Différences entre les versions de « Du Croisement des races humaines »

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:I. ''Essai sur l’Inégalité des races humaines'', par M. de Gobineau. — II. ''The Race, of men'', by Dr Knox. — III. ''La Terre et l’Homme'', par M. A. Maury.
 
Existe-t-il plusieurs espèces d’hommes, ou bien les différences présentées par les diverses populations du globe ne sont-elles que des caractères de race (1)<ref> Parmi les savans qui se sont occupés des questions ethnologiques avec le plus d’ardeur, il en est un grand nombre qui ne se font pas une idée nette de ce que signifient les mots ''espèce, variété, race''. A chaque instant, on voit ces expressions employées indifféremment, et souvent comme synonymes. De là vient en grande partie la confusion qui règne dans les discussions relatives aux races humaines. Sans entrer dans des considérations qui exigeraient de longs développemens, je crois devoir énoncer ici les définitions que j’ai adoptées de ces trois mots. — Je donne le nom d’''espèce'' à l’ensemble des individus, plus ou moins, semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d’une paire primitive unique. — La ''variété'' est tout individuelle et caractérisée par quelque trait saillant distinctif. — J’appelle ''race'' l’ensemble des individus provenant d’une même espèce, ayant reçu et transmettant par voie de génération certains caractères de variété. Il suit de là : premièrement que toute race remonte, à une espèce qui lui sert de point de départ, — en second lieu que l’ensemble des races, soit primitives, soit dérivées d’une même espèce, constitue l’espèce elle-même, — enfin que tout changement portant sur une race quelconque porte sur l’espèce d’où est dérivée cette race.</ref>? Je ne veux pas aborder aujourd’hui l’examen de cette question, si vivement, parfois si violemment débattue, et qu’ont trop souvent obscurcie des passions dont la source n’était rien moins que scientifique. Ce n’est ni dans une seule étude ni à propos de deux ou trois livres qu’il est possible de la traiter, et d’ailleurs je n’en ai pas besoin. Je me bornerai donc à exprimer une conviction bien entière, et que mes recherches de naturaliste et d’ethnologiste fortifient chaque jour. — Oui, tous les hommes appartiennent à une seule et même espèce. Entre les populations les plus éloignées en apparence, il n’y a que des différences toujours moins grandes que celles dont les animaux domestiques nous offrent de si nombreux et si frappans exemples; de l’Européen au nègre du Congo, de la peau-rouge à l’Australien, il n’existe que des différences de race. A ce titre, tous les hommes sont frères, ou pour mieux dire cousins plus ou moins éloignés.
 
Que le lecteur se reporte par la pensée à ces expositions si riches en enseignemens de toute nature, qu’il se rappelle ce que sont nos chiens de rue et nos chiens de chasse, qu’il songe à la valeur relative de la rosse qui traîne nos chariots et du noble cheval arabe ou turcoman : il conclura de lui-même qu’entre les races animales dérivées d’une même espèce-il peut sans doute exister une égalité réelle, bien que les caractères physiques soient différons, mais que presque toujours il en est qui possèdent un cachet décidé de supériorité ou d’infériorité. Les fils issus de mêmes parens, et à plus forte raison les cousins au premier, au second, au dixième degré, nous présenteraient des faits tout pareils. Ce n’est donc pas être infidèle aux croyances énoncées plus haut que d’admettre l’inégalité des races humaines, que de regarder quelques-unes d’entre elles comme supérieures, d’autres comme inférieures, et de les échelonner en conséquence (2)<ref> Je ne parle ici que d’une inégalité de fait et tout actuelle. On verra plus loin que j’admets au contraire et sans réserve ''l’égalité virtuelle''. Ces croyances découlent du reste tout naturellement des définitions que je viens de donner et de leurs conséquences immédiates. </ref>, Quelques philanthropes exagérés ont nié qu’il en pût être ainsi. Ils ont affirmé, l’égalité complète et actuelle du blanc et du noir, et accusé quiconque soutenait le contraire de favoriser l’esclavage (3)<ref> Voyez le ''Bulletin de la Société d’ethnologie de Paris''.</ref>. Sans entrer dans un pareil débat, sans répéter ce que j’ai déjà établi dans ce recueil (4<ref> Voyez ''La Floride, Revue des Deux Mondes'', 1er mars 1843.</ref>, je me bornerai à dire que, pour combattre une institution détestable, il ne me semble nullement nécessaire de dénaturer les faits et de nier l’évidence.
 
