Différences entre les versions de « La Case de l’oncle Tom »

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==__MATCH__:[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/42]]==
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/42]]==
::<div style="font-size: 90%">Mari et père.</div>
 
« Je voudrais qu’il ne fût pas né ! s’écria Georges avec amertume. Je voudrais n’être pas né moi-même ! »
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/43]]==
Surprise, effrayée, Éliza s’assit, pencha sa tête sur l’épaule de son mari, et fondit en larmes.
 
— Patience ! dit-il en l’interrompant. N’ai-je pas été patient ? Ai-je dit un seul mot quand, sans aucun prétexte raisonnable, il est venu m’arracher du lieu où j’étais bien, où tout le monde m’aimait ! Je lui rendais fidèlement jusqu’au dernier liard de mon gain, et tous disent que je travaillais comme deux.
— C’est vrai que c’est terrible, dit Éliza. Mais après tout, c’est ton maître, vois-tu.
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/44]]==
C’est vrai que c’est terrible, dit Éliza. Mais après tout, c’est ton maître, vois-tu.
 
— Mon maître ! Qui l’a fait mon maître ? c’est là ce que je me demande. — Quel droit a-t-il sur moi ? Je suis un homme comme lui — un meilleur homme que lui ! Je me connais mieux en affaires. Je suis plus habile régisseur qu’il ne l’est. Je lis plus couramment ; j’ai une plus belle écriture, et j’ai tout appris seul ; — je ne lui dois rien. J’ai appris malgré lui ! — Et quel droit a-t-il de faire de moi une bête de somme ? — de m’enlever aux occupations dont je suis capable, plus capable que lui, pour me mettre à la place d’un cheval ? C’est là ce qu’il veut : il dit qu’il me rompra, qu’il me rendra humble, et il me donne exprès les tâches les plus rudes, les plus viles, les plus sales !
— Oh ! cher, que ferons-nous ? dit Éliza tristement.
 
— Pas plus tard qu’hier, poursuivit Georges, je chargeais des pierres dans une charrette ; le jeune maître Tommy était là, faisant claquer son fouet si près du cheval, que la bête prit peur. Je lui demandai tout doucement de cesser ; il continua plus fort ; je le priai de nouveau, il se retourna et me frappa. Je retins sa main, alors il poussa les hauts cris, me lança des coups de pied, et courut dire à son père que je m’étais battu avec lui. Le père vint en fureur, jurant qu’il m’apprendrait à connaître mon maître. Il m’attacha à un arbre, coupa des branches pour son fils, et lui dit qu’il eut à me fouetter jusqu’à ce qu’il fût las ; — et il fut long à se lasser !… Si je ne le lui rappelle un jour ! »
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cesser ; il continua plus fort ; je le priai de nouveau, il se retourna et me frappa. Je retins sa main, alors il poussa les hauts cris, me lança des coups de pied, et courut dire à son père que je m’étais battu avec lui. Le père vint en fureur, jurant qu’il m’apprendrait à connaître mon maître. Il m’attacha à un arbre, coupa des branches pour son fils, et lui dit qu’il eut à me fouetter jusqu’à ce qu’il fût las ; — et il fut long à se lasser !… Si je ne le lui rappelle un jour ! »
 
Le front du mulâtre s’obscurcit, et dans ses jeux s’alluma un feu sombre qui fit trembler la jeune femme. « Qui a fait de cet homme mon maître ? — c’est là ce que je veux savoir.
Éliza, tremblante, se taisait. Jamais elle n’avait vu son mari aussi exaspéré. Sa douce nature fléchissait comme un roseau sous le choc impétueux de cet ouragan.
 
« Tu sais, le pauvre petit Carlo que tu m’avais donné, poursuivit Georges ; c’était ma seule consolation : il couchait avec moi la nuit, me suivait au travail, et me regardait souvent comme s’il eût compris ce que je souffrais. Eh bien ! l’autre jour, je lui donnais quelques os de rebut que j’avais ramassés à la porte de la cuisine, quand le maître a passé ; il s’est plaint que je le nourrissais à ses dépens : il n’avait pas le moyen, a-t-il dit, d’entretenir le chien de chaque nègre, et il m’a ordonné d’attacher une pierre au cou de Carlo, et de le jeter dons la mare.
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/46]]==
chien de chaque nègre, et il m’a ordonné d’attacher une pierre au cou de Carlo, et de le jeter dons la mare.
 
— Ah ! Georges, tu ne l’as pas fait !
— Que peut-il y avoir de plus ?
 
— Le maître a déclaré récemment qu’il se repentait de m’avoir laissé prendre femme hors du domaine, qu’il détestait M. Shelby et toute sa race, parce que ce sont des orgueilleux qui lèvent la tête plus haut que lui ; il a dit que c’était de toi que je tenais mes idées d’indépendance, qu’il ne me permettrait plus de venir ici, et que j’aurais à prendre une autre femme, et à faire ménage sur la plantation. D’abord, il grommelait et menaçait sourdement ; mais hier il m’a commandé de prendre Mina et de m’établir dans une case avec elle, sinon il me vendra pour la basse rivière.
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/47]]==
la plantation. D’abord, il grommelait et menaçait sourdement ; mais hier il m’a commandé de prendre Mina et de m’établir dans une case avec elle, sinon il me vendra pour la basse rivière.
 
— Mais tu as été marié avec moi par le ministre, ni plus ni moins que si tu avais été un blanc, dit ingénument Éliza.
— Tu pars, et pour où, Georges ?
 
— Pour le Canada. — Il se redressa de toute sa hauteur : — et une fois là-bas je te rachèterai. Nous n’avons plus d’autre espoir. Tu as un bon maître qui ne refusera pas de te vendre. Je rachèterai toi et le garçon. — Avec l’aide de Dieu j’en viendrai à bout !
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/48]]==
plus d’autre espoir. Tu as un bon maître qui ne refusera pas de te vendre. Je rachèterai toi et le garçon. — Avec l’aide de Dieu j’en viendrai à bout !
 
— Ah ! malheur !… si tu allais être pris ?
 
 
::<div style="font-size: 90%">Une soirée dans la case de l’oncle Tom{{refl|1}}.</div>
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/49]]==
soirée dans la case de l’oncle Tom{{refl|1}}.</div>
 
 
La case de l’oncle Tom, faite de troncs d’arbres à peine dégrossis, était à peu de distance de « la maison ; » le nègre désigne ainsi par ''excellence'' la demeure du maître. Sur le devant s’étendait un gentil jardinet, où des soins assidus faisaient croître, chaque été, des fraises, des framboises, et une diversité merveilleuse, vu l’espace, de fruits et de légumes. Toute la façade était tapissée d’un grand bignonia écarlate, et d’un beau rosier multiflore, dont les branches, se croisant et s’enlaçant, laissaient à peine voir la rustique construction. D’éclatantes plantes annuelles, des œillets d’Inde, des pétunias, des belles de jour, orgueil et délices de la tante Chloé, trouvaient aussi un petit coin où déployer leur splendeur.
 
Mais ne nous arrêtons pas au dehors. Le repas du soir est fini dans la grande maison, et tante Chloé, après avoir présidé aux préparatifs comme « chef, » laissant aux employés subalternes le soin de remettre les choses en ordre et de laver la vaisselle, a regagné son cher petit domaine, pour apprêter le souper de son « vieux{{refl|2}}. » C’est elle en personne qui là, devant le feu, surveille, avec un intérêt plein d’anxiété, les progrès d’une friture qui frissonne dans la poêle. De temps en temps, elle soulève d’un air réfléchi le couvercle d’un four de campagne, d’où s’échappent des émanations de bon présage. Sa grosse face ronde est si reluisante, qu’on serait tenté de croire qu’elle l’a passée au blanc d’œuf comme ses biscuits. Sous son turban, bigarré et empesé, rayonne une physionomie joviale, trahissant, il faut l’avouer, un peu de cette suffisance naturelle à une cuisinière, réputée et reconnue « chef » dans tous les environs.
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croire qu’elle l’a passée au blanc d’œuf comme ses biscuits. Sous son turban, bigarré et empesé, rayonne une physionomie joviale, trahissant, il faut l’avouer, un peu de cette suffisance naturelle à une cuisinière, réputée et reconnue « chef » dans tous les environs.
 
Il est vrai que tante Chloé était cuisinière dans l’âme, jusqu’à la moelle des os. Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour, qui ne devint grave à son approche, et de fait sa constante préoccupation, de trousser, farcir, rôtir, était bien de nature à éveiller les terreurs de toute volaille réfléchie. Ses gâteaux de maïs, dans toutes leurs variétés de noms et de formes, demeuraient d’impénétrables mystères pour de moins habiles artistes, et elle riait à se tenir les côtes, en racontant, avec un naïf orgueil, les vains efforts qu’avaient fait telle ou telle de ses compagnes pour atteindre à sa hauteur.
Pour le moment, la tante Chloé est absorbée dans sa poêle à frire ; nous l’y laisserons, et achèverons de peindre l’intérieur de la case.
 
Un lit, recouvert d’une courte-pointe d’un blanc de neige, occupe l’un des coins ; tout auprès s’étend un grand lambeau de tapis, sur lequel trône d’ordinaire tante Chloé, comme dans une région supérieure. Traité avec une considération particulière, et autant que possible interdit aux excursions des petits maraudeurs du logis, ce coin fait ''salon''. À l’autre angle, en face, une couchette plus humble est destinée à l’''usage'' journalier. Sur le manteau de la cheminée des images enluminées représentent des sujets tirés de la Bible ; au milieu brille un portrait de Washington, dessiné et colorié, de manière à étonner ce grand homme, s’il lui eût été donné de se voir ainsi reproduit.é
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tonner ce grand homme, s’il lui eût été donné de se voir ainsi reproduit.
 
Dans un troisième coin, sur un banc grossier, deux petits garçons, aux cheveux crépus, aux yeux noirs étincelants, aux joues rebondies, surveillent les premières tentatives d’une petite sœur ; tentatives qui consistent, comme toujours, à se dresser laborieusement sur ses petits pieds, à chanceler une seconde, et à retomber à terre ; chaque échec successif étant salué d’éclats de rire, et proclamé un étonnant succès.
— Ah ! vrai ! répond l’oncle Tom, suivant de l’œil avec une admiration respectueuse les innombrables ''g'' et ''q'' que griffonne, pour son édification, son jeune professeur. Prenant à son tour le crayon entre ses doigts, gros et lourds, il recommence patiemment.
«
« Comme petit blanc faire tout bien ! » dit tante Chloé, qui, un morceau de lard au bout de sa fourchette et en train de graisser son gril, s’arrête pour contempler avec orgueil le jeune maître. « C’est lui qui sait écrire ! et lire, donc ! quand il vient ici le soir nous réciter ses leçons, c’est ça qu’est amusant !
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/52]]==
Comme petit blanc faire tout bien ! » dit tante Chloé, qui, un morceau de lard au bout de sa fourchette et en train de graisser son gril, s’arrête pour contempler avec orgueil le jeune maître. « C’est lui qui sait écrire ! et lire, donc ! quand il vient ici le soir nous réciter ses leçons, c’est ça qu’est amusant !
 
— Mais, tante Chloé, j’ai grand faim, dit Georgie ; est-ce que ton gâteau n’est pas bientôt cuit ?
 
— On voulait que je revinsse souper à la maison, dit Georgie ; mais je me doutais de ce qui se brassait par ici, tante Chloé.
— Vous vous en doutiez ?… vrai, bijou ? » Et elle entassa les beignets sur son assiette. « Vous saviez bien que votre bonne tantine vous garderait le meilleur. Ah ! il n’y a pas besoin de vous en dire long, à vous, rusé ! »
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les beignets sur son assiette. « Vous saviez bien que votre bonne tantine vous garderait le meilleur. Ah ! il n’y a pas besoin de vous en dire long, à vous, rusé ! »
 
Elle accompagna ce discours facétieux d’un coup de coude pour en aiguiser la pointe, et revint au gril avec une nouvelle ardeur.
 
— Peut-être bien, pour un petit ordinaire ; pas dit
qu’elle ne s’en tire. Elle saura vous faire une bonne fournée de pain, bouillir des pommes de terre à point ; mais, par exemple,
qu’elle ne s’en tire. Elle saura vous faire une bonne fournée de pain, bouillir des pommes de terre à point ; mais, par exemple, ses galettes ne sont pas fameuses ! pas du tout fameuses ! et, quant à la fine pâtisserie, elle n’y entend goutte. Elle fait des pâtés, c’est vrai ; mais quelle croûte ! Je la défie de faire la vraie pâte feuilletée qui lève en montagne au four, et qui fond comme ''suc’'' dans la bouche. Je suis allée la-bas pour le mariage de miss Mary ; Jinny m’a montré ses pâtés et ses gâteaux de noce. Comme nous sommes amies, je n’ai rien voulu dire ; mais vous pouvez m’en croire, massa Georgie, je fermerais pas l’œil d’une semaine, si j’avais fait pareille fournée. Pas plus de mine que rien du tout, quoi !
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ses galettes ne sont pas fameuses ! pas du tout fameuses ! et, quant à la fine pâtisserie, elle n’y entend goutte. Elle fait des pâtés, c’est vrai ; mais quelle croûte ! Je la défie de faire la vraie pâte feuilletée qui lève en montagne au four, et qui fond comme ''suc’'' dans la bouche. Je suis allée la-bas pour le mariage de miss Mary ; Jinny m’a montré ses pâtés et ses gâteaux de noce. Comme nous sommes amies, je n’ai rien voulu dire ; mais vous pouvez m’en croire, massa Georgie, je fermerais pas l’œil d’une semaine, si j’avais fait pareille fournée. Pas plus de mine que rien du tout, quoi !
 
— Je suppose que Jinny les croyait exquis ? demanda Georgie.
Tante Chloé se rejeta en arrière dans sa chaise, et ravie de l’esprit de son jeune maître, elle rit jusqu’à ce que les larmes coulassent le long de ses joues noires et luisantes. De temps à autre elle détachait à massa Georgie force coups de poing et de coude, s’écriant qu’il eût à s’en aller, qu’il la ferait crever de rire, qu’il la tuerait infailliblement un jour ; chacune de ces sanguinaires prédictions étant accompagnée d’éclats de plus en plus prolongés, Georgie commença réellement à s’alarmer des conséquences de sa verve, et se promit de mettre un frein à ces saillies exorbitantes.
 
« Vous avez dit ça à Tom, vrai ? — De quoi s’avisent pas ces jeunesses ! Vous lui avez chanté victoire aux oreilles ? Seigneur bon Dieu, massa Georgie, vous feriez rire un hanneton !
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jeunesses ! Vous lui avez chanté victoire aux oreilles ? Seigneur bon Dieu, massa Georgie, vous feriez rire un hanneton !
 
— Oui, reprit Georgie, je lui ai dit : « Tom, si vous voyiez seulement les pâtés de tante Chloé ! ce sont là des pâtés ! »
— Je compte précisément inviter Tom la semaine prochaine ; tu feras de ton mieux, tante Chloé, pour lui faire ouvrir de grands yeux. Nous le bourrerons si bien qu’il ne s’en relèvera pas d’une quinzaine !
 
— Oui, oui, s’écria tante Chloé ravie, massa verra ! Seigneur Dieu ! quand je pense à quelques-uns de nos dîners ! Vous rappelez-vous, massa, le grand pâté de volaille que j’avais fait le jour du général Knox ? Moi et maîtresse nous nous sommes quasiment disputées à cause de ce pâté ! Je ne sais pas ce qui passe par l’esprit des dames quelquefois ; mais quand une pauvre créature est affairée à ses fourneaux, qu’elle répond de tout, qu’elle ne sait plus où donner de la tête, c’est juste le moment qu’elles prennent pour venir tourner dans la cuisine et se mêler de ce qui ne les regarde pas ! Maîtresse voulait que je fisse comme ci, puis comme ça : finalement, la moutarde me monta au nez, et je lui dis : « Maîtresse, regardez-moi un peu vos belles mains blanches, et vos beaux longs doigts tout reluisants de bagues, comme mes lis blancs reluisent de rosée ! et voyez à côté mes grosses pattes noires ! vous semble-t-il pas que le bon Dieu m’a créée et mise au monde pour faire de la croûte de pâté, et vous, pour la manger, et rester au salon ?… Dame ! j’étais en colère, et ça me poussait à l’insolence, massa Georgie.
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vous, pour la manger, et rester au salon ?… Dame ! j’étais en colère, et ça me poussait à l’insolence, massa Georgie.
 
— Et qu’a dit ma mère ?
« Tiens ! à toi, Moïse ! à toi, Pierrot ! il rompit quelques gros morceaux et les leur jeta. Vous en voulez bien, n’est-ce pas ? Allons, tante Chloé, donne-leur donc de la galette ! »
 
Georgie et Tom s’établirent à l’aise au coin de la cheminée,
Georgie et Tom s’établirent à l’aise au coin de la cheminée, tandis que tante Chloé, après avoir tiré du feu un supplément de gâteaux, prit sa petite fille sur son giron, et se mit à remplir alternativement la bouche de l’enfant et la sienne, sans oublier Moïse et Pierrot, qui préférèrent manger leurs parts, tout en se roulant sous la table, en se chatouillant et en tirant de temps à autre les pieds de la petite sœur.
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tandis que tante Chloé, après avoir tiré du feu un supplément de gâteaux, prit sa petite fille sur son giron, et se mit à remplir alternativement la bouche de l’enfant et la sienne, sans oublier Moïse et Pierrot, qui préférèrent manger leurs parts, tout en se roulant sous la table, en se chatouillant et en tirant de temps à autre les pieds de la petite sœur.
 
« Voulez-vous finir, mauvais garnements ! dit la mère, leur décochant par ci, par là, un coup de pied, quand le jeu devenait trop intempestif. Ne pouvez-vous donc rester tranquilles une minute devant petit maître blanc ? Finirez-vous ? Prenez garde, ou bien je boutonnerai la culotte d’un cran plus bas, quand massa Georgie sera parti. »
« Voulez-vous bien détaler ! dit la mère en repoussant leurs têtes laineuses ; vous allez finir par rester collés tous ensemble, et n’y aura plus moyen de vous détacher. Courez vite à la fontaine. » Elle accompagna cette injonction d’une tape qui résonna bruyamment, mais qui ne fit que tirer de nouveaux rires des petits lutins, comme ils se précipitaient en tumulte au dehors, où leur joie fit explosion.
 
« En a-t-on jamais vu de si turbulents ? » dit tante Chloé avec complaisance ; et tirant un vieux torchon, mis à part pour les cas extrêmes, elle versa dessus un peu d’eau d’une théière fêlée, et s’évertua à enlever la mélasse des mains et du visage de la petite fille. Quand elle l’eut fourbie jusqu’à la faire reluire, elle la posa sur les genoux de l’oncle Tom, et se mit à débarrasser la table. Polly employa cet intervalle à tirer le nez de papa, à lui égratigner la figure, et à plonger ses petites mains grassouillettes au plus épais de la chevelure crépue de Tom, passe-temps auquel elle semblait prendre un plaisir particulier.
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employa cet intervalle à tirer le nez de papa, à lui égratigner la figure, et à plonger ses petites mains grassouillettes au plus épais de la chevelure crépue de Tom, passe-temps auquel elle semblait prendre un plaisir particulier.
 
« Est-elle éveillée ! » dit Tom, l’éloignant à la longueur de son bras pour la mieux voir ; il se leva, l’assit sur sa large épaule, et se mit à danser et à gambader avec l’enfant, autour de la chambre, tandis que massa Georgie faisait claquer son mouchoir, et que Moïse et Pierrot, de retour de leur expédition, lui donnaient la chasse en rugissant comme des lions. Si bien que tante Chloé déclara « qu’elle avait la tête tout à fait ''rompue''. » Cette assertion, se renouvelant tous les jours, ne diminua rien de la gaieté et du vacarme, qui ne cessèrent que lorsque chacun eut rugi, cabriolé, sauté à n’en pouvoir plus.
Toute la chambre se forma aussitôt en comité, pour délibérer sur les arrangements à prendre en vue de la réunion.
 
« Où trouver des chaises ? — c’est pas moi qui en sais
« Où trouver des chaises ? — c’est pas moi qui en sais rien, » opina tante Chloé. Mais comme depuis un temps infini l’assemblée se tenait une fois la semaine chez l’oncle Tom, sans que le nombre des sièges eût augmenté, il était probable qu’on trouverait encore cette fois des expédients.
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/59]]==
rien, » opina tante Chloé. Mais comme depuis un temps infini l’assemblée se tenait une fois la semaine chez l’oncle Tom, sans que le nombre des sièges eût augmenté, il était probable qu’on trouverait encore cette fois des expédients.
 
« L’oncle Paul, ''li'' chanter si fort l’aut’fois, que ''li'' en avoir cassé les deux pieds de derrière de la vieille chaise, dit Moïse.
— Aie ! mais baril ''li'' défoncer la semaine dernière, répliqua Pierrot, et eux dégringoler tout au milieu de la prière ! Baril, ''li manquer'' cette fois-là ; pas vrai ? »
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/60]]==
Pendant cet aparté, deux barils vides avaient été roulés dans la case, et assujettis avec des pierres. Des planches posées dessus en travers, un assortiment de baquets et de seaux renversés, flanqués de quelques chaises boiteuses, complétèrent les préparatifs.
 
 
 
<center>
<center>Le combat nous conduit aux gloires éternelles,</center>
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/61]]==
Le combat nous conduit aux gloires éternelles,</center>
<center>Ô mon âme, battez des ailes !</center>
 
 
 
<center>Ô Canaan, terre promise et chère !</center>
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/62]]==
Canaan, terre promise et chère !</center>
<center>Ô Canaan, je vais à toi !</center>
 
Tandis que cette scène se passait dans la case de l’oncle Tom, une autre, d’un genre bien différent, avait lieu dans l’habitation du maître.
Le
Le marchand d’esclaves et M. Shelby étaient de nouveau assis dans la salle à manger, devant une table couverte de papiers. Le premier comptait des liasses de billets de banque, et les poussait à mesure vers le marchand, qui les recomptait à son tour.
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/63]]==
marchand d’esclaves et M. Shelby étaient de nouveau assis dans la salle à manger, devant une table couverte de papiers. Le premier comptait des liasses de billets de banque, et les poussait à mesure vers le marchand, qui les recomptait à son tour.
 
« C’est juste, dit l’homme ; maintenant, signez-moi cela. »
 
 
::<div style="font-size: 90%">Sensation de la propriété vivante lorsqu’elle change de propriétaire.</div>
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/64]]==
propriété vivante lorsqu’elle change de propriétaire.</div>
 
 
— Bah ! qui vous met pareille idée en tète, ma chère ? et cette fois Shelby leva les yeux.
 
— Rien. Seulement, cette après-dinée Éliza m’est arrivée tout en larmes, criant, se lamentant. Ne prétendait-elle pas que vous étiez en marché, et qu’elle avait entendu un trafiquant d’esclaves vous faire des offres pour son Henri ? Quelle absurdité !
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/65]]==
entendu un trafiquant d’esclaves vous faire des offres pour son Henri ? Quelle absurdité !
 
— Vrai !… elle l’a entendu ? reprit M. Shelby toujours absorbé dans ses lettres, bien qu’il les tint sens dessus dessous. — Puisqu’il en faudra venir là, se disait-il à lui-même, mieux vaut en finir tout de suite.
— Et ceux-là encore ! se récria de nouveau madame Shelby ; pourquoi les choisir entre tous ?
 
— Parce que l’on m’en offrait davantage, voilà le pourquoi. Il ne tient qu’à vous que j’en choisisse un autre, car le drôle mettait l’enchère sur Éliza.
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pourquoi. Il ne tient qu’à vous que j’en choisisse un autre, car le drôle mettait l’enchère sur Éliza.
 
— Le misérable ! s’écria madame Shelby avec véhémence.
— Je le sais… j’en suis sûr. Mais à quoi bon tout cela ? je n’en puis mais, vous dis-je.
 
— Que ne faisons-nous quelques sacrifices d’argent ? je supporterai de bien bon cœur ma part de gêne. Ô monsieur Shelby, c’est de toute mon âme que je me suis efforcée de remplir mes devoirs de chrétienne envers ces pauvres gens si simples, si dépendants. Il y a de longues années que je m’y intéresse, que je les instruis, que je veille sur eux, que je partage et leurs petits soucis, et leurs naïves joies. Comment oser, désormais, paraître au milieu d’eux, si, pour l’amour d’un misérable lucre, nous allions vendre un serviteur sûr et dévoué, enlevant d’un seul coup à ce pauvre Tom tout ce que nous lui avions appris à estimer, à aimer ? Moi, qui leur enseignais les devoirs de famille, du père envers l’enfant, du mari envers la femme, comment supporterai-je l’aveu public, que ni droits, ni liens, ni relations, rien n’est sacré pour nous dès qu’il s’agit d’argent ? Moi qui ai tant causé avec Éliza de son enfant, de ses obligations, comme mère chrétienne, à une constante surveillance, à de tendres prières, à une éducation pieuse ! Qu’aurai-je à lui dire à présent, si vous le lui arrachez pour le livrer, corps et âme, à un homme sans principes, un mécréant ; et cela pour quelques dollars ! Je lui répétais qu’une âme vaut plus que tous les trésors de l’univers, comment me croira-t-elle si elle nous voit tourner ainsi, et vendre son enfant ? La vendre ! qui sait ? pour la ruine certaine peut-être de l’âme et du corps !
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/67]]==
sans principes, un mécréant ; et cela pour quelques dollars ! Je lui répétais qu’une âme vaut plus que tous les trésors de l’univers, comment me croira-t-elle si elle nous voit tourner ainsi, et vendre son enfant ? La vendre ! qui sait ? pour la ruine certaine peut-être de l’âme et du corps !
 
— Je suis fâché que vous le preniez si fort à cœur, Émilie ; désolé, sur ma parole. Sans les partager dans toute leur étendue, je respecte vos sentiments ; mais c’est peine perdue, je vous le jure ; je n’y puis rien. Il faut lâcher le mot que j’aurais voulu vous épargner, Émilie : je n’ai pas le choix. Il me faut vendre ceux-là ou tout perdre : eux ou tous. Haley a mis la main sur une hypothèque qui, si je ne la purge sans retard, emportera tout avec elle. J’ai ramassé de tous les côtés, cherché, grappillé, emprunté ; hors mendier, j’ai tout fait. Le prix de ces deux-là a pu seul établir la balance ; force a été de se résoudre. Haley, engoué de l’enfant, est convenu de régler ainsi et seulement ainsi. J’étais dans ses griffes, il m’a fallu céder. Si émue pour ces deux-là, aimeriez-vous mieux les voir vendre ''tous'' ? »
— Eh mais, ma femme, vous vous rangez tout à fait parmi les abolitionnistes !
— Les abolitionnistes ! ah !
— Les abolitionnistes ! ah ! s’ils savaient tout ce que je sais, c’est alors qu’ils parleraient ! Nous n’avons rien à apprendre d’eux. Vous savez si jamais j’approuvai l’esclavage, si jamais, de ma volonté, j’ai possédé un esclave !
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/68]]==
s’ils savaient tout ce que je sais, c’est alors qu’ils parleraient ! Nous n’avons rien à apprendre d’eux. Vous savez si jamais j’approuvai l’esclavage, si jamais, de ma volonté, j’ai possédé un esclave !
 
— À merveille ! accordez-vous un peu avec nos sages et pieux ministres, dit M. Shelby ; vous souvient-il du sermon de dimanche dernier ?
— Je suis peiné, désespéré, en vérité, dit M. Shelby, que vous vous en affligiez si fort ; mais c’est à pure perte ; les contrats de vente sont signés et aux mains de Haley. Il vous faut être contente que ce ne soit pas pire. Cet homme nous avait en son pouvoir. Il ne tenait qu’à lui de nous ruiner complètement, et nous en voilà quittes.
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Si vous le connaissiez comme moi, vous penseriez que nous l’échappons belle !
 
