.
 
Certes, si jamais poète parut éloigné de la politique, c’est bien celui-là. Du Nil au Sénégal, de Tombouctou à Madagascar, la politique allemande n’a que faire, et ce riche coloriste, qui appropriait si habilement des strophes sonores et enflammées aux personnages baroques de la nature africaine, n’eût pas trouvé, pensait-on, une seule rime convenable pour les mots de constitution et de liberté de la presse. Est-ce pour cela que M. Freiligrath fut classé assez long-temps parmi les poètes conservateurs, et salué enfin comme leur chef ? M. Freiligrath n’en sut rien d’abord ; bien évidemment, il n’avait eu aucune intention politique en publiant ses vers, et s’il était fort peu porté vers la littérature de plus en plus bruyante des jeunes tribuns, il ne l’était guère davantage vers la poésie officielle, dont on le nommait tout à coup grand-chambellan. Chose plaisante ! ce fut le plus sérieusement du monde que le parti anti-libéral garda pendant deux années M. Freiligrath pour représentant et mandataire dans la république des lettres. L’auteur, remarquez-le bien, n’avait encore chanté que les ours et les crocodiles. C’est vraiment une curieuse histoire, et il s’est joué là autour de M. Freiligrath la plus amusante des comédies. Un poète inoffensif, insouciant, un artiste amoureux de la forme et de la couleur, jeté tout à coup, on ne sait comment ni pourquoi, au milieu des partis politiques qui le tirent à eux, réclamé par les uns, puis accaparé par les autres, et suivant enfin par faiblesse, par ennui, l’un de ces partis qui s’est emparé de sa muse, jusqu’à ce qu’il rompe avec ses amis de la veille et se jette brusquement dans le camp de ses adversaires ; voilà le petit drame politique et littéraire dont le dénouement inattendu a beaucoup occupé les esprits. J’en signalerai rapidement les principales scènes, non pour ajouter un chapitre à cette histoire déjà si longue, hélas ! de la vanité des poètes, mais parce que ces détails se lient nécessairement à la marche des idées, au mouvement de la pensée publique au-delà du Rhin. Ce que je vais dire est à la fois sérieux et comique. On peut saisir dans le jeu de ces menus é
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vènemensévènemens plus d’une révélation importante sur l’état des partis en Allemagne, mais il n’est pas défendu d’en sourire.
 
J’étais à Heidelberg quand parut, il y a quelques années, le premier recueil de M. Freiligrath, et je n’ai pas oublié le succès bruyant du jeune poète. Au milieu des éloges, des acclamations, des cris d’enthousiasme, une chose me frappa surtout, c’est qu’un journal très libéral, l’organe le plus avancé des opinions démocratiques, avait découvert dans ce livre la poésie d’une société nouvelle, et, jusqu’à un certain degré, l’expression des idées que proclamait la jeune école hégélienne. Ce journal, c’étaient les ''Annales de Halle''. J’avoue que mon étonnement fut grand. Je venais de lire les vers de M. Freiligrath, j’avais admiré la vivacité de ses couleurs, les hardis contrastes de ces tons sombres ou éclatans ; mais je ne comprenais pas comment cette poésie africaine pouvait servir les partis politiques de l’Allemagne. Je m’expliquai depuis cette singulière opinion. C’était le beau temps des ''Annales de Halle'' ; les écrivains étaient dans toute la première ardeur de la révolte ; M. Arnold Ruge et ses amis attaquaient l’esprit ancien, tantôt avec une verve très brillante, tantôt avec une colère farouche ; les universités, troublées dans leur vieille gloire pacifique, avaient vu de jeunes docteurs soumettre leurs œuvres et leurs doctrines au contrôle inflexible d’une critique redoutable ; le romantisme de Louis Tieck, d’Achim d’Arnim, de Clément de Brentano, était ébranlé dans son donjon féodal, et le bâton noueux du manant faisait voler en éclats la fragile cuirasse dorée dont s’affublaient les fantômes du moyen-âge. Jusque-là tout allait bien ; mais ce n’était pas tout. Non-seulement, on faisait une bonne et rude guerre à toutes les ridicules restaurations du passé, à l’esprit ancien qui voulait simuler la jeunesse, à une littérature mourante qui essayait de revivre ; mais, en haine de ce passé condamné à disparaître, on attaquait aussi ce qu’il renfermait de vivace, d’immortel, ce qu’il eût fallu seulement transformer et approprier à des sentimens nouveaux. Le spiritualisme était poursuivi sans cesse et sans pitié ; Uhland, Rückert, ces derniers chanteurs d’une brillante époque, étaient critiqués avec colère au nom d’un matérialisme impatient ; car tous ces jeunes et ardens docteurs avaient hâte de s’emparer de la terre, et le poète qui célébrait ou laissait entrevoir un idéal supérieur était accusé de trahison. Cet idéal n’existait pas du tout chez M. Freiligrath ; on lui sut gré de ses chaudes peintures, et ses lions à la fauve crinière, ses crocodiles aux écailles gluantes, ses dromadaires, ses ours, ses tigres, ses chakals, toute sa
::Non, non, je l’ai conduite au fond des solitudes…
 
M. Freiligrath pouvait penser ainsi ; mais le jour où le poète prend parti dans ces luttes du moment, le jour où il abandonne les solitudes,
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il affronte les dangers de la vie active, il est regrettable qu’il s’associe à une opinion illibérale, et qu’il combatte, au lieu de les éclairer et de les anoblir, les mouvemens sérieux, les développemens légitimes de la pensée publique. On lui pardonnerait plus volontiers les témérités et les folles aventures. M. Freiligrath dut le sentir bien vivement quand il commença à voir clair dans ces questions si nouvelles pour lui. Malgré le costume officiel qu’il avait accepté, sans trop y songer, sa pensée, au fond, était libérale. S’il avait pu se consulter lui-même, s’il avait eu le temps d’interroger sa conscience avant d’engager sa parole, il n’y a point de doute qu’il n’eût chanté la liberté et les droits de l’Allemagne. On vient de voir comment il avait été peu à peu séduit et enveloppé. « Pauvre poète ! s’écriait un critique allemand quelques semaines seulement avant la conversion inattendue de M. Freiligrath, pauvre poète ! le voilà affublé, bien malgré lui, d’un uniforme, et obligé de faire bonne mine à mauvais jeu ! Comment il s’en tirera ? c’est ce qui le regarde. Tous ses vers, ses chasses de lions, ses émirs dans le désert, son hymne à Diégo Léon, sa lettre à M. Herwegh, et ses propres chants de liberté, comment fera-t-il pour les soumettre à cette même étiquette qu’on lui impose, malgré qu’il en ait ? Ce n’est pas là un médiocre embarras. » Il n’y avait qu’un moyen pour M. Freiligrath de sortir, par un coup décisif, de toutes ces déplorables incertitudes : c’était de déclarer enfin son erreur et de rompre dignement, sans colère, avec le parti qui avait compromis sa muse. Les lignes que je viens de citer étaient insérées dans un recueil littéraire (''Blaetter für literarische Unterhaltung''), le 17 septembre 1844. Quinze jours après, au commencement du mois d’octobre, M. Freiligrath publiait sa ''Profession de foi'', et il ouvrait son volume par cette épigraphe d’une lettre de Chamisso, qui résume avec vérité la situation de son esprit : « Je ne suis point passé des tories aux whigs, mais, dès que j’eus ouvert les yeux sur moi, je m’aperçus que j’étais whig. »
 
La ''Profession de foi'' de M. Freiligrath est intéressante par sa franchise. L’auteur n’a pas cherché à dissimuler les vers qu’il a écrits depuis deux ans sous une tout autre inspiration ; il les reproduit bravement à côté des hymnes où s’éveille enfin sa pensée frémissante. Il y a deux hommes dans ce livre, le whig d’aujourd’hui et le tory de la veille, ou plutôt, pour parler comme le poète, ce whig endormi qui s’ignorait lui-même. Ces manifestes de poésie officielle ne sont pas, après tout, aussi compromettans qu’on pourrait le craindre ; excepté sa dure invective contre M. Herwegh, je ne trouve rien dans cette première partie dont un poète libéral doive se repentir très vivement.
une ode très brillante de M. Herwegh, où le cri audacieux d’Ulric de Hutten est répété avec une émotion sincère et jeté fièrement à tous les échos. Ce voisinage est fâcheux cette fois pour M. Freiligrath, et s’il veut relire les vers de son jeune confrère, il comprendra toute la faute qu’il a commise.