Les races inférieures et supérieures dérivées d’une même espèce peuvent-elles s’unir de manière à donner naissance à des faces nouvelles, à des races métisses? En présence des faits universellement connus, il peut paraître étrange qu’une telle question soit posée. Pourtant elle l’a été, et, qui plus est, elle a été résolue négativement pour les animaux par quelques hommes d’un vrai mérite d’ailleurs, et pour l’homme par quelques ethnologistes, parmi lesquels nous citerons surtout le docteur Knox, qui joint à ses autres titres celui de correspondant de l’Académie de médecine de Paris. L’école américaine, qui admet l’existence d’espèces humaines distinctes, penche nécessairement vers cette doctrine, bien que l’évidence des faits lui arrache parfois les aveux les plus explicites et les plus en opposition avec cette manière de voir (5)<ref>Voyez, dans l’ouvrage de MM. Nott et Gliddon, ''Types of Mankind'', la partie intitulée ''Hybridity of Animals''.</ref>. Les uns et les autres sont loin d’ailleurs de s’accorder. Les zootechnistes ont sous les yeux des exemples trop palpables pour ne pas admettre la formation de races nouvelles; le docteur Knox et ses adhérens nient cette formation d’une façon plus ou moins absolue. Parmi les premiers, ceux qui rejettent l’influence du croisement attribuent d’une manière exclusive à la puissance des milieux les modifications, parfois si grandes, imprimées à l’organisme. Les seconds déclarent les milieux les plus énergiques incapables d’exercer une action de cette nature même dans les limites les plus restreintes. Je ne discuterai pas aujourd’hui ces assertions contraires, qui se détruisent mutuellement. A mes yeux, il est impossible de se refuser à admettre l’apparition de races nouvelles, formées tantôt sous l’influence du croisement, tantôt sous celle d’un changement de milieu, tantôt enfin, et le plus ordinairement, sous celle de ces deux agens réunis. Je n’ai aujourd’hui à parler que du premier cas, et me bornerai à rappeler quelques faits.
 
Ici on n’a vraiment que l’embarras du choix. Presque toutes les contrées de l’Europe possèdent un certain nombre de races domestiques dans la formation desquelles le croisement a joué au moins le principal rôle. Sans sortir de France, et pour m’en tenir à deux faits bien récens, je citerai la race des moutons charmoises et celle des porcs de Boulogne, dans l’arrondissement de Valenciennes. On sait comment M. Malingié a obtenu la première par une suite d’alliances ménagées avec discernement, d’abord entre les races berrichonne et tourangelle, puis entre les métis de ces dernières et des béliers mérinos et new-kents. En quelques années, cette race a été suffisamment assise pour exercer à son tour une influence modificatrice des plus heureuses. Ses béliers, unis aux chétives brebis du Haut-Limousin, ont donné des produits d’une valeur double de celle des mères (6)<ref> Renseignement verbal fourni par M. L. de Lavergne.</ref>; ils sont aujourd’hui recherchés jusqu’en Angleterre. Quant aux porcs de Boulogne et de Montreuil, ils proviennent d’une race locale profondément abâtardie, qu’on a relevée parle croisement avec les york-shires et les new-leicesters. Les métis ainsi obtenus ont été mariés ensemble, et sans remonter à la souche anglaise; il s’est ainsi formé sur place une race supérieure qui alimente annuellement un commerce considérable, principalement avec la Champagne (7)<ref> Je crois devoir me borner à ces deux exemples, sans entrer dans une discussion qui serait ici déplacée, et sans traiter tout au long la question des races obtenues par croisement. À ceux qui en nient l’existence, il est, on le voit, facile de répondre par des faits. Quant aux faits qu’ils invoquent à leur tour, il est en général aisé de les expliquer. Certains mécomptes dont on a fait grand bruit étaient faciles à prévoir. Lorsque par exemple on s’est laissé guider par les doctrines exclusives du Jockey-Club, lorsqu’on a voulu mêler à toutes nos races chevalines le sang du cheval anglais, on devait manquer bien souvent le but qu’on se proposait d’atteindre. Comment cette race tout artificielle, habituée à des soins minutieux, chez laquelle une éducation spéciale a développé outre mesure un tempérament nerveux et la faculté de dépenser en quelques minutes une somme énorme de force, aurait-elle pu venir en aide à nos races montagnardes, à qui l’on demande avant tout la sobriété, la rusticité, la patience, la résistance aux fatigues longues et soutenues? Ses qualités mêmes devenaient ici des défauts graves, et les plaintes qu’arrachait à nos agriculteurs de l’Auvergne ou des Ardennes le résultat de certains croisemens étaient parfaitement fondées. On avait agi contrairement aux données les plus élémentaires de la physiologie : l’insuccès était inévitable. — Toutes les fois au contraire qu’on a tenu compte de ces données, la réussite a couronné des tentatives intelligentes. L’histoire de presque toutes les grandes races domestiques est là pour attester cette vérité.</ref>.
 
L’existence de populations entières résultant du croisement des races humaines est un fait non-seulement de toute évidence pour le présent, mais que les études de la nature la plus variée retrouvent à chaque instant et de plus en plus dans le passé de l’humanité. Quelques influences locales peuvent, il est vrai, retarder le développement de ces races. Deux auteurs anglais, Etwick et Long, qui tous deux ont écrit une histoire de la Jamaïque, s’accordent à déclarer que dans cette île les mariages entre les mulâtres sont moins féconds que les alliances contractées par un de ces métis, soit avec un blanc, soit avec un nègre. M. le docteur Yvan m’a même assuré qu’à Java les métis de Malais et de Hollandais ne se reproduisaient pas au-delà de la troisième génération (8)<ref> Dans les autres colonies hollandaises, me disait encore le Dr Yvan, les croisemens entre les deux races sont indéfiniment féconds, comme ils le sont partout ailleurs entre toutes les autres races.</ref>; mais entre ces faits tout exceptionnels et les conséquences qu’en ont tirées soit les ethnologistes américains, soit surtout le docteur Knox, il y a tout un abîme. Pour les réfuter, il suffit d’ouvrir le premier livre de voyage venu et surtout de citer quelques chiffres. En prenant pour exemple en Amérique les cinq états du Mexique, de Guatemala, de la Colombie, de La Plata et du Brésil, on trouve que les métis de toute sorte entrent pour un cinquième dans la population totale (9)<ref> Les chiffres qui donnent ce résultat ont été recueillis en 1824 et 1830.</ref>. M. d’Omalius d’Halloy, après avoir discuté toutes les données de ce problème, estime à environ 750 millions le chiffre des habitans de la terre entière et à 10 millions celui des métis (10)<ref> ''Elémens d’Ethnographie''. </ref>.
 
