Différences entre les versions de « Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient »

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{{journal|Des intérêts du Nord scandinave dans la Question d’Orient|[[A. Geffroy]]|[[Revue des Deux Mondes]] T.9 1855}}
 
===* [[Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/01|I. Rapports de la Suède avec la Russie depuis la mort de Charles XII===]]15 février 1855.
* [[Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/02|II. La Suède sous Gustave IV - Progrès de la Russie et déchéance du dernier Vasa]]
15 février 1855. -
* [[Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/03|III. Rapports entre la Suède et la Russie sous Charles XIII élection de Bernadotte]] 15 septembre 1855
 
* [[Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/04|IV. La Politique suédoise en 1812 Alexandre Bernadotte et Napoléon]] 1 novembre 1855.
===II. La Suède sous Gustave IV - Progrès de la Russie et déchéance du dernier Vasa===
* [[Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/05|V. Bernadotte et la réunion de la Norvège à la Suède]]
 
* [[Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/06|VI. La Suède avant et depuis le Traité de Paris le roi Charles-Jean et le roi Oscar dans leurs rapports avec le cabinet russe]] 1 juin 1856
La révolution du 13 mars 1809, qui a renversé du trône de Suède le fils de Gustave III, Gustave IV Adolphe, dernier rejeton couronné de l’antique famille de Vasa, marque le moment précis où la Suède, presque ruinée par les attaques violentes ou les secrètes menées de la Russie, descend au dernier degré d'épuisement et de misère. Tout le fruit du règne de Gustave III est perdu; cet habile monarque, dont il est trop souvent de mode à Stockholm de médire, parce qu'il s'appuyait sur la politique et les idées françaises, avait du moins accompli deux utiles desseins : il avait renversé, malgré la Prusse et la Russie, la constitution de 1720, qui présageait à la Suède le sort de la Pologne, et il avait porté les armes suédoises jusqu'à quelques lieues de Saint-Pétersbourg, qu'il avait fait trembler. En 1809, au contraire, la Russie vient de s'emparer de toute la Finlande; ses canons, établis dans les îles de la Baltique, sont à dix-huit lieues de Stockholm, et sa frontière nord-ouest empiète sur le territoire essentiellement suédois; de plus, le contre-coup de cette perte cruelle est à l’intérieur une révolution. Gustave IV a été plus malheureux encore dans sa lutte contre Alexandre que Charles XII dans sa rivalité avec Pierre le Grand; il faut reconnaître qu'il a été moins héroïque et tout aussi téméraire.
 
Certes il est permis de regretter aujourd'hui que les dispositions secrètes de la paix de Tilsitt aient livré à la Russie un avant-poste aussi important que la Finlande, et l’on peut bien estimer que cette fois encore la France n'a pas apprécié sainement ou connu entièrement les avantages que peuvent procurer l’alliance et la coopération des peuples du Nord; mais on doit avouer que, d'une part, Gustave IV Adolphe avait attiré par ses imprudences la conquête russe, et que, de l’autre, il s'était montré ennemi tellement acharné et violent de Napoléon, que l’empereur n'aurait pas pu le défendre, même s'il avait renoncé à le punir. Tout se tient dans cette déplorable et curieuse histoire des rapports de la Suède avec la Russie : Gustave III, allié de la France, avait maîtrisé les intrigues de la Russie et s'en était fait respecter; Gustave IV, ennemi de la France, est vaincu par les Russes et renversé par ses propres sujets. Ces deux derniers épisodes, la perte de la Finlande et la révolution de 1809, sont intimement liés entre eux. Ils contiennent d'ailleurs trop d'enseignemens conformes aux vues que nous avons émises sur les conditions politiques généralement imposées à la Suède, et ils sont assez peu connus pour que nous désirions y insister. Nous le ferons à l’aide de documens nouveaux, soit que nous mettions à profit les mémoires récemment publiés en Suède, soit que nous nous servions des documens précieux qui sont conservés dans les archives françaises.
 
 
<center>I</center>
 
Dernier représentant de l’absolutisme en Suède, le roi Gustave IV a exercé, par son seul caractère, une déplorable influence sur les destinées du peuple que sa naissance l’appelait à gouverner. Né en 1778, il fut roi à quatorze ans, mais ne prit le pouvoir qu'à sa majorité, le 1er novembre 1796. Son père l’avait fait élever avec un soin scrupuleux, auquel il sembla de bonne heure avoir répondu, tant il se montrait confiant, pur de mœurs, profondément honnête et loyal. Toutefois il était facile de distinguer que son imagination, mal conduite, n'avait acquis aucune indépendance, et ne s'affranchirait pas des préjugés dans lesquels l’orgueil du rang ou une éducation imprudente par quelque endroit pourrait l’envelopper. Hors un certain goût pour les nobles émotions que procure la musique, ce faible esprit ne s'était frayé aucune ouverture ; il était également insensible aux attraits de la lecture, à la séduction des arts, presque à tout plaisir, et il semblait que nulle vive passion ne fit battre ce cœur glacé. De là sans doute l’obstination terrible qu'il montra plus tard. L’homme dont l’intelligence est clairvoyante et étendue peut seul être vraiment maître de lui-même et de ses résolutions; sa réflexion soutient son énergie; rien de plus commun au contraire que de voir un esprit étroit par nature ou comprimé par l’éducation se heurter, s'il essaie une fois de prendre un essor, à deux ou trois maximes auxquelles il reste attaché; parce qu'à son gré elles contiennent la vérité tout entière avec la solution de toutes les difficultés et de toutes les combinaisons que peut offrir la destinée humaine. Dans le sentiment de sa dignité royale, Gustave IV puisa non pas seulement le respect étroit du devoir, mais l’entêtement de cette idée, qu'il était, comme tous les rois, l’élu du Seigneur et supérieur aux autres hommes, grâce son caractère sacré. Le soir même de ses noces, il ordonna à la reine sa femme de lire à haute voix dans la Bible le premier chapitre du livre d'Esther, et lui déclara, avec plus de franchise que de douceur, qu'elle devait se préparer à lui obéir ponctuellement, vu qu'il voulait, comme Assuérus, être maître dans son palais. Il frappa un jour son fils, âgé de huit ans, jusqu'à le renverser le visage en sang, parce que le jeune prince ne s'était pas incliné assez profondément devant le roi. Il parlait d'ordinaire à voix basse, avec solennité, et l’étiquette dont il s'entourait faillit plus d'une fois lui coûter la vie. On comprend qu'un tel prince devait rester étranger aux idées nouvelles que son temps avait vues naître; il fut particulièrement inaccessible aux principes de la révolution française; il la traitait de honteuse révolte, et prétendait, si les grandes puissances de l’Europe se montraient inactives ou lâches, prendre en main la cause des Bourbons, seule légitime à son gré, et les rétablir sur le trône où Dieu avait placé leurs ancêtres. Une sorte de religiosité superstitieuse s'empara aussi de bonne heure de son intelligence, qu'elle écarta du droit chemin et finit par plonger dans une folie réelle. Il croyait fermement à la métempsycose, en raisonnait à fond, et déclara un jour qu'il portait en lui l’âme de Charles XII.
 
Plus que jamais, sous un tel roi, la Suède devait s'entourer d'alliances étrangères qu'elle pût opposer aux intrigues de la Russie, constantes sous Gustave III. Voyons comment Gustave IV s'aliéna au contraire toutes les puissances, et particulièrement la France, son ancienne et sa plus naturelle amie, rendant la minorité du roi, la régence de Suède avait renoué prudemment des relations cordiales avec le gouvernement républicain ; mais Gustave, devenu seul maître du pouvoir, n'eut pas de défense contre les instigations des anciens serviteurs de son père, entièrement dévoués aux Bourbons. Il écouta surtout les conseils de ce comte Axel Fersen, devenu si célèbre par son zèle pour Marie-Antoinette et Louis XVI, et plus tard par sa mort cruelle. Après la fuite à Varennes, pendant laquelle il avait lui-même, comme on sait, conduit le carrosse de la reine, le comte Fersen était resté près de la frontière et s'était épuisé en efforts pour sauver les prisonniers du Temple. Il avait travaillé à former une coalition en leur faveur et intercédé auprès de toutes les cours; il avait osé rentrer une fois en France, venir incognito à Paris, et s'était même ménagé une entrevue avec la reine dans sa prison. Le 21 juin lui avait causé un désespoir dont l’impression est profondément gravée dans ses lettres : « Je ne cesse de penser à cette malheureuse reine et à ses enfans, écrit-il au baron Frédéric T'aube, et cette pensée déchire mon âme. Je ne devrais plus t'en parler, je devrais éloigner des souvenirs qui me rendent si malheureux; mais comment oublier, hélas! celle qui a si bien mérité de ma part l’hommage éternel que je lui ai voué?... Je ne cesse de penser à ces malheureux enfans. » « Tout ce que j'ai perdu, écrit-il à sa sœur, est sans cesse présent à mon souvenir et rend ma vie misérable. Toutefois ne t'inquiète pas, chère Sophie, ma santé résistera, puisque je ne suis pas mort le 21 juin. »
 
On comprend quelles durent être les inspirations d'un tel conseiller, lorsque Fersen, qui s'était vu éloigné des affaires par la régence, devint tout-puissant auprès de Gustave. Ce fut lui précisément qui fut choisi pour représenter au congrès de Rastadt le roi de Suède, non pas en sa qualité de duc de Poméranie, membre de la confédération germanique, mais bien comme l’un des souverains garans du traité de Westphalie. Tel était le rôle que prétendait remplir Gustave IV; mais Bonaparte avait déjà fait connaître, par le traité de Campo-Formio, qu'il n'entendait pas admettre dans le congrès d'autres représentans que ceux de la Prusse et de l’Autriche, et qu'il s'agissait de mutiler le traité de Westphalie, non pas de le confirmer et de le défendre. « La situation de l’Europe avait bien changé depuis 1648, dit-il à Fersen pendant l’entrevue particulière qu'il lui accorda; la Suède exerçait alors sur l’Allemagne une grande influence; elle était à la tête du parti protestant; elle brillait encore de tout l’éclat que lui avait donné le grand Gustave; la Russie n'était point devenue un état européen, la Prusse n'existait pas. Ces deux puissances, en grandissant, ont fait reculer la Suède en arrière et l’ont réduite au rang de puissance de troisième ordre. » Comme Fersen, pour combattre ce raisonnement, se retranchait sur le droit, supérieur à la force matérielle, Bonaparte, rompit assez brusquement l’entretien : « Monsieur, dit-il, la république française ne reconnaîtra jamais d'ambassadeur de Suède au congrès; elle n'y saurait particulièrement admettre un envoyé dont le nom est peut-être inscrit sur les listes d'émigrés. » Ce dernier argument ne laissait pas d'être redoutable; on fit comprendre à Fersen qu'il devait au plus tôt quitter la ville, de peur d'être enlevé par l’ordre du directoire, à titre d'émigré.
 
Voilà quelles furent les premières relations de Gustave IV avec le gouvernement français. Elles fortifièrent en lui l’idée de s'ériger contre ce gouvernement en défenseur de l’ancien système européen. On put cependant croire un instant, lorsque le baron de Staël-Holstein, en février 1798, reprit à Paris son poste de ministre de Suède, et même encore au commencement du consulat, quand M. de Bourgoing nous représentait auprès des deux cours du Nord, que Gustave reconnaîtrait à la France le droit de disposer d'elle-même et de régler son gouvernement; mais la Suède était destinée a ce malheur d'avoir presque successivement à sa tête deux souverains qu'une rivalité et une inimitié devenues personnelles contre le dominateur de l’Europe allaient entraîner, et le pays avec eux, dans une lutte dont ils auraient dû prévoir la redoutable issue. Le malheureux voyage que fit Gustave IV en Allemagne de 1803 à 1805 l’y précipita.
 
Après avoir refusé, comme on l’a vu (1), la main de la grande-duchesse de Russie Alexandra, fille de l’empereur Paul Ier, le jeune roi de Suède avait épousé en 1797 la quatrième fille du margrave de Bade, la princesse Frédérique, sœur de l’impératrice Elisabeth, femme d'Alexandre. Le prétexte d'une visite à la cour de Carlsruhe servit à dissimuler la résolution qu'avait formée Gustave d'intervenir dans les affaires de l’Allemagne, et on le vit avec inquiétude, suivant le triste exemple de Charles XII, son modèle, quitter pendant plus de dix-huit mois son royaume, encore divisé par les factions, pour se lancer dans une carrière aventureuse contre un adversaire dont il n'avait pas su reconnaître le génie. A peine arrivé en Poméranie, Gustave IV fut entouré des principaux émigrés, qui enflammèrent sa vanité en lui offrant la gloire de relever le trône de France. A la cour de Carlsruhe, sa belle-mère, la margrave de Bade, et avec elle le général Armfelt, le comte d'Antraigues, beaucoup d'autres, ennemis acharnés de la France, excitaient sa haine contre Bonaparte. Il avait reconnu le 18 brumaire, mais la déclaration de l’empire et la mort du duc d'Enghien, qu'il aimait personnellement et qu'il essaya de sauver, le livrèrent de nouveau à toute sa passion. Il faut ajouter que, vers la même époque et à cette même cour de Bade, Gustave-Adolphe avait rencontré le fameux mystique allemand Jung, qui, par ses bizarres doctrines, avait achevé d'égarer son imagination. Ce prétendu philosophe, d'abord garçon tailleur, puis maître d'école, ensuite habile oculiste, professeur d'économie politique à Marbourg en 1787, s'était établi en 1803 dans l’intimité du grand-duc de Bade. Son explication de l’Apocalypse, telle qu'il l’avait donnée dans son livre ''sur le Triomphe de la Religion chrétienne'', publié en 1798, avait, au milieu des émouvantes vicissitudes de cette époque et au sortir de tant de catastrophes, étonné les esprits et séduit les imaginations malades. L’Apocalypse contenait, suivant cette interprétation, une prophétie de l’histoire universelle, un tableau complet, pour qui savait le pénétrer, des destinées prochaines de l’humanité. Les révolutions de l’antique Orient, celles des Grecs et des Romains, de 89 et de 93, tout cela s'y trouvait, suivant le philosophe allemand, exactement prédit, et c'étaient de grands traits faciles à reconnaître dans un si vaste tableau; mais il s'agissait surtout ensuite pour l’interprète moderne d'expliquer à l’avance les prophéties qui regardaient les temps non encore écoulés. Ici commençait sa témérité ou son inspiration. Qu'était-ce que ''la bête à sept télés et dix cornes... qui doit s'élever de l’abîme et aller à sa perte'', et quel devait être ce ''cheval blanc monté par celui qui s'appelle le fidèle et le véritable, qui juge et combat justement''? « Je vis ''la bête'' et les rois de la terre, et leurs armées assemblées pour faire la guerre à celui qui était monté sur le cheval blanc et à son armée; mais ''la bête'' fut prise, et avec elle le faux prophète qui avait fait devant elle des prodiges par lesquels il avait séduit ceux qui avaient reçu le caractère de ''la bête'' et ceux qui avaient adoré son image, et tous deux furent jetés vivans dans l’étang brûlant de feu et de soufre. Le reste fut tué par l’épée qui sortait de la bouche de celui qui était monté sur le cheval blanc, et tous les oiseaux se soûlèrent de leur chair. » Jung avait une réponse pour chacune de ces mystérieuses énigmes. — La bête, c'est quelque avide conquérant qui rêvera d'imposer sa domination à tout le genre humain; il ira en avant jusqu'à ce que le Christ lui-même, monté sur le cheval blanc, se rende visible aux regards des hommes, s'avance vers lui avec ses armées et le terrasse. Ce grand combat doit être prochain; Jung l’attend pour l’année 1838 environ; aussitôt après commencera le règne de mille ans du Christ sur la terre. — Voilà quelles étaient les rêveries dans lesquelles Gustave croyait reconnaître le tableau anticipé de l’avenir, et que sa fantaisie s'obstinait à revêtir de formes précises. Dans Napoléon, il vit ''la bête'', dans les alliés, ''les cavaliers du fidèle et du véritable''. Dès lors ce fut pour l’infortuné roi de Suède comme un devoir de conscience de promettre le concours de ses armes à quiconque détestait Napoléon, ce génie du mal sur la terre, cet ennemi de Dieu et des hommes. La petite cour de Carlsruhe devint le foyer de toutes les intrigues anti-françaises, et il n'est pas bien sûr que Gustave IV n'ait pas été dans le secret de la conspiration ourdie en Angleterre par Cadoudal et Pichegru.
 
Toutes ces obscures menées n'échappèrent pas à celui qu'on espérait vainement arrêter. Si Gustave était entouré d'émigrés et d'ennemis du nouvel empereur, autour de lui veillaient sur toute sa conduite et tout son langage une foule d'espions de tout rang et de toute espèce. Une certaine baronne entre autres était venue assez récemment s'établira Carlsruhe; elle avait suivi, disait-elle, l’armée de Condé, et se montrait toute dévouée aux intérêts de l’émigration. Belle, aimable, donnant de grandes fêtes où elle faisait parade de ses sentimens royalistes, elle était facilement parvenue à lier amitié avec la princesse de Rohan, naguère mariée secrètement au duc d'Enghien; on l’entendait parler du prince avec une vive admiration, et sa voix émouvante arrachait des larmes quand elle chantait sur la harpe sa romance favorite; bien plus, elle avait fait dresser dans une partie retirée de son appartement une sorte de chapelle où ses amis la voyaient, à la clarté d'une sombre lampe, en habits de deuil, agenouillée devant un autel que surmontait une image du duc d'Enghien couverte de crêpes. Au demeurant, avenante, gracieuse et spirituelle, séduisante par sa feinte douleur ou son élégance fardée, elle s'introduisit dans les bonnes grâces et dans l’intimité des principaux personnages qui entouraient Gustave IV, et finit par être si bien avec le ministre de Suède, qu'elle prit connaissance, dans son bureau même, de ses papiers et de ses notes les plus secrètes. Rien n'échappa donc à Napoléon des intrigues ourdies par Gustave de concert avec l’émigration; il s'irrita contre « ce petit roi qu'il effacerait de la carte d'Europe, s'il voulait seulement permettre à ses voisins, qui l’en pressaient, d'occuper ses états. » Tantôt il lui faisait donner avis par le prince de Bade de quitter Carlsruhe et de s'éloigner des frontières de France, tantôt il parlait de le faire enlever, comme le duc d'Enghien, et de l’amener prisonnier à Paris. Le bruit se répandit même que le ressentiment de l'empereur allait donner lieu à un partage de la Suède. Ce qui semble plus certain, c'est que Talleyrand et Duroc détournèrent à cette époque Napoléon de toute extrémité; mais il leur disait encore, après que Gustave eut quitté le pays de Bade (12 juillet 1804) : « Vous verrez ce qui en résultera; en politique, il ne faut s'inquiéter de rien quand il s'agit de mettre un ennemi hors d'état de vous nuire. »
 
Le reste du voyage de Gustave en Allemagne ne fut en effet qu'une suite de négociations contre la France, et les rapports diplomatiques furent définitivement interrompus entre les cabinets de Stockholm et de Paris en septembre 1804. A la fin de la même année, Gustave conclut un traité secret avec l’Angleterre, qui lui promettait 80,000 livres sterling pour défendre Stralsund et la Poméranie, avec un secours de troupes hanovriennes. Un second traité, dont les dispositions n'ont jamais été bien connues, réunit la Suède à la Russie le 14 janvier 1806. L’alliance pouvait sembler purement défensive, mais un article secret stipulait la guerre immédiate contre la France; 15,000 Risses, avec 25,000 Suédois et 10,000 Anglais ou Hanovriens, devaient faire une diversion en Allemagne, principalement afin de délivrer le Hanovre attaqué et d'opérer contre la Hollande. Un second article secret donnait le commandement de cette armée de diversion au roi de Suède, dont les troupes seraient soldées par l’Angleterre.
 
En même temps qu'il préparait ainsi le rétablissement des Bourbons, Gustave IV leur avait offert un asile dans ses états. Le comte de Lille (Louis XVIII), jusque-là errant, tantôt à Varsovie, tantôt sur les terres du roi de Prusse, accepta cette offre, et assigna Calmar aux princes de sa maison comme un lieu tranquille et sûr pour un rendez-vous. Lui-même arriva le 30 septembre 1804 de Riga à Calmar avec le duc d'Angoulême, pendant que le comte d'Artois arrivait d'Angleterre avec une suite nombreuse et choisie. On donna à Louis XVIII une garde particulière, et les autorités locales eurent ordre de traiter leur hôte comme le roi de France actuellement régnant. Gustave l’envoya complimenter par Fersen, mieux accueilli cette fois qu'il ne l’avait été à Rastadt. Les émigrés qui vinrent du continent complétèrent une petite cour ou se retrouvèrent et le cérémonial et les prétentions de l’ancienne cour de France : quand le duc d'Angoulême, au jeu du roi, donnait les cartes, il le faisait debout, et à la dernière s'inclinait profondément, comme aux Tuileries ou à Versailles. On sait d'ailleurs quels actes publics Louis XVIII signa de l’antique ville de Calmar pendant ce séjour de trois semaines; le principal fut la déclaration, qui fut répandue dans l’Europe à quatre-vingt mille exemplaires, des principes destinés à devenir les bases de la restauration et de la charte de 1814.
 
A mesure que Gustave s'était engagé plus avant dans son hostilité contre la France, on avait vu paraître son inhabileté, ses incertitudes et l’obstination qui devait amener sa ruine. Admis par les puissances alliées dans chacune de leurs coalitions, il ne l’était pas dans leurs plans de campagne, et sentait son amour-propre blessé de cette défiance. Dans le moment même où il était en proie à ces perplexités, reprochant aux alliés leurs ménagemens envers l’ennemi commun et voulant marcher, lui seul, s'il le fallait, sur la frontière de France pour rétablir Louis XVIII, — Napoléon, vainqueur de l’Autriche à Ulm et Austerlitz et de la Prusse à Iéna et Auerstedt, lui offrait, avant de s'engager dans la lutte qu'il méditait contre la Russie, de terminer leurs dissentimens. Un aide de camp du maréchal Mortier fit même entendre au baron Essen, qui commandait l’armée suédoise en Poméranie, que l’empereur, connaissant l’entêtement du roi dans certaines idées fixes, ne mettrait pas en question la reconnaissance de son titre impérial. Malheureusement plus que jamais les images de l’Apocalypse étaient présentes à l’imagination de Gustave; c'eût été à ses yeux un effroyable sacrilège que de traiter avec le Belzébuth, et il eût cru y perdre son âme. On lui insinuait tout au moins de rester neutre; il s'y refusa, parce qu'il ne pensait pas pouvoir se soustraire à la mission, qu'il disait avoir reçue de Dieu même, de châtier l’usurpateur et de venger la légitimité. Comme l’incurie et, à son gré, l’aveuglement des autres cours le laissaient à peu près sans finances, et que ses propres ressources étaient d'ailleurs presque nulles, on le vit recourir, pour s'en procurer de nouvelles, aux moyens les plus bizarres. Il songea, et avec obstination pendant quelque temps, à vendre la flotte militaire de la Suède à des compagnies particulières, qui en feraient ensuite argent comme elles l’entendraient; il imagina un autre jour d'arrêter au passage les subsides payés par l’Angleterre à la Russie, et d'en séquestrer sous quelque prétexte une somme qui put lui suffire. Un autre expédient s'était enfin présenté a son esprit : c'était de vendre la Poméranie. Au commencement de 1806, il avait envoyé à son ministre à Saint-Pétersbourg l’ordre de l’offrir à ce cabinet pour 6 ou 7 millions d'écus; mais le comte de Stedingk lui avait répondu : « Sire, je n'ai pas présenté à sa majesté impériale une telle proposition; vous pouvez perdre une province; la vendre, jamais. J'en appelle à l’ombre du grand Gustave, dont votre majesté porte le nom et le cœur... » Les obstacles étaient donc innombrables devant lui; aucun cependant ne pouvait vaincre son entêtement, parce qu'il avait les plus incroyables illusions sur la mission qu'il s'attribuait lui-même et sur les sentimens des autres hommes, qu'il ne pouvait concevoir différens des siens. Il avait commencé à former autour de lui, à Stockholm, sous le commandement du duc de Pienne, un régiment d'émigrés et de prisonniers français auquel il avait donné le nom de ''régiment du roi'', et qui comprit jusqu'à trente-cinq hommes; il espérait réunir sous ce drapeau tous les Français restés fidèles à la légitimité. C'est par suite de la même confiance, qui lui tenait malheureusement lieu de toute réflexion et de tout calcul, que Gustave IV s'embarqua de nouveau pour la Poméranie. « Le roi laisse pousser ses moustaches, écrivait quelques jours auparavant son secrétaire : grave présomption en faveur de son prochain départ. »
 
On a vu à combien de fautes avait donné lieu son premier séjour en Allemagne, de 1803 à 1805; celui-ci ne fut pas moins malheureux. Les Français étaient déjà, comme on sait, maîtres de toute l’Allemagne du nord; ils occupaient une partie de la Poméranie et assiégeaient Stralsund. Ils étaient commandés par le maréchal Brune. Gustave ne douta pas que l’autorité de sa présence, et au besoin de ses exhortations personnelles, ne dût ramener le maréchal au service des Bourbons; il voulut avoir avec lui une entrevue; elle eut lieu à Schlatkow, sur la frontière de la province, le 4 juin 1807.
 