 
Il a été moins malheureux peut-être dans une imitation de Goethe, dans cet intermède comique qu’il emprunte à Faust, et où il fait comparaître sous un masque railleur tous les hommes éminens que le roi de Prusse a rassemblés à Berlin. On sait que, dans le premier Faust, Goethe a chanté le Brocken et toutes les sorcelleries du moyen-âge, qu’il évoque sur la montagne endiablée. Après cette scène bizarre, après cette nuit de Walpürgis, commence un intermède satirique, un songe étrange, non pas le songe d’une nuit d’été, mais le songe de la nuit de Walpürgis. De petites épigrammes, finement aiguisées, sifflent de droite et de gauche comme des flèches ; poètes, artistes, philosophes, critiques, tous ceux que l’auteur a voulu désigner au ridicule, arrivent l’un après l’autre, disent un mot, et rentrent dans la foule. Ces rapides apparitions, ces marionnettes si tôt venues, si tôt disparues, forment une ronde très comique, qui s’agite au souffle de Titania, sous la fantastique direction de Pack et d’Ariel. Voilà la scène que M. Freiligrath a imitée, le cadre dont il s’empare pour y placer ses personnages. Titania, Puck et Ariel ont disparu, du moins sur le premier plan ; le maître des cérémonies, c’est le chat botté. M. Henri Blaze a ingénieusement remarqué que, dans l’intermède de Goethe, ces légères figures aériennes empruntées à Shakspeare, Ariel, Titania, servent à voiler, à tempérer, par l’idéal et la fantaisie, ce qu’il y a de trop cru, de trop réel, de trop prosaïque dans la satire ; ici, au contraire, en substituant à Titania le chat botté de M. Tieck, M. Freiligrath n’a rien voulu adoucir, et c’est de quoi nous pourrons le blâmer tout à l’heure. Voici donc le chat botté qui paraît et ouvre l’intermède ; le marquis de Carabas l’a envoyé pour amuser le souverain. Après lui, ce sont les maîtres de chapelle, M. Meyerbeer, M. Mendelsohn, et il s’agit d’organiser la fête. La fête sera complète : on aura ''Antigone, Médée, le Songe d’une nuit d’été, les Guêpes, les Captifs'' ; Sophocle, Euripide, Shakspeare, Aristophane et Plaute, toujours sous la direction du chat botté. « Les voici, dit le chat botté, le nord et le sud, le moderne et l’antique ; je vais mêler tout cela, un, deux, trois, comme un jeu de cartes. » Alors paraît Antigone, et elle prononce, les yeux baissés, un quatrain mélancolique ; puis vient un personnage de Shakspeare, qui lui offre galamment
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galamment son bras ; puis les Guêpes, puis les Captifs, joyeux d’être enfin délivrés, et saluant le gracieux souverain qui les rend à la lumière. « Hélas ! répond le groupe des mécontens, il y en a bien d’autres qu’on pourrait délivrer aussi ! » Cependant le bruit s’accroît, et le chat botté commence à se plaindre du vacarme. Quelle foule ! quelle cohue ! quel tapage ! On ne pourra plus entendre ses fines lectures ! Sa poésie à la voix grêle, ses graces subtiles, ses élégances du siècle dernier, qui les goûtera désormais ? Le persiflage se prolonge ainsi fort long-temps, car, après, les poètes, après M. Tieck et son cortège, défile toute la procession officielle, magistrats, censeurs, conseillers auliques, ministres même, jusqu’à ce que le soleil se lève sur le Brocken, et qu’une matinée de mai dissipe ces ombres du passé. L’invention, il faut l’avouer, est assez plaisante ; c’est tout-à-fait une satire dans le goût allemand, et je ne nierai point ce qu’il y a de vif et de piquant dans une telle mascarade de la cour de Berlin. Le trait final n’est pas le moins heureux : le poète a osé dire tout haut que cette assemblée, si noble d’ailleurs et si illustre, ne représente que le passé de l’Allemagne, et point du tout les désirs, les espérances des générations nouvelles. Je n’affirmerai pas durement avec M. Freiligrath que ce sont là des ombres que l’aube dissipera ; mais enfin, cela est trop évident, le soleil se lève ailleurs, et il éclaire déjà d’autres horizons. On peut donc