Cependant, sans que monsieur et madame Shelby le pussent soupçonner, un tiers les écoutait. Le cabinet qui communiquait avec leur chambre ouvrait sur un corridor ; Éliza, bourrelée d’inquiétudes, renvoyée pour la nuit par sa maîtresse, avait eu l’idée soudaine de se glisser dans ce réduit ; et, l’oreille collée à la fente de la porte, elle n’avait pas perdu un mot de la conversation.
 
Quand les voix moururent dans le silence, elle se releva et se coula dehors. Pâle, frissonnante, les traits contractés, les lèvres serrées, ce n’était plus la douce et timide créature qu’elle avait été jusque-là. Avec précaution elle enfila le passage, s’arrêta une seconde à la porte de sa maîtresse, levant les mains au ciel, muette invocation ! puis se détournant, elle se faufila dans sa chambre. C’était une petite pièce tranquille et propre sur le même palier que l’appartement des maîtres. Que de fois elle s’était assise devant cette petite fenêtre au soleil ! c’était là qu’elle chantait en cousant. Sur ces étroites tablettes garnies de quelques livres, s’étalaient de chères babioles, dons de jours de naissance et de fêtes ; dans l’armoire, dans les tiroirs, se rangeait sa modeste toilette. Bref, c’était son logis à elle, où longtemps elle avait été heureuse. Mais là, sur ce lit, dormait son fils ; de longues boucles soyeuses encadraient l’innocent visage, sa bouche rosée demeurait entr’ouverte, ses petites mains potelées reposaient négligemment sur la couverture, et un radieux sourire éclairait tous ses traits.
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elle enfila le passage, s’arrêta une seconde à la porte de sa maîtresse, levant les mains au ciel, muette invocation ! puis se détournant, elle se faufila dans sa chambre. C’était une petite pièce tranquille et propre sur le même palier que l’appartement des maîtres. Que de fois elle s’était assise devant cette petite fenêtre au soleil ! c’était là qu’elle chantait en cousant. Sur ces étroites tablettes garnies de quelques livres, s’étalaient de chères babioles, dons de jours de naissance et de fêtes ; dans l’armoire, dans les tiroirs, se rangeait sa modeste toilette. Bref, c’était son logis à elle, où longtemps elle avait été heureuse. Mais là, sur ce lit, dormait son fils ; de longues boucles soyeuses encadraient l’innocent visage, sa bouche rosée demeurait entr’ouverte, ses petites mains potelées reposaient négligemment sur la couverture, et un radieux sourire éclairait tous ses traits.
 
« Pauvre garçon ! pauvre chéri ! — Ils t’ont vendu ! mais ta mère te sauvera ! »
« Oh maîtresse ! chère maîtresse ! ne me croyez pas ingrate, ne pensez pas mal de moi, pas du tout, maitresse. J’ai entendu ce que le maître et vous avez dit ce soir, et je vais tâcher de sauver mon garçon. Vous ne me blâmerez pas, vous. — Dieu vous bénisse et vous récompense de toutes vos bontés ! »
 
Elle plia et adressa précipitamment la lettre, courut à un tiroir, roula pour son fils un petit paquet de hardes, qu’elle attacha solidement autour d’elle ; et la sollicitude maternelle est si tendre, que, même dans la terreur du moment, elle n’oublia pas de prendre quelques-uns des jouets favoris de l’enfant, réservant un perroquet peint de brillantes couleurs, pour l’amuser au réveil. Ce ne fut pas sans peine qu’elle tira le petit dormeur de son profond somme ; mais après quelques efforts, elle l’assit sur son séant, et tandis que la mère mettait un chapeau et un châle, l’enfant joua avec son oiseau.
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profond somme ; mais après quelques efforts, elle l’assit sur son séant, et tandis que la mère mettait un chapeau et un châle, l’enfant joua avec son oiseau.
 
« Où donc va maman ? » demanda-t-il lorsqu’elle s’approcha du lit, tenant la jaquette et le petit manteau.
Le vieux Bruno, grand terre-neuve qui couchait sous le porche, se leva avec un sourd grognement à son approche. Elle murmura doucement le nom de l’animal, et ce favori, ancien camarade de ses jeux, remua aussitôt la queue et se disposa à la suivre, non sans avoir l’air de s’étonner, en son simple cerveau de chien, de la nocturne promenade. Quelques obscurs soupçons d’imprudence, de manque de décorum, traversèrent même son honnête pensée, et tandis qu’Éliza allongeait des pas furtifs, il s’arrêtait, regardait d’un air soucieux, tantôt la fugitive, tantôt le logis ; puis, comme rassuré par ses réflexions, il trottait de nouveau après elle. En quelques minutes ils arrivèrent à la fenêtre de la case de l’oncle Tom, et Éliza frappa légèrement à la vitre.
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L’assemblée religieuse s’était prolongée, grâce aux chants, et l’oncle Tom s’étant accordé en outre plusieurs solos, ni lui ni sa compagne ne dormaient encore, quoi-qu’il fût plus près d’une heure que de minuit.
 
« Seigneur bon Dieu, ayez pitié de nous ! dit tante Chloé ; pas possible, pas vrai ! Qu’a-t-il fait, Tom, pour que le maître le vende ?
 
— Rien au monde. Ce n’est pas du plein gré du maître ; et maîtresse — toujours si bonne ! — Je l’ai entendue plaider et supplier pour nous ; mais il lui a dit que cela ne
— Rien au monde. Ce n’est pas du plein gré du maître ; et maîtresse — toujours si bonne ! — Je l’ai entendue plaider et supplier pour nous ; mais il lui a dit que cela ne servait à rien ; qu’il était endetté, et que l’homme avait prise sur lui ; que s’il ne lui payait tout, il faudrait vendre à l’encan et l’habitation, et nous tous tant que nous sommes. Oui, j’ai bien entendu, il disait : « Vendre ces deux ou les vendre tous ! Maître a dit qu’il était chagrin ; mais maîtresse ! ah ! il fallait l’entendre ! Si elle n’est pas une chrétienne et un ange, jamais il n’y en eut ni au ciel, ni sur terre. Je suis une méchante fille de la quitter, — mais je ne saurais qu’y faire ! — N’a-t-elle pas dit qu’une âme c’est plus qu’un monde ? — L’enfant en a une ; si je ne le sauve, qui sait ce que cette âme deviendra ? Ce que je fais doit être juste, et si ce n’est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne saurais faire autrement !
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servait à rien ; qu’il était endetté, et que l’homme avait prise sur lui ; que s’il ne lui payait tout, il faudrait vendre à l’encan et l’habitation, et nous tous tant que nous sommes. Oui, j’ai bien entendu, il disait : « Vendre ces deux ou les vendre tous ! Maître a dit qu’il était chagrin ; mais maîtresse ! ah ! il fallait l’entendre ! Si elle n’est pas une chrétienne et un ange, jamais il n’y en eut ni au ciel, ni sur terre. Je suis une méchante fille de la quitter, — mais je ne saurais qu’y faire ! — N’a-t-elle pas dit qu’une âme c’est plus qu’un monde ? — L’enfant en a une ; si je ne le sauve, qui sait ce que cette âme deviendra ? Ce que je fais doit être juste, et si ce n’est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne saurais faire autrement !
 
— Eh vieux ! dit tante Chloé, pourquoi pas fuir aussi ? Veux-tu attendre d’être roulé à la basse rivière, là où pauv’ nèg’ crève d’ouvrage et de faim ? j’aimerais mieux mourir qu’aller là. Vite, décampe avec Lizie ! tu as tout le temps, tu as ta passe{{refl|1}} pour aller et venir ; dégage-toi donc, Tom. Je vas faire le paquet. »
Lentement Tom releva la tête, et promena autour de lui un long regard triste et résigné.
 
« Non, non, dit-il ; moi, je reste : Éliza s’en va, — elle a bon droit — ce n’est pas moi qui dirai non, — une mère doit partir. — Mais tu as entendu, femme ; s’il faut vendre Tom, ou que tout aille à ruine et à sac, qu’on me vende ! — j’en pourrai supporter autant qu’un autre peut-être ! » ajouta-t-il, et un soupir convulsif ébranla sa large poitrine. « Chaque fois que maître appelait Tom, Tom était là : il y sera encore. La passe appartient à maître ; je n’ai trompé maître jamais, je ne le tromperai pas aujourd’hui. Il vaut mieux vendre moi seul que perdre et vendre tout. Le maître n’est pas à blâmer, Chloé ! il prendra soin de toi et des pauvres… »blâ
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mer, Chloé ! il prendra soin de toi et des pauvres… »
 
Il se tourna vers le coffre à roulettes où moutonnaient tant de petites têtes crépues, et le cœur lui manqua. S’appuyant sur le dos de sa chaise, il couvrit sa face de ses larges mains ; des sanglots profonds et uniques ébranlèrent tout son corps, et de grosses larmes, filtrant entre ses doigts, inondèrent le plancher. Des larmes, lecteur blanc, semblables à celles que vous avez versées sur le cercueil de votre premier-né ; des larmes, madame, semblables à celles qui brûlaient vos yeux lorsque le râle de votre enfant expirant pénétra votre oreille ! car Tom était un homme comme vous, lecteur ; et vous, madame, avec vos habits soyeux, vos joyaux, vos parures, vous n’êtes qu’une femme, et dans les grandes et terribles épreuves de la vie, tous vous ressentez une même angoisse.
 
 
::<div style="font-size: 90%">La découverte.</div>
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découverte.</div>
 
 
— Devenez-vous folle, madame ? dit Shelby. Ce serait une belle affaire ! Haley, qui m’a vu hésiter pour l’enfant, me croirait complice de l’évasion. — Cela touche à l’honneur ! » et il sortit en hâte.
 
Il y eut grande rumeur ; des allées, des venues ; les portes s’ouvraient, se refermaient, et durant un bon quart d’heure, des faces de toutes les nuances apparurent dans tous les coins. La seule personne qui aurait pu éclaircir l’affaire, la cuisinière en chef, tante Chloé demeura muette. Un épais nuage assombrissait sa face jadis si riante, et elle continua silencieusement à pétrir les gâteaux du déjeuner, comme si elle ne voyait ni n’entendait rien du remue-ménage qui bourdonnait autour d’elle.
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et elle continua silencieusement à pétrir les gâteaux du déjeuner, comme si elle ne voyait ni n’entendait rien du remue-ménage qui bourdonnait autour d’elle.
 
Bientôt une douzaine environ de petits drôles furent perchés, comme autant de corbeaux, sur la balustrade de la véranda, chacun ambitionnant l’honneur d’être le premier à apprendre au massa étranger sa mauvaise chance.
— Ah ! ah ! vous pas les tenir sitôt ! » dit Andy, avec une triomphante cabriole, et dès que l’infortuné marchand eut tourné le dos, le malin singe se lança dans une enfilade effrénée d’indescriptibles grimaces.
« J’ai à
« J’ai à vous dire, Shelby, qu’il se passe céans de fort étranges choses, dit Haley entrant brusquement au salon. Comment ! la fille est, dit-on, au diable et son marmot avec elle ?
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vous dire, Shelby, qu’il se passe céans de fort étranges choses, dit Haley entrant brusquement au salon. Comment ! la fille est, dit-on, au diable et son marmot avec elle ?
 
— Monsieur Haley, madame Shelby est présente, dit monsieur Shelby.
Le trafiquant blanchit quelque peu à cette réplique, et repartit sur un ton plus bas : « C’est diablement dur, tout de même, pour un brave homme qui a fait un marché loyal, d’être floué de la sorte !
 
— Si je ne faisais la part de votre désappointement, monsieur Haley, reprit Shelby, je n’aurais pas supporté votre façon cavalière de pénétrer chez moi ce matin ; mais, quelles que soient les apparences, je persiste à répéter que je ne supporterais pas la moindre allusion à une connivence déloyale dont je suis incapable. Je me regarde, du reste, comme obligé de vous prêter toute assistance. Chevaux, domestiques, tout ce qui peut vous aider à recouvrer votre propriété est à vos ordres. — Bref, poursuivit-il, retombant soudain de son ton de froide dignité â sa bonhomie habituelle et familière : ce qu’il y a de mieux à faire pour vous, Haley, croyez-moi, c’est de redevenir bon enfant, de déjeuner en paix, et nous aviserons ensuite. »
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recouvrer votre propriété est à vos ordres. — Bref, poursuivit-il, retombant soudain de son ton de froide dignité â sa bonhomie habituelle et familière : ce qu’il y a de mieux à faire pour vous, Haley, croyez-moi, c’est de redevenir bon enfant, de déjeuner en paix, et nous aviserons ensuite. »
 
Madame Shelby se leva : ses occupations, dit-elle, ne lui permettraient pas de faire, ce matin, les honneurs de sa table, et laissant la chambre, elle chargea une digne matrone mulâtre du soin de servir le café.
Jamais, dans aucune cour, chute de premier ministre n’occasionna plus d’orageuses sensations que la nouvelle du destin de Tom n’en souleva parmi ses camarades. Ce thème revenait incessamment, partout, dans toutes les bouches, et l’on ne taisait autre chose, à la maison et au dehors, que discuter les résultats probables de cet événement. La fuite d’Éliza (sans précédents sur l’habitation) venait encore stimuler l’excitation générale.
 
Sam le Noir, ainsi nommé parce qu’il avait environ trois couches d’ombre en plus que les autres fils d’ébène de l’endroit, Sam tournait et retournait le sujet sous toutes ses faces, avec une finesse de perception et une justesse de prévision, quant aux conséquences en rapport avec son bien-être personnel, qui eussent fait honneur au plus madré patriote blanc de Washington.
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avec son bien-être personnel, qui eussent fait honneur au plus madré patriote blanc de Washington.
 
« C’est un mauvais vent celui qui souffl’ nulle part, — vrai ! dit Sam, d’un ton sentencieux ; et il releva sa culotte par un tour de reins, ajustant avec adresse un long clou à la place d’un bouton absent ; trait de génie mécanique qu’il contempla ensuite avec une évidente satisfaction ; — oui, être mauvais le vent qui souffl’ nulle part ! répéta-t-il ; v’là Tom en bas ! — place en haut pour quelque autre nèg’ ; — pourquoi pas Sam l’autre nèg’ ? — Tom allait par ci, Tom allait par là, toujours la passe en poche et les bottes cirées, lui, Tom, un quasi massa. Maintenant, pourquoi pas le tour à Sam ?
— Eh, oh ! cria Sam, écarquillant les yeux ; comment sais-tu ça, petit ?
 
— Moi l’avoir entendu de mes oreilles, ce même béni matin, comme je portais à maître l’eau pour sa barbe. C’est moi que maîtresse a envoyé voir pourquoi Lizie ne venait pas rhabiller ; et quand j’ai dit que Lizie était partie, maîtresse se soulever sur son séant et crier : « Dieu soit loué ! » Maître, tout en colère : « Vous êtes folle ! » qu’il a dit, le maître ; mais maîtresse sait le tourner : Dieu me bénisse ! Le côté de la haie de maîtresse est encore le plus sûr. »
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soulever sur son séant et crier : « Dieu soit loué ! » Maître, tout en colère : « Vous êtes folle ! » qu’il a dit, le maître ; mais maîtresse sait le tourner : Dieu me bénisse ! Le côté de la haie de maîtresse est encore le plus sûr. »
 
Là-dessus, Sam le Noir gratta sa caboche laineuse qui, à défaut d’autre science, était largement pourvue de celle que prisent le plus les hommes politiques de tous pays et de toute couleur. Il savait, comme on dit, à merveille de quel côté son pain était beurré. Enseveli dans de profondes méditations, il relevait et tiraillait, encore et encore, sa culotte, geste favori qui l’assistait d’ordinaire dans ses préoccupations mentales.
— Je t’en dirais encore plus long, poursuivit Andy ; mais il faut amener les chevaux et vite, car j’ai entendu maîtresse s’enquérir de toi. Assez musé comme ça. »
 
Sam se pressa alors tout de bon, et reparut bientôt, chevauchant d’un air superbe, et se dirigeant vers la maison avec Jerry et Bill en plein galop. Sans rien rabattre de leur fougue, il sauta légèrement de côté, leur fit raser, comme un tourbillon, le bord du montoir, et les arrêta net devant. Le poulain de Haley, bête jeune et ombrageuse, rua, se cabra, secouant violemment son licol.
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ombrageuse, rua, se cabra, secouant violemment son licol.
 
« Ho ! ho ! nous sommes chatouilleux, dit Sam, et un éclair de malice illumina son noir visage ; — la, la ! je vous vas soigner. »
— Faites-y attention, désormais.
 
— Maîtresse, laissez à Sam seulement le temps de souffler, et il repart du pied droit. Tout attention, à présent.
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présent.
 
— Eh bien, Sam, c’est vous qui accompagnerez M. Haley pour lui enseigner la route et lui venir en aide. Ayez grand soin des chevaux, Sam. Vous savez que Jerry boitait un peu la semaine passée ; ''ne poussez pas trop vos bêtes.'' »
 
« Attention, Andy, attention ! Si (possib’, vois-tu), si le poney à massa Haley s’avise de regimber et détale, — une supposition, Andy, — nous lâcher les deux autres chevaux pour courir à l’''aide'' ; oh ! oui, bien ''aider massa'' ! » et Sam et Andy, chacun se renversant la tête sur l’épaule, faisant claquer leurs doigts et gambader leurs jambes, se livrèrent, avec d’inexprimables délices, à des rires étouffés.
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Quelque peu adouci par une tasse du meilleur café, maître Haley fit alors son apparition sous la véranda. Il arrivait souriant, causant, presque de bonne humeur. Sam et Andy décrochèrent quelques lambeaux de feuilles de palmier tressées, qui d’habitude leur servaient de chapeau, et coururent se planter de piquet, proche l’étrier, tout prêts à « aider massa ! »
— Pas une minute, massa, » dit Sam qui présentait les rênes et tenait l’étrier, tandis qu’Andy détachait les deux autres chevaux.
 
À peine Haley touchait la selle que le fougueux animal bondit de terre, et, d’un soudain écart, jeta son maître à quelques pas de là sur le gazon sec et uni. Sam, avec de furibondes exclamations, sauta sur la bride, et réussit seulement à darder les rayons de sa coiffure dans les yeux du cheval, ce qui contribua si peu à le pacifier que, renversant le nègre, il se cabra, renifla deux ou trois fois d’une façon méprisante, lança vigoureusement ses quatre fers en l’air, et descendit la pelouse au galop, suivi de Jerry et de Bill, qu’Andy, fidèle aux injonctions reçues, n’avait pas manqué de lâcher, les expédiant avec force imprécations. Il s’ensuivit une scène de tumulte : Sam et Andy couraient de ça, de là, en vociférant, les chiens aboyaient dans toutes les directions, et Mike, Moïse, Mandy, Fanny, tous les petits moricauds et moricaudes de l’habitation, bondissaient, trottinaient, appelaient, frappaient des mains, hurlaient avec le plus pernicieux empressement et le plus infatigable zèle.
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appelaient, frappaient des mains, hurlaient avec le plus pernicieux empressement et le plus infatigable zèle.
 
Le poulain blanc de Haley, plein de fougue, entra à merveille dans l’esprit du jeu. Il trouvait, pour caracoler, une pelouse, d’un demi-mille de largeur, allant se perdre en pente dans des bois sans limites. L’animal paraissait se complaire à laisser approcher ceux qui le poursuivaient, puis, lorsque la main allait saisir la bride, pst ! un écart, un hennissement, et la maligne bête était lancée à fond de train dans quelque allée du bois. Sam n’avait nulle envie d’arrêter les fuyards avant le moment opportun ; durant toute cette chasse, il se montra vraiment héroïque. Comme l’épée de Richard Cœur de Lion étincelait au front et au fort de la bataille, la feuille de palmier de Sam pointait partout où il y avait le moindre risque qu’un cheval fût saisi. Il s’abattait tout à coup sur le point menacé, hurlant : « Nous y voilà ! attrape ! ferme ! attrapez donc ! » de telle façon que la déroute et le carrousel recommençaient tout de plus belle.
— Toi ! grommela Haley avec humeur ; sans toi nous n’aurions pas eu tout ce damné tumulte !
 
— Le Seigneur nous bénisse, massa, dit Sam, du ton de l’innocence outragé ; moi qui me suis échiné à courir, à pourchasser, que j’en suis tout en nage !
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outragé ; moi qui me suis échiné à courir, à pourchasser, que j’en suis tout en nage !
 
— Allez, avec vos damnés sottises, vous m’avez fait perdre près de trois heures, tous tant que vous êtes ! En route ! assez de vos frasques.
« L’as-tu vu, Andy, l’as-tu vu ? dit Sam, quand il se fut mis à l’abri derrière le mur de l’écurie, et eut attaché son cheval au poteau ; — Seigneur Dieu ! lui être aussi amusant qu’un ''meeting'' ; le voir danser, sauter, tempêter, jurer après nous ! L’entends-je pas encore ? Jure, vieux coquin (que je dis en moi-même), te plairait-il avoir le cheval tou’ de suite, ou bien faut-il que Sam l’attrape pour toi ? Seigneur bon Dieu ! il semble que je le vois encore ! » Et Sam et Andy, s’appuyant contre la muraille, rirent à gorge déployée.
 
« Fallait le voir rager quand j’ai ramené sa bête ! S’il ne m’a pas tué, c’est pas faute d’envie. Et moi là, tout droit, tout innocent, un vrai agneau !
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pas faute d’envie. Et moi là, tout droit, tout innocent, un vrai agneau !
 
— Ah ! je te voyais bien, va ! — toi être un vieux routier, Sam !
Il ne se peut imaginer créature humaine plus désolée, plus abandonnée que la pauvre Éliza lorsqu’elle eut quitté la case de l’oncle Tom.
 
Les souffrances, les dangers de son mari, ceux de son
Les souffrances, les dangers de son mari, ceux de son enfant, se confondaient, dans son âme abasourdie, avec l’étourdissante sensation de ses propres périls, à l’heure où elle s’éloignait du seul asile qu’elle connût, et se dérobait à la protection d’une maîtresse aussi vénérée que chérie.
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enfant, se confondaient, dans son âme abasourdie, avec l’étourdissante sensation de ses propres périls, à l’heure où elle s’éloignait du seul asile qu’elle connût, et se dérobait à la protection d’une maîtresse aussi vénérée que chérie.
 
C’était l’adieu à chaque objet familier, à mesure que s’effaçaient, sous la froide et claire lueur d’un ciel étoilé, le toit qui l’avait vue grandir, l’arbre qui avait ombragé ses première jeux, le petit bois où, appuyée sur le bras de son jeune mari, elle avait joui de tant d’heureuses soirées. Les souvenirs se dressaient tour à tour au devant de ses pas, comme pour lui reprocher son départ, l’abandon de son passé et de tant d’affections qu’elle ne retrouverait plus.
Le sol gelé craquait sous son pied, et elle tressaillait au bruit. La feuille agitée, l’ombre mouvante lui renvoyaient au cœur un flot de sang, et sa marche rapide devenait plus rapide encore, et elle s’étonnait de la force qu’elle sentait croître en elle. Le poids de son garçon n’était plus rien, une plume, un fétu, et chaque palpitation d’effroi accroissait la vigueur surnaturelle qui la précipitait en avant, tandis que de ses lèvres pâles sortait incessamment cette prière au céleste ami de celui qui souffre : « Seigneur, venez à mon aide ! Hâtez-vous de me secourir ! »
 
Si c’était votre Henri, mère au teint blanc, si c’était votre Willie qu’un brutal marchand de chair humaine dût vous arracher au matin ; si vous aviez vu l’homme, vu la signature de l’acte, et n’eussiez que quelques heures de nuit accordées à votre fuite, — oh ! que vos pas seraient rapides ! que de chemin vous feriez, dans ce peu de temps, votre trésor serré à votre sein, sa tête bouclée endormie sur votre épaule, ses petits bras jetés autour de votre cou !
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accordées à votre fuite, — oh ! que vos pas seraient rapides ! que de chemin vous feriez, dans ce peu de temps, votre trésor serré à votre sein, sa tête bouclée endormie sur votre épaule, ses petits bras jetés autour de votre cou !
 
Car l’enfant dormait ; d’abord la surprise et la peur le tinrent éveillé ; mais sa mère réprimait si vite le plus léger soupir, le plus faible son ; elle affirmait si fort qu’elle le sauverait, qu’il se cramponna paisiblement à son cou, et demanda seulement, comme le sommeil l’accablait :
Les bornes de la ferme, les bosquets, le taillis, fuyaient comme dans un rêve, et elle marchait toujours, sans arrêt, sans relâche, voyant disparaître l’un après l’autre tous les objets familiers ; enfin, l’aube rougissante la trouva sur la grande route, ayant dépassé de plusieurs lieues tout ce qui lui était connu.
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Bien des fois elle avait accompagné sa maîtresse lorsque celle-ci allait visiter des parents au village de T…, sur l’Ohio, et elle en savait le chemin. Y aller, traverser le fleuve, là s’arrêtaient ses plans ; après, elle s’en remettait à Dieu.
 
« Non, Henri, non, mon trésor ! maman ne mangera pas que tu ne sois sauvé. Il faut aller, — aller ! — gagner la rivière ! » Et, reprenant aussitôt la route, elle s’efforça de ne pas marcher trop vite.
 
Elle avait dépassé depuis longtemps le voisinage immédiat de l’habitation, et, dût-elle faire quelques fâcheuses rencontres, la bonté de la famille à laquelle elle appartenait était trop généralement connue pour qu’on la soupçonnât de fuir. D’ailleurs, elle ne gardait presqu’aucune trace de son origine ; la blancheur de son fils et la sienne devaient écarter la défiance.
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trace de son origine ; la blancheur de son fils et la sienne devaient écarter la défiance.
 
Sur cette présomption elle s’arrêta vers midi à une petite ferme propre et rangée, afin de prendre un peu de repos et d’acheter quelques vivres ; car, à mesure que l’éloignement reculait le danger, la tension de ses nerfs se relâchant, elle sentait croître la fatigue et la faim. La maîtresse du logis, bonne femme, ravie d’avoir quelqu’un avec qui causer, accepta sans objection l’explication d’ÉIiza, qui se disait en route pour aller passer une semaine chez des amis ; assertion qu’elle se flattait de voir peut-être se vérifier.
 
« N’y a-t-il plus de traille pour passer les gens qui vont à B…y ?
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— Non, vraiment, dit la femme, les bateaux ne marchent plus. »
— Eh bien, reprit la femme, faites-le un peu reposer là-dedans ; » et elle ouvrit la porte d’une petite chambre où se trouvait un lit. La mère y posa son pauvre garçon exténué, dont elle tint les petites mains entre les siennes jusqu’à ce que l’enfant fût endormi.
 
Pour la mère, il n’y avait pas de sommeil. Comme un feu adhérent à ses os brûlait en elle la pensée des chasseurs attachés à sa piste ; et elle fixait un regard ardent sur les eaux noires et gonflées qui la séparaient du salut. Mais il nous faut prendre congé d’elle, et revenir à ceux qui la poursuivent.
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eaux noires et gonflées qui la séparaient du salut. Mais il nous faut prendre congé d’elle, et revenir à ceux qui la poursuivent.
 
 
 
— Li aller en enfer, sans faute ! dit le petit Jacquet.
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— Et qu’il l’a fièrement gagné ! répliqua tante Chloé, lui qui a tant et tant brisé de pauv’ cœurs ! c’est moi qui vous le dis, à vous autres, poursuivit-elle, en levant d’un air terrible sa grande fourchette comme un trident ; juste ce que lisait M. Georges dans les Révélations : « Les
— La nature même crie contre eux, ajouta tante Chloé. Arrachent-ils pas le nourrisson du sein de la mère pour le vendre ? les petits pleurnicheurs pendus à son jupon pour les vendre ? Est-ce qu’ils n’ôtent pas le mari à sa femme ? poursuivit tante Chloé, les larmes commençant à la gagner ; et c’est-il pas prendre la vie à tous deux ? et ça sans perd’ un coup de dent, un verre de vin ! Eux fumer, eux boire, gaillards comme devant ! Ah ! si le diable n’agrippe pas ceux-là, à quoi serait-il bon, le diable ! » Et tante Chloé se couvrit la face de son tablier de cotonnade, et sanglota de tout son cœur.
 