« — Maréchal, dit le roi, avez-vous donc oublié que vous avez un roi légitime? — Je ne sais pas même qui serait ce roi, répondit Brune.— Tenez, reprit Gustave en ouvrant un écrin dans lequel se trouvait un médaillon représentant Louis XVIII, reconnaissez-vous ce portrait (2)? — Je le connais, dit Brune avec indifférence. — Louis XVIII est malheureux, exilé, mais il n'en est pas moins votre roi légitime, et ses droits sont inviolables. Il ne demande en ce moment qu'une chose, c'est de pouvoir rassembler ses fidèles sujets sous ses drapeaux. — Mais ces drapeaux, où sont-ils? — Vous les trouverez toujours dans mon camp, s'ils ne peuvent se déployer ailleurs ! — Mais le prince a cédé, assure-t-on, ses droits au duc d'Angoulême? — Je n'ai jamais entendu pareille chose. Au contraire Louis XVIII a publié une déclaration, gage de sa pensée, à laquelle Monsieur et tous les princes du sang ont souscrit. La connaissez-vous? — Non, sire. — Le duc de Pienne est ici; peut-être l’a-t-il sur lui. Je le ferai venir, si vous voulez... Mais peut-être cela attirerait-il trop l’attention?... — Si votre majesté veut me l’envoyer sous un pli aux avant-postes, je la lirai et la montrerai à mes officiers. — Dans cette déclaration, le roi promet à tous les militaires qui reviendraient à leur devoir de les maintenir dans leurs grades ou fonctions... Mais dites-moi, général, croyez-vous que l’état présent des choses puisse durer longtemps en France? — Tout peut changer dans ce monde. — Ne pensez-vous pas que la Providence, après vous avoir permis de notables succès, puisse vous les retirer pour venger le droit et la bonne cause? — Ne peut-il pas arriver, sire, que des hommes bien intentionnés, agissant d'après leur conviction, se trouvent en désaccord avec les volontés de la Providence ?... — Si le choix vous était de nouveau offert entre le service de votre roi légitime et celui de la cause dans laquelle vous êtes engagé, que feriez-vous? Répondez-moi franchement. — C'est une question qui mérite examen. — Il ne me semble pas ainsi. Dites seulement si vous êtes disposé à rentrer dans le devoir ou à défendre les principes que vous avez adoptés — Pour ce qui est de ces principes-là, oui, sire, je les défendrai toujours. Pour ce qui est du présent, je ferai mon devoir. — Savez-vous que Bonaparte a proposé au roi de traiter de ses droits avec lui? C'est la meilleure preuve qu'il est obligé de les reconnaître. — Je ne sais rien de pareil. — Savez-vous aussi que le roi s'y est nettement refusé, et qu'il a dit comme François Ier : Nous avons tout perdu, fors l’honneur! —C'était la devise du roi chevalier. — Je sais ce qu'est le roi; il mérite d'être connu pour ses grandes et belles qualités... En cas d'un changement de gouvernement, que deviendrez-vous, maréchal? — Je mourrai honorablement, sire, les armes à la main. Soldat, je suis à tout moment exposé à la mort. La question n'est donc pas de mourir un peu plus tard, mais de bien mourir. — Cela dépend un peu de la destinée; ce qui n'en dépend pas, c'est ce bonheur qui consiste dans le calme de l’âme, dans le bon témoignage de la conscience; voilà celui que Bonaparte n'aura jamais. Il pouvait, s'il avait rendu la couronne à son roi, s'assurer une gloire immortelle; peut-être aura-t-il encore des succès passagers, de la célébrité parmi les hommes : il n'aura pas le repos de la conscience. — Mais son génie, ses grandes qualités, ses exploits immortels, est-il un seul Bourbon qui les égale? — Il y a des circonstances favorables, il ne s'agit que de bien savoir en profiter. — Peut-être bien. — Et la mort du duc d'Enghien? quelle monstruosité! — J'étais alors à Constantinople et ne puis pas l’expliquer. - Et quelle suite d'illégalités et de crimes que toute cette révolution française! — Sire, j'appartiens à la révolution; elle s'est faite par la volonté du peuple. —Non, ce n'est pas le peuple français, c'est votre populace qui l’a faite. On voit bien aujourd'hui ce que valent ces révolutions des rues, qui veulent abaisser tout ce qui est élevé en imposant partout leur niveau... Ces principes-là sont déjà abandonnés, vous en êtes une preuve, maréchal. - Si votre majesté eût été à la place de Louis XVI, la révolution n'eût jamais eu lieu... »
 
Cette dernière phrase du maréchal était-elle une réponse flatteuse ou ironique, ou bien le maréchal s'était-il vraiment laissé séduire? Il est difficile de le décider. Ce qui parait certain, c'est que le roi de Suède crut avoir fait une conquête, car il fit, quelque temps après, publier cette conversation (3), et un peu plus tard Napoléon mécontent disgracia le maréchal. On sait quelles furent les vicissitudes de ses dernières années et sa mort cruelle en 1815. Peut-être fut-il de ceux que les réactions dans tous les cas doivent atteindre.
 
Au moment où la paix de Tilsitt terminait les hostilités de la France avec la Russie et la Prusse, quand Napoléon avait devant Stralsund ou sur les frontières de la Poméranie une armée nombreuse et inoccupée, Gustave IV dénonce l’armistice de Schlatkow; il feint de ne pas savoir que ses alliés l’abandonnent, il envoie des lettres à Frédéric-Guillaume, à Alexandre, à Louis XVIII, pour leur proposer un nouveau plan d'attaque; il veut ramener en triomphe Louis XVIII à Paris; lui-même, sans attendre de réponses, il veut commencer par délivrer Stralsund : ce sera le premier pas de sa course. On lui amène en grande pompe son cheval de bataille: le capitaine Tede, une espèce de fou allemand qu'il avait à son service, charge gravement deux énormes pistolets qui avaient appartenu à Charles XII; Gustave les reçoit avec majesté, puis, toutes les têtes découvertes, il prononce une harangue émouvante qu'il termine par le souhait « d'être assez heureux pour pouvoir, à l’aide de ces armes redoutables, placer une balle dans la tête de son ennemi. » On marche au combat. Dès la première attaque, l’armée suédoise est battue. Gustave propose une nouvelle trêve au maréchal; mais Brune renvoie le parlementaire en disant que, « pour qui prétend imiter Charles XII, c'est un peu trop tôt de demander une trêve avant que la guerre n'ait duré au moins quelques heures. » Puis, dès que le feu recommence, Gustave est le premier à donner des éperons à son cheval; il rentre au grand galop dans l’intérieur de la forteresse. — Il était évident que la place ne pouvait résister aux Français, qu'il fallait à tout prix éviter les horreurs d'un assaut, et sauver, s'il était possible, l’armée suédoise; mais Gustave, ne voulant rien entendre, ne s'occupait qu'à rédiger et à écrire lui-même des appels à la désertion qu'il ordonnait de répandre dans les rangs de l’ennemi. Il fallut que ses généraux prissent quelque parti, sous leur responsabilité et malgré lui-même. L’un d'eux, le baron Essen, eut dans le camp suédois une entrevue avec le général Reille, qui assistait ou surveillait le maréchal Brune. Le général ne dissimula pas que les possessions allemandes du roi de Suède étaient fort menacées, mais il ajouta qu'il répugnait à l’empereur d'être obligé de combattre les Suédois pour les fautes et l’obstination de Gustave. — Quand on rapporta à Gustave ces paroles, sa colère éclata : « Je vous ordonne d'arrêter ce général, dit-il au baron Essen; je verrai après ce que j'en devrai faire. L’insolent! séparer mes intérêts de ceux de mes sujets! Je vous ordonne de l’arrêter. — Que votre majesté se rappelle, répondit Essen, qu'il est venu en parlementaire, sous la protection du droit des gens et de notre honneur. Votre majesté n'a pas le droit de disposer de lui. — Je vous ordonne de l’arrêter immédiatement. — Sire, cela est impossible. — Quoi ! refusez-vous de m'obéir? — Sire, je ne consentirai jamais à me charger d'une action déshonorante et injuste, et je ferai tout au monde pour empêcher votre majesté d'en ordonner une pareille. » Déjà Essen tirait son épée pour la rendre au roi; celui-ci finit par céder. Reille put se retirer librement; mais Essen fut, dès le lendemain, renvoyé dans l’île de Rügen. — Finalement, voici l’expédient qu'on trouva pour sauver l’armée et la population de Stralsund : l’armée, pendant la nuit, se transporta secrètement à Rügen; le roi lui-même, seul avec son secrétaire Weiterstedt, fit la traversée dans un petit bateau. Il était fort abattu. Ce qui le consolait dans cette disgrâce, c'est que Charles XII avait quitté Stralsund en même équipage; il remarquait seulement, et cela au départ, que le secrétaire de Charles XII avait été tué au milieu de cette courte expédition.
 
Pendant que s'opérait le transport des troupes, sans encombre et avec beaucoup d'ordre, et quand la forteresse n'était pas encore entièrement évacuée, tout à coup survient un ordre royal d'arrêter toutes les opérations; deux heures après, un autre message ordonne de les reprendre et de les pousser vigoureusement. Lorsque, le lendemain, le général Wrede interrogea Gustave à ce sujet, le roi répondit, après l’avoir regardé d'un air mystérieux : « Écoutez-moi, vous avez ma confiance... Voyez-vous, dit-il en montrant au général l’ongle de son pouce, voyez-vous ici cette petite tache blanche? — Oui, sire. — Aussi longtemps que cette tache conserve sa blancheur, le bonheur doit me sourire; quand elle pâlit, cela signifie malheur. Comme je remarquai hier au soir que son éclat s'altérait, je fis interrompre le mouvement des troupes; je l’ai fait reprendre quand elle eut retrouvé sa blancheur ordinaire, et vous voyez que tout nous a réussi. »
 
Mais ce n'était pas assez de sauver la garnison de Stralsund; les Français, entrés dans cette place le 20 août, menaçaient déjà de faire une descente dans l’île de Rügen, et Gustave s'obstinait plus opiniâtrement que jamais à ne point traiter. « Rien ne saurait m'y engager, écrivait-il alors même au duc de Brunswick-Oels; ce serait signer mon malheur dans ce monde et ma damnation dans l’autre. » Heureusement Gustave, mal soutenu par un tempérament faible et valétudinaire contre les réactions de son irritation habituelle et de sa fiévreuse activité, tomba malade et se trouva incapable d'exercer le commandement. Il fallait, dans les circonstances qui menaçaient déjà si gravement la Suède et en présence d'un roi presque insensé, quelques hommes assez dévoués à leur pays pour assumer sur leur tête une responsabilité redoutable. Le général Toll, qui l’accompagnait dans Rügen, montra cette résolution et ce dévouement. Voici la curieuse scène qui se passa au quartier-général de Gustave le 6 septembre 1807. Le roi malade était étendu sur un sopha; Fssen, Toll et Wetterstedt, le secrétaire du cabinet, se trouvaient réunis autour de lui pour délibérer sur la marche des affaires. Après quelques détails indifférens, Toll parla des dangers qu'offrait une invasion prochaine des Français dans l’île. Il fallait, disait-il, aviser au plus vite aux moyens de traiter avec eux, pour que tout au moins la Suède ne perdit pas, dans l’extrémité où elle était déjà réduite, l’armée qui avait défendu Stralsund, et qui devait préserver la Scanie. Il demandait que le roi lui donnât à cet effet des pleins pouvoirs. Gustave lui ordonna de rédiger ses argumens, puis, après une longue hésitation et non sans une visible répugnance, il écrivit au bas ces lignes : « En conséquence des raisons exposées ci-dessus par le général baron Toll, ledit général est chargé de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder l’honneur et la sûreté de l’armée. » Le roi avait omis de signer. Toll lui tendit le papier pour qu'il y ajoutât sa signature; mais Gustave, égaré par la colère, lui arracha le plein-pouvoir, le froissa avec emportement et le jeta loin de lui sans répondre ni signer. Toll le ramassa, et, le donnant au secrétaire : « Écrivez, monsieur, lui dit-il, que le roi m'a donné ce plein-pouvoir, mais que sa majesté est malade et n'a pu signer... » Et pendant que le secrétaire obéissait courageusement, Toll, marchant à grands pas dans la chambre, se parlait à lui-même : « La signature est indifférente après tout; à la rigueur, je n'ai pas besoin de ce papier, car à l’heure du danger l’homme courageux ne craint pas d'exposer sa tête. » Puis, s'arrêtant tout à coup, et se tournant vers le roi : « Sire, je ne vous demande qu'une chose, c'est de presser votre départ aussitôt que les vaisseaux de Carlscrona seront arrivés. » Le malheureux roi, à qui son humiliation ûtait la parole, lui lit brusquement signe de s'en aller. Toll prit le plein-pouvoir et sortit sans même fermer la porte; de l’autre chambre, il dit à haute voix, en se retournant vers Gustave : « Évidemment sa majesté n'est pas en état de prendre une résolution; » et au baron Essen : « A partir de ce moment, je ne connais plus aucun pouvoir au-dessus de moi, si ce n'est Dieu et ma conscience. » Le même jour, on conduisit Gustave à un petit port voisin, on le descendit, enveloppé d'un grand manteau, dans une barque, et une frégate le conduisit en Suède.
 
On comprendra facilement qu'un pareil concours de circonstances exceptionnelles et bizarres dut exciter des rumeurs de toute sorte, soit dans l’armée suédoise, soit dans l’armée ennemie. Des bruits de maladie et même de mort du roi, de révolte parmi ses généraux et d'abdication forcée, se répandirent dans les deux camps. Toll se garda bien de les démentir, il chargea au contraire ses espions de les faire circuler parmi les Français. Bientôt ceux-ci furent convaincus qu'une révolution militaire avait éclaté dans Rügen, et que le nouveau gouvernement se montrerait moins opposé au système politique de l’empereur. Le terrain était ainsi préparé, quand le général Toll demanda au maréchal Brune une entrevue à Stralsund. Il s'y rendit avec quelques aides de camp à qui il avait recommandé de ne point parler du roi, de se montrer incertains de l’état de sa santé, de paraître même ignorer où il se trouvait, de ne s'exprimer enfin que très vaguement sur les dispositions de l’armée, sur l’état de la garnison de Rügen, et en général sur tout ce qui concernait la guerre. Toll était cependant attendu des Français à Stralsund avec une vive impatience; on lui servit, ainsi qu'à ses aides de camp, un brillant déjeuner, mais dont la délicatesse et les bons vins ne purent vaincre le flegme suédois. Après le repas, Toll proposa une convention militaire qui serait signée du maréchal Brune et de lui. « Pourquoi ne pas conclure, dit le maréchal; un traité formel entre nos deux souverains, et pourquoi ne serait-il question que d'une convention militaire? — C’est que, dit Toll avec un visage expressif et une voix grave, de manière à donner du poids a ses paroles, il ne faut pas, pour certaines raisons, que le nom du roi de Suède se trouve dans cet acte; d'ailleurs sa ratification ne serait pas nécessaire en ce moment. » Ces paroles énigmatiques semblaient trop bien confirmer les soupçons qu'on avait. Après quelques momens d'embarras, Reille se prononça le premier en faveur de la proposition. Il pensait, ainsi que le maréchal, que la politique suédoise allait se séparer de celle de l’Angleterre, qu'il fallait donc épargner l’armée de Rügen, afin qu'elle retournât au plus vite en Scanie pour protéger cette province contre une attaque vraisemblable des Anglais, postés en Seeland. La convention fut conclue selon les termes que Toll avait proposés, et l’armée suédoise, à sa grande surprise, et bien qu'entièrement vaincue, eut la liberté de retourner en Suède avec ses armes, ses munitions, ses bagages, et sans avoir perdu un seul homme. Toll se contint jusqu'au bout malgré sa joie. Seulement, lorsqu'il quittait Stralsund et qu'il passait avec son état-major entre les derniers ouvrages de la forteresse, il ne put retenir, en savourant une grise de tabac, ces trois petits mots : «Eh ! c'est fait! /«.''Io! del lyclades'': » Ce fut tout ce que son entourage sut par lui. — Avant la fin du mois, l’armée suédoise, plus de dix mille hommes, était heureusement débarquée sur la côte de Suède.
 
Gustave était-il devenu plus sage au milieu de telles extrémités? Non. Pendant ce même mois de septembre, il avait reçu à Carlscrona une nouvelle visite de Louis XVIII et du duc d'Angoulême, et s'il ne leur avait pas renouvelé, malade et humilié qu'il était, ses offres récentes de mettre son bataillon d'émigrés au service du roi de France, de le faire couronner dans la cathédrale de Wismar ou de Greifswald, et de le conduire ensuite triomphalement à Paris, il avait du moins encouragé Louis XVIII à préparer une descente en Vendée avec le secours de l’Angleterre; lui-même, d'accord avec cette puissance, il rêvait encore d'aller occuper l’île de Seeland, et de ne la rendre qu'en échange de la Poméranie pour la Suède et du Hanovre pour ses alliés. Les Anglais lui offraient de leur côté, pour l’engager plus avant dans ce projet, de lui abandonner Surinam ou quelque autre colonie. Il cédait à ces excitations avec un facile entraînement, et le jour où lord Cathcart et l’amiral Gambier enlevaient la flotte danoise, — témoin de cette violence, du quai de Helsingborg, où il était, Gustave se trouvait très honoré du salut que lui décernait l’artillerie anglaise. Il n'était pas possible d'être plus provoquant envers la France ou ses alliés, plus extravagant dans sa haine personnelle contre Napoléon (on assure qu'il avait récemment juré de ne jamais traiter avec ''la bête'', et qu'il avait sanctionné cet engagement au pied de l’autel, en recevant la communion); il n'était pas possible surtout de se montrer plus oublieux des intérêts de tout un peuple livré par le hasard de la légitimité et le vice de l’absolutisme à ce fou malade.
 
Si Gustave se croyait en conscience obligé de combattre Napoléon malgré les dangers d'une pareille lutte, au moins devait-il essayer de la rendre moins inégale en resserrant son alliance avec l’Angleterre ou avec la Russie; tout au contraire sa conduite envers l’une et l’autre de ces deux puissances fut sans cesse capricieuse, et il sembla surtout prendre à tâche d'irriter et de pousser à bout le cabinet de Saint-Pétersbourg. De ce côté, en présence d'ambitieux projets et de menées perfides, non-seulement ses fautes, mais ses bonnes qualités, sa loyauté, sa simplicité de cœur, ses scrupules de conscience, contribuèrent à l’aveugler et à le précipiter avec la Suède dans les pièges qu'on lui tendait.
 
La politique avait rétabli entre Paul Ier et Gustave une confiance que le souvenir de leurs premières relations personnelles semblait devoir leur interdire. Au commencement de l’année 1800, au moment où le roi de Suède était inquiété à l’intérieur par les attaques de l’opposition à la diète de Norrkœping, Paul Ier fit mander un jour le ministre de Suède, le baron général Stedingk : « On vient de me rapporter, dit-il, qu'il règne en Finlande une certaine agitation des esprits, et que les discussions de la diète n'y manqueront pas d'échos. Mon dévouement pour le roi votre maître et tout aussi bien l’intérêt de ma propre sécurité exigent que je prête une grande attention à tous les mouvemens qui pourraient se manifester dans cette province. On pourrait bien vous donner de graves sujets d'inquiétude de ce côté-ci du golfe pendant que le roi serait occupé de la diète, et que l’état de la mer empêcherait les communications; aussi ai-je pris mon parti. Une armée est prête; je vous la donne et je la mets sous votre commandement. Au moindre mouvement, et sans même avoir besoin de m'en prévenir, mettez-vous à la tête de ces troupes. Mon fils Constantin en aura le commandement nominal, mais il n'exécutera que vos ordres, et sa présence vous sera un gage de ma loyauté et de mon désintéressement... Il est là-haut, dans mon cabinet; je viens de lui dicter à ce propos un plan d'opérations que je veux vous soumettre... Vous acceptez ma proposition, n'est-ce pas?» — On comprend l’embarras du diplomate, pris au dépourvu. Le tsar était pressant, il semblait presque ému; il protestait de son zèle pour les intérêts du roi de Suède, il prenait les mains de Stedingk, l’accablait d'amitiés. « Le roi nous a donné, aux miens et à moi, bien des sujets de chagrin, disait-il, mais je n'y veux plus penser : nous autres souverains, nous ne pouvons pas suivre les mouvemens de nos cœurs; il faut bien obéir à la raison d'état... »
 
L'arrivée du grand-duc Constantin interrompit ces dernières confidences; mais, au lieu de mettre fin aux perplexités de Stedingk, elle ne faisait que hâter le moment décisif. Sur l’ordre de son père, le jeune prince donna lecture du curieux document que voici :
 
''Plan dresse par sa majesté impériale en vue d'étouffer avec une armée russe toute révolte qui surviendrait en Finlande contre le gouvernement de sa majesté suédoise''.
 
« Sa majesté propose les mesures suivantes à prendre aussitôt que la nouvelle d'un pareil mouvement arriverait : entrer en Finlande par trois points, par la grande route qui traverse Abborfors, par la route qui va par Memel à Helsingfors, par celle qui conduit par Mendouhari à Tavastehus; s'emparer de quelques positions importantes; laisser à droite, vers Neickler, un corps d'observation. Sa majesté désire que le ministre de Suède, baron Stedingk, accompagne l’armée, afin que sa majesté suédoise ait une garantie de notre loyauté. Sa majesté impériale occupera les positions que l’armée aura choisies jusqu'à ce que les troupes suédoises viennent relever les siennes, qui se retireront alors.
 
« Fait à Sainr-Pétersbourg, le 3 mars 1800.
 
« PAUL. »
 
La lecture achevée dans le plus profond silence, le tsar signa ce papier, puis présenta la plume à Stedingk. Après une hésitation visible et sur les instances réitérées de son interlocuteur, le baron accepta et mit au bas ces lignes :
 
« Reconnaissant dans toute son étendue la magnanimité de l’offre que sa majesté impériale a daigné me faire pour le roi mon maître afin de sauvegarder la sécurité de la Finlande» je déclare, au nom du roi, que j'approuve le plan qui m'a été communiqué par sa majesté impériale, et je concourrai à son exécution complète, dans le cas où une insurrection survenue en Finlande menacerait dans cette province l’autorité de sa majesté le roi de Suède.
 
« Fait à Saint-Pétersbourg, le 3 mars 1800.
 
« Baron STEDINGK. »
 
Ce n'était pas tout, et le malheureux ambassadeur n'en avait pas fini avec son redoutable protecteur. Paul, quelques jours après, l’invita à toucher au nom du roi de Suède, sous la dénomination de premier subside, une somme importante à titre de fonds secrets destinés à gouverner la dicte turbulente de Norrkoeping. — La protection devenait cette fois trop évidemment une menace; le diplomate suédois s'en défendit, non sans mettre en avant divers prétextes.
 
Il est vrai que Paul Ier se livrait tout entier et sans feinte à ses impressions du moment. Nous ne voudrions pas affirmer qu'il fût de mauvaise foi en proposant au roi de Suède l’appui de ses finances et de ses armées, mais ne semble-t-il pas qu'il fût alors, à son insu peut-être, l’organe de cette politique russe que nous avons vue préoccupée sans cesse d'intervenir dans les affaires intérieures de la Suède, et d'attirer à soi la Finlande? Les causes de dissensions intestines qui avaient troublé le règne de Gustave III n'avaient pas disparu sous son faible et malheureux fils; elles avaient grandi au contraire, et la prévision, devenue presque générale, des malheurs qui menaçaient la patrie avait concouru à les développer. La Finlande en particulier pressentait évidemment ces malheurs; la noblesse y méditait des entreprises factieuses, et ce n'était pas la première fois que de folles idées d'indépendance s'agitaient dans cette province. Paul Ier pouvait, à la vérité, craindre ce turbulent voisinage; mais le plus sûr est évidemment que la Russie voulait en profiter, et il faut reconnaître d'ailleurs que, pour les Suédois, son excès d'amitié devait bien paraître, à peu de chose près, aussi redoutable que ses hostilités ouvertes. Gustave réduit à ne pouvoir conserver la Finlande qu'à l’aide des baïonnettes russes et le tsar traçant déjà sur la carte par quels chemins il fallait envahir et par quels postes occuper cette province, c'étaient là de terribles présages pour un prochain avenir.
 