accepter le tableau railleur tracé par le poète ; il a suivi Goethe, et, soutenu par le maître, il a su échapper à ce mauvais goût, qui semble la condamnation de sa muse toutes les fois qu’elle se veut contraindre à une gaieté factice. Seulement, tout en admettant l’intérêt littéraire de cette brillante mise en scène, j’ai bien des doutes sur sa convenance morale. Ces railleries sont justes ; mais était-ce à M. Freiligrath qu’il appartenait de s’y jouer si cruellement ? Était-ce à un ami de la veille, à un disciple émancipé, de persifler ainsi le bon et spirituel vieillard dont le dilettantisme aimable représente si gracieusement, jusqu’au dernier jour, une poésie qui va mourir ? Une telle promptitude à renier ses affections semble plus choquante encore, lorsqu’on vient de lire, dans le recueil même de M. Freiligrath, les vers si sincèrement émus qu’il consacre à la poésie romantique. Dans ces beaux vers, il indique avec noblesse la situation de sa pensée ; il dit adieu à la muse de Tieck, d’Arnim, de Brentano, d’Uhland, à cette école superficielle sans doute, mais aimable et affectueuse. Bien qu’elle ait voulu endormir l’Allemagne dans les rêveries du moyen-âge, il n’oublie pas ce qu’elle a eu de grace et de tristesse, et il salue avec émotion, en la quittant,
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cette reine découronnée. Or, puisqu’il a exprimé de tels sentimens, comment a-t-il pensé qu’on accepterait les cruelles invectives auxquelles il s’abandonne un peu plus loin ? Si ce n’était qu’une peinture légèrement railleuse, tout le monde y sourirait ; mais le poète a souvent la main lourde, et il fait intervenir, on ne sait trop pourquoi, l’ombre de Voltaire, qui dit grossièrement à M. Tieck : « Nous rions tous deux, mon bon ami, mais je suis le maître, tu n’es qu’un bouffon. » On conviendra que de tels vers doivent arrêter brusquement le lecteur le mieux disposé. Au moment où M. Freiligrath, l’année dernière, attaquait si durement ses anciens maîtres, ''le Chat botté'' de M. Tieck était joué à Berlin, et obtenait un prodigieux succès. Le roi avait eu le désir de voir représenter une des œuvres favorites du spirituel humoriste. Shakspeare et Aristophane venaient d’être traduits sur la scène avec beaucoup d’éclat ; il fallait aussi évoquer pour ces solennités studieuses ces ingénieux petits drames de M. Tieck, qui doivent tant aux comédies d’Aristophane et aux fantaisies de Shakspeare. On alla donc chercher ''le Chat botté'' dans le magasin un peu suranné de l’école romantique, et il fut amené sans trop de péril à la clarté de la plus vive lumière entre ''les Guêpes'' et ''le Songe d’une nuit d’été'', entre les bouffonneries de Philocléon et les féeries poétiques de Titania. Heureux loisirs de ces soirées brillantes ! le public de Berlin se laissa charmer sans peine, et nul ne songea à chicaner l’aimable vieillard dont les gracieuses inventions reparaissaient, après cinquante ans, pour recevoir un dernier et universel hommage. Il y avait bien çà et là quelques esprits assez clairvoyans qui se demandaient pourquoi on affectait d’honorer si exclusivement les poètes du passé, d’où venait qu’on organisait une telle réaction, et s’il était bien convenable de faire servir à ce but les noms les plus aimés ou les plus vénérés de l’Allemagne ; mais M. Tieck n’était pas responsable de cette politique, et on se serait bien gardé de s’en venger sur le spirituel écrivain. Pourquoi donc M. Freiligrath n’a-t-il pas fait de même ? Lorsque, dans son amusante mascarade, il fait paraître le chœur des mécontens qui jette plaisamment de mélancoliques réflexions au milieu de la fête du chat botté, sa raillerie est spirituelle et polie ; mais, s’il insiste, s’il frappe au lieu de sourire, s’il fait insulter M. Tieck par l’ombre de Voltaire, il nous montre encore une fois combien cette escrime légère convient peu à sa plume, il commet une de ces fautes que le goût offensé ne pardonne pas.
