Différences entre les versions de « De la littérature politique en Allemagne/04 »

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==__MATCH__:[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 9.djvu/865]]==
 
<center>IV – Le mouvement constitutionnel en Prusse</center>
 
 
La Prusse accroît chaque jour, au milieu des états germaniques, l’importance considérable qu’elle s’est acquise. Malgré les antipathies de l’homme du sud, malgré tant de défiances, tant de rancunes toujours vivaces, c’est Berlin qui est la vraie capitale de l’Allemagne. Tous les mouvemens de l’opinion viennent consacrer d’année en année cette prééminence. Ce n’est pas seulement parce que Berlin possède l’université la plus savante et la plus riche, parce que la société y est plus vive, plus lettrée, plus brillante qu’en aucune autre ville, parce que les arts y fleurissent, et que Frédéric-Guillaume IV a rassemblé autour de lui une aristocratie de talens illustres ; non, tout cela n’est rien encore, et cette protection des arts qui recherche les hommes du passé, en haine des générations nouvelles, est certainement plus frivole, plus imprudente, que sérieuse et féconde. Au lieu d’un encouragement salutaire, comment y voir autre chose qu’un défi ? Le vrai signe de la supériorité que conserve l’Allemagne du nord, c’est le bruit qui se fait autour d’elle, ce sont les attaques dirigées contre son gouvernement ; ce sont tant d’appels, tant de colères, tant de vives et solennelles réclamations adressées directement au roi de Prusse.
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plus imprudente, que sérieuse et féconde. Au lieu d’un encouragement salutaire, comment y voir autre chose qu’un défi ? Le vrai signe de la supériorité que conserve l’Allemagne du nord, c’est le bruit qui se fait autour d’elle, ce sont les attaques dirigées contre son gouvernement ; ce sont tant d’appels, tant de colères, tant de vives et solennelles réclamations adressées directement au roi de Prusse.
 
Si le gouvernement prussien pouvait penser que les promesses faites par Frédéric-Guillaume III sont la seule cause de l’agitation toujours croissante des esprits ; s’il pouvait croire que tout serait calme sans le contrat passé en 1813, il méconnaîtrait ce qui fait la grandeur et l’autorité de son pays. A mesure que les principes de la révolution française se propagent au-delà du Rhin, il est nécessaire que la Prusse reçoive toutes les pétitions de l’esprit moderne, et quand même, il y a trente années, un serment n’eût pas été prêté dans le péril commun, ce serait toujours à elle qu’il faudrait demander ces libertés qu’on invoque. Pourquoi cela ? Parce que toute la culture philosophique, parce que toute la vie de l’intelligence est depuis long-temps dans l’Allemagne du nord. Là où la pensée est vivante, là aussi doivent se porter les efforts des partis. Sérieusement, que pourrait-on demander à Munich ou à Vienne ? Le caractère le plus honorable de l’administration du feu roi, c’était, on le sait, sa foi dans l’intelligence, son respect pour les droits de la raison. Ce fut une noble action, après Iéna, de s’appuyer, pour relever la monarchie abattue, sur toutes les forces de l’esprit ; ce fut aussi une bonne politique. Jamais la pensée ne fut plus libre, plus puissante, et, pour prix de cette liberté, elle ressuscita tout un peuple qui avait failli disparaître. On connaît assez la période héroïque de l’université de Berlin ; les noms de Fichte et de Hegel disent tout. Or, ce libre développement intellectuel devait amener de grandes conséquences ; la Prusse est restée chargée des destinées de l’Allemagne, et plus l’esprit moderne s’affermira dans ce pays, plus aussi on exigera du cabinet de Berlin la consécration des libertés nouvelles. C’est là un rôle difficile peut-être pour les gouvernans ; cette gloire les embarrasse ; ils s’en passeraient volontiers, et en secret, bien souvent, ne se repentent-ils pas de la politique de Frédéric-Guillaume III ? S’ils osent avoir cette pensée, la plus vulgaire prudence leur conseille de n’en rien laisser paraître. Malheur à l’état qui regrette la gloire de son peuple, à cause des solennels engagemens qu’elle lui impose ! Regret inutile d’ailleurs, et absurde autant qu’il serait coupable. Le nouveau règne ne réussirait pas à diminuer cette vigueur intellectuelle des états du nord, et, par suite, à affaiblir les désirs, à détourner les exigences de l’Allemagne entière. Qu’il accepte donc pour son pays cette reconnaissance qui l’importune ; qu’il s’habitue peu à peu à des pétitions si glorieuses, et qu’il prête l’oreille chaque jour à ce nouveau cri, à cette protestation nouvelle qui, d’heure en heure, monte vers le trône.
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les désirs, à détourner les exigences de l’Allemagne entière. Qu’il accepte donc pour son pays cette reconnaissance qui l’importune ; qu’il s’habitue peu à peu à des pétitions si glorieuses, et qu’il prête l’oreille chaque jour à ce nouveau cri, à cette protestation nouvelle qui, d’heure en heure, monte vers le trône.
 
Il y a trois ans à peine, c’était M. George Herwegh qui interpellait le gouvernement de Berlin, et le sommait de donner à l’Allemagne les libertés promises ; l’année dernière, on entendit les nobles plaintes de M. Anastasius Grün ; hier, ce fut le tour de M. Henri Heine et de ses spirituelles moqueries. Toutes ces lyres si différemment inspirées, toutes ces voix irritées, harmonieuses, ironiques, s’unissent en un ''crescendo'' qui commence à devenir sérieux. Remarquez en outre que les poètes dont je viens de parler ne sont pas les enfans de la Prusse ; M. Henri Heine est né à Hambourg, M. Herwegh est Souabe, M. Anastasius Grün est un gentilhomme autrichien. Ainsi, de tous les points de l’Allemagne, du nord et du sud, de Hambourg, de Stuttgard et de Vienne, un même cri monte vers Berlin. Jusqu’à présent, le résultat le plus net de ces pétitions a été de former, au sein même de la Prusse, un parti, encore faible et irrésolu, je le sais, mais qui existe pourtant, et qui cherche peu à peu à se constituer. L’opposition libérale ne devait pas assister à ces bruyans efforts sans comprendre le rôle qui lui est tracé. Le gouvernement peut bien rester sourd à toutes les sommations ; mais la Prusse elle-même abdiquerait, si elle ne prenait une part active au développement de l’esprit moderne. Ce travail intérieur du parti constitutionnel en Prusse vient d’être mis en lumière par un livre qui a vivement ému l’Allemagne. L’écrivain qui l’a publié, le poète qui a jeté brusquement ses beaux vers au milieu des luttes politiques, ne sort pas, comme ses devanciers, de l’Allemagne du midi ou des villes libres du nord ; c’est un Prussien, et son livre est l’expression même de ce parti nouveau, de ce parti constitutionnel que je signalais tout à l’heure. Je ne m’étonne pas que ce manifeste ait été salué par un succès si bruyant ; avec ses qualités et ses défauts, il a eu cette singulière bonne fortune de représenter à merveille l’état de l’opinion publique, ce qu’elle ose et ce qu’elle redoute, son audace et son indécision, ses efforts et ses faiblesses. Ce n’est pas tout : une circonstance particulière augmentait l’importance de cette publication. Le poète, la veille encore, était un ami assez fidèle, et presque un défenseur avoué, on le croyait du moins, de cette politique qu’il combat aujourd’hui. D’où venait donc qu’il avait saisi si résolument ce nouveau drapeau ? Ou bien, si c’était hier un indifférent, un artiste inoffensif, qui donc l’avait irrité tout à coup ? qui avait arraché à sa muse débonnaire de tels cris de liberté ? quelle puissance inconnue lui avait délié la langue ? Les forces secrètes de la conscience publique éclataient ici visiblement, et l’on devine l’étonnement, l’enthousiasme qui accueillirent cette profession de foi. Mais je veux entrer dans ce récit avec plus de détail ; il faut savoir ce qui s’est passé avant l’heure où le poète s’est levé, il faut tâcher d’écrire la véritable préface de son livre, et demander ensuite à ses vers tout ce qui devra éclairer pour nous le mouvement des esprits dans l’Allemagne du nord.
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inoffensif, qui donc l’avait irrité tout à coup ? qui avait arraché à sa muse débonnaire de tels cris de liberté ? quelle puissance inconnue lui avait délié la langue ? Les forces secrètes de la conscience publique éclataient ici visiblement, et l’on devine l’étonnement, l’enthousiasme qui accueillirent cette profession de foi. Mais je veux entrer dans ce récit avec plus de détail ; il faut savoir ce qui s’est passé avant l’heure où le poète s’est levé, il faut tâcher d’écrire la véritable préface de son livre, et demander ensuite à ses vers tout ce qui devra éclairer pour nous le mouvement des esprits dans l’Allemagne du nord.
 
Avant de jeter aux échos de la popularité cette éclatante profession de foi, M. Ferdinand Freiligrath était déjà, quoique jeune encore et tout nouveau venu, un poète aimé et fêté. On avait accueilli ses premiers vers avec une faveur très bienveillante ; l’éclat des couleurs, la souplesse du rhythme, mille coquetteries, mille singularités de style, de hardies et curieuses nouveautés avaient charmé la foule, et M. Freiligrath était salué comme le plus habile, le plus distingué, disait-on, parmi les poètes qui avaient succédé à l’école d’Uhland. Il n’y avait pas, à vrai dire, une poésie très haute dans ce recueil que venait de couronner un si brillant, un si rapide succès. Ce n’était pas là une inspiration très profonde ; on ne pouvait guère entrevoir chez le jeune écrivain ces ressources fécondes, ces richesses qui doivent prospérer, et qui promettent des productions durables. Tous ces trésors de l’ame qui s’agitent confusément dans la première ébauche des jeunes maîtres, et d’où l’artiste doit un jour dégager ses chefs-d’œuvre, ce n’était point là ce qui avait séduit les admirateurs de M. Freiligrath. Au contraire, la pensée était presque toujours absente dans ses vers ; mais le peintre avait jeté une si chaude lumière dans ses tableaux ! il avait un sentiment si fougueux de la beauté sensuelle ! il préparait avec tant de vigueur d’éblouissantes fantaisies ! C’étaient des peintures de l’Orient, des villes de Syrie ou du Thibet, des bazars d’Alep, des harems, des marchés d’esclaves, et les femmes étalées aux yeux des acheteurs ; c’étaient surtout d’étranges scènes du désert des crocodiles rampaient aux bords du Nil, des éléphans énormes ébranlaient pesamment le sol, la girafe tremblante se cachait dans les broussailles ; puis accouraient les hyènes, les chacals, les léopards. Le poète savait peindre avec une singulière vivacité tous ses héros à la robe fauve, et vraiment, quoiqu’il y eût bien rarement une idée, un sentiment sincère, une émotion poétique sous ces peintures, il fallait s’arrêter devant la toile pour en admirer les richesses. L’imitation des ''Orientales'' de M. Hugo était évidente dans le recueil de M. Freiligrath, et on aurait dû retrancher encore quelque chose à cette demi-originalité de la forme que lui accordait la critique ; mais l’auteur avait obtenu grace en s’appropriant, avec un hardi bonheur, toute une part de l’Orient que lui abandonnait M. Hugo. Aux grandes scènes du désert, aux couleurs fortes, éclatantes, et pour ainsi dire classiques, du monde oriental, il ajoutait les détails singuliers, les raretés, les curiosités bizarres, et il excellait à placer très sérieusement dans un coin du tableau quelque étrange figure chinoise ou japonaise.
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et on aurait dû retrancher encore quelque chose à cette demi-originalité de la forme que lui accordait la critique ; mais l’auteur avait obtenu grace en s’appropriant, avec un hardi bonheur, toute une part de l’Orient que lui abandonnait M. Hugo. Aux grandes scènes du désert, aux couleurs fortes, éclatantes, et pour ainsi dire classiques, du monde oriental, il ajoutait les détails singuliers, les raretés, les curiosités bizarres, et il excellait à placer très sérieusement dans un coin du tableau quelque étrange figure chinoise ou japonaise.
 
Certes, si jamais poète parut éloigné de la politique, c’est bien celui-là. Du Nil au Sénégal, de Tombouctou à Madagascar, la politique allemande n’a que faire, et ce riche coloriste, qui appropriait si habilement des strophes sonores et enflammées aux personnages baroques de la nature africaine, n’eût pas trouvé, pensait-on, une seule rime convenable pour les mots de constitution et de liberté de la presse. Est-ce pour cela que M. Freiligrath fut classé assez long-temps parmi les poètes conservateurs, et salué enfin comme leur chef ? M. Freiligrath n’en sut rien d’abord ; bien évidemment, il n’avait eu aucune intention politique en publiant ses vers, et s’il était fort peu porté vers la littérature de plus en plus bruyante des jeunes tribuns, il ne l’était guère davantage vers la poésie officielle, dont on le nommait tout à coup grand-chambellan. Chose plaisante ! ce fut le plus sérieusement du monde que le parti anti-libéral garda pendant deux années M. Freiligrath pour représentant et mandataire dans la république des lettres. L’auteur, remarquez-le bien, n’avait encore chanté que les ours et les crocodiles. C’est vraiment une curieuse histoire, et il s’est joué là autour de M. Freiligrath la plus amusante des comédies. Un poète inoffensif, insouciant, un artiste amoureux de la forme et de la couleur, jeté tout à coup, on ne sait comment ni pourquoi, au milieu des partis politiques qui le tirent à eux, réclamé par les uns, puis accaparé par les autres, et suivant enfin par faiblesse, par ennui, l’un de ces partis qui s’est emparé de sa muse, jusqu’à ce qu’il rompe avec ses amis de la veille et se jette brusquement dans le camp de ses adversaires ; voilà le petit drame politique et littéraire dont le dénouement inattendu a beaucoup occupé les esprits. J’en signalerai rapidement les principales scènes, non pour ajouter un chapitre à cette histoire déjà si longue, hélas ! de la vanité des poètes, mais parce que ces détails se lient nécessairement à la marche des idées, au mouvement de la pensée publique au-delà du Rhin. Ce que je vais dire est à la fois sérieux et comique. On peut saisir dans le jeu de ces menus évènemens plus d’une révélation importante sur l’état des partis en Allemagne, mais il n’est pas défendu d’en sourire.é
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vènemens plus d’une révélation importante sur l’état des partis en Allemagne, mais il n’est pas défendu d’en sourire.
 
J’étais à Heidelberg quand parut, il y a quelques années, le premier recueil de M. Freiligrath, et je n’ai pas oublié le succès bruyant du jeune poète. Au milieu des éloges, des acclamations, des cris d’enthousiasme, une chose me frappa surtout, c’est qu’un journal très libéral, l’organe le plus avancé des opinions démocratiques, avait découvert dans ce livre la poésie d’une société nouvelle, et, jusqu’à un certain degré, l’expression des idées que proclamait la jeune école hégélienne. Ce journal, c’étaient les ''Annales de Halle''. J’avoue que mon étonnement fut grand. Je venais de lire les vers de M. Freiligrath, j’avais admiré la vivacité de ses couleurs, les hardis contrastes de ces tons sombres ou éclatans ; mais je ne comprenais pas comment cette poésie africaine pouvait servir les partis politiques de l’Allemagne. Je m’expliquai depuis cette singulière opinion. C’était le beau temps des ''Annales de Halle'' ; les écrivains étaient dans toute la première ardeur de la révolte ; M. Arnold Ruge et ses amis attaquaient l’esprit ancien, tantôt avec une verve très brillante, tantôt avec une colère farouche ; les universités, troublées dans leur vieille gloire pacifique, avaient vu de jeunes docteurs soumettre leurs œuvres et leurs doctrines au contrôle inflexible d’une critique redoutable ; le romantisme de Louis Tieck, d’Achim d’Arnim, de Clément de Brentano, était ébranlé dans son donjon féodal, et le bâton noueux du manant faisait voler en éclats la fragile cuirasse dorée dont s’affublaient les fantômes du moyen-âge. Jusque-là tout allait bien ; mais ce n’était pas tout. Non-seulement, on faisait une bonne et rude guerre à toutes les ridicules restaurations du passé, à l’esprit ancien qui voulait simuler la jeunesse, à une littérature mourante qui essayait de revivre ; mais, en haine de ce passé condamné à disparaître, on attaquait aussi ce qu’il renfermait de vivace, d’immortel, ce qu’il eût fallu seulement transformer et approprier à des sentimens nouveaux. Le spiritualisme était poursuivi sans cesse et sans pitié ; Uhland, Rückert, ces derniers chanteurs d’une brillante époque, étaient critiqués avec colère au nom d’un matérialisme impatient ; car tous ces jeunes et ardens docteurs avaient hâte de s’emparer de la terre, et le poète qui célébrait ou laissait entrevoir un idéal supérieur était accusé de trahison. Cet idéal n’existait pas du tout chez M. Freiligrath ; on lui sut gré de ses chaudes peintures, et ses lions à la fauve crinière, ses crocodiles aux écailles gluantes, ses dromadaires, ses ours, ses tigres, ses chakals, toute sa rugissante ménagerie fut accueillie aussi sérieusement que possible tomme un renfort inattendu, comme une très utile armée d’auxiliaires.
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rugissante ménagerie fut accueillie aussi sérieusement que possible tomme un renfort inattendu, comme une très utile armée d’auxiliaires.
 