« Priez
« Priez pour ceux qui vous persécutent, à dit le livre, reprit Tom.
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pour ceux qui vous persécutent, à dit le livre, reprit Tom.
— Pour eux ! s’écria tante Chloé ; c’est par trop dur ! Je peux pas prier pour eux !
 
— Je vous remercie, maître, dit Tom.
 
— Et songes-y ! reprit le marchand, ne t’avise pas de
— Et songes-y ! reprit le marchand, ne t’avise pas de jouer à ton maître un de vos tours de nègres, car si tu n’es pas là, je tirerai de lui jusqu’à la dernière obole. S’il m’en croyait il ne serait pas si fou que de s’en fier à un de vous autres noirs, qui glissez à travers les doigts comme des anguilles !
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jouer à ton maître un de vos tours de nègres, car si tu n’es pas là, je tirerai de lui jusqu’à la dernière obole. S’il m’en croyait il ne serait pas si fou que de s’en fier à un de vous autres noirs, qui glissez à travers les doigts comme des anguilles !
 
— Maître, dit Tom, — et il se redressa de toute sa hauteur,— j’avais juste huit ans quand vieille maîtresse vous posa sur mes bras, vous tout petit garçon qui n’aviez pas un an. Elle me dit : « Tom, voilà ton jeune maître, prends bon soin de lui. » Aujourd’hui, maître, je vous le demande, vous ai-je jamais trompé ? jamais désobéi, surtout depuis que je suis devenu chrétien ? »
— Sans doute, reprit le marchand ; vendre ou acheter, ça m’est tout un, pourvu que l’affaire soit bonne. Ce que je veux, c’est de gagner honnêtement ma vie, madame, et nous n’en faisons ni plus ni moins tous tant que nous sommes, je présume ! »
 
Monsieur et madame Shelby, ennuyés l’un et l’autre, se sentaient en quelque sorte dégradés par l’impudente familiarité du marchand ; mais tous deux voyaient la nécessité de se contraindre. Plus l’homme se montrait insensible et sordide, plus madame Shelby craignait qu’il ne réussit à s’emparer d’Éliza et de Henri, et plus elle redoublait d’efforts et d’artifices féminins pour le retenir. Elle lui souriait gracieusement, causait avec aisance et familiarité, et mettait tout en œuvre pour faire couler le temps d’une façon imperceptible.
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cessité de se contraindre. Plus l’homme se montrait insensible et sordide, plus madame Shelby craignait qu’il ne réussit à s’emparer d’Éliza et de Henri, et plus elle redoublait d’efforts et d’artifices féminins pour le retenir. Elle lui souriait gracieusement, causait avec aisance et familiarité, et mettait tout en œuvre pour faire couler le temps d’une façon imperceptible.
 
À deux heures Sam et Andy amenèrent les chevaux rafraîchis, et tout gaillards de leur escapade du matin.
« Allez vous faire pendre ! s’écria Haley s’élançant sur son cheval. Enfourchez-moi vos bêtes, et en avant !
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Sam obéit, et sautant à cheval, trouva encore moyen de chatouiller son camarade. Andy partit aussitôt d’un éclat de rire immodéré, à la grande indignation de Haley, qui lui allongea un coup de cravache.
 
— Elle choisira nécessairement le chemin le plus solitaire, pensait tout haut le marchand, sans écouter Sam.
 
— Pas sûr, reprit celui-ci. Filles avoir leurs caprices !
— Pas sûr, reprit celui-ci. Filles avoir leurs caprices ! faire jamais comme on croit elles devoir faire, mais tout juste au rebours. Vous croire elles prendra un côté ? être une raison pour qu’elle aller par l’autre. Moi, avoir cru Lizie prendre la route d’en bas, bonne raison pour qu’elle ait enfilé la route d’en haut. »
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faire jamais comme on croit elles devoir faire, mais tout juste au rebours. Vous croire elles prendra un côté ? être une raison pour qu’elle aller par l’autre. Moi, avoir cru Lizie prendre la route d’en bas, bonne raison pour qu’elle ait enfilé la route d’en haut. »
 
Cette profonde vue de la gent féminine ne disposant nullement Haley en faveur du dernier avis de Sam, le marchand demanda si la route d’en bas était proche ?
En conséquence, dès que Sam indiqua la route d’en bas, il s’y précipita aveuglément, suivi des deux noirs.
 
C’était, en effet, l’ancien chemin de la rivière, mais abandonné depuis des années, et qui, frayé seulement à l’entrée, était ensuite coupé de fossés, de baies et de barrières. Sam le savait à merveille, et il y avait si longtemps que cette voie était hors d’usage, que Andy n’en avait jamais ouï parler. Le nègre y entra d’un air d’humble soumission ; seulement, de temps à autre, il gémissait, et vociférait que « c’était diablement rude pour les pieds du pauv’ Jerry. »
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vociférait que « c’était diablement rude pour les pieds du pauv’ Jerry. »
 
« Ah ça, j’ai un avis à vous donner, dit Haley. Je vous sens venir d’une lieue, vous autres noirs ! Avec tous vos embarras, vous espérez me détourner de cette route ? — Bernicles !
— Oh ! moi dire tout bien juste à massa : et massa pas vouloir me croire. J’ai dit que c’était tout fermé : barrières, haies, fossés, pas possible de passer. M’as-tu pas entendu, Andy ? »
 
La chose était trop vraie pour être disputée ; force fut au malheureux marchand de dissimuler sa rage d’aussi bonne grâce qu’il le put, et tous trois, tournant casaque, se dirigèrent vers la route neuve.
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bonne grâce qu’il le put, et tous trois, tournant casaque, se dirigèrent vers la route neuve.
 
Grâce à ces nombreux délais, il pouvait y avoir trois quarts d’heure qu’Éliza avait endormi son enfant dans l’auberge, lorsque le trio atteignit le village. Assise à la fenêtre, la jeune femme regardait dans une autre direction, quand l’œil perçant de Sam la découvrit. Haley et Andy se trouvaient de quelques pas en arrière. Dans cette crise, Sam parvint à faire enlever son chapeau par le vent, et poussa un cri lamentable qui la fit tressaillir ; elle se rejeta en arrière. La petite cavalcade fila le long de la fenêtre et s’arrêta devant le portail.
Un million de vies semblèrent se concentrer dans le sein d’Éliza ; une porte dérobée donnait sur la rivière ; enlevant l’enfant dans ses bras, elle descendit rapidement les marches, et disparaissait derrière la berge, lorsque Haley l’aperçut en plein. Se jetant à bas de son cheval, il appela à grands cris : Sam ! Andy ! et s’élança sur ses traces, comme un limier court sur un daim. À ce moment de vertige les pieds de la fugitive ne touchaient pas terre ; en un clin d’œil elle eut gagné l’extrême bord ; ils arrivaient sur elle. Animée d’une force que Dieu n’accorde qu’au désespoir, avec un cri sauvage et un terrible élan, elle franchit d’un saut le courant bourbeux qui longeait la rive, et se trouva sur le radeau de glaçons qu’il charriait au delà. C’était un bond prodigieux, — la folie, la frénésie seules le pouvaient tenter ; et Sam, Andy, Haley, les mains levées, crièrent instinctivement.
 
Le glaçon verdâtre sur lequel elle s’abattit craqua, et s’enfonça sous son poids, mais elle ne s’y arrêta pas. Avec des cris perçants et une indomptable énergie, elle s’élance sur un autre, puis sur un autre glaçon ; elle trébuche, se relève, chancelle, glisse, rebondit, s’élance encore ; ses souliers sont partis, ses bas coupés ; son sang marque chacun de ses pas ; elle n’aperçoit rien, n’entend rien, ne sent rien, jusqu’à ce que, vaguement, comme en un rêve, elle entrevoie l’autre bord, et un homme qui l’aide à y grimper.
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rien, ne sent rien, jusqu’à ce que, vaguement, comme en un rêve, elle entrevoie l’autre bord, et un homme qui l’aide à y grimper.
 
« Brave fille, qui que tu sois ! brave créature ! » criait l’homme en jurant.
Certes, non. Voyons, va maintenant, comme une bonne et brave créature que tu es. Tu as bien gagné ta liberté, et tu l’aurais si ça dépendait de moi. »
 
É
Éliza serra son fils entre ses bras, et marcha d’un pas ferme et rapide. L’homme restait à la regarder.
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liza serra son fils entre ses bras, et marcha d’un pas ferme et rapide. L’homme restait à la regarder.
 
« Shelby trouvera peut-être que ce n’est pas un acte de bon voisinage, mais, qu’y faire ? S’il attrape une de mes gaillardes dans la même passe, ma foi, il est bien venu à prendre sa revanche ! Bah ! jamais je n’aurai le cœur de voir de pauvres êtres, n’importe lesquels, courir, panteler hors d’haleine, avec les chiens sur leurs talons, et de me mettre aussi contre eux ! Ma foi, je ne vois pas pourquoi je chasserais pour le compte d’autrui ! »
« Je vous ferai rire à l’envers, drôles ! » dit Haley. Sa cravache voltigea autour de leurs tètes ; tous deux firent le plongeon, et s’élançant vers le haut de la rive, ils furent en selle avant qu’il les eût rattrapés.
« Bonsoir, massa,
« Bonsoir, massa, dit Sam avec une gravité solennelle ; moi, deviner maîtresse être bien en peine de Jerry. Massa Haley n’avoir plus besoin de nous. Jamais maîtresse vouloir permettre ses chevaux traverser ce soir sur le pont de Lizie. »
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dit Sam avec une gravité solennelle ; moi, deviner maîtresse être bien en peine de Jerry. Massa Haley n’avoir plus besoin de nous. Jamais maîtresse vouloir permettre ses chevaux traverser ce soir sur le pont de Lizie. »
 
Donnant un facétieux coup de poing dans les côtes de Andy, il prit le trot, suivi de son camarade, et leurs éclats de rire moururent à distance emportés sur la brise du soir.
C’était à la tombée du crépuscule qu’avait eu lieu la fuite désespérée. Le brouillard grisâtre qui s’élevait de la rivière enveloppa Éliza comme elle disparaissait sur le haut de la berge, et que le courant gonflé, tumultueux et les glaces flottantes élevaient une infranchissable barrière entre le chasseur et sa proie. Lentement, l’air déconfit, Haley regagna la petite taverne pour y ruminer à l’aise sur le parti à prendre. L’hôtesse lui ouvrit un étroit salon, garni d’un lambeau de tapis, d’une table couverte d’une toile cirée noire et luisante, et de quelques misérables chaises à hauts dossiers de bois. Au-dessus d’une grille enfumée, le manteau de la cheminée se parait de plâtres coloriés de tranchantes couleurs, et, à côté, s’étendait un banc des plus durs et d’une longueur démesurée. Ce fut là que s’établit Haley pour méditer à loisir sur l’instabilité des espérances humaines.
 
« Qu’avais-je besoin de m’embourber de cette petite malédiction d’enfant, se dit-il, pour me faire railler, flouer, et prendre comme un raccoon au gîte{{refl|1}} ! » Et Haley se soulagea par une bordée d’imprécations sur lui-même, qu’il y a tout lieu de croire méritées, mais que, comme affaire de goût, nous nous permettrons d’omettre.
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se soulagea par une bordée d’imprécations sur lui-même, qu’il y a tout lieu de croire méritées, mais que, comme affaire de goût, nous nous permettrons d’omettre.
 
La haute et discordante voix d’un homme qui mettait pied à terre à la porte de l’auberge, tira le marchand de son monologue, et, s’élançant a la fenêtre, il s’écria :
« Ciel et terre, si ce n’est pas juste comme qui dirait une providence ! — Tom Loker en personne, ma foi ! »
 
Haley sortit aussitôt. Devant le comptoir se tenait debout un homme bronzé, musculeux, haut de six pieds, large à proportion, et auquel son surtout de peau de buffle, le poil en dehors, donnait un air farouche et terrible que ne démentait en rien sa physionomie. Chaque organe, chaque linéament qui puisse exprimer la brutalité et la violence, atteignait, sur ce crâne et sur ce visage, leur plus haut développement ; si le lecteur peut se figurer un boule-dogue passé à l’état d’homme, dressé sur ses pattes de derrière et se promenant en habit et en chapeau, il a une assez juste idée du ''physique'' de ce personnage. L’homme était accompagné d’un individu qui formait avec lui le plus parfait contraste. Ce dernier était court et fluet ; souple et chattemite dans toute son allure. De ses petits yeux noirs pointait un regard de souris, perçant, inquiet, avec lequel le reste de ses traits aiguisés s’harmonisait on ne peut mieux. Son nez mince semblait s’allonger pour fouiller et sonder toutes choses, ses cheveux noirs, plats, lisses et rares, ramenés en avant, se collaient sur son crâne, et tous ses mouvements, toutes ses évolutions, annonçaient une aride et circonspecte subtilité. Le grand gros homme se versa moitié d’une rasade de forte eau-de-vie, et l’engouffra d’un trait sans mot dire. Le petit fluet, hissé sur la pointe des pieds, promena son nez d’un côté à l’autre du comptoir, flaira toutes les bouteilles, et finit par ordonner, d’une voix de fausset mal assurée, un ''julep à la menthe'', qu’on lui servit, et qu’il regarda d’un air de complaisance rusée, en homme qui a mis le doigt sur la chose ; puis il sirota doucement le breuvage.
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homme qui a mis le doigt sur la chose ; puis il sirota doucement le breuvage.
 
« Hé ! vivat ! s’écria Haley, qui m’aurait prédit cette bonne fortune ? Holà, Loker, comment vous va ? et il tendit la main au gros homme.
Regardez ! les chandelles brillent, le feu se réveille, et les trois dignes compagnons sont attablés autour des accessoires obligés de toute réunion de leurs pareils.
 
Haley se plongea sans retard dans le pathétique récit de ses
Haley se plongea sans retard dans le pathétique récit de ses tribulations. Bouche close, Loker l’écoutait avec une attention renfrognée ; Marks, enfoncé dans la composition d’un nouveau breuvage à sa guise, s’en détournait pour fourrer son nez et son menton aigus presque dans la face du narrateur, dont il scrutait chaque parole ; la conclusion parut le réjouir infiniment, et ses épaules et ses côtes s’ébranlèrent du rire intérieur qui crispait ses lèvres minces.
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tribulations. Bouche close, Loker l’écoutait avec une attention renfrognée ; Marks, enfoncé dans la composition d’un nouveau breuvage à sa guise, s’en détournait pour fourrer son nez et son menton aigus presque dans la face du narrateur, dont il scrutait chaque parole ; la conclusion parut le réjouir infiniment, et ses épaules et ses côtes s’ébranlèrent du rire intérieur qui crispait ses lèvres minces.
 
« Ainsi, vous voila la tête dans le sac ! enfoncé ! hi ! hi ! hi ! le tour est bon !
— Juste, dit Haley. Ça me passe ! ces petits ne leur donnent qu’un tas de fatigue et de tourments ; il semble qu’elles devraient être enchantées de s’en voir débarrassées ; eh bien, non ! plus un petit est tracassant et bon à rien, plus elles sont endiablées après !
 
— Eh bien ! monsieur Haley, reprit Marks, passez-moi un peu l’eau chaude. — Oui, monsieur, c’est comme vous le dites ; nous en sommes tous là. Figurez-vous qu’une fois, je faisais le commerce alors, j’achète une fille robuste, bien faite, une jolie drôlesse, ma foi, et fort capable, — n’avait-elle pas un enfant maladif, rachitique, crochu, que sais-je ? Je lâchai l’embryon à un homme qui prit la chance de l’élever, l’ayant eu pour une bagatelle ; — je n’allais pas rêver, moi, que la fille se monterait la tête pour ça, vous sentez ! — mais, Seigneur Dieu ! je voudrais que vous l’eussiez vue ! Quel vacarme ! Vraiment, elle semblait priser d’autant plus le petit qu’il était maladif, grognon, un vrai fléau après elle ! — et c’est que c’était pour tout de bon ! Elle pleura, elle se lamenta, elle se jeta par terre On aurait dit qu’elle avait tout perdu. C’est une drôle de chose tout de même que les caprices des femmes ! c’est à s’y perdre. — Encore mon histoire, reprit Haley. Pas plus lard que l’été dernier, sur la rivière Rouge, j’achète une fille et son enfant, un marmot de bonne mine, avec des yeux aussi brillants que les vôtres. — Hé bien, n’était-il pas aveugle ? mais, tout à fait aveugle ! — Motus, bien entendu, et je vous le troque joliment contre un baril d’eau-de-vie. Mais, quand il fut question de l’ôter à la mère ; oh, c’était une vraie tigresse ! Par malheur ça se trouvait avant le départ, et ma bande n’était pas encore à la chaîne. La femme n’en fait ni une ni deux, elle arrache un couteau à un des matelots, saute comme un chat sauvage sur une balle de coton, et met tout notre monde en fuite. C’était bon pour la minute, bien entendu. Quand elle voit ça, elle se retourne, et, pan ! elle s’élance, la tête la première, enfant et tout, dans la rivière, où elle est encore.
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avait tout perdu. C’est une drôle de chose tout de même que les caprices des femmes ! c’est à s’y perdre. — Encore mon histoire, reprit Haley. Pas plus lard que l’été dernier, sur la rivière Rouge, j’achète une fille et son enfant, un marmot de bonne mine, avec des yeux aussi brillants que les vôtres. — Hé bien, n’était-il pas aveugle ? mais, tout à fait aveugle ! — Motus, bien entendu, et je vous le troque joliment contre un baril d’eau-de-vie. Mais, quand il fut question de l’ôter à la mère ; oh, c’était une vraie tigresse ! Par malheur ça se trouvait avant le départ, et ma bande n’était pas encore à la chaîne. La femme n’en fait ni une ni deux, elle arrache un couteau à un des matelots, saute comme un chat sauvage sur une balle de coton, et met tout notre monde en fuite. C’était bon pour la minute, bien entendu. Quand elle voit ça, elle se retourne, et, pan ! elle s’élance, la tête la première, enfant et tout, dans la rivière, où elle est encore.
 
— Bah ! dit Tom Loker, qui avait écouté avec un évident mépris ; vous n’êtes tous deux que des poules mouillées ! Mes filles ne se permettent pas de pareils tours avec moi !
— Vrai ? et comment les en empêchez-vous, je vous prie ? demanda Marks vivement.
 
— Moi ? quand j’achète une fille, dès que son petit est mûr pour la vente, je vais droit à elle, je lui mets le poing sous le nez : — Regarde-moi ce poing, lui dis-je. Si tu t’avises de souffler, tu vois ce qui t’aplatira la face. Je ne veux pas entendre un mot, — pas le commencement d’un mot. Ce petit est à moi, non à toi, et tu n’as que faire de t’en inquiéter. Je le vends à la première occasion. Prends garde ! pas de farces ! où je te ferai souhaiter de n’être jamais née. Je vous garantis qu’elles savent qu’il ne s’agit pas de rire quand j’empoigne, et je vous les rends muettes comme des poissons. S’il s’en trouve une qui piaille un brin, alors !… » Le poing de M. Loker, descendant pesamment sur la table, acheva sa phrase.
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descendant pesamment sur la table, acheva sa phrase.
 
« Voilà ce qui s’appelle de l’''éloquence'', dit Marks, tapant sur le ventre de Haley en riant. Est-il original, ce Tom ! hi, hi, hi ! Parions qu’il n’y a pas tête crépue qui ne comprenne, quelque dure qu’elle soit ! Vrai, Tom, vous savez faire ''entrer'' les choses dans la cervelle, vous ; et si vous n’êtes le diable, par ma foi, vous êtes son cousin germain ! »
— Pouah ! — hé, je ''vois'' de reste ! N’allez pas me débiter toutes vos fadaises de rebut, Haley ; je n’ai pas déjà l’estomac trop solide, et ça me tourne sur le cœur. » Cessant de parler, Tom absorba un demi-verre d’alcool pur.
 
« Je dis — et se renversant sur sa chaise, Haley gesticula avec véhémence, — et je le maintiens, j’ai toujours poussé mon commerce de façon à faire autant que qui que ce soit, ''primo et d’abord'', de l’argent. Mais le trafic n’est pas tout ; l’argent n’est pas tout ; nous avons des âmes, tous tant que nous sommes, au bout du compte. — Peu m’importe qu’on hausse les épaules, j’ai mon opinion là-dessus, et rien ne m’empêchera de la dire. J’ai ''une religion'', j’y crois, et quelqu’un de ces jours, quand j’aurai arrondi mon petit lopin, je songerai sérieusement à mon âme. — À quoi bon se faire plus méchant que de raison ? — est-ce agir prudemment, je le demande ?
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/109]]==
arrondi mon petit lopin, je songerai sérieusement à mon âme. — À quoi bon se faire plus méchant que de raison ? — est-ce agir prudemment, je le demande ?
 
— Songer à votre âme ! répéta dédaigneusement Tom. Fameux lorgnon que celui qui découvrirait la vôtre ! — Ménagez le fret pour cette denrée-là, Haley, croyez-m’en. Si le diable s’avise jamais de vous passer au crible, je le défie, ma foi, de trouver trace d’âme !
— Eh ! quand ne l’êtes-vous pas ''sot'' ? dit brusquement Loker.
 
— Allons, Tom, trêve aux bourrasques, reprit Marks se léchant les lèvres. Voyez ! voilà M. Haley qui, je le sens, est en train de nous mettre sur une bonne piste.
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/110]]==
sens, est en train de nous mettre sur une bonne piste.
 
Tenez-vous seulement tranquille : ces transactions-là sont mon fort. Cette fille, monsieur Haley, comment est-elle ?
Tom, dont les pesantes mâchoires étaient restées entrebaillées durant cette communication, les referma tout à coup, comme s’il happait un bon morceau, et se disposa à digérer l’idée à loisir.
 
— Voyez-vous, dit Marks à Haley, tout en continuant de remuer son punch, nous avons le long du rivage des juges de paix accommodants, comme il les faut dans notre profession. Tom mène d’abord l’affaire, et tape dur ; puis, j’arrive à mon tour quand il s’agit de prêter serment, bien vêtu, bottes vernies, tout à fait dans le grand genre. Que ne pouvez-vous voir, poursuivit Marks, dans un accès de vanité bien naturel, ma façon d’enlever les choses ! — Un jour je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans ; une autre fois j’arrive de ma plantation au bord de la rivière de la Perle, où j’emploie environ sept cents noirs ; — ou bien je suis parent éloigné de M. Henri Clay{{refl|2}}, ou de quelque autre vieux coq du Kentucky. Chacun a son talent en ce monde. Tom, un vrai lion quand il faut frapper ou combattre, ne vaut rien du tout pour mentir. — Non, Tom ne s’en tirera jamais ; cela ne lui vient pas naturellement, Mais, par le ciel ! s’il y a dans le comté quelqu’un qui puisse faire serment de toutes choses, à toutes gens, raconter les incidents, multiplier les circonstances, se vanter d’un air plus grave, et s’en tirer mieux que votre serviteur, je serais ravi de la voir, et je n’en dis pas plus. Ma parole ! si je ne me crois pas sûr d’entortiller mes juges, quand même ils se feraient scrupuleux. Je le voudrais, par ma foi, la farce en aurait plus de montant : ce serait plus drôle. »
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/111]]==
il faut frapper ou combattre, ne vaut rien du tout pour mentir. — Non, Tom ne s’en tirera jamais ; cela ne lui vient pas naturellement, Mais, par le ciel ! s’il y a dans le comté quelqu’un qui puisse faire serment de toutes choses, à toutes gens, raconter les incidents, multiplier les circonstances, se vanter d’un air plus grave, et s’en tirer mieux que votre serviteur, je serais ravi de la voir, et je n’en dis pas plus. Ma parole ! si je ne me crois pas sûr d’entortiller mes juges, quand même ils se feraient scrupuleux. Je le voudrais, par ma foi, la farce en aurait plus de montant : ce serait plus drôle. »
 
Tom Loker qui, on l’a pu voir, était lent de conception, lourd de mouvement, interrompit ici Marks, en donnant sur la table un coup de poing qui fit danser les verres : « Ça ira ! s’écria-t-il.
— Eh ! n’est-ce pas moi qui ai fait lever le gibier ? Cela vaut quelque chose, je présume. Dix pour cent sur les bénéfices, tous frais prélevés. Voyons !
 
— Pour le coup ! s’écria Loker avec un formidable juron et en écrasant presque la table, vous voilà bien, vous, Daniel Haley ! Ah ! vous prétendez trancher du grand seigneur avec moi ! Nous nous serons faits traqueurs d’esclaves fugitifs, Marks et moi, pour les beaux yeux des gentilshommes de votre espèce, et gratis, de plus ! Non, de par tous les diables ! la fille est pour notre compte, et tenez-vous tranquille, ou nous gardons les deux. Qui empêche ? Vous nous avez montré le gibier, d’accord ; libre à vous de courir sus, et à nous aussi, je présume. S’il plaît à vous ou à Shelby de nous actionner, soit ; à merveille : cherchez où sont les perdrix de l’an passé, vous nous trouverez peut-être sous leurs ailes.
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cherchez où sont les perdrix de l’an passé, vous nous trouverez peut-être sous leurs ailes.
 
— Eh bien ! à la bonne heure ! c’est convenu, dit Haley alarmé, vous me rattraperez le garçon pour ma peine. Nous avons fait nombre d’affaires ensemble, Tom ; vous avez toujours joué ''franc'' jeu avec moi, et je sais que vous êtes homme de parole.
— Certainement, certainement, dit ce dernier d’un ton conciliant : simple garantie d’honoraires, c’est tout.
 
Hi ! Hi ! Hi ! —
Hi ! Hi ! Hi ! — Nous sommes quelque peu légistes, mais pas moins bons enfants pour cela. — Ainsi nous voilà d’accord. Tom déposera l’enfant où vous voudrez; n’est-ce pas, Tom ?
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Nous sommes quelque peu légistes, mais pas moins bons enfants pour cela. — Ainsi nous voilà d’accord. Tom déposera l’enfant où vous voudrez; n’est-ce pas, Tom ?
 
— Si j’agrippe le marmot, je l’amène à Cincinnati, et je le laisse chez la grand’mère Belchu, au débarcadère, » dit Loker.
 
— Elle aura été recueillie quelque part, ce n’est pas douteux, reprit Marks ; mais où ? C’est la question. — Qu’en dites-vous, Tom ?
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/114]]==
 
— Moi ? je dis qu’il faut traverser la rivière ce soir, et sans barguigner.
— Gare cependant aux chiens, fit observer Haley. Ils pourraient, si l’on y va sans précaution, endommager fort l’article.
 
— C’est à considérer, répondit Marks. L’autre jour, à Mobile, nos chiens n’ont-ils pas mis un nègre plus d’à moitié en pièces avant que nous ayons pu le leur arracher !
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/115]]==
moitié en pièces avant que nous ayons pu le leur arracher !
 
— Il y faut regarder de près, surtout en fait d’articles vendus pour leur beauté, voyez-vous !
 
 
Sam et
Sam et Andy retournaient au logis, en grande jubilation, tandis que cette scène se passait à la taverne. Sam ne se tenait pas de joie. Ses transports se traduisaient par toutes sortes de hurlements, d’interjections hétéroclites, de mouvements désordonnés et de contorsions bizarres. Parfois il était assis à rebours, la face tournée vers la queue et la croupe du cheval ; soudain il poussait un cri de triomphe, et une culbute le remettait droit en selle. — Allongeant alors une face lugubre, il réprimandait Andy, d’un ton ronflant, des risées inconvenantes que se permettait l’étourdi. Puis, instantanément il se battait les flancs de ses bras, et s’abandonnait à des tonnerres de rire qui faisaient retentir les bois. À travers toutes ces évolutions il parvint à maintenir les chevaux au grand galop, et, entre dix et onze heures, leurs sabots résonnaient sur le gravier de la cour.
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Andy retournaient au logis, en grande jubilation, tandis que cette scène se passait à la taverne. Sam ne se tenait pas de joie. Ses transports se traduisaient par toutes sortes de hurlements, d’interjections hétéroclites, de mouvements désordonnés et de contorsions bizarres. Parfois il était assis à rebours, la face tournée vers la queue et la croupe du cheval ; soudain il poussait un cri de triomphe, et une culbute le remettait droit en selle. — Allongeant alors une face lugubre, il réprimandait Andy, d’un ton ronflant, des risées inconvenantes que se permettait l’étourdi. Puis, instantanément il se battait les flancs de ses bras, et s’abandonnait à des tonnerres de rire qui faisaient retentir les bois. À travers toutes ces évolutions il parvint à maintenir les chevaux au grand galop, et, entre dix et onze heures, leurs sabots résonnaient sur le gravier de la cour.
 