Il faut bien remarquer que M. d’Omalius n’a fait entrer dans ses calculs aucune de ces races qui portent au plus haut degré le cachet d’une origine mixte, comme les Cafres ou les Malais, mais dont on ignore le point de départ. Il a tenu compte uniquement des métis, dont l’origine, remontant à l’époque moderne, est connue historiquement. Or ces derniers n’ont commencé à paraître qu’à la suite du grand mouvement qui vers la fin du XVe siècle entraîna les populations européennes dans les régions lointaines. L’Amérique a été découverte en 1492, le cap de Bonne-Espérance doublé en 1497. Ainsi c’est en trois siècles et demi seulement que s’est formée cette multitude de mulâtres, de zambos, de chulos, de griquas, de métis de toutes races, qui entre dès à présent pour 1/75 dans la population totale du globe. Et encore ne mentionnons-nous ici que le résultat du croisement entre les races extrêmes. Que serait-ce si nous tenions compte des mélanges effectués chaque jour entre les races voisines et les rameaux d’une même race? Ce mouvement de fusion, déjà si rapide, ne peut que s’accélérer dans des proportions impossibles à prévoir sous l’influence de la facilité et de la fréquence croissante des communications. Il y a donc un intérêt bien réel à chercher quel en sera le résultat probable.
 
C’est ce qu’a voulu faire un écrivain qui possède évidemment beaucoup de savoir et de hardiesse d’esprit, mais qui, faute d’être naturaliste, devait presque nécessairement s’égarer. M. de Gobineau a ramené à l’étude des races humaines, aux résultats de leurs croisemens, l’histoire de toutes les grandes civilisations et des groupes politiques formés sous l’influence de ces dernières. Rattachant à une cause unique tous les ordres de faits moraux, intellectuels ou physiques, que peuvent présenter les peuples, il est remonté aux premiers temps de l‘humanité, l’a suivie dans ses développemens et croit pouvoir prédire quand et comment elle finira. Chemin faisant, il a indiqué l’origine de toutes les sociétés, les a suivies dans leurs évolutions, précisé les causes de leur décadence et de leur dissolution. L’''Essai sur l’inégalité des races humaines'' est ainsi devenu une esquisse d’histoire universelle prise au point de vue ethnologique. Or, lorsqu’une science est en voie de se former, — et l’ethnologie en est encore à peine là, — ces essais de synthèse, fussent-ils prématurés, ont toujours une valeur réelle. Ils font naître des rapprochemens, ouvrent des vues d’ensemble, conduisent à des idées générales, et par leurs défauts mêmes préparent l’avenir. À ces divers titres, l’ouvrage de M. de Gobineau mérite un sérieux examen, malgré l’inexactitude de la donnée fondamentale du livre et ce qu’il y a de paradoxal dans bien des assertions de l’auteur.
 
 
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<small> (1) Parmi les savans qui se sont occupés des questions ethnologiques avec le plus d’ardeur, il en est un grand nombre qui ne se font pas une idée nette de ce que signifient les mots ''espèce, variété, race''. A chaque instant, on voit ces expressions employées indifféremment, et souvent comme synonymes. De là vient en grande partie la confusion qui règne dans les discussions relatives aux races humaines. Sans entrer dans des considérations qui exigeraient de longs développemens, je crois devoir énoncer ici les définitions que j’ai adoptées de ces trois mots. — Je donne le nom d’''espèce'' à l’ensemble des individus, plus ou moins, semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d’une paire primitive unique. — La ''variété'' est tout individuelle et caractérisée par quelque trait saillant distinctif. — J’appelle ''race'' l’ensemble des individus provenant d’une même espèce, ayant reçu et transmettant par voie de génération certains caractères de variété. Il suit de là : premièrement que toute race remonte, à une espèce qui lui sert de point de départ, — en second lieu que l’ensemble des races, soit primitives, soit dérivées d’une même espèce, constitue l’espèce elle-même, — enfin que tout changement portant sur une race quelconque porte sur l’espèce d’où est dérivée cette race.</small><br />
<small>(2) Je ne parle ici que d’une inégalité de fait et tout actuelle. On verra plus loin que j’admets au contraire et sans réserve ''l’égalité virtuelle''. Ces croyances découlent du reste tout naturellement des définitions que je viens de donner et de leurs conséquences immédiates. </small><br />
<small> (3) Voyez le ''Bulletin de la Société d’ethnologie de Paris''.</small><br />
<small> (4)Voyez ''La Floride, Revue des Deux Mondes'', 1er mars 1843.</small><br />
<small> (5) Voyez, dans l’ouvrage de MM. Nott et Gliddon, ''Types of Mankind'', la partie intitulée ''Hybridity of Animals''.</small><br />
<small> (6) Renseignement verbal fourni par M. L. de Lavergne.</small><br />
<small> (7) Je crois devoir me borner à ces deux exemples, sans entrer dans une discussion qui serait ici déplacée, et sans traiter tout au long la question des races obtenues par croisement. À ceux qui en nient l’existence, il est, on le voit, facile de répondre par des faits. Quant aux faits qu’ils invoquent à leur tour, il est en général aisé de les expliquer. Certains mécomptes dont on a fait grand bruit étaient faciles à prévoir. Lorsque par exemple on s’est laissé guider par les doctrines exclusives du Jockey-Club, lorsqu’on a voulu mêler à toutes nos races chevalines le sang du cheval anglais, on devait manquer bien souvent le but qu’on se proposait d’atteindre. Comment cette race tout artificielle, habituée à des soins minutieux, chez laquelle une éducation spéciale a développé outre mesure un tempérament nerveux et la faculté de dépenser en quelques minutes une somme énorme de force, aurait-elle pu venir en aide à nos races montagnardes, à qui l’on demande avant tout la sobriété, la rusticité, la patience, la résistance aux fatigues longues et soutenues? Ses qualités mêmes devenaient ici des défauts graves, et les plaintes qu’arrachait à nos agriculteurs de l’Auvergne ou des Ardennes le résultat de certains croisemens étaient parfaitement fondées. On avait agi contrairement aux données les plus élémentaires de la physiologie : l’insuccès était inévitable. — Toutes les fois au contraire qu’on a tenu compte de ces données, la réussite a couronné des tentatives intelligentes. L’histoire de presque toutes les grandes races domestiques est là pour attester cette vérité.</small><br />
<small> (8) Dans les autres colonies hollandaises, me disait encore le Dr Yvan, les croisemens entre les deux races sont indéfiniment féconds, comme ils le sont partout ailleurs entre toutes les autres races.</small><br />
<small> (9) Les chiffres qui donnent ce résultat ont été recueillis en 1824 et 1830.</small><br />
<small>(10) ''Elémens d’Ethnographie''. </small><br />
 