Voilà donc M. Freiligrath vanté par la jeune gauche hégélienne, qui aperçoit dans ses vers les symptômes d’une époque nouvelle ; ce fut le premier acte de la comédie. Le poète cependant ne se prêta pas au rôle qu’on prétendait lui imposer ; il ne refusa pas, il n’accepta pas ; il est vraisemblable qu’il n’avait pas compris ce qu’on voulait de lui, et qu’il continua dans son atelier à peindre tranquillement ses ours et ses chakals. Tandis qu’on publiait sur son œuvre de si singuliers commentaires, le jeune écrivain affermissait son talent et s’efforçait d’acquérir des qualités nouvelles. L’étude et la réflexion sont de bonnes conseillères ; M. Freiligrath comprit peu à peu que ces tableaux matériels, ces fantaisies outrées, n’étaient pas précisément la poésie la plus haute, et, sans renoncer à ces soins de la forme où il excelle, il songea davantage à la pensée, à l’émotion, à l’ame enfin, sans laquelle il n’y a point d’inspiration véritable. Revenue des terres lointaines, des plateaux du Thibet et des plaines brûlées des Cafres et des Hottentots, sa muse s’enferma dans une maison solitaire aux bords du Rhin. Là, elle travaillait, elle s’interrogeait elle-même, elle surveillait attentivement l’emploi de ses forces, et le calme de cette solitude lui fut vraiment favorable. Quand M. Freiligrath publia son ''Album de Roland'', on vit chez lui une direction toute nouvelle, et de sérieux efforts pour atteindre à un degré plus élevé de son art. Une émotion plus sincère, absente trop souvent dans son premier recueil, animait ces strophes brillantes. Ce n’était plus seulement un coloriste audacieux qui nous étonnait, c’était un poète ému qui parlait à notre ame. Mais quoi ! M. Freiligrath va être troublé bientôt dans sa studieuse retraite. L’opinion démocratique avait voulu s’emparer de son brillant atelier ; à son tour, le parti conservateur fera invasion, aux bords du Rhin, dans la paisible demeure du poète, et l’auteur de l’''Album de Roland'' sera placé, bon gré, mal gré, aux avant-postes de la société qu’on assiège. C’était le temps, en effet, où le bataillon des poètes politiques s’organisait avec un certain éclat : M. Hoffmann de Fallersleben, destitué pour ses chansons, avait perdu sa chaire à l’université de Breslau ; M. Dingelstedt, allumant sa lanterne et sonnant les heures, chantait, du haut de la tour, les mélancoliques refrains du ''veilleur de nuit'' ; M. Prutz abandonnait la polémique des journaux, et, devenu poète par imitation, il ajustait des rimes emphatiques à ses articles de la veille ; enfin, M. George Herwegh, le plus irrité et le plus éloquent, faisait retentir dans ses strophes guerrières je ne sais quel cliquetis de lances et d’épées. Au milieu de ces voix sonores qui s’élevaient de toutes parts, on put craindre un instant que tous les poètes ne suivissent l’orageuse bannière de M. Herwegh. Quoi ! pas un ne nous resterait ! pas un, pensaient-ils, ne continuerait à chanter paisiblement ! La Muse, toujours si rêveuse, toujours si inoffensive du Rhin jusqu’au Danube, la Muse allait porter partout des idées de liberté et de réforme ! L’inquiétude était grande, quand tout à coup on s’avisa de songer à M. Freiligrath. Dans l’effroi subit qui se répandait, on ne demandait plus qu’un seul juste pour sauver la ville. ''Hic vir, hic est''… Ce juste, ce sauveur, on le proclama donc, sans l’avoir prévenu, et bien décidément cette fois M. Freiligrath fut transformé en représentant officiel de la poésie conservatrice.
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faisait retentir dans ses strophes guerrières je ne sais quel cliquetis de lances et d’épées. Au milieu de ces voix sonores qui s’élevaient de toutes parts, on put craindre un instant que tous les poètes ne suivissent l’orageuse bannière de M. Herwegh. Quoi ! pas un ne nous resterait ! pas un, pensaient-ils, ne continuerait à chanter paisiblement ! La Muse, toujours si rêveuse, toujours si inoffensive du Rhin jusqu’au Danube, la Muse allait porter partout des idées de liberté et de réforme ! L’inquiétude était grande, quand tout à coup on s’avisa de songer à M. Freiligrath. Dans l’effroi subit qui se répandait, on ne demandait plus qu’un seul juste pour sauver la ville. ''Hic vir, hic est''… Ce juste, ce sauveur, on le proclama donc, sans l’avoir prévenu, et bien décidément cette fois M. Freiligrath fut transformé en représentant officiel de la poésie conservatrice.
 
Je ne crois pas que le jeune poète se soit prêté davantage à cette brusque et singulière tactique. Indifférent à toutes ces luttes, sa vanité toutefois était flattée par le bruit qui se faisait autour de lui. Pour qui se décider cependant ? Quel drapeau choisir ? Si les deux partis avaient persisté à se disputer sa réputation, M. Freiligrath eût sans doute été fort empêché dans son choix ; mais cet embarras lui fut épargné. Au moment même où le parti conservateur s’emparait de son nom, ses premiers admirateurs, sans rompre ouvertement avec leur protégé, se retiraient peu à peu et l’abandonnaient. La Muse si décidée de M. Herwegh devait faire oublier les vers de M. Freiligrath, et les rédacteurs des ''Annales de Halle'' s’étonnèrent eux-mêmes d’avoir pu signaler son apparition comme le début d’une poésie toute libérale. J’ai sous les yeux une série d’articles, du mois de septembre 1841, où les ''Annales de Halle'', devenues alors les ''Annales allemandes'', expriment en termes polis, mais très nets, cette sorte de rupture avec le poète qu’on aimait hier. Ces articles, signés des initiales de M. Arnold Ruge, sont consacrés particulièrement à M. Herwegh, aux ''Poésies d’un vivant'', dont la publication récente avait obtenu un succès extraordinaire. On pense bien que M. Herwegh y est exalté avec enthousiasme, comme le vrai poète de la génération présente ; quant à M. Freiligrath, le matérialisme ardent de ses premiers vers ne peut plus le sauver, il est oublié désormais. Négligé ainsi par ceux qui l’avaient si fort vanté la veille, M. Freiligrath devait suivre les nouveaux amis qui lui adressaient les plus affectueuses avances, et bientôt en effet, sans amour et sans haine, il se laissa mener, timidement encore et presque à son insu, par ce courant perfide qui faisait dériver son frêle esquif.
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Cette situation, indécise d’abord, devint peu à peu plus nette. Plusieurs circonstances vinrent fixer, toujours malgré lui, les incertitudes du brillant écrivain. Dans ce recueil nouveau, dont M. Arnold Ruge avait salué la publication avec des cris de victoire, M. Herwegh fondait pour ainsi dire une école, et formulait des principes très décidés ; il voulait que le poète prît parti dans les luttes de son temps, il commandait l’action, et pour marquer sans équivoque les positions diverses, pour éviter toute méprise, il apostrophait avec une certaine vivacité railleuse les écrivains que le culte paisible de l’art éloignait du champ de bataille. C’était indiquer expressément la place que chacun occupait, et en quelque sorte ranger deux armées en présence. Or, M. Freiligrath était rangé par M. Herwegh dans l’armée ennemie. Je trouve, dans les dernières pages des ''Poésies d’un vivant'', une série de sonnets particulièrement consacrés à ces délicates questions de personnes. Le jeune tribun s’adresse tour à tour aux écrivains en renom, aux écoles célèbres, aux différens groupes, et c’est pour les classer, comme j’ai dit tout à l’heure. Il interpelle d’abord les poètes de la nature, si nombreux en Allemagne, poètes de la Souabe, postérité gracieuse de Schelling, chantres naïfs d’un panthéisme innocent : combien sont-ils ? Qui pourrait les compter ? Qui pourrait surtout les suivre dans leurs mélodies inépuisables ? A force de voir la divinité partout, à force de la chercher dans un fétu de paille, dans un ciron, dans un atôme, ils ont condamné la Muse à l’infiniment petit, et certes, de Heilbronn à Ludwigsbourg, il n’y a pas un brin d’herbe qui n’ait inspiré un volume. « Vous faites bien, leur dit M. Herwegh ; Dieu remplit l’univers : chantez-le en toute chose, et découvrez-le à nos ames ; mais quand le lion est devant vous, c’est le lion qu’il faut chanter, et non l’invisible insecte perdu dans sa crinière. » Plus loin, c’est à Uhland lui-même qu’il s’adresse : « O maître, je ne lis plus tes chansons, tes douces ballades, tes histoires d’amour et de chevalerie. Nous avons d’autres amours maintenant et d’autres haines. Une seule de tes ballades m’est restée en mémoire ; te rappelles-tu celle qui commence ainsi : Malheur à vous, ô fiers palais ! ''Weh euch ihr stolzen Hallen'' ! » Des poètes, M. Herwegh passe aux artistes, et il leur recommande aussi de consacrer, chacun à sa manière, les douleurs et les espérances de l’époque présente. Tous ces sonnets sont élégans, habiles, irréprochables, et une sorte d’urbanité assez rare dans les vers emportés du jeune poète tempère tous les reproches, adoucit tous les coups qu’il frappe. Voici ce qu’il dit à M. Freiligrath
 
« Le ciel commençait à redevenir bleu ; l’hiver s’apprêtait à faire sa retraite, et la terre se parait de végétation nouvelle ; je pris ton livre et m’y plongeai profondément.
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et la terre se parait de végétation nouvelle ; je pris ton livre et m’y plongeai profondément.
 
« Soudain un secret et ardent désir s’empare de mon ame ; je vois les plumes de l’autruche qui s’agitent, je me crois dans ''les Mille et une Nuits'' : là, pensé-je, les femmes seraient si douces pour moi !
On comprend que les écrivains conservateurs dussent profiter de cette circonstance, et que M. Freiligrath fût attiré de plus en plus et circonvenu de mille façons par la littérature du pouvoir. Quelques mois après, en janvier 1842, l’auteur de l’''Album de Roland'' recevait une pension du roi de Prusse.
 
Pourquoi ne pas laisser au poète la suprême indépendance qui est le meilleur privilège de la Muse ? Pourquoi troubler ce repos qui aurait pu être fécond ? Quelle imprudence à ces deux partis opposés d’avoir ainsi persécuté ce timide artiste qui ne voulait qu’un peu de solitude pour rêver aux scènes éclatantes du désert, et nourrir en paix son imagination ! Si M. Herwegh eût réussi alors à pousser M. Freiligrath dans les voies de la poésie démocratique, était-ce pour sa cause un allié bien puissant que ce poète arraché par la vanité aux études
Pourquoi ne pas laisser au poète la suprême indépendance qui est le meilleur privilège de la Muse ? Pourquoi troubler ce repos qui aurait pu être fécond ? Quelle imprudence à ces deux partis opposés d’avoir ainsi persécuté ce timide artiste qui ne voulait qu’un peu de solitude pour rêver aux scènes éclatantes du désert, et nourrir en paix son imagination ! Si M. Herwegh eût réussi alors à pousser M. Freiligrath dans les voies de la poésie démocratique, était-ce pour sa cause un allié bien puissant que ce poète arraché par la vanité aux études paisibles, et devenu tribun par complaisance ? Et que dire du parti conservateur ? Comment a-t-il pu croire que M. Freiligrath lui serait jamais d’un grand secours ? Comment n’a-t-il pas prévu l’éclat inévitable qui devait rompre un jour cette ridicule amitié, et les rancunes très légitimes que lui garderait le brillant écrivain ? Il n’a réussi, en effet, qu’à faire au jeune poète une sotte et fausse position. Je ne reproche pas à M. Freiligrath la pension qu’il a acceptée ; je lui reproche, et surtout à ses protecteurs, les embarras qu’il s’est créés et les fautes qu’il a été entraîné à commettre. En continuant paisiblement les travaux qui avaient commencé sa réputation, il montrait que la faveur du roi était venue trouver un poète digne d’estime, un honorable artiste, mais qu’elle n’était point la récompense d’un engagement contraire à la dignité de la Muse. Cet engagement, j’en suis bien sûr, n’existait pas ; mais on put croire qu’il avait été conclu, et M. Freiligrath autorisa de tels soupçons le jour où, sans motif sérieux, sans conviction décidée, il se jeta dans ces luttes qui n’étaient pas faites pour son talent, et injuria en termes pleins d’amertume M. Herwegh et son parti. Rangé parmi les défenseurs de la politique du roi de Prusse, il se croyait engagé, bien que malgré lui, à combattre les adversaires du pouvoir ; d’un autre côté, il était interpellé doucement par l’auteur des ''Poésies d’un Vivant'', et l’embarras de ce rôle singulier devenait chaque jour un tourment plus cruel pour cet honnête et pacifique artiste. Un jour donc, il rompit tout à coup son silence, et sans y être poussé par une conviction forte, agité seulement par une sorte de colère fébrile, il écrivit contre M. Herwegh cette moqueuse diatribe dans laquelle on sent bien plutôt le dépit, la mauvaise humeur, l’inquiétude d’une situation fausse que la vivacité sincère d’une opinion ardemment embrassée. C’était le lendemain du jour où M. Herwegh, ébloui par le succès de son livre, troublé par son voyage à Berlin, enivré d’ovations, de fêtes, de banquets, écrivit au roi de Prusse de si étranges gasconnades. C’est à cette fastueuse épître que répond M. Freiligrath ; la pièce est intitulée : ''Une Lettre''.
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Pourquoi ne pas laisser au poète la suprême indépendance qui est le meilleur privilège de la Muse ? Pourquoi troubler ce repos qui aurait pu être fécond ? Quelle imprudence à ces deux partis opposés d’avoir ainsi persécuté ce timide artiste qui ne voulait qu’un peu de solitude pour rêver aux scènes éclatantes du désert, et nourrir en paix son imagination ! Si M. Herwegh eût réussi alors à pousser M. Freiligrath dans les voies de la poésie démocratique, était-ce pour sa cause un allié bien puissant que ce poète arraché par la vanité aux études paisibles, et devenu tribun par complaisance ? Et que dire du parti conservateur ? Comment a-t-il pu croire que M. Freiligrath lui serait jamais d’un grand secours ? Comment n’a-t-il pas prévu l’éclat inévitable qui devait rompre un jour cette ridicule amitié, et les rancunes très légitimes que lui garderait le brillant écrivain ? Il n’a réussi, en effet, qu’à faire au jeune poète une sotte et fausse position. Je ne reproche pas à M. Freiligrath la pension qu’il a acceptée ; je lui reproche, et surtout à ses protecteurs, les embarras qu’il s’est créés et les fautes qu’il a été entraîné à commettre. En continuant paisiblement les travaux qui avaient commencé sa réputation, il montrait que la faveur du roi était venue trouver un poète digne d’estime, un honorable artiste, mais qu’elle n’était point la récompense d’un engagement contraire à la dignité de la Muse. Cet engagement, j’en suis bien sûr, n’existait pas ; mais on put croire qu’il avait été conclu, et M. Freiligrath autorisa de tels soupçons le jour où, sans motif sérieux, sans conviction décidée, il se jeta dans ces luttes qui n’étaient pas faites pour son talent, et injuria en termes pleins d’amertume M. Herwegh et son parti. Rangé parmi les défenseurs de la politique du roi de Prusse, il se croyait engagé, bien que malgré lui, à combattre les adversaires du pouvoir ; d’un autre côté, il était interpellé doucement par l’auteur des ''Poésies d’un Vivant'', et l’embarras de ce rôle singulier devenait chaque jour un tourment plus cruel pour cet honnête et pacifique artiste. Un jour donc, il rompit tout à coup son silence, et sans y être poussé par une conviction forte, agité seulement par une sorte de colère fébrile, il écrivit contre M. Herwegh cette moqueuse diatribe dans laquelle on sent bien plutôt le dépit, la mauvaise humeur, l’inquiétude d’une situation fausse que la vivacité sincère d’une opinion ardemment embrassée. C’était le lendemain du jour où M. Herwegh, ébloui par le succès de son livre, troublé par son voyage à Berlin, enivré d’ovations, de fêtes, de banquets, écrivit au roi de Prusse de si étranges gasconnades. C’est à cette fastueuse épître que répond M. Freiligrath ; la pièce est intitulée : ''Une Lettre''.
 
« Quel voyage ! quelle course triomphale à travers le monde ! quel éclat de torches depuis Zurich jusqu’à Berlin ! du fond des cœurs, et aussi du fond des cuisines, l’encens montait vers toi. Les propos de table venaient, par pelotons, frapper bruyamment tes oreilles.
 
« Nouveau saint George, tu allais, libre et fier, à travers l’Allemagne, cherchant, pour l’égorger, le dragon de la tyrannie. Comment donc se fait-il que le monstre siffle encore sans crainte ? n’aurais-tu pas d’aventure, dans l’ivresse du festin, laissé passer l’heure propice ?
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« Ah ! fier dictateur, comme ton sceptre s’est vite brisé ! L’agitateur n’est plus ; que reste-t-il ? Un Souabe. Quoi ! ta fleur est déjà flétrie ! Ta couronne, pauvre ami, pend déjà de travers sur ton oreille ! C’est toi-même qui as écrit pour ta gloire la lettre perfide qui l’a tuée.
« Adieu donc ! — mais que ce soit pour revenir cependant ! La liberté peut pardonner ! Rapporte-nous ton ancien honneur, rapporte-nous-le avec des chants ! Fais flotter deux fois les étendards éclatans de la poésie ! O poète, répare ta défaite ! Pauvre Souabe, fais oublier tes sottises ! »
 
Sans doute, les conseils que donne ici M. Freiligrath, les reproches qu’il lance si vivement, vont presque tous et parfaitement à leur adresse ; mais ce n’était pas à lui peut-être qu’il appartenait de s’exprimer ainsi. Le dirai-je ? il semble que l’auteur s’efforce de se donner le change à lui-même ; on voit trop qu’il sent le besoin de se faire illusion ; il voudrait croire qu’il a tout-à-fait le droit d’admonester son ardent confrère. M. Herwegh venait d’adresser au roi de Prusse une lettre emphatique, où une déclamation de mauvais goût compromettait misérablement ce qu’il y avait de sincère et de généreux dans les espérances de son parti : le poète, se sentant devenir dieu, avait substitué la vanité fanfaronne à la cause sacrée des libertés publiques ; aussitôt M. Freiligrath se hâte de railler cette fâcheuse démarche du jeune écrivain, et, cela est trop visible, il croit faire oublier la faute toute différente qu’il a commise lui-même. Ce fut, au contraire, une nouvelle erreur, un nouvel engagement plus regrettable encore ; c’était un pas de plus dans cette voie embarrassée où l’avaient poussé de si mesquines circonstances.
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croire qu’il a tout-à-fait le droit d’admonester son ardent confrère. M. Herwegh venait d’adresser au roi de Prusse une lettre emphatique, où une déclamation de mauvais goût compromettait misérablement ce qu’il y avait de sincère et de généreux dans les espérances de son parti : le poète, se sentant devenir dieu, avait substitué la vanité fanfaronne à la cause sacrée des libertés publiques ; aussitôt M. Freiligrath se hâte de railler cette fâcheuse démarche du jeune écrivain, et, cela est trop visible, il croit faire oublier la faute toute différente qu’il a commise lui-même. Ce fut, au contraire, une nouvelle erreur, un nouvel engagement plus regrettable encore ; c’était un pas de plus dans cette voie embarrassée où l’avaient poussé de si mesquines circonstances.
 