Madame Shelby vola au balcon.
— Comment ! que voulez-vous dire, Sam ? Et perdant la respiration à l’idée que soulevaient ces paroles, madame Shelby se sentit défaillir.
 
— Le Seigneur protéger les siens, maîtresse ! Lizie avoir gagné l’Ohio{{refl|1}}, à travers la rivière, comme si le Seigneur l’enlevait dans son chariot de feu attelé de deux chevaux blancs. »
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l’enlevait dans son chariot de feu attelé de deux chevaux blancs. »
 
La veine religieuse de Sam, s’exaltant en présence de sa maîtresse, il faisait fréquemment étalage devant elle des citations et images tirées des Écritures.
— Sam, ton miracle me semble un peu apocryphe. Voyager sur des glaces flottantes n’est pas chose facile.
 
— Facile ! personne le faire, sans l’aide du Seigneur ! Voilà, maître, la chose tout au long. Massa Haley, moi
— Facile ! personne le faire, sans l’aide du Seigneur ! Voilà, maître, la chose tout au long. Massa Haley, moi et Andy, arriver quasi à la petite taverne, au tournant de la rivière, moi, d’un brin en avant (pas pouvoir me retenir, trop zélé pour rattraper Lizie). Quand moi, droit en face, la voir à la fenêtre de la taverne ; les autres être pas loin ! Pan ! v’la mon chapeau qui décampe, et moi de crier à réveiller un mort. Lizie, c’est clair, entendre et s’esquiver. Bah ! juste comm’ elle détalait devers la rivière, massa Haley passer devant le portail, l’entrevoir, hurler après elle, et lui, moi, Andy, donner la chasse à Lizie. — Elle, courir jusqu’au bord ; — là, grand courant ; dix pieds de large, — au delà gros glaçons se choquer, se heurter, faire tapage tous ensemble ; grande île mouvante, quoi ! — et nous sur ses talons ; moi bien la croire prise, sur mon âme ! — mais le cri qu’elle a fait ! — jamais rien entendu de pareil ! et la voir tout d’un coup, de l’autre côté du courant, sur les glaces, — aller ! aller ! criant ! sautant ! — Un glaçon fait crac ! elle être en l’air ; cric, un aut’ glaçon ; elle rebondir ! un vrai chevreuil ! — Seigneur Dieu, y a-t-il du ressort dans cette créature ! y en a-t-il ! c’est à pas y croire !
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et Andy, arriver quasi à la petite taverne, au tournant de la rivière, moi, d’un brin en avant (pas pouvoir me retenir, trop zélé pour rattraper Lizie). Quand moi, droit en face, la voir à la fenêtre de la taverne ; les autres être pas loin ! Pan ! v’la mon chapeau qui décampe, et moi de crier à réveiller un mort. Lizie, c’est clair, entendre et s’esquiver. Bah ! juste comm’ elle détalait devers la rivière, massa Haley passer devant le portail, l’entrevoir, hurler après elle, et lui, moi, Andy, donner la chasse à Lizie. — Elle, courir jusqu’au bord ; — là, grand courant ; dix pieds de large, — au delà gros glaçons se choquer, se heurter, faire tapage tous ensemble ; grande île mouvante, quoi ! — et nous sur ses talons ; moi bien la croire prise, sur mon âme ! — mais le cri qu’elle a fait ! — jamais rien entendu de pareil ! et la voir tout d’un coup, de l’autre côté du courant, sur les glaces, — aller ! aller ! criant ! sautant ! — Un glaçon fait crac ! elle être en l’air ; cric, un aut’ glaçon ; elle rebondir ! un vrai chevreuil ! — Seigneur Dieu, y a-t-il du ressort dans cette créature ! y en a-t-il ! c’est à pas y croire !
 
Madame Shelby demeurait immobile, muette, pâle d’émotion, durant tout le récit de Sam.
— Le Seigneur y ''prévoira'' ! dit Sam roulant pieusement ses prunelles levées. Moi dire toujours, y avoir une Providence. Maîtresse avoir bien appris à nous : les instruments être tout prêts pour faire la volonté du Seigneur. — Eh ben juste, sans moi, pauv’ p’tit instrument, Lizie être prise une douzaine de fois. Qui lâcher les chevaux ce matin et mener eux chassant jusque près le dîner ? Sam. Qui prom’ner massa Haley, cinq milles en dehors le chemin droit, jusqu’à la brune ? Sam ! autrement massa Haley tombait sur Lizie, comme un chien sur un raccoon. En voilà des providences !
 
— Je te conseille, maître Sam, de devenir plus sobre de providences de cette espèce. Je ne prétends pas que des gentilshommes soient joués de la sorte chez moi, » dit M. Shelby avec autant de sévérité qu’il en put trouver pour l’occasion.
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de providences de cette espèce. Je ne prétends pas que des gentilshommes soient joués de la sorte chez moi, » dit M. Shelby avec autant de sévérité qu’il en put trouver pour l’occasion.
 
Mais il n’est pas plus aisé d’abuser le nègre que l’enfant à l’aide d’une feinte colère. Tous deux voient distinctement le vrai des choses à travers les apparences mensongères, et Sam ne fut en rien déconcerté par la rebuffade, bien qu’il jugeât à propos d’affecter une gravité dolente, et de laisser pendre les coins de sa bouche en signe de componction.
« Je vais pérorer un brin à ces nèg’s là-bas, se disait Sam, maintenant que j’ai la chance. Seigneur ! si je n’en dévide pas de quoi leur faire écarquiller les yeux ! »
 
Un des grands délices de la vie de Sam avait été d’accompagner
Un des grands délices de la vie de Sam avait été d’accompagner son maître aux réunions politiques de tous genres. À cheval sur une balustrade, ou perché sur quelque arbre, il passait des heures entières à observer, à écouter les orateurs avec des ravissements de joie ; descendant ensuite parmi ses frères, à nuances diverses, rassemblés pour la même occasion, il les édifiait, les délectait par les plus burlesques, les plus risibles imitations, débitées avec un sérieux imperturbable, une solennité des plus divertissantes. Quoique son auditoire immédiat fût en général composé de noirs, il s’y trouvait souvent un entourage assez imposant d’individus de complexions plus claires, lesquels écoutaient, riaient, clignaient des yeux, à l’inexprimable orgueil de Sam. De fait, persuadé de sa vocation oratoire, il saisissait chaque occasion de donner pleine carrière à son éloquence.
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son maître aux réunions politiques de tous genres. À cheval sur une balustrade, ou perché sur quelque arbre, il passait des heures entières à observer, à écouter les orateurs avec des ravissements de joie ; descendant ensuite parmi ses frères, à nuances diverses, rassemblés pour la même occasion, il les édifiait, les délectait par les plus burlesques, les plus risibles imitations, débitées avec un sérieux imperturbable, une solennité des plus divertissantes. Quoique son auditoire immédiat fût en général composé de noirs, il s’y trouvait souvent un entourage assez imposant d’individus de complexions plus claires, lesquels écoutaient, riaient, clignaient des yeux, à l’inexprimable orgueil de Sam. De fait, persuadé de sa vocation oratoire, il saisissait chaque occasion de donner pleine carrière à son éloquence.
 
Mais entre Sam et tante Chloé existait de tout temps une sorte de guerre chronique, ou plutôt une froideur prononcée. Cette fois les intérêts de Sam se trouvant englobés dans le département des provisions de bouche, il crut sage de se montrer conciliant. Certain que les ordres de maîtresse seraient toujours suivis à la ''lettre'', il désirait que l’''esprit'' en vivifiât et agrandit l’exécution. Il parut donc devant tante Chloé avec une expression touchante de résignation et de souffrance, en homme qui vient d’endurer des fatigues inouïes pour la défense de l’innocence opprimée ; il développa habilement les faits, et dit comme quoi maîtresse l’envoyait à tante Chloé, pour qu’elle rétablit, entre ses solides et ses fluides, l’équilibre interrompu. Il reconnaissait ainsi d’une façon explicite les droits et la suprématie de la cuisinière dans toute l’étendue de ses domaines.
La chose prit on ne peut mieux. Jamais candide électeur, cajolé par un candidat politique, ne fut plus aisément gagné que tante Chloé par la suave éloquence de Sam. Eût-il été le fils prodigue, il n’eût pu être accueilli avec plus de libéralité maternelle.
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En moins de rien, il se trouva glorieusement assis en face d’une large casserole garnie d’une ''ella podrida'' des reliefs de tout ce qui avait été servi sur la table des maîtres, depuis deux ou trois jours : — savoureux morceaux de jambon, blocs dorés de gâteaux de maïs, triangles de pâtés de toutes dimensions, ailes et gésiers de poulets, le tout dans une confusion pittoresque ; et Sam, monarque de cette bombance, siégeait, sa feuille de palmier retroussée de côté, d’une façon gaillarde, et protégeait Andy, placé à sa droite.
 
« Vous aut’s concitoyens et amis, dit-il, brandissant avec énergie un pilon de dinde ; vous aut’s voir maintenant la chose : moi, vot’ enfant, défendre vous tous, — oui, tous ! — Prendre un, est-ce pas comme prendre tous les autres ? vous voir ; principe le même, est-ce clair ? Qu’un de ces traqueurs d’hommes vienne flairer là autour ! il m’y trouvera, moi, Sam ! moi soutenir vous tous, frères, — moi maintenir vos droits moi vous défendre jusqu’au dernier souffle !
 
— Comment que ç’est, Sam ? interrompit Andy ; ce matin, toi dire vouloir prendre Lizie pour massa, bien sûr ; — tes deux ''parlers'' ne pendent pas pareils !
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matin, toi dire vouloir prendre Lizie pour massa, bien sûr ; — tes deux ''parlers'' ne pendent pas pareils !
 
— Écoute, petit, repartit Sam avec une étourdissante supériorité, toi pas causer quand toi pas savoir, vois-tu ? — Enfants comme toi, Andy, pleins de bons vouloirs, bons garçons ! mais eux pas pouvoir entrer dans la ''collision'' du principe des choses. »
« Vous pas comprendre, peut-être, amis et frères nèg’s, poursuivit Sam, s’enfonçant dans les profondeurs abstraites de son thème, vous pas comprendre quoi que c’est que ''pressistance ?'' chose pas toujours claire à chacun de nous aut’s. Tenez, quand un quelqu’un veut aujourd’hui une chose, et demain le contraire de cette chose, les gens diront pas ''pressistant''. Être naturel eux le dire.
 
— Passe-moi ce morceau de gâteau, Andy. — Mais voyons un brin au fin fond de l’affaire. — J’espère les gentilshommes et le beau sexe vouloir bien excuser moi faire une comparaison. Moi, Sam, vouloir grimer par là-haut sur une meule de foin ; eh bien, moi, Sam, mettre mon échelle de ce côté : l’échelle pas bien tenir ? moi la mettre de l’aut’ côté. Suis-je pas ''pressistant ?'' moi, toujours vouloir monter sur la meule ! voyez-vous pas ça, vous autres ?
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mon échelle de ce côté : l’échelle pas bien tenir ? moi la mettre de l’aut’ côté. Suis-je pas ''pressistant ?'' moi, toujours vouloir monter sur la meule ! voyez-vous pas ça, vous autres ?
 
— Être votre unique ''pressistance'', bien sûr, dit tante Chloé, attristée par les réjouissances de la soirée qui, selon la comparaison de l’Écriture, étaient pour elle comme du vinaigre sur du nitre.
 
 
La lueur d’un feu joyeux, se reflétant sur les tasses et la brillante théière, éclairait gaiement le foyer et le tapis du riant petit salon où le sénateur Bird tirait ses bottes, avant de glisser ses pieds dans les douillettes pantoufles que, durant la session du Congrès, sa femme venait de lui broder.
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avant de glisser ses pieds dans les douillettes pantoufles que, durant la session du Congrès, sa femme venait de lui broder.
 
Madame Bird, l’air ravi, tout en surveillant les arrangements de la table, distribuait çà et là quelques avertissements à un tas de petits espiègles lancés dans toutes les gambades et malices folâtres qui, depuis le déluge, étonnent si constamment les mères.
Or, c’était chose inouïe pour la douce petite madame Bird de se troubler la tête des affaires des chambres législatives, ce qui se passait dans les siennes suffisant de reste à l’occuper. M. Bird ouvrit donc de grands yeux, comme il lui répondait : « Rien de bien important.
 
Bon !
Bon ! alors il n’est pas vrai qu’on ait fait une loi pour défendre de donner à boire et à manger aux pauvres gens de couleur qui passent par ici ? On prétendait qu’il était question de quelque chose de semblable ; jamais législature chrétienne n’adopterait pareille loi !
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alors il n’est pas vrai qu’on ait fait une loi pour défendre de donner à boire et à manger aux pauvres gens de couleur qui passent par ici ? On prétendait qu’il était question de quelque chose de semblable ; jamais législature chrétienne n’adopterait pareille loi !
 
— Eh mais, Marie, vous vous lancez dans la politique !
— Comment ? mais si, ma chère. Ce serait les aider et se faire leurs complices. »
 
Madame Bird était une petite femme de moins de quatre pieds de hauteur, aux doux yeux bleus, au teint de fleur de pêcher, timide, rougissante, à la voix mélodieuse. Quant au courage, on savait que le gloussement d’une dinde l’avait une fois mise en fuite, et un chien de taille moyenne, pour la tenir en respect, n’avait qu’à lui montrer les dents. Son mari, ses enfants, étaient son univers, qu’elle gouvernait par la tendresse et les prières, non par le raisonnement ou l’autorité. Une seule chose pouvait révolter cette nature douce et sympathique ; la moindre apparence de cruauté soulevait en elle une colère inattendue, soudaine, tout à fait hors de proportion avec son tempérament délicat et tendre. C’était bien la mère la plus indulgente, la plus prompte à pardonner, et cependant ses garçons n’avaient garde d’oublier certaine correction, qu’elle leur appliqua pour les avoir trouvés, en compagnie de quelques petits garnements du voisinage, en train de lapider un malheureux petit chat.C’é
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tait bien la mère la plus indulgente, la plus prompte à pardonner, et cependant ses garçons n’avaient garde d’oublier certaine correction, qu’elle leur appliqua pour les avoir trouvés, en compagnie de quelques petits garnements du voisinage, en train de lapider un malheureux petit chat.
 
« Vrai, disait l’aîné des fils, j’en garde encore les marques. Mère arriva sur moi comme une furieuse, et j’étais fouetté et fourré au lit sans souper, avant d’avoir demandé pourquoi ; puis j’entendis mère pleurer derrière la porte, ce qui me fit plus de peine que tout. Aussi, on ne nous y reprendra plus, à jeter une pierre à un chat, j’en réponds ! »
— Vous devriez être honteux, John ! De pauvres créatures sans logis, sans amis ! C’est une odieuse, lâche, abominable loi, et je la violerai, pour mon compte, à la première occasion. — J’espère que j’en trouverai des occasions, et plus d’une ! Ce serait beau vraiment qu’une femme ne pût donner un souper et un lit à de malheureux affamés, parce qu’ils sont esclaves, qu’ils ont été injuriés, battus, opprimés toute leur vie, pauvres gens !
 
Écoutez-moi donc, Marie ; vos sentiments sont tout à fait justes, tendres, bons, et je vous en aime davantage, ma chère ; mais il ne faut pas, voyez-vous, que notre sensibilité étouffe notre jugement : ce n’est pas de sentiments privés seulement, c’est d’intérêts publics qu’il s’agit. L’émotion gagne de proche en proche, et il faut bien sacrifier nos sympathies particulières.
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qu’il s’agit. L’émotion gagne de proche en proche, et il faut bien sacrifier nos sympathies particulières.
 
— Je n’entends rien à toute votre politique, vous le savez de reste, John ; mais je puis ouvrir ma Bible, et j’y lis qu’il faut nourrir celui qui a faim, habiller celui qui est nu, consoler celui qui pleure, et c’est à ma Bible que je m’en tiens,
— Il y a de très-pénibles devoirs… reprenait M. Bird d’un ton calme, mais sa femme l’interrompit.
 
— Devoirs, John ! ne prononcez pas ce mot ! Ce n’est pas, ce ne peut être un devoir, vous le savez à merveille. —
— Devoirs, John ! ne prononcez pas ce mot ! Ce n’est pas, ce ne peut être un devoir, vous le savez à merveille. — Ceux qui veulent garder leurs esclaves n’ont qu’à les bien traiter ; c’est ma doctrine à moi. Si j’en avais (et Dieu me préserve d’en avoir jamais !), permis à eux de quitter moi et vous, John ; j’en cours le risque. Mais, croyez-moi, les gens ne se sauvent guère de l’endroit où ils sont heureux ; et quand ils s’enfuient, pauvres créatures ! ils souffrent assez du froid, de la faim, de la peur, sans que tout le monde se tourne contre eux. Aussi, que la loi ordonne ou n’ordonne pas, ce n’est pas moi qui lui obéirai, j’en prends Dieu à témoin !
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Ceux qui veulent garder leurs esclaves n’ont qu’à les bien traiter ; c’est ma doctrine à moi. Si j’en avais (et Dieu me préserve d’en avoir jamais !), permis à eux de quitter moi et vous, John ; j’en cours le risque. Mais, croyez-moi, les gens ne se sauvent guère de l’endroit où ils sont heureux ; et quand ils s’enfuient, pauvres créatures ! ils souffrent assez du froid, de la faim, de la peur, sans que tout le monde se tourne contre eux. Aussi, que la loi ordonne ou n’ordonne pas, ce n’est pas moi qui lui obéirai, j’en prends Dieu à témoin !
 
— Mais, chère Marie, laissez-moi raisonner un peu avec vous…
Peu après la voix émue de madame Bird se fit entendre à la porte : « John ! John ! venez ! venez tout de suite, je vous prie ! »
 
Il posa la gazette, se rendit à la cuisine, et demeura stupéfait devant le spectacle qui s’offrait à lui. Sur deux chaises, devant la cheminée, était étendu un corps, en apparence privé de vie. C’étaient les formes délicates d’une jeune femme ; ses vêtements roides et glacés tombaient en lambeaux ; un de ses pieds saignants et déchirés conservait les débris d’un soulier, l’autre, les restes d’un bas ; l’empreinte de la race méprisée se devinait encore sur ce pâle visage, dont il était impossible cependant de contempler sans émotion la touchante et douloureuse beauté. Ces traits rigides, cette immobilité glaciale, tout cet aspect de mort faisaient frissonner M. Bird, qui, silencieux, retenait son haleine, tandis qu’aidée de leur unique servante mulâtre la tante Déborah, sa femme prodiguait les secours : le vieux Cudjoe, tenant l’enfant sur ses genoux, se hâtait de lui enlever ses bas et ses souliers, et de réchauffer ses petits pieds glacés.
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encore sur ce pâle visage, dont il était impossible cependant de contempler sans émotion la touchante et douloureuse beauté. Ces traits rigides, cette immobilité glaciale, tout cet aspect de mort faisaient frissonner M. Bird, qui, silencieux, retenait son haleine, tandis qu’aidée de leur unique servante mulâtre la tante Déborah, sa femme prodiguait les secours : le vieux Cudjoe, tenant l’enfant sur ses genoux, se hâtait de lui enlever ses bas et ses souliers, et de réchauffer ses petits pieds glacés.
 
« Je dis que c’est une vue à regarder ! dit Déborah avec compassion. Le trop chaud être cause de cette pamoison, bien sûr. Quand pauv’ créature frapper là, encore toute alerte ; elle, entrer, prier pour avoir un air de feu, puis, quand moi demander d’où elle venait ? tout d’un coup la voilà pâmée ! — Faut que voir ses mains ! jamais ça n’a fait de la grosse besogne.
— Dieu vous bénisse ! » dit la femme, étouffant ses sanglots dans ses mains ; l’enfant, qui la regardait pleurer, s’efforça de grimper sur elle.
 
Grâce à des soins tendres et bien entendus que nul n’aurait su mieux rendre, madame Bird parvint à tranquilliser la femme. Un lit de camp fut improvisé pour elle sur le banc proche du feu, et bientôt, tenant l’enfant endormi, qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à quitter un instant, elle tomba dans un profond sommeil, mais sans relâcher son inflexible étreinte.
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elle sur le banc proche du feu, et bientôt, tenant l’enfant endormi, qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à quitter un instant, elle tomba dans un profond sommeil, mais sans relâcher son inflexible étreinte.
 
Revenus au salon, M. et madame Bird, chose étrange ! ne firent ni l’un ni l’autre la moindre allusion à leur conversation précédente ; la femme était toute à son tricot ; le mari se montrait absorbé dans son journal.
« Vous avez désiré me voir ? lui dit, d’un ton doux, madame Bird ; j’espère que vous allez mieux maintenant, ma pauvre femme ? »
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Un soupir profond et brisé fut sa seule réponse. Mais, levant lentement ses yeux noirs, elle regarda madame Bird avec une expression suppliante qui amena des larmes dans les yeux de l’excellente petite femme.
 
La femme avait jeté sur madame Bird un regard scrutateur ; elle avait vu le deuil profond de ses vêtements.
«
« Madame, dit-elle, n’avez-vous jamais perdu d’enfant ? »
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Madame, dit-elle, n’avez-vous jamais perdu d’enfant ? »
 
La question tout à fait inattendue rouvrait une blessure vive : il n’y avait pas un mois qu’un enfant chéri avait été déposé dans la tombe.
Ni pleurs, ni sanglots ; la femme en était au point où les larmes tarissent. Mais chacun autour d’elle laissait, à sa manière, échapper les marques d’un profond attendrissement.
 
Les deux petits garçons, après une perquisition désespérée dans leurs poches, à la recherche de ce qui ne s’y trouve jamais, un mouchoir, sanglotaient dans les pans du jupon de leur mère où ils s’essuyaient les yeux et le nez à cœur joie ; madame Bird se cachait le visage dans son mouchoir ; et la vieille Déborah, les larmes roulant le long de sa noire et honnête figure, s’écriait : Le Seigneur ait pitié de nous ! avec toute la ferveur d’un couventicule en plein champ ; tandis que le vieux Cudjoe répondait sur le même diapason, tout en se disloquant les traits par une succession de grimaces compatissantes et se frottant les yeux de toutes ses forces aux revers de ses manches. Quant au sénateur, c’était un homme d’État : on ne pouvait s’attendre à le voir pleurer comme le commun des mortels. Il tourna donc le dos à la compagnie, considéra la fenêtre, s’éclaircit à diverses reprises le gosier, recommença à essuyer ses lunettes, et se moucha plusieurs fois d’une façon très-suspecte.
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long de sa noire et honnête figure, s’écriait : Le Seigneur ait pitié de nous ! avec toute la ferveur d’un couventicule en plein champ ; tandis que le vieux Cudjoe répondait sur le même diapason, tout en se disloquant les traits par une succession de grimaces compatissantes et se frottant les yeux de toutes ses forces aux revers de ses manches. Quant au sénateur, c’était un homme d’État : on ne pouvait s’attendre à le voir pleurer comme le commun des mortels. Il tourna donc le dos à la compagnie, considéra la fenêtre, s’éclaircit à diverses reprises le gosier, recommença à essuyer ses lunettes, et se moucha plusieurs fois d’une façon très-suspecte.
 
« Comment avez-vous pu me dire que vous aviez un bon maître ! s’écria-t-il tout à coup, domptant avec résolution un je ne sais quoi qui lui remontait à la gorge, et se retournant brusquement vers la pauvre étrangère.
Elle dit ces paroles d’une voix si tranquille, qu’un observateur vulgaire eût pu la supposer indifférente ; mais dans ses grands yeux noirs et fixes on pouvait lire une profonde angoisse.
«
« Et où comptez-vous aller, ma pauvre femme ? demanda madame Bird.
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Et où comptez-vous aller, ma pauvre femme ? demanda madame Bird.
 
— Au Canada : si je savais seulement où c’est ! Le Canada ! est-ce donc si loin ? Elle leva sur madame Bird un regard confiant et ingénu.
— Cette nuit ! pas possible ! et pour aller où ?
 
— Oh ! je sais assez où la mener ; et le sénateur commença à remettre ses bottes : puis, s’arrêtant à mi-chemin, il embrassa son genou et demeura enseveli dans ses réflexions.
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il embrassa son genou et demeura enseveli dans ses réflexions.
 
— C’est une malencontreuse, une vilaine, une maudite affaire ! reprit-il enfin, s’évertuant de nouveau après les tirants de ses bottes, voilà le fait. Puis, dès qu’il en eut complètement entré une, il demeura assis, l’autre botte en main, plongé dans l’examen attentif des dessins du tapis. — N’importe ! il le faut ; il n’y a pas à dire. — Peste soit de la corvée ! » Avec cette exclamation il acheva vivement de se botter et alla regarder par la fenêtre.
— Que vous ? mais Cudjoe est excellent cocher !
 
— Oui, oui, ici ; là c’est autre chose. Il faut traverser deux fois la crique ; et le dernier gué est dangereux, à moins qu’on ne le connaisse à merveille. Je l’ai passé plus de cent fois à cheval, et sais parfaitement le tournant qu’il faut prendre. Ainsi, vous le voyez, il n’y a pas à dire. Sur les minuit Cudjoe attellera le plus secrètement possible, et je les emmène avec moi ; puis, pour colorer les choses, il me conduira à une auberge voisine où passe, entre trois et quatre heures de la nuit, la diligence de Colombus. J’aurai l’air de n’avoir pris ma voiture que pour cela, et je paraîtrai au Congrès, tout aux affaires, à l’ouverture de la séance. Je ferai la une drôle de mine, après tout ce qui s’est passé ! mais que je sois pendu si je puis agir autrement !
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où passe, entre trois et quatre heures de la nuit, la diligence de Colombus. J’aurai l’air de n’avoir pris ma voiture que pour cela, et je paraîtrai au Congrès, tout aux affaires, à l’ouverture de la séance. Je ferai la une drôle de mine, après tout ce qui s’est passé ! mais que je sois pendu si je puis agir autrement !
 
— Votre cœur est meilleur que votre tête, en tous cas, John, dit sa femme, posant sa petite main blanche sur celle de son mari. Eh, vous aurais-je si fort aimé, si je ne vous avais connu mieux que vous ne vous connaissez vous-même ! » Et la petite femme, en disant cela, était si jolie avec ses yeux brillants de larmes, que le sénateur se regarda comme un personnage bien séduisant pour s’être attiré l’admiration d’une si ravissante créature. Que lui restait-il donc à faire, si ce n’est d’aller inspecter la voiture ? À la porte néanmoins il s’arrêta une minute, et, revenant sur ses pas, dit avec hésitation :
Sa femme ouvrit lentement un cabinet attenant à sa chambre, prit la lampe qu’elle alla poser sur un bureau : là, d’un renfoncement secret, elle tira une clef qu’elle fit entrer dans la serrure d’un tiroir, et elle s’arrêta immobile. Ses deux fils qui, comme tous les enfants, avaient suivi leur mère, demeurèrent debout, silencieux à ses côtés, et attachèrent sur elle des regards interrogateurs. — Oh ! vous qui lisez ceci, s’il n’y a pas dans votre maison un coin secret, une cachette, que vous n’ouvrez que le cœur palpitant, les yeux humides, avec un douloureux respect, comme on ouvrirait une tombe : alors ! oh alors ! dites-vous heureuse, heureuse mère !
 