Au milieu de tant d'écueils, la conduite de Gustave, nous l’avons dit, fut un modèle d'inconséquence et d'inhabileté. En 1801, quand Paul Ier se fait le chef de la neutralité du Nord, il se joint à cette ligue, mais ne fortifie pas la rive suédoise du Sund, que la flotte anglaise va traverser aisément; il laisse bombarder Copenhague. En 1807, quand Alexandre, son beau-frère, l’invite à relever ce même drapeau de la neutralité armée et à fermer pour sa part la Baltique, il se joint à l’Angleterre et rejette avec indignation les offres qui lui sont faites. Son idée fixe, sa haine personnelle contre Napoléon, explique à elle seule toutes ces fautes. C'était le moment où l’empereur, obsédé par les intrigues de ''ce petit roi'' qu'il méprisait, avait enfin, pour écraser cette résistance, abandonné la Suède à l’avidité de la Russie; on connaît les fameux articles secrets du traité de Tilsitt; cette menace ne servit pas à désarmer Gustave, mais au contraire à exciter sa colère et son obstination. Pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1807, une dépêche de Stedingk lui apprit qu'il était question autour du tsar d'un partage prochain de la Suède entre la Russie et le Danemark, et que le ministre de France à Saint-Pétersbourg en parlait comme d'une entreprise fort prochaine, qui ne souffrirait pas de difficultés. Il fit mander aussitôt le général Toll, qui le trouva marchant à grands pas dans sa chambre, le visage bouleversé, en proie à des mouvemens convulsifs, mais exprimant la colère plutôt que la douleur. « Que l’empereur Alexandre fut faible de caractère, s'écria-t-il aussitôt d'une voix qu'il contenait à peine, et qu'il fût d'assez mauvaise foi, je le savais; mais que la crainte ou la cupidité pût lui faire accepter le déshonneur, je ne l’aurais jamais cru. Lisez cette dépêche. Bonaparte veut faire marcher une armée russe en Finlande, et son ambassadeur dit tout haut que mon règne est fini, et que la Suède doit être effacée de la carte!... et l’instrument de ces décrets, ce sera l’empereur, mon parent, mon beau-frère! Il laisse dire de pareilles infamies dans sa capitale!... Voyez, lisez. »
 
Tout cela n'était que trop vrai. Savary, notre ministre, parlait en maître à Saint-Pétersbourg, et Alexandre l’écoutait. Alexandre était heureux d'avoir sauvé le roi de Prusse et lui-même; il croyait qu'il fallait céder au torrent et attendre des temps meilleurs; il avait d'ailleurs bien des fois représenté au roi de Suède quel danger le menaçait, et, l’engageant à traiter, il traitait lui-même. Quant aux forces réunies sur la frontière de Finlande, et qui inquiétaient Stedingk : « Rassurez-vous, disait Alexandre, ce n'est qu'une mesure de précaution contre une attaque des Anglais, que nous devons redouter. Vous n'êtes pas en état de vous défendre en pareil cas; ils s'empareraient de votre flottille, et je m'en trouverais fort mal... Ecrivez bien au roi, répéta-t-il, que le danger ne vient pas de mon côté. ''Dieu m'est témoin que je ne désire pas un seul village dans les états de votre maître''. Le danger vous viendra du côté de la Norvège et de la Scanie; c'est là que vous devrez veiller. » Ces paroles, qui rappellent le beau dévouement de Paul Ier envers la Suède, ne pouvaient satisfaire Stedingk, ni, avouons-le, aucun esprit prévoyant. « Sire, dit-il au tsar, le péril est plus grand qu'on ne peut croire. Je sais que M. de Caulaincourt a prédit à la Suède non-seulement la guerre extérieure, mais encore une révolution intestine» A ce mot de révolution, Alexandre laissa éclater sa mauvaise humeur: «Ah! s'écria-t-il, ce M. de Caulaincourt!... Croyez-moi, monsieur, si le roi de Suède était menacé d'une révolution, j'irais moi-même à son secours... — Et pourtant, sire, reprit l’ambassadeur, vous vous unissez à ses ennemis et vous travaillez à notre perte. Pour l’amour de Dieu, pendant qu'il en est temps encore, sauvez-nous, sire, et sauvez-vous vous-même! » L’empereur était visiblement embarrassé. « Le salut ne peut venir que de votre roi, dit-il; qu'il se soumette, qu'il s'unisse à moi, qu'il subisse la loi de la nécessité, au moins pour quelque temps, et tout sera sauvé... J'ai 200,000 Français sur mes frontières, et je n’ai que 100,000 hommes pour leur tenir tête. — Mais votre majesté, dit Stedingk, peut refuser d'attaquer la Suède en déclarant que cela est contre son honneur et sa conscience; Bonaparte se gardera bien de le trouver mauvais. Voyez la conduite de l'Autriche — l’Autriche, interrompit brusquement Alexandre, obéit à Bonaparte, et n'a d'autres volontés que les siennes; j'en ai les preuves en mains; l’Autriche est d'une soumission sans exemple... Stedingk terminait ainsi sa dépêche au roi de Suède : «Je ne puis dissimuler que je n'ai rien gagné sur le point principal. Le mal est sans remède. L’empereur Alexandre est attiré comme par une puissance irrésistible; vers un abîme qui menace d'engloutir d'abord la Suède. Ses intentions ne sont peut-être pas mauvaises, mais il est tellement dominé par la terreur des Français, qu'il n'ose rien contre eux. Ses ministres, et les grands de son empire sont courbés sous la même crainte, et la haine profonde du comte Romanzof pour l’Angleterre lui fait penser qu'il ne restera au pouvoir qu'en se jetant dans les bras de la France. »
 
Cette curieuse conversation entre Alexandre et Stedingk avait lieu le 16 février 1808, et l’invasion de la Finlande par l’armée russe est du 20 de ce mois. Alexandre pouvait-il être de bonne foi lorsqu'il protestait de son dévotement envers Gustave IV, dont il allait envahir le territoire quelques jours après? M. Thiers pense qu'il n'y a pas de raison d'en douter. Il croit qu'Alexandre ne désirait pas alors et ne désira jamais la conquête de la Finlande, qu'il ne s'y détermina que sur les instances de Napoléon voulant forcer par tous les moyens le roi de Suède à fermer le Sund aux Anglais, et dans l’espoir d'obtenir du maître de l’Europe la possession bien plus importante à son gré de la Moldavie et de la Valachie. — D'une part, nous savons que les assertions de l’illustre, historien du consulat et de l’empire reposent sur de graves et précieux documens, sur un grand respect de la vérité historique, et sur un jugement d'une rare sûreté ; d'autre part, il en coûte à qui respecte les hommes de paraître empressé à saisir les premières apparences du mensonge et de l’insigne mauvaise foi, et de les rencontrer justement parmi ceux qui sont placés à la tête de leurs semblables; mais il s'agit enfin d'un épisode mal connu de nos annales contemporaines, dont nous subissons aujourd'hui les conséquences, dont l’intelligence importe peut-être à la direction de la lutte dans laquelle notre pays et l’Europe sont engagés et certainement à la moralité de l’histoire. — Il est vrai que la campagne de Finlande ne fut point populaire à Saint-Pétersbourg, mais par cet unique motif qu'elle était la conséquence d'une alliance détestée avec la France. Il se peut bien qu'Alexandre se soit irrité au présage de mouvemens révolutionnaires qu'on lui représentait comme suscités par Napoléon dans un pays si voisin de ses états et placé jusqu'alors sous son influence; mais pouvait-il être entièrement de bonne loi lorsqu'il affirmait en février 1808 que le péril ne viendrait jamais de son côté? Avait-il donc renoncé aux projets que lui avaient légués tous ses prédécesseurs, depuis Pierre le Grand (car Pierre avait lui-même essayé le premier cette conquête, et, en établissant sa capitale sur les bords de la Baltique, il avait évidemment désigné cette mer à la domination de la Russie)? Alexandre avait certainement accueilli les espérances que Napoléon venait de lui suggérer; eh bien ! que ne déclarait-il au roi de Suède, pour le forcer à traiter, les conventions de Tilsitt? Peut-être eût-il ainsi vaincu l’entêtement de son beau-frère et lui eût-il épargné beaucoup de maux; dans le cas contraire, il ne compromettait passa conquête. Dira-t-on que, forcé par Napoléon d'envahir la Finlande, il voulait seulement l’occuper pour forcer Gustave à se soumettre? Mais aussitôt que ses armées ont franchi la frontière, le voilà qui déclare la Finlande réunie pour toujours à l’empire russe. Comment pouvait-il redouter, ainsi qu'il le dit, une invasion anglaise en Finlande au mois de février? Il savait bien que la glace préserverait pendant tout l’hiver cette province d'un tel danger, il savait aussi que l’hiver la priverait des secours de la Suède, et c'est au milieu de cette mauvaise saison qu'il l'a attaquée; il y a fait entrer ses troupes le 20 février 1808, sans déclaration de guerre; apparemment ses préparatifs étaient faits d'avance, tout au moins depuis un ou deux mois. « La proposition qu'il fit à Gustave IV, dit le (manque 1-2 mots), ne fut qu'un prétexte pour dissimuler la trame ourdie (manque 1-2 mots). ''Dès la fin de 1807, un officier russe avait déjà parcouru la frontière, des troupes avaient été réunies, et des magasins établis et approvisionnés (4). » L’auteur d'une histoire estimée de la ''Guerre de Finlande'', Gust, Montgomery, assure qu'à la fin de décembre le manifeste russe invitant les Finlandais à la révolte était déjà imprimé, l’occupation et la réunion de la Finlande déjà résolues. Stedingk enfin, ministre de Suède à Saint-Pétersbourg, avait écrit dès le 7 décembre que l’attaque aurait lieu, comme il arriva en effet, sur trois points différens; sa dépêche du 23 janvier donnait le plan de campagne. Et cependant le 2 février le ministre des affaires étrangères à Saint-Pétersbourg, le comte Romanzof, assurait encore au baron Stedingk que l’empereur n'avait pas changé de dispositions, que la parole de sa majesté impériale en devait être un gage sacré, qu'elle ne songeait à aucune hostilité envers la Suède, et le 16 du même mois l’empereur lui-même prenait Dieu à témoin de son désintéressement!
 
Évidemment le gouvernement suédois a été joué indignement, ce qui n'excuse pas son aveugle confiance, mais ce qui accuse et condamne Alexandre et la Russie. Tout n'était pas perdu cependant, si le roi montrait quelque sagesse en présence du danger : la suite de la guerre a fait voir que la Finlande pouvait se défendre elle-même, pourvu qu'on la laissât faire, jusqu'à ce que les troupes suédoises pussent venir à son secours; mais Gustave, par ses bizarres instructions, sembla prendre à tâche d'empêcher toute résistance, et pendant ce temps Svéaborg fut livrée à prix d'argent. Gustave devait resserrer son alliance avec l’Angleterre, la seule amie qui lui restât : il n'en fit rien; on le vit exiger du cabinet britannique des subsides supérieurs aux précédens, et s'irriter étourdiment d'un refus. Le ministre d'Angleterre étant venu lui apporter cette réponse le 24 février 1808, le roi entra dans un violent accès de rage; il se précipita droit sur le ministre. Celui-ci, persuadé qu'il voulait lui passer son épée au travers du corps, s'inclina et trouva la porte. Gustave, l’air sauvage et égaré, revint s'asseoir dans son cabinet et écrivit aussitôt un ordre d'embargo sur tous les navires anglais dans les ports de Suède, une déclaration de guerre au cabinet de Londres, etc. Il écrivit aussi dans son transport une lettre où il annonçait au roi de Danemark qu'il voulait s'unir à lui contre la Grande-Bretagne; mais on vint lui apprendre que le Danemark lui-même songeait à envahir la Scanie. En effet Gustave, désespérant de pouvoir secourir en ce moment la Finlande, semblait avoir abandonné cette province, sauf sans doute à essayer de la reconquérir après la mauvaise saison, et il avait donné récemment l’ordre à une armée d'aller, en compensation, conquérir la Norvège. On comprend quelle avait dû être l’irritation du cabinet de Copenhague, à qui cette province appartenait alors. Avant même que Gustave eût fait partir les lettres qu'il venait d'écrire, le 24 février au soir, on lui apporta quelques exemplaires des proclamations que des ballons danois, lancés des côtes de Seeland, avaient répandues en Scanie; on y engageait les paysans à se replacer sous la domination de Frédéric VI; on leur annonçait une invasion prochaine qui les délivrerait du joug suédois. Ehrenheim, président de la chancellerie, voulut profiler de cette conjoncture pour amener Gustave à traiter avec la Russie ou à se réconcilier avec l’Angleterre, afin de ne pas être seul contre tous ses ennemis; à peine fut-il écouté. « Je me battrai avec eux tous, répondit le roi en frappant du poing sur sa table, mais d'abord et surtout avec les Anglais, parce qu'ils sont orgueilleux et impertinens; je les mettrai bien à la raison. On veut, en m'effrayant, me faire conclure la paix; mais je montrerai que je n'ai peur de personne, ... pas même de vous, monsieur le baron... » Et le roi fit un pas vers Ebrenheim en lui mettant le poing sous le visage. « Je prie votre majesté, répondit tranquillement le conseiller, d'être convaincue que mon intention n'a jamais été de l’effrayer, mais seulement de remplir un devoir en lui montrant le danger auquel elle expose la nation, la famille royale et elle-même. — Je suis fatigué de tout cela, reprit le roi avec la même violence et en marchant à grands pas, je n'entends parler que d'ennemis et de dangers; eh bien ! je mourrai, mais je veux mourir avec honneur...» Tout à coup il s'arrêta, et se tournant vers Ehrenbeim : « Vous parlez toujours devant moi de la nation et de ses droits, ... eh! que signifie votre nation à côté de mon honneur? Elle sera punie, cette nation, de sa conduite envers mon père... »
 
Ehrenheim put seulement obtenir la révocation de l’embargo sur les navires anglais et l’acceptation des subsides sur le pied des années précédentes. L’arrivée de la flotte britannique dans les Belts empêcha seule probablement une invasion de l’armée France-espagnole qui était arrivée en Holstein dès le 1er mars. Dès le mois de mars enfin, le prince Christian d'Augustenbourg était passé en Norvège pour reprendre la défensive, et menaçait d'envahir lui-même la Suède par le nord-ouest. Ajoutez les progrès rapides que faisaient les Russes en Finlande. Que Napoléon ait ou non donné ordre (5) à Bernadotte, qui se trouvait en Danemark avec 20,000 hommes, d'aller déposer Gustave et opérer le démembrement de la Suède entre le Danemark et la Russie, il n'en est pas moins certain qu'une pareille issue était imminente; la Suède, envahie à l’est par les Russes, à l’ouest et au sud par les Danois et les Français, allait certainement périr sans la révolution du 13 mars 1809.
 
 
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<small> (1) Dans la ''Revue'' du 15 février 1855.</small><br />
<small> (2) Nous avons entendu raconter que Gustave, tirant un cordon, leva un rideau derrière lequel se trouvait Louis XVIII en personne. Nul document sérieux, à notre connaissance, ne confirme cette singulière anecdote.</small><br />
<small>(3) Elle parut d'abord dans le journal intitulé : ''Inrikes Tidningar'', 11 août 1807. </small><br />
<small>(4) Voyez l’examen critique du ''Précis de la Guerre de Finlande'', du général Suchtelen, par le baron Ehienheim, dans le ''Medborg. Militar-Tidning'' de 1828, n° 12. Voyez aussi l’introduction de l’ouvrage de G. Montgomery sur ''la Guerre de Finlande'',2 vol. in-8°, 1842 (en suédois). </small><br />
<small> (6) Voyez l’ordre adressé au prince de Ponte-Corvo en date du 23 mars 1808, dans les ''Mémoires'' de Constant.</small><br />
 
 
<center>II</center>
 
L'obstination de Gustave à ne point traiter avec la France et le ressentiment que laissa dans les cœurs des Suédois la perte de la Finlande, voilà quelles ont été les causes extérieures de la révolution de 1809. Il nous reste à voir comment fut amenée à l’intérieur et comment s'accomplit la journée du 13 mars.
 
Les premières années du nouveau règne avaient paru, malgré quelques fautes, assez rassurantes pour l’avenir; mais on avait remarqué, au retour du voyage qu'avait fait Gustave en Russie, pendant l’hiver de 1800 à 1801, que le sentiment de sa royauté était devenu chez lui une passion aveugle, un entêtement de despotisme; il s'était épris de l’apparente soumission d'une cour esclave dont on lui avait donné le spectacle, et il n'avait pas prévu que, quelques mois après, Paul Ier verrait se transformer en assassins grossiers des courtisans si dociles. Gustave eut certainement la pensée de modeler la Suède sur la Russie; il se conduisit en despote envers sa famille et son entourage; il se crut supérieur aux institutions de son pays, institua une censure sévère proscrivant les livres et journaux français, puis les livres danois, puis tous ceux des puissances alliées à la France; il prétendit imposer même ses caprices et ses visions bizarres à tous ses sujets; il ordonna qu'on écrivit seulement « M. Neapoleon Buonaparte » le nom du nouveau souverain de la France (1). Il avait de graves motifs pour prescrire cette orthographe, qui seule reproduisait, suivant ses calculs, le nombre de la bête de l’Apocalypse, 666, Quant aux droits de la nation qu'il était appelé à gouverner, Gustave se rappelait avec défiance quels obstacles les diètes précédentes avaient opposés aux volontés de son père Gustave III, et le coup de pistolet d'Ankarström, sans cesse, présenta son esprit, lui inspirait un éloignement invincible pour la noblesse suédoise. Il observait surtout avec dépit et colère quels progrès avaient faits en Suède les opinions libérales et même les principes républicains. Il n'était pas une maxime de la révolution française, on peut presque dire pas un de ses excès, qui n'eût trouvé en Suède son écho. La jeune noblesse elle-même n'avait pas résisté à cette influence, et plusieurs de ses membres, lors de la diète de Norrkœping, en 1800, s'étaient démis de leurs titres, de leurs fonctions et de leurs privilèges. Les universités avaient adopté les mêmes idées avec une incroyable ardeur. A Upsal, un club secret, appelé ''la Junte'', affichait une démagogie cynique; on y pérorait, on y chantait des couplets contre le despotisme et pour la liberté, et, ce qui était plus grave encore que toute cette débauche intellectuelle, on y professait ouvertement des doctrines irréligieuses et immorales dont rougiraient aujourd'hui, dit un écrivain suédois, ceux qui s'en faisaient alors les bruyans organes. La seconde université du royaume, celle de Lund, n'était pas restée en arrière, car un de ses clubs avait un soir, à l’unanimité, déclaré aboli le prétendu dogme de l’existence de Dieu. La ville de Stockholm était remplie de ces réunions démagogiques, où le buste de l'assassin de Gustave III était rangé parmi ceux des bienfaiteurs de l’humanité. Rien que fermés par le gouvernement de Gustave IV, ces clubs, nés pendant sa minorité, s'étaient transformés en sociétés secrètes et avaient laissé dans les esprits de redoutables semences. Sans parler d'ailleurs de tels excès, les idées constitutionnelles et sagement libérales s'étaient répandues parmi toute la nation; non-seulement les esprits dans les villes n'étaient plus disposés à subir longtemps le despotisme, mais les habitans même des campagnes s'élevaient contre les privilèges et les redevances au nom de la justice mieux entendue, au nom de l’égalité.
 
C'était en présence d'une nation ainsi disposée que Gustave IV déployait toutes les prétentions de la légitimité, et le spectacle de cet orgueil puéril, qui allait se briser contre d'invincibles obstacles, eût offert plus d'une fois un contraste voisin du grotesque, si les destinées de tout un pays n'y eussent été engagées. Qu'on se représente l’étrange scène que dut offrir, au milieu des discussions orageuses de cette diète de Norrkoeping qui se montra d'une si ardente opposition, la cérémonie du couronnement de Gustave IV avec ses formes symboliques et traditionnelles. C'était le 3 avril 1800; une pluie constante avait rendu plus sales encore que de coutume les rues de la petite ville et la maison de bois que seule on avait pu offrir à sa majesté. Le cheval richement caparaçonné que montait le roi témoignant plus d'ardeur qu'il ne convenait, Gustave voulut le dompter; malheureusement il avait négligé d'avertir les chambellans qui tenaient par derrière son manteau royal, et ces deux dignitaires, en habit de gala, durent courir à grand'peine, dans une boue épaisse, derrière le cheval qui caracolait à droite et à gauche, afin de ne point lâcher le manteau, ce qui eût été une infraction à leur devoir, et de se maintenir bravement au poste que leur dignité leur assignait. De plus, en passant avec la procession devant une maison où son cavalier ordinaire faisait souvent visite, l’animal voulut s'y arrêter suivant son habitude, et Gustave, jugeant cette fois que la résistance de la bête serait énergique, descendit de cette monture pour se rendre à la petite et pauvre église de Norrkoeping. La journée finit sans autre incident, mais elle laissa dans les esprits le souvenir d'une scène triviale, ou même, comme on le disait, d'un fâcheux présage.
 
En quittant son royaume pendant près de deux années, Gustave laissa le champ libre à tous les ressentimens qu'avaient excités ses premières fautes, aux doctrines ennemies de sa légitimité et à tous les germes de désordre intérieur. On trouva un jour ces mots inscrits sur la porte du château à Stockholm : « grands et beaux appartemens à louer pour un temps indéfini. » En effet, on ne croyait plus au retour de Gustave; on pensait qu'il consumerait sa vie, comme Charles XII, à courir d'imprudentes aventures. La France, qu'il attaquait, n'avait cessé, malgré ses excès ou ses fautes, d'être admirée, d'être aimée des Suédois; Napoléon, contre lequel il osait s'élever, était déjà pour eux le vainqueur de l’Europe, aux triomphes duquel ils eussent voulu s'associer et prendre part. A chaque pas dans cette triste histoire des règnes de Gustave IV et de Charles XIII, au moment où ses rois l’entraînent contre nous, à l’heure même où Napoléon, dans l’égarement où le pousse sa rivalité ardente contre l’Angleterre, jette la Finlande à la Russie et se montre tout prêt à la sacrifier elle-même, on verra la Suède manifester encore, en dépit de tous ses malheurs, sa haine pour la domination ou l’alliance de Saint-Pétersbourg et ses sympathies invincibles pour la France. Gustave-Adolphe n'avait donc pas seulement à vaincre la France et Napoléon; il lui fallait d'abord vaincre ses propres sujets.
 
Avant même la perte de la Finlande, alors que les Suédois n'eussent pas cru possible de la part d'Alexandre une telle iniquité, la honteuse campagne de Poméranie avait déjà suffi pour éveiller dans l’armée entière un sentiment d'humiliation et de colère. Nous avons raconté par quelle ruse le général Toll avait sauvé la garnison de Stralsund; nous aurions pu ajouter qu'il n'eut pas de peine à faire répandre le bruit que la couronne et la vie du roi avaient été menacées. De cette époque en effet datent les premiers complots ayant en vue ce double dessein. Quelques officiers songèrent d'abord à se saisir du roi pendant la traversée d'Allemagne en Suède, pour l’envoyer aux Indes. Son fils lui aurait succédé avec une régence. On ne se cacha pas d'un pareil projet au baron Essen, gouverneur général en Poméranie. Quelques jours avant qu'il ne quittât l’armée par suite de la mauvaise humeur du roi, les officiers s'en ouvrirent à lui. Essen les arrêta : « Sans doute, messieurs, leur dit-il, je suis, autant que vous l’êtes, convaincu de la nécessité d'un changement dans l’état; mais le temps n'est pas encore arrivé, le roi est encore un saint aux yeux du peuple, qui ne connaît pas son insuffisance et son obstination. De plus, il ne convient pas qu'une armée conspire sous les armes. » Un colonel Mörner composa des vers dont voici la traduction, et qu'il laissa dans l’antichambre du roi : « Faites la paix, faites la paix, majesté, et que Bonaparte soit empereur!... N'oubliez pas le proverbe allemand : Il faut vivre et laisser vivre les autres. » Le second couplet, moins innocent, contenait, tout simplement un avis au médecin du roi, Hallman, pour l’engager à délivrer son pays: « Un peu d'une certaine poudre suffirait à l’affaire. » L’impatience était déjà devenue si grande dans l’année de Poméranie, qu'on avait projeté d'embarquer Gustave dans un navire préparé à l’avance, et que l’on devait couler avec lui pendant la traversée. Quelques marins étaient d'accord pour faire le coup et se sauver eux-mêmes dans une chaloupe. Gustave échappa, nous l’avons dit, à ces malheurs, grâce sans doute au dévouement et à la résolution du général Toll. Cependant la pensée de son abdication nécessaire était à cette époque si naturelle et si inévitable, qu'on l’avait aussi accueillie à Stockholm. Toutefois, comme il n'était pas certain que la reine acceptât la régence, on voulut encore essayer de fléchir l’esprit de Gustave à son retour. Humilié profondément lui-même d'avoir perdu la Poméranie, il tarda à rentrer dans la capitale. A peine de retour au palais, il eut à subir encore les prières des plus vénérables magistrats et de ses plus dévoués serviteurs, qui le suppliaient de conclure la paix. «Non, leur répondait-il, ne vous figurez pas que je sois le faible Alexandre. — Mais, sire, lui disait-on, la Suède n'est point en état de lutter contre un ennemi qui aura bientôt avec lui l’Europe entière. — Les hommes et l’argent ne nous manquent cependant pas, reprenait-il en colère, c'est la bonne volonté qui manque. » En vain le comte Axel Fersen lui-même, cet ennemi de la France nouvelle, lui adressa-t-il ses supplications pour le fléchir; en vain essayait-on, en lui soumettant le beau projet du banni Platen pour unir par une seule ligne navigable la Mer du Nord et la Baltique, de détourner vers ces magnifiques travaux son imagination inquiète : rien ne put l’éloigner de la route fatale qui devait aboutir à sa ruine.
 