 
Le meilleur conseil qu’on puisse donner à M. Freiligrath, c’est de renoncer à l’ironie. Il faut à sa muse les sujets sérieux, les couleurs é
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clatanteséclatantes ; il faut à ce peintre hardi une toile où sa main puisse appuyer sans scrupule. La légèreté qu’il affecte l’a entraîné, comme on voit, dans bien des erreurs : une des plus graves est le détestable couplet qui termine son livre ; finir par un calembour, après tant de beaux vers ! Décidément, M. Hoffmann de Fallersleben persécute M. Freiligrath. Pour oublier ces maladroites contrefaçons, je relis avec plus de plaisir de courtes pièces que j’ai oublié de signaler dans cette rapide analyse du livre, et qui, sans appartenir à la série de ses ballades plus importantes, se détachent tout-à-fait des pièces fâcheuses que je viens de blâmer. Ce sont de rapides chansons, des strophes animées, provoquantes, fièrement et légèrement enlevées. L’auteur conserve l’inspiration sérieuse qui est la sienne ; il ne s’abaisse pas à une gaieté de mauvais aloi, et pourtant ces vifs refrains sont une diversion habile aux inspirations plus fortes, plus vigoureuses. C’était là le délassement qu’il devait chercher après les hymnes et les ballades. Je signalerai les strophes charmantes intitulées : ''Musique de guerre''. La jeune femme du poète est assise à son piano, et celui-ci lui demande un air de bataille ; alors cette musique aux fiers accens, sa femme chérie qui s’associe de la sorte aux plus hardis sentimens de sa muse, sa petite maison qui retentit de ces notes belliqueuses, tout lui remplit l’ame de joie et de courage. La pièce intitulée ''Inondation'' exprime aussi une intrépidité charmante, et comme un défi jeté aux élémens. Celle où l’Angleterre s’adresse à l’Allemagne n’est ni moins vive ni moins éloquente. Une autre petite chanson, ''En Dépit de tout'', est un vrai chef-d’œuvre d’entrain, de bonne humeur et de cordiale allégresse ; c’est la chanson du brave homme. Le poète chante le brave homme, l’homme pauvre, l’homme de rien, comme Béranger a chanté les gueux. En dépit de tout, le brave homme est heureux ; point de places, il est vrai, point de rubans ; qu’importe ? c’est un brave homme. Est-ce là un titre si commun ? Vive l’aristocratie des braves gens ! Ces idées ne sont rien ; ce qui est plein de grace, c’est le mouvement du style, le rhythme vif et alerte, la rapidité électrique d’un sentiment naïf et allègrement exprimé. Voilà les strophes que j’ai relues pour effacer l’impression désagréable des facéties de l’auteur ; mais surtout je relirai ces nobles hymnes, ces ballades généreusement inspirées, ces douloureuses élégies, où le poète a consacré quelques-unes des idées fécondes qui doivent guider l’opposition constitutionnelle en Prusse. Ce sont là les vrais titres de M. Freiligrath ; c’est par ces beaux vers qu’il a mérité tant d’éloges et tant de blâmes, tant de sympathies empressées et tant de récriminations
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amères, enfin tout un succès agité, tumultueux, qui a été comme un évènement pour l’Allemagne.
soutenue par la conscience publique, ne verrait pas se réaliser enfin, dans un délai presque inévitable, les solennelles promesses de 1813 ?
 
Ce mouvement constitutionnel, qui commence à se dégager en Prusse, a surtout deux obstacles à redouter parmi les esprits libéraux, le scepticisme des uns, l’hostilité déclarée des autres. Au moment des transformations sociales, il n’est pas rare de rencontrer des hommes de cœur qui doutent de l’esprit nouveau et des formes qui doivent le représenter. A ce scepticisme, à ce découragement précoce, ajoutez les jalousies nationales qu’il est si facile d’envenimer au-delà du Rhin, et dont les gouvernemens profitent avec une très habile diplomatie ; faudra-t-il ressembler à l’Angleterre ? à la France surtout ? Ne doit-on pas craindre l’influence de nos idées ? Voudra-t-on copier, imiter ? A ce seul mot, l’orgueil s’irrite, et cet enthousiasme cosmopolite, qui a été long-temps la gloire de l’esprit allemand, fait place aux mesquines rancunes, aux préoccupations étroites. Ce mal existe, il disparaîtra devant le bon sens public, il s’efface déjà, mais il existe. Ce n’est pas tout : il y a des ennemis plus redoutables. Ceux dont je viens de parler doutent, s’inquiètent, s’interrogent et n’osent avancer ; ceux-ci, au contraire, attaquent décidément et rejettent tous ces essais qu’il faudrait