Madame Bird tira doucement le tiroir : il s’y trouvait de petits manteaux, de petits habits de diverses formes, des piles de petits tabliers, des rangées de petits bas, même une paire de souliers mignons, usés au bout, qui sortaient à demi de leur enveloppe de papier. Il y avait encore des joujoux : un petit cheval, une petite charrette, une toupie, une paume, souvenirs rassemblés avec tant de déchirements de cœur !… Assise, la figure cachée entre ses mains, elle pleura jusqu’à ce que les larmes filtrant au travers de ses doigts, tombassent dans le tiroir ; redressant alors vivement la tête, elle choisit, avec une hâte fébrile, les objets les plus solides, les plus simples, et en fit un paquet.
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même une paire de souliers mignons, usés au bout, qui sortaient à demi de leur enveloppe de papier. Il y avait encore des joujoux : un petit cheval, une petite charrette, une toupie, une paume, souvenirs rassemblés avec tant de déchirements de cœur !… Assise, la figure cachée entre ses mains, elle pleura jusqu’à ce que les larmes filtrant au travers de ses doigts, tombassent dans le tiroir ; redressant alors vivement la tête, elle choisit, avec une hâte fébrile, les objets les plus solides, les plus simples, et en fit un paquet.
 
« Maman ! dit un des petits garçons, lui touchant doucement le bras, est-ce que vous allez donner ces… ''ses'' choses ?
Madame Bird se leva ensuite, ouvrit une armoire, en tira deux habillements en bon état, et s’assit devant sa table : là, avec ses ciseaux, son aiguille, son dez, elle se dépêcha de son mieux, selon l’avis ouvert par son mari, à défaire ourlets et remplis, et à allonger les jupes ; ouvrage qu’elle ne quitta que lorsque la vieille horloge du coin eût sonné minuit, et qu’elle entendit le bruit sourd des roues devant la porte.
« Marie, dit
« Marie, dit M. Bird, qui entrait son paletot sur le bras, il est temps ; éveillez-les, nous devrions déjà être loin. »
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M. Bird, qui entrait son paletot sur le bras, il est temps ; éveillez-les, nous devrions déjà être loin. »
 
Madame Bird déposa promptement les différents objets dans une petite malle qu’elle ferma, en priant son mari de la faire porter dans la voiture, et elle courut appeler la pauvre femme. Celle-ci, couverte d’un manteau, d’un chapeau et d’un châle qui avaient appartenu à sa bienfaitrice, parut bientôt sur le seuil, son enfant dans ses bras. Le sénateur la fit au plus vite monter en voiture, et sa femme se hissa derrière lui sur le marche pied. Éliza, penchée hors de la portière, tendit sa main, aussi belle, aussi douce, aussi blanche que celle qui la prit en retour ; ses longs yeux noirs s’attachèrent à ceux de madame Bird avec une expression pénétrante et passionnée ; il semblait qu’elle allait parler ; ses lèvres s’entr’ouvraient frémissantes ; deux fois elle essaya, mais aucun son ne put sortir : du doigt elle montra le ciel avec un regard ineffable, retomba sur son siège, se couvrit le visage de ses mains, et la voiture roula.
La situation était des plus critiques pour le patriote qui venait, la semaine précédente, de provoquer, dans la législature de son pays, de sévères mesures contre les esclaves fugitifs, leurs receleurs et leurs complices. L’éloquence de notre bon sénateur avait, à la session de l’Ohio, rivalisé avec celle qui fit tant d’honneur, au grand Congrès, à ses confrères de Washington. Sublime comme eux, les mains dans ses poches, il avait vitupéré contre la faiblesse sentimentale de ceux qui peuvent mettre en balance, avec les grands intérêts de l’État, leur puérile pitié pour quelques misérables fugitifs.
 
Audacieux comme un lion, plein de sa conviction, il l’avait fait pénétrer dans toutes les âmes ; mais alors il ne voyait que les froides lettres qui forment le mot ''fugitif'' ; tout au plus songeait-il vaguement à la grossière image d’un noir, portant un paquet au bout d’un bâton, avec ces mots buriné
Audacieux comme un lion, plein de sa conviction, il l’avait fait pénétrer dans toutes les âmes ; mais alors il ne voyait que les froides lettres qui forment le mot ''fugitif'' ; tout au plus songeait-il vaguement à la grossière image d’un noir, portant un paquet au bout d’un bâton, avec ces mots burinés au-dessous : ''En fuite : appartenant au soussigné ;'' mots qu’il avait si souvent lus dans les annonces des journaux. L’impression, la poignante réalité, l’œil qui implore, la frêle et tremblante main humaine qui supplie, l’appel déchirant d’une angoisse désespérée, il ne les avait pas même rêvés. Il n’avait garde d’imaginer que le fugitif pût être une malheureuse mère, un pauvre enfant sans défense — comme celui qui portait maintenant le petit chapeau, si vite reconnu, de l’enfant qu’il avait vu mourir. Ainsi donc, notre sénateur n’étant ni de bronze ni de pierre, — mais un homme et un homme de cœur, — son patriotisme se trouvait en triste passe. N’en triomphez pas trop à ses dépens, bons frères des États du Sud, car nous doutons fort que beaucoup d’entre vous eussent lieu en pareille circonstance de se targuer de plus d’héroïsme. Nous avons des raisons de croire que dans les États du Kentucky, du Mississipi, se trouvent des âmes nobles et généreuses auxquelles l’appel du malheur n’arrive point en vain. Ah ! bons frères et compatriotes ! est-il loyal de votre part de réclamer de nous des services que, fussiez-vous à notre place, votre magnanimité vous défendrait de rendre ?
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s au-dessous : ''En fuite : appartenant au soussigné ;'' mots qu’il avait si souvent lus dans les annonces des journaux. L’impression, la poignante réalité, l’œil qui implore, la frêle et tremblante main humaine qui supplie, l’appel déchirant d’une angoisse désespérée, il ne les avait pas même rêvés. Il n’avait garde d’imaginer que le fugitif pût être une malheureuse mère, un pauvre enfant sans défense — comme celui qui portait maintenant le petit chapeau, si vite reconnu, de l’enfant qu’il avait vu mourir. Ainsi donc, notre sénateur n’étant ni de bronze ni de pierre, — mais un homme et un homme de cœur, — son patriotisme se trouvait en triste passe. N’en triomphez pas trop à ses dépens, bons frères des États du Sud, car nous doutons fort que beaucoup d’entre vous eussent lieu en pareille circonstance de se targuer de plus d’héroïsme. Nous avons des raisons de croire que dans les États du Kentucky, du Mississipi, se trouvent des âmes nobles et généreuses auxquelles l’appel du malheur n’arrive point en vain. Ah ! bons frères et compatriotes ! est-il loyal de votre part de réclamer de nous des services que, fussiez-vous à notre place, votre magnanimité vous défendrait de rendre ?
 
Quoi qu’il en soit, si notre brave sénateur se chargeait la conscience d’un péché politique, il était en bon train de l’expier par une nuit de pénitence. Il y avait eu d’interminables périodes de pluies ; le profond et riche sol de l’Ohio est, on le sait, des plus fangeux, et il fallait suivre une route à ''rails'' du bon vieux temps.
« Quelle sorte de route donc ? demanderont les voyageurs de l’Est qui ne connaissent de ''rails'' que ceux sur lesquels volent les locomotives. »
 
Sachez alors, innocent ami, que dans ces bienheureuses régions de l’Ouest, où la boue est d’une profondeur sans limites, les routes sont fabriquées à l’aide de troncs d’arbres raboteux placés transversalement côte à côte, et revêtus de terre, mousse, gazon, de tout ce qui vient sous la main, dans sa fraîcheur primitive. Ensuite, les naturels du pays s’applaudissent, appellent ce piège à roues une route, et s’empressent de trotter dessus. Avec le temps et les pluies, gazons et terres disparaissent, les troncs voyagent çà et là, s’arrêtent dans des postures pittoresques, un bout en l’air, l’autre en bas, ou bien faisant la croix, et laissant entre eux de vastes ornières, abîmes pleins d’une boue noire et liquide.
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vient sous la main, dans sa fraîcheur primitive. Ensuite, les naturels du pays s’applaudissent, appellent ce piège à roues une route, et s’empressent de trotter dessus. Avec le temps et les pluies, gazons et terres disparaissent, les troncs voyagent çà et là, s’arrêtent dans des postures pittoresques, un bout en l’air, l’autre en bas, ou bien faisant la croix, et laissant entre eux de vastes ornières, abîmes pleins d’une boue noire et liquide.
 
C’était sur une route de ce genre que trébuchait notre sénateur, tout en réfléchissant, autant que le permettaient les circonstances, tandis que s’embourbaient les roues et que les essieux criaient. Tantôt on penche d’un côté, tantôt de l’autre. — Un soubresaut imprévu jette sur la portière inclinée le sénateur, l’enfant, la femme, et soudain la voiture s’arrête : on entend Cudjoe au dehors pester après ses chevaux ; ils tirent, ils s’évertuent en vain. Lorsque le sénateur a perdu toute patience, l’équipage se relève d’un bond ; — les deux roues de devant plongent dans le vide, et femme, enfant, sénateur vont donner du nez sur les coussins. — Le chapeau du sénateur s’enfonce sans cérémonie sur sa tète en façon d’éteignoir ; — l’enfant crie ; — Cudjoe adresse à ses bêtes qui ruent en se cabrant sous le fouet les plus énergiques exhortations. La voiture se relève encore ; — cette fois, ce sont les roues de derrière qui glissent dans l’abîme, et les voyageurs sont rejetés pêle-mêle sur le siège du fond ; les coudes du sénateur décoiffent la jeune femme, dont les pieds, en revanche, vont se loger dans le malheureux castor, qui du choc a rebondi : quelques minutes encore, et le bourbier est franchi, les chevaux pantelants s’arrêtent ; — le sénateur ramasse son chapeau, la femme rattache le sien, apaise son enfant, et tous trois se raidissent contre les événements à venir.
 
Durant un bout de chemin, ce n’est plus que le roulis criard et habituel des roues boiteuses, entremêlé de quelques cahots et secousses ; mais, à l’instant où nos voyageurs se flattent d’être hors de peine, un soudain plongeon les met subitement sur pied, et les rejette non moins subitement sur leur siège ; la voiture s’arrête net, et Cudjoe, après s’être beaucoup agité au dehors, parait à la portière.
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voyageurs se flattent d’être hors de peine, un soudain plongeon les met subitement sur pied, et les rejette non moins subitement sur leur siège ; la voiture s’arrête net, et Cudjoe, après s’être beaucoup agité au dehors, parait à la portière.
 
« Maître, s’il vous plaît, la place être fort mauvaise. Pas possible s’en tirer : faut mettre des ''rails'', pour sûr. »
Par pure sympathie pour les os du lecteur, nous renonçons à poursuivre ce récit. Les voyageurs de l’Ouest qui ont passé les heures de la nuit dans l’agréable occupation d’arracher les pieux des barrières pour en faire des rails, et tirer leurs voitures de quelque abominable trou, auront une compassion suffisante de notre infortuné héros. Demandons-leur pour lui une larme silencieuse et passons.
 
Il était fort tard lorsque la voiture, boueuse et ruisselante, sortit de la crique, et s’arrêta à la porte d’une grande ferme. Il fallut quelque persévérance pour en réveiller les habitants ; enfin le respectable propriétaire parut et débarra la porte. C’était un grand, gros, robuste ourson, de six pieds et quelques pouces de haut en dehors des bottes, enveloppé d’une blouse de chasse de flanelle rouge. Une natte épaisse et emmêlée de cheveux roux, une barbe de même nuance et de plusieurs jours de date, ne contribuaient pas à rendre son extérieur prévenant. Il demeura quelques minutes tout droit, levant en l’air sa chandelle, lorgnant nos voyageurs d’un œil hagard, avec une expression effarouchée des plus lisibles. Ce ne fut pas sans efforts que le sénateur parvint à lui faire comprendre ce dont il s’agissait. Pendant qu’il s’y évertue, faisons connaître un peu à nos lecteurs ce nouveau personnage.é
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vertue, faisons connaître un peu à nos lecteurs ce nouveau personnage.
 
L’honnête vieux Jean Van Trompe, jadis propriétaire de vastes biens dans le Kentucky, et d’un personnel d’esclaves très-considérable, n’avait d’un ours que la peau. Doué par la nature d’un cœur juste, honnête et noble, un grand cœur dans un corps de géant, il avait pendant quelques années supporté, avec un malaise croissant, le jeu d’un système également funeste à l’oppresseur et à l’opprimé. Un jour enfin son noble cœur se gonflant de façon à rompre sa chaîne, il avait pris son portefeuille, et traversant l’Ohio, acheté dans cet État bon nombre d’hectares d’un terrain riche et productif. Après quoi, affranchissant tout son monde, hommes, femmes, enfants, il les expédia dans des charrettes à ces nouvelles terres pour s’y établir ; et l’honnête Jean, se retirant sur une ferme isolée au bord d’une baie, jouissait en paix, dans cette profonde retraite, de sa conscience et de ses réflexions.
qui formait sa chevelure, et éclata d’un rire homérique.
 
Fatiguée, exténuée, abattue, la pauvre Éliza se traîna vers la porte, son enfant profondément endormi dans ses bras. L’ourson approcha la lumière de sa figure, et, laissant échapper un grognement de compassion, ouvrit la porte d’une petite chambre attenant à la vaste cuisine où ils se trouvaient ; il lui fit signe d’y entrer, alluma une chandelle, posa le flambeau sur la table, et s’adressant alors à Éliza :
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un grognement de compassion, ouvrit la porte d’une petite chambre attenant à la vaste cuisine où ils se trouvaient ; il lui fit signe d’y entrer, alluma une chandelle, posa le flambeau sur la table, et s’adressant alors à Éliza :
 
« Maintenant, je vous le dis, jeune fille, ne vous avisez pas d’avoir peur. Qu’ils y viennent ! je ne vous dis que ça ; je suis prêt ! et il montra deux ou trois bonnes carabines rangées au-dessus de la cheminée. Ceux qui me connaissent, un brin seulement, savent assez qu’il ne serait pas sain du tout d’essayer d’enlever quelqu’un de chez moi, malgré moi ! Or donc, dormez maintenant sur les deux oreilles, comme si votre mère vous berçait. » Ayant parlé, il referma la porte.
Le sénateur raconta en peu de mots les aventures d’Éliza.
 
— Oh ! — ah ! — ouf. — Allons ! — demandez-moi un peu ! — Hé là là ! — elle ! oh ! elle ! — une mère ! Eh ! c’est la nature même ! et chassée comme un daim, pour avoir des sentiments naturels, pour avoir agi comme doit agir une mère ! Ces choses-là me feraient jurer ! dit l’honnête Jean, essuyant ses yeux du revers de sa main rugueuse. Voyez-vous, monsieur, c’est pourquoi j’ai passé des années et des années sans me joindre à aucune Église : les ministres de nos côtés prêchaient que la Bible autorise ces rafles d’hommes. Je ne pouvais leur tenir tête, moi, avec leur grec et leur hébreu ! je les plantai donc là, eux et leurs livres. Ce n’est que lorsque j’ai trouvé un ministre qui pouvait leur river leur clou, en grec et en toutes langues, et qui prêchait juste le contraire, que j’ai dit : Voilà mon homme ! et j’ai mordu à la chose et joint sa chapelle, — C’est là l’histoire ! Et Jean qui s’était empressé, tout en parlant, de déboucher quelques bouteilles d’un cidre mousseux, le servit à son hôtes’é
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tait empressé, tout en parlant, de déboucher quelques bouteilles d’un cidre mousseux, le servit à son hôte
 
— Vous ferez bien, voyez-vous, de nous rester jusqu’au jour, poursuivit-il cordialement. J’appellerai la vieille, et votre lit sera fait en un clin d’œil.
Le jour apparaît gris et brumeux à travers la fenêtre de la case de l’oncle Tom. Il éclaire des visages abattus, reflets de cœurs plus tristes encore. Une ou deux chemises grossières, mais propres, fraîchement repassées, sont posées sur le dos d’une chaise devant le feu, et sur la petite table à côté, tante Chloé en étale une troisième. Elle unit et aplatit d’un coup de fer chaque pli, chaque ourlet, avec la plus scrupuleuse exactitude : de temps à autre elle porte sa main à son visage pour essuyer les pleurs qui coulent le long de ses joues.
 
Tom est assis, sa Bible ouverte sur ses genoux, la tête appuyée sur sa main : tous deux se taisent. Il est de bonne heure, et les marmots dorment ensemble dans le coffre à roulettes
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les marmots dorment ensemble dans le coffre à roulettes
 
Tom possédait au plus haut degré la tendresse de cœur, les affections de famille qui, pour le malheur de sa race infortunée, sont un de ses caractères distinctifs. Il se leva, et alla en silence regarder ses enfants.
 
« Pensons aux grâces que nous avons reçues, ajouta-t-il d’une voix brisée, comme s’il lui eût fallu en effet un grand effort de courage pour y penser en ce moment.
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— Des grâces ! dit tante Chloé, je n’en vois guère. C’est pas juste, non, c’est pas juste ! le maître n’aurait jamais dû en venir à te laisser prendre, toi, pour payer ses dettes. Lui as-tu pas gagné deux fois plus qu’on ne lui donne de toi ? Il te devait ta liberté ; il te la devait depuis des années. Il est peut-être bien empêché, je ne dis pas non ; mais ce qu’il fait là est mal, je le sens. Rien ne me l’ôterait de l’idée. Une créature si fidèle, qui a toujours mis l’intérêt du maître avant le sien, qui comptait plus sur lui que sur femme et enfants ! Ah ! ceux qui vendent l’amour du cœur, le sang du cœur pour se tirer d’embarras, auront à régler un jour avec le bon Dieu !…
 
— Ça devrait me reconsoler ; eh bien, ça ne me console pas du tout, dit tante Chloé ; mais à quoi sert de parler ? je ferais mieux de mouiller ma pâte, et de te faire un bon déjeuner, car qui sait quand tu en auras un autre ? »
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Pour apprécier les souffrances des noirs vendus dans le Sud, il faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race sont particulièrement fortes. Chez elle, l’attachement local est très-profond. D’un naturel timide et peu entreprenant, elle s’affectionne au logis, à la vie domestique. Joignez à ces tendances toutes les terreurs qui accompagnent l’inconnu ; pensez que, dès l’enfance, le nègre est élevé à croire que la dernière limite du châtiment est d’être vendu dans le Sud. La menace d’être envoyé au ''bas'' de la rivière est pire que le fouet, pire que la torture. Nous avons nous-mêmes entendu des noirs exprimer ce sentiment ; nous avons vu avec quel effroi sincère ils écoutent, aux heures de repos, les terribles histoires de la basse rivière. C’est pour eux :
Un missionnaire, qui a vécu parmi les esclaves fugitifs au Canada, nous racontait que beaucoup se confessaient de s’être enfuis de chez d’assez bons maîtres, et d’avoir osé braver tous les périls de l’évasion, uniquement par l’horreur que leur inspirait l’idée d’être vendus dans le Sud, — sentence toujours suspendue sur leurs têtes, sur celles de leurs maris, de leurs femmes, de leurs enfants. L’Africain, naturellement craintif, patient, indécis, puise dans cette terreur un courage héroïque, qui lui fait affronter la faim, le froid, la souffrance, la traversée du désert, et les dangers plus redoutables encore qui l’attendent s’il échoue.
 
Le déjeuner de la famille fumait maintenant sur la table, car madame Shelby avait, pour cette matinée, exempté la tante Chloé de son service à la grande maison. La pauvre âme avait dépensé tout ce qui lui restait d’énergie dans les apprêts de ce repas d’adieu : elle avait tué son poulet de choix, pétri de son mieux ses galettes, juste au goût de son mari ; elle avait tiré de l’armoire, et rangé sur le manteau de la cheminée, certaines bouteilles de conserves qui n’apparaissaient que dans les grandes occasions.
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juste au goût de son mari ; elle avait tiré de l’armoire, et rangé sur le manteau de la cheminée, certaines bouteilles de conserves qui n’apparaissaient que dans les grandes occasions.
 
« Seigneur bon Dieu ! dit Moïse triomphant, nous, gagner un fameux déjeuner ce matin ! »
Moïse et Pierrot n’attendirent pas une seconde invitation, et, se mettant à l’œuvre, ils firent honneur au déjeuner qui, sans eux, eût couru gros risque de rester intact.
 
« À présent, dit tante Chloé, s’affairant autour de la table, je vais empaqueter tes hardes. Qui sait s’ils ne te les prendront pas ! ils en sont bien capables ! Je connais leurs façons !… des gens de boue, quoi !… Je mets dans ce coin-là les gilets de flanelle pour tes rhumatismes ; faut en prendre soin, car tu n’auras plus personne pour t’en faire d’autres. Ici, en dessous, sont les vieilles chemises, et en dessus les neuves. Voilà les bas que j’ai remaillés hier soir ; j’ai mis dedans la pelote de laine pour les raccommoder. Mais, seigneur Bon Pieu ! qui le raccommodera ? » Et tante Chloé, de nouveau abattue, la tête penchée sur le bord de la caisse, éclata en sanglots. « Pensez un peu ! pas une âme pour avoir soin de toi, bien portant ou malade ! Je crois que je n’aurai plus le cœur d’être bonne après ça. »remaillé
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s hier soir ; j’ai mis dedans la pelote de laine pour les raccommoder. Mais, seigneur Bon Pieu ! qui le raccommodera ? » Et tante Chloé, de nouveau abattue, la tête penchée sur le bord de la caisse, éclata en sanglots. « Pensez un peu ! pas une âme pour avoir soin de toi, bien portant ou malade ! Je crois que je n’aurai plus le cœur d’être bonne après ça. »
 
Les petits garçons, ayant dépêché tout ce qu’il y avait à déjeuner, commencèrent à comprendre ce qui se passait, et, voyant leur mère en larmes, leur père profondément triste, ils se mirent à pleurnicher et à s’essuyer les yeux. L’oncle Tom tenait la petite sur ses genoux, et la laissait se passer toutes ses fantaisies : elle lui égratignait le visage, lui tirait les cheveux, et parfois éclatait en bruyantes explosions de joie, résultats évidents de ses méditations intérieures.
« Tom, dit-elle, je viens pour… » Elle s’arrêta tout à coup, regarda le groupe silencieux, et, se couvrant la figure de son mouchoir, elle sanglota.
 
« Seigneur bon Dieu ! maîtresse, pas pleurer ! pas pleurer comme ça ! » dit tante Chloé éclatant à son tour. Pendant quelques moments, tous pleurèrent de compagnie ; et dans ces larmes que répandirent ensemble les plus élevés et les plus humbles, se fondirent toutes les colères, tous les ressentiments qui brûlent le cœur de l’opprimé.
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plus élevés et les plus humbles, se fondirent toutes les colères, tous les ressentiments qui brûlent le cœur de l’opprimé.
 
Ô vous qui visitez le pauvre, sachez-le bien, tout ce que votre argent peut acheter, donné d’une main froide en détournant les yeux, ne vaut pas une larme d’affectueuse sympathie !
 
Madame Shelby rejoignit le marchand, et le retint quelques minutes : tandis qu’elle lui parlait avec vivacité, la triste famille s’achemina vers un chariot attelé devant la porte. Tous les esclaves de l’habitation, jeunes et vieux, s’étaient rassemblés pour dire adieu à leur ancien camarade. Ils le respectaient comme l’homme de confiance du maître et comme leur guide religieux, et il y avait de grandes manifestations de douleur et de sympathie, surtout de la part des femmes.
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« Eh ! Chloé, tu en prends ton parti mieux que nous ! dit l’une d’elles qui donnait libre cours à ses larmes, et que scandalisait le sombre et calme maintien de la tante Chloé, debout près du chariot.
Haley fouetta le cheval, et emporta sa propriété, qui, la tête tournée en arrière, jetait un triste et long regard à la chère vieille maison.
 
M.
M. Shelby avait eu soin de ne pas se trouver chez lui. Il avait vendu Tom sous la pression de Ia nécessité, et pour s’affranchir du pouvoir d’un drôle qu’il redoutait. Sa première sensation, après le marché conclu, fut celle d’un grand soulagement. Mais les reproches de sa femme éveillèrent ses regrets à demi assoupis, et la résignation de Tom les rendit plus poignants encore. En vain se disait-il qu’il avait le ''droit'' d’en agir ainsi, que tout le monde en faisait autant, et beaucoup sans avoir comme lui l’excuse de la nécessité : il ne parvenait pas à se convaincre. Peu soucieux d’assister aux scènes désagréables de la prise de possession, il était allé en tournée d’affaires dans le haut pays, espérant bien que tout serait terminé à son retour.
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Shelby avait eu soin de ne pas se trouver chez lui. Il avait vendu Tom sous la pression de Ia nécessité, et pour s’affranchir du pouvoir d’un drôle qu’il redoutait. Sa première sensation, après le marché conclu, fut celle d’un grand soulagement. Mais les reproches de sa femme éveillèrent ses regrets à demi assoupis, et la résignation de Tom les rendit plus poignants encore. En vain se disait-il qu’il avait le ''droit'' d’en agir ainsi, que tout le monde en faisait autant, et beaucoup sans avoir comme lui l’excuse de la nécessité : il ne parvenait pas à se convaincre. Peu soucieux d’assister aux scènes désagréables de la prise de possession, il était allé en tournée d’affaires dans le haut pays, espérant bien que tout serait terminé à son retour.
 
Tom et Haley roulèrent sur le chemin poudreux, chaque objet familier s’enfuyant en arrière, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint les limites de la plantation, et gagné la grande route. Au bout d’environ un mille, Haley s’arrêta devant une forge, et y entra, une paire de menottes à la main.
— Vous ne dites pas cela ! qui l’aurait jamais cru ?… Oh ! vous n’avez que faire de l’enchaîner si fort ! il n’y a pas de créature meilleure, plus fidèle…
 
— Oui, oui, vos ''merveilles'' sont toujours les plus pressées de s’enfuir ! Parlez-moi des tout à fait bêtes qui ne s’inquiètent pas où ils vont, des ivrognes qui ne se soucient que de boire ! Ceux-là sont faciles à garder ! ils prennent même un certain plaisir à être trimballés à droite, à gauche : ce que vos sujets de première qualité détestent comme le péché. Je ne connais pas de meilleure garantie que de bonnes chaînes. Laissez-leur des jambes, ils s’en serviront : comptez-y.
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garantie que de bonnes chaînes. Laissez-leur des jambes, ils s’en serviront : comptez-y.
 
— C’est qu’aussi, reprit le forgeron, cherchant parmi ses outils, vos plantations du Sud ne sont pas précisément l’endroit où un nègre du Kentucky se soucie d’aller. Ils meurent comme mouches là-bas ! pas vrai ?
— Oh ! massa Georgie ! c’est si grand bonheur pour moi de vous voir ! je pouvais pas endurer l’idée de partir sans vous avoir dit adieu ! Si vous saviez tout le bien que vous me faites ! » Un mouvement de Tom attira les yeux de Georgie sur les chaînes qui lui liaient les pieds.
 
« Quelle
« Quelle infamie ! dit-il, en levant les mains. J’assommerai ce misérable — oui, je l’assommerai !
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infamie ! dit-il, en levant les mains. J’assommerai ce misérable — oui, je l’assommerai !
 
— Non. Vous n’en ferez rien, massa Georgie ; calmez-vous, et ne parlez pas si haut : je ne m’en trouverais pas mieux, si vous le fâchiez.
— Oh ! massa Georgie, ne parlez pas ainsi de votre père.
 
— Je
— Je n’en veux pas dire de mal, oncle Tom.
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n’en veux pas dire de mal, oncle Tom.
 