 
Au reste, cet écrivain semble l’avoir senti lui-même, et, pressé par les faits, il rend hommage à la doctrine tant de fois combattue par lui dans un passage trop significatif pour que je ne le reproduise pas textuellement. « On ne saurait méconnaître que les circonstances locales peuvent au moins favoriser l’intensité plus ou moins grande de certaines nuances de carnation, la tendance à l’obésité, le développement relatif des muscles de la poitrine, l’allongement des membres inférieurs ou des bras, la mesure de la force physique. » Ici M. de Gobineau ne parle pas autrement que nous-même. Si des influences locales, c’est-à-dire des ''influences de milieu'', peuvent rendre des populations entières grasses ou maigres, si elles donnent aux unes des membres longs et grêles, à d’autres des membres courts et gros, si elles élargissent ou rétrécissent la poitrine, si elles rendent héréditaires ces particularités d’organisation, ne créent-elles pas de véritables races? « Mais il n’y a là rien d’essentiel. » J’ai vainement cherché l’indication précise de ces traits essentiels qui seuls semblent pouvoir, d’après M. de Gobineau, caractériser une race; je ne l’ai trouvée nulle part. On voit à quelle contradiction s’est laissé entraîner, à quel vague s’est laissé aller l’auteur d’un livre dont on ne peut d’ailleurs contester l’intérêt, pour ne pas avoir attaché un sens précis aux mots ''race'' et ''espèce''; si j’insiste sur ce point, c’est qu’on pourrait adresser le même reproche peut-être à la majorité de ceux qui ont traité la question des races humaines.
 
Poursuivons notre examen. L’homme primitif, la race humaine primaire, laissa donc en disparaissant trois races secondaires, la noire, la jaune et la blanche. Par le croisement de ces races et de leurs métis se sont formées des races tertiaires, quaternaires, etc. Chacune d’elles apportait d’ailleurs dans ces alliances des élémens physiques, moraux et intellectuels fatalement différens. La race noire présente à un haut degré le cachet de l’animalité : ses facultés pensantes sont médiocres, ou même nulles; mais ses sens, développés outre mesure, donnent à la sensivité, et par suite au désir, une énergie, une intensité inconnues aux autres races. Par ces motifs, l’auteur voit en elle une race femelle (1)<ref> M. de Gobineau s’est rencontré ici avec M. Gustave d’Eichthal, qui, par des considérations un peu différentes, est arrivé à la même conclusion; mais M. d’Eichthal regarde la race blanche comme représentant l’élément mâle de l’humanité, et, à vouloir entrer dans cet ordre de considérations, il me parait évident que M. de Gobineau aurait dû adopter la même opinion, puisque d’après lui cette race seule est apte à développer les sociétés.</ref>. L’élément mâle est représenté dans l’espèce humaine par la race jaune, que caractérisent, indépendamment de ses traits physiques bien connus, un caractère apathique, l’amour de l’utile et du bien-être matériel. Du reste, pas plus que le noir, le jaune, livré à lui-même, ne peut s’élever au-dessus de l’état sauvage. La race blanche seule possède ce pouvoir. A elle appartiennent exclusivement l’initiative, l’instinct du progrès et la puissance organisatrice, la beauté physique, l’intelligence élevée et l’énergie morale, l’instinct de la liberté et le sentiment de l’honneur.
 