A partir de ce moment, les choses furent plus nettes. M. Freiligrath ne pouvait plus se dédire ; il avait enfin accepté ce rôle que des conseillers intéressés lui insinuaient perfidement, il avait pris et agité leur drapeau d’une main à la fois tremblante et irritée. La guerre des deux poètes s’envenima d’heure en heure. Vers la même époque, un autre poète, moins connu sans doute que M. Freiligrath, mais qui n’est point sans valeur, M. Emmanuel Geibel avait reçu comme lui une pension du roi de Prusse. M. Geibel habitait, comme M. Freiligrath, sur les bords du Rhin et dans la même ville. Est-ce le hasard qui l’a voulu ? étaient-ils unis d’amitié ? y avait-il entre eux un commerce sincère de pensées et de sentimens ? Je n’en sais rien ; mais il arriva que tous deux, dans leur résidence de Saint-Goar, écrivirent presqu’en même temps contre M. Herwegh. Cette double attaque partie du même lieu, ces deux coups d’arquebuse tirés du même rempart, paraissaient indiquer un plan concerté et une sérieuse déclaration de guerre. Il fut dès-lors admis par un grand nombre que MM. Freiligrath et Geibel étaient décidément les chefs d’une poésie officielle. M. Herwegh le comprit ainsi ; or, tous les ménagemens étant désormais impossibles, l’auteur des ''Poésies d’un Vivant'' revint sans peine à sa vivacité accoutumée, et les deux chevaliers du roi de Prusse, derrière les créneaux de Saint-Goar, eurent à subir en prose et en vers plus d’un rude et vigoureux assaut.
 
Ce ne fut pas seulement M. Herwegh qui accepta le défi de son adversaire ; presque tous les poètes politiques prirent part à ce débat. M. Freiligrath devint l’objet de maintes railleries, les unes très acerbes, les autres moins vives sans doute, mais tout aussi cruelles pour son amour-propre. On parodiait volontiers les refrains de ses chansons orientales ; M. Freiligrath avait commencé un de ses chants par ces mots : Ah ! que ne suis-je à la Mecque ! M. Prutz lui dérobe ironiquement son vers pour en faire le sujet d’une pièce moqueuse. Quand M. Dingelstedt part pour Constantinople : « Quoi ! vous aussi, lui disent ses confrères, vous aussi, vous allez à la Mecque ! Vous voilà bientôt musulman, comme Freiligrath ! » Musulman, ce n’était pas assez dire, et on va le transformer bientôt d’une manière moins humaine ; le poète du désert de Sahara sera assimilé sans façon à quelqu’un des héros qu’il a chantés, ours, tigre ou dromadaire. C’est M. Henri Heine qui a imaginé cette métamorphose dans ce bizarre poème d’''Atta-Troll'', où il préludait gaiement aux hardiesses des ''Poésies nouvelles. Ist Freiligrath kein Dichter'' ? Est-ce que Freiligrath n’est pas poète ? dit plaisamment l’ours de M. Henri Heine dans ses mélancoliques réflexions sur la destinée des bêtes, et citant avec orgueil les noms illustres de ses confrères aux pattes velues. Les railleries continuaient sur ce ton, et chaque nouveau recueil de vers politiques apportait son épigramme cruelle ou plaisante.
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mots : Ah ! que ne suis-je à la Mecque ! M. Prutz lui dérobe ironiquement son vers pour en faire le sujet d’une pièce moqueuse. Quand M. Dingelstedt part pour Constantinople : « Quoi ! vous aussi, lui disent ses confrères, vous aussi, vous allez à la Mecque ! Vous voilà bientôt musulman, comme Freiligrath ! » Musulman, ce n’était pas assez dire, et on va le transformer bientôt d’une manière moins humaine ; le poète du désert de Sahara sera assimilé sans façon à quelqu’un des héros qu’il a chantés, ours, tigre ou dromadaire. C’est M. Henri Heine qui a imaginé cette métamorphose dans ce bizarre poème d’''Atta-Troll'', où il préludait gaiement aux hardiesses des ''Poésies nouvelles. Ist Freiligrath kein Dichter'' ? Est-ce que Freiligrath n’est pas poète ? dit plaisamment l’ours de M. Henri Heine dans ses mélancoliques réflexions sur la destinée des bêtes, et citant avec orgueil les noms illustres de ses confrères aux pattes velues. Les railleries continuaient sur ce ton, et chaque nouveau recueil de vers politiques apportait son épigramme cruelle ou plaisante.
 
Toutes ces piqûres d’épingle inquiétaient peu sans doute le jeune poète, et certes ce n’est pas pour expliquer la brusque résolution prise par lui il y a quelques mois que je rapporte de telles misères ; mais à force d’être ainsi interpellé et mis en scène, M. Freiligrath devait prendre malgré lui un intérêt plus vif à ces questions du jour auxquelles les dispositions naturelles de son esprit l’auraient laissé fort indifférent. Il devait sentir combien le parti dont il avait accepté aveuglément l’influence était abandonné d’heure en heure, combien les espérances de l’Allemagne, audacieusement trompées après trente années d’attente, autorisaient les réclamations des gens de bien, et légitimaient cette opposition chaque jour plus nombreuse et plus vive. Sans doute, et ce n’est pas moi qui le nierai, il est permis à un poète, quoi qu’aient dit M. Herwegh et M. Arnold Rage, il est permis à un artiste, à un amant studieux du beau, de ne pas égarer la Muse dans la mêlée tumultueuse ; il lui est permis de dire ce que répondait le noble auteur des ''Harmonies'' aux vers injurieux de la ''Némésis'' :
::Non, non, je l’ai conduite au fond des solitudes…
 
M. Freiligrath pouvait penser ainsi ; mais le jour où le poète prend parti dans ces luttes du moment, le jour où il abandonne les solitudes, où
M. Freiligrath pouvait penser ainsi ; mais le jour où le poète prend parti dans ces luttes du moment, le jour où il abandonne les solitudes, où il affronte les dangers de la vie active, il est regrettable qu’il s’associe à une opinion illibérale, et qu’il combatte, au lieu de les éclairer et de les anoblir, les mouvemens sérieux, les développemens légitimes de la pensée publique. On lui pardonnerait plus volontiers les témérités et les folles aventures. M. Freiligrath dut le sentir bien vivement quand il commença à voir clair dans ces questions si nouvelles pour lui. Malgré le costume officiel qu’il avait accepté, sans trop y songer, sa pensée, au fond, était libérale. S’il avait pu se consulter lui-même, s’il avait eu le temps d’interroger sa conscience avant d’engager sa parole, il n’y a point de doute qu’il n’eût chanté la liberté et les droits de l’Allemagne. On vient de voir comment il avait été peu à peu séduit et enveloppé. « Pauvre poète ! s’écriait un critique allemand quelques semaines seulement avant la conversion inattendue de M. Freiligrath, pauvre poète ! le voilà affublé, bien malgré lui, d’un uniforme, et obligé de faire bonne mine à mauvais jeu ! Comment il s’en tirera ? c’est ce qui le regarde. Tous ses vers, ses chasses de lions, ses émirs dans le désert, son hymne à Diégo Léon, sa lettre à M. Herwegh, et ses propres chants de liberté, comment fera-t-il pour les soumettre à cette même étiquette qu’on lui impose, malgré qu’il en ait ? Ce n’est pas là un médiocre embarras. » Il n’y avait qu’un moyen pour M. Freiligrath de sortir, par un coup décisif, de toutes ces déplorables incertitudes : c’était de déclarer enfin son erreur et de rompre dignement, sans colère, avec le parti qui avait compromis sa muse. Les lignes que je viens de citer étaient insérées dans un recueil littéraire (''Blaetter für literarische Unterhaltung''), le 17 septembre 1844. Quinze jours après, au commencement du mois d’octobre, M. Freiligrath publiait sa ''Profession de foi'', et il ouvrait son volume par cette épigraphe d’une lettre de Chamisso, qui résume avec vérité la situation de son esprit : « Je ne suis point passé des tories aux whigs, mais, dès que j’eus ouvert les yeux sur moi, je m’aperçus que j’étais whig. »
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M. Freiligrath pouvait penser ainsi ; mais le jour où le poète prend parti dans ces luttes du moment, le jour où il abandonne les solitudes, où il affronte les dangers de la vie active, il est regrettable qu’il s’associe à une opinion illibérale, et qu’il combatte, au lieu de les éclairer et de les anoblir, les mouvemens sérieux, les développemens légitimes de la pensée publique. On lui pardonnerait plus volontiers les témérités et les folles aventures. M. Freiligrath dut le sentir bien vivement quand il commença à voir clair dans ces questions si nouvelles pour lui. Malgré le costume officiel qu’il avait accepté, sans trop y songer, sa pensée, au fond, était libérale. S’il avait pu se consulter lui-même, s’il avait eu le temps d’interroger sa conscience avant d’engager sa parole, il n’y a point de doute qu’il n’eût chanté la liberté et les droits de l’Allemagne. On vient de voir comment il avait été peu à peu séduit et enveloppé. « Pauvre poète ! s’écriait un critique allemand quelques semaines seulement avant la conversion inattendue de M. Freiligrath, pauvre poète ! le voilà affublé, bien malgré lui, d’un uniforme, et obligé de faire bonne mine à mauvais jeu ! Comment il s’en tirera ? c’est ce qui le regarde. Tous ses vers, ses chasses de lions, ses émirs dans le désert, son hymne à Diégo Léon, sa lettre à M. Herwegh, et ses propres chants de liberté, comment fera-t-il pour les soumettre à cette même étiquette qu’on lui impose, malgré qu’il en ait ? Ce n’est pas là un médiocre embarras. » Il n’y avait qu’un moyen pour M. Freiligrath de sortir, par un coup décisif, de toutes ces déplorables incertitudes : c’était de déclarer enfin son erreur et de rompre dignement, sans colère, avec le parti qui avait compromis sa muse. Les lignes que je viens de citer étaient insérées dans un recueil littéraire (''Blaetter für literarische Unterhaltung''), le 17 septembre 1844. Quinze jours après, au commencement du mois d’octobre, M. Freiligrath publiait sa ''Profession de foi'', et il ouvrait son volume par cette épigraphe d’une lettre de Chamisso, qui résume avec vérité la situation de son esprit : « Je ne suis point passé des tories aux whigs, mais, dès que j’eus ouvert les yeux sur moi, je m’aperçus que j’étais whig. »
 
La ''Profession de foi'' de M. Freiligrath est intéressante par sa franchise. L’auteur n’a pas cherché à dissimuler les vers qu’il a écrits depuis deux ans sous une tout autre inspiration ; il les reproduit bravement à côté des hymnes où s’éveille enfin sa pensée frémissante. Il y a deux hommes dans ce livre, le whig d’aujourd’hui et le tory de la veille, ou plutôt, pour parler comme le poète, ce whig endormi qui s’ignorait lui-même. Ces manifestes de poésie officielle ne sont pas, après tout, aussi compromettans qu’on pourrait le craindre ; excepté sa dure invective contre M. Herwegh, je ne trouve rien dans cette première partie dont un poète libéral doive se repentir très vivement. Si M. Freiligrath s’est exécuté de bonne grace, si sa confession a été franche et complète, s’il a imprimé dans son recueil toutes les pièces publiées çà et là dans les journaux pendant les deux années qu’on lui reproche, son crime, en vérité, n’est pas irrémissible. Sa plus grande faute sera toujours, comme nous l’avons dit, de s’être laissé engager, par faiblesse, dans des embarras ridicules, et le plus fâcheux souvenir de cette faute, ce seront les strophes cruelles lancées avec tant de violence contre un homme qui adoucissait sa voix pour lui parler, et qui voulait, par des railleries aimables, par une ironie permise, l’attirer peu à peu dans les rangs de la liberté. Le poète a expié ses torts en réimprimant cette diatribe à côté des pièces nouvelles qui en feront mieux ressortir l’amertume factice ; c’est la punition qu’il s’est infligée à lui-même. Du reste, dans cette première partie, dans ce recueil tory, je ne rencontre, avec les vers contre M. Herwegh, que des pièces, un peu pâles peut-être, mais inoffensives, et où n’éclate aucun sentiment que doive répudier la muse convertie de M. Freiligrath. C’est un hymne sur l’exécution de Diégo Léon, ce sont des strophes écrites, il y a deux ans, à propos de la mort récente de Charles Immermann ; c’est une pièce intitulée ''les Vents'', dans laquelle le poète, en comparant le souffle de la liberté à une douce haleine de printemps, à une tiède matinée de mai, semble maudire les vents irrités qui rugissent autour de lui et condamner la muse orageuse de M. Herwegh. C’est encore une élégie fort belle sur la poésie romantique ; le poète la rencontre aux bords du Rhin, dans les tours en ruines, dans les cimetières abandonnés ; ce fantôme pâle, éploré, cette femme en deuil, c’est elle ! Elle pleure un monde qui n’est plus, elle, veuve du moyen-âge. Le poète se jette à ses genoux, il l’implore, il lui demande quelques-unes des mystiques extases que ne connaît pas la bruyante activité du monde moderne. Vous croiriez que le rêveur renonce ici à l’esprit de son temps, et que c’est là une des pièces qui inquiétaient et irritaient ses confrères ; mais, non, il s’arrache bientôt aux séductions du passé et rentre dans la vie. Voilà, si l’on veut, une transition, et nous sommes amenés tout naturellement à la seconde partie du volume. Le trouvère a dit adieu aux ombres décevantes du moyen-âge ; la nuit mystérieuse de cette poésie voilée s’efface par degrés dans : son imagination ; l’aube blanchit déjà le sommet des collines, tout est prêt pour la journée ; nouvelle.
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Si M. Freiligrath s’est exécuté de bonne grace, si sa confession a été franche et complète, s’il a imprimé dans son recueil toutes les pièces publiées çà et là dans les journaux pendant les deux années qu’on lui reproche, son crime, en vérité, n’est pas irrémissible. Sa plus grande faute sera toujours, comme nous l’avons dit, de s’être laissé engager, par faiblesse, dans des embarras ridicules, et le plus fâcheux souvenir de cette faute, ce seront les strophes cruelles lancées avec tant de violence contre un homme qui adoucissait sa voix pour lui parler, et qui voulait, par des railleries aimables, par une ironie permise, l’attirer peu à peu dans les rangs de la liberté. Le poète a expié ses torts en réimprimant cette diatribe à côté des pièces nouvelles qui en feront mieux ressortir l’amertume factice ; c’est la punition qu’il s’est infligée à lui-même. Du reste, dans cette première partie, dans ce recueil tory, je ne rencontre, avec les vers contre M. Herwegh, que des pièces, un peu pâles peut-être, mais inoffensives, et où n’éclate aucun sentiment que doive répudier la muse convertie de M. Freiligrath. C’est un hymne sur l’exécution de Diégo Léon, ce sont des strophes écrites, il y a deux ans, à propos de la mort récente de Charles Immermann ; c’est une pièce intitulée ''les Vents'', dans laquelle le poète, en comparant le souffle de la liberté à une douce haleine de printemps, à une tiède matinée de mai, semble maudire les vents irrités qui rugissent autour de lui et condamner la muse orageuse de M. Herwegh. C’est encore une élégie fort belle sur la poésie romantique ; le poète la rencontre aux bords du Rhin, dans les tours en ruines, dans les cimetières abandonnés ; ce fantôme pâle, éploré, cette femme en deuil, c’est elle ! Elle pleure un monde qui n’est plus, elle, veuve du moyen-âge. Le poète se jette à ses genoux, il l’implore, il lui demande quelques-unes des mystiques extases que ne connaît pas la bruyante activité du monde moderne. Vous croiriez que le rêveur renonce ici à l’esprit de son temps, et que c’est là une des pièces qui inquiétaient et irritaient ses confrères ; mais, non, il s’arrache bientôt aux séductions du passé et rentre dans la vie. Voilà, si l’on veut, une transition, et nous sommes amenés tout naturellement à la seconde partie du volume. Le trouvère a dit adieu aux ombres décevantes du moyen-âge ; la nuit mystérieuse de cette poésie voilée s’efface par degrés dans : son imagination ; l’aube blanchit déjà le sommet des collines, tout est prêt pour la journée ; nouvelle.
 