— Voyez-vous, massa Georgie, il vous faut être un brave garçon ! songez à tant de cœurs qui ont mis leur espérance en vous. Serrez-vous toujours contre votre mère. Ne soyez pas comme ces jeunes sots qui se croient trop grands pour écouter celle qui les a portés et mis au monde. Le Seigneur, qui nous renouvelle ses plus beaux dons, ne nous donne qu’une mère ! vous ne verrez jamais la pareille de la vôtre, massa Georgie, quand vous devriez vivre cent ans ; Ainsi vous vous tiendrez à ses côtés, et vous grandirez près d’elle, pour être sa consolation et sa joie. N’est-ce pas, mon cher enfant, vous le ferez ?… vous le voulez ?
— C’est que je suis une idée plus vieux, vous savez, dit Tom, caressant de sa large et forte main la tête bouclée du jeune garçon, et parlant d’une voix aussi tendre que celle d’une femme : je vois comme qui dirait tout ce qui est contenu en vous ; et que n’y a-t-il pas, massa Georgie ?… de la science, des privilèges, la lecture, l’écriture… Aussi, vous deviendrez un bon, grand et savant homme ; vos parents et tous les gens de l’habitation seront si fiers de vous ! Soyez un bon maître… comme votre père ; soyez chrétien comme votre mère. « Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse ! » massa Georgie.
 
— Je m’appliquerai surtout à être bon, oncle Tom ; je vous le promets,
— Je m’appliquerai surtout à être bon, oncle Tom ; je vous le promets, dit Georgie. Je veux être un ''modèle !'' mais vous me promettez aussi de ne pas perdre courage. Je vous ramènerai un jour ; et comme je l’ai dit à tante Chloé ce matin, quand je serai homme, je vous ferai bâtir une case où il y aura une chambre à coucher, et un salon avec un tapis. Oh ! vous aurez encore du bon temps ! »
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dit Georgie. Je veux être un ''modèle !'' mais vous me promettez aussi de ne pas perdre courage. Je vous ramènerai un jour ; et comme je l’ai dit à tante Chloé ce matin, quand je serai homme, je vous ferai bâtir une case où il y aura une chambre à coucher, et un salon avec un tapis. Oh ! vous aurez encore du bon temps ! »
 
Haley sortit de la forge les menottes à la main, comme Georgie sautait à bas du chariot.
 
— Au revoir, massa Georgie ! dit Tom en le contemplant avec une tendresse admirative. Que le Tout-Puissant vous bénisse ! — Ah ! le Kentucky n’en a pas beaucoup comme vous ! » ajouta-t-il dans la plénitude de son cœur, lorsqu’il eut perdu de vue la figure franche et enfantine. Il continua de regarder jusqu’à ce que le retentissement des pas du cheval mourût dans le lointain, dernier son, dernier écho du logis !
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Il sentit un point chaud sur son cœur ; c’était le précieux dollar que Georgie y avait placé ; il y porta la main, et le serra contre lui.
 
À une heure avancée de l’après-midi, par un épais brouillard, un voyageur mettait pied à terre devant la porte d’une assez méchante hôtellerie du village de N***, au Kentucky. Dans la salle d’entrée se trouvait réunie une compagnie fort mélangée, que la rigueur du temps avait forcée d’y chercher un abri. De grands Kentuckiens, aux os saillants, vêtus de blouses de chasse, étalant leurs
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membres dégingandés dans le plus d’espace possible, avec le laisser aller particulier à leur race ; — des fusils entassés dans les coins, des poires à poudre, des carnassières, des chiens de chasse et de petits nègres couchés pêle-mêle, formaient les traits principaux du tableau. Devant le feu était assis un personnage à longues jambes, se balançant dans sa chaise, son chapeau sur la tête, et les talons de ses bottes boueuses reposant majestueusement sur le manteau de la cheminée ; — posture tout à fait favorable aux méditations qu’éveillent les tavernes de l’Ouest, si l’on en juge par la prédilection des voyageurs pour ce nouveau genre d’élévation intellectuelle{{refl|1}}.
 
 
Cet emblème caractéristique de la souveraineté de l’homme figurait, il est vrai, sur la tête de tous les assistants : feutre, feuille de palmier, castor crasseux, ou luisant chapeau neuf, il rayonnait partout avec une indépendance toute républicaine. II semblait même participer de la nature de chaque individu. Les uns le portaient sur l’oreille, en tapageurs, — c’étaient de joyeux bons vivants, d’humeur facile et sans gène ; d’autres l’abaissaient fièrement sur le nez, — caractères de fer, qui n’ôtaient pas leur chapeau, parce qu’il ne leur ''convenait pas'' de l’ôter, et qui ''prétendaient'' le mettre à leur fantaisie ! Il y en avait qui le renversaient en arrière, — gens éveillés, qui voulaient voir clair devant eux ; tandis que les indifférents, s’inquiétant peu de leur coiffure, la laissaient libre de prendre toutes les allures imaginables : bref, ces divers chapeaux eussent fourni une étude digne de Shakespeare.
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Des nègres, en larges pantalons, mais peu pourvus de chemises, couraient de çà, de là, sans parvenir à d’autre résultat qu’à prouver leur bonne volonté, et leur empressement à mettre toute la création sens dessus dessous, pour le plus grand bien de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce remue-ménage un feu à moitié cheminée, craquant, flambant, pétillant, au milieu de portes et de fenêtres toutes grandes ouvertes, dont les rideaux en calicot flottent et se débattent sous le souffle énergique d’une brise glaciale, et vous aurez une idée des séductions d’une taverne du Kentucky.
Le Kentuckien de nos jours est un frappant exemple de la transmission des instincts et des particularités. Ses pères, puissants chasseurs, campaient dans les bois, dormaient à découvert sous le ciel libre, sans autres flambeaux que les étoiles. Leur descendant moderne agit précisément comme si la maison était un campement ; — il garde son chapeau à toute heure, se jette, s’étend partout, et pose ses talons sur le dos des chaises et sur le manteau des cheminées, comme jadis son aïeul appuyait les siens sur un tronc d’arbre, et s’étendait le long de la verte pelouse. Hiver comme été, il laisse portes et fenêtres ouvertes, afin d’avoir assez d’air pour ses vastes poumons ; il appelle cavalièrement tout le monde : « Mon cher ! » avec une ''nonchalante bonhomie'', et somme toute, c’est bien la plus franche, la plus accommodante, la plus joviale créature qui soit au monde.
 
Le voyageur, introduit par le hasard au milieu de cette réunion d’amateurs du sans-gêne, était vieux, petit, gros, à figure ouverte et ronde, d’un aspect original et tant soit peu comique ; il tenait à la main sa valise et son parapluie, et résistait avec opiniâtreté aux tentatives que faisaient les domestiques pour l’en débarrasser. Après avoir jeté un regard inquiet autour de la salle, il battit en retraite jusqu’au coin le plus chaud, s’y établit avec ses précieux bagages, qu’il colloqua sous sa chaise, et leva timidement les yeux sur le long personnage dont les talons illustraient le bord de la cheminée, et qui expectorait, de droite à gauche, avec une intrépidité des plus alarmantes pour les gens nerveux et à préjugés.
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timidement les yeux sur le long personnage dont les talons illustraient le bord de la cheminée, et qui expectorait, de droite à gauche, avec une intrépidité des plus alarmantes pour les gens nerveux et à préjugés.
 
« Hé ! comment vous va, mon cher ? dit le susdit gentilhomme, lançant, par manière de salut, une formidable effusion de jus de tabac du côté du nouvel arrivant.
— Le signalement d’un nègre, » dit quelqu’un brièvement.
 
M. Wilson, c’est le nom du vieux gentilhomme, se leva, et après avoir rangé sa valise et son parapluie, il tira méthodiquement ses lunettes de leur étui, les mit sur son nez, et lut :
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méthodiquement ses lunettes de leur étui, les mit sur son nez, et lut :
 
« En fuite de chez le soussigné, le mulâtre Georges. Ledit Georges a cinq pieds huit pouces, le teint très-clair, les cheveux bruns et bouclés. Il est intelligent, s’exprime bien, sait lire et écrire. Il tentera probablement de se faire passer pour blanc. Il a de profondes cicatrices sur le dos et sur les épaules. Il a été marqué dans la main droite de la lettre '''H'''.
 
— J’ai moi-même tout un régiment de nègres, poursuivit l’homme, reprenant sa position et son attaque
contre le chenet ; je leur dis : Enfants, creusez, bêchez, ''courez'', si le cœur vous en dit ! je ne serai jamais sur votre dos à vous espionner, et comme cela, je les gardes. Dès qu’ils se sentent libres de s’enfuir, l’envie leur en passe. De plus, j’ai leurs actes d’affranchissement tout prêts, tout enregistrés, au cas ou je viendrais à chavirer un de ces jours, et ils le savent. Je puis vous dire qu’il n’y a personne dans tout le pays qui tire meilleur parti de ses nègres que moi. J’en ai envoyé à Cincinnati conduire pour cinq cents dollars de poulains, et ils m’ont rapporté l’argent, leste et preste. Ça tombe sous le sens. Traitez-les comme des chiens, et vous aurez de la ''chienne'' de besogne ; traitez-les en hommes, ils travailleront et agiront en hommes. »
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Dès qu’ils se sentent libres de s’enfuir, l’envie leur en passe. De plus, j’ai leurs actes d’affranchissement tout prêts, tout enregistrés, au cas ou je viendrais à chavirer un de ces jours, et ils le savent. Je puis vous dire qu’il n’y a personne dans tout le pays qui tire meilleur parti de ses nègres que moi. J’en ai envoyé à Cincinnati conduire pour cinq cents dollars de poulains, et ils m’ont rapporté l’argent, leste et preste. Ça tombe sous le sens. Traitez-les comme des chiens, et vous aurez de la ''chienne'' de besogne ; traitez-les en hommes, ils travailleront et agiront en hommes. »
 
Et, dans la chaleur de sa conviction, l’honnête éleveur de bestiaux accompagna cette sortie morale d’un véritable ''feu d’artifice'' dirigé vers l’âtre.
— C’est-à-dire que le Seigneur en a fait des hommes, et qu’il faut taper dur pour en faire des bêtes, reprit sèchement l’éleveur.
 
— Les nègres qui en savent si long ne sont pas du tout
— Les nègres qui en savent si long ne sont pas du tout avantageux au maître, continua l’autre, retranché dans son ignorance vulgaire et bornée. De quoi servent les talents et toutes ces fariboles-là, quand on ne peut pas s’en servir soi-même ? Ils s’en servent, eux autres, mais pour nous mettre dedans. J’ai eu un ou deux de ces drôles-là et je les ai bien vite vendus à la basse rivière. Je savais que je les perdrais tôt ou tard, si je ne m’en défaisais pas.
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avantageux au maître, continua l’autre, retranché dans son ignorance vulgaire et bornée. De quoi servent les talents et toutes ces fariboles-là, quand on ne peut pas s’en servir soi-même ? Ils s’en servent, eux autres, mais pour nous mettre dedans. J’ai eu un ou deux de ces drôles-là et je les ai bien vite vendus à la basse rivière. Je savais que je les perdrais tôt ou tard, si je ne m’en défaisais pas.
 
— Que n’envoyez-vous là-haut prier le Seigneur de vous en faire un assortiment ; moins les âmes, bien entendu ! » dit l’éleveur d’un ton goguenard.
 
— Ni moi non plus ; je n’y ai certes pas regardé, » dit l’étranger en bâillant. Il pria l’hôte de lui faire donner une chambre particulière, où il put dépêcher quelques écritures pressées.
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L’hôte était tout zèle, et un relai d’environ sept nègres, jeunes et vieux, mâles et femelles, petits et grands, s’abattirent alentour comme une volée de perdrix, gazouillant, affairés, se poussant, se coudoyant, se marchant sur les talons, dans leur lutte à préparer la chambre « à maître, » tandis que ce dernier, assis au milieu de la salle, liait conversation avec son voisin.
M. Wilson le suivit, toujours de l’air d’un homme qui marche en rêvant. Ils montèrent au-dessus, dans une grande pièce, où pétillait un feu nouvellement allumé, et où plusieurs domestiques mettaient la dernière main aux arrangements de la chambre.
 
Tout étant terminé, ils sortirent ; le jeune homme ferma la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna, et, les bras croisés sur sa poitrine, regarda en face M. Wilson.
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les bras croisés sur sa poitrine, regarda en face M. Wilson.
 
« Georges ! s’écria celui-ci.
 
Le brave M. Wilson, de caractère prudent et méticuleux, parcourait la chambre de long en large, « fort combattu et ballotté en esprit, » comme dit John Bunyan{{refl|2}}. Partagé entre le désir d’aider Georges, et une certaine velléité de prêter main forte à la loi et à l’ordre, il marmottait, tout en marchant :
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« Eh bien, Georges, vous voilà en fuite, à ce que je suppose ! — Vous avez planté là votre maître… (ce n’est pas que je m’en étonne), et pourtant je suis fâché, — Georges ; — oui, décidément… je dois vous le dire, Georges… c’est mon devoir.
— Ce sont des sentiments très-naturels, Georges, reprit le digne fabricant, et il se moucha. — Oui, très-naturels ; mais il est de mon devoir de ne pas les encourager. Oui, mon brave garçon, j’en suis fâché pour vous ; c’est un cas grave, très-grave ! L’apôtre dit : « Que chacun demeure dans la condition à laquelle il est appelé. » Nous devons tous nous soumettre aux suggestions de la Providence, — voyez-vous, Georges ! »
 
Georges était debout, la tête en arrière, les bras étroitement serrés sur sa large poitrine, tandis qu’un amer sourire crispait ses lèvres.
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serrés sur sa large poitrine, tandis qu’un amer sourire crispait ses lèvres.
 
« Monsieur Wilson, dit-il, si les Indiens venaient vous faire prisonnier, vous, votre femme et vos enfants, et prétendaient vous tenir toute la vie à labourer et à faire venir le maïs pour eux, croiriez-vous de votre devoir de rester dans la condition à laquelle vous seriez appelé ? J’imagine plutôt que le premier cheval errant qui vous tomberait sous la main, vous semblerait une ''suggestion'' de la Providence ; — qu’en dites-vous ? »
— Vraiment, Georges, vous êtes dans une disposition d’esprit alarmante ! Vous parlez en désespéré. J’en suis chagrin ! Songez que vous allez violer les lois de votre pays.
 
— Encore mon pays ! — monsieur Wilson, vous avez un
— Encore mon pays ! — monsieur Wilson, vous avez un pays, ''vous !'' mais moi et mes pareils, nés de mères esclaves, quel pays avons-nous ? quelles lois y a-t-il pour nous ? Nous ne les faisons pas — nous ne les votons pas — nous n’y sommes pour rien.— En revanche, elles nous écrasent, et nous courbent à terre. N’ai-je pas entendu vos discours du 4 juillet{{refl|3}} ? Ne dites-vous pas à tous, une fois l’an, que les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement des gouvernés ? Un homme qui entend ces choses ne saurait s’empêcher de penser, de rapprocher les protestations des actes, et de voir ce qui en ressort. »
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pays, ''vous !'' mais moi et mes pareils, nés de mères esclaves, quel pays avons-nous ? quelles lois y a-t-il pour nous ? Nous ne les faisons pas — nous ne les votons pas — nous n’y sommes pour rien.— En revanche, elles nous écrasent, et nous courbent à terre. N’ai-je pas entendu vos discours du 4 juillet{{refl|3}} ? Ne dites-vous pas à tous, une fois l’an, que les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement des gouvernés ? Un homme qui entend ces choses ne saurait s’empêcher de penser, de rapprocher les protestations des actes, et de voir ce qui en ressort. »
 
La nature de M. Wilson se pouvait comparer à une balle de coton : elle était molle, douce, sans consistance, et embrouillée. Il plaignait réellement Georges de tout sou cœur ; il avait une nuageuse perception des sentiments qui l’agitaient ; mais il croyait de son devoir de lui dire de ''bonnes'' paroles, avec une insupportable opiniâtreté.
« Georges, c’est mal ; je dois vous conseiller, en ami, de ne pas vous jeter dans ces idées-là. Elles sont malsaines, très-malsaines pour les gens de votre sorte. » M. Wilson s’assit devant une table, et se mit à mâchonner nerveusement la poignée de son parapluie.
 
« Maintenant, monsieur Wilson, dit Georges en s’avançant et s’asseyant résolument en face de lui, regardez-moi, s’il vous plaît. Ne suis-je pas ici un homme tout comme vous ? Voyez ma figure, voyez mes mains, voyez toute ma personne, et le jeune homme se leva d’un air fier. Pourquoi ne serais-je pas un homme aussi bien que qui que ce soit ? Écoutez, monsieur Wilson, ce que j’ai à vous dire. J’avais un père, — un de vos gentilshommes du Kentucky, — qui ne m’a pas jugé digne d’être mis à part de ses chiens et de ses chevaux ; qui n’a pas même songé à me préserver d’être vendu après sa mort pour libérer la propriété. J’ai vu ma mère mise à l’encan, elle et ses sept enfants : ils ont été vendus sous ses yeux, un à un, tous à des acquéreurs différents, et j’étais le plus jeune. Elle vint et s’agenouilla devant mon ancien maître, le suppliant de l’acheter avec moi, afin qu’il lui restât du moins un enfant : il la repoussa d’un coup de sa lourde botte. Je le vis, et j’entendis pour la dernière fois les cris et les gémissements de la pauvre femme, comme il m’attachait au cou de son cheval pour m’emmener chez lui.
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libérer la propriété. J’ai vu ma mère mise à l’encan, elle et ses sept enfants : ils ont été vendus sous ses yeux, un à un, tous à des acquéreurs différents, et j’étais le plus jeune. Elle vint et s’agenouilla devant mon ancien maître, le suppliant de l’acheter avec moi, afin qu’il lui restât du moins un enfant : il la repoussa d’un coup de sa lourde botte. Je le vis, et j’entendis pour la dernière fois les cris et les gémissements de la pauvre femme, comme il m’attachait au cou de son cheval pour m’emmener chez lui.
 
— Et après ?
 
— Après, mon maître fit des échanges, et acheta ma sœur aînée ; une douce et pieuse fille — de l’Église des Anabaptistes, — et aussi belle que l’avait été ma pauvre mère, bien élevée aussi, et de bonnes mœurs. Je me réjouis d’abord qu’on l’eût achetée ; c’était pour moi une compagne, une amie. Mais je ne tardai pas à en être fâché. Je me suis tenu à la porte, monsieur, et je l’ai entendu fouetter ; chaque coup me coupait le cœur au vif, et je ne pouvais rien pour elle ! On la fouettait, monsieur, parce qu’elle voulait mener une vie honnête, une vie chrétienne, interdite par vos lois à la pauvre fille esclave. Enfin, je la vis enchaînée avec le troupeau d’un marchand d’hommes, et expédiée au marché de la Nouvelle-Orléans : — et cela uniquement parce qu’elle s’obstinait dans son honnêteté. — Depuis lors je n’en ai plus rien su. Je grandis, — durant de longues années, — sans père, ni mère, ni sœur ; sans une âme qui s’intéressât à moi plus qu’à un chien : fouetté, grondé, affamé ! Oui, monsieur, j’ai eu souvent si grand’faim que j’étais trop heureux de ramasser les os qu’on jetait à la meute ; et pourtant, quand, tout petit garçon, je veillais et pleurait la nuit, ce n’était pas de faim, ce n’était pas à cause du fouet. Non ! je pleurais ''ma mère et mes sœurs'' ; je pleurais de n’avoir pas sur terre un ami qui m’aimât. Je n’avais jamais connu ni paix, ni consolation : jamais on ne m’avait adressé un mot affectueux, jusqu’au jour où j’allai travailler dans votre fabrique, monsieur Wilson. Vous me traitiez humainement ; vous m’encouragiez à bien faire, à apprendre à lire, à écrire, à m’essayer à quelque chose, et Dieu sait quelle reconnaissance je vous en garde ! Ce fut alors que je connus ma femme ; vous l’avez vue, vous savez si elle est belle ! Quand j’appris qu’elle m’aimait, quand je l’épousai, je ne pouvais croire à mon bonheur ! je ne me sentais pas de joie. Et monsieur, son cœur est encore plus beau que son visage. Eh bien ! voilà que, tout au travers, survient mon maître qui m’enlève à mon ouvrage, à mes amis, à tout ce que j’aime, qui me broie et m’enfonce jusqu’aux lèvres dans la boue. Et pourquoi ? parce que, dit-il, j’ai oublié qui j’étais, et qu’il m’apprendra que je ne suis qu’un nègre ! Ce n’est pas tout ; il se jette entre ma femme et moi, il me commande de l’abandonner pour aller vivre avec une autre. Et vos lois qui donnent la puissance de faire tout cela à la face de Dieu et des hommes ! Prenez-y garde, monsieur Wilson, il n’y a pas ''une'' seule de ces choses qui ont brisé le cœur de ma mère, de ma sœur, de ma femme et de moi, que vos lois ne sanctionnent et ne permettent à tout homme de faire dans le Kentucky, sans que personne puisse lui dire non ! Appelez-vous ces lois les lois de ''mon'' pays ? Je n’ai pas de pays, monsieur, pas plus que je n’ai de père ! C’est un pays que je vais chercher. Quant au ''vôtre'', je ne lui demande rien que de me laisser passer. Si j’arrive au Canada, dont les lois m’avouent et me protègent, le Canada sera mon pays, et j’obéirai à ses lois. Mais si quelqu’un essaye de m’arrêter, malheur à lui ! car je suis désespéré. Je combattrai pour ma liberté jusqu’au dernier souffle. Vous honorez vos pères d’en avoir fait autant ; ce qui était juste pour eux, l’est aussi pour moi. »
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m’avait adressé un mot affectueux, jusqu’au jour où j’allai travailler dans votre fabrique, monsieur Wilson. Vous me traitiez humainement ; vous m’encouragiez à bien faire, à apprendre à lire, à écrire, à m’essayer à quelque chose, et Dieu sait quelle reconnaissance je vous en garde ! Ce fut alors que je connus ma femme ; vous l’avez vue, vous savez si elle est belle ! Quand j’appris qu’elle m’aimait, quand je l’épousai, je ne pouvais croire à mon bonheur ! je ne me sentais pas de joie. Et monsieur, son cœur est encore plus beau que son visage. Eh bien ! voilà que, tout au travers, survient mon maître qui m’enlève à mon ouvrage, à mes amis, à tout ce que j’aime, qui me broie et m’enfonce jusqu’aux lèvres dans la boue. Et pourquoi ? parce que, dit-il, j’ai oublié qui j’étais, et qu’il m’apprendra que je ne suis qu’un nègre ! Ce n’est pas tout ; il se jette entre ma femme et moi, il me commande de l’abandonner pour aller vivre avec une autre. Et vos lois qui donnent la puissance de faire tout cela à la face de Dieu et des hommes ! Prenez-y garde, monsieur Wilson, il n’y a pas ''une'' seule de ces choses qui ont brisé le cœur de ma mère, de ma sœur, de ma femme et de moi, que vos lois ne sanctionnent et ne permettent à tout homme de faire dans le Kentucky, sans que personne puisse lui dire non ! Appelez-vous ces lois les lois de ''mon'' pays ? Je n’ai pas de pays, monsieur, pas plus que je n’ai de père ! C’est un pays que je vais chercher. Quant au ''vôtre'', je ne lui demande rien que de me laisser passer. Si j’arrive au Canada, dont les lois m’avouent et me protègent, le Canada sera mon pays, et j’obéirai à ses lois. Mais si quelqu’un essaye de m’arrêter, malheur à lui ! car je suis désespéré. Je combattrai pour ma liberté jusqu’au dernier souffle. Vous honorez vos pères d’en avoir fait autant ; ce qui était juste pour eux, l’est aussi pour moi. »
 
Ce récit, fait tantôt assis, tantôt debout, en marchant de long en large dans la chambre, accompagné de pleurs, de regards flamboyants, de gestes énergiques, était plus que n’en pouvait endurer le paisible et bon naturel du digne homme auquel il s’adressait : il tira de sa poche un grand foulard jaune, et s’essuya la figure de toutes ses forces.
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de regards flamboyants, de gestes énergiques, était plus que n’en pouvait endurer le paisible et bon naturel du digne homme auquel il s’adressait : il tira de sa poche un grand foulard jaune, et s’essuya la figure de toutes ses forces.
 
« Dieu les confonde ! s’écria-t-il tout à coup. Ne l’ai-je pas toujours dit ! — l’ancienne malédiction infernale ! je ne voudrais pourtant pas jurer ! Eh bien, allez de l’avant, Georges, allez de l’avant ! mais soyez prudent, mon garçon : ne tirez sur personne, Georges, à moins que… mais non… il vaudrait ''mieux'' ne pas tirer, je crois. Moi, je ne ''viserais'' pas, à votre place. Où est votre femme, Georges ? » Il se leva, en proie à une agitation nerveuse, et se promena dans la chambre.
 
— Non, non, Georges, prenez. L’argent est d’un grand secours partout ; on n’en saurait trop avoir, quand on l’a honnêtement. Prenez-le, prenez, — je vous en pris, mon garçon.
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— Je l’accepte, monsieur, à la condition de vous le rendre un jour.
— Je suis abasourdi de votre audace ! descendre ici ! à la taverne la plus voisine !
 
— Précisément ; la chose est si hardie, la taverne si proche, qu’ils n’y penseront pas : ils me chercheront plus loin. Vous-même aviez peine à me reconnaître. Le maître de Jim n’habite pas ce comté ; il n’y est pas connu. Et quant à Jim, toute recherche est abandonnée. Personne ne s’avisera, je pense, de m’arrêter d’après le signalement.
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Et quant à Jim, toute recherche est abandonnée. Personne ne s’avisera, je pense, de m’arrêter d’après le signalement.
 
— Mais, dit avec hésitation M. Wilson, la marque… dans votre main ? »
 
Le vieillard rentra ; comme auparavant, Georges referma la porte à clef ; puis il resta rêveur et irrésolu, les yeux fixés à terre. Enfin, relevant la tête avec effort, il dit :
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« Monsieur Wilson, vous vous êtes montré chrétien dans la façon dont vous m’avez traité. — J’ai à vous demander un dernier acte de charité chrétienne.
— Y a-t-il un Dieu à qui se fier ? dit Georges, avec un amer désespoir qui coupa court aux exhortations du vieillard. Oh ! j’ai vu des choses, toute ma vie, qui m’ont fait douter qu’il y eût un Dieu. Les chrétiens ne savent pas de quel œil nous voyons leurs actes ! Il y a un Dieu pour vous, mais pour nous ?…
 
— Oh ! ne dites
— Oh ! ne dites pas cela, mon garçon ! dit le brave homme en sanglotant ; ne le pensez pas ! Il y a un Dieu pour tous. Les nuages et les ténèbres l’environnent, mais la justice et la droiture habitent près de son trône. Il y a un ''Dieu'', Georges, croyez-le bien ; croyez en lui, et il vous secourra, j’en suis sûr. Tout sera redressé, — dans cette vie, ou dans l’autre. »
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pas cela, mon garçon ! dit le brave homme en sanglotant ; ne le pensez pas ! Il y a un Dieu pour tous. Les nuages et les ténèbres l’environnent, mais la justice et la droiture habitent près de son trône. Il y a un ''Dieu'', Georges, croyez-le bien ; croyez en lui, et il vous secourra, j’en suis sûr. Tout sera redressé, — dans cette vie, ou dans l’autre. »
 
La piété sincère, la bienveillance réelle du bon vieillard lui prêtaient de l’autorité, de la dignité. Georges suspendit sa marche impétueuse, demeura pensif un moment, et dit d’une voix calme :
M. Haley et Tom roulaient cahin caha, absorbés dans leurs réflexions. C’est chose merveilleuse que la variété qui se peut rencontrer dans les réflexions de deux hommes, assis côte à côte sur la même banquette, pourvus des mêmes organes, ayant de même des yeux, des oreilles, des mains, et voyant passer devant eux les mêmes objets.
 