Des complots se tramèrent donc à Stockholm aussi bien que dans l’armée de Poméranie pendant cette période qui précède la guerre de Finlande. Un des plus sérieux, pour les conséquences qu'il pouvait entraîner, fut celui que certains esprits dévoués à l’Angleterre et à ses institutions parurent avoir ourdi de concert avec cette puissance. Un certain Brown (l'auteur d'un livre sur ''les Cours du Nord'') vint à Stockholm, sans doute poursuivre cette négociation. La couronne devait rester dans la famille de Gustave IV, en passant sur la tête de son oncle, le duc de Sudermanie, celui qui fut plus tard Charles XIII. Le duc étant déjà vieux et sans postérité, on lui désignerait pour successeur, non pas le fils de Gustave, mais le duc de Glocester, le plus jeune frère de George III, qui avait passé à Stockholm tout l’hiver de 1802 à 1803. Cette intrigue parait avoir duré jusqu'à la fin de 1808. Le ministère anglais déclina formellement à cette époque toute intervention dans les affaires de la succession suédoise, et Canning écrivit au ministre de Suède à Londres : » Le roi votre maître est de toutes parts menacé par des projets de révolution. » Gustave fit répondre à la dépêche par laquelle on lui donnait cet avis qu'il n'y voulait pas croire; il se confiait dans la fidélité des Suédois et la regardait comme inviolable.
 
Cependant la conquête de la Finlande venait d'infliger encore aux armées suédoises un nouvel affront, et en ce moment même Gustave, aigri sans doute par le malheur et se livrant plus que jamais à ses fureurs, prodiguait aux officiers et aux soldats, comme à ses ministres et à ses proches, les mauvais traitemens et l’insulte. Il affectait de préférer les soldats allemands, ceux de Poméranie, aux militaires suédois; il avait sans cesse présent à l’esprit le souvenir du meurtre de son père, préparé sans nul doute par la noblesse, dont beaucoup de membres faisaient partie de l’armée, et son ressentiment, sa défiance, se trahissaient à chaque instant par des sarcasmes au moins imprudens. Un jour, parcourant avec quelques officiers les îles qui précèdent la côte de Finlande, il rencontre une division de l’armée suédoise, qui, toute en déroute après une tentative de résistance inégale, s'éloignait d'une petite ville que les Russes venaient de surprendre et de livrer aux flammes : l’officier qui commandait ces braves gens, mandé par lui, explique ces circonstances; mais Gustave refuse d'y croire, il s'emporte en grossières injures, accuse ses soldats de lâche trahison, , et s'oublie jusqu'à arracher de sa main la décoration que cet officier portait sur sa poitrine. Sans doute le désespoir l’égarait; on le vit errer, presque au hasard, sur un bâtiment dont il voulait que le capitaine obéit à ses caprices, dans cette mer des Aland qui allait bientôt cesser d'être à lui; on le vit aussi braver dans sa bizarre folie non pas les nobles dangers de la guerre pour sauver sa patrie et sa couronne, mais, sans utilité ni dessein, le mauvais temps, les écueils et le mal de mer, dont il souffrait beaucoup. Il était humilié de voir ces îles et ces côtes échapper à sa domination; il semblait vouloir les retenir en s'y attachant, au lieu de les préserver en les défendant. Ce fut sa dernière campagne; il revint à Stockholm morne, abattu, tantôt pleurant sur son malheur, tantôt parlant de suicide, prêt quelquefois à déposer la couronne, et surtout n'épargnant jamais les imprécations à la Suède et à son année.
 
Peu de temps après son retour, une circonstance qui n'avait en elle-même aucune gravité suffit pour lui faire consommer la faute qui contribua peut-être le plus à précipiter sa ruine. On lui remit un matin une lettre anonyme trouvée dans un corridor du château, et annonçant que des intrigues révolutionnaires agitaient l’armée. La police ne put recueillir à ce sujet aucune autre information; mais dès ce moment Gustave voulut avoir des espions qui lui fissent de continuels rapports sur l’esprit des soldats, sur le langage et les sentimens de chaque officier des gardes. Ces ''régimens des gardes'' étaient justement ceux où servaient les assassins de son père; il s'imagina qu'il avait tout à redouter d'eux; il leur ôta d'abord les postes d'honneur auprès de sa personne et dans le château, et il les remplaça par deux régimens poméraniens; puis, donnant pour prétexte les défaites subies par ces régimens en Finlande, où tous n'avaient pas été envoyés, il les licencia par ordonnance du 12 octobre 1808. Une telle violence allait faire de ces hommes frappés injustement autant de conjurés. Gustave refusait de plus en plus de comprendre les avertissemens qui lui étaient prodigués. Prières et menaces, annonces mystérieuses ou publiques du danger, témoignages même de sa conscience et prévisions involontaires, il méprisa tous ces signes avant-coureurs, et sa manie les tourna au contraire au service de son idée fixe. Un jour du commencement de mars 1800, il dit à un de ses confidens qu'il avait eu un rêve remarquable; il avait vu la ''dame blanche'' ce spectre qui n'apparaît que lorsqu'un danger menace le roi ou la famille royale de Suède. A son avis, la signification du prodige n'était pas douteuse; c'était une apparition divine pour le fortifier dans son dessein de ne jamais traiter avec ''la bête''. Un autre jour cependant, feuilletant un album qui contenait les portraits des Vasa, il s'aperçut que le premier manquait, le fit chercher et ne le retrouva qu'au fond d'un coffret en forme de cercueil; il en conclut cette fois avec chagrin que la famille royale s'éteindrait prochainement. Vers cette époque enfin parut et circula le récit d'une prétendue vision de Charles XI, connue en France par le saisissant tableau qu'en a tracé en quelques pages M. Mérimée. On connaît en Suède, sous le titre de ''Vision de Charles XI'', deux pièces de dates différentes, sur l’origine et l’interprétation desquelles l’esprit public n'a jamais été bien fixé; l’une, en vieux langage, expose comment Dieu, entre autres signes de sa grâce envers le pieux roi, permit que l’avenir de la Suède lui fût révélé.
 
« Pendant les premiers mois de l’année 1697, dit l’auteur anonyme, le roi Charles souffrait de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Le 2 avril, à six heures du matin, après une longue insomnie, il crut tout à coup entendre du bruit dans la chambre des états, contiguë à son appartement. Il chargea un de ses écuyers d'aller voir ce que c'était et de faire cesser le bruit. L’écuyer revint en assurant que la salle était fermée, complètement vide, et qu'on n'y entendait rien. — Une heure après, le roi fut saisi de la même idée; un chambellan qui était là fut envoyé et rapporta la même réponse. — à peine l’horloge sonnait-elle dix heures que le roi se leva sur son séant, fit faire silence, et dit : « Messieurs, n'entendez-vous pas du bruit dans la salle des états? — Non, sire! fut la réponse, générale. — Nous irons donc nous-même vérifier ce que cela peut être, » dit le roi, — et, sans écouter aucune objection ni aucun conseil, il se fit habiller et aider à descendre. Arrivé aux dernières marches de l’escalier, il s'arrêta tout à coup et parut en proie à un trouble profond. Il continua cependant sa marche; à peine entré dans la salle des états, il s'assit sur un banc placé auprès de la porte, et ne cessa, dans un profond silence, d'avoir les yeux fixés sur le trône... Puis, se tournant vers le comte Stenbock et ceux qui l’entouraient : « Ne voyez-vous rien? leur dit-il. — Rien absolument, » répondirent-ils ensemble. Alors le roi, cédant à son inquiétude, prononça ces mots à baute voix : « Quand cela doit-il arriver? » Une voix claire, qui fut entendue de tous ceux qui étaient présens, répondit : « Sous ton cinquième successeur. » Et le roi, se tournant vers ceux qui l’entouraient, dit : « Remerciez Dieu de ne pas vivre dans ce temps-là. » On l’aida ensuite à remonter dans sa chambre; il était fatigué et sombre; lorsqu'il eut repris quelque force, il dicta ces lignes : « Quand nous fûmes arrivés dans la salle des états, nous vîmes un jeune homme assis sur le trône, la couronne en tête et l’épée dans la main droite. Autour du trône étaient une multitude de seigneurs, sans doute les grands du royaume. En avant du trône était étendu un drap rouge sur lequel étaient placés plusieurs billots, et, sur un signe d'un gros homme qui était là, les seigneurs s'approchaient l’un après l’autre, se mettaient à genoux, et étaient décapités par les bourreaux. » Le roi mourut trois jours après cette vision, le 5 avril 1697. »
 
Voilà le premier de ces deux documens, qui ne semble pas, comme on voit, contenir une prophétie d'une signification bien précise, mais on a imprimé de plus un ''certificat'' signé du roi, en date de 1676, qui contient des détails différens.
 
« Moi, Charles XI, aujourd'hui 16 décembre 1676, malade et fatigué d'une longue insomnie, je m'éveillai vers une heure et demie d'un court assoupissement, et, en jetant les yeux sur la fenêtre de ma chambre, j'aperçus une vive lumière dans la salle des états. Je dis au grand-chancelier Bielke, qui était auprès de moi : « Quelle est cette lueur dans la salle des états? Serait-ce un incendie? — Non, sire, répondit-il, c'est le reflet de la lune dans les vitres. » Je me contentai de cette assurance, et je me tournai vers la muraille pour chercher quelque repos; mais j'étais tourmenté de je ne sais quelle inquiétude : je me dressai de nouveau, et j'aperçus encore cette lueur... Sur la même réponse, je me tranquillisai; un instant après, je crus apercevoir qu'il y avait du monde dans la salle des états. En un instant je me levai, je mis ma robe de chambre, j'ouvris, et je vis que toutes les croisées étaient flamboyantes. « Messieurs, m'écriai-je, il y a là quelque chose d'extraordinaire. Vous savez que celui qui craint Dieu ne redoute rien ici-bas; j'irai donc, et je veux savoir ce que cela peut être. » J'ordonnai aussitôt qu'on allât avertir le gardien afin qu'il apportât les clés. Arrivé au bout du corridor qui conduisait de ma chambre à l’entrée, je lui commandai d'ouvrir; mais, effrayé qu'il était, cet homme me supplia de l’en excuser. J'en chargeai donc le grand-chancelier, qui refusa; puis le brave et intrépide Oxenstierna, qui me répondit : « J'ai juré de donner mon sang et ma vie pour votre majesté, mais je ne saurais ouvrir cette porte. » Je commençais à hésiter moi-même, mais je l’appelai mon courage, je pris les clés, et j'ouvris. Nous vîmes alors toute la salle tendue de noir, les murs, le plafond et le plancher. Je fis un pas puis je me retirai tout à coup saisi d'horreur. Enfin je dis : « Me suivrez-vous, messieurs, afin que nous sachions ce que tout cela signifie? » Ils répondirent : « Oui, » en tremblant. Nous entrâmes. Nous vîmes tous une grande table entourée de seize juges avec de grands livres devant eux. Au milieu d'eux, on voyait un jeune roi, la couronne sur la tête et le sceptre dans la main. A droite se tenait un majestueux seigneur; à gauche était un vieillard de soixante-dix ans environ. De temps en temps, le jeune roi faisait signe de la tête, et alors ces nobles juges frappaient d'une main sur leurs livres, et j'aperçus à quelque distance de la table des billots dressés et des bourreaux qui décapitaient les victimes l’une après l’autre, si bien que le sang commençait à couvrir tout le plancher... c'étaient presque tous de jeunes seigneurs qui périssaient de la sorte. Enfin en détournant mes regards, j'aperçus derrière la table, dans le coin de la salle, un trône presque abattu, et, tout à côté, un homme d'une quarantaine d'années, qui semblait le chef de l’état. Je tremblai à cette vue, je me retirai un peu vers la porte, et je criai : «Dieu du ciel! quand est-ce que tout cela doit arriver? » Je n'obtins pas de réponse. Je criai de nouveau; pas de réponse; seulement le jeune roi fit plusieurs signes de tête, et les nobles juges frappèrent fortement sur leurs livres. Je criai de nouveau et plus fortement: « O mon Dieu! quand est-ce que tout cela doit arriver? Aie pitié de nous, grand Dieu! » Alors le jeune roi me répondit : « Rien de tout cela n'arrivera pendant ta vie, mais bien pendant le règne de ton sixième successeur. Il sera du même âge et de la même figure que tu me vois aujourd'hui; son tuteur ressemblera à ce prince qui est debout ici, et le trône, pendant les dernières années de sa régence, sera précipité vers sa ruine par quelques jeunes membres de la noblesse. Mais le régent, après avoir persécuté le jeune roi, prendra en mains sa cause, et ils relèveront le trône, ils le fortifieront; jamais la Suède n'aura eu un si grand roi, jamais elle n'aura été si prospère... La dette sera éteinte, le trésor public regorgera...; toutefois, avant que ce règne ne s'affermisse, il y aura un grand massacre, ici qu'on n'en aura jamais vu et qu'on n'en verra jamais de semblable. Toi qui règnes aujourd'hui sur la Suède, transmets à ce roi ces célestes avertissemens. » Après ces paroles, tout s'effaça, et nous revîmes la salle des états dans sa solitude accoutumée. Nous remontâmes dans mon appartement, et je consignai dans cet écrit, du mieux que je pus, tout ce que je viens de raconter. Cela est arrivé de tout point comme je l’ai écrit. Je l’affirme sur mon serment : puisse Dieu assister mon corps et mon âme, comme il est vrai que j'ai dit la vérité!
 
« CHARLES XI, aujourd'hui roi de Suède (2). »
 
Tels sont ces deux documens, à coup sûr fort bizarres. Ils ont été écrits au plus tard dans les premières années du siècle, car ils se trouvent dans les portefeuilles manuscrits d'un écrivain célèbre en Suède, Höppener, qui mourut en 1804, et dont les papiers sont conservés à la bibliothèque royale de Stockholm. Des notes expliquent certains détails, probablement conformes à la version adoptée par l’opinion publique. Suivant ces notes, le jeune roi dont parle le ''certificat'' n'est autre que Gustave IV; le majestueux seigneur est le vénérable grand-chancelier Wachtmeister, le vieillard de soixante-dix ans est le chancelier Fr. Sparre, tous personnages qui ont joué un rôle important auprès de Gustave; le régent enfin est le duc de Sudermanie (plus tard Charles XIII). Une dernière note, au sujet de la date du second document, dit : «Quiconque lit dans notre temps cette relation s’aperçoit facilement qu'elle a été fabriquée après les événemens de 1796, » c'est-à-dire après la régence du duc de Sudermanie et pendant le règne de Gustave IV. — Si le roi Charles XI a eu réellement une vision semblable, pourquoi ces différences de dates et de récit, et comment des témoins ont-ils pu attester la réalité de faits si étranges? — Si ces deux pièces ne sont que des pamphlets, comme il est probable, quelle en a été l’intention? On dit souvent en Suède qu'ils émanaient de la noblesse, mécontente de la constitution de 1772 et annonçant les dangers de la royauté absolue. M. Mérimée, d'accord avec cette interprétation, en a fait une prophétie très transparente de l’assassinat de Gustave III; mais on voit bien, lorsqu'on étudie cette tradition, comme nous venons de le faire, dans sa source même, qu'il ne s'agit de rien de semblable. Ces pamphlets ne paraissent-ils pas au contraire opposés à la noblesse, dont ils prédisent le châtiment? Ne semblent-ils pas annoncer que le pouvoir royal, menacé, presque renversé même un instant par ces nobles et par un régent infidèle, se relèvera de sa ruine pour devenir plus fort que jamais? Quoi qu'il en soit, à une époque où un mysticisme bizarre séduisait dans le Nord un grand nombre d'esprits visionnaires ou illuminés (nous en rencontrerons dans la suite de notre récit beaucoup d'exemples, et le duc de Sudermanie lui-même était grand partisan du magnétisme et de la franc-maçonnerie), ces étranges écrits devinrent presque populaires; ils furent interprétés selon la fantaisie de chacun, et le malheureux Gustave IV ne fut pas des derniers à vouloir y trouver une explication de l’avenir et des argumens en faveur de sa politique.
 
Au milieu de cette agitation bizarre, la pensée d'un grand changement devenu nécessaire, d'une révolution, s'était présentée à tous les esprits et leur était devenue familière. Des complots avaient déjà été formés contre Gustave, lorsque celui qui devait amener la journée du 13 mars fut résolument arrêté par les officiers qui commandaient l’armée de l’ouest. De tous les corps de l’état, nul n'avait été plus humilié que l’armée suédoise; elle rougissait, bien qu'elle en eût été empêchée par son roi lui-même, de n'avoir pas sauvé la Finlande; elle croyait qu'une alliance avec Napoléon ferait recouvrer à la Suède cette province ou la Poméranie, toutes les deux peut-être. Nous avons dit enfin combien de mauvais traitemens et d'insultes particulières elle avait dû subir, et quel ressentiment le licenciement des gardes lui avait laissé. L’armée de l’ouest en particulier, après avoir été envoyée vers la frontière norvégienne dans le dessein d'obtenir de ce côté une compensation à la perte de la Finlande, s'était vue tout à coup condamnée à l’inaction, quand Gustave, gouverné par son caprice, avait résolu d'abandonner cette entreprise et de porter ses efforts vers une campagne en Seeland. Cette armée, officiers et soldats, avait adopté chaleureusement le but qu'on avait proposé à son ardeur, la conquête de la Norvège; elle ne renonçait pas à donner à sa patrie ce beau complément de territoire et de puissance en échange de ce qu'elle avait perdu, et lorsque cette fois encore Gustave commit la faute d'arrêter lui-même ses efforts, elle voulut cependant obtenir à tout prix, même au prix de la défection et de la révolte, ce qu'elle aurait voulu devoir à sa fidèle obéissance envers un roi protecteur et non pas meurtrier de ses sujets. Le colonel, plus tard général et baron Adlersparre, qui commandait l’aile droite de cette armée, se trouva désigné par l’estime générale pour devenir le chef de la conspiration. Il n'accepta un tel rôle que comme un devoir envers la patrie, et non point par vengeance ou par ambition personnelle. Homme instruit, écrivain élégant, un peu poète, c'était avant tout une intelligence élevée, généreuse, mais se possédant toujours elle-même dans son dévouement. « Dès l’automne de 1808, dit le baron Adlesparre dans une histoire des dernières années de Gustave IV qu'il a publiée, tous les esprits étaient convaincus de la nécessité d'un changement... Je dois reconnaître que je n'étais pas aussi empressé. La perspective d'une ruine si complète et si violente, la crainte d'une conflagration générale m'arrêtaient, bien que je visse mon pays courbé sous une terrible nécessité, et que la confiance sans limites de mes compagnons d'armes et de mes concitoyens ne me permit pas le refus. » Adlersparre prit du moins toutes les mesures pour circonscrire le nombre et le cercle d'action des conjurés; il eut des entrevues avec le prince Christian-Auguste, chargé par le roi de Danemark de défendre la Norvège, il en sut obtenir une trêve immédiate, et peut-être la promesse d'accepter la succession au trône de Suède après le duc de Sudermanie, qui n'avait pas d'héritier naturel. Ce projet conservait pour le moment. la couronne dans la famille du roi détrôné; on espérait de plus que l’avènement du prince Christian terminerait les guerres avec le Danemark et avec la France, son alliée; on comptait obtenir enfin par la médiation du prince la cession de la Norvège en dédommagement de la Poméranie. Le jeune fils de Gustave, âgé alors de onze ans, était écarté, afin d'éviter les nouveaux périls d'une minorité, dont la vieillesse du duc de Sudermanie rendait l’éventualité prochaine. Comme les dispositions étaient les mêmes dans toute l’armée suédoise, des correspondances furent bientôt organisées entre les différens corps dispersés dans les provinces, et là où les officiers supérieurs, par exception, n'entrèrent pas dans le complot, les sous-officiers et même bon nombre des soldats en firent partie. Il fut convenu que l’armée de l’ouest marcherait sur la capitale, et qu'à ce signal les autres divisions lèveraient l’étendard de la révolte, pendant qu'on saisirait le roi dans Stockholm. Le duc de Sudermanie serait mis immédiatement à la tête des affaires, et la diète convoquée pour le proclamer roi et désigner un successeur à son adoption.
 