''Bon Matin, bon Jour'', c’est le titre même de la fraîche et gracieuse pièce qui ouvre la seconde partie, la partie importante, sérieuse, du livre de M. Freiligrath. La nuit, : sur les bords du Rhin, est peuplée de
''Bon Matin, bon Jour'', c’est le titre même de la fraîche et gracieuse pièce qui ouvre la seconde partie, la partie importante, sérieuse, du livre de M. Freiligrath. La nuit, : sur les bords du Rhin, est peuplée de fantômes trompeurs ; mais quand le jour se lève, il faut, malgré les enivremens mystiques de la nature, malgré les incantations de l’ondine qui attire le pêcheur au fond des eaux, il faut secouer ce sommeil perfide, et féconder en soi les vigoureux instincts de la pensée moderne, comme ce grand fleuve qui porte la vie dans les riches vallées. M. Freiligrath sera le poète des contrées rhénanes ; ce sera son rôle dans le chœur des poètes où il vient prendre sa place. Sur cette grande ligne du Rhin où les principes du monde nouveau ont pénétré avec l’épée, dans ces sillons vivaces d’où on n’a pu arracher complètement les semences que nous y avons jetées, dans ces nobles villes qui gardent toujours, quoi qu’on puisse dire, la visible empreinte de 92, le poète n’est-il pas admirablement placé pour chanter ? Là, les grandes idées naissent d’elles-mêmes, et avec une netteté, avec une précision bien rares en Allemagne. Le souffle de la révolution est encore là. Au lieu des cris de guerre, au lieu des proclamations emphatiques qui défraient le volume éloquent, mais bien pauvre d’idées, de M. Herwegh, j’aperçois dans les strophes de M. Freiligrath des doctrines nettes, décidées, des principes de droit et de justice qui m’attirent. J’y vais tout droit pour marquer le caractère de son livre. Quoiqu’il combatte souvent et avec aigreur l’influence française, il la subit à son insu, et, qu’il le sache, il lui doit ses meilleures inspirations. La tribune qu’il a choisie sur les bords du Rhin, sur un sol remué par nos armes et nos idées, cette tribune est la plus noble qu’il y ait en Allemagne ; il suffit d’y élever la voix pour réveiller les glorieux échos.
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''Bon Matin, bon Jour'', c’est le titre même de la fraîche et gracieuse pièce qui ouvre la seconde partie, la partie importante, sérieuse, du livre de M. Freiligrath. La nuit, : sur les bords du Rhin, est peuplée de fantômes trompeurs ; mais quand le jour se lève, il faut, malgré les enivremens mystiques de la nature, malgré les incantations de l’ondine qui attire le pêcheur au fond des eaux, il faut secouer ce sommeil perfide, et féconder en soi les vigoureux instincts de la pensée moderne, comme ce grand fleuve qui porte la vie dans les riches vallées. M. Freiligrath sera le poète des contrées rhénanes ; ce sera son rôle dans le chœur des poètes où il vient prendre sa place. Sur cette grande ligne du Rhin où les principes du monde nouveau ont pénétré avec l’épée, dans ces sillons vivaces d’où on n’a pu arracher complètement les semences que nous y avons jetées, dans ces nobles villes qui gardent toujours, quoi qu’on puisse dire, la visible empreinte de 92, le poète n’est-il pas admirablement placé pour chanter ? Là, les grandes idées naissent d’elles-mêmes, et avec une netteté, avec une précision bien rares en Allemagne. Le souffle de la révolution est encore là. Au lieu des cris de guerre, au lieu des proclamations emphatiques qui défraient le volume éloquent, mais bien pauvre d’idées, de M. Herwegh, j’aperçois dans les strophes de M. Freiligrath des doctrines nettes, décidées, des principes de droit et de justice qui m’attirent. J’y vais tout droit pour marquer le caractère de son livre. Quoiqu’il combatte souvent et avec aigreur l’influence française, il la subit à son insu, et, qu’il le sache, il lui doit ses meilleures inspirations. La tribune qu’il a choisie sur les bords du Rhin, sur un sol remué par nos armes et nos idées, cette tribune est la plus noble qu’il y ait en Allemagne ; il suffit d’y élever la voix pour réveiller les glorieux échos.
 
Je trouve d’abord dans le recueil de M. Freiligrath une forme très heureuse et qui ne s’était pas encore rencontrée chez les poètes politiques de son pays. Ce sont ces ballades vives, dramatiques, d’un dessin ferme, d’une couleur brillante, qui lui servent à mettre en relief les idées qu’il défend. Presque tous ses confrères, M. Prutz, M. Hoffmann, M. Dingelstedt, M. Herwegh, aiment à se répandre en imprécations ; ce ne sont que dithyrambes, odes pompeuses, invocations bruyantes, cris de bataille. Il y a là beaucoup plus de tapage que de vraie poésie. C’est le vacarme d’une musique militaire dont tous les instrumens ne sont pas d’accord. M. Hoffmann joue du fifre et agite ses grelots ; M. Prutz bat la grosse caisse d’un bras vigoureux ; M. Herwegh, pour imiter les Germains d’Arminius, chante un bardit avec accompagnement de lances et de boucliers. Ce chœur d’opéra-comique est fatigant, s’il se prolonge trop, et l’on regrette que beaucoup de vrai talent soit ainsi dépensé en lieux communs et en déclamations. L’année dernière, à propos des ''Poésies d’un vivant'', j’indiquais à M. Herwegh certaines chansons de Béranger, où des sujets analogues aux siens sont traités avec un art dont les poètes politiques d’Allemagne ont grand tort de se croire dispensés. Je lui rappelais cette belle ballade des ''Contrebandiers'', dans laquelle les sentimens exprimés chez M. Herwegh par une vaine et bruyante rhétorique sont rendus avec tant de vie, de mouvement, d’originalité. Eh bien ! je trouve chez M. Freiligrath plusieurs essais fort heureux de cette poésie plus haute qui manque à ses devanciers, et à laquelle cependant plus d’un parmi eux serait digne d’atteindre. Au lieu de répéter en des variations interminables le thème, le motif adopté, le poète s’est exercé à une composition vive et nette ; il a essayé de mettre en relief, par quelque tableau habilement imaginé, les idées qu’il veut répandre. Ce sont des ballades, des élégies, de petits drames, courts, nets, bien conduits, bien terminés, et d’où la pensée jaillit avec lumière. Ce talent de composition que M. Freiligrath avait montré d’abord dans des peintures chargées de couleurs trop fortes et que n’illuminait aucune idée, il l’applique cette fois aux sentimens nouveaux qui l’animent. On peut vraiment louer sans réserve cinq ou six ballades de ce genre, en regrettant seulement que l’auteur abandonne si tôt, et pour ne plus la retrouver, l’heureuse veine qu’il a découverte. M. Daniel Stern a indiqué ici, d’une main délicate, la douce et triste ballade de ''Rübezahl'' ; je n’ai rien à ajouter, mais je signalerai les autres pièces qui viennent se joindre à cette élégie lugubre, et forment avec elle un chœur désolé dont les plaintes pénétreront plus avant que les rimes sonores des couplets belliqueux.
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certaines chansons de Béranger, où des sujets analogues aux siens sont traités avec un art dont les poètes politiques d’Allemagne ont grand tort de se croire dispensés. Je lui rappelais cette belle ballade des ''Contrebandiers'', dans laquelle les sentimens exprimés chez M. Herwegh par une vaine et bruyante rhétorique sont rendus avec tant de vie, de mouvement, d’originalité. Eh bien ! je trouve chez M. Freiligrath plusieurs essais fort heureux de cette poésie plus haute qui manque à ses devanciers, et à laquelle cependant plus d’un parmi eux serait digne d’atteindre. Au lieu de répéter en des variations interminables le thème, le motif adopté, le poète s’est exercé à une composition vive et nette ; il a essayé de mettre en relief, par quelque tableau habilement imaginé, les idées qu’il veut répandre. Ce sont des ballades, des élégies, de petits drames, courts, nets, bien conduits, bien terminés, et d’où la pensée jaillit avec lumière. Ce talent de composition que M. Freiligrath avait montré d’abord dans des peintures chargées de couleurs trop fortes et que n’illuminait aucune idée, il l’applique cette fois aux sentimens nouveaux qui l’animent. On peut vraiment louer sans réserve cinq ou six ballades de ce genre, en regrettant seulement que l’auteur abandonne si tôt, et pour ne plus la retrouver, l’heureuse veine qu’il a découverte. M. Daniel Stern a indiqué ici, d’une main délicate, la douce et triste ballade de ''Rübezahl'' ; je n’ai rien à ajouter, mais je signalerai les autres pièces qui viennent se joindre à cette élégie lugubre, et forment avec elle un chœur désolé dont les plaintes pénétreront plus avant que les rimes sonores des couplets belliqueux.
 
C’était une excellente idée de nous peindre d’une manière si dramatique et si naïve les malheurs de la Silésie, la détresse du peuple, l’affreuse misère des pauvres tisserands. L’enfant de l’ouvrier a entendu conter, hier soir sans doute, la vieille légende de Rübezahl, du bienfaisant génie de la montagne, et le lendemain, en portant sa toile à la ville, il s’arrête dans la bruyère, il appelle le bon génie, le sauveur du pauvre paysan : « Rübezahl ! Rübezahl ! Il va venir, pense-t-il ; il m’achètera ma toile, car nous ne sommes pas des mendians, nous ne demandons que le salaire de notre ouvrage. Si cette toile lui convient, il en voudra d’autres, et nous en avons de si belles à la maison ! Alors mon père ne jurera plus ; ma mère ne sera plus si triste, si désolée. Rübezahl ! Rübezahl ! » Il appelle toujours, mais Rübezahl ne vient pas, et l’enfant découragé, désespéré, éclate en sanglots qui fendent le cœur, car à qui se confier maintenant ? à quel sauveur s’adresser si Rübezahl lui-même abandonne le pauvre tisserand ? Il y a dans tout ce tableau une émotion irrésistible, et puis, voyez l’intérêt puissant de ces plaintes si légitimes et comme elles deviennent plus douloureuses dans cette bouche naïve ! Puisque les pères ne peuvent obtenir justice, le poète fera parler les enfans, il les enverra demander secours aux puissances mystérieuses, aux gnomes de la bruyère, aux anges du paradis, et des voix monteront de toutes parts pour protester contre la misère et l’oppression. Je retrouve la même intention dans une pièce moins belle peut-être, moins dramatique, mais qui emprunte un intérêt tout aussi douloureux aux funèbres circonstances qui l’ont inspirée. C’est l’élégie que l’auteur a intitulée ''Une Ame, Eine Seele''. Vous venez de voir l’enfant du pauvre, le fils du fabricant de toile, demandant au bon génie de la bruyère le salaire de la semaine, un peu d’argent, un peu de pain, pour son père qui a tant travaillé, pour sa mère qui se lamente. Cet autre enfant que l’auteur met en scène ne demande pas du pain, il demande le bon droit, la justice, la liberté. Son père a été jeté en prison, dans un duché d’Allemagne, sur on ne sait quelle vague accusation de complot. C’était pourtant un homme éminent, un publiciste, un jurisconsulte distingué, un professeur de l’université de Marbourg. Au mépris des plus simples règles de l’équité naturelle, on l’a laissé au cachot pendant cinq ans, sans le vouloir juger. Il faut dire, à l’honneur de ce pays, l’universelle indignation que soulevèrent ces procédures monstrueuses. Les défenses, les consultations, se succédaient sans relâche ; les jurisconsultes les plus vénérés protestèrent avec force contre ces honteuses violences ; une fois, ce fut M. Mittermaier, l’ancien président de la chambre des députés du duché de Bade, et la consultation du célèbre professeur ne fut ni la moins énergique ni la moins redoutable. Vains efforts ! le cri de la conscience publique était insolemment dédaigné. Il eût fallu ici un Voltaire : la plume intrépide qui réclamait pour Sirven et Labarre contre l’iniquité de son temps n’eût pas été inutile pour rappeler la notion du juste à ces tribunaux secrets, à cette magistrature dépendante. Ces puissances occultes sont terribles ; rappelez-vous l’archiduc des chats-fourrés dont Rabelais a dessiné l’effrayant portrait. Puisque nul n’a réussi, ce sera un enfant qui parlera ; mais à qui s’adressera-t- il ? A Rübezahl ? au bon génie de la légende ? Non, à Dieu, au ciel, aux grands hommes de la patrie qui, entrés déjà dans une vie meilleure, habitent les sphères célestes. Il montera au ciel, et peut-être les sauveurs invoqués par lui seront-ils moins sourds que Rübezahl. Écoutez ; c’est une triste et touchante histoire. Tandis que M. Jourdan, épuisé par cette longue captivité, attend sous les verrous l’heure du jugement qu’il sollicite et que l’Allemagne entière réclame pour lui, sa femme et ses enfans demeurent privés de toutes ressources, et sans les secours de la bienfaisance publique, cette détresse allait aux dernières extrémités. Cependant un des enfans de Jourdan, une toute jeune fille, vient de mourir l’an dernier au milieu de cette effroyable misère. C’est elle que le poète conduit au ciel dans l’assemblée des grands citoyens du pays, et celui qui la reçoit, à côté de Schiller, à côté de Schubart, c’est le fier et courageux Seume, né, comme Jourdan, dans le duché de Hesse, et exilé, il y a cinquante ans, par ceux qui emprisonnent aujourd’hui le noble publiciste.
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ce tableau une émotion irrésistible, et puis, voyez l’intérêt puissant de ces plaintes si légitimes et comme elles deviennent plus douloureuses dans cette bouche naïve ! Puisque les pères ne peuvent obtenir justice, le poète fera parler les enfans, il les enverra demander secours aux puissances mystérieuses, aux gnomes de la bruyère, aux anges du paradis, et des voix monteront de toutes parts pour protester contre la misère et l’oppression. Je retrouve la même intention dans une pièce moins belle peut-être, moins dramatique, mais qui emprunte un intérêt tout aussi douloureux aux funèbres circonstances qui l’ont inspirée. C’est l’élégie que l’auteur a intitulée ''Une Ame, Eine Seele''. Vous venez de voir l’enfant du pauvre, le fils du fabricant de toile, demandant au bon génie de la bruyère le salaire de la semaine, un peu d’argent, un peu de pain, pour son père qui a tant travaillé, pour sa mère qui se lamente. Cet autre enfant que l’auteur met en scène ne demande pas du pain, il demande le bon droit, la justice, la liberté. Son père a été jeté en prison, dans un duché d’Allemagne, sur on ne sait quelle vague accusation de complot. C’était pourtant un homme éminent, un publiciste, un jurisconsulte distingué, un professeur de l’université de Marbourg. Au mépris des plus simples règles de l’équité naturelle, on l’a laissé au cachot pendant cinq ans, sans le vouloir juger. Il faut dire, à l’honneur de ce pays, l’universelle indignation que soulevèrent ces procédures monstrueuses. Les défenses, les consultations, se succédaient sans relâche ; les jurisconsultes les plus vénérés protestèrent avec force contre ces honteuses violences ; une fois, ce fut M. Mittermaier, l’ancien président de la chambre des députés du duché de Bade, et la consultation du célèbre professeur ne fut ni la moins énergique ni la moins redoutable. Vains efforts ! le cri de la conscience publique était insolemment dédaigné. Il eût fallu ici un Voltaire : la plume intrépide qui réclamait pour Sirven et Labarre contre l’iniquité de son temps n’eût pas été inutile pour rappeler la notion du juste à ces tribunaux secrets, à cette magistrature dépendante. Ces puissances occultes sont terribles ; rappelez-vous l’archiduc des chats-fourrés dont Rabelais a dessiné l’effrayant portrait. Puisque nul n’a réussi, ce sera un enfant qui parlera ; mais à qui s’adressera-t- il ? A Rübezahl ? au bon génie de la légende ? Non, à Dieu, au ciel, aux grands hommes de la patrie qui, entrés déjà dans une vie meilleure, habitent les sphères célestes. Il montera au ciel, et peut-être les sauveurs invoqués par lui seront-ils moins sourds que Rübezahl. Écoutez ; c’est une triste et touchante histoire. Tandis que M. Jourdan, épuisé par cette longue captivité, attend sous
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les verrous l’heure du jugement qu’il sollicite et que l’Allemagne entière réclame pour lui, sa femme et ses enfans demeurent privés de toutes ressources, et sans les secours de la bienfaisance publique, cette détresse allait aux dernières extrémités. Cependant un des enfans de Jourdan, une toute jeune fille, vient de mourir l’an dernier au milieu de cette effroyable misère. C’est elle que le poète conduit au ciel dans l’assemblée des grands citoyens du pays, et celui qui la reçoit, à côté de Schiller, à côté de Schubart, c’est le fier et courageux Seume, né, comme Jourdan, dans le duché de Hesse, et exilé, il y a cinquante ans, par ceux qui emprisonnent aujourd’hui le noble publiciste.
 
« Une jeune ame s’envola vers le ciel ; d’un vol léger elle monta ; c’était presque un enfant encore, pure, sans tache ; elle entra timidement par les portes d’or.
 
« Ceux qui le tiennent dans l’étroit cachot sont ceux qui me poussaient jadis, loin de ma patrie, dans l’immense univers. C’est la même race de tyrans. Ne t’a-t-on point parlé de Seume, qui s’embarqua pour la Nouvelle-Hollande ?
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« Prie donc pour que bientôt, aux bords du Lahn, l’herbe nouvelle joue et serpente sur un tombeau. La place de ton père est ici, près de Hutten. Fille de Jourdan, prie, et sois consolée ! »
Assurément, de tels vers, de telles plaintes, animées par un sentiment si légitime, doivent servir énergiquement les intérêts les plus vifs de la cause libérale. La question de la publicité des tribunaux est une de celles que le parti constitutionnel doit ramener sans cesse, avec force, avec persévérance, avec la ferme volonté d’obtenir justice ; or, ces peintures simples, vraies, qui ne sont que l’expression sentie de douleurs hélas ! trop réelles, aideront beaucoup à populariser cette cause sacrée. Quand le poète aura touché les cœurs, quand il aura porté partout ces tableaux lamentables, le devoir des jurisconsultes sera plus facile ; ils trouveront dans le sentiment public une sympathie plus directe, une plus vigoureuse assistance. Voilà un bon exemple, une excellente direction à suivre, et, dans le cercle de la poésie politique, le plus heureux, le plus efficace, le plus noble emploi de la Muse.
 