encourager et soutenir. Dans un pays où l’esprit libéral cherche à se discipliner pour vaincre, je sais des écrivains qui se sont donné pour mission de railler ce parti à mesure qu’il se forme et de le mettre en déroute. Vous les croiriez inspirés par le pouvoir, tant ils servent bien sa politique, et ce sont ses plus violens ennemis. J’ai sous les yeux plusieurs brochures publiées l’année dernière par M. Edgar Bauer sous ce titre : ''les Tendances libérales en Allemagne (Die liberalen Bestrebungen in Deutschland''). L’oreille attentive au moindre bruit de liberté, l’auteur s’en va de pays en pays, suivant ces mouvemens partout où ils éclatent. Aujourd’hui le voilà en Prusse, dans les provinces de l’est, en Silésie ou à Koenigsberg ; hier, c’était dans le duché de Bade ; demain, il ira sur le Rhin, à Cologne ou à Dusseldorf. Qui le pousse ainsi ? Que porte-t-il avec lui ? Quel drapeau ? quelle propagande ? Vous pensez qu’il étudie ces sentimens nouveaux qui se déclarent, qu’il veut les nourrir, les fortifier, entretenir enfin l’esprit public encore si incertain, si irrésolu. Non, il fera précisément le contraire. M. Jacoby publie à Koenigsberg sa courageuse brochure des ''Quatre questions''. Il résume avec force les griefs de l’opinion ; ce manifeste ranime les esprits en leur montrant un but direct, une espérance permise. Le livre est saisi ; l’auteur, mis en jugement, est condamné d’abord, puis acquitté ; enfin, l’opinion a été é
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mueémue, et Koenigsberg devient un des centres les plus actifs du progrès libéral. Aussitôt M. Edgar Bauer prend la parole, et, critiquant avec aigreur tout ce qui vient d’arriver, il disperserait volontiers, s’il y pouvait réussir, cette opposition si peu sûre d’elle-même. Or, ce qu’il a fait ainsi à Koenigsberg, il le fera demain à Carlsruhe, et après-demain à Cologne. Qu’est-ce à dire ? Quel est le but de M. Bauer et de ses amis ? Ils ont sans doute des théories beaucoup plus efficaces à proposer ! Ce dédain supérieur cache des desseins profonds ! Nous avons affaire à de grands politiques ! Que serait-ce si on ne trouvait là, en cherchant bien, que les rêveries prétentieuses et les bizarreries théologiques de la jeune école hégélienne ? Le bon sens de l’Allemagne résistera ; elle n’aura pas rompu avec ce mysticisme, qui la fascinait jadis, pour se livrer de nouveau à l’insatiable démon du vide. Malgré les attaques de cette singulière théologie républicaine, la véritable opposition doit continuer son œuvre. M. Edgar Bauer peut se croire très bien inspiré quand il poursuit de sa critique pédantesque tous les actes du parti constitutionnel ; sa prédication ne vaut rien, elle est à la fois trop violente et trop antipathique à l’esprit du monde moderne. En voulant allumer un incendie révolutionnaire, il souffle si fort sur cette lumière faible et vacillante, qu’il semble tout prêt à l’étouffer. Mais non, elle ne s’éteindra pas, cette flamme précieuse, elle grandira, comme ces feux qui, répétés de cime en cime, portent au loin une nouvelle de victoire. De l’Elbe jusqu’au Rhin, de Koenigsherg jusqu’à Cologne, les états provinciaux continueront de réclamer les sérieuses réformes qui doivent rompre les derniers liens du passé, et introduire décidément l’Allemagne dans les voies de la civilisation moderne.
 
Ces idées qui s’éclaircissent peu à peu, ces résolutions qui s’affermissent, ce mouvement enfin qui s’accroît, voilà ce qui a donné au livre de M. Freiligrath une importance inattendue. Toutes les fois qu’il a chanté ces sentimens vrais, ces désirs sincères, il a rencontré de nobles accens ; toutes les fois qu’il a touché avec un heureux instinct ces cordes si bien préparées, elles ont vibré harmonieusement. C’est l’opinion qui a fait parler le poète, et peut-être à son tour elle lui doit d’avoir mieux compris et plus ardemment aimé les principes qu’il a chantés. Est-ce assez cependant ? A cette pensée publique qui l’inspirait, le poète a-t-il rendu tout ce qu’il pouvait rendre ? Si la profession de foi de M. Freiligrath peut être regardée comme le manifeste d’un parti tout entier, il y a là encore bien de l’indécision. Des parties excellentes qui répondent franchement à des sentimens vivaces, et à côté de cela mille faiblesses, voilà ce livre. C’est par ces qualités et ces défauts, je le sais, qu’il exprime assez bien l’état présent des esprits.
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