Mais quels étaient dans Stockholm les conjurés sur l’aide desquels comptait Adlersparre ? Dans cette ville, comme dans l’armée, dont l’opinion gouvernait les provinces, le mécontentement était général et extrême, il est vrai, et l’abdication du roi paraissait le seul moyen de sauver le pays. Toutefois les hauts fonctionnaires de l’ordre civil, les chefs de la magistrature, de l’administration et ceux du clergé n'avaient pas admis avec autant de promptitude que les militaires la pensée d'une révolution. Ils croyaient qu'il était encore possible d'amener Gustave à plier en présence du péril évident qui se dressait devant lui. Les plus respectables d'entre eux, les serviteurs dévoués qui avaient blanchi au service de Gustave III, conçurent l’espoir de faire consentir son malheureux fils à une abdication, tout au moins à une convocation de la diète, et tentèrent auprès de lui de suprêmes efforts qui servirent seulement à renouveler ces scènes étranges où se déclarait l’égarement incurable du roi, et qui annoncent, expliquent à l’avance et excusent la révolution de 1809. On comptait sur le besoin absolu d'argent pour vaincre forcément l’obstination de Gustave. « Je n'ai pas besoin de la diète, disait-il au grand-chancelier, pour faire un emprunt. — Soit, répondit le magistrat, mais votre majesté n'aura pas d'argent parce que le pays est épuisé. — Eh bien ! j'emprunterai au dehors. — Il faut en ce cas à votre majesté une garantie donnée par la diète. Il y a deux choses que votre majesté ne peut pas faire sans le concours de la diète : c'est d'emprunter au dehors, et de porter la main sur la banque, et Dieu préserve votre majesté de songer à ce dernier moyen ! — A-t-on jamais entendu parler de la sorte? Quoi ! ma parole royale a-t-elle moins de poids que celle de votre diète? Voilà qui est curieux ! Je sais bien ce que je ferai. Je formerai un fonds d'amortissement qui donnera confiance au prêteur... J'ai bien le droit de lever des impôts en temps de guerre, apparemment? Le nierez-vous? — Sire, je ne le nie pas, mais il faut que ce soit proportionnellement à chaque fortune particulière. — Oui. Le riche donnera plus, le pauvre moins... — Très bien, mais il faut que ce soit établi d'après une règle commune, non d'après le bon plaisir ni d'après une appréciation arbitraire de chaque fortune. — Soit ! je décréterai un impôt pour la guerre, non pas un impôt de rien comme le dernier; j'en veux un sérieux cette fois; il me servira de fonds d'amortissement pour éteindre la nouvelle dette étrangère. — Mais, sire, à la fin de la guerre il faudra convoquer la diète, la constitution l’ordonne, et alors cesseront tous les subsides; votre majesté n'en obtiendra pas sans interruption jusqu'à l’extinction de la dette. — Où est-ce que cela est écrit, s'il vous plaît? — Sire, dans la constitution... — Que m'importe? Je ferai un fonds d'amortissement, et les impôts continueront jusqu'à l’extinction de la dette. Et si à la fin de la guerre les états se réunissent, je les forcerai bien à y consentir.... Une autre chose! On lit dans votre constitution que je dois prendre avis de la nation; mais qui a dit que la diète représente la nation? Où cela est-il écrit? Pouvez-vous me le montrer!... Par tous les diables, je jure que je mettrai tous ces gens-là à la porte, et je leur ferai voir que je peux gouverner seul mon royaume ! »
 
Il était cependant plus facile de proférer toutes ces menaces que de les exécuter. Quand le roi donna ordre au comité des finances de préparer une ordonnance pour un impôt de quinze millions : « Votre majesté, lui dit le président, n'en trouvera pas deux. — Maudit pays! s'écria Gustave en colère. Vous voulez donc tâter de Buonaparte : eh bien ! vous l’aurez, je le souhaite bien sincèrement, afin que le diable vous emporte, vous et lui; mais en attendant je vous prendrai jusqu'à votre dernier sou!» Le roi s'irritait ainsi contre toutes les représentations, et en même temps il dédaignait toutes les prières. » Au nom de la patrie, — lui dit le vieux baron Liljecrantz, octogénaire, ministre des finances de Gustave III, — au nom de ce peuple qui a déjà tant souffert, que votre majesté cède aux circonstances, afin de ne pas attirer des malheurs incalculables sur la famille royale et sur elle-même! — Vous voulez que je traite avec Buonaparte? répondit Gustave, que je tende la main à cet Alexandre qui m'a lâchement trahi? Mon honneur, mon caractère, ma religion s'y opposent; c'est impossible... La Finlande est perdue; nous la recouvrerons. D'ailleurs je prendrai ma revanche en conquérant la Norvège. Au reste, tout ceci ne peut durer longtemps. La Providence a mis un terme, soyez-en sûr, à la toute-puissance de Buonaparte. La nation souffre, mais du moins elle ne s'est pas avilie. Dieu peut nous secourir au moment même où l’oeil humain n'aperçoit plus de ressource... Enfin je ne veux pas mériter la damnation éternelle!... — Sire! continua le vieillard les larmes aux yeux, le royaume est tout près de sa ruine; on entend déjà de sourds murmures; du mécontentement au désespoir il n'y a qu'un pas; que votre majesté ne tarde pas plus longtemps à convoquer les états et à conclure la paix, ou bien, si ses scrupules religieux l’en empêchent, qu'elle consente à se démettre de la couronne... » Ces derniers mots produisirent sur Gustave une commotion subite; il y vit la menace d'un attentat qui mettait avec son trône sa vie en danger; les lèvres tremblantes et les yeux hagards, il frappa avec violence sur la garde de son épée. — « Savez-vous ce qu'il en peut coûter, s'écria-t-il, de m'oser parler comme vous venez de le faire? Savez-vous que votre tête en ce moment tient à la pointe de mon épée? — Sire ! répondit le fidèle conseiller avec une mâle assurance, il ne manque plus à votre majesté que d'avoir sacrifié un vieillard de quatre-vingts ans, un ancien serviteur qui a osé vous dire la vérité! Je suis trop près de la tombe pour craindre la mort, et la mort du martyr pourrait m'être honorable, mais j'ai trop de respect pour la mémoire de vos ancêtres pour ne pas détourner votre majesté de cette mauvaise action... » Gustave l’interrompit : « Allez-vous-en, dit-il, et estimez-vous heureux que je ne vous aie pas traité comme vous le méritez, en traître et en factieux ! »
 
Il n'était plus temps de sauver Gustave, quand il l’aurait voulu lui-même. A chaque échec de ses plus dévoués serviteurs, il était devenu plus évident que la Suède était absolument perdue sans quelque mesure singulièrement énergique. Les hauts fonctionnaires, qui formaient le parti de la légalité, durent céder devant l’imminence du péril et l’anxiété de l’esprit public, et des officiers de la garnison de Stockholm, d'accord avec Adlersparre, se préparèrent à agir. A leur tête se trouvait le général baron Adlercreutz : il venait de terminer la campagne de Finlande. Après que le brave comte G. de Löwenhjelm (aujourd'hui ministre de Suède à Paris) avait été fait prisonnier par les Russes à la journée de Pyhejocki, le 16 avril 1808, c'était Adlercreutz qui avait pris le commandement; il avait fait reculer l’ennemi, l’avait battu en plusieurs rencontres, et s'était finalement illustré par une belle retraite. Accablé par le nombre et par les fautes de son gouvernement, il avait du moins sauvé l’honneur suédois. Quand il rentra dans Stockholm, tous les regards se tournèrent vers lui, et l’opinion le désigna pour marcher courageusement avec Adlersparre vers l’accomplissement de l’œuvre d'où la Suède attendait son salut.
 
Tout à coup, le soir du 8 mais 1809, Gustave apprend du comte Stedingk et d'un émigré français, le colonel Rodais, qui lui restaient dévoués, que l’armée de l’ouest, révoltée, s'est mise en marche vers Stockholm; c'est ce que tout le monde savait déjà depuis vingt quatre heures dans la ville. Gustave quitte aussitôt le petit château de Haga, près de la capitale, pour venir préparer le châtiment des rebelles et faire arrêter leurs complices; mais une menace de délation arrête les magistrats, qui tous ont trempé au moins par leur silence dans la conjuration; ils persuadent alors au roi que le danger est imaginaire, et cela au moment même où l’on presse l’arrivée du général Adlersparre et les dernières mesures. Il était convenu qu'Adlercreutz veillerait surtout à ce que Gustave ne sortit pas de Stockholm, parce que l’opinion des provinces ne semblait pas assez décidée pour éloigner toute crainte de guerre civile. Trois jours se passent sans que le roi reçoive d'informations exactes sur la marche de ses ennemis, tant il est vrai que la conspiration est devenue générale et que tout le monde en est complice. Le malheureux roi d'ailleurs avait trop mal traité ceux qui l’avaient averti les premiers pour qu'on voulût risquer, sans un bien rare dévouement, de s'intéresser à sa cause. Il avait durement reproché à Stedingk (c'était le vieux et respectable ministre de Suède à Saint-Pétersbourg) et a Rodais d'avoir voulu le tromper, et, dans un de ces accès de colère multipliés par le désespoir, il avait failli percer Stedingk de son épée. Durant ces trois jours cependant les conjurés avaient combiné à l’aise toutes leurs manœuvres. Le 12 au soir, Gustave reçoit d'Orebro l’avis officiel que les révoltés viennent d'arriver dans cette petite ville, située à une soixantaine de lieues à l’ouest de la capitale. Une de ses premières pensées est d'envoyer demander pardon à Stedingk, à ce fidèle serviteur, et on le voit pleurer sur une erreur qui devait lui montrer d'une seule fois tout son aveuglement passé. L’indécision et le trouble président à ses résolutions, et personne pour le conseiller ou du moins l’assister. La reine est restée à Haga; le duc de Sudermanie, son oncle, est peut-être complice. Gustave ordonne de fermer les portes de la ville, celles du château ; il convoque les dignitaires de l’état; il restera dans la ville, il se défendra jusqu'à l’extrémité dans le palais; puis, changeant d'avis, il ordonne d'imprimer et de répandre par tout le pays une proclamation; il sortira le lendemain de Stockholm, ira rejoindre l’armée du sud, qu'il croit fidèle comme son général (Toll); il transportera dans une ville de Scanie le siège du gouvernement, et il verra bien si la capitale osera trahir la cause de son roi et persister longtemps dans sa révolte. Par contre, aux derniers avis de ceux qui le supplient encore d'accepter les conditions de la Russie, il répond par des argumens tirés de l’Apocalypse; il sait bien d'ailleurs que le mois de mars doit lui être funeste, tant son esprit est plein de confusion et de vertige. La nuit du 12 au 13 se passe dans les préparatifs du départ. Le lendemain matin, Gustave, qui manque d'argent, fait avertir les commissaires de la banque qu'ils aient à lui remettre les fonds de l’état, et sur leur refus il s'apprête à faire enlever de vive force une somme de deux millions. Il n'eut pas le temps d'exécuter cette violence : Adlercreutz, en apprenant l’ordre donné par le roi pour le départ, s'était souvenu de ses engagemens, et la catastrophe finale avait été dès lors résolue dans son esprit.
 
Stockholm offrait, pendant la matinée du 13 mars, un singulier spectacle. Les voitures préparées pour le départ du roi, les chariots de bagage et ceux du train nécessaires aux troupes désignées pour le suivre encombraient les rues et particulièrement les abords du château. Aides de camp, courriers et ordonnances se croisaient en tout sens, occupés, les uns de hâter le départ, les autres de le prévenir. Les habitans de Stockholm, pour qui l’entreprise projetée commençait à n'être plus un secret, circulaient par les rues et entouraient le château. L’attente de grands événemens était peinte sur tous les visages, mais rien de plus; cette foule paraissait indifférente. Avec cette curiosité inepte de la multitude prête à obéir aux destinées que lui préparaient quelques hommes courageux, elle regardait le château et en interrogeait des yeux les portes et les fenêtres. Cette vague inquiétude ne laissait pas d'être le pressentiment de la gravité du drame qui allait s'y accomplir.
 
Après s'être entendu de nouveau avec les plus hauts fonctionnaires et les principaux-officiers de la garnison, Adlercreutz, à huit heures du matin, se rend avec le comte de Klingspor au château. Il y trouve ses aides de camp, comme il était convenu. Il ordonne quelques dispositions intérieures : comme les drabans ni les soldats de la garde allemande ne savent rien du complot, il les disperse, il les éloigne autant que possible; ils sont d'ailleurs peu nombreux, plus de trente officiers répandus dans le château les surveilleront, et l’on peut compter en ville sur presque toute la garnison.
 
Le roi donnait quelques audiences. Il venait de faire appeler le duc de Sudermanie; il mande aussi le comte de Klingspor. Quelques instans après, on l’entend se livrer à un de ces emportemens qui lui étaient devenus habituels : le sujet de la querelle était le refus du duc de Sudermanie de se rendre a Gripsholm suivant l’ordre du roi, et l’assurance de Klingspor que le départ royal allait être le signal des plus grands malheurs, qu'il fallait rester et convoquer la diète, unique refuge. Adlercreutz juge que le moment est venu d'en finir. « Suivez-moi, messieurs, » dit-il à ses aides de camp, et il entre dans la chambre où se trouve le roi. On se figure l’étonnement de Gustave en le voyant entrer de lui-même avec six officiers. « Sire, dit aussitôt Adlercreutz, la nation est consternée de voir votre majesté quitter sa capitale dans les circonstances difficiles où nous sommes. Les hauts fonctionnaires, l’armée et tous les bons citoyens m'ont chargé de prévenir une mesure aussi funeste, et nous venons...— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrie le roi avec violence. Il n'y a que des factieux et des traîtres qui puissent parler ainsi! — Sire, répondent les officiers, nous venons pour sauver votre majesté et notre patrie; nous ne sommes ni factieux ni traîtres. — Je vous dis que c'est de la trahison, répond Gustave d'une voix forte, et vous êtes tous perdus, si vous continuez de la sorte. » Et comme Adlercreutz approchait, le roi, reculant un peu, tire son épée et dit : « Personne ne m'enlèvera ce fer, sinon avec la vie. » Il fallait empêcher à tout prix une rixe sanglante; Adlercreutz s'élance sur le roi et le saisit des deux bras pendant qu'on le désarme. Aux cris de Gustave, qui se débat violemment, les drabans se précipitent vers la chambre; mais les officiers d'Adlercreutz les contiennent un instant, lui-même vient les assurer qu'aucun danger ne menace la vie du roi; puis, prenant en main le bâton de commandement de l’adjudant-général du palais : «C'est moi qui commande ici, » dit-il d'une voix qui ne souffre pas de contradiction, et il fait arrêter ceux qu'on croit le plus à craindre. Gustave avait paru se calmer après la lutte; mais pendant que ses gardiens veillent à ne laisser entrer personne dans la chambre où il est prisonnier, il s'empare tout à coup par ruse d'une épée et s'échappe par une porte de derrière. Alors commence dans les corridors et les escaliers du palais une sauvage poursuite dont Adlercreutz attend avec anxiété l’issue. Que ne serait-il pas arrivé peut-être si Gustave eût soulevé en sa faveur la garde allemande et une partie de cette population que pouvait entraîner la pitié, puis l’ardeur de la lutte? Greiff, capitaine des chasses, met fin à ces incertitudes en saisissant Gustave au milieu de sa course. Épuisé, presque évanoui, le roi se laisse porter dans sa chambre, d'où on le transfère le soir même, sous bonne garde, dans un château situé à quelque distance de la ville.
 
Le duc de Sudermanie, frère de Gustave III, consentit, après s'être fait beaucoup prier, à se mettre à la tête des affaires en qualité de lieutenant-général du royaume jusqu'à ce que la diète fût réunie. Il restait à savoir si l’on organiserait le nouveau gouvernement sur des principes nouveaux; mais dès ce moment on avait éloigné la cause de ruine immédiate qui menaçait la Suède. Le 13 mars sauva peut-être ce pays d'un démembrement; il sauva certainement Stockholm d'une invasion russe; 70,000 Russes, établis dans les Aland, s'étaient déjà mis en marche vers cette capitale, et c'était dans le palais des Vasa qu'Alexandre prétendait venir dicter la paix à Gustave IV. En présence des événemens du 13 mars, le tsar dut renoncer à cet audacieux projet. Ces événemens, qui changeaient complètement la situation intérieure de la Suède, ne devaient pas exercer une moins décisive influence sur sa politique extérieure. Le gouvernement proclamé le 13 mars comprenait une nécessité que Gustave IV n'avait jamais su admettre, — la nécessité de chercher dans un bon accord avec la France la plus puissante des garanties contre les tentatives de l’ambition russe. Une ère nouvelle semblait s'ouvrir ainsi avec l’avènement de Charles XIII, pour le royaume de Suède; mais de terribles vicissitudes lui étaient encore réservées, et ce n'était qu'au prix des plus cruelles perplexités que le peuple suédois, — nous aurons à le montrer bientôt, — devait acquérir l’intelligence de ses véritables intérêts.
 
 
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<small> (1) Napoléon répondit : « L’M qu'il fait mettre en avant de mon nom, je la ferai mettre à la suite du sien. » et l’on prétend (je n'ai pas vérifié le fait), que le ''Moniteur'' écrivit un jour : ''Gustave-Adolphe M.'', c'est-à-dire ''Gustave-Adolphe Munck'', sanglante allusion aux bruits répandus sur la naissance de Gustave IV.</small><br />
<small> (2) Cette relation est suivie d'une attestation qui la confirme et qu'ont signée C. Bielke, grand-chancelier, U. V. Bielke et Oxenstierna, ministres d'état, et P. Gransten, concierge de la salle des états.</small><br />
 
===III. Rapports entre la Suède et la Russie sous Charles XIII élection de Bernadotte===
15 septembre 1855. -
 
===IV. La Politique suédoise en 1812 Alexandre Bernadotte et Napoléon===
1 novembre 1855. -
 
===V. Bernadotte et la réunion de la Norvège à la Suède===
 
Il nous reste, pour terminer ces études, un seul épisode à expulser, l’annexion de la Norvège à la Suède conformément au traité de Kiel, conclu en 1814. Par un singulier à-propos, cet épisode nous fournira en même temps la meilleure explication de la récente conduite du gouvernement suédois, qui, par le traité du 11 novembre 1855, s’est replacé dans les voies de son ancienne politique. Une double conclusion viendra de la sorte se placer à la fin de cette histoire des rapports de la Suède et de la Russie depuis Charles XII. On verra d’une part justifié par l’annexion de la Norvège, telle que Bernadotte a dû l’accepter, ce que nous avons dit du peu de fond qu’il devait faire sur les promesses de la Russie, et même du péril que préparait à la Suède l’alliance de 1812; d’autre part, le retour du cabinet suédois à l’alliance française vérifie notre pressentiment que le véritable intérêt de la Suède devait l’attirer vers l’Occident, et que les sympathies non-seulement de la nation, mais du gouvernement même, étaient d’accord avec cet intérêt. Chose curieuse et plus significative encore, c’est précisément la Norvège, — à propos de laquelle s’étaient montrés à nu les calculs du cabinet russe, — qui est devenue l’occasion du changement de politique de la Suède. Après avoir solennellement promis la Norvège à Bernadotte comme une compensation effective de la perte de la Finlande et comme une acquisition réelle qui augmenterait véritablement la richesse et l’autorité de sa couronne, la Russie a longtemps marchandé l’accomplissement de cette promesse. Quand, après une longue attente, cette récompense a été finalement accordée, elle s’est trouvée amoindrie, et n’a pas été un dédommagement de la perte cruelle de 1809. Non contente, la Russie avait encore, jusque dans ces dernières années, essayé de reprendre quelque chose du prix médiocre qu’elle n’avait pu refuser. Eh bien ! ce sont justement ces intrigues dans l’extrême Nord qui ont servi d’occasion au traité du 21 novembre dernier, lequel, en mettant fin à ce qu’on appelle à Stockholm ''la politique de 1812'', revendique l’indépendance de la Suède, et lui ouvre une nouvelle ère de développement politique et national.
 
 
<center>I</center>
 
Depuis les plus beaux jours de Gustave III, la cour de Suède n’avait jamais été aussi brillante que pendant l’hiver de 1812 à 1813. Le cercle de la reine et celui de Mme d’Engeström, femme du premier ministre, réunissaient une élégante société, amie des plaisirs de l’esprit autant que de l’éclat extérieur. La noblesse qui entourait la reine, femme de Charles XIII, apportait dans ces salons l’urbanité de l’ancienne cour et, comme on disait, de l’ancien régime, tandis que Bernadotte et le prince Oscar y mêlaient la grâce familière des mœurs nouvelles de leur première patrie. L’enthousiasme un peu facile des Suédois ne résistait pas à la vue d’une ''française'' élégamment dansée par le jeune prince, ou d’une valse conduite par le prince royal qui animait tout autour de lui par la vivacité un peu exubérante de sa galanterie méridionale. N’oubliant pas les affaires au milieu des plaisirs, on le voyait, au sortir d’un quadrille, rencontrer à dessein1, mais comme par hasard, quelque diplomate, Thornton ou de Tarrach, lui glisser un mot pour sa correspondance du lendemain, ou bien le prendre à part dans un petit salon, sur un sopha, dans une embrasure de fenêtre, et après quelques propos échangés se laisser souvent entraîner à une de ces excessives harangues contre lesquelles il était sans défense. La comédie bourgeoise alternait avec les danses. Ce genre de divertissement, alors tout français, rappelait en Suède les meilleurs temps de la cour de Gustave III, et rendait à Bernadotte une image des plaisirs parisiens. Si on n’avait plus Monvel ni Mme Marcadet, ni le danseur Didelot, on avait Mlle George, qui revenait de Saint-Pétersbourg, on avait des musiciens et des artistes allemands. D’ailleurs un grand nombre d’étrangers remarquables se pressaient autour du prince royal, et attiraient la ville et la cour par leur célébrité : c’étaient le comte de Lieven, ambassadeur de Russie à Londres, avec sa femme ; jeune encore et déjà célèbre par son habileté diplomatique. Le comte avait donné une partie considérable de sa fortune pour subvenir aux frais de la guerre de 1812; la comtesse, devenue veuve, vint plus tard se fixer près de Paris, et servit secrètement les intrigues du cabinet de Saint-Pétersbourg en France. C’étaient aussi le colonel prussien Gneisenau, qui se fit négociateur à Londres pour le compte du prince royal de Suède ; le général autrichien Walmoden, qui entretenait avec lui une correspondance Secrète; le prince Guillaume d’Orange, plus tard roi de Hollande; enfin Mme de Staël, accompagnée de son fils Auguste, de sa fille, devenue plus tard illustre par ses vertus, d’Auguste Schlegel et de M. Rocca, son second mari; Ces hôtes célèbres apportaient à Bernadotte le tribut de leurs hommages, et le vieux roi Charles XIII jouissait du renom de son fils adoptif. Toutefois tant d’hommages s’adressaient moins aux services déjà rendus par le prince royal de Suède contre Napoléon qu’à ceux qu’on lui demandait encore. La haine de Napoléon, tel était le sentiment commun qui animait tous les admirateurs du prince; la ruine de l’empereur, tel était le prix terrible dont Bernadotte leur était redevable pour ces triomphes anticipés. Bernadotte avait accepté ces honneurs et ces espérances, mais déjà pesait sur lui et sur toute cette cour inquiète le redoutable avenir que de ses propres mains il avait préparé.
 
Le soir du 18 septembre 1812, l’anxiété était générale au cercle de la reine, parce que le courrier de Russie n’avait apporté depuis longtemps aucune nouvelle du cabinet de Saint-Pétersbourg. On en était réduit sur l’expédition française aux vagues informations des lettres particulières, et on tremblait à la pensée des suites qu’entraînerait un succès de l’ennemi. La reine surtout, qui dans Napoléon dédaignait le parvenu autant qu’elle détestait le maître de l’Europe, ne pouvait modérer les terreurs de son imagination. A Bernadotte revenait la tâche de la calmer: « Que votre majesté se rassure ! disait-il. Quand même Napoléon réussirait à s’emparer de Moscou il y a encore une bonne distance de cette ville à Saint-Pétersbourg, comme de Saint-Pétersbourg à Kasan, comme de Kasan à Astrakan, et d’Astrakan au Kamtschatka, qui est le bout du monde ! Quand même les généraux russes n’en sauraient pas plus long que le premier venu des sous-lieutenans français, j’affirme à votre majesté que les affaires de l’empereur Napoléon ne sont pas en bon état. Voici la mauvaise saison qui approche; l’armée n’est pas habituée à un hiver de Russie, elle manquera de vivres, les maladies suivront. Ajoutez la difficulté ou plutôt l’impossibilité de recevoir des renforts, la répugnance des alliés de la France, celle peut-être des généraux eux-mêmes à continuer la guerre, et vous comprendrez que le premier revers doit amener une rupture. Votre majesté verra si je me trompe. Les Russes se conduisent fort sagement; ils reculent, mais pour mieux sauter... Voyez d’ailleurs où en sont les affaires d’Espagne; je regarde ce pays comme perdu pour l’empereur. Le sacrifice inutile de plus d’un demi-million d’hommes, ne manquera pas d’exciter en France un mécontentement général. Tout va bien tant qu’on est heureux, mais combien la situation est différente à cette heure ! Le roi Joseph est en fuite, Suchet et Soult battent en retraite; voici une nouvelle armée anglaise débarquée dans Alicante, une autre en Catalogne ; Wellington est maître de la capitale et des trois quarts du pays, tandis que Napoléon avec toute son armée est à quatre cents milles de ses frontières... J’affirme à votre majesté qu’il faudrait autre chose encore que la science et l’habileté de l’empereur Napoléon pour se tirer d’une telle extrémité. »
 
Ainsi Bernadotte prévoyait l’issue de la campagne de 1812; c’était lui en effet qui l’avait préparée. De quel air toutefois et avec quelle contenance dut-il recevoir les nouvelles de nos épouvantables désastres? Elles arrivèrent à la cour de Stockholm en janvier 1813, exagérées, rendues difformes par la distance, et comme surchargées d’horribles images par de stupides imaginations. On représentait Murat passant une journée entière à fondre secrètement en lingots les ornemens de quelques images dévotes qu’il avait dépouillées, et Napoléon lui-même, vêtu presque de haillons, ne soutenant son apparent stoïcisme que par l’usage des liqueurs fortes ! Devant ces caricatures éhontées et à la vue de ces milliers de soldats français mourant de froid et de faim sur les routes, la conscience de Bernadotte se souleva sans aucun doute et troubla plus d’une fois son sommeil. Il dut maudire dès ce moment, comme il le fit bien souvent dans la suite, la funeste alliance qu’il avait jurée.
 
Alexandre, il est vrai, avait fait briller à ses yeux de magnifiques récompenses. Il l’avait invoqué, lui disait-il, comme le plus habile capitaine qu’on pût opposer à Napoléon; il promettait de placer sous ses ordres non pas seulement les armées de la Russie, mais toutes celles de la coalition, et la coalition devait se composer bientôt de toutes les puissances du continent européen réunies contre le conquérant de l’Europe. La gloire d’un Gustave-Adolphe, tel était donc le premier résultat vers lequel devaient s’élever les espérances de Bernadotte. Gustave-Adolphe avait été interrompu dans son éclatante carrière par une mort imprévue; peut-être sans elle eût-il réformé la constitution de l’Allemagne, que ses armes avaient affranchie de la maison d’Autriche, et peut-être eût-il, pour prix de ses travaux, ceint la couronne impériale. Pour des services plus grands encore, Bernadotte ne pouvait-il au moins espérer que l’Allemagne reconstituée par les victoires de la coalition, dont il serait la tête et le bras, et voulant trouver enfin quelque unité, reconnaîtrait l’hégémonie de la Suède?
 
M. Bergmann, dont nous avons souvent cité les curieux mémoires récemment publiés à Stockholm, a fait connaître certains papiers de Bernadotte qui trahissent évidemment cette pensée, suggérée en premier lieu par la Russie. Dès le mois d’octobre 1812, le prince royal avait reçu du cabinet de Saint-Pétersbourg une pièce intitulée ''Mémoire sur l’état de l’Allemagne et sur les moyens d’y former une insurrection nationale'', dans laquelle on jetait les bases d’une nouvelle ligue hanséatique bien plus vaste que celle du moyen âge, et comprenant toute l’Allemagne du nord. Le prince royal en serait nommé chef et protecteur suprême; cette dignité lui serait confirmée par un congrès européen.
 