Je citerai une autre ballade d’un intérêt moins élevé, mais qui, par sa forme vive et tragique, signale bien douloureusement aussi les vices d’une législation inhumaine. Que les tribunaux soient secrets et dépendans, que des procédures irrégulières puissent se conduire dans les ténèbres et échapper au contrôle de l’opinion, que l’accusé ne soit pas protégé par la publicité des débats et qu’il ne trouve pas dans le pays un tribunal supérieur, je veux dire la conscience publique, vigilante, attentive et prête à juger le juge, c’est là sans doute un mal épouvantable et auquel je ne voudrais pas comparer le mal dont je vais parler ; mais si, dans certaines parties de la législation, dans la police des campagnes, il est permis à l’obscur agent du pouvoir de se faire immédiatement justice, d’être à la fois et sur-le-champ juge et bourreau, de punir à main armée celui qui enfreint la loi, comment ne pas s’indigner d’une telle barbarie ? Comment ne pas flétrir en les signalant ces abominables traditions de la justice féodale ? L’artisan qui n’a plus d’ouvrage, celui de la Silésie, par exemple, le tisserand dont le fils invoquait tout à l’heure le bon Rübezahl, le pauvre paysan dont la famille meurt de faim sort de sa hutte, le fusil sur l’épaule ; il entre dans la forêt, il voit un sanglier et tire. Souvent ce sera le fermier, le laboureur, dans son propre champ. S’il chasse en fraude, sans doute il est coupable, et l’amende ou la prison le punira. Cependant le garde l’a entendu, il accourt, et, comme le braconnier se sauve à toutes jambes, voilà le forestier qui ajuste le fuyard et l’étend mort au coin du bois, dans son champ, à cent pas de sa cabane. C’est là une abominable histoire ; où cela se passe-t-il ? Au moyen-âge ? chez le seigneur féodal ? chez le baron du mont et de la plaine ? Non, cela est arrivé hier, avant-hier, cela arrivera demain. Où donc ? En Allemagne. Et rien n’est plus régulier ; le forestier n’a point commis de meurtre, il n’a pas assassiné ce pauvre homme ; il a fait son devoir, et la loi l’absout d’avance. A coup sûr, il est permis à l’écrivain de flétrir cette législation sans pitié, ces vestiges d’une barbarie qui n’est plus, et d’invoquer pour le coupable l’exercice régulier de la justice. Il ne faut pas, je le sais, inventer des maux imaginaires, soulever le pauvre contre le riche, le faible contre le puissant : ce n’est pas la mission de la Muse d’irriter les passions mauvaises ; mais quand le mal est public, quand la loi est barbare, quand elle autorise de tels désordres et que ces violences ont été répétées plus d’une fois, il ne faut pas non plus que le poète craigne le reproche de déclamation, et si sa plainte est noblement exprimée dans un petit drame énergique, sincère, animé d’une généreuse pensée, tous les gens de bien l’approuveront, tous les cœurs honnêtes s’indigneront avec lui. Voici les vers de M. Freiligrath.
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fuyard et l’étend mort au coin du bois, dans son champ, à cent pas de sa cabane. C’est là une abominable histoire ; où cela se passe-t-il ? Au moyen-âge ? chez le seigneur féodal ? chez le baron du mont et de la plaine ? Non, cela est arrivé hier, avant-hier, cela arrivera demain. Où donc ? En Allemagne. Et rien n’est plus régulier ; le forestier n’a point commis de meurtre, il n’a pas assassiné ce pauvre homme ; il a fait son devoir, et la loi l’absout d’avance. A coup sûr, il est permis à l’écrivain de flétrir cette législation sans pitié, ces vestiges d’une barbarie qui n’est plus, et d’invoquer pour le coupable l’exercice régulier de la justice. Il ne faut pas, je le sais, inventer des maux imaginaires, soulever le pauvre contre le riche, le faible contre le puissant : ce n’est pas la mission de la Muse d’irriter les passions mauvaises ; mais quand le mal est public, quand la loi est barbare, quand elle autorise de tels désordres et que ces violences ont été répétées plus d’une fois, il ne faut pas non plus que le poète craigne le reproche de déclamation, et si sa plainte est noblement exprimée dans un petit drame énergique, sincère, animé d’une généreuse pensée, tous les gens de bien l’approuveront, tous les cœurs honnêtes s’indigneront avec lui. Voici les vers de M. Freiligrath.
 
« Triste et silencieuse matinée ! les feuilles frémissent doucement ; le cerf a conduit ses petits sur la lisière du bois ; sur la lisière du bois, dans les sillons ensemencés. Il est là, debout, fouillant du pied la terre. Cependant derrière les buissons sont assis les paysans, le père avec le fils.
 
« Peine perdue ! Alors il appuie son arme contre sa joue et vise ; il vise ferme, froidement, long temps : sur qui ? sur des hommes, sur des hommes en fuite ? N’importe ! il presse une détente. Dieu ! c’est là du bonheur ! le vieillard tombe ; il a été atteint à la nuque.
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« Le voici donc, mourant, couché dans le champ d’orge qui lui appartient. Son cœur se brise ; il soupire, il étouffe. Le sang qui s’échappe sous ses vêtemens tombe dans le sillon, sur la semence ; il coule tout fumant sur les mottes de terre. Que pense l’alouette de tout cela ?
« Le voyez-vous, sombre et collé contre les grilles ? Un ménétrier est à la porte ; il chante (l’enfant en a frémi !), il chante sa chanson aux passans « Vive tout ce qui croît fièrement et librement sur la terre ! vive la forêt et « la plaine ! vive la chasse et le chasseur ! »
 
C’est encore là un tableau vif et net, une touchante plaidoirie, une pétition éloquente. Tout ce qui pourrait ressembler à de la déclamation a été prudemment écarté. Les choses parlent d’elles-mêmes. On a vu la joie naïve du paysan, le cerf qui tombe, puis tout à coup le forestier qui parait, nos gens qui prennent la fuite, et ce fusil du garde long-temps et froidement ajusté : sur qui ? grand Dieu ! — c’est la seule réflexion que se permette le poète, c’est le seul instant où il entre en scène, — sur un homme désarmé qui se sauve, et enfin la mort du vieillard, son fils éperdu, et le garde qui s’en va en sifflant. N’aimez-vous pas aussi ce dernier trait pour achever le drame, cette moralité, cette protestation glissée innocemment, le joueur d’orgue arrêté devant la porte de la prison et chantant la liberté de la plaine et de la forêt, et la chasse et le chasseur ? C’est au nom de l’humanité que le poète a parlé : il n’y a pas là, Dieu merci, de système social, on ne conteste pas les devoirs réciproques des hommes réunis en société, les conditions nécessaires du droit commun, on ne réclame pas l’irrégulière indépendance de l’état de nature ; mais cependant, comme ce souvenir naïf des libertés primitives, évoqué dans un vieux refrain populaire, ajoute ici par le contraste à l’émotion très légitime que le poète a voulu produire ! Je ne sais si je m’abuse, mais je crois que ces sortes de ballades sont, dans la poésie politique de l’Allemagne, une nouveauté habile et hardie, une bonne et franche inspiration. Béranger a chanté aussi le braconnier, et sa pauvre femme qui traîne ses trois enfans dans les bois, tandis que le mari est sous les verrous ; il a chanté Jeanne la rousse, avec quelle grace, on le sait, et de quelle voix attendrie !
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on ne conteste pas les devoirs réciproques des hommes réunis en société, les conditions nécessaires du droit commun, on ne réclame pas l’irrégulière indépendance de l’état de nature ; mais cependant, comme ce souvenir naïf des libertés primitives, évoqué dans un vieux refrain populaire, ajoute ici par le contraste à l’émotion très légitime que le poète a voulu produire ! Je ne sais si je m’abuse, mais je crois que ces sortes de ballades sont, dans la poésie politique de l’Allemagne, une nouveauté habile et hardie, une bonne et franche inspiration. Béranger a chanté aussi le braconnier, et sa pauvre femme qui traîne ses trois enfans dans les bois, tandis que le mari est sous les verrous ; il a chanté Jeanne la rousse, avec quelle grace, on le sait, et de quelle voix attendrie !
 
::Un enfant dort à sa mamelle,
::On a surpris le braconnier.
 
Le sujet pourtant n’est pas tout-à-fait le même. Il devait y avoir quelque chose de plus dans l’écrivain allemand, sous une législation bien différente. Ce ne pouvait plus être seulement la sympathie involontaire du poète pour le braconnier, le contrebandier, le bohémien, pour tous les révoltés et leur libre vie. Au lieu de cette sympathie tout idéale, laquelle est bien de mise en poésie, il fallait qu’on trouvât dans ses vers un sentiment très réel, une protection vigoureuse et directe, et que le poète osât dénoncer le crime d’une loi inique. M. Freiligrath y a réussi, et nous lui souhaitons de persister dans cette voie. Cette défense du droit mérite que des écrivains tels que lui y consacrent leur talent. C’est là de la poésie politique, démocratique, dans le meilleur sens du mot ; je veux dire une poésie librement inspirée, passionnément sensible aux maux de l’humanité, et dont les accens généreux doivent servir la cause sainte du bien et de l’honnête. Il est permis peut-être de louer avec quelque vivacité cette direction salutaire de la pensée, car aujourd’hui, au milieu des paradoxes d’une littérature épuisée, l’amour simple du vrai, loin de ressembler à un lieu commun, a presque l’attrait d’une nouveauté courageuse. N’avons-nous pas vu dernièrement un romancier aux abois entreprendre une tâche toute contraire ? En France, cinquante années seulement après 89, il s’est trouvé une plume pour calomnier ce peuple des campagnes, cette race forte, active, patiente, dont le poète allemand a chanté la détresse. Un pamphlétaire prétentieux a accumulé dans des pages sans vergogne je ne sais quelles horreurs nauséabondes ; il lui a paru piquant d’injurier en face cette société nouvelle qui est notre mère, et les efforts patiens des classes pauvres, et ce bienfait de l’égalité si chèrement conquis ; il a peint une réunion d’escrocs, une caverne de bandits, et cette belle œuvre, il l’a intitulée ''les Paysans''. Je m’arrête : de tels outrages à l’esprit moderne, aux principes dont nous vivons, suffiraient pour décréditer l’écrivain qui s’en charge. On ne discute pas de telles inventions, on ne les réfute pas, mais on relit avec plus d’amour une strophe de Béranger, et, je rougis en traçant ces mots, là-bas, au-delà du Rhin, chez un peuple que nous précédions jadis, la ferme protestation d’un poète à peine connu en devient plus noble et plus belle.
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seulement après 89, il s’est trouvé une plume pour calomnier ce peuple des campagnes, cette race forte, active, patiente, dont le poète allemand a chanté la détresse. Un pamphlétaire prétentieux a accumulé dans des pages sans vergogne je ne sais quelles horreurs nauséabondes ; il lui a paru piquant d’injurier en face cette société nouvelle qui est notre mère, et les efforts patiens des classes pauvres, et ce bienfait de l’égalité si chèrement conquis ; il a peint une réunion d’escrocs, une caverne de bandits, et cette belle œuvre, il l’a intitulée ''les Paysans''. Je m’arrête : de tels outrages à l’esprit moderne, aux principes dont nous vivons, suffiraient pour décréditer l’écrivain qui s’en charge. On ne discute pas de telles inventions, on ne les réfute pas, mais on relit avec plus d’amour une strophe de Béranger, et, je rougis en traçant ces mots, là-bas, au-delà du Rhin, chez un peuple que nous précédions jadis, la ferme protestation d’un poète à peine connu en devient plus noble et plus belle.
 
Les pièces plus spécialement politiques se rencontrent en grand nombre dans le recueil de M. Freiligrath, mais elles sont de valeur fort inégale, et l’on regrette que l’auteur ne se soit pas appliqué plus souvent à présenter sa pensée sous cette forme vive et nette qui convient à son imagination. Dans la ballade, c’est un maître ; en général, il est moins à l’aise dans la haute poésie lyrique. Son haleine est courte ; l’enthousiasme de sa pensée n’est pas toujours assez vigoureux pour le soutenir long-temps dans ces périlleuses régions. Je signalerai toutefois plusieurs pièces vraiment belles. L’hymne intitulé ''la Liberté ! le Droit ! (Die Freiheit ! das Recht'' !) se recommande par le développement habile d’une noble idée. L’auteur n’est plus guidé par cette forme du récit, du tableau vif et dramatique où il excelle, et pourtant son inspiration, cette fois, n’a pas faibli. La manière dont il chante la liberté est sérieuse et pleine d’élévation. La liberté pour lui ne peut être séparée du droit. La liberté ! la justice ! il les aperçoit comme deux sœurs, deux compagnes célestes qui se tiennent par la main. Dès que l’une arrive, l’autre n’est pas loin ; dès que le sentiment du droit s’est emparé de la conscience d’un peuple, la liberté lui apparaît aussi et l’appelle. C’est pour cela que le poète est confiant et qu’il chante avec calme cette liberté tant désirée. Toutes ces idées sont nobles et sérieuses ; une pensée élevée et précise remplace ici les vagues déclamations, la rhétorique accoutumée des tribuns. Ce manifeste acquiert d’ailleurs une valeur nouvelle au milieu des pièces qui l’entourent ; on dirait le commentaire réfléchi et très poétique cependant de ces touchantes ballades où M. Freiligrath dénonçait une législation coupable. Qu’il chante donc le droit commun ; que lui et tous ses amis, poètes et publicistes, éveillent le sentiment du juste dans l’ame des nations allemandes ; qu’ils signalent partout les traces de la vieille iniquité féodale ; que l’idée du droit enfin apparaisse, et que la liberté l’accompagne !
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législation coupable. Qu’il chante donc le droit commun ; que lui et tous ses amis, poètes et publicistes, éveillent le sentiment du juste dans l’ame des nations allemandes ; qu’ils signalent partout les traces de la vieille iniquité féodale ; que l’idée du droit enfin apparaisse, et que la liberté l’accompagne !
 
Il y a beaucoup de grace et de fraîcheur dans l’hymne consacré à l’arbre de l’humanité, à cet arbre puissant où tant de fleurs, l’une après l’autre, ouvrent au soleil leurs belles corolles. Le poète attend avec impatience l’instant béni où la fleur d’Allemagne embellira aussi l’arbre immortel. Chacun des peuples de la terre, chacune de ces fleurs sacrées s’est épanouie à son heure ; l’esprit du monde, comme un souffle printanier, mûrissait la sève dans la tige, et à la lumière féconde de la liberté elles s’ouvraient enfin pour prodiguer leurs trésors. Mais, hélas ! combien de fleurs attendent encore aujourd’hui ce rayon divin ! La sève monte, le bourgeon tremble, la fleur s’agite sous son enveloppe ; quand luira le soleil qui doit briser ses liens ? Ici le chant du poète s’élève à Dieu comme une prière ; l’espérance adoucit sa plainte ; c’est l’hymne du laboureur dans une matinée de printemps. Et devançant la bénédiction qu’il appelle, il décrit déjà, comme s’il la voyait, cette fleur nouvelle, cette fleur merveilleuse, qui s’épanouira bientôt sur l’arbre de vie.
 
La muse de M. Freiligrath n’a pas toujours cette calme sérénité ; il y a place çà et là dans ses vers pour des tableaux effrayans et des cris de vengeance. La scène intitulée : ''Dans une Maison de Fous (Im Irrenhausse''), est une invention assez vigoureuse, un peu exagérée pourtant, un peu emphatique, et qui devra sembler telle, si je ne me trompe, même en un pays où la censure soulève tant de légitimes haines. C’est le censeur, en effet, que le poète fait comparaître à son tribunal, et la situation où il le place, les crimes dont il le charge, l’effroyable châtiment qu’il lui inflige, fournissent à sa plume l’occasion d’une peinture sombre et lugubre. Le censeur, celui qui flétrissait la pensée, celui qui avait reçu charge de mutiler les manifestations de l’esprit, le censeur est devenu fou. Des images terribles courent devant ses yeux ; tout ce qu’il a outragé, tout ce qu’il a voulu anéantir, la vérité, la liberté, la justice, l’entourent comme des fantômes irrités, et viennent se venger de lui. Ce ne sont pas les furies de l’antiquité, ce sont les messagers de la société moderne, les anges de la loi nouvelle, qui viennent le frapper au visage avec leurs épées flamboyantes. Il y a là beaucoup de vivacité, d’énergie, de colère, et tout un appareil singulièrement dramatique. Quand le poète regarde dans la cellule du fou, celui-ci est debout, tout droit, immobile comme une statue de pierre. Pas un signe, pas un mouvement. Son regard étincelant est fixe comme celui de Macbeth quand l’ombre de Banco se dresse devant lui. Puis la vie éclate tout à coup dans cette pierre froide ; les vengeurs qu’il apercevait de loin s’approchent et l’entourent, il voit briller des épées, il voit s’agiter des flammes ; la lutte commence. Il croyait les avoir bien tués : puisqu’ils ressuscitent malgré tant de coups dont il les a frappés, cette fois sa main sera plus ferme ; mais les anges sourient gravement, et lui disent qu’on ne tue pas l’esprit. Sa raison s’égare de plus en plus, il s’emporte en imprécations, en blasphèmes, il veut anéantir une fois pour toutes cet ennemi qui toujours reparaît ; alors la Vérité lui flagelle le visage, et il tombe sur son lit en demandant grace. « Silence ! dit le poète, ne le jugeons pas ; ce malheureux n’était qu’un instrument. Il n’y a de place en mon cœur que pour la pitié. » Le tableau tracé par l’auteur est plein de poésie ; je crois cependant qu’il a mis trop de colère dans ses peintures. Le drame est trop vif ; M. Freiligrath a dépensé inutilement une énergie qui aurait été mieux employée ailleurs. Tout esprit juste y doit sentir une exagération qui le blessera. Malgré toutes les haines qu’elle provoque, malgré le mal qu’elle fait, la censure, même en Allemagne, n’a plus cette puissance cruelle que le poète a éloquemment châtiée, et ce n’est pas sur ce ton qu’il faut la poursuivre. Aux plus mauvais jours de l’ancienne société, sous la tyrannie religieuse, quand le censeur avait le bourreau pour auxiliaire, quand le bûcher attendait le livre et l’écrivain, ces fortes images n’auraient rien dit de trop. Si, au lieu du censeur de Cologne ou de Berlin, vous me montrez dans cette prison le persécuteur de Bruno ou de Galilée, le président de ce parlement qui a brûlé Vanini, certes j’approuverai cette vigoureuse peinture, je comprendrai ces remords sanglans qui l’agitent, ces visions épouvantables qui le viennent assaillir, et ce fouet de lumière avec lequel la Vérité flagelle le visage du meurtrier me représentera l’avènement prochain, la prochaine victoire de cet esprit nouveau qu’il a voulu tuer. Toutes ces inventions placées en leur lieu, éclairées du jour qui leur convient, pourront être vraiment belles, et l’auteur aura le droit de rappeler, comme il le fait, ce grand souvenir poétique de Macbeth et de Banco. Mais aujourd’hui, avouons-le, les choses sont un peu changées. Le formidable inquisiteur de Philippe II est devenu le censeur très ridicule du roi de Prusse, et il est si facile de tromper sa vigilance ! Il semble même que cette tactique doive être un attrait pour les esprits souples et alertes ; nos écrivains du XVIIIe siècle s’y jouaient de mille façons, et dans ce moment même, au-delà du Rhin, M. Henri Heine est passé maître en ces petites guerres. Je ne défends pas le censeur de Cologne, je ne demande pas grace pour lui ; son métier est odieux, sa plume est inepte, je l’accorde ; c’est pour cela précisément qu’il faut prendre garde de le traiter comme un héros et sur un ton beaucoup trop sublime. Pour qui veut exercer une action efficace, rien n’est plus important que cette juste mesure, cet exact sentiment des choses. Voltaire, dans l’épître au roi de Danemark, attaque un certain censeur russe qui se croit bien redoutable ; rappelez-vous comme il le plaisante ! Il le prie de réfuter ses livres, et comme celui-ci aime mieux les brûler, il lui dit gaiement :
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la cellule du fou, celui-ci est debout, tout droit, immobile comme une statue de pierre. Pas un signe, pas un mouvement. Son regard étincelant est fixe comme celui de Macbeth quand l’ombre de Banco se dresse devant lui. Puis la vie éclate tout à coup dans cette pierre froide ; les vengeurs qu’il apercevait de loin s’approchent et l’entourent, il voit briller des épées, il voit s’agiter des flammes ; la lutte commence. Il croyait les avoir bien tués : puisqu’ils ressuscitent malgré tant de coups dont il les a frappés, cette fois sa main sera plus ferme ; mais les anges sourient gravement, et lui disent qu’on ne tue pas l’esprit. Sa raison s’égare de plus en plus, il s’emporte en imprécations, en blasphèmes, il veut anéantir une fois pour toutes cet ennemi qui toujours reparaît ; alors la Vérité lui flagelle le visage, et il tombe sur son lit en demandant grace. « Silence ! dit le poète, ne le jugeons pas ; ce malheureux n’était qu’un instrument. Il n’y a de place en mon cœur que pour la pitié. » Le tableau tracé par l’auteur est plein de poésie ; je crois cependant qu’il a mis trop de colère dans ses peintures. Le drame est trop vif ; M. Freiligrath a dépensé inutilement une énergie qui aurait été mieux employée ailleurs. Tout esprit juste y doit sentir une exagération qui le blessera. Malgré toutes les haines qu’elle provoque, malgré le mal qu’elle fait, la censure, même en Allemagne, n’a plus cette puissance cruelle que le poète a éloquemment châtiée, et ce n’est pas sur ce ton qu’il faut la poursuivre. Aux plus mauvais jours de l’ancienne société, sous la tyrannie religieuse, quand le censeur avait le bourreau pour auxiliaire, quand le bûcher attendait le livre et l’écrivain, ces fortes images n’auraient rien dit de trop. Si, au lieu du censeur de Cologne ou de Berlin, vous me montrez dans cette prison le persécuteur de Bruno ou de Galilée, le président de ce parlement qui a brûlé Vanini, certes j’approuverai cette vigoureuse peinture, je comprendrai ces remords sanglans qui l’agitent, ces visions épouvantables qui le viennent assaillir, et ce fouet de lumière avec lequel la Vérité flagelle le visage du meurtrier me représentera l’avènement prochain, la prochaine victoire de cet esprit nouveau qu’il a voulu tuer. Toutes ces inventions placées en leur lieu, éclairées du jour qui leur convient, pourront être vraiment belles, et l’auteur aura le droit de rappeler, comme il le fait, ce grand souvenir poétique de Macbeth et de Banco. Mais aujourd’hui, avouons-le, les choses sont un peu changées. Le formidable inquisiteur de Philippe II est devenu le censeur très ridicule du roi de Prusse, et il est si facile de tromper sa vigilance ! Il semble même que cette tactique doive être un attrait pour les esprits souples et alertes ; nos écrivains du XVIIIe siècle s’y
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jouaient de mille façons, et dans ce moment même, au-delà du Rhin, M. Henri Heine est passé maître en ces petites guerres. Je ne défends pas le censeur de Cologne, je ne demande pas grace pour lui ; son métier est odieux, sa plume est inepte, je l’accorde ; c’est pour cela précisément qu’il faut prendre garde de le traiter comme un héros et sur un ton beaucoup trop sublime. Pour qui veut exercer une action efficace, rien n’est plus important que cette juste mesure, cet exact sentiment des choses. Voltaire, dans l’épître au roi de Danemark, attaque un certain censeur russe qui se croit bien redoutable ; rappelez-vous comme il le plaisante ! Il le prie de réfuter ses livres, et comme celui-ci aime mieux les brûler, il lui dit gaiement :
 