M. Haley, par exemple, pensa d’abord à la taille de Tom, à sa largeur, à sa hauteur, à ce qu’il pourrait valoir, s’il était tenu gras et en bon état, lorsqu’il le produirait au marché. Il pensa ensuite à la manière dont il assortirait sa marchandise ; à la valeur approximative d’hommes, de femmes, d’enfants, qu’il se proposait d’acheter pour composer une troupe d’élite. Puis il fit un retour sur lui-même, et s’applaudit de son humanité. Tandis que ses confrères « garrottaient » leurs nègres, lui, se contentait de leur mettre les fers aux pieds, leur laissant le libre usage de leurs mains, pourvu qu’ils n’en abusassent pas. Il soupira sur l’ingratitude de l’humaine nature ; car il soupçonnait Tom de ne pas apprécier tant d’égards. Que de fois n’avait-il pas été dupe des nègres qu’il avait le mieux traités ! aussi s’étonnait-il d’être resté si bon.
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pour composer une troupe d’élite. Puis il fit un retour sur lui-même, et s’applaudit de son humanité. Tandis que ses confrères « garrottaient » leurs nègres, lui, se contentait de leur mettre les fers aux pieds, leur laissant le libre usage de leurs mains, pourvu qu’ils n’en abusassent pas. Il soupira sur l’ingratitude de l’humaine nature ; car il soupçonnait Tom de ne pas apprécier tant d’égards. Que de fois n’avait-il pas été dupe des nègres qu’il avait le mieux traités ! aussi s’étonnait-il d’être resté si bon.
 
Quant à Tom, il pensait à quelques paroles d’un vieux livre, passé de mode, qui lui revenaient en mémoire : « Nous n’avons point ici-bas de cité durable, mais nous cherchons la cité à venir. C’est pourquoi Dieu lui-même ne dédaigne pas d’être appelé notre Dieu ; car il nous a préparé une demeure éternelle. » Ces paroles d’un ancien volume, recueillies par des hommes ignorants, illettrés, ont de tout temps, grâce à je ne sais quelle puissante magie, exercé un étrange pouvoir sur l’esprit des pauvres et des humbles. Elles remuent l’âme jusque dans ses profondeurs ; elles réveillent, comme le son du clairon, le courage, l’énergie, l’enthousiasme ; elles dissipent les ténèbres du désespoir et de la mort.
 
« J’
« J’y aurai l’œil, dit-il à Tom, faute de quelque autre à qui parler. Vois-tu, nègre, je veux monter un assortiment d’articles de choix, pour les conduire là-bas avec toi. Cela te fera de la société ; cela t’aidera à passer le temps. Nous irons d’abord tout droit à Washington ; là, je te camperai en prison, pendant que j’irai expédier mon affaire. »
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y aurai l’œil, dit-il à Tom, faute de quelque autre à qui parler. Vois-tu, nègre, je veux monter un assortiment d’articles de choix, pour les conduire là-bas avec toi. Cela te fera de la société ; cela t’aidera à passer le temps. Nous irons d’abord tout droit à Washington ; là, je te camperai en prison, pendant que j’irai expédier mon affaire. »
 
Tom reçut cette agréable nouvelle avec une quiétude parfaite, se demandant seulement, au fond du cœur, si ces pauvres malheureux avaient des femmes et des enfants, et s’ils souffraient, comme lui, d’en être séparés. Il faut avouer aussi que la perspective d’être ''campé'' en prison ne pouvait sourire à un pauvre diable, qui s’était piqué toute sa vie de la plus stricte droiture. Oui, Tom était fier de sa probité, n’ayant pas beaucoup d’autres sujets d’orgueil. S’il eût appartenu aux plus hautes classes de la société, peut-être n’en eût-il pas été réduit là.
Le lendemain, vers onze heures, une foule mélangée se pressait sur les marches du palais de justice, fumant, chiquant, crachant, jurant, causant, selon les goûts et l’humeur de chacun, en attendant que la vente commençât.
 
Les hommes et les femmes à vendre, groupés à part, se parlaient à voix basse. La négresse Agar, en tête de la liste, était de pure race africaine, traits et taille. Elle pouvait avoir soixante ans, mais le dur travail et la maladie l’avaient faite plus vieille. Elle était à demi-aveugle et percluse de rhumatismes ; à ses côtés se tenait son dernier fils, Albert, alerte et intelligent garçon de quatorze ans, le seul qui eût survécu d’une nombreuse famille, que la mère avait vu vendre successivement sur les marchés du Sud. Cramponnée de ses deux mains au jeune homme, elle regardait avec effroi quiconque s’approchait pour l’examiner.
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homme, elle regardait avec effroi quiconque s’approchait pour l’examiner.
 
« N’ayez peur, tante Agar, dit le plus vieux nègre, j’ai parlé de lui à massa Thomas, et il tâchera de vous vendre en un lot, tous deux ensemble.
 
— Ce sera dur à arracher ! la vieille n’est qu’un tas d’os ; elle ne vaut pas le sel qu’elle mangera.
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— Vous ne mettriez donc pas dessus ?
Le crieur annonça, d’une voix de stentor, que la vente allait commencer. La foule s’écarta : l’enchère était ouverte. Les hommes furent adjugés à des prix qui prouvaient que la marchandise était demandée, et les cours bien tenus ; deux échurent en partage à Haley.
 
« Allons, jeune homme ! dit le crieur, touchant l’enfant de son marteau, debout, et montre-nous la souplesse de tes rouages !
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son marteau, debout, et montre-nous la souplesse de tes rouages !
 
— Oh ! mettez-nous tous deux ensemble, maître ! — ensemble, s’il vous plaît ! dit la vieille, se cramponnant à son fils.
« Pouvaient-ils donc pas m’en laisser un ?… Le maître a toujours dit que j’en aurais un ; — il l’a dit ! répétait-elle encore et encore d’une voix brisée.
— Faut avoir confiance au Seigneur, tante Agar, reprit tristement le plus vieux de la troupe.
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Faut avoir confiance au Seigneur, tante Agar, reprit tristement le plus vieux de la troupe.
 
— À quoi sert ? dit-elle en sanglotant avec amertume.
Peu de jours après, le marchand s’installait à bord d’un des bateaux de l’Ohio, avec ses propriétés, commencement de la cargaison de choix qu’il devait compléter, en recueillant, sur différents points de la rive, les marchandises que lui, ou ses agents, y tenaient en réserve.
 
''La Belle-Rivière'', l’un des plus beaux et des meilleurs bateaux qui aient jamais sillonné les eaux du même nom{{refl|1}}, descendait gaiement le courant, sous un ciel lumineux. Les étoiles et les bandes du pavillon de la libre Amérique se déployaient et flottaient dans l’air. De belles dames, de beaux messieurs, se promenaient et causaient sur le pont, jouissant d’une radieuse journée. Tous étaient pleins de vie, dispos, joyeux ; tous, excepté la troupe de Haley, qui, emmagasinée avec d’autre fret dans l’entrepont, ne semblait pas apprécier ses divers privilèges : amassés en un tas, les nègres se parlaient à voix basse.
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dans l’entrepont, ne semblait pas apprécier ses divers privilèges : amassés en un tas, les nègres se parlaient à voix basse.
 
« Hé ! enfants, dit Haley se frottant les mains, j’espère que vous vous tenez le cœur en joie ! Pas de sournoiseries ; je ne les aime pas, voyez-vous ! Le nez au vent, et la bouche riante, garçons ! Conduisez-vous bien avec moi, je me conduirai bien avec vous. »
« Oh ! maman, dit un petit garçon qui remontait do l’étage inférieur, il y a un marchand de nègres à bord, et il a là-bas quatre ou cinq esclaves.
— Pauvres créatures ! reprit la mère d’un ton moitié chagrin, moitié indigné.
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Pauvres créatures ! reprit la mère d’un ton moitié chagrin, moitié indigné.
 
— Qu’est-ce qu’il y a ? dit une autre dame.
— Vous ne les connaissez pas, pour en parler ainsi, dit la première avec chaleur. Je suis née et j’ai été élevée parmi eux. Je sais qu’ils sentent aussi vivement, et peut-être plus vivement que nous.
 
— En vérité ? bâilla la dame. Elle regarda par la fenêtre de la cabine, et répéta pour conclusion : Malgré tout, je les crois plus heureux que s’ils étaient libres.
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tout, je les crois plus heureux que s’ils étaient libres.
 
— L’intention de la Providence est sans aucun doute que la race africaine soit asservie, — tenue en état d’infériorité, reprit un membre du clergé, grave personnage, vêtu de noir, assis en dehors de la cabine : « Maudit soit Canaan ; il sera serviteur des serviteurs. » L’Écriture le dit.
 
— Et à présent, vous vous en épargnerez la peine, n’est-ce pas ? Voyez ce que c’est que de connaître l’Écriture ! si seulement vous aviez étudié votre Bible, comme ce saint homme, vous sauriez de quoi il retourne, et vous vous seriez économisé une foule de tracas. Vous n’auriez eu qu’à dire : « Maudit soit !… » Comment donc l’appelez-vous ? — et tout marchait comme sur des roulettes. »
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L’étranger, qui n’était autre que l’honnête éleveur de bestiaux, avec lequel nous avons déjà fait connaissance dans la taverne du Kentucky, s’assit et se mit à fumer, tandis qu’un sourire narquois contractait sa longue et maigre figure.
Le jeune homme, qui avait plaidé la cause de Dieu et de l’humanité, contemplait cette scène. Il se tourna vers Haley.
 
« Mon ami, dit-il d’une voix émue, comment pouvez-vous, comment osez-vous faire ce trafic impie ?… Regardez ces pauvres créatures ! me voilà ici, moi, tout joyeux d’aller retrouver au logis ma femme et mon enfant. Et la même cloche qui m’annonce que je vais me rapprocher d’eux, sonne pour cet homme et pour sa femme le glas de la séparation ! Un jour, soyez-en sûr, Dieu vous demandera compte de ceci. »
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pauvres créatures ! me voilà ici, moi, tout joyeux d’aller retrouver au logis ma femme et mon enfant. Et la même cloche qui m’annonce que je vais me rapprocher d’eux, sonne pour cet homme et pour sa femme le glas de la séparation ! Un jour, soyez-en sûr, Dieu vous demandera compte de ceci. »
 
Le marchand silencieux se détourna.
Un jour que le bateau avait mis en panne devant une petite ville du Kentucky, Haley se rendit à terre pour affaire de négoce.
 
Tom, à qui ses fers permettaient de se mouvoir dans un étroit circuit, s’était rapproché du bord, et regardait avec indifférence par-dessus le bastingage. Au bout d’un moment, il vit le marchand revenir d’un pas alerte, accompagné d’une femme de couleur, qui tenait un enfant dans ses bras. Elle était mise avec recherche ; un noir la suivait chargé d’une petite malle ; elle lui adressait la parole de temps à autre. Elle avança gaiement jusqu’à la planche, qu’elle franchit d’un pas rapide. La cloche tinta, la vapeur siffla, la machine gémit, haleta, et le bateau descendit la rivière.
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d’une petite malle ; elle lui adressait la parole de temps à autre. Elle avança gaiement jusqu’à la planche, qu’elle franchit d’un pas rapide. La cloche tinta, la vapeur siffla, la machine gémit, haleta, et le bateau descendit la rivière.
 
La femme se faufila entra les caisses et les ballots qui encombraient l’entrepont, et s’asseyant, elle se mit à gazouiller avec son nourrisson.
Les exclamations passionnées de la femme attirèrent autour d’elle une foule de curieux, et le marchand leur expliqua sommairement de quoi il s’agissait.
 
« Il m’a dit qu’il m’envoyait à Louisville, pour me louer comme cuisinière dans la taverne où travaille mon mari, s’écria-t-elle. C’est là ce que maître m’a dit lui-même, de sa propre bouche, et je ne peux pas croire qu’il m’ait menti.
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même, de sa propre bouche, et je ne peux pas croire qu’il m’ait menti.
 
— Il vous a vendue, ma pauvre femme ; pas moyen d’en douter, dit un homme à l’air bienveillant, après avoir examiné le papier : il l’a fait ; il n’y a pas à s’y méprendre.
— Dix mois et demi, » répondit la mère.
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L’homme siffla pour le marmot, et lui tendit un bâton de sucre candi, qu’il prit avidement, et qu’il porta sur-le-champ à sa bouche, dépôt général de tous les trésors des enfants.
 
— C’est vrai ; mais aussi il y a le tracas et la dépense de l’élever.
 
— Bah ! ça s’élève aussi aisément que toute autre créature qui marche : les négrillons ne donnent pas plus de peine que les petits chiens. Ce gaillard-la courra tout seul dans un mois.
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que les petits chiens. Ce gaillard-la courra tout seul dans un mois.
 
— J’ai précisément un endroit parfait pour les élever, et je pensais à augmenter un peu mon fonds, dit l’homme. La cuisinière a perdu son petit la semaine passée : il s’est noyé dans le baquet pendant qu’elle étendait le linge à sécher, et je pensais à lui donner ce marmot à soigner. »
 
— À Louisville ! répéta le marchand. À merveille ! Nous abordons à la tombée de la nuit. — Le marmot
dort. — Rien de mieux. — Nous l’enlevons tout doucement, sans bruit, sans criaillerie. — J’aime à faire les choses avec calme — Je déteste l’agitation, le tapage. »
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choses avec calme — Je déteste l’agitation, le tapage. »
 
Après avoir fait passer du portefeuille de l’étranger dans le sien un certain nombre de billets de banque, Haley revint à son cigare.
— Lucie, dit Haley, l’enfant est parti ; autant que vous le sachiez tout de suite. Vous ne pouviez pas songer à l’élever dans le Sud ; je le savais, moi, et j’ai trouvé l’occasion de le vendre dans une bonne famille, qui l’élèvera mieux que vous n’auriez pu le faire. »
 
Le marchand en était venu à ce degré de perfection chrétienne et morale, si prôné depuis peu par certains prédicants et certains politiques du Nord ; il ne lui restait pas l’ombre de préjugés ou de faiblesse humaine. Son cœur en était précisément à ce point, où le mien et le vôtre, monsieur, pourraient atteindre, avec de la culture et des efforts. Le regard égaré, que la mère au désespoir jeta sur lui, aurait pu troubler un homme moins expérimenté ; mais il y était fait. Il avait vu cent et cent fois cette même expression. Vous vous y ferez aussi, ami lecteur ; et le grand but d’efforts récents est d’y accoutumer nos républiques du Nord, pour la plus grande gloire de l’Union. Aussi le trafiquant regardait-il l’angoisse mortelle qui contractait ces sombres traits, ces mains crispées, ce souffle haletant, comme les incidents ordinaires du commerce. Il se demandait seulement, à part lui, si elle allait crier, et mettre le bateau en rumeur ; car, de même que les défenseurs acharnés de certaines institutions, il haïssait l’agitation par-dessus tout.é
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tait précisément à ce point, où le mien et le vôtre, monsieur, pourraient atteindre, avec de la culture et des efforts. Le regard égaré, que la mère au désespoir jeta sur lui, aurait pu troubler un homme moins expérimenté ; mais il y était fait. Il avait vu cent et cent fois cette même expression. Vous vous y ferez aussi, ami lecteur ; et le grand but d’efforts récents est d’y accoutumer nos républiques du Nord, pour la plus grande gloire de l’Union. Aussi le trafiquant regardait-il l’angoisse mortelle qui contractait ces sombres traits, ces mains crispées, ce souffle haletant, comme les incidents ordinaires du commerce. Il se demandait seulement, à part lui, si elle allait crier, et mettre le bateau en rumeur ; car, de même que les défenseurs acharnés de certaines institutions, il haïssait l’agitation par-dessus tout.
 
Mais la femme ne cria pas : le coup l’avait frappée trop droit au cœur.
— Oh ! ne me parlez pas, maître ! — ne me parlez pas ! » dit-elle de la voix de quelqu’un qui étouffe.
 
Il persista : « Tu es une jolie fille, Lucie. Je te veux du bien, et je tâcherai de t’avoir une bonne place à la Basse-Rivière. Tournée comme tu l’es, tu trouveras bien vite un autre mari…
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du bien, et je tâcherai de t’avoir une bonne place à la Basse-Rivière. Tournée comme tu l’es, tu trouveras bien vite un autre mari…
 
— Ah, maître ! si vous vouliez seulement ne pas me parler… pas à présent ! » dit-elle. Il y avait dans l’accent une si poignante angoisse, que le marchand compris que ce n’était pas de son ressort. Il se leva. La femme se retourna et s’ensevelit la tête dans sa mante.
Tom s’approcha, et essaya de lui dire quelques mots : elle gémit sourdement. Il lui parla, dans sa candeur, et les yeux noyés de larmes, du cœur de celui qui est tout amour, et qui habite dans les cieux, de Jésus, si plein de pitié pour tous, de la demeure éternelle où elle rejoindrait son enfant ; mais l’angoisse du désespoir fermait ses oreilles, et paralysait son cœur.
 
La nuit vint, — calme, glorieuse, impassible, avec ses milliers d’étoiles étincelantes, yeux angéliques, si beaux, mais si muets ! Pas une parole, pas un accent de pitié, pas une main tendue de ce ciel lointain !
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mais si muets ! Pas une parole, pas un accent de pitié, pas une main tendue de ce ciel lointain !
 
Les voix qui causaient d’affaires ou de plaisir, se turent l’une après l’autre. Tout dormait à bord, et l’on entendait bouillonner l’eau sous la proue. Tom s’étendit sur une caisse : de temps à autre un sanglot étouffé arrivait jusqu’à lui, un cri de la pauvre femme qui gisait prosternée. « Oh ! que ferai-je ?… Seigneur !… Seigneur, mon Dieu, ayez pitié !… secourez-moi ! » Ainsi, par intervalles, jusqu’à ce que le murmure s’éteignit peu à peu.
Celui-ci, que l’expérience avait rendu prudent, ne crut pas devoir lui faire part de ses remarques. Il dit qu’il l’ignorait.
 
« Impossible qu’elle se soit glissée dehors cette nuit, à l’une des stations : chaque fois que le bateau s’arrêtait, j’étais debout, l’œil au guet. Je ne m’en fie jamais qu’à moi en pareil cas. »
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l’une des stations : chaque fois que le bateau s’arrêtait, j’étais debout, l’œil au guet. Je ne m’en fie jamais qu’à moi en pareil cas. »
 
Ce discours s’adressait à Tom, sur un ton confidentiel, comme s’il eût dû l’intéresser tout particulièrement. Il ne répondit rien.
Le marchand ne fut ni ému, ni étonné ; car, ainsi que je vous l’ai dit, il était fait à beaucoup de choses, avec lesquelles vous n’êtes pas encore familiarisés. La présence même de la mort n’éveillait chez lui ni solennel effroi, ni glacial frisson. Il l’avait vue tant et tant de fois ! — il l’avait rencontrée dans les voies du négoce, et la connaissait bien. — Seulement il la regardait comme une impitoyable créancière qui, parfois, entravait déloyalement ses opérations commerciales.
 
Il se contenta de jurer que la fille était une franche coquine, qu’il était diablement peu chanceux, et que si les choses continuaient de la sorte, il ne gagnerait pas un sou à son voyage. Bref, il se considérait décidément comme un homme lésé, avec lequel on en a mal agi : mais il n’y avait pas de remède. La femme avait fui dans un État qui ne rend pas les fugitifs — non, pas même à la demande de toute la glorieuse Union ! Le marchand s’assit donc, et, mécontent, inscrivit sur son agenda, à la colonne profils et pertes, l’âme et le corps qui manquaient à l’appel{{refl|2}}.
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un homme lésé, avec lequel on en a mal agi : mais il n’y avait pas de remède. La femme avait fui dans un État qui ne rend pas les fugitifs — non, pas même à la demande de toute la glorieuse Union ! Le marchand s’assit donc, et, mécontent, inscrivit sur son agenda, à la colonne profils et pertes, l’âme et le corps qui manquaient à l’appel{{refl|2}}.
 
« Quelle ignoble créature que ce marchand, n’est-ce pas ? si dépourvu de cœur ! c’est affreux !
 
 
::<div style="font-size: 90%">Intérieur d’une famille quaker.</div>
==[[Page:Beecher Stowe - La Case de l’oncle Tom, Sw Belloc, 1878.djvu/197]]==
Intérieur d’une famille quaker.</div>
 
 
 
Une scène de sérénité et de paix s’offre maintenant à nous. Entrons dans cette propre et spacieuse cuisine, au plancher jaune, uni, brillant, où l’on n’aperçoit pas un atome de poussière. Un poêle de fonte, d’un noir lustré, sert à la fois de calorifère et de fourneau. Des rangées d’assiettes d’étain, reluisent comme de l’argent, stimulent l’appétit et réveillent la mémoire de l’estomac. D’antiques et solides chaises vertes, en bois, garnissent les murailles. Au milieu de la pièce sont deux berceuses{{refl|1}} ; l’une petite, étroite, à fond de canne, garnie d’un coussin fait de pièces de rapport, mosaïque d’étoffes à couleurs tranchantes ; l’autre, grande, maternelle, vous invitant à bras ouverts, vous sollicitant de ses moelleux coussins, — vraiment confortable, persuasive, plus hospitalière, en sa rusticité, qu’une douzaine de fauteuils de salon en velours ou en brocatelle. Dans la première, se balance doucement notre ancienne amie Éliza, appliquée à un délicat travail de couture. C’est bien elle. mais plus pâle et plus maigre que dans sa petite chambre du Kentucky. L’ombre de ses longs cils, le contour de sa jolie bouche, trahissent une douleur profonde, mais contenue. Il est aisé de voir que le cœur de la jeune femme a mûri sous la rude discipline de la souffrance ; et lorsque, de temps à autre, elle lève ses grands yeux noirs pour surveiller les jeux de son Henri, qui, pareil à un papillon des tropiques, voltige çà et là, on y lit une fermeté, une décision, qu’on y eut vainement cherché en des jours plus heureux.
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balance doucement notre ancienne amie Éliza, appliquée à un délicat travail de couture. C’est bien elle. mais plus pâle et plus maigre que dans sa petite chambre du Kentucky. L’ombre de ses longs cils, le contour de sa jolie bouche, trahissent une douleur profonde, mais contenue. Il est aisé de voir que le cœur de la jeune femme a mûri sous la rude discipline de la souffrance ; et lorsque, de temps à autre, elle lève ses grands yeux noirs pour surveiller les jeux de son Henri, qui, pareil à un papillon des tropiques, voltige çà et là, on y lit une fermeté, une décision, qu’on y eut vainement cherché en des jours plus heureux.
 
À ses cotés, une femme est assise : elle tient sur ses genoux une brillante casserole de métal, où elle range avec méthode des fruits secs. Elle peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans, mais sa figure est de celles que le temps n’effleure que pour les embellir et les épurer. Son bonnet de crêpe lisse, d’un blanc de neige, taillé sur le strict patron quaker, son simple fichu de mousseline blanche, croisé sur sa poitrine en plis réguliers, sa robe et son châle gris, indiquent tout de suite à quelle communion elle appartient. Ses joues rondes et rosées ont encore, comme dans la jeunesse, le soyeux duvet de la pêche. Ses cheveux, légèrement argentés par l’âge, se séparent sur un front placide, où la vie n’a laissé qu’une empreinte, « paix sur la terre, et bon vouloir au prochain ; » au-dessous brillent deux grands yeux bruns, honnêtes, limpides, affectueux : il suffit de les regarder en face pour lire jusqu’au fond du meilleur, du plus loyal cœur qui ait jamais battu dans le sein d’une femme. On a tant et tant célébré la beauté des jeunes filles, peut-être se trouvera-t-il un poète sensible à la beauté des vieilles ? Qu’il s’inspire de notre bonne amie, Rachel Halliday, telle qu’elle est là, devant nous, assise dans sa berceuse ! Ladite berceuse, par suite peut-être d’un rhume attrapé dans sa jeunesse, d’une disposition asthmatique ou nerveuse, avait contracté l’habitude de geindre ; en sorte qu’elle accompagnait chaque mouvement de va et vient d’une plainte dolente, qui eut été intolérable de la part de tout autre siège. Mais le vieux Siméon Halliday déclarait aimer cette musique, et ne s’en pouvoir passer. Les enfants, aussi, n’eussent voulu pour rien au monde que la berceuse de la mère cessât de crier. Pourquoi ? Parce que, depuis vingt ans et plus, ce bruit se mêlait aux affectueuses paroles, aux douces remontrances, aux caresses maternelles. Que de maux de tête, que de peines de cœur, s’étaient assoupis à ce son ! Que de questions, spirituelles et temporelles, avaient été résolues autour de ce fauteuil ! que de chagrins apaisés ! et tout cela par une bonne et tendre femme : Dieu la bénisse !
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asthmatique ou nerveuse, avait contracté l’habitude de geindre ; en sorte qu’elle accompagnait chaque mouvement de va et vient d’une plainte dolente, qui eut été intolérable de la part de tout autre siège. Mais le vieux Siméon Halliday déclarait aimer cette musique, et ne s’en pouvoir passer. Les enfants, aussi, n’eussent voulu pour rien au monde que la berceuse de la mère cessât de crier. Pourquoi ? Parce que, depuis vingt ans et plus, ce bruit se mêlait aux affectueuses paroles, aux douces remontrances, aux caresses maternelles. Que de maux de tête, que de peines de cœur, s’étaient assoupis à ce son ! Que de questions, spirituelles et temporelles, avaient été résolues autour de ce fauteuil ! que de chagrins apaisés ! et tout cela par une bonne et tendre femme : Dieu la bénisse !
 
« Ainsi tu persistes à vouloir aller au Canada, Éliza{{refl|2}} ? dit Rachel en continuant le triage de ses fruits.
— Oh ! merci, mais… Éliza désigna du doigt le petit Henri, — je ne peux pas dormir en paix ; je ne puis prendre aucun repos : la nuit dernière encore j’ai rêvé que je voyais cet homme entrer dans la cour, dit-elle en frissonnant.
 
Rachel s’essuya les yeux : « Pauvre enfant ! ne t’alarme pas ainsi ! le Seigneur n’a pas permis qu’un seul fugitif fût jamais enlevé de notre village : ton fils ne sera pas le premier, j’espère.
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jamais enlevé de notre village : ton fils ne sera pas le premier, j’espère.
 
Ici la porte s’ouvrit, et une petite femme, rondelette comme une pelote, appétissante et colorée comme une pomme, se montra sur le seuil. De même que Rachel, elle était vêtue de gris, et un fichu de mousseline se croisait sur son sein rebondi.
— Oh ! il vient ; mais ta Marie l’a attrapé au passage, et s’est sauvée avec lui dans la grange pour le montrer aux enfants. »
À ce
À ce moment la porte s’ouvrit, et Marie, honnête jeune fille, au teint rosé, aux yeux bruns comme ceux de sa mère, fit son entrée avec le poupon.
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moment la porte s’ouvrit, et Marie, honnête jeune fille, au teint rosé, aux yeux bruns comme ceux de sa mère, fit son entrée avec le poupon.
 
« Ah ! ah ! dit Rachel, prenant le gras et blanc marmot dans ses bras : comme il a bonne mine, et comme il grandit !
— Oh ! elle va mieux, répliqua Ruth. Je suis allée la voir ce matin ; j’ai fait le lit et rangé la maison. Lia Hills y a passé l’après-midi : elle a fait du pain et des galettes pour plusieurs jours ; j’ai promis d’y retourner ce soir, afin de lever un peu Abigaïl,
— Moi,
— Moi, j’irai demain faire les nettoyages, et voir au linge à raccommoder, dit Rachel.
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j’irai demain faire les nettoyages, et voir au linge à raccommoder, dit Rachel.
 
— Bien, reprit Ruth ; mais j’ai ouï dire, ajouta-t-elle, que Hannah Stanwood est malade. John a veillé la nuit dernière. — Ce sera mon tour demain.
— En es-tu bien sûr, père ? dit Rachel, le visage rayonnant de joie.
— Très-sûr. Pierre est descendu hier avec le chariot à la station d’en bas ; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes, dont l’un a dit se nommer Georges Harris, et, d’après ce qu’il a conté de son histoire, c’est lui, j’en suis certain : un beau et brave garçon ! — Le dirons-nous tout de suite à sa femme ?
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Très-sûr. Pierre est descendu hier avec le chariot à la station d’en bas ; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes, dont l’un a dit se nommer Georges Harris, et, d’après ce qu’il a conté de son histoire, c’est lui, j’en suis certain : un beau et brave garçon ! — Le dirons-nous tout de suite à sa femme ?
 