Cela ne suffisait sans doute pas à Bernadotte; il présenta lui-même aux chefs de la coalition un mémoire qui ouvrait un champ plus vaste à ses espérances. A la place de la confédération du Rhin, immédiatement dissoute, ce mémoire instituait une ligue germanique, composée de tous les princes et de tous les peuples allemands; les cabinets de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Stockholm auraient à décider si le prince qui avait donné le premier exemple de la défection ne méritait pas d’avoir son rang parmi les membres confédérés (1). Les villes qui se déclareraient en faveur de la ligue malgré le refus ou les hésitations de leurs souverains obtiendraient les privilèges des villes impériales. Pour donner à la ligue un ascendant moral indépendant de la force des armes, on proposait que le roi de Suède comme duc de Poméranie, le roi d’Angleterre comme prince électeur de Hanovre, le duc de Brunswick, etc., y fussent immédiatement admis. Une diète provisoire, formée des députés des différens états de l’Allemagne, fixerait les contingens à fournir, réglerait l’administration des états nouvellement conquis, et le président de cette diète serait nécessairement le général en chef de l’armée alliée. — Mais il ne fallait pas se borner à renverser par les armes la domination française : il était nécessaire de relever les principes du droit éternel et de détruire les fausses maximes qui ont rompu tous les rapports sociaux. En un mot, il fallait, par un gouvernement durable, raffermir la moralité des peuples. Ici Bernadotte avait ajouté de sa main : « On n’y réussira qu’en donnant à l’Allemagne une constitution qui protège les peuples contre l’oppression des rois, et qui donne au souverain chef de l’empire une puissance matérielle et morale capable de maintenir l’équilibre parmi les états confédérés en même temps que de les défendre contre toute agression étrangère. Il ne faut donc pas songer à rétablir l’ancienne constitution, qui a cessé d’exister par la paix de Campo-Formio et par celle de Lunéville. » Le mémoire continuait : «L’Autriche doit avoir sa place dans la confédération nouvelle; elle s’affranchira, dès qu’il lui sera possible, des liens qui l’enchaînent aujourd’hui. Si la couronne impériale n’est pas décernée à l’empereur d’Autriche, on examinera s’il ne faut pas l’offrir à l’empereur Alexandre ou bien au prince régent d’Angleterre. Dans le cas où ces princes ne pourraient accepter cette nouvelle dignité à cause des couronnes, déjà lourdes, qui pèsent sur leurs têtes, le commandant en chef de l’armée combinée devra continuer d’exercer le pouvoir de président, en constituant la ligue en conseil de dictature germanique jusqu’à ce que la constitution générale ait été élaborée et approuvée par les cours alliées. » Telles étaient les propositions de Bernadotte aux puissances confédérées. Il faut reconnaître qu’elles présentaient à son ambition de magnifiques ouvertures. La Russie ne manqua pas de les approuver tout d’abord; elles échouèrent ensuite contre les vues contraires du cabinet anglais et contre les dispositions du baron de Stein, particulièrement défavorables à une intervention suédoise dans les affaires intérieures de l’Allemagne (2).
 
Il y avait cependant un bien autre appât que l’empereur de Russie offrait à l’esprit de Bernadotte dès ses premiers rapports avec lui. On se rappelle que, lors de l’entrevue d’Abo, Alexandre avait répondu à la proposition d’une diversion que Bernadotte pourrait tenter par les côtes de Bretagne jusqu’au cœur même de la France par l’offre de quatre cent mille auxiliaires et ces mots bien faits pour séduire son imagination : « Soyez persuadé que je verrai avec plaisir les destinées de la France entre vos mains. » Dans le mémoire du cabinet de Saint-Pétersbourg sur l’Allemagne, dont nous avons parlé, Bernadotte avait pu lire aussi ces paroles : « La France, après qu’on l’aura délivrée de ces funestes conquêtes qui n’ont fait que resserrer plus étroitement ses fers, la France, elle aussi, se réveillera; elle voudra redevenir ce qu’elle était au commencement de la révolution, une monarchie constitutionnelle, et elle témoignera d’une reconnaissance infinie envers le noble héros né, élevé dans son sein, au bras duquel elle sera redevable de son entière délivrance. »
 
Au lendemain de la grande journée de Leipzig, Alexandre revint encore sur ce sujet : « Il nous est permis à présent, dit-il, de tout espérer. Napoléon ne peut pas rester sur le trône. La France, fatiguée de la guerre et du despotisme, soupire après un changement. De nouveaux triomphes lui seraient indifférens, parce qu’ils ne feraient qu’augmenter ses malheurs en affermissant le trône de son oppresseur. L’opinion de l’armée n’est plus pour Napoléon; ses généraux, comblés de richesses et de palais, veulent jouir et désirent le repos. Encore un pas, et nous pénétrerons au fond de l’antre où le tigre rugit, et nous lui donnerons le coup de la mort... Alors, mais alors seulement, nous aurons mis les Français en état de se donner une constitution raisonnable... Vous vous rappelez, continua-t-il d’une voix mielleuse et en prenant la main de Bernadotte, ce que je vous ai dit à Abo. Vous savez à quelle éclatante mission je souhaite de vous voir appelé... Pour peu que la fortune nous soit en aide, nos pressentimens s’accompliront. La France vous devra sa liberté, elle vous devra la paix.... Vous seriez le médiateur entre l’Europe et la France renouvelée. Qui sait jusqu’où une heureuse étoile peut conduire!... » Le tsar termina en répétant qu’à son avis l’empereur devait cesser de régner. Quant au roi de Rome, il déclarait tout simplement que la France avait été abusée sur sa naissance. Rendons justice à Bernadotte; s’il ne répondit pas aux premières paroles du tsar, du moins il releva vivement la dernière : «Pour cet enfant, sire, il est bien le fils de Napoléon! » Il ajouta « ... aussi sûrement que votre majesté est celui du tsar Paul. »
 
Ainsi caressé et flatté, Bernadotte s’est-il laissé prendre au gâteau moscovite? A-t-il sérieusement espéré qu’un jour la couronne de France pourrait tomber sur sa tête, ou bien a-t-il rejeté résolument cette ambitieuse perspective? Après l’examen d’un grand nombre de dépêches et de mémoires confidentiels, nous croyons qu’il fut assez fin pour n’y point mordre et assez hardi pour ne point renverser à l’avance de telles chances d’avenir dans un temps où l’imprévu ne surprenait pas et où l’incroyable s’était bien souvent réalisé. Un lieutenant l’avait fait roi de Suède, un empereur de Russie pouvait bien le faire roi de France !
 
Après la journée de Gross-Beeren, comme Bernadotte s’entretenait avec quelques officiers français devenus prisonniers, un d’eux émit la pensée que Napoléon ne pouvait pas se soutenir en France. « Eh bien ! dit Bernadotte, qui aurez-vous à sa place ? — Bien hardi celui qui oserait répondre avec assurance, reprit l’officier; mais une secrète prévision me dit que nous aurons de nouveau les Bourbons.
 
- Bah ! les Bourbons ! La France ne sait pas même où ils sont à cette heure ! Ce sont des ''ganaches''. Vous n’êtes pas de la Vendée, j’espère? Votre accent me donne à penser que vous êtes du Languedoc.
 
- Je suis de la Provence, monseigneur, je suis de Salon. — Ah ! un compatriote de Nostradamus! Voyons, avez-vous lu ses prophéties?
 
- Assez, monseigneur, pour trembler à la pensée de notre avenir.
 
- Que disent-elles donc? J’avoue que je ne me les rappelle pas bien. — Elles disent que l’antique monarchie des Bourbons s’écroulera dans le sang et dans le crime. Un temps d’anarchie et de malheur suivra, mais il ne sera pas de longue durée, parce que l’épée d’un conquérant y mettra fin. Une puissance colossale s’élèvera, et de son poids cruel accablera la France et une grande partie de l’Europe avec elle. Après avoir marché de triomphe en triomphe, après avoir vu les peuples se courber devant lui, le conquérant sera finalement arrêté dans sa course terrible, et un flot redoutable de nations amoncelées le refoulera jusqu’au dedans de ses frontières. Alors des malheurs épouvantables désoleront Paris et la France entière. On nagera dans le sang. Le grand empereur tombera, et la France rappellera les Bourbons. — Mais, interrompit Bernadotte, je ne me rappelle pas avoir lu tout cela dans le livre de Nostradamus. - Vous n’avez pu lire, monseigneur, que ce qui en est imprimé; mais moi, qui descends de Nostradamus par les femmes, j’ai vu le manuscrit même de ce savant prophète, qui est conservé dans sa famille. — Eh bien! que dit la suite? — Elle dit que le conquérant tout à l’heure abattu reviendra, que le monde sera de nouveau inondé de sang, et que les Bourbons seront encore une fois soumis à l’infortune. — Et ensuite? — Ils reviendront encore, mais de continuels désordres inquiéteront leurs règnes, qui finiront par quelque grande catastrophe. »
 
Telle est l’anecdote que M. Bergmann raconte d’après un récit du roi Charles-Jean, et le document, conservé parmi les papiers de M. Schinkel, où est consigné ce récit, porte la date remarquable de février 1829. Bernadotte oublia-t-il les brillantes espérances dont nous parlions tout à l’heure pour ajouter une foi complète à la prophétie de Nostradamus? N’était-il pas plutôt homme à se promettre, pour peu qu’il rencontrât bon vent, de faire mentir maître Nostradamus? Rappelons-nous qu’en mai 1813 il écrivait à Alexandre ces singulières paroles : « Bien que je fusse convaincu qu’après la mort de Napoléon, son empire appartiendrait au plus digne, et que, restant l’allié de la France, j’y avais des droits comme les autres lieutenans de cet illustre capitaine, je préférai votre alliance. » Après Leipzig, on l’entendit reprocher à des officiers français d’avoir choisi un Corse pour régner sur eux, comme s’il ne s’était pas trouvé d’autres généraux dans la république. Le 19 mars 1814, il écrivait qu’il se livrait entièrement aux événemens, et que si le sort ''ouvrait des circonstances'' qui le missent à même de servir encore utilement l’Europe et la France, aucun sacrifice ne lui coûterait : il serait heureux de pouvoir justifier les espérances qu’on disait fondées sur lui. Enfin la correspondance de nos ministres en Suède accuse plus d’une fois l’opinion que Bernadotte eût volontiers laissé, de son vivant même, la couronne suédoise à son fils Oscar, pour aller fournir autre part une carrière plus brillante. On y voit même exprimer cet avis que Charles-Jean, dans la seconde moitié de son règne, faisait à la révolution de 1830, secrètement peut-être, un reproche analogue à celui qu’il adressait en 1813 aux prisonniers français.
 
La vraie récompense que Bernadotte attendait de la coalition, celle qu’il avait stipulée formellement comme condition de son alliance, c’était la réunion de la Norvège à la Suède. Voilà le prix qu’il ne voulait pas laisser échapper, et qu’il s’impatientait de ne pas tenir déjà. La réunion de la Norvège, avons-nous dit précédemment (3), était une des bases de la politique suédoise de 1812. Compenser la perte de la Finlande, dont Bernadotte n’était pas coupable, par une importante acquisition, pour laquelle la nation suédoise serait reconnaissante envers la nouvelle dynastie, affranchir ainsi complètement la Suède de toute complication d’intérêts avec sa redoutable voisine la Russie, acheter d’ailleurs de la sorte l’éternelle amitié de cette puissance, en la délivrant de toute inquiétude sur la Finlande en même temps qu’on fortifierait la Suède, devenue par un tel agrandissement puissance maritime du premier ordre, renoncer même au misérable reste des provinces de la Baltique afin de ne plus être, comme jadis, entraîné dans les guerres interminables du continent, voilà la théorie de cette politique, voilà du moins celle que Bernadotte publia plus tard à haute voix, après coup, lorsque les événemens furent accomplis. Il est impossible en effet d’admettre qu’il n’ait espéré retirer de sa coopération avec la Russie d’autres fruits que l’établissement de sa dynastie, si complètement acceptée des Suédois dès l’origine, et cette réunion illusoire de la Norvège telle qu’elle s’est accomplie. Il est facile de démontrer que la Russie a finalement trompé et Bernadotte et la nation suédoise, que la Russie a disputé longtemps le prix convenu du marché conclu à Abo, que la récompense s’est trouvée remarquablement amoindrie, et qu’on a même essayé jusque dans ces derniers temps de ravir à la Suède une partie de ce qui avait été si péniblement gagné. C’est ainsi que l’alliance de la Russie en 1812 est devenue pour la Suède plus funeste que son inimitié. Celle-ci eût rattaché la Suède à la France, et lui eût rendu la Finlande. Celle-là n’a pas cessé d’abreuver Bernadotte de dégoûts; elle a valu en définitive à la Suède la consécration d’une mutilation cruelle, la perte de la Poméranie et l’annexion d’un royaume dont le voisinage et le contact n’ont été pour elle jusqu’à présent qu’une source d’inquiétudes et de complications intérieures.
 
 
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<small> (1) Cette dernière phrase est ajoutée de la main même de Bernadotte sur l’exemplaire conservé dans la collection de M. Schinkel, où M. Bergmann a puisé ses renseignemens.</small><br />
<small> (2) Voyez sur ''le baron de Stein'' un intéressant article de M. Saint-René Taillandier dans la ''Revue des Deux Mondes'' du 15 novembre 1852.</small><br />
<small> (3) Voyez la livraison du 1er novembre 1855.</small><br />
 
 
<center>II</center>
 
Il était difficile, on doit le reconnaître, que l’alliance fût réellement sincère entre Bernadotte et les souverains alliés, entre les représentans de l’absolutisme contre les maximes de la révolution française et l’ancien républicain, enfant de cette révolution. Ces maximes, dont les plus sociales, c’est-à-dire les plus puissantes, faisaient à la suite de Napoléon, suivant la belle expression de M. Thiers, autant de chemin que sa gloire, elles inspiraient aussi après tout Bernadotte, elles étaient devenues sa croyance intime et comme une partie de sa conscience. Ceux qui les combattaient pouvaient-ils croire aisément qu’il les eût oubliées, ou bien qu’il dût rester complètement sourd à leur souvenir ? Lui-même ne devait-il pas se sentir mal à l’aise et tenu en défiance au milieu des soutiens de la légitimité monarchique, lui, proclamé prince royal de Suède à la suite d’une révolution, et après que l’héritier naturel d’une des plus anciennes couronnes de l’Europe avait été dépouillé de son droit et réduit à l’exil? Quel sort lui préparaient les événemens futurs de la guerre européenne? Si Napoléon était vainqueur avant que Bernadotte n’eût pressenti cette victoire et ne fût redevenu son lieutenant dans le Nord, la nouvelle dynastie suédoise serait étouffée dans son berceau Si les alliés, demi-vaincus, signaient une paix équivoque avant que Bernadotte eût rendu à la coalition des services bien constatés, il y avait grand péril qu’un lâche abandon des confédérés laissât place au châtiment de l’empereur. Incontestablement, quelles que dussent être les chances de l’avenir, si peu certaines encore pour qui connaissait les ressources du génie de Napoléon, le plus sûr dans la position de Bernadotte était de s’assurer le plus promptement possible une des récompenses promises sans compromettre les autres. Aussi Bernadotte était-il fort pressé de s’emparer de la Norvège.
 
Mais l’expédition des Français en Russie l’avait obligé, immédiatement après l’entrevue d’Abo, de porter ailleurs son attention et de renoncer pour un temps au corps auxiliaire que l’empereur de Russie s’était engagé à lui envoyer. Au printemps de 1813, il fut convenu qu’il viendrait en Allemagne pour y prendre le commandement général des armées alliées; cependant il comptait bien se servir avant tout des forces qu’on mettrait à sa disposition dans l’intérêt de ses propres vues, et commencer la campagne par une entreprise contre le Danemark, afin de forcer le cabinet de Copenhague à céder la Norvège. Bernadotte allait partir, lorsqu’il apprit, au mois de mai 1813, non-seulement que les contingens russe et prussien n’étaient pas prêts, mais encore qu’un envoyé russe, le prince Dolgorouki, venait d’arriver à Copenhague pour essayer d’attirer le cabinet danois dans l’alliance continentale, succès en vue duquel le cabinet de Saint-Pétersbourg garantirait la possession de la Norvège à ses anciens maîtres. Ce n’était pas le compte de Bernadotte. Ses défiances instinctives se rallumant, il se crut joué, et céda avec sa facilité habituelle au dépit et à la frayeur. Ses officiers tremblèrent des résultats que pourrait entraîner sa mauvaise humeur. « Il faut, disait-il, que la Suède, que l’Europe tout entière ait connaissance de la conduite des Russes à mon égard et de leur perfidie. » Et il adressait la note suivante au premier ministre, M. d’Engeström : « Écrivez aux comtes Charles et Gustave de Löwenhielm qu’ils aient à exiger officiellement le renvoi du représentant danois à Saint-Pétersbourg et celui du prince Dolgorouki de Copenhague, car il est important que nous connaissions le terrain sur lequel nous marchons. Si l’empereur Alexandre est fidèle à sa parole, nous tiendrons nous-mêmes nos promesses; mais si le mauvais esprit qui anime ses ministres l’emporte sur la franchise et la justice, il nous reste de puissantes ressources pour nous rétablir dans la position que nous devons garder en présence des éventualités diverses. — Écrivez au comte Palin (ministre de Suède à Constantinople) pour lui donner connaissance de nos traités avec la Russie, l’Angleterre et la Prusse. Faites entendre que c’est nous qui avons calmé les Finlandais à l’heure où ils allaient se soulever en masse et marcher contre Pétersbourg. Insinuez qu’en dépit de leurs désastres, les Polonais sont résolus à reconquérir leur indépendance à tout prix, et qu’ils ont à leur tête des hommes de tête et de cœur. Montrez que l’Autriche est envieuse des progrès rapides de la Russie, lesquels ne sont dus qu’aux conseils de la Suède. Faites voir que l’Allemagne est déjà lasse du ton dominateur du cabinet russe, que les armées d’Allemagne ont beaucoup souffert, et que Napoléon vient de retirer d’Espagne cent mille hommes, pour les conduire entre l’Elbe et le Rhin. En dépit de tous les succès qu’il a obtenus, l’empire russe n’a jamais été si près de sa perte, et rien que la loyauté de sa conduite peut le protéger. Que Palin, avec prudence et réserve, engage la Porte à suivre avec beaucoup d’attention les événemens, en se tenant prête à en profiter, selon l’occasion... Qu’il dise que la Suède sera toujours aussi attentive à ce qui peut intéresser la Porte qu’elle le fut naguère, quand j’avertis le divan des projets que Napoléon avait tramés contre lui. Qu’il répète que la Suède et la Porte ont mêmes intérêts, mêmes ennemis, et qu’il faut entre elles une confiance illimitée, des informations et des avis réciproques. — Envoyez Brun-Krona en Finlande, à Abo. Chargez-le de nous gagner là autant d’amis qu’il sera possible. Qu’il parle avec confiance de l’union et de la force des Suédois; qu’il rappelle leurs anciennes victoires, les lauriers de Narva, et surtout leur sympathie toujours vivante pour les Finlandais. — Faites dire, mais dans le plus grand secret, à vos amis de Pologne qu’ils ne désespèrent pas, que la Providence a sans nul doute assigné un terme à leurs malheurs, et qu’ils n’ont besoin que de vouloir pour redevenir un peuple libre. — Tout ce que je viens de vous dire est le langage inévitable d’une prévoyance que nous impose la politique incertaine et sans foi du cabinet russe. Je fais, à la vérité, une différence entre de tels ministres et l’esprit loyal du tsar ; mais ce prince ne fait pas toujours ce qu’il veut, et, comme il a souvent méconnu les traités les plus sacrés, j’ai besoin de me tenir sur mes gardes pour ne pas être victime de la mauvaise foi de ses conseillers... Si l’empereur Alexandre voulait tromper pour la seconde fois la Suède, je ne me croirais pas quitte envers cette noble nation avant d’avoir vengé toutes ses insultes (1). »
 
Quel curieux programme, dont l’adoption eût changé toutes les destinées de l’Europe ! Suède et Turquie, Finlande et Pologne liées par les mêmes intérêts, la Suède et la France prenant en main ces intérêts, que de soudaines lumières ! Mais de telles paroles étaient un démenti à toutes les maximes que Bernadotte avait imposées à la Suède comme bases de la politique de 1812. —Amitié perpétuelle avec la Russie, disait-il naguère, avec la Russie, protectrice naturelle de la Suède, et en qui réside le génie du bien, de la conservation, de la stabilité; abandon définitif de la Finlande et même des provinces suédoises de la Baltique, parce que leur possession n’a jamais servi qu’à entraîner la Suède dans les guerres continentales, à son grand détriment; actuellement toutefois, glorieuse participation à l’insurrection générale de l’Europe contre son oppresseur; union avec l’Allemagne, qui, animée d’une seule et même pensée, serait assurément victorieuse; délivrance du continent, dévouement aux intérêts de l’indépendance européenne, — voilà au nom de quels principes Bernadotte avait changé et transformé presque violemment les dispositions de la nation suédoise. Et maintenant sa confiance dans l’autocrate de toutes les Russies et dans le système politique à la tête duquel le tsar se trouvait placé tombait tout à coup, par l’effet de quelques soupçons ! Et Bernadotte prétendait que les destinées de l’Europe fussent ainsi suspendues à sa volonté, à son caprice ! Quel était le motif véritable de sa conduite et le but réel de ses vœux? Le salut de l’Europe ? Bernadotte ne pouvait pas croire que deux politiques précisément contraires fussent également propres à faire triompher cette grande cause. L’intérêt de la Suède? La même objection se présente à l’esprit. Il faut bien croire que Bernadotte s’estimait assez habile et assez fort pour changer à son gré toute la face de l’Europe, et pour décider à lui tout seul de l’avenir des nations. Il avait, pensait-il sans doute, fait sentir à Napoléon le poids de son ressentiment; il saurait bien, à l’occasion, l’infliger à Alexandre. — Quoi qu’il en soit, l’étonnement, c’est peu dire, la stupéfaction fut le premier sentiment qui accueillit ces dispositions nouvelles, quand Bernadotte donna lecture de sa lettre à M. d’Engeström au milieu de son état-major. Autant les officiers suédois avaient eu de peine à accueillir la pensée d’une alliance avec la Russie contre l’ancienne alliée de leur pays, autant il leur semblait étrange et périlleux aujourd’hui d’adopter subitement une politique justement contraire à celle pour laquelle ils avaient fait de si pénibles sacrifices.
 