::Tu les brûles, Jérôme, et de ces condamnés
Cela ne vaut-il pas mieux que vos imaginations tragiques ? M. Hoffmann de Fallersleben a été mieux inspiré que M. Freiligrath, quand il a emprunté à Voltaire ces railleries sans façon, lesquelles n’ont jamais été mieux employées qu’en de telles circonstances. M. Hoffmann a chanté aussi le censeur ; ces jours-là, sa bonhomie accoutumée s’est faite ironique, railleuse, parfois même assez spirituelle. Il a montré au doigt son héros, il l’a tourmenté par mille espiègleries, il a dévoilé tous ses ridicules, toutes ses sottises, et ces fines et légères attaques sont bien mieux appropriées, à coup sûr, que les dithyrambes indignés.
 
Ces observations sur une pièce d’ailleurs fort remarquable m’amènent tout naturellement à des critiques bien plus graves, bien plus considérables, que je dois à M. Freiligrath. Je me suis appliqué à mettre en lumière les mérites sérieux qui recommandent plusieurs de ses ballades, j’ai loué avec empressement les qualités nouvelles, l’élévation, l’éclat, qu’il a donnés à la muse politique de son pays ; il m’est sans doute permis de signaler avec la même franchise tout ce qui manque à son livre. Or, comment le poète a-t-il écrit à côté de ces vers si noblement inspirés des facéties indignes de son esprit ? Comment a-t-il pu méconnaître à ce point le caractère de son talent, et s’essayer d’une main si maladroite à de capricieux badinages pour lesquels il faut tant de qualités qu’il n’a pas ? M. Freiligrath possède une imagination forte, brillante, et il vient de prouver que cette imagination, trop amoureuse jadis de la forme et des couleurs bizarres, pouvait s’élever à une beauté plus pure : il est maître d’une langue sonore et harmonieuse ; mais (pourquoi force-t-il la critique à le lui rappeler ?) ce ne sont pas les caprices, les finesses, les ruses de l’ironie qui sont la vocation de sa muse. L’élégant persiflage de M. Henri Heine lui est interdit. Il est vrai que ce n’est pas toujours M. Henri Heine qu’il voudrait contrefaire ; il imite bien plus souvent la bonhomie joyeuse de M. Hoffmann de Fallersleben, et il est tout aussi malheureux avec l’un qu’avec l’autre. La gaieté bruyante ne lui réussit pas mieux que la raillerie légère. C’est tantôt une joie beaucoup trop naïve, tantôt une plaisanterie guindée et fausse. Par quel commentaire excuser cette incroyable épître que M. Freiligrath adresse à M. Hoffmann de Fallersleben ? Est-il possible d’aller se perdre avec plus d’intrépidité dans toutes les erreurs du mauvais goût ? Est-il possible de compromettre plus résolument les bonnes inspirations qu’on a rencontrées la veille ? M. Freiligrath avait écrit une préface, un peu raide, mais suffisamment digne, pour nous expliquer sa conduite et son passage dans les rangs des whigs ; ce drapeau auquel il s’était rallié, il l’avait tenu lui-même d’une main ferme dans plusieurs ballades politiques, dans plusieurs hymnes de son recueil, et maintenant il va détruire l’excellente impression qu’il a produite, en nous racontant, sur un air de vaudeville, quoi donc ? sa conversion opérée, le verre à la main, par M. Hoffmann de Fallersleben ! Les deux poètes se sont rencontrés à Coblentz, et les voici attablés à l’hôtel du Géant. Il est tard, la nuit est avancée, mais la joie, les vives causeries, et le vin surtout, prolongent la veillée bruyante. Quelle soirée ! quel instant décisif et solennel ! Entre deux bouteilles de champagne, le poète assiégé s’est rendu à discrétion. Le voilà converti à la foi nouvelle. L’éclatante lumière qui renversa saint Paul sur le chemin de Damas est remplacée ici par les calembours du poète de Breslau, lesquels, dit M. Freiligrath, brillaient comme des éclairs. L’illumination ne s’est point faite sur un Sinaï foudroyé, sur un éblouissant Thabor ; mais la fumée pourtant n’y manque pas, et cette nuit profonde, ces lampes qui s’éteignent en charbonnant, cette orgie à deux dans les salles désertes de l’hôtel du Géant, tout cela paraît à l’auteur un cadre suffisamment poétique et mystérieux pour y consacrer à jamais le souvenir de sa conversion. C’est M. Freiligrath lui-même qui nous donne fort au long ces édifians détails et bien d’autres encore. Si un adversaire du poète avait publié contre lui cette satire burlesque, je pourrais comprendre, tout en la blâmant, l’intention qui aurait conduit sa plume ; mais quand c’est M. Freiligrath qui parle de cette façon et qui affronte si follement le ridicule, en vérité que faut-il penser ? que faut-il dire ? Il faut montrer pour sa dignité plus de souci qu’il n’en a eu lui-même, il faut laisser dans l’ombre toutes ces facéties, tâcher de les oublier, éviter surtout d’en triompher trop aisément ; il faut dire enfin que, malgré ces plaisanteries détestables, on veut prendre au sérieux son manifeste politique, et ne point renoncer à l’estime qu’avaient inspirée de très beaux vers.
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rappeler ?) ce ne sont pas les caprices, les finesses, les ruses de l’ironie qui sont la vocation de sa muse. L’élégant persiflage de M. Henri Heine lui est interdit. Il est vrai que ce n’est pas toujours M. Henri Heine qu’il voudrait contrefaire ; il imite bien plus souvent la bonhomie joyeuse de M. Hoffmann de Fallersleben, et il est tout aussi malheureux avec l’un qu’avec l’autre. La gaieté bruyante ne lui réussit pas mieux que la raillerie légère. C’est tantôt une joie beaucoup trop naïve, tantôt une plaisanterie guindée et fausse. Par quel commentaire excuser cette incroyable épître que M. Freiligrath adresse à M. Hoffmann de Fallersleben ? Est-il possible d’aller se perdre avec plus d’intrépidité dans toutes les erreurs du mauvais goût ? Est-il possible de compromettre plus résolument les bonnes inspirations qu’on a rencontrées la veille ? M. Freiligrath avait écrit une préface, un peu raide, mais suffisamment digne, pour nous expliquer sa conduite et son passage dans les rangs des whigs ; ce drapeau auquel il s’était rallié, il l’avait tenu lui-même d’une main ferme dans plusieurs ballades politiques, dans plusieurs hymnes de son recueil, et maintenant il va détruire l’excellente impression qu’il a produite, en nous racontant, sur un air de vaudeville, quoi donc ? sa conversion opérée, le verre à la main, par M. Hoffmann de Fallersleben ! Les deux poètes se sont rencontrés à Coblentz, et les voici attablés à l’hôtel du Géant. Il est tard, la nuit est avancée, mais la joie, les vives causeries, et le vin surtout, prolongent la veillée bruyante. Quelle soirée ! quel instant décisif et solennel ! Entre deux bouteilles de champagne, le poète assiégé s’est rendu à discrétion. Le voilà converti à la foi nouvelle. L’éclatante lumière qui renversa saint Paul sur le chemin de Damas est remplacée ici par les calembours du poète de Breslau, lesquels, dit M. Freiligrath, brillaient comme des éclairs. L’illumination ne s’est point faite sur un Sinaï foudroyé, sur un éblouissant Thabor ; mais la fumée pourtant n’y manque pas, et cette nuit profonde, ces lampes qui s’éteignent en charbonnant, cette orgie à deux dans les salles désertes de l’hôtel du Géant, tout cela paraît à l’auteur un cadre suffisamment poétique et mystérieux pour y consacrer à jamais le souvenir de sa conversion. C’est M. Freiligrath lui-même qui nous donne fort au long ces édifians détails et bien d’autres encore. Si un adversaire du poète avait publié contre lui cette satire burlesque, je pourrais comprendre, tout en la blâmant, l’intention qui aurait conduit sa plume ; mais quand c’est M. Freiligrath qui parle de cette façon et qui affronte si follement le ridicule, en vérité que faut-il penser ? que faut-il dire ? Il faut montrer pour sa dignité plus de souci qu’il n’en a
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eu lui-même, il faut laisser dans l’ombre toutes ces facéties, tâcher de les oublier, éviter surtout d’en triompher trop aisément ; il faut dire enfin que, malgré ces plaisanteries détestables, on veut prendre au sérieux son manifeste politique, et ne point renoncer à l’estime qu’avaient inspirée de très beaux vers.
 
M. Freiligrath certainement gardera rancune un jour à celui qui l’a si mal inspiré. Les pièces qu’il imite de son nouvel ami sont le plus fâcheux commentaire de cette singulière épître qu’il lui adressait tout à l’heure. Les facéties auxquelles M. Hoffmann sait donner une tournure particulière de bonhomie naïve sont bien gauches, bien maladroites, dans la bouche de M. Freiligrath. M. Hoffmann est le poète candide, c’est trop dire, le ménétrier joyeux des tavernes ; il ne chante guère qu’après boire, et ses meilleurs refrains exhalent sans façon une odeur de bière et de tabac qui ne répugne pas au goût allemand. On sent combien ce rôle doit peu convenir au chantre inspiré des ballades : Je ne sais rien de plus maussade que sa plaisanterie, rien de plus attristant que sa gaieté. Ici, ce sont deux pièces sur le prince Louis de Prusse qui, au commencement de ce siècle, changea le costume des troupes et supprima la queue ; là-dessus, force quolibets, appels et prières au prince pour qu’il revienne supprimer toutes les queues et toutes les vieilleries. Un peu plus loin, il s’agit de Wallenstein : « O Wallenstein, dit le poète, comme nous savons t’imiter, et que de Wallenstein parmi nous ! Le chant du coq te faisait peur, dit-on ; et nous aussi, le chant matinal qui annonce le jour nouveau, le chant du coq nous fait trembler ! » Ce sont là de ces médiocres épigrammes qui, pour valoir quelque chose, veulent être légèrement lancées. Ces sortes de railleries prennent chez M. Hoffmann un air de candeur qui les rend parfois originales, et l’on sait avec quelle grace charmante et redoutable M. Heine excelle à les aiguiser, à les empoisonner. Au contraire, la langue éclatante de M. Freiligrath fait ressortir désagréablement la pauvreté de son persiflage. Une autre fois, il apprend qu’une maison de jeu vient d’être établie à Ebernbourg, aux bords de la Nahe, dans cette vallée où Ulric de Hutten trouva un asile chez Franz de Sikkingen. L’auteur évoque tout aussitôt le refrain fameux du poète guerrier : « ''Jacta est alea, ich hab’s gewagt'' ! le sort en est jeté, c’en est fait ! je l’ai osé ! » et ce ''jacta est alea'' opposé aux cris des joueurs devient pour lui une matière à antithèses, un texte de plaisanteries fort peu spirituelles. Cette pièce, moitié sérieuse, moitié satirique, commencée avec noblesse et terminée par un badinage équivoque, a le grand tort en outre de rappeler une ode très brillante de M. Herwegh, où le cri audacieux d’Ulric de Hutten est répété avec une émotion sincère et jeté fièrement à tous les échos. Ce voisinage est fâcheux cette fois pour M. Freiligrath, et s’il veut relire les vers de son jeune confrère, il comprendra toute la faute qu’il a commise.
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une ode très brillante de M. Herwegh, où le cri audacieux d’Ulric de Hutten est répété avec une émotion sincère et jeté fièrement à tous les échos. Ce voisinage est fâcheux cette fois pour M. Freiligrath, et s’il veut relire les vers de son jeune confrère, il comprendra toute la faute qu’il a commise.
 