Dans la pensée systématique que nous voulons combattre, ces caractères sont absolus. En dehors du croisement, rien ne peut les modifier. De là résultent deux conséquences : la première, c’est que jamais une race ne saurait s’améliorer par elle-même, et que par conséquent il appartient à la race blanche seule de relever ses sœurs en leur infusant son sang privilégié; la seconde, que cette transfusion, en relevant l’élément inférieur, dégrade dans là même proportion l’élément supérieur. D’une race à l’autre, tout se passe comme si l’on mélangeait le dernier des breuvages au vin le plus exquis, et cela avec la même ''rigueur matérielle'', si l’on peut s’exprimer ainsi. Par conséquent, le sang blanc se dilue par des croisemens successifs. A mesure qu’il diminue en quantité, son influence s’affaiblit d’autant, et la race va s’abaissant de même. Jusqu’à présent, quelque discutable que soit la théorie, comme on va le voir, elle est du moins très claire. On comprend moins aisément pourquoi la dégradation fait des progrès lorsque deux races dotées d’une même proportion de sang blanc viennent à s’allier ensemble. C’est là pourtant ce qu’affirme l’auteur. A l’en croire, tout croisement de races, quelque égales qu’elles soient entre elles, abâtardirait encore forcément le produit, et le ferait descendre d’un degré de plus dans l’échelle ethnologique. Avant d’aller plus loin, il faut examiner ces idées générales.
Est-il vrai que le croisement soit par lui-même et nécessairement une cause de dégradation? Ici, à vrai dire, l’expérience sur les animaux nous manque. Chaque jour, il est vrai, l’homme allie entre-elles des races différentes, mais c’est toujours en vue d’un but déterminé, et en général pour relever l’une des deux. Les mêmes reproducteurs sont, à chaque génération, croisés de nouveau avec les métis déjà obtenus. Par conséquent, la race nouvelle se confond de plus en plus avec le type supérieur, et pour peu que le milieu s’y prête, elle finit par le reproduire. C’est juste ce qui se passe dans les colonies, où les mulâtres, devenus tiercerons, quarterons, etc., finissent par ne pouvoir plus être distingués des blancs.
 
Chez l’homme toutefois, cette marche constamment progressive vers la race supérieure n’est en définitive que l’exception. Les populations métisses, auxquelles a- donné naissance le contact de la race blanche avec tous les peuples du monde, sont généralement refoulées sur elles-mêmes par le mépris qu’elles éprouvent pour leurs parens jaunes ou noirs, par celui que leur rendent leurs parens blancs. Partout les mulâtres, les zambos, etc., s’allient entre eux et au hasard pour ainsi dire. Il y a donc là des expériences toutes faites sur l’espèce humaine, expériences dont le résultat répond à la question que je posais tout à l’heure. Partout où des observations précises ont été faites, les métis se montrent supérieurs à la race colorée, presque égaux et parfois supérieurs, à certains égards, à la race blanche elle-même. Etwick, dans son ''Histoire de la Jamaïque'', avait remarqué depuis longtemps que le sang le plus noble exerçait sur le produit une influence prépondérante, et les faits lui donnent pleinement raison. Aux Philippines, les métis sont très nombreux; ils dominent à Manille et forment une classe active, industrieuse, brave, qui a déjà arraché à la métropole de sérieuses et justes concessions. À peine est-il besoin de rappeler ce qu’étaient à Saint-Domingue ces hommes de couleur qui ont expié si cruellement leurs alliances avec les noirs. Les travaux publiés dans la ''Revue'' sur Haïti ne peuvent laisser en doute qu’ils ne fussent, à bien peu de chose près, les égaux des créoles blancs (2)<ref> Voyez les études de MM. Gustave d’Alaux et Lepelletier Saint-Remy, — 1er et 15 décembre 1850,15 janvier, 1er février, 15 avril, 1er mai 1851, —15 novembre 1845. </ref>. Au Brésil, grâce à sa valeur intellectuelle et morale, la race croisée de blanc et de noir à su vaincre en grande partie le préjugé du sang, et elle est surtout remarquable par des aptitudes pour la culture des arts bien plus développées chez elle .que chez les blancs de race pure (3)<ref> M. de Lisboa, ''Bulletin de la Société ethnologique''; M. Ferdinand Denis, ''Histoire du Brésil''.</ref>. Dans ce même empire, nous trouvons une province entière habitée par une race croisée d’Européens et d’indigènes. Quel a été le résultat de ce mariage? Le cachet particulier des Paulistas, leur caractère chevaleresque, leur bravoure, leur persévérance ont été racontés ici même et ailleurs <ref> ''Un Souvenir du Brésil (4Revue'' du 15 septembre 1832), par Th. Lacordaire; ''Histoire du Brésil'', par M. Ferdinand Denis.</ref>. A en croire les témoins oculaires, ces métis de Ganayages semblent être aujourd’hui dans ces vastes régions les plus purs représentans de leurs ancêtres blancs, les vrais fils des Portugais de la grande époque, les véritables enfans des Gama et des Albuquerque.
 