Il était vrai du reste que Bernadotte disposait alors d’un grand crédit, dû à sa réputation d’habileté militaire et à l’éclat de ses dernières résolutions. La Russie et la Prusse avaient besoin de lui parce qu’elles n’avaient pas un seul général à qui elles osassent confier l’armée de la coalition. Napoléon était de nouveau vainqueur; il fallait à tout prix l’arrêter, et le secours de Bernadotte était devenu tout à fait indispensable. Alexandre, au moment même où le prince royal multipliait ses récriminations, lui envoya le colonel Pozzo di Borgo pour le calmer, lui donner satisfaction, et presser son départ de Suède. Bernadotte fit bien sentir, à la manière dont il reçut l’émissaire impérial, qu’il se savait nécessaire. C’était dans la nuit du 7 au 8 mai 1813. Le prince venait d’arriver à Carlscrona, port militaire et principal arsenal de la Suède méridionale. Il devait s’embarquer de là pour le continent. Fatigué du voyage et d’une revue de la garnison, il s’était mis au bain vers minuit. A peine y était-il, qu’on annonce l’arrivée du colonel Pozzo : « Qu’on le fasse entrer, dit Bernadotte. — Je vous demande pardon, colonel, de vous recevoir en pareille situation; mais, pressé comme je suis d’avoir des nouvelles de sa majesté impériale, je laisse de côté l’étiquette. » Il fit asseoir le diplomate près de la baignoire derrière un paravent; une seule lampe jetait une lueur incertaine, l’entretien commença. Le grand désir du colonel, c’était d’obtenir que le prince, en considération des derniers et menaçans progrès de Napoléon, voulût bien renoncer, actuellement du moins, au corps auxiliaire qu’on lui avait promis, et, laissant de côté son projet favori d’attaquer avant tout le Danemark pour en arracher la cession immédiate de la Norvège, consentît à venir au secours des alliés sur l’Elbe et dans la Saxe. C’est dans cette vue qu’il parla d’abord, représentant au prince les dangers réels qui menaçaient la coalition et les progrès redoutables des armées françaises. Un tel tableau n’était pas fait pour rassurer Bernadotte; il avait tout à craindre, si Napoléon réussissait par de nouvelles victoires à dicter la paix à la coalition. Il ne voulait pas entrer dans la lutte isolé, privé des auxiliaires qui lui avaient été promis; il ne voulait pas commettre la faute des Autrichiens à Ulm, lorsqu’ils s’étaient offerts sans leurs alliés aux premiers coups de l’armée française, ni refaire celle des Prussiens à Iéna, qui s’étaient jetés sous l’épée de Napoléon sans attendre les Russes; il ne voulait pas non plus recommencer les folies de Gustave IV, — mais surtout, et quelque résolution définitive qu’il dût prendre d’ailleurs, il était plus que jamais pressé d’en finir avec la conquête de la Norvège. Tant de perplexités le jetaient à l’avance dans un vif accès de mauvaise humeur, qu’il essaya vainement de dissimuler. « J’ai prévu, dit-il, tous les dangers dont vous me parlez dès le moment où j’ai appris que vous aviez passé l’Elbe. Les obstacles que vous prévoyez m’inquiètent, mais ne me découragent pas. J’aurais le droit de me plaindre; je veux toutefois ne penser qu’à réparer les fautes commises. Je suis prêt à jeter mon épée dans la balance, mais il est nécessaire que j’en finisse avant tout avec le Danemark. Cette nécessité a été reconnue dans toutes mes conventions avec la Russie, la Prusse et l’Angleterre. Et, vous le savez bien, monsieur, la Suède n’est nullement obligée à se battre pour la Russie avant d’avoir acquis la Norvège. Je dirai plus : la conduite déloyale du cabinet de Saint-Pétersbourg me fournit une occasion légitime de rester attaché à ma première conduite. » — Le diplomate voulait répondre; Bernadotte continua en s’animant : « Cette mission perfide du prince Dolgorouki à Copenhague, monsieur, est un avertissement qu’il m’en a coûté de recueillir, après que j’avais voué à l’empereur une fidélité sans bornes. —Mais, interrompit le colonel, le prince Dolgorouki a été rappelé et désavoué. — Soit, répondit Bernadotte; mais que fait ce comte de Moltke (ministre de Danemark) au quartier-général de l’empereur Alexandre? Je ne vois partout qu’artifice et que duplicité. » — Comme le colonel laissait échapper un geste d’étonnement et d’improbation : « Quel autre nom, reprit aussitôt Bernadotte, voulez-vous qu’on donne à la violation de ces mêmes traités sur la foi desquels je suis entré dans la lutte ? Que dire de cette présomption qui, au mépris de tous les conseils de la sagesse et de l’expérience, a peut-être en ce moment compromis sans remède la cause commune? Et c’est au milieu de toute cette confusion que vous venez me demander de marcher sur l’Elbe avec mes trente mille Suédois, sans aucun auxiliaire, sans même savoir à quoi m’en tenir politiquement et militairement! Non, monsieur, j’ai agi jusqu’à présent en parfaite conformité avec mes traités, et je ne m’en éloigne pas davantage aujourd’hui. Finissons-en d’abord avec le Danemark; nous combattrons Napoléon ensuite. »
 
Pozzo était au désespoir. Dans le moment même où il parlait, l’armée insuffisante de la coalition se réunissait auprès de Leipzig, pendant que les renforts russes étaient encore sur le Niémen, que la Prusse en était à ses premiers préparatifs, et que les trente mille soldats de Bernadotte étaient toujours dans les ports suédois. Il était fort à craindre que Napoléon ne pût être arrêté sur l’Elbe par des forces incomplètes; cinq jours après l’entretien que nous rapportons, la nouvelle de la défaite des alliés à Lützen justifiait ces craintes. Rien de tout cela cependant n’ébranlait Bernadotte dans son projet bien arrêté de s’assurer avant toute chose la cession de la Norvège : « J’avais prévu tout cela, disait-il froidement. Vous avez dédaigné mes avis; vous avez franchi l’Elbe sans seconde ligne, sans aucune des précautions que la prudence exigeait. Et maintenant, en présence du danger, vous voudriez que je tirasse les marrons du feu ! Je ne sais pas quels sont au quartier-général de l’empereur Alexandre les ''faiseurs'', mais les faits parlent d’eux-mêmes, et je sais que ces mesures trop précipitées ont été prises chez vous en dépit des conseils de vos généraux, par exemple de Kutusof. — L’Autriche n’était pas prête, dit Pozzo, nous avons passé l’Elbe pour entraîner cette puissance. — Tant pis pour vous ! répondit Bernadotte. Si vous basez vos opérations militaires sur de mauvais calculs politiques, dois-je en supporter les conséquences? — Mais l’Autriche avait promis de se déclarer en mai, aussitôt que nos armées auraient atteint les frontières de la Bohême. — L’Autriche ! quel fond faites-vous sur cette puissance? Pour moi, je sais bien ce que j’en dois penser. Je sais bien que le prince Metternich travaille de tout son pouvoir à servir les intérêts de la France et à combattre mes plans sur la Norvège. Au surplus, de la part de l’Autriche, cela ne m’étonne pas; mais qu’il se trouve dans le conseil de l’empereur de Russie des hommes assez méchans pour l’exciter à violer ses promesses envers moi et à priver la Suède du prix qu’ont mérité ses efforts, voilà ce que je n’attendais pas. » Pozzo souffrait en entendant ces paroles : « Je suis au désespoir, dit-il, de voir que votre altesse royale se croie en droit d’exprimer de tels reproches. Le noble caractère de l’empereur Alexandre aurait dû rassurer votre altesse. L’empereur saura remplir toutes ses promesses. D’ailleurs, si la cause générale est compromise et finalement perdue par suite de nos divisions intestines, par défaut d’unité et de confiance, quelle entreprise particulière réussira? La Norvège sera-t-elle jamais après cela une possession sûre et paisible entre les mains de votre altesse royale? — Plus sûre et plus paisible, répondit avec impétuosité Bernadotte, qui se contenait à peine dans sa baignoire, que n’est en ce moment celle de la Finlande aux mains de votre maître ! » Pozzo di Borgo garda le silence, mais ses lèvres pâles et serrées et l’énergie de son geste, difficilement contenu, dévoilaient suffisamment tout son dépit. Le prince et le diplomate s’étaient l’un l’autre profondément piqués. «Au reste, continua Bernadotte, poursuivant sa première pointe, mes liaisons avec le gouvernement anglais sont parfaitement indépendantes de celles qui nous unissent. Je suis convenu avec le général Hope d’attaquer immédiatement le Danemark. Mon armée est intacte, mes navires de transport l’attendent et la conduiront, c’est le terme de mon traité avec l’Angleterre, partout où nous aurons ''des ennemis communs''. On peut bien se moquer des engagemens, des devoirs, de l’honneur : soit, je suis prêt à tout; mais ne croyez pas que j’irai, comme un insensé cherchant le suicide, me lancer au beau milieu de l’Allemagne pour tomber victime de vos fautes et de leurs conséquences... En un mot, je continue à demander qu’on observe les traités, et pour moi, j’y resterai fidèle. C’est pour cela que je ne veux pas franchir l’Elbe avant que le cabinet de Copenhague se soit décidé à m’abandonner la Norvège et à se déclarer pour nous ou bien ouvertement contre nous. Et dans l’un ou l’autre cas, je ne fais point un seul pas en avant jusqu’à ce que le contingent russe se soit réuni à mon armée. C’est mon dernier mot. »
 
L’entrevue allait finir; mais le colonel Pozzo, qui voyait le but de sa mission près de lui échapper, ne céda pas encore et releva l’entretien : « Cette manière de voir et d’agir entraînera, dit-il, des conséquences telles que non-seulement la cause commune, mais encore les intérêts particuliers de la Suède courent sans nul doute un grand risque. Si sa majesté impériale a cru devoir accéder à l’union de la Suède et de la Norvège, elle ne l’a fait sans aucun doute que dans l’intime conviction que cette réunion serait la récompense des services que votre altesse royale aurait préalablement rendus à la cause commune... » On conçoit qu’à de telles paroles Bernadotte éclata : « Ah ! vraiment, vous trouvez que la Suède n’a rien fait encore ! Ce n’est pas elle qui a montré l’exemple à toutes les autres puissances quand il s’est agi de former la présente coalition ? Ce n’est pas elle qui, par son courage, a excité les nations endormies à revendiquer leur indépendance? N’ai-je pas enseigné à l’empereur Alexandre par quels moyens il triompherait de Napoléon? N’ai-je pas sauvé votre capitale en sacrifiant le corps auxiliaire qui était destiné à marcher avec moi en Seeland? N’ai-je pas été le lien commun qui a réuni la Russie et l’Angleterre? N’ai-je pas ménagé votre paix avec la Turquie, tenu les forces danoises en échec, et retenu malgré elle dans le nord de l’Allemagne toute une armée française? N’ai-je pas enfin sacrifié déjà dans l’intérêt de votre maître et de la cause commune cette condition bien expresse de nos traités, que la Norvège me serait acquise avant mon passage en Allemagne? Vous comptez tout cela pour rien? » Bernadotte n’avait que trop raison. Oui, il avait été le sauveur de la Russie en lui laissant, à la fin de 1812, lors de l’expédition française, l’emploi des trente-cinq mille auxiliaires qui devaient le suivre en Norvège. Cette habile manœuvre et la paix ménagée entre la Turquie et les Russes, ajoutez-y le conseil d’appeler l’hiver à son secours et de ne pas conclure de paix « tant qu’un soldat français souillerait vivant le sol de l’empire, » — de tels services avaient certainement sauvé Alexandre et causé nos désastres. Il pouvait bien croire qu’il avait acquis le droit d’exiger qu’on remplît les promesses des traités à son égard; mais la défiance était mutuelle entre les alliés. Alexandre était bien déterminé à ne payer sa dette qu’après avoir largement exploité le contrat, et nous verrons combien, après l’avoir retardée, il réduisit la récompense. Tout ce que put obtenir Pozzo di Borgo, après une seconde entrevue, qui eut lieu à Stralsund, et dans laquelle Bernadotte s’emporta jusqu’à rappeler les bruits qui, lors de la mort de Paul Ier, avaient couru à la honte d’Alexandre, ce fut que le prince royal, exigeant toujours la prompte réunion des contingens prussien et russe, marcherait vers l’Elbe, si le Danemark voulait dès à présent céder en Norvège l’évêché de Throndhiem, sauf à ne se dessaisir du reste du pays qu’après qu’il aurait en main une indemnité convenable. Aussi l’envoyé russe rapporta-t-il vers Alexandre de nouveaux motifs de défiance contre Bernadotte : il alla jusqu’à déclarer qu’à son avis il serait imprudent de confier des forces considérables à un allié si équivoque, peut-être à un ennemi secret de la coalition.
 
Chose curieuse, Pozzo di Borgo sortait de Stralsund le matin du 21 mai. Dans la même journée, quelques heures après son départ, Bernadotte recevait un émissaire dont la démarche, s’il l’avait connue, aurait singulièrement augmenté les soupçons du diplomate russe : un émissaire de Napoléon! L’émissaire était un officier suédois nommé Peyron, un de ceux que leur gouvernement avait condamnés à mort en 1812 pour n’avoir pas suffisamment résisté à l’entrée des Français en Poméranie. Peyron avait été fait prisonnier et emmené comme tel en France. Il était à Blois depuis une année environ, quand on le vit subitement venir à Paris. Le 18 avril 1813, aussitôt après son arrivée dans la capitale, il vit entrer chez lui M. de Cabre, notre ancien chargé d’affaires à Stockholm, brutalement éloigné de son poste à la fin de l’année précédente par le gouvernement suédois. M. de Cabre conduisit Peyron, en lui recommandant la plus grande discrétion sur ce qu’on allait lui confier, chez le duc de Bassano. Le duc l’adressa d’abord à la princesse royale de Suède, qui continuait à préférer le séjour de Paris à celui de Stockholm, mais qui travaillait encore à réconcilier les deux cours. Elle dit à Peyron que le prince royal devant aborder prochainement à Stralsund à la tête de trente mille Suédois, on espérait pourtant qu’il n’ouvrirait pas d’hostilités contre la France; l’empereur Napoléon voulait, disait-elle, offrir à la Suède d’importans avantages ; l’empereur lui-même voulait recevoir Peyron, lui parler de ce grave sujet; qu’il revînt donc trouver la princesse après cette audience : elle lui donnerait des lettres qu’il serait chargé de porter à Bernadotte. Le 18 au soir, en effet, Peyron fut présenté par le duc de Bassano à Napoléon, aux Tuileries. Après quelques paroles obligeantes et dites avec une grande bonté, selon le rapport de Peyron, qui se trouve dans les papiers de M. Schinkel, l’empereur rappela, mais brièvement, tous les sujets de plainte qu’il avait contre la Suède; D’autre part, il ne dissimula pas quels reproches le roi de Suède pouvait élever contre le gouvernement français, par exemple à propos de l’invasion de la Poméranie ; il ajouta qu’il avait désapprouvé les mesures adoptées en cette occasion par ses généraux comme non conformes à sa politique, mais sa dignité ne lui permettait pas de désavouer des maréchaux. Il arriva finalement au sujet principal en disant qu’il ne regarderait pas comme une hostilité la descente d’une armée suédoise en Allemagne, si elle se bornait à l’occupation d’une province suédoise; il déclara que les armées françaises, dont il prenait lui-même le commandement, respecteraient le territoire de la Poméranie, que cette province et la Suède tout entière resteraient en possession paisible de leur commerce, enfin que les prisonniers suédois seraient tous rendus. Il fit lire ensuite par le duc de Bassano la note modérée de février 1813 remise à M. D’Ohsson, ministre de Suède à Paris, lorsqu’il avait demandé ses passeports; le duc ajouta quelques paroles à la lecture de ce document, et fit remarquer quelle modération l’empereur montrait en voulant oublier certaines notes, certaines proclamations dernièrement issues du gouvernement suédois l’écrit d’Auguste Schlegel sur le système continental, et la fameuse lettre de Bernadotte en date du 24 mars 1813 : « Possesseur de la plus belle monarchie, votre majesté voudra-t-elle toujours en étendre les limites? etc.. » Peyron quitta bientôt Paris avec l’assurance que l’empereur voulait regarder encore la Suède comme son alliée naturelle, et avec les lettres de la princesse royale de Suède, qui suppliait son mari de changer de politique.
 
Il y eut là un singulier moment d’incertitude pour les destinées futures de la France et de la Suède. On put croire que l’avenir n’était pas encore fixé. Bernadotte, mécontent de ses nouveaux alliés, écouta ou feignit d’écouter les propositions de l’envoyé français; il répondit en faisant partir le 28 mai pour Dresde un agent d’un caractère suspect, Signeul, qui devait, par une incroyable invention, déclarer au duc de Bassano que la Russie offrait la Finlande à la Suède, et qu’il restait donc à Napoléon à donner pour sa part la Norvège; la Poméranie formerait pour le Danemark une compensation. Signeul devait surtout avertir au plus tôt le prince royal s’il apprenait que les alliés se disposassent à conclure une paix quelconque avec Napoléon. Telle était l’incertitude des alliances, telles étaient la défiance et l’anxiété de Bernadotte, qui apprenait alors même les nouvelles tentatives de la Russie pour attirer le Danemark en lui promettant l’intégrité de ses états; tels étaient les déboires que lui causait l’alliance de 1812.
 
Entraîné à accepter encore un délai pour l’accomplissement de ses plus chères espérances, on sait quels importans services Bernadotte rendit à la coalition pendant la funeste campagne de 1813, aux journées de Gross-Beeren, de Dennewitz et de Leipzig. Une fois Napoléon refoulé en-deçà du Rhin, il prétendit que, de ce côté du moins, il avait achevé son œuvre et qu’il devait à présent marcher contre le Danemark. Ce n’était pas cette fois encore le compte d’Alexandre. Il voulait franchir le Rhin; la chute de Napoléon entrait évidemment dans ses vues secrètes. Il affectait de faire briller de nouveau aux yeux de Bernadotte les espérances les plus séduisantes, et Bernadotte le soupçonnait, assure M. Bergmann, qui a vu tant de lettres et de notes confidentielles de Charles-Jean, de convoiter le trône de Suède pour un de ses frères, et finalement l’empire sur tout le continent. Bernadotte déclara enfin, en novembre 1813, quand les souverains alliés se trouvaient réunis à Francfort, qu’il voulait marcher contre le Danemark. En vain le comte G. de Lövenhielm lui conseilla-t-il de rester quelque temps encore avec les alliés, de peur que ceux-ci ne lui retirassent leurs auxiliaires. « Ma résolution est prise, répondit-il avec impatience et colère; je marche contre les Danois, et si les rois alliés osent pour cette raison rompre leurs engagemens envers moi, ils verront arriver des choses qu’ils n’ont pas prévues, et peut-être Napoléon se relèvera-t-il plus redoutable que jamais ! » Alexandre pensa qu’il ne fallait pas pousser au désespoir l’humeur impétueuse du prince royal, et il consentit enfin à ce qu’il se séparât du gros de l’armée, pour commencer, avec les auxiliaires qu’on lui avait promis, la campagne danoise, destinée à lui faire céder la Norvège. Malgré le voisinage de Davoust, le Danemark n’était pas en état de résister longtemps à des forces très supérieures, à une armée enhardie par la victoire, à un général aussi habile que l’était Bernadotte. En dépit des secrètes menées de M. de Metternich, qui travaillait en faveur de Napoléon et de Marie-Louise, et voulait ménager les chances d’un meilleur avenir en retardant la chute du Danemark, leur seul allié, Bernadotte parvint à effrayer les Danois et les rois coalisés eux-mêmes en menaçant d’envahir tout le royaume et de détrôner Frédéric VI. Déjà il avait rédigé le plan d’un gouvernement provisoire et promettait une charte constitutionnelle. Les alliés le traitèrent en esprit têtu et brouillon, capable de tout bouleverser si on ne cédait à ses volontés, et la paix de Kiel, aux termes de laquelle la Norvège était entièrement cédée au roi de Suède, fut imposée au Danemark au milieu de janvier 1814.
 
 
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<small>(1) Lettre datée de Wenersborg,1er mai 1813. M. Bergmann la donne en entier dans les pièces justificatives de son VIIe volume. </small><br />
 
 
<center>III</center>
 
La récompense tant de fois promise et après tant de dégoûts accordée, Bernadotte la tenait-il enfin? — Non, pas encore. Aux termes de la paix de Kiel, le roi de Danemark, en déliant ses sujets norvégiens de leur serment de fidélité, transmettait tous ses anciens droits sur la couronne de Norvège au roi de Suède Charles XIII; de plus l’assentiment, mieux encore la volonté expresse des puissances alliées semblait faire entrer sans conteste ce changement politique dans le droit européen. Cependant il manquait à ce marché le consentement de la Norvège elle-même. Était-elle donc vile marchandise qu’on pût acheter à prix d’argent? Était-ce un bétail dont la Russie pût faire à son gré commerce? Les Norvégiens déclarèrent que s’il avait plu au roi de Danemark Frédéric VI de rompre le contrat jadis conclu entre ses ancêtres et la Norvège, le peuple norvégien redevenait indépendant, et recouvrait la libre disposition de lui-même. Les Norvégiens ne se seraient pas arrogé le droit de transporter leur obéissance au pied d’un trône étranger (car ils ne dépassaient pas dans leurs théories les justes limites d’un fidèle royalisme) ; de même, le roi de Danemark n’avait pas le droit de céder ou de vendre par un marché honteux leur libre soumission. Ils ne reconnurent pas le traité de Kiel.
 
Les Norvégiens, il faut se le rappeler, étaient depuis bien longtemps préparés à la liberté, ou plutôt ils n’avaient jamais complètement cessé d’être libres. Jamais la féodalité ne poussa dans le sol norvégien de profondes racines; des coutumes héréditaires introduites dans la loi, l’''odels-ret'' par exemple, y ont toujours opposé une digue à peu près infranchissable à la formation et aux envahissemens de la grande propriété. Aux anciennes pirateries, dans lesquelles les Scandinaves déployaient une énergie en apparence indomptable et sauvage, avait succédé la double et bienfaisante influence du christianisme et du travail. Le commerce et la pêche étaient devenus les sources plus légitimes et en même temps plus fécondes d’un bien-être auquel naguère le pillage seul devait subvenir. Ouvrez les vieux livres norvégiens, Snorre Sturleson, le ''Kongespeil'' ou ''Miroir royal'', tous ces curieux témoins d’une civilisation naïve, il est vrai, mais qui fut plus complexe et plus brillante que nous ne le savons généralement; ouvrez ces livres du XIIe et du XIIIe siècle scandinave, et vous verrez combien étaient libres dans leur activité déjà puissante le paysan et le marchand norvégiens, ces véritables maîtres du pays. Quelle société déjà sage et bien réglée révèlent ces conseils de l’auteur inconnu du ''Miroir royal'', — sans doute un marchand, que dis-je? un négociant, un riche armateur, — lorsqu’il écrit pour son fils ces lignes, empreintes d’une respectable expérience : « Il est nécessaire, pour celui qui veut faire le commerce, de s’exposer à de nombreux dangers, soit qu’il visite des pays non chrétiens ou des régions inconnues ! — Levez-vous, mon fils, de bon matin; allez à l’église la plus voisine entendre la messe et prier Dieu; faites vos affaires jusqu’au repas, c’est-à-dire jusqu’au milieu du jour. Que votre table soit couverte de linge blanc et de mets que recommande leur saveur. Dormez un peu après le repas, ou plutôt prenez quelque promenade, pendant laquelle vous saurez vous enquérir de ce que font les autres négocians et des marchandises nouvellement arrivées sur la place. De retour au logis, examinez les vôtres; si elles se gâtent, vendez-les promptement, mais sans en dissimuler la mauvaise qualité, afin que votre réputation n’en souffre pas. — Soyez vigilant, mais sans que votre sauté nuise à votre application. Ne soyez pas triste, mais plutôt enjoué, aimable, d’humeur égale et point inquiète. Soyez intègre et pur dans votre vie. Enseignez le bien et joignez-vous à ceux qui le pratiquent. Parlez peu. Fuyez comme le démon le jeu, l’ivresse, les querelles et les vils plaisirs. — Sachez l’arithmétique, indispensable au commerçant. Étudiez comment s’illumine le firmament, quels sont et le cours des astres et l’alternative du jour et de la nuit et la raison du calme ou des tempêtes de l’Océan, toutes choses nécessaires à qui veut naviguer. Étudiez les lois, celles-là surtout qui règlent les rapports du commerce; sachez les langues, surtout le latin et le velche (1), qui sont si répandus au loin; n’oubliez point pour cela votre langue maternelle. Employez enfin vos loisirs à l’étude des lettres, car ceux-là sont moins sages et moins prudens à qui les lettres sont moins familières... » A coup sûr, c’est la un beau programme de vie commerçante, et dont l’application, en beaucoup de points, ne messiérait pas à d’autres temps que le XIIIe siècle. Apparemment le libre essor ne manquait pas à ce négociant, dont les vaisseaux allaient visiter des plages inconnues, et dont la richesse récompensait les énergiques efforts. Son commerce faisait vivre le matelot et le paysan des montagnes, qui préparaient pour l’exportation, l’un le poisson, récompense de sa pêche laborieuse, l’autre les bois qu’il fallait abattre, ébrancher, équarrir, avant de les livrer au cours d’eau descendant de la forêt. Eux aussi, pêcheur et paysan, devenaient riches par le travail, et le travail, accomplissement des devoirs, donne à qui lui reste énergiquement fidèle le sentiment de ses droits.
 
Tout paysan de Norvège savait au moyen âge et sait encore aujourd’hui qu’il est égal politiquement à tout autre de ses concitoyens, et qu’il peut, comme tout autre, devenir représentant de la nation, s’il en est digne par son instruction et ses lumières. Les paysans norvégiens du XIXe siècle ont conservé le souvenir et l’habitude de l’ancienne indépendance, et l’on raconte que le roi de Suède, dans un voyage à Christiania, ayant invité à sa table, avec quelques députés du ''Storthing'', un paysan leur collègue, en reçut cette réponse : « Je ne puis aujourd’hui, parce que j’ai mon voisin à dîner; mais dites que j’irai demain et que je n’y manquerai pas. » Ce qui est plus sûr, c’est que la royauté, jusque dans les derniers temps, rencontra dans ces paysans les plus zélés défenseurs des libertés nationales. Encore une fois, c’est dans le travail patient et mâle que le paysan de Norvège a puisé, avec un bien-être qui lui suffit aisément, avec la pureté des mœurs, un vif amour de son indépendance. Ouvrez le livre charmant où sont retracés par le crayon cette suite de tableaux à la fois gracieux et sévères que M. Tidemand, dont l’exposition de 1854 a fait connaître plusieurs belles peintures, a composés pour le château royal d’Oscars-Hall, près de Christiania, et qui représentent les différens épisodes de ''la vie du paysan norvégien'' (2). Chacune de ces lithographies, habilement coloriées suivant les procédés des artistes de Düsseldorf, est accompagnée de quelques stances norvégiennes et allemandes qui expliquent la scène. Dessins et stances, c’est tout un petit poème qu’il faut recommander aux familles, s’il en est encore parmi nous qui n’aient pas abandonné le noble plaisir des lectures en commun au coin du foyer;.c’est tout un petit poème qui raconte comment le travail affranchit et ennoblit. Le commentaire magnifique de ce livre est un voyage à travers l’antique Norvège, au milieu de ces admirables forêts aux mille vives couleurs, au milieu de ces torrens et de ces glaciers, — ou bien un voyage à travers son histoire, antique ou récente, peu importe. Il n’y a qu’une empreinte effaçant toutes les autres sur ces destinées; c’est celle d’une constante et énergique liberté.
 