Il a été moins malheureux peut-être dans une imitation de Goethe, dans cet intermède comique qu’il emprunte à Faust, et où il fait comparaître sous un masque railleur tous les hommes éminens que le roi de Prusse a rassemblés à Berlin. On sait que, dans le premier Faust, Goethe a chanté le Brocken et toutes les sorcelleries du moyen-âge, qu’il évoque sur la montagne endiablée. Après cette scène bizarre, après cette nuit de Walpürgis, commence un intermède satirique, un songe étrange, non pas le songe d’une nuit d’été, mais le songe de la nuit de Walpürgis. De petites épigrammes, finement aiguisées, sifflent de droite et de gauche comme des flèches ; poètes, artistes, philosophes, critiques, tous ceux que l’auteur a voulu désigner au ridicule, arrivent l’un après l’autre, disent un mot, et rentrent dans la foule. Ces rapides apparitions, ces marionnettes si tôt venues, si tôt disparues, forment une ronde très comique, qui s’agite au souffle de Titania, sous la fantastique direction de Pack et d’Ariel. Voilà la scène que M. Freiligrath a imitée, le cadre dont il s’empare pour y placer ses personnages. Titania, Puck et Ariel ont disparu, du moins sur le premier plan ; le maître des cérémonies, c’est le chat botté. M. Henri Blaze a ingénieusement remarqué que, dans l’intermède de Goethe, ces légères figures aériennes empruntées à Shakspeare, Ariel, Titania, servent à voiler, à tempérer, par l’idéal et la fantaisie, ce qu’il y a de trop cru, de trop réel, de trop prosaïque dans la satire ; ici, au contraire, en substituant à Titania le chat botté de M. Tieck, M. Freiligrath n’a rien voulu adoucir, et c’est de quoi nous pourrons le blâmer tout à l’heure. Voici donc le chat botté qui paraît et ouvre l’intermède ; le marquis de Carabas l’a envoyé pour amuser le souverain. Après lui, ce sont les maîtres de chapelle, M. Meyerbeer, M. Mendelsohn, et il s’agit d’organiser la fête. La fête sera complète : on aura ''Antigone, Médée, le Songe d’une nuit d’été, les Guêpes, les Captifs'' ; Sophocle, Euripide, Shakspeare, Aristophane et Plaute, toujours sous la direction du chat botté. « Les voici, dit le chat botté, le nord et le sud, le moderne et l’antique ; je vais mêler tout cela, un, deux, trois, comme un jeu de cartes. » Alors paraît Antigone, et elle prononce, les yeux baissés, un quatrain mélancolique ; puis vient un personnage de Shakspeare, qui lui offre galamment son bras ; puis les Guêpes, puis les Captifs, joyeux d’être enfin délivrés, et saluant le gracieux souverain qui les rend à la lumière. « Hélas ! répond le groupe des mécontens, il y en a bien d’autres qu’on pourrait délivrer aussi ! » Cependant le bruit s’accroît, et le chat botté commence à se plaindre du vacarme. Quelle foule ! quelle cohue ! quel tapage ! On ne pourra plus entendre ses fines lectures ! Sa poésie à la voix grêle, ses graces subtiles, ses élégances du siècle dernier, qui les goûtera désormais ? Le persiflage se prolonge ainsi fort long-temps, car, après, les poètes, après M. Tieck et son cortège, défile toute la procession officielle, magistrats, censeurs, conseillers auliques, ministres même, jusqu’à ce que le soleil se lève sur le Brocken, et qu’une matinée de mai dissipe ces ombres du passé. L’invention, il faut l’avouer, est assez plaisante ; c’est tout-à-fait une satire dans le goût allemand, et je ne nierai point ce qu’il y a de vif et de piquant dans une telle mascarade de la cour de Berlin. Le trait final n’est pas le moins heureux : le poète a osé dire tout haut que cette assemblée, si noble d’ailleurs et si illustre, ne représente que le passé de l’Allemagne, et point du tout les désirs, les espérances des générations nouvelles. Je n’affirmerai pas durement avec M. Freiligrath que ce sont là des ombres que l’aube dissipera ; mais enfin, cela est trop évident, le soleil se lève ailleurs, et il éclaire déjà d’autres horizons. On peut donc accepter le tableau railleur tracé par le poète ; il a suivi Goethe, et, soutenu par le maître, il a su échapper à ce mauvais goût, qui semble la condamnation de sa muse toutes les fois qu’elle se veut contraindre à une gaieté factice. Seulement, tout en admettant l’intérêt littéraire de cette brillante mise en scène, j’ai bien des doutes sur sa convenance morale. Ces railleries sont justes ; mais était-ce à M. Freiligrath qu’il appartenait de s’y jouer si cruellement ? Était-ce à un ami de la veille, à un disciple émancipé, de persifler ainsi le bon et spirituel vieillard dont le dilettantisme aimable représente si gracieusement, jusqu’au dernier jour, une poésie qui va mourir ? Une telle promptitude à renier ses affections semble plus choquante encore, lorsqu’on vient de lire, dans le recueil même de M. Freiligrath, les vers si sincèrement émus qu’il consacre à la poésie romantique. Dans ces beaux vers, il indique avec noblesse la situation de sa pensée ; il dit adieu à la muse de Tieck, d’Arnim, de Brentano, d’Uhland, à cette école superficielle sans doute, mais aimable et affectueuse. Bien qu’elle ait voulu endormir l’Allemagne dans les rêveries du moyen-âge, il n’oublie pas ce qu’elle a eu de grace et de tristesse, et il salue avec émotion, en la quittant, cette reine découronnée. Or, puisqu’il a exprimé de tels sentimens, comment a-t-il pensé qu’on accepterait les cruelles invectives auxquelles il s’abandonne un peu plus loin ? Si ce n’était qu’une peinture légèrement railleuse, tout le monde y sourirait ; mais le poète a souvent la main lourde, et il fait intervenir, on ne sait trop pourquoi, l’ombre de Voltaire, qui dit grossièrement à M. Tieck : « Nous rions tous deux, mon bon ami, mais je suis le maître, tu n’es qu’un bouffon. » On conviendra que de tels vers doivent arrêter brusquement le lecteur le mieux disposé. Au moment où M. Freiligrath, l’année dernière, attaquait si durement ses anciens maîtres, ''le Chat botté'' de M. Tieck était joué à Berlin, et obtenait un prodigieux succès. Le roi avait eu le désir de voir représenter une des œuvres favorites du spirituel humoriste. Shakspeare et Aristophane venaient d’être traduits sur la scène avec beaucoup d’éclat ; il fallait aussi évoquer pour ces solennités studieuses ces ingénieux petits drames de M. Tieck, qui doivent tant aux comédies d’Aristophane et aux fantaisies de Shakspeare. On alla donc chercher ''le Chat botté'' dans le magasin un peu suranné de l’école romantique, et il fut amené sans trop de péril à la clarté de la plus vive lumière entre ''les Guêpes'' et ''le Songe d’une nuit d’été'', entre les bouffonneries de Philocléon et les féeries poétiques de Titania. Heureux loisirs de ces soirées brillantes ! le public de Berlin se laissa charmer sans peine, et nul ne songea à chicaner l’aimable vieillard dont les gracieuses inventions reparaissaient, après cinquante ans, pour recevoir un dernier et universel hommage. Il y avait bien çà et là quelques esprits assez clairvoyans qui se demandaient pourquoi on affectait d’honorer si exclusivement les poètes du passé, d’où venait qu’on organisait une telle réaction, et s’il était bien convenable de faire servir à ce but les noms les plus aimés ou les plus vénérés de l’Allemagne ; mais M. Tieck n’était pas responsable de cette politique, et on se serait bien gardé de s’en venger sur le spirituel écrivain. Pourquoi donc M. Freiligrath n’a-t-il pas fait de même ? Lorsque, dans son amusante mascarade, il fait paraître le chœur des mécontens qui jette plaisamment de mélancoliques réflexions au milieu de la fête du chat botté, sa raillerie est spirituelle et polie ; mais, s’il insiste, s’il frappe au lieu de sourire, s’il fait insulter M. Tieck par l’ombre de Voltaire, il nous montre encore une fois combien cette escrime légère convient peu à sa plume, il commet une de ces fautes que le goût offensé ne pardonne pas.
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son bras ; puis les Guêpes, puis les Captifs, joyeux d’être enfin délivrés, et saluant le gracieux souverain qui les rend à la lumière. « Hélas ! répond le groupe des mécontens, il y en a bien d’autres qu’on pourrait délivrer aussi ! » Cependant le bruit s’accroît, et le chat botté commence à se plaindre du vacarme. Quelle foule ! quelle cohue ! quel tapage ! On ne pourra plus entendre ses fines lectures ! Sa poésie à la voix grêle, ses graces subtiles, ses élégances du siècle dernier, qui les goûtera désormais ? Le persiflage se prolonge ainsi fort long-temps, car, après, les poètes, après M. Tieck et son cortège, défile toute la procession officielle, magistrats, censeurs, conseillers auliques, ministres même, jusqu’à ce que le soleil se lève sur le Brocken, et qu’une matinée de mai dissipe ces ombres du passé. L’invention, il faut l’avouer, est assez plaisante ; c’est tout-à-fait une satire dans le goût allemand, et je ne nierai point ce qu’il y a de vif et de piquant dans une telle mascarade de la cour de Berlin. Le trait final n’est pas le moins heureux : le poète a osé dire tout haut que cette assemblée, si noble d’ailleurs et si illustre, ne représente que le passé de l’Allemagne, et point du tout les désirs, les espérances des générations nouvelles. Je n’affirmerai pas durement avec M. Freiligrath que ce sont là des ombres que l’aube dissipera ; mais enfin, cela est trop évident, le soleil se lève ailleurs, et il éclaire déjà d’autres horizons. On peut donc accepter le tableau railleur tracé par le poète ; il a suivi Goethe, et, soutenu par le maître, il a su échapper à ce mauvais goût, qui semble la condamnation de sa muse toutes les fois qu’elle se veut contraindre à une gaieté factice. Seulement, tout en admettant l’intérêt littéraire de cette brillante mise en scène, j’ai bien des doutes sur sa convenance morale. Ces railleries sont justes ; mais était-ce à M. Freiligrath qu’il appartenait de s’y jouer si cruellement ? Était-ce à un ami de la veille, à un disciple émancipé, de persifler ainsi le bon et spirituel vieillard dont le dilettantisme aimable représente si gracieusement, jusqu’au dernier jour, une poésie qui va mourir ? Une telle promptitude à renier ses affections semble plus choquante encore, lorsqu’on vient de lire, dans le recueil même de M. Freiligrath, les vers si sincèrement émus qu’il consacre à la poésie romantique. Dans ces beaux vers, il indique avec noblesse la situation de sa pensée ; il dit adieu à la muse de Tieck, d’Arnim, de Brentano, d’Uhland, à cette école superficielle sans doute, mais aimable et affectueuse. Bien qu’elle ait voulu endormir l’Allemagne dans les rêveries du moyen-âge, il n’oublie pas ce qu’elle a eu de grace et de tristesse, et il salue avec émotion, en la quittant,
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cette reine découronnée. Or, puisqu’il a exprimé de tels sentimens, comment a-t-il pensé qu’on accepterait les cruelles invectives auxquelles il s’abandonne un peu plus loin ? Si ce n’était qu’une peinture légèrement railleuse, tout le monde y sourirait ; mais le poète a souvent la main lourde, et il fait intervenir, on ne sait trop pourquoi, l’ombre de Voltaire, qui dit grossièrement à M. Tieck : « Nous rions tous deux, mon bon ami, mais je suis le maître, tu n’es qu’un bouffon. » On conviendra que de tels vers doivent arrêter brusquement le lecteur le mieux disposé. Au moment où M. Freiligrath, l’année dernière, attaquait si durement ses anciens maîtres, ''le Chat botté'' de M. Tieck était joué à Berlin, et obtenait un prodigieux succès. Le roi avait eu le désir de voir représenter une des œuvres favorites du spirituel humoriste. Shakspeare et Aristophane venaient d’être traduits sur la scène avec beaucoup d’éclat ; il fallait aussi évoquer pour ces solennités studieuses ces ingénieux petits drames de M. Tieck, qui doivent tant aux comédies d’Aristophane et aux fantaisies de Shakspeare. On alla donc chercher ''le Chat botté'' dans le magasin un peu suranné de l’école romantique, et il fut amené sans trop de péril à la clarté de la plus vive lumière entre ''les Guêpes'' et ''le Songe d’une nuit d’été'', entre les bouffonneries de Philocléon et les féeries poétiques de Titania. Heureux loisirs de ces soirées brillantes ! le public de Berlin se laissa charmer sans peine, et nul ne songea à chicaner l’aimable vieillard dont les gracieuses inventions reparaissaient, après cinquante ans, pour recevoir un dernier et universel hommage. Il y avait bien çà et là quelques esprits assez clairvoyans qui se demandaient pourquoi on affectait d’honorer si exclusivement les poètes du passé, d’où venait qu’on organisait une telle réaction, et s’il était bien convenable de faire servir à ce but les noms les plus aimés ou les plus vénérés de l’Allemagne ; mais M. Tieck n’était pas responsable de cette politique, et on se serait bien gardé de s’en venger sur le spirituel écrivain. Pourquoi donc M. Freiligrath n’a-t-il pas fait de même ? Lorsque, dans son amusante mascarade, il fait paraître le chœur des mécontens qui jette plaisamment de mélancoliques réflexions au milieu de la fête du chat botté, sa raillerie est spirituelle et polie ; mais, s’il insiste, s’il frappe au lieu de sourire, s’il fait insulter M. Tieck par l’ombre de Voltaire, il nous montre encore une fois combien cette escrime légère convient peu à sa plume, il commet une de ces fautes que le goût offensé ne pardonne pas.
 
Le meilleur conseil qu’on puisse donner à M. Freiligrath, c’est de renoncer à l’ironie. Il faut à sa muse les sujets sérieux, les couleurs é
Le meilleur conseil qu’on puisse donner à M. Freiligrath, c’est de renoncer à l’ironie. Il faut à sa muse les sujets sérieux, les couleurs éclatantes ; il faut à ce peintre hardi une toile où sa main puisse appuyer sans scrupule. La légèreté qu’il affecte l’a entraîné, comme on voit, dans bien des erreurs : une des plus graves est le détestable couplet qui termine son livre ; finir par un calembour, après tant de beaux vers ! Décidément, M. Hoffmann de Fallersleben persécute M. Freiligrath. Pour oublier ces maladroites contrefaçons, je relis avec plus de plaisir de courtes pièces que j’ai oublié de signaler dans cette rapide analyse du livre, et qui, sans appartenir à la série de ses ballades plus importantes, se détachent tout-à-fait des pièces fâcheuses que je viens de blâmer. Ce sont de rapides chansons, des strophes animées, provoquantes, fièrement et légèrement enlevées. L’auteur conserve l’inspiration sérieuse qui est la sienne ; il ne s’abaisse pas à une gaieté de mauvais aloi, et pourtant ces vifs refrains sont une diversion habile aux inspirations plus fortes, plus vigoureuses. C’était là le délassement qu’il devait chercher après les hymnes et les ballades. Je signalerai les strophes charmantes intitulées : ''Musique de guerre''. La jeune femme du poète est assise à son piano, et celui-ci lui demande un air de bataille ; alors cette musique aux fiers accens, sa femme chérie qui s’associe de la sorte aux plus hardis sentimens de sa muse, sa petite maison qui retentit de ces notes belliqueuses, tout lui remplit l’ame de joie et de courage. La pièce intitulée ''Inondation'' exprime aussi une intrépidité charmante, et comme un défi jeté aux élémens. Celle où l’Angleterre s’adresse à l’Allemagne n’est ni moins vive ni moins éloquente. Une autre petite chanson, ''En Dépit de tout'', est un vrai chef-d’œuvre d’entrain, de bonne humeur et de cordiale allégresse ; c’est la chanson du brave homme. Le poète chante le brave homme, l’homme pauvre, l’homme de rien, comme Béranger a chanté les gueux. En dépit de tout, le brave homme est heureux ; point de places, il est vrai, point de rubans ; qu’importe ? c’est un brave homme. Est-ce là un titre si commun ? Vive l’aristocratie des braves gens ! Ces idées ne sont rien ; ce qui est plein de grace, c’est le mouvement du style, le rhythme vif et alerte, la rapidité électrique d’un sentiment naïf et allègrement exprimé. Voilà les strophes que j’ai relues pour effacer l’impression désagréable des facéties de l’auteur ; mais surtout je relirai ces nobles hymnes, ces ballades généreusement inspirées, ces douloureuses élégies, où le poète a consacré quelques-unes des idées fécondes qui doivent guider l’opposition constitutionnelle en Prusse. Ce sont là les vrais titres de M. Freiligrath ; c’est par ces beaux vers qu’il a mérité tant d’éloges et tant de blâmes, tant de sympathies empressées et tant de récriminations amères, enfin tout un succès agité, tumultueux, qui a été comme un évènement pour l’Allemagne.
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Le meilleur conseil qu’on puisse donner à M. Freiligrath, c’est de renoncer à l’ironie. Il faut à sa muse les sujets sérieux, les couleurs éclatantesclatantes ; il faut à ce peintre hardi une toile où sa main puisse appuyer sans scrupule. La légèreté qu’il affecte l’a entraîné, comme on voit, dans bien des erreurs : une des plus graves est le détestable couplet qui termine son livre ; finir par un calembour, après tant de beaux vers ! Décidément, M. Hoffmann de Fallersleben persécute M. Freiligrath. Pour oublier ces maladroites contrefaçons, je relis avec plus de plaisir de courtes pièces que j’ai oublié de signaler dans cette rapide analyse du livre, et qui, sans appartenir à la série de ses ballades plus importantes, se détachent tout-à-fait des pièces fâcheuses que je viens de blâmer. Ce sont de rapides chansons, des strophes animées, provoquantes, fièrement et légèrement enlevées. L’auteur conserve l’inspiration sérieuse qui est la sienne ; il ne s’abaisse pas à une gaieté de mauvais aloi, et pourtant ces vifs refrains sont une diversion habile aux inspirations plus fortes, plus vigoureuses. C’était là le délassement qu’il devait chercher après les hymnes et les ballades. Je signalerai les strophes charmantes intitulées : ''Musique de guerre''. La jeune femme du poète est assise à son piano, et celui-ci lui demande un air de bataille ; alors cette musique aux fiers accens, sa femme chérie qui s’associe de la sorte aux plus hardis sentimens de sa muse, sa petite maison qui retentit de ces notes belliqueuses, tout lui remplit l’ame de joie et de courage. La pièce intitulée ''Inondation'' exprime aussi une intrépidité charmante, et comme un défi jeté aux élémens. Celle où l’Angleterre s’adresse à l’Allemagne n’est ni moins vive ni moins éloquente. Une autre petite chanson, ''En Dépit de tout'', est un vrai chef-d’œuvre d’entrain, de bonne humeur et de cordiale allégresse ; c’est la chanson du brave homme. Le poète chante le brave homme, l’homme pauvre, l’homme de rien, comme Béranger a chanté les gueux. En dépit de tout, le brave homme est heureux ; point de places, il est vrai, point de rubans ; qu’importe ? c’est un brave homme. Est-ce là un titre si commun ? Vive l’aristocratie des braves gens ! Ces idées ne sont rien ; ce qui est plein de grace, c’est le mouvement du style, le rhythme vif et alerte, la rapidité électrique d’un sentiment naïf et allègrement exprimé. Voilà les strophes que j’ai relues pour effacer l’impression désagréable des facéties de l’auteur ; mais surtout je relirai ces nobles hymnes, ces ballades généreusement inspirées, ces douloureuses élégies, où le poète a consacré quelques-unes des idées fécondes qui doivent guider l’opposition constitutionnelle en Prusse. Ce sont là les vrais titres de M. Freiligrath ; c’est par ces beaux vers qu’il a mérité tant d’éloges et tant de blâmes, tant de sympathies empressées et tant de récriminations amères, enfin tout un succès agité, tumultueux, qui a été comme un évènement pour l’Allemagne.
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amères, enfin tout un succès agité, tumultueux, qui a été comme un évènement pour l’Allemagne.
 
On entrevoit en effet, dans ce livre, ce que pourrait être une opposition sérieuse, intelligente, et quelle influence elle obtiendrait bientôt, si elle s’attachait à des doctrines précises, à des principes nettement définis. Le mouvement constitutionnel, qui est au fond des esprits, a été comme révélé et mis en lumière par l’enthousiasme que ce manifeste a provoqué. Il existe en Prusse, chez une partie considérable de la nation, un fonds d’idées libérales, d’instincts généreux, d’espérances légitimes, qu’il s’agit d’encourager et de fortifier chaque jour. C’est là que doit se porter tout l’effort des publicistes. On peut affirmer que, malgré le tumulte assez incohérent de sa littérature politique, malgré la fièvre qui la tourmente, l’Allemagne, la Prusse surtout, verrait enfin se former cette opposition ferme et réfléchie dont les services lui seraient si utiles pour la transformation morale commencée sous nos yeux. Il n’y a que trop de griefs clairs et positifs ; comment serait-il difficile de formuler un programme auquel se rallieraient tant d’esprits généreux, qui, jetés sans guide dans des routes diverses, cherchent follement l’impossible ? On a vu toute une armée se mettre en marche pour la conquête d’une société nouvelle ; les cœurs étaient résolus, les armes étaient prêtes ; une seule chose avait été oubliée, on n’avait pas de drapeau. De là, comme on pense, l’indiscipline, les désertions, les pillages, les folles aventures ; ne serait-il pas bien temps d’y songer ?
 