On le voit, les faits contemporains se prêtent peu à la théorie nouvelle. Il y a plus : en partant des données mêmes qui lui servent de fondement, on devrait, ce me semble, arriver à des conclusions diamétralement opposées. En effet, l’écrivain que je combats n’accorde à l’homme noir que l’imagination et le sentiment des arts; il réserve à l’homme jaune les instincts positifs et une aptitude régulière, constante pour les choses utiles. Que reste-t-il au blanc primitif? A en croire l’''Essai sur l’inégalité des races'', le blanc manifesterait à peu près uniquement une énergie conquérante invincible reposant sur une très grande force physique et un amour effréné de la guerre. Joignons à ces qualités peu sociables un sentiment religieux assez borné, puisque le blanc croit pouvoir détrôner ses dieux et se mettre à leur place; ajoutons encore la beauté corporelle, et nous aurons recueilli tous les traits de cette grandeur physique et morale dont il est question à chaque page, et que le mélange doit abaisser. Y a-t-il là cependant de quoi expliquer le rôle attribué à la race blanche? Les faits invoqués à l’appui de cette opinion nous semblent conclure contre elle. Les ''Aryans'' primitifs, à en juger par ce qu’en dit l’auteur lui-même, vivaient dans une anarchie irrémédiable. Il nous sera toujours difficile de voir des missionnaires de la civilisation dans les Normands qui ravagèrent nos côtes, ou dans le ''squatter'' que la haine de tout frein exile au fond des forêts. Et pourtant les premiers seraient des espèces de demi-dieux réunissant tout ce que l’homme peut concevoir de grand, de noble, de beau; les seconds, des héros, dominateurs à juste titre de toutes les populations contemporaines; le troisième serait le digne héritier des uns et des autres, et, quoique bien dégénéré, il représenterait le dernier élément civilisateur que possède notre pauvre humanité décrépite.
 
Ainsi M. de Gobineau reconnaît formellement que le croisement peut avoir parfois une influence heureuse; mais là pour lui est l’exception, et il ne s’y arrête pas : là au contraire est pour nous la règle. Le croisement entre populations diverses, dans de justes proportions et sous l’empire de conditions convenables, est bien certainement un des moyens les plus efficaces pour relever une race humaine, souvent deux races à la fois, et pour cela il n’est pas nécessaire que le sang régénérateur arrive jusque dans les veines de tout un peuple. L’amélioration s’opère ici par les deux procédés dont nous avons parlé plus haut. Le croisement agit directement sur une partie de la nation inférieure; la masse, entraînée en avant par l’impulsion qu’elle reçoit, grandit aussi et s’améliore tout en restant ethniquement la même. Telles sont les conséquences qui ressortent et des faits précis que j’ai déjà exposés et de l’histoire générale, qu’il nous reste à parcourir rapidement.
 
 
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<small> (1) M. de Gobineau s’est rencontré ici avec M. Gustave d’Eichthal, qui, par des considérations un peu différentes, est arrivé à la même conclusion; mais M. d’Eichthal regarde la race blanche comme représentant l’élément mâle de l’humanité, et, à vouloir entrer dans cet ordre de considérations, il me parait évident que M. de Gobineau aurait dû adopter la même opinion, puisque d’après lui cette race seule est apte à développer les sociétés.</small><br />
<small>(2) Voyez les études de MM. Gustave d’Alaux et Lepelletier Saint-Remy, — 1er et 15 décembre 1850,15 janvier, 1er février, 15 avril, 1er mai 1851, —15 novembre 1845. </small><br />
<small> (3) M. de Lisboa, ''Bulletin de la Société ethnologique''; M. Ferdinand Denis, ''Histoire du Brésil''.</small><br />
<small> (4) ''Un Souvenir du Brésil (Revue'' du 15 septembre 1832), par Th. Lacordaire; ''Histoire du Brésil'', par M. Ferdinand Denis.</small><br />
 
 
Avant d’aborder ce terrain, je dois faire une observation importante. Le livre que je cherche à faire connaître renferme non-seulement des faits universellement admis, mais encore un grand nombre d’autres, qui sont très discutables. On y trouve surtout, et parfois quand il s’agit des questions les plus fondamentales, des assertions très inattendues, très contraires à toutes les notions généralement acceptées. Assez souvent l’auteur ne prend pas la peine de les étayer, même des plus légères preuves. Cette façon dogmatique de procéder a bien ses avantages; elle permet plus de rapidité et de concision, mais elle rend l’examen du livre bien plus difficile. Si j’avais à me préoccuper par trop de la vérité historique, j’aurais à rompre presque à chaque page l’enchaînement des faits et des idées; mais mon but est tout autre. Je désire surtout démontrer combien la doctrine de l’auteur est inexacte, combien peu est fondée la conclusion qu’il tire de l’histoire ethnologique des peuples. En acceptant ses propres données, je lui fais la partie belle, et mes conclusions n’en auront que plus de force. Je ne discuterai donc que rarement les faits, et seulement pour montrer qu’il n’y a rien d’exagéré dans mes observations.
 
Les races noire et jaune, déclarées d’avance radicalement incapables de s’élever au-dessus de l’état sauvage, devaient peu occuper M. de Gobineau. Aussi se borne-t-il, pour la première, à constater qu’elle était autrefois bien plus répandue que de nos jours. Ici l’on trouve déjà quelques assertions assez hasardées (1)<ref> M. de Gobineau fait remonter les populations noires primitives jusqu’aux bords de la Mer-Caspienne; il voit dans les géans et dans les Choréens dont parle la Bible des débris encore purs de cette race. Goliath n’était autre chose qu’un de leurs derniers descendans. </ref>; mais du moins, dans ce qu’elle a de général, cette opinion s’accorde avec les résultats des dernières investigations ethnographiques. Il n’en est pas de même quand il s’agit de la race jaune. Celle-ci se serait développée en Amérique et aurait peuplé ce continent de multitudes innombrables. Un beau jour, ces masses, traversant le détroit de Behring, auraient débordé sur l’Asie et causé, environ cinquante siècles avant notre ère, le grand ébranlement qui rompit l’équilibre existant jusque-là, et Ouvrit l’ère des grandes migrations et des mélanges. On conviendra qu’une semblable hypothèse était assez étrange pour avoir besoin d’être étayée au moins de quelque semblant de preuves?-mais elle est tout simplement énoncée comme un fait avéré, sans qu’il soit même question ni des opinions contraires, ni de cette masse de renseignemens déjà recueillis qui tous montrent dans l’Amérique une terre comparativement nouvelle et récemment peuplée, qui tous tendent à démontrer que, loin d’envoyer à l’ancien monde des hordes conquérantes, l’Amérique a reçu de celui-ci les habitans assez rares qu’on rencontra chez elle au moment de la découverte.
 