La domination du Danemark avait été bien légère pour la Norvège, et si ce dernier pays a conservé aujourd’hui la langue danoise, sauf quelques différences peu sensibles, il n’a pourtant sacrifié presque aucune de ses vieilles institutions Aussi, quand la révolution française avait éclaté, la Norvège, sans lui présenter, comme le Danemark, des passions populaires à enflammer, reconnut sous une forme saisissante quelques-unes des idées politiques qui faisaient depuis des siècles le fond même de ses croyances et de sa vie sociale, et elle s’affermit dans la conscience de ses droits. Voilà par quelle alliance, par quelle coopération de l’esprit ancien et de l’esprit moderne ce pays se trouva prêt, lors des vicissitudes que lui réservait le XIXe siècle, pour une constitution presque républicaine. On sait comment naquit la constitution norvégienne de 1814. Nous ne saurions prétendre raconter ici tout ce beau drame; bornons-nous à quelques épisodes qui nous fassent comprendre à quelle énergique nationalité Bernadette allait avoir affaire, et quel était l’ours dont Alexandre avait vendu la peau.
 
Pendant; les sept années de guerre, de 1808 à 1814, qui interrompirent les communications régulières entre le Danemark, cerné de tous côtés par la marine anglaise et la Norvège, cette dernière province se trouva isolée, abandonnée à elle-même, et forcée de pourvoir à de nouvelles nécessités financières, économiques administratives. Une telle extrémité lui fut salutaire. Tandis que le gouvernement danois, soucieux dans ce danger de conserver son affection, lui accordait des institutions refusées jusqu’alors, une université, une banque, — la ''commission de gouvernement'' instituée pour administrer en son nom prit en main non pas seulement la direction civile, mais la direction politique du pays. La commission de gouvernement devint ainsi le berceau des institutions que l’assemblée d’Eidsvold devait transformer bientôt en une charte presque républicaine. Le dernier lien avec le cabinet de Copenhague avait été, au commencement de 1813, la nomination comme gouverneur de Norvège du prince Christian-Frédéric, héritier de la couronne danoise, et plus tard roi de Danemark sous le nom de Christian VIII. Le 21 mai, le prince, déguisé en matelot afin d’échapper aux croisières anglaises, avait traversé dans une petite barque le bras de mer qui sépare l’extrémité septentrionale du Jutland de la côte norvégienne. Voilà dans quel appareil le dernier représentant de la couronne danoise avait fait son entrée dans une province qui dépendait depuis plusieurs siècles du Danemark. Le traité de Kiel, reconnu par Frédéric VI, dépouillait évidemment le prince Christian des pouvoirs que l’ex-souverain de Norvège lui avait conférés pendant les derniers temps de sa puissance; mais quand le prince apprit l’acte de renoncement du roi de Danemark, il engagea les Norvégiens à ne pas accepter la réunion avec la Suède : il promit de défendre la cause de l’indépendance, de se vouer au pays dont on lui avait remis le gouvernement, et comme il s’était fait aimer dans la première année de son administration, on eut confiance dans son dévouement. Toutefois il dut reconnaître le premier la prétention des Norvégiens, que nulle autorité ne fût désormais exercée chez eux qu’en vertu d’un nouveau contrat librement accepté ou plutôt imposé par la nation. Christian-Frédéric parlait déjà de prendre l’autorité suprême en vertu de la loi royale de Danemark et comme successeur du roi Frédéric VI ; la Norvège ne souffrit pas que cette première atteinte fût portée aux droits qu’elle venait de reconquérir. Quelques-uns des principaux citoyens allèrent représenter au prince dans un langage simple, mais très ferme (3), que l’opinion publique n’approuvait pas ses dispositions, et Christian-Frédéric les abandonna sans beaucoup résister; il prit seulement le titre de lieutenant-général du royaume, en attendant qu’une assemblée constituante disposât de l’autorité suprême. Convoquée par le prince dans la petite ville d’Eidsvold, à quelques lieues au nord de Christiania; composée, après des élections à deux degrés, des hommes qui représentaient vraiment le pays, cette assemblée se réunit le 10 avril 1814, commença les travaux relatifs à la constitution le 15 et les termina le 17 mai, en décernant la couronne au prince qui s’était associé à l’œuvre nationale. Seulement, au lieu d’être roi par le droit de ses ancêtres et roi absolu, Christian-Frédéric le devint par le seul consentement de la nation, et après avoir juré d’observer la constitution qui venait d’être adoptée, sans qu’il eût exercé dans les discussions aucune sorte d’influence. La Norvège s’était affranchie politiquement. Libre par les mœurs et l’esprit public, elle avait mis ses institutions au niveau de ses mœurs; un tel accord est pour l’édifice de la liberté la seule base inébranlable.
 
Cependant Bernadotte n’avait pas perdu de temps; ses troupes, ramenées en Suède, avaient bloqué la frontière, pendant que la flotte suédoise bloquait les ports principaux de la côte ennemie. La Norvège avait préparé tous ses moyens de résistance; maintes fois elle avait juré, entre les mains du chef qu’elle avait élu, de se défendre jusqu’à la dernière extrémité contre l’union suédoise. Le nouveau roi avait imploré les puissances étrangères : il comptait sur l’opposition anglaise, qui fit bien au sein du parlement quelques représentations en faveur de l’indépendance norvégienne ; mais enfin l’armée suédoise et la flotte, rompant le blocus, se mirent en mouvement, et lorsque, après de courtes hostilités, la forteresse de Frederikstad fut tombée au pouvoir de Bernadotte, il devint évident, en l’absence de tout secours étranger, que la résistance était impossible. Les partisans de la réunion, traités jusque-là d’ennemis et de traîtres, prirent enfin quelque crédit. Beaucoup de bons citoyens parmi eux pensaient, avec raison sans doute, que la Norvège ne pouvait sérieusement songer à former un royaume tout à fait indépendant, et qu’après la conquête inappréciable d’une constitution libre, il importait surtout de sauvegarder et de protéger cette constitution. Retourner sous la domination danoise eût été dangereux, quand même les puissances étrangères l’eussent permis. Se joindre à la Suède selon le vœu de ces puissances, c’est-à-dire selon l’inexorable nécessité, mais en faisant reconnaître l’œuvre politique de l’assemblée d’Eidsvold, ce serait au contraire acquérir une protection en échange d’un bien faible hommage; ce serait finalement avoir tiré un merveilleux parti d’une très menaçante conjoncture. En présence de ces extrémités, et une défaite pouvant compromettre les concessions si importantes qu’on voulait obtenir de la Suède, Christian-Frédéric dut renoncer aux espérances qu’il avait sans doute conçues soit pour lui-même, soit pour la maison royale de Danemark; Bernadotte d’ailleurs refusant d’entrer en pourparlers avant que le prince eût remis le pouvoir exécutif entre les mains de la nation norvégienne, il s’y résigna. Son dernier acte fut de convoquer une nouvelle assemblée nationale, seule en possession de disposer une fois encore des destinées publiques. Du reste, pour hâter la réunion, le roi de Suède avait promis, par la convention de Moss (14 août 1814), de reconnaître la nouvelle constitution norvégienne, et de n’y proposer aucunes autres modifications que celles qui seraient rendues absolument nécessaires par les nouveaux rapports entre les deux royaumes.
 
Telle fut la base des négociations qui s’ouvrirent avec le ''Storthing'', réuni en octobre. D’après le projet élaboré par le gouvernement suédois lui-même, on décida que la Norvège, annexée à la Suède, conserverait son indépendance, son organisation intérieure et ses lois. Le roi de Suède recevait une seconde couronne, c’était là tout le changement ; les deux pays restaient séparés et gouvernés par des lois différentes. Cette réunion avec la Suède fut proclamée par le ''Storthing'' le 20 octobre, et le 4 novembre le roi de Suède fut élu par le ''Storthing'' roi de Norvège. Tout cela se fit, non par une soumission forcée à une volonté étrangère, mais à la suite d’une délibération libre et d’un choix tout national. Ne semblait-il pas en effet que la Norvège eût fait ses conditions à Bernadotte? Quand il voulut, pendant le ''stortking'' qui prononça la réunion, faire modifier quelques articles de la constitution d’Eidsvold, outre ceux que la nouvelle condition du pays rendait inévitables, il n’y put parvenir; les Norvégiens tinrent bon. Et pourtant on sait quelles précautions jalouses la constitution norvégienne a prises contre la royauté, qu’elle annule presque entièrement. On connaît en particulier cette singulière disposition, toute démocratique, par laquelle une proposition renouvelée par trois ''storthings'' consécutifs (c’est-à-dire pendant neuf ans) devient loi lors même que la royauté refuserait d’y accorder son consentement. Comment donc se fait-il que Bernadotte vainqueur des maréchaux de l’empire et de Napoléon lui-même, Bernadotte se présentant au nom des puissances alliées, ait cependant accepté et proposé même des conditions si évidemment désavantageuses à la domination suédoise? Ne pouvait-il exiger une Norvège parfaitement unie à la Suède, aussi bien que l’était jadis la Finlande? N’était-ce pas là ce qu’on lui avait promis, au lieu d’une Norvège simplement annexée, qui ne devait fortifier en aucune façon ni enrichir la Suède? On a dit que Bernadotte avait songé, dans cette négociation, à ses intérêts dynastiques plutôt qu’aux intérêts de la Suède elle-même. Bernadotte vivait cela est certain, dans la crainte perpétuelle d’une restauration générale des légitimités. Si une telle réaction parvenait à relever le trône des Vasas, envers qui les Bourbons et l’empereur de Russie pouvaient être fort zélés, — en bien ! la Norvège reconnaissante lui conserverait au moins une couronne. Il opposerait au droit divin l’élection populaire, — également prêt d’ailleurs à devenir une sorte de président de république en Norvège, — un roi constitutionnel à Paris, pour peu que le sort, suivant son expression, ouvrît les circonstances, — ou bien, à l’occasion, un roi absolu dans Stockholm. — Il faut ajouter que les terribles événemens de 1813 le pressaient d’en finir avec la Norvège. Il y avait si longtemps qu’il la convoitait! Il craignait tant de voir échapper une fois encore ''ce présent du matin'', qu’il voulait offrir à la Suède en remerciement de ce qu’elle s’était donnée à lui ! Qu’importaient les concessions présentes? Ne trouverait-on pas au besoin les moyens de corriger les prétentions ou même les droits excessifs?
 
Voilà précisément par quelles routes Bernadotte a engagé la Suède dans une lutte ou du moins dans un antagonisme dangereux contre la Norvège. Ni les idées, ni les mœurs, ni les institutions de ces deux peuples ne sont actuellement les mêmes; il y a encore dissentiment. La Suède a des traditions et un passé historique dont manque la Norvège. La Suède a conservé une noblesse et une représentation qui semblent peu d’accord avec l’esprit moderne, tandis que la Norvège dédaigne ces reliques du passé, et les a rejetées hors de sa constitution. La Suède a conservé une église d’état, et cette église a le tort, bien grave dans notre temps, de se montrer intolérante, sans qu’on puisse attribuer ses duretés à l’impulsion d’une foi si ardente qu’elle soit impuissante à se maîtriser elle-même; la Norvège au contraire a proclamé la liberté religieuse. La Suède s’est montrée depuis quarante ans plus soucieuse d’un développement intérieur conforme aux idées exclusivement suédoises que de relations nouvelles à contracter au dehors et de nouvelles maximes à se faire enseigner. La Norvège au contraire a les yeux sans cesse tournés vers l’Angleterre. Christiania parle anglais et prend le thé, tandis que Stockholm en est encore, il faut le dire, à une remarquable absence de tout comfortable, au ''knœckebröd'' et au poisson fumé! — La liste serait bien longue des dissentimens qui se sont élevés entre les deux pays depuis qu’ils sont, par un lien jusqu’à présent factice, attachés l’un à l’autre. Malgré Bernadotte, la Norvège a refusé de reconnaître une noblesse; malgré lui, elle a persisté à célébrer cet anniversaire du 17 mai qui, rappelant la constitution libre de 1814, semblait répéter chaque année au gouvernement suédois que l’union ne reposait que sur la libre acceptation du peuple norvégien. On sait quels continuels efforts Bernadotte a vainement tentés pour faire disparaître cet article de la constitution qui place un vœu exprimé par trois ''storthings'' successifs au-dessus du ''veto'' royal. Tout récemment encore, le ''storthing'' a prétendu, à propos d’une loi relative à l’institution du jury, maintenir, après la session terminée, une commission par lui nommée à cet effet et non autorisée par le roi. Il a paru ensuite disposé à voter l’abolition de la dignité de gouverneur, c’est-à-dire à briser un des rares liens entre les deux gouvernemens. Il y a quelques semaines, les régimens de la garde suédoise, le prince royal en tête, ayant pris la résolution d’élever une statue à Charles XII devant la petite ville de Frederikshall, en Norvège, qu’il assiégeait quand il y fut tué, les Norvégiens ont très vivement réclamé, et la presse a failli envenimer le débat. Au commencement de la guerre enfin, n’a-t-on pas entendu exprimer à Christiania certains avis assez peu favorables à une conquête de la Finlande, de peur que cette annexion nouvelle ne vînt resserrer les liens qui rattachent aujourd’hui la Norvège à la Suède? On sait le mot du Portugais qui, tombé dans un puits, aperçoit d’en bas un Espagnol et lui crie : Castillan! Castillan ! tire-moi de ce danger, et je te ferai grâce de la vie! — Nous ne disons pas qu’entre Norvégiens et Suédois les sentimens en soient là; mais il est facile pourtant de calculer ce que l’estime mutuelle a de progrès à faire. Les deux nations ne se connaissent pas assez l’une l’autre. Chacune d’elles sait mieux les affaires et la littérature de l’Angleterre, de l’Allemagne ou de la France que celles de sa voisine. Ce n’est pas là le moyen de rectifier certaines opinions préconçues; une intimité plus complète amènerait des concessions réciproques, seules capables de rendre l’union plus féconde. Si les traditions et le passé de la Suède lui ont légué des institutions qui paraissent aujourd’hui en quelque façon surannées, elle doit du moins à ce passé glorieux d’occuper une belle place parmi les nations de l’Europe. L’esprit suédois est noble, généreux, élevé — souvent jusqu’au mysticisme. Fière de sa liberté, la Norvège est douée d’une plus active énergie, d’un génie plus pratique en toutes choses. Eh bien! réunissez ensemble ces qualités diverses au lieu de les opposer l’une à l’autre, et vous aurez un faisceau redoutable, dont le lien commun sera une entière harmonie dans une liberté plus conforme aux règles d’une sage démocratie.
 
Le prince royal de Suède vient d’être nommé vice-roi de Norvège. Nous accueillons cet augure d’un rapprochement plus intime. Christiania va avoir une cour, il est vrai, l’appareil d’un gouvernement, des hôtes royaux; il y aura bien autour du prince quelques chambellans, quelques nobles suédois, des privilèges, des titres, des rubans, choses suspectes à la liberté norvégienne, un peu ombrageuse. Néanmoins le prince royal est, lui aussi, d’humeur à respecter, à aimer la liberté; il est ardent pour les intérêts communs de la Scandinavie; placé au milieu des Norvégiens, il connaîtra leurs vœux et leur fera connaître ceux des Suédois. Déjà l’établissement d’une commission mixte ayant pour but de simplifier le système douanier entre les deux pays est un présage d’une entente plus complète dans l’avenir. La conciliation d’intérêts quelquefois divers sortira d’un rapprochement plus continuel.
 
Mais pour Bernadotte, il faut le reconnaître, après avoir été abreuvé de défiances et de dégoûts par l’alliance qu’il avait conclue avec la Russie en 1812, il n’a pas même obtenu intacte la compensation qu’on lui avait fait attendre si longtemps. On lui avait promis la Norvège comme un dédommagement de la Finlande, c’est-à-dire apparemment comme devant former un bel et bon accroissement de territoire et de puissance : au lieu de cela, il n’a eu qu’un appendice mal uni, qui lui a été gênant et même dangereux.
 
En effet cette même Russie, qui, en mainte occasion, avait encouragé sous main l’indépendance norvégienne, comme elle avait jadis garanti les constitutions anarchiques de la Pologne et de la Suède en 1721, n’a-t-elle pas songé, à peine la Norvège réunie, à s’agrandir dans ce pays aux dépens de Bernadotte et de la Suède? Non contente d’avoir retenu longtemps le gage stipulé, non contente d’avoir vu ce gage perdre, en passant à Bernadotte, une notable portion du prix qu’il devait avoir, la Russie n’a-t-elle pas osé porter elle-même la main sur cette chétive récompense, qu’elle devait croire méritée si amplement, et qu’elle devait respecter?
 
Le 10 juin 1838, vers le soir, tout le peuple de Stockholm était réuni sur le port, attendant la venue du grand-duc héréditaire de Russie, annoncée depuis plusieurs jours. Au milieu de l’attente générale, on vit approcher une chaloupe d’où débarquèrent deux inconnus. Leur uniforme était russe; ils se dirigèrent vers le château, dont une entrée est justement toute voisine du port. On reconnut bientôt dans la foule l’empereur de Russie lui-même, qui, suivi d’un seul aide-de-camp, et sans que sa visite eût été notifiée d’avance à personne, pas même au ministre russe, précédait de quelques minutes le grand-duc son fils, et venait à l’improviste, selon sa coutume favorite, rendre une visite à son bon voisin et ami le roi Charles-Jean. L’empereur Nicolas après ce coup de théâtre, bientôt connu de toute la ville, se rendit droit au cabinet du roi de Suède. Après quelques réceptions, le moins officielles possible, et quelques visites pendant la journée du 12, l’empereur parut le 13 au soir à un bal donné par la reine en l’honneur du grand-duc. Au milieu de la fête, comme Charles-Jean sortait des salons pour se retirer dans ses appartemens, l’empereur le suivit comme pour lui faire ses adieux, car il devait partir à deux heures du matin. Cette dernière entrevue fut plus longue que toutes les autres. Avant de la terminer, les deux souverains firent appeler le prince royal (aujourd’hui le roi Oscar) et le grand-duc héréditaire. Ils mandèrent ensuite, à la grande surprise de toute la cour inquiète, au milieu des flambeaux et des danses, la reine elle-même et la princesse royale. « J’ignore les détails de cette dernière conversation, écrit notre ministre à Stockholm, mais il faut que l’empereur ait fait un vif appel à toutes les émotions de la famille, car lorsqu’elles rentrèrent dans le salon, la reine avait la figure toute bouleversée, et la princesse royale avait évidemment beaucoup pleuré. L’empereur était parti; le grand-duc héréditaire ne reparut pas; la fête dut cesser; tout le monde se retira en conjecturant... »
 
Nous non plus, nous ne savons pas le secret de cette entrevue et de ces larmes; mais un des sujets du terrible entretien dut être justement le dissentiment qui venait de se renouveler entre la Russie et la Suède à propos des pêcheries du Finmark norvégien et des frontières communes de ce côté. Depuis bien longtemps, les intrigues russes pour pénétrer vers les ports du Finmark tracassaient et irritaient Bernadotte. Le cabinet de Pétersbourg voulait en finir, et il s’agissait précisément en 1838 de conclure un traité qui sur ce point lui assurât de notables avantages. La résistance du cabinet suédois commençait à l’inquiéter. Le tsar avait donc voulu essayer de son ascendant personnel, et peut-être de nouvelles résistances lui avaient-elles donné occasion de rappeler devant toute la famille royale qu’après tout on ne s’appartenait plus...
 
Nous n’avons pas le dessein de retracer tous les empiétemens de la Russie dans l’extrême Nord, en vue de s’emparer de quelques-uns de ces golfes qui ne gèlent jamais, en vue d’y établir des pêcheries, sources de richesses et pépinières de hardis matelots, en vue surtout d’avoir une station de marine militaire toujours ouverte sur l’Océan. Le traité signé le 21 novembre entre la Suède et les puissances occidentales a signalé le danger. Aux termes de la circulaire du 18 décembre, explicative du traité, ce danger menace, outre la Suède et la Norvège, l’Europe tout entière; il y a solidarité entre les deux questions ottomane et Scandinave, et cela rend indubitablement nécessaires, dans les dispositions encore inconnues de la paix générale, un règlement précis et définitif de la frontière commune du Finmark, une décision sur les îles d’Aland et une consécration nouvelle de la garantie promise au gouvernement suédois.
 
Les rapports extérieurs du Danemark ne seront-ils pas réglés en même temps que ceux de la Suède et de la Norvège? Cela serait important. Le Nord Scandinave et l’Europe sont également intéressés à ce que ce petit royaume ne reste pas à la merci de l’influence orientale. Il aurait fallu qu’il s’engageât, lui aussi, à ne laisser occuper par les Russes et à ne leur céder aucune partie de son territoire. L’île danoise de Bornholm leur serait trop utile, même après la guerre, comme lieu de dépôt et comme point d’appui. — Que la Finlande reste en dehors des calculs actuels de la diplomatie, il n’y a rien là qui doive étonner, puisqu’il faudrait avant tout l’avoir conquise, et que la guerre ne s’est pas étendue si loin. Toutefois, nous l’avons dit, cette conquête-là occupait une place considérable parmi les espérances de la Scandinavie aux premiers bruits de la guerre. Non, la Suède n’a pas oublié la Finlande; non, elle ne s’est pas persuadé, comme le voulait Bernadotte, que la possession de cette Finlande fût pour elle autrefois un fléau, et qu’elle fût devenue plus libre de ses mouvemens et plus puissante après l’avoir perdue. On lui avait promis une véritable compensation; elle ne l’a pas eue. Au contraire, elle a dû, en acquérant la Norvège, perdre encore la Poméranie, et de la sorte, n’ayant plus un pied sur le continent, elle s’est trouvée isolée, reléguée dans son extrême nord, loin du mouvement général, et sous la main pesante de la Russie. La politique de 1812 lui a été funeste, comme l’a été, comme le sera pour le Nord tout rapprochement vers la Russie. C’est pour cela que, rejetant à l’avance toute crainte des dangers futurs, ou préférant le péril ouvert aux intrigues cachées, la Suède a rétabli enfin, au profit de son indépendance, de sa dignité, de son bonheur intérieur, l’antique alliance, trop féconde autrefois pour ne pas le redevenir encore. La Russie avait cru pouvoir tromper la Suède. Après avoir fait servir Bernadotte à l’exécution de ses projets, elle l’avait abreuvé de dégoûts, lui avait marchandé et diminué la récompense promise, elle avait même essayé de la lui reprendre, — et voilà que le fils de Bernadotte, vengeant à la fois son pays et son père, a revendiqué l’ancienne indépendance et les anciennes amitiés. S’il n’a pu réparer la faute de Gustave IV abandonnant lâchement aux Russes la Finlande, il a achevé du moins et rend justifiable, en affermissant l’union des deux royaumes rapprochés par les traités de 1814, une partie de la tâche que s’était imposée Bernadotte.
 
Nous ne pouvions souhaiter à ces études sur les intérêts du Nord Scandinave dans la guerre d’Orient une conclusion plus décisive que l’alliance nouvelle des Suédois avec les puissances occidentales. Ceux d’entre eux qui rêvaient l’humiliation complète de la Russie, la reprise de la Finlande avec le second fils du roi Oscar, habile et brave marin, pour vice-roi, — même la réunion des trois royaumes Scandinaves en un seul, ou du moins un rapprochement du Danemark avec le prince royal de Suède pour roi après la mort de Frédéric VII (nous avons entendu exprimer tous ces vœux et bien d’autres), — ceux-là ne seront pas entièrement satisfaits sans doute des conditions de la paix générale, mais ils conviendront cependant que leur pays a été replacé dans ses voies naturelles, après des expériences cruelles, mais instructives, qui l’empêcheront désormais de s’en écarter encore.
 
 
<small>xxxxxxxxxx</small><br />
<small>(1) ''Latinu ok völsko'', sans aucun doute le français. </small><br />
<small> (2) ''Norske Bondeliv'', un volume oblong; Düsseldorf, 1851. </small><br />
<small> (3) Voyez dans le beau livre de Jacob Aall, ''Erindringer'', etc., vol. II, p. 394-5, l’entretien de Sverdrup avec le prince.</small><br />
 
===VI. La Suède avant et depuis le Traité de Paris le roi Charles-Jean et le roi Oscar dans leurs rapports avec le cabinet russe===
1 juin 1856.
 
 
A. GEFFROY.
390 290

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