On sait quels sont les principaux points de ce programme, une constitution, la responsabilité des ministres, la liberté de la presse, la publicité et l’indépendance des tribunaux ; mais on est trop porté à perdre de vue ce but solennel qu’il importe, au contraire, de contempler et de poursuivre sans cesse. Au moment où il se vante si haut d’être entré dans la vie pratique, l’esprit allemand prouve beaucoup trop combien c’est pour lui une tâche difficile. Ce converti de la veille, ce néophyte fougueux, oubliera demain sa foi et ses engagemens. Ce disciple nouveau de la réalité retournera dans une heure à toutes ses fantaisies. C’étaient hier des fantaisies métaphysiques ; ce sont aujourd’hui des fantaisies sociales. Le sujet seulement est changé ; mais où est donc cette pensée pratique dont on est si fier ? Attachez-vous à une série de principes : établis dans cette citadelle, vous tiendrez sûrement la campagne. M. Freiligrath a réveillé l’attention publique quand il a chanté le droit commun et signalé les crimes d’une législation barbare. S’il avait eu le bonheur de consacrer par d’aussi beaux symboles les autres griefs du parti libéral, son livre eût été un manifeste bien plus décisif. Qu’on lui sache gré pourtant de l’heureux instinct qui l’a poussé, car, parmi tant de demandes si légitimes, s’il y en a une qui soit pressante, urgente, et ne souffre point de retard, c’est bien celle qui a été chantée par lui.
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par d’aussi beaux symboles les autres griefs du parti libéral, son livre eût été un manifeste bien plus décisif. Qu’on lui sache gré pourtant de l’heureux instinct qui l’a poussé, car, parmi tant de demandes si légitimes, s’il y en a une qui soit pressante, urgente, et ne souffre point de retard, c’est bien celle qui a été chantée par lui.
 
Que les constitutions promises au moment du péril, après Iéna., avant Leipzig, aient été refusées obstinément pendant plus de trente années, que le contrat passé en 1813 ait été anéanti, oui, sans doute, c’est une violation de la foi jurée et le sujet des réclamations les plus saintes ; mais il y a un mal plus grand peut-être : c’est ce contraste effrayant, cette contradiction incompréhensible entre les lumières d’un peuple et les désordres qu’il accepte. Il n’y a pas de pays au monde où la science du droit soit plus forte, plus florissante qu’en Allemagne. Science inutile ! science menteuse ! dans ce même pays, auprès de ces universités où professent des jurisconsultes si profonds, vous trouverez des tribunaux dépendans, une justice asservie au pouvoir, des lois qui donnent pour juge à l’accusé celui-là même qui l’accuse. En vérité, je ne puis comprendre que l’attention des publicistes sérieux ne se tourne pas de ce côté. Ce ne sont pas ici de vagues plaintes, des déclamations vides de sens ; voilà des faits, des exigences nettes et clairement définies ; les choses parlent toutes seules, elles appellent, elles crient. Pourquoi donc, parmi tant de tribuns, s’en trouve-t-il si peu qui veuillent porter, le débat sur ces questions sacrées ? Des avocats se sont réunis dans plusieurs villes d’Allemagne pour délibérer sur ce sujet ; un journal a été fondé à Leipzig dans l’intérêt de la publicité des tribunaux, et afin d’arracher au mystère des procédures tout ce qu’il est possible de lui soustraire sous l’empire des lois actuelles. Ce sont là des tentatives vraiment libérales, mais ce n’est point assez ; ces efforts isolés ne seront rien, tant que les voix les plus hautes et les plus autorisées garderont le silence. Pourquoi les universités n’osent-elles pas, au nom de la science dont elles ont le dépôt, demander au pouvoir l’application de ces principes qu’elles enseignent ? Ne serait-il pas temps que les notions du juste et de l’injuste sortissent de l’ombre des écoles ? Quoi ! il existe un pays où le même homme est à la fois accusateur et juge ! il existe un pays où la justice est dépendante, où le pouvoir est en réalité le seul.juge véritable, où tous les arrêts, avant d’être publiés, doivent être envoyés au ministre de la justice qui peut les admettre ou les casser, comme bon lui semble ! il existe un pays où la défense n’est pas libre, je me trompe, où elle n’existe pas, où l’on peut s’en passer, où ce n’est pas une partie essentielle du procès, où c’est une tolérance, une grace, et quelle grace, bon Dieu ! la grace pour l’accusé de conférer avec son défenseur seulement en présence du juge, et la permission à l’avocat de défendre son client seulement dans les limites que l’accusation lui impose ! il existe un pays où ces iniquités sont inscrites solennellement dans le code, et les universités de ce pays sont peuplées de jurisconsultes éminens, et cette science dédaigneuse ne réclame pas contre la barbarie qui l’entoure ! Ce n’est pas tout : une partie de ce pays avait conservé nos lois, que lui avait données la révolution ; on a tout fait pour détruire dans les ames ces saintes notions du droit et de la justice. Peu à peu, dans l’ombre, par des coups détournés, on a enlevé à la loi française tout ce qui a pu lui être soustrait pour le rendre à la barbarie. Que de manœuvres en outre pour éloigner insensiblement les esprits, pour éteindre dans ces provinces le respect de cette législation ! que de vieilles rancunes excitées sourdement ! quel usage indigne de ces mots sacrés de patrie et de fierté nationale ! C’était une lutte ouverte entre les idées barbares et la lumière de la civilisation moderne. Cette lutte, le nouveau règne crut l’avoir menée si bien, qu’un jour, il y a deux ans à peine, il osa proposer aux états provinciaux du Rhin de substituer la loi prussienne au code français. Qu’eût-il fallu penser de l’Allemagne, si le ferme bon sens de l’assemblée n’eût repoussé ces insolentes prétentions ? L’idée même du droit était abandonnée et livrée volontairement. On ne pouvait craindre sans doute une telle résignation. La résistance a été ferme, mais cela ne suffit point encore. Ce n’est pas assez d’avoir maintenu la législation donnée aux provinces du Rhin par la France nouvelle, de l’avoir maintenue, toute mutilée qu’elle est ; il faut que l’opinion poursuive cette tâche avec calme, mais avec force ; il faut qu’elle commence par-là toutes les réformes sollicitées d’une manière ardente, mais trop vague et trop indécise. Voilà le point de départ nécessaire. L’opposition est ici sur un terrain solide où on ne peut la vaincre. S’il est vrai que cette cause n’est pas encore aussi populaire qu’on le désire, le poète qui chanterait ces vœux de tous les esprits éclairés accomplirait une œuvre efficace, populaire, l’œuvre d’un bon, citoyen. Oui, il faudrait à l’Allemagne un poète ému, généreux, éloquent, qui pût jeter à tous les échos ce grand cri de justice. Schiller, la flamme au front, n’eût pas manqué aujourd’hui à cette tâche glorieuse. Or, ces idées une fois bien établies, pense-t-on que la révolution politique ne deviendrait pas plus certaine, et que l’opposition constitutionnelle, plus nombreuse, plus autorisée, plus fortement soutenue par la conscience publique, ne verrait pas se réaliser enfin, dans un délai presque inévitable, les solennelles promesses de 1813 ?
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n’est pas une partie essentielle du procès, où c’est une tolérance, une grace, et quelle grace, bon Dieu ! la grace pour l’accusé de conférer avec son défenseur seulement en présence du juge, et la permission à l’avocat de défendre son client seulement dans les limites que l’accusation lui impose ! il existe un pays où ces iniquités sont inscrites solennellement dans le code, et les universités de ce pays sont peuplées de jurisconsultes éminens, et cette science dédaigneuse ne réclame pas contre la barbarie qui l’entoure ! Ce n’est pas tout : une partie de ce pays avait conservé nos lois, que lui avait données la révolution ; on a tout fait pour détruire dans les ames ces saintes notions du droit et de la justice. Peu à peu, dans l’ombre, par des coups détournés, on a enlevé à la loi française tout ce qui a pu lui être soustrait pour le rendre à la barbarie. Que de manœuvres en outre pour éloigner insensiblement les esprits, pour éteindre dans ces provinces le respect de cette législation ! que de vieilles rancunes excitées sourdement ! quel usage indigne de ces mots sacrés de patrie et de fierté nationale ! C’était une lutte ouverte entre les idées barbares et la lumière de la civilisation moderne. Cette lutte, le nouveau règne crut l’avoir menée si bien, qu’un jour, il y a deux ans à peine, il osa proposer aux états provinciaux du Rhin de substituer la loi prussienne au code français. Qu’eût-il fallu penser de l’Allemagne, si le ferme bon sens de l’assemblée n’eût repoussé ces insolentes prétentions ? L’idée même du droit était abandonnée et livrée volontairement. On ne pouvait craindre sans doute une telle résignation. La résistance a été ferme, mais cela ne suffit point encore. Ce n’est pas assez d’avoir maintenu la législation donnée aux provinces du Rhin par la France nouvelle, de l’avoir maintenue, toute mutilée qu’elle est ; il faut que l’opinion poursuive cette tâche avec calme, mais avec force ; il faut qu’elle commence par-là toutes les réformes sollicitées d’une manière ardente, mais trop vague et trop indécise. Voilà le point de départ nécessaire. L’opposition est ici sur un terrain solide où on ne peut la vaincre. S’il est vrai que cette cause n’est pas encore aussi populaire qu’on le désire, le poète qui chanterait ces vœux de tous les esprits éclairés accomplirait une œuvre efficace, populaire, l’œuvre d’un bon, citoyen. Oui, il faudrait à l’Allemagne un poète ému, généreux, éloquent, qui pût jeter à tous les échos ce grand cri de justice. Schiller, la flamme au front, n’eût pas manqué aujourd’hui à cette tâche glorieuse. Or, ces idées une fois bien établies, pense-t-on que la révolution politique ne deviendrait pas plus certaine, et que l’opposition constitutionnelle, plus nombreuse, plus autorisée, plus fortement
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soutenue par la conscience publique, ne verrait pas se réaliser enfin, dans un délai presque inévitable, les solennelles promesses de 1813 ?
 
Ce mouvement constitutionnel, qui commence à se dégager en Prusse, a surtout deux obstacles à redouter parmi les esprits libéraux, le scepticisme des uns, l’hostilité déclarée des autres. Au moment des transformations sociales, il n’est pas rare de rencontrer des hommes de cœur qui doutent de l’esprit nouveau et des formes qui doivent le représenter. A ce scepticisme, à ce découragement précoce, ajoutez les jalousies nationales qu’il est si facile d’envenimer au-delà du Rhin, et dont les gouvernemens profitent avec une très habile diplomatie ; faudra-t-il ressembler à l’Angleterre ? à la France surtout ? Ne doit-on pas craindre l’influence de nos idées ? Voudra-t-on copier, imiter ? A ce seul mot, l’orgueil s’irrite, et cet enthousiasme cosmopolite, qui a été long-temps la gloire de l’esprit allemand, fait place aux mesquines rancunes, aux préoccupations étroites. Ce mal existe, il disparaîtra devant le bon sens public, il s’efface déjà, mais il existe. Ce n’est pas tout : il y a des ennemis plus redoutables. Ceux dont je viens de parler doutent, s’inquiètent, s’interrogent et n’osent avancer ; ceux-ci, au contraire, attaquent décidément et rejettent tous ces essais qu’il faudrait encourager et soutenir. Dans un pays où l’esprit libéral cherche à se discipliner pour vaincre, je sais des écrivains qui se sont donné pour mission de railler ce parti à mesure qu’il se forme et de le mettre en déroute. Vous les croiriez inspirés par le pouvoir, tant ils servent bien sa politique, et ce sont ses plus violens ennemis. J’ai sous les yeux plusieurs brochures publiées l’année dernière par M. Edgar Bauer sous ce titre : ''les Tendances libérales en Allemagne (Die liberalen Bestrebungen in Deutschland''). L’oreille attentive au moindre bruit de liberté, l’auteur s’en va de pays en pays, suivant ces mouvemens partout où ils éclatent. Aujourd’hui le voilà en Prusse, dans les provinces de l’est, en Silésie ou à Koenigsberg ; hier, c’était dans le duché de Bade ; demain, il ira sur le Rhin, à Cologne ou à Dusseldorf. Qui le pousse ainsi ? Que porte-t-il avec lui ? Quel drapeau ? quelle propagande ? Vous pensez qu’il étudie ces sentimens nouveaux qui se déclarent, qu’il veut les nourrir, les fortifier, entretenir enfin l’esprit public encore si incertain, si irrésolu. Non, il fera précisément le contraire. M. Jacoby publie à Koenigsberg sa courageuse brochure des ''Quatre questions''. Il résume avec force les griefs de l’opinion ; ce manifeste ranime les esprits en leur montrant un but direct, une espérance permise. Le livre est saisi ; l’auteur, mis en jugement, est condamné d’abord, puis acquitté ; enfin, l’opinion a été émue, et Koenigsberg devient un des centres les plus actifs du progrès libéral. Aussitôt M. Edgar Bauer prend la parole, et, critiquant avec aigreur tout ce qui vient d’arriver, il disperserait volontiers, s’il y pouvait réussir, cette opposition si peu sûre d’elle-même. Or, ce qu’il a fait ainsi à Koenigsberg, il le fera demain à Carlsruhe, et après-demain à Cologne. Qu’est-ce à dire ? Quel est le but de M. Bauer et de ses amis ? Ils ont sans doute des théories beaucoup plus efficaces à proposer ! Ce dédain supérieur cache des desseins profonds ! Nous avons affaire à de grands politiques ! Que serait-ce si on ne trouvait là, en cherchant bien, que les rêveries prétentieuses et les bizarreries théologiques de la jeune école hégélienne ? Le bon sens de l’Allemagne résistera ; elle n’aura pas rompu avec ce mysticisme, qui la fascinait jadis, pour se livrer de nouveau à l’insatiable démon du vide. Malgré les attaques de cette singulière théologie républicaine, la véritable opposition doit continuer son œuvre. M. Edgar Bauer peut se croire très bien inspiré quand il poursuit de sa critique pédantesque tous les actes du parti constitutionnel ; sa prédication ne vaut rien, elle est à la fois trop violente et trop antipathique à l’esprit du monde moderne. En voulant allumer un incendie révolutionnaire, il souffle si fort sur cette lumière faible et vacillante, qu’il semble tout prêt à l’étouffer. Mais non, elle ne s’éteindra pas, cette flamme précieuse, elle grandira, comme ces feux qui, répétés de cime en cime, portent au loin une nouvelle de victoire. De l’Elbe jusqu’au Rhin, de Koenigsherg jusqu’à Cologne, les états provinciaux continueront de réclamer les sérieuses réformes qui doivent rompre les derniers liens du passé, et introduire décidément l’Allemagne dans les voies de la civilisation moderne.é
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mue, et Koenigsberg devient un des centres les plus actifs du progrès libéral. Aussitôt M. Edgar Bauer prend la parole, et, critiquant avec aigreur tout ce qui vient d’arriver, il disperserait volontiers, s’il y pouvait réussir, cette opposition si peu sûre d’elle-même. Or, ce qu’il a fait ainsi à Koenigsberg, il le fera demain à Carlsruhe, et après-demain à Cologne. Qu’est-ce à dire ? Quel est le but de M. Bauer et de ses amis ? Ils ont sans doute des théories beaucoup plus efficaces à proposer ! Ce dédain supérieur cache des desseins profonds ! Nous avons affaire à de grands politiques ! Que serait-ce si on ne trouvait là, en cherchant bien, que les rêveries prétentieuses et les bizarreries théologiques de la jeune école hégélienne ? Le bon sens de l’Allemagne résistera ; elle n’aura pas rompu avec ce mysticisme, qui la fascinait jadis, pour se livrer de nouveau à l’insatiable démon du vide. Malgré les attaques de cette singulière théologie républicaine, la véritable opposition doit continuer son œuvre. M. Edgar Bauer peut se croire très bien inspiré quand il poursuit de sa critique pédantesque tous les actes du parti constitutionnel ; sa prédication ne vaut rien, elle est à la fois trop violente et trop antipathique à l’esprit du monde moderne. En voulant allumer un incendie révolutionnaire, il souffle si fort sur cette lumière faible et vacillante, qu’il semble tout prêt à l’étouffer. Mais non, elle ne s’éteindra pas, cette flamme précieuse, elle grandira, comme ces feux qui, répétés de cime en cime, portent au loin une nouvelle de victoire. De l’Elbe jusqu’au Rhin, de Koenigsherg jusqu’à Cologne, les états provinciaux continueront de réclamer les sérieuses réformes qui doivent rompre les derniers liens du passé, et introduire décidément l’Allemagne dans les voies de la civilisation moderne.
 
Ces idées qui s’éclaircissent peu à peu, ces résolutions qui s’affermissent, ce mouvement enfin qui s’accroît, voilà ce qui a donné au livre de M. Freiligrath une importance inattendue. Toutes les fois qu’il a chanté ces sentimens vrais, ces désirs sincères, il a rencontré de nobles accens ; toutes les fois qu’il a touché avec un heureux instinct ces cordes si bien préparées, elles ont vibré harmonieusement. C’est l’opinion qui a fait parler le poète, et peut-être à son tour elle lui doit d’avoir mieux compris et plus ardemment aimé les principes qu’il a chantés. Est-ce assez cependant ? A cette pensée publique qui l’inspirait, le poète a-t-il rendu tout ce qu’il pouvait rendre ? Si la profession de foi de M. Freiligrath peut être regardée comme le manifeste d’un parti tout entier, il y a là encore bien de l’indécision. Des parties excellentes qui répondent franchement à des sentimens vivaces, et à côté de cela mille faiblesses, voilà ce livre. C’est par ces qualités et ces défauts, je le sais, qu’il exprime assez bien l’état présent des esprits.
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Ce manifeste où éclatent des vers si généreux, et que terminent des couplets vulgaires, c’est bien aussi ce parti honnête, dévoué, mais indécis et qui ne sait pas conclure. Représenter si exactement son parti, ce peut être une bonne fortune pour un livre, ce n’est pas un succès véritable, ce n’est pas une victoire. On s’impatiente contre l’auteur, qui reste si maladroitement à la moitié de sa route ; car son œuvre, telle qu’elle est, nous laisse entrevoir quelle éclatante occasion il a perdue, que de choses fécondes il a négligées, et, pour tout dire enfin, quel beau livre il n’a pas fait !
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