Quoi qu’il en soit, la race jaune, arrivant par le nord-est, se dirigea d’abord au sud-ouest, et alla, toujours au dire de l’''Essai sur l’inégalité des races humaines'', se heurter contre les hauts plateaux de l’Asie, occupés alors par la race blanche. Celle-ci résista d’abord, et le flot d’envahisseurs se partagea en deux courans. L’un descendit au sud, et, par son mélange avec les noirs, donna naissance aux populations malaises et polynésiennes; l’autre, suivant les côtes de la Mer-Glaciale, atteignit, sans rien perdre de sa pureté, le continent européen et le peupla en entier jusqu’au fond de l’Espagne et de l’Italie. Bientôt cependant le nombre l’emporta sur l’intelligence, le courage et la supériorité physique individuelle. Les blancs, ébranlés, reculèrent et commencèrent ces grandes migrations qui allèrent partout conquérir et régénérer le monde. A ce moment naît l’histoire et apparaissent les empires d’où sortent les civilisations; celles-ci se sont succédé au nombre de dix seulement, savoir : les civilisations assyrienne, indienne, égyptienne, chinoise, grecque, italique, germanique, alléghanienne, mexicaine et péruvienne.
Et d’abord quels ont été les premiers habitans de l’Europe? On a vu déjà comment M. de Gobineau répond à cette question. Pour lui, ce ne sont plus seulement les Finnois, ce sont les représentans purs ou presque purs de la race jaune qui ont précédé tous les peuples européens dont parle l’histoire. A l’appui de cette opinion, il invoque des considérations tirées de plusieurs ordres de faits et attache surtout une grande importance aux ressemblances, fort curieuses en effet, qu’offrent entre eux certains instrumens, ustensiles ou monumens primitifs, observés en Europe, dans l’Asie septentrionale, et jusqu’en Amérique. De ces rapports entre des industries élémentaires, il conclut à l’unité de la race qui les exerçait, et naturellement il adopte, mais en les poussant jusque dans leurs dernières conséquences, les idées des antiquaires Scandinaves sur les populations de l’âge de pierre. Les objections adressées à ses ingénieux devanciers s’appliquent également à lui, et bien plus encore; mais je crois inutile d’entrer ici dans une discussion où j’ai été précédé par de plus habiles. Je me bornerai donc à dire que l’interprétation donnée des mêmes faits par M. Maury me semble à la fois plus simple et plus naturelle. Des populations également sauvages, disposant de matériaux semblables, ont nécessairement dû se rencontrer dans les moyens de satisfaire à des besoins identiques. Pour expliquer ce résultat, il n’est pas nécessaire de supposer qu’elles appartenaient à la même race.
 
A ce fond exclusivement jaune, l’auteur de l’''Essai'' ajoute divers peuples blancs, déjà profondément altérés, et qui, par leur croisement avec les premiers habitans du pays, ne tardèrent pas à s’abaisser. Parmi ces nouveau-venus, il compte entre autres les Slaves, ''les plus abâtardis de tous ces métis'' ; qui envoyèrent pourtant des colonies jusqu’en Italie et en Espagne, où de nouvelles alliances avec les populations locales les dégradèrent encore. Telle est l’origine attribuée aux Rhasènes ou Étrusques primitifs et aux Ibères. — Je ne dirai rien des premiers : nous en savons vraiment trop peu de chose. Quant aux seconds, j’ai pu les observer dans leurs descendans directs, dans ces Basques, que leurs hautes montagnes ont protégé» contre les invasions de toute nature (2)<ref> Voyez la ''Revue des Deux Mondes'', 15 mars 1850. </ref>. Or le portrait qu’en a tracée M. de Gobineau est pour ainsi dire la contre-partie de ce que j’ai vu. Il les représente comme ayant une humeur taciturne, un caractère lourd et rustique, des habitudes sombres : je leur ai trouvé, en-deçà comme au-delà de nos frontières, une humeur profondément gaie, un esprit de repartie remarquable, un talent d’improvisation presque général, des habitudes sociables. En outre, contrairement à toutes les opinions reçues, et bien entendu sans les discuter, l’auteur regarde les Basques actuels comme ayant été produits par la fusion d’une foule de races distinctes qui seraient venues successivement chercher un refuge dans ces régions montagneuses; en conséquence, il déclare que cette population manque complètement d’homogénéité. C’est précisément le contraire qui m’a vivement frappé. Lorsqu’une solennité quelconque appelait à Saint-Sébastien tous les montagnards des environs, il était impossible de ne pas voir dans cette multitude un peuple de cousins ou de frères.
 
Aux Ibères et aux Rhasènes vinrent se joindre dans l’ouest de l’Europe les Galls, Gaels, Celtes ou Kymris. Tout en reconnaissant à cette grande race une origine blanche, tout en lui attribuant certaines aptitudes, M. de Gobineau se montre fort sévère à son égard. Entraîné par les faits qu’accumulent la tradition et l’histoire, il retrouve, d’abord en elle les traits physiques et les principaux caractères moraux qu’il a vantés chez les Aryans, les Iraniens, les Hellènes; il prouve combien les populations gauloises étaient éloignées de l’état sauvage et de la barbarie; puis, revenant en quelque sorte sur ses pas, il nous montre dans les Celtes une race surtout agricole, industrielle, commerçante, et dont la renommée militaire se fonde uniquement sur quelques invasions qu’effectuèrent presque par nécessité quelques peuplades exilées. En un mot, il fait des Galls un peuple foncièrement utilitaire, accusant une forte immixtion de sang jaune et frappé par conséquent d’un cachet ineffaçable d’infériorité.
La force d’expansion régulière et contenue, la puissance d’assimilation ne sont-elles pas les caractères d’une race profondément énergique et d’une civilisation puissante? Et pourtant c’est tout au plus si M. de Gobineau trouve une nation dans Rome, c’est à peine s’il accorde qu’il y ait eu une civilisation romaine! Dans la première, il voit à chaque instant les élémens sabins, sicules, grecs ou gaulois, et leur fusion, si évidente pourtant, lui échappe sans cesse. En parlant de la seconde, il dit volontiers ''la culture romaine''. Il lui reproche tout, hommes et choses, et je ne vois pas qu’il ait rien trouvé à louer. Mais alors, pourrait-on demander, comment se fait-il .que Rome ait pu grandir? comment se fait-il même qu’elle ait pu vivre? Cette question, l’auteur n’a pas songé à la poser, et en vérité, pour qui regarde les mélanges ethniques comme dégradant et abaissant nécessairement l’espèce humaine, la réponse était difficile.
 
Après avoir subjugué l’Italie, Rome subjugua le monde, et, qui plus est, elle le ''romanisa''. Cependant, et M. de Gobineau insiste lui-même sur ce point, ses élémens premiers avaient disparu : aux métis de blancs et de jaunes s’étaient joints ou substitués les métis de Sémites et de Chamites. Au temps des Caligula et des Néron, le sang national primitif était dilué au point de ne pas laisser de vestiges. Rome avait-elle pour cela perdu son ascendant, et quand elle rencontrait des chefs dignes d’elle, ne reparaissait-elle pas tout entière? Les règnes des Trajan et des Marc-Aurèle sont là pour nous montrer comment elle retrouvait alors ses instincts et ses forces. Pour interpréter ce phénomène social, je me servirai d’une comparaison toute physiologique employée par l’auteur à un point de vue un peu différent. Les nations naissent et croissent à peu près comme le corps humain. Celui-ci, soumis au ''tourbillon vilal'' (3)<ref> Voyez les articles sur les ''métamorphoses'' dans la ''Revue'' du 1er et 15 avril 1855, 1er et 15 juin, et 1er juillet 1856.</ref>, grandit et se développe en perdant à chaque instant quelque chose de sa substance, mais en gagnant plus qu’il ne perd. Il résulte de là que tout ou presque tout en lui est changé au bout d’un temps donné, et cependant l’individualité persiste. Que l’enfant soit robuste et vivace, et les alimens, quelque nombreux et variés qu’on les suppose, viendront prendre place sans peine dans cet organisme, toujours le même malgré ses transformations incessantes. Tel est le spectacle offert par ces petites bourgades qui devinrent la ville éternelle. Dès le début, et bien plus encore à partir de l’expulsion des Tarquins, Rome déploie une individualité caractéristique. Il n’y a plus dans ses murs d’Ibères, de Galls, de Rhasènes; il n’y a plus que des Romains, et tout ce qu’elle s’adjoint revêt rapidement le même caractère. Qu’importe dès-lors que ses élémens premiers viennent à disparaître ou à s’effacer? L’avenir est assuré.
 
Cependant, comme tout ce qui a vie sur terre, Rome devait vieillir et mourir. A qui s’enquiert des causes de cette décadence et de cette fin, M. de Gobineau répond uniquement par les mélanges ethniques. C’est un peu comme si l’on expliquait la vieillesse et la mort de l’homme par la variété de ses alimens. Or la physiologie nous enseigne que cette variété est nécessaire, que l’usage d’une nourriture trop simple équivaut à l’inanition. En serait-il de même pour les peuples, et l’action d’une race n’agissant que sur elle-même, ne recevant rien du dehors, conservant par conséquent sa pureté entière, aboutirait-elle à la mort? Non, sans doute; mais un semblable régime social aurait inévitablement pour suite au moins un sommeil semblable à celui qui a frappé les populations chinoises et la société brahmanique elle-même, cette fille aînée des purs Aryans.
 
 
A. DE QUATREFAGES.
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<small>(1) M. de Gobineau fait remonter les populations noires primitives jusqu’aux bords de la Mer-Caspienne; il voit dans les géans et dans les Choréens dont parle la Bible des débris encore purs de cette race. Goliath n’était autre chose qu’un de leurs derniers descendans. </small><br />
<small>(2) Voyez la ''Revue des Deux Mondes'', 15 mars 1850. </small><br />
<small> (3) Voyez les articles sur les ''métamorphoses'' dans la ''Revue'' du 1er et 15 avril 1855, 1er et 15 juin, et 1er juillet 1856.</small><br />
 
<references>
 
A. DE QUATREFAGES.
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