— Consultons Ruth, dit Rachel. Ruth ! viens par ici ! »
Rachel rentra dans la cuisine, où Éliza cousait ; et, ouvrant la porte d’une petite pièce voisine, elle lui dit de sa voix la plus douce : « Viens par ici, ma fille, j’ai des nouvelles à te donner. »
É
Éliza rougit, se leva tremblante d’inquiétude, et regarda son fils.
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liza rougit, se leva tremblante d’inquiétude, et regarda son fils.
 
« Non, non, s’écria la petite Ruth, s’élançant vers elle et lui prenant les mains ; n’aie pas peur, ce sont de bonnes nouvelles, Éliza ! entre, entre donc ! » Elle la poussa doucement vers la porte, qui se referma sur elle ; puis se retournant, elle attrapa au vol le petit Henri, et l’embrassa avec effusion.
— Ce soir ! balbutia Élira, ce soir ! » Mais les mots n’avaient plus de sens. Son esprit n’était que trouble et confusion : tout se perdait dans un brouillard.
 
Quand elle rouvrit les yeux, elle était dans un bon lit, bien couchée, bien couverte. La petite Ruth lui faisait respirer du camphre et lui en frottait les mains. Elle ressentait une vague et délicieuse langueur, comme si, longtemps écrasée sous un lourd fardeau, elle en était délivrée. L’excessive tension de ses nerfs, qui n’avait pas cessé depuis la première heure de sa fuite, céda enfin : un profond sentiment de paix et de sécurité se répandit en elle. Les yeux grands ouverts, elle suivait, comme en un paisible rêve, les mouvements de ceux qui l’entouraient. Elle vit s’ouvrir la porte qui communiquait avec la cuisine ; elle vit la table mise pour le souper, avec sa nappe blanche ; elle entendit le chant de la théière ; elle vit Ruth passer et repasser, avec des assiettes de friandises, s’arrêter pour donner un biscuit à Henri, le caresser, rouler sur ses doigts blancs les longs cheveux noirs et bouclés de l’enfant. Elle vit Rachel, la digne et vénérée matrone, s’approcher de temps en temps du lit pour relever l’oreiller, arranger les draps, et d’une façon ou d’une autre épancher sa bienveillance ; il lui semblait que, de ces grands yeux bruns et limpides, un rayon de soleil descendait sur elle, et lui réchauffait le cœur. Elle vit entrer le mari de Ruth ; — elle vit la jeune femme courir à lui, et lui parler tout bas avec vivacité, en montrant d’un geste expressif la chambre à coucher. Elle la vit assise avec son poupon dans ses bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri hissé sur une grande chaise, et abrité sous les larges ailes de Rachel Halliday. Un doux murmure de causeries, un petit cliquetis de cuillères, le bruit harmonieux des tasses et des soucoupes, tout se fondit en une rêverie délicieuse, et Éliza dormit, comme elle n’avait pas dormi depuis l’heure terrible où elle avait pris son enfant, et s’était enfuie avec lui, par une nuit étoilée et glaciale.
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s’arrêter pour donner un biscuit à Henri, le caresser, rouler sur ses doigts blancs les longs cheveux noirs et bouclés de l’enfant. Elle vit Rachel, la digne et vénérée matrone, s’approcher de temps en temps du lit pour relever l’oreiller, arranger les draps, et d’une façon ou d’une autre épancher sa bienveillance ; il lui semblait que, de ces grands yeux bruns et limpides, un rayon de soleil descendait sur elle, et lui réchauffait le cœur. Elle vit entrer le mari de Ruth ; — elle vit la jeune femme courir à lui, et lui parler tout bas avec vivacité, en montrant d’un geste expressif la chambre à coucher. Elle la vit assise avec son poupon dans ses bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri hissé sur une grande chaise, et abrité sous les larges ailes de Rachel Halliday. Un doux murmure de causeries, un petit cliquetis de cuillères, le bruit harmonieux des tasses et des soucoupes, tout se fondit en une rêverie délicieuse, et Éliza dormit, comme elle n’avait pas dormi depuis l’heure terrible où elle avait pris son enfant, et s’était enfuie avec lui, par une nuit étoilée et glaciale.
 
Elle rêva d’un beau pays, — d’une terre qui lui semblait le séjour du repos, de rives vertes, d’îles riantes, d’eaux qui scintillaient au soleil ; et là, dans une maison, que de douces voix lui disaient être la sienne, elle voyait son enfant jouer, libre et heureux. Elle entendit le pas de son mari ; elle le sentit s’approcher ; il l’entoura de ses bras ; ses larmes inondèrent sa figure. Elle s’éveilla ! Ce n’était pas un rêve ! Le soleil était couché depuis longtemps. Son fils dormait à ses côtés ; une chandelle éclairait obscurément la chambre, et à son chevet sanglotait son mari.
 
 
Le lendemain, le jour se leva joyeux sur la maison des quakers. La mère, debout à l’aube, entourée d’actifs garçons et filles, que nous n’avons pas eu le temps de présenter hier au lecteur, et qui tous, obéissant aux affectueux
Le lendemain, le jour se leva joyeux sur la maison des quakers. La mère, debout à l’aube, entourée d’actifs garçons et filles, que nous n’avons pas eu le temps de présenter hier au lecteur, et qui tous, obéissant aux affectueux appels de Rachel : « Tu feras bien ; » ou plus doucement encore : « Ne ferais-tu pas mieux ? » s’affairaient à la gronde œuvre du déjeuner ; car un déjeuner, dans les fertiles vallées d’Indiana, est chose multiple, compliquée ; et, comme à la cueille des feuilles de roses, et à la taille des buissons du paradis terrestre, la main de la mère seule n’y saurait suffire. Tandis que John courait à la source puiser de l’eau, que Siméon, deuxième du nom, passait au crible la farine de maïs, que Marie était en train de moudre le café, Rachel s’occupait doucement et tranquillement à découper le poulet, à pétrir les biscuits, répandant, comme le soleil, partout et sur tous, sa chaude et radieuse lumière. — Si le zèle intempestif des jeunes travailleurs menaçait d’amener quelque collision, un doux : « Allons ! allons ! » ou bien : « À ta place je ne le ferais pas, » suffisait pour tout apaiser. Les poètes ont célébré la ceinture de Vénus, qui tournait les têtes de génération en génération : j’aimerais mieux, pour ma part, la ceinture de Rachel, qui empêchait les têtes de tourner, et mettait tout le monde d’accord. Elle irait décidément mieux à nos temps modernes.
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appels de Rachel : « Tu feras bien ; » ou plus doucement encore : « Ne ferais-tu pas mieux ? » s’affairaient à la gronde œuvre du déjeuner ; car un déjeuner, dans les fertiles vallées d’Indiana, est chose multiple, compliquée ; et, comme à la cueille des feuilles de roses, et à la taille des buissons du paradis terrestre, la main de la mère seule n’y saurait suffire. Tandis que John courait à la source puiser de l’eau, que Siméon, deuxième du nom, passait au crible la farine de maïs, que Marie était en train de moudre le café, Rachel s’occupait doucement et tranquillement à découper le poulet, à pétrir les biscuits, répandant, comme le soleil, partout et sur tous, sa chaude et radieuse lumière. — Si le zèle intempestif des jeunes travailleurs menaçait d’amener quelque collision, un doux : « Allons ! allons ! » ou bien : « À ta place je ne le ferais pas, » suffisait pour tout apaiser. Les poètes ont célébré la ceinture de Vénus, qui tournait les têtes de génération en génération : j’aimerais mieux, pour ma part, la ceinture de Rachel, qui empêchait les têtes de tourner, et mettait tout le monde d’accord. Elle irait décidément mieux à nos temps modernes.
 
Pendant tous ces apprêts, Siméon premier, debout devant un miroir, ses manches de chemises retroussées, procédait à l’opération anti-patriarcale de se raser. Tout se passait dans la grande cuisine, d’une façon si amicale, si paisible, si harmonieuse, chacun paraissait tellement se complaire à sa besogne, il régnait partout une atmosphère de confiance mutuelle et de fraternité si grande, que les couteaux et les fourchettes semblaient glisser d’eux-mêmes sur la table, et que le poulet et le jambon sifflotaient dans la poêle, comme enchantés de faire leur partie dans le concert. Lorsque Georges, Éliza et le petit Henri entrèrent, ils furent si chaudement accueillis, qu’il n’est pas étonnant que tout cet ensemble leur parut un rêve.
 
Enfin on se
Enfin on se mit à déjeuner, tandis que Marie, debout près du fourneau, surveillait la cuisson des galettes, qui, dès qu’elles atteignaient à la perfection du beau brun doré, passaient du gril sur les assiettes.
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mit à déjeuner, tandis que Marie, debout près du fourneau, surveillait la cuisson des galettes, qui, dès qu’elles atteignaient à la perfection du beau brun doré, passaient du gril sur les assiettes.
 
Rachel n’était jamais plus bénignement belle, plus véritablement heureuse, que lorsqu’elle présidait au repas de famille : elle mettait une tendresse maternelle à faire circuler les gâteaux, une plénitude de cœur à verser une tasse de café, qui semblaient infuser un esprit d’union et de charité dans la nourriture et le breuvage.
— Oh ! mère est en état de tout conduire, dit le jeune garçon ; mais n’est-ce pas une honte de faire de pareilles lois ?
 
— Ne parle pas mal de ceux qui te gouvernent, Siméon, reprit gravement le père. Le Seigneur ne nous accorde les biens terrestres qu’afin d’en user avec justice et charité. Si pour cela nos gouvernants exigent de nous la dîme, nous devons la leur payer.
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gravement le père. Le Seigneur ne nous accorde les biens terrestres qu’afin d’en user avec justice et charité. Si pour cela nos gouvernants exigent de nous la dîme, nous devons la leur payer.
 
— Je n’en hais pas moins ces vieux propriétaires d’esclaves ! dit le garçon, aussi anti-chrétien que peut l’être un réformateur moderne.
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:{{refa|1}} ''Rocking-chair''. Sorte de chaise à bascule, très en usage chez les Américains, et à laquelle on imprime, en s’y asseyant, un mouvement d’escarpolette.
:{{refa|2}} Les quakers ou ''amis'' regardent tous les hommes comme frère, et tutoient même les étrangers.
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même les étrangers.
 
 
Le Mississipi ! quelle baguette enchantée a tout à coup changé les scènes si poétiquement décrites par Chateaubriand ! Ce fleuve majestueux qui, dans un silence magnifique, à travers toutes les pompes de la création, roulait ses ondes puissantes au milieu de solitudes sans bornes, a surgi, du pays des rêves, des visions, des merveilles, à une réalité à peine moins saisissante et moins splendide. Quelle autre rivière porterait à l’Océan les richesses d’une aussi vaste contrée ? — d’un pays qui, des tropiques au pôle, développe, sur une aussi large échelle, un aussi grand nombre de produits ? Ses eaux bourbeuses, gonflées, rapides, se précipitant sans relâche, sont comme l’emblème du flot impétueux d’affaires versé tout le long de son cours par une race plus énergique, plus véhémente qu’aucune de celles du vieux monde — Ah ! que le fleuve ne transporte plus désormais cette horrible cargaison d’opprimés en pleurs, pauvres ignorants, dont les gémissements, les amères et ardentes prières, en appellent à un Dieu inconnu, invisible, muet, mais qui viendra un jour « sauver tous les pauvres de la terre. »
 
L’oblique lumière du soleil couchant frémissait sur toute la vaste étendue du fleuve semblable à une mer ; les roseaux frissonnants, et les sombres et gigantesques cyprès, le front surchargé des guirlandes funèbres de noires mousses pendantes, s’empourpraient de ses rayons mourants, à mesure que le bateau à vapeur descendait lourdement la rivière. Empilées sur ses ponts, amarrées sur ses flancs, les énormes balles de coton, produits de plantations nombreuses, qu’il transportait au marché voisin, le faisaient ressembler, à distance, à un bloc carré et grisâtre. À bord s’agitait une foule bigarrée, parmi laquelle on eût cherché longtemps, avant de le découvrir, Tom, notre humble ami. Enfin, nous l’apercevons, retranché dans un petit recoin, au sommet de ballots entassés. Grâce en partie à la confiance inspirée pur les recommandations de M. Shelby, et plus encore à l’influence d’un caractère inoffensif et tranquille, Tom s’était peu à peu insinué assez avant dans la confiance même de Haley.
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plantations nombreuses, qu’il transportait au marché voisin, le faisaient ressembler, à distance, à un bloc carré et grisâtre. À bord s’agitait une foule bigarrée, parmi laquelle on eût cherché longtemps, avant de le découvrir, Tom, notre humble ami. Enfin, nous l’apercevons, retranché dans un petit recoin, au sommet de ballots entassés. Grâce en partie à la confiance inspirée pur les recommandations de M. Shelby, et plus encore à l’influence d’un caractère inoffensif et tranquille, Tom s’était peu à peu insinué assez avant dans la confiance même de Haley.
 
D’abord, le marchand l’avait attentivement surveillé de jour, et lui remettait ses fers chaque nuit ; mais la muette patience, la douce quiétude des manières de Tom, avaient désarmé peu à peu le rude maître, et le nègre jouissait maintenant d’une sorte de liberté sur parole ; il pouvait, dans le bateau, aller et venir à sa fantaisie.
À partir de près de quarante lieues au-dessus de la Nouvelle-Orléans, le fleuve, plus élevé que les contrées environnantes, roule le prodigieux volume de ses eaux entre des levées massives, d’environ vingt pieds de hauteur. De la galerie du pont d’un bateau à vapeur, comme du sommet d’une citadelle flottante, le voyageur domine toute une vaste étendue de pays. Tom voyait donc se développer devant lui, de plantations en plantations, le plan de sa future existence.
 
Il voyait au loin les esclaves au travail ; il voyait s’aligner les
Il voyait au loin les esclaves au travail ; il voyait s’aligner les longues rangées de cases, toujours à distance de la majestueuse demeure du maître et de ses parcs somptueux ; et à mesure que se déroulait le tableau mouvant, son pauvre cœur insensé, retournait à la ferme du Kentucky, avec ses vieux hêtres touffus ; — à la grande maison, avec ses frais et longs vestibules, et tout proche, à la petite case enfouie sous les roses et les bignonias : là, il revoyait les figures aimées de camarades d’enfance grandis avec lui ; il retrouvait sa vigilante femme hâtant les apprêts de leur repas du soir ; il entendait le joyeux rire des garçons à leurs jeux, et le doux gazouillis de la petite mignonne sur son genou. Puis, il tressaillait soudain ; tout avait disparu, et, glissant le long des deux bords, reparaissaient les interminables champs de canne à sucre, les cyprès, les plantations successives ; tandis que les craquements, les mugissements de la machine, venaient lui rappeler que c’en était fini, à tout jamais fini, de cette phase de sa vie.
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longues rangées de cases, toujours à distance de la majestueuse demeure du maître et de ses parcs somptueux ; et à mesure que se déroulait le tableau mouvant, son pauvre cœur insensé, retournait à la ferme du Kentucky, avec ses vieux hêtres touffus ; — à la grande maison, avec ses frais et longs vestibules, et tout proche, à la petite case enfouie sous les roses et les bignonias : là, il revoyait les figures aimées de camarades d’enfance grandis avec lui ; il retrouvait sa vigilante femme hâtant les apprêts de leur repas du soir ; il entendait le joyeux rire des garçons à leurs jeux, et le doux gazouillis de la petite mignonne sur son genou. Puis, il tressaillait soudain ; tout avait disparu, et, glissant le long des deux bords, reparaissaient les interminables champs de canne à sucre, les cyprès, les plantations successives ; tandis que les craquements, les mugissements de la machine, venaient lui rappeler que c’en était fini, à tout jamais fini, de cette phase de sa vie.
 
En pareil cas, lecteur, vous écririez à votre femme, à vos enfants. Mais Tom ne savait pas écrire — la poste pour lui n’existait point ; jamais un signe, un mot ne franchirait l’abîme de la séparation.
« Que-votre-cœur-ne-se-trouble-point. Il-y-a-plusieurs-demeures-dans-la-maison-de-mon-père. Je-m’en-vais-vous-préparer-le-lieu. »
 
Cicé
Cicéron, lorsqu’il perdit sa fille unique et chérie, sentit une douleur égale à celle que Tom ressentait — pas plus grande, — car tous deux n’étaient que des hommes. Mais l’orateur romain ne connaissait pas ces sublimes paroles, empreintes d’espérance, et gages certains d’une réunion future. Les ''eût''-il connues, il y a dix à parier contre un qu’il n’eût pas voulu y croire ; — il eut soulevé tout d’abord mille questions sur l’authenticité du texte, sur la fidélité des traducteurs. Pour le pauvre Tom, c’était juste ce qu’il lui fallait, des vérités si évidentes, si divines, que la possibilité d’un doute ne traversât jamais son humble cerveau. Ce devait être vrai ; sinon, comment eût-il trouvé la force de vivre ?
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ron, lorsqu’il perdit sa fille unique et chérie, sentit une douleur égale à celle que Tom ressentait — pas plus grande, — car tous deux n’étaient que des hommes. Mais l’orateur romain ne connaissait pas ces sublimes paroles, empreintes d’espérance, et gages certains d’une réunion future. Les ''eût''-il connues, il y a dix à parier contre un qu’il n’eût pas voulu y croire ; — il eut soulevé tout d’abord mille questions sur l’authenticité du texte, sur la fidélité des traducteurs. Pour le pauvre Tom, c’était juste ce qu’il lui fallait, des vérités si évidentes, si divines, que la possibilité d’un doute ne traversât jamais son humble cerveau. Ce devait être vrai ; sinon, comment eût-il trouvé la force de vivre ?
 
La Bible de Tom, dépourvue de renvois, de notes savantes, avait été enrichie par lui de certains points de reconnaissance, de certains signes de son invention, qui le guidaient plus sûrement que ne l’eussent pu faire les commentaires des érudits. Il avait eu pour coutume de se faire lire la Bible par les enfants de son maître, surtout par le jeune Georgie ; et pendant la lecture, il marquait à l’encre, d’un trait hardi ou d’un pâté, chaque phrase qui charmait son oreille, ou touchait plus profondément son cœur. Sa Bible, ainsi annotée du commencement jusqu’à la fin, avec une grande variété de style, lui permettait de relire ses passages favoris, sans épeler laborieusement les intervalles. Dans le saint livre, ouvert devant lui, chaque page lui retraçait quelques chers souvenirs du logis, ravivait quelques joies passées ; il y retrouvait tout ce qui lui restait en ce monde, et tout ce qu’il espérait et attendait dans l’autre.
Au nombre des passagers du bord était un jeune gentilhomme, riche et bien né, qui habitait la Nouvelle-Orléans et portait le nom de Saint-Clair. Il avait avec lui sa fille, âgée de cinq à six ans, dont une dame de ses parentes prenait soin.
 
Tom avait souvent entrevu l’enfant, car c’était une de ces petites créatures toujours en l’air, qui ne peuvent pas plus se fixer qu’un rayon de soleil ou une brise d’été de celles que l’on n’oublie pas lorsqu’une fois on les a vues.
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ces petites créatures toujours en l’air, qui ne peuvent pas plus se fixer qu’un rayon de soleil ou une brise d’été de celles que l’on n’oublie pas lorsqu’une fois on les a vues.
 
Toute sa petite personne était l’idéal de la beauté enfantine, sans ses formes joufflues et potelées ; c’était la grâce aérienne, onduleuse du monde fantastique des sylphes et des ondins. L’attrait de ce visage enchanteur résidait moins peut-être dans la régularité des traits, que dans la singulière gravité d’une expression rêveuse et tendre, qui faisait parfois tressaillir ceux qui la contemplaient, et dont l’impression pénétrante remuait, à leur insu, jusqu’aux natures vulgaires et matérielles. Il y avait, dans la pose de sa tête, dans le tour gracieux de son col et de son buste, une rare élégance, et les longs cheveux châtains, à reflets d’or, qui l’environnaient d’une auréole, la profondeur sérieuse de ses yeux, d’un bleu sombre, qu’ombrageaient de leurs franges ses longs cils bruns, tout semblait si fort l’isoler des autres enfants, que chacun se retournait, et la suivait longtemps du regard, tandis qu’à pas furtifs elle se glissait çà et là dans le bateau. Elle n’était pourtant ni grave ni triste ; une gaieté ingénue, se jouant sur ses traits, y passait et repassait comme l’ombre fugitive des feuilles d’été. On la rencontrait partout à la fois. Toujours en mouvement, ses lèvres rosés entr’ouvertes par un demi sourire, marchant comme sur le brouillard, se gazouillant sans cesse quelque chansonnette, elle semblait plongée en un rêve heureux. Si son père et sa parente, souvent à sa poursuite, parvenaient à la saisir, nuée printanière, elle fondait entre leurs mains.
En toutes ses folâtreries, jamais réprimande ou reproche n’arrivaient jusqu’à elle ; aussi n’était-il pas un recoin, dessus, dessous, partout le bateau, où ses petits pieds de fée ne l’eussent portée.
 
Toujours vêtue de blanc, elle filait, ombre légère, sans jamais attraper ni tache ni souillure ; et cette tète dorée, ces yeux d’un bleu de violettes, apparaissaient comme une céleste vision de tous côtés, et s’éclipsaient de même.
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ces yeux d’un bleu de violettes, apparaissaient comme une céleste vision de tous côtés, et s’éclipsaient de même.
 
Le chauffeur, lorsqu’il relevait son front ruisselant, surprenait le regard ingénu que l’enfant plongeait, avec une timide surprise, au fond de la rugissante fournaise, et qu’elle arrêtait sur lui, avec terreur et compassion.
Mainte et mainte fois elle erra tristement autour du lieu où le troupeau de Haley, hommes et femmes, gisait enchaîné. Elle se glissait parmi eux, les regardait avec une douloureuse anxiété, soulevait de ses petites mains frêles leurs lourdes chaînes, puis s’éloignait en soupirant. Bientôt après elle accourait, chargée de sucre candi, de noix, d’oranges, qu’elle leur distribuait toute joyeuse ; puis elle disparaissait de nouveau.
 
Tom regarda longtemps la petite dame, avant de s’aventurer à courtiser ses bonnes grâces. Il avait à sa disposition une infinité d’arts et de ruses pour attirer le petit monde, et, il résolut de s’y prendre avec adresse. Il savait sculpter dans les noyaux de cerises de curieux petits paniers, il creusait de grotesques figures dans les noix d’hickory, et faisait d’admirables sauteurs en moelle de sureau. Pan lui-même n’était pas plus expert dans la fabrication de toutes sortes de flûtes et de sifflets. Ses poches regorgeaient de quantité de ces attrayantes amorces, préparées jadis pour les enfants de son maître, et qu’il produisait maintenant, une à une, avec économie et sagacité ; c’étaient des ouvertures à une plus ample connaissance, des appâts tendus à une future amitié.
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petits paniers, il creusait de grotesques figures dans les noix d’hickory, et faisait d’admirables sauteurs en moelle de sureau. Pan lui-même n’était pas plus expert dans la fabrication de toutes sortes de flûtes et de sifflets. Ses poches regorgeaient de quantité de ces attrayantes amorces, préparées jadis pour les enfants de son maître, et qu’il produisait maintenant, une à une, avec économie et sagacité ; c’étaient des ouvertures à une plus ample connaissance, des appâts tendus à une future amitié.
 
Aisément effarouchée, en dépit de l’intérêt curieux qu’elle apportait à toutes choses, la petite s’apprivoisait peu : l’oiseau perchait sur quelque malle ou ballot dans le voisinage de Tom, épiant les mignonnes merveilles de sa façon, que l’enfant n’acceptait qu’avec une timidité rougissante et grave, à mesure qu’il les lui offrait ; cependant, à la longue, la familiarité arriva.
— Grand merci ! ma petite dame, dit Tom. »
 
Le bateau s’arrêtait pour faire du bois : Éva, entendant la voix de son père, rebondit vers lui, et Tom s’empressa d’aller offrir ses services, et se mêler aux autres travailleurs.
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d’aller offrir ses services, et se mêler aux autres travailleurs.
 
Éva et son père, debout près de la galerie, regardaient le bateau s’éloigner du débarcadère : la roue avait déjà fait deux ou trois tours, lorsque, par un subit tressaillement du navire, la petite fille perdit l’équilibre et tomba dans l’eau. Son père, sachant à peine ce qu’il faisait, s’élançait après elle ; quelqu’un le retint par derrière : une aide plus efficace arrivait au secours de l’enfant.
Sur l’arrière-pont, notre ami Tom, assis, les bras croisés, tournait de temps à autre un regard anxieux vers un groupe arrêté de l’autre côté du bateau.
 
Là se trouvait la blanche Évangeline, un peu plus pâle que
Là se trouvait la blanche Évangeline, un peu plus pâle que la veille, mais sans autre trace de l’accident qui lui était arrivé. Un jeune homme, d’une taille élégante, d’une tournure distinguée, debout près d’elle, appuyait négligemment son coude sur une balle de coton, et tenait un grand portefeuille ouvert. Il suffisait d’un coup d’œil pour reconnaître le père d’Éva : c’était le même port de tète noble et gracieux, les mêmes beaux yeux bleus, la même teinte de cheveux bruns dorés ; mais la physionomie était tout autre. Ces grands yeux clairs, de même forme et de même couleur que ceux d’Éva. n’avaient rien de sa laverie mystérieuse et profonde ; tout y était vif, audacieux, brillant et d’un éclat mondain. La bouche, finement dessinée, avait une expression orgueilleuse et quelque peu sardonique. Tous les gestes, tous les mouvements de ces membres souples et gracieux décelaient des habitudes d’aisance et de supériorité. Le gentilhomme, avec une insouciante bonne humeur, et une expression moitié railleuse, moitié méprisante, prêtait l’oreille aux amplifications de Haley, qui vantait de son mieux, et avec grande volubilité, l’article marchandé.
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la veille, mais sans autre trace de l’accident qui lui était arrivé. Un jeune homme, d’une taille élégante, d’une tournure distinguée, debout près d’elle, appuyait négligemment son coude sur une balle de coton, et tenait un grand portefeuille ouvert. Il suffisait d’un coup d’œil pour reconnaître le père d’Éva : c’était le même port de tète noble et gracieux, les mêmes beaux yeux bleus, la même teinte de cheveux bruns dorés ; mais la physionomie était tout autre. Ces grands yeux clairs, de même forme et de même couleur que ceux d’Éva. n’avaient rien de sa laverie mystérieuse et profonde ; tout y était vif, audacieux, brillant et d’un éclat mondain. La bouche, finement dessinée, avait une expression orgueilleuse et quelque peu sardonique. Tous les gestes, tous les mouvements de ces membres souples et gracieux décelaient des habitudes d’aisance et de supériorité. Le gentilhomme, avec une insouciante bonne humeur, et une expression moitié railleuse, moitié méprisante, prêtait l’oreille aux amplifications de Haley, qui vantait de son mieux, et avec grande volubilité, l’article marchandé.
 
« Toutes les vertus morales et chrétiennes, reliées en maroquin noir, édition complète, dit Saint-Clair lorsque Haley s’arrêta. Voyons à présent, mon honnête débitant, voyons, comme on dirait dans le Kentucky, ''quel est le dommage ?'' Combien me faut-il payer cet exemplaire de toutes les vertus ? De combien voulez-vous me duper ? Dites-le hardiment.
 
— La jeune demoiselle que voilà en a l’air si engoué, ce qui est du reste bien naturel !
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— Oh ! certainement : c’est un appel direct à votre bienveillance, mon loyal ami. Eh bien, par charité chrétienne, que rabattrez-vous, pour obliger la jeune demoiselle qui en est si fort engouée ?
— Monsieur plaisante !
 
— Qu’en savez-vous ? — Ne venez-vous pas de me le garantir comme prédicateur breveté ? — A-t-il son diplôme de quelque synode ou concile ? — Allons, passez-moi vos papiers. »
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quelque synode ou concile ? — Allons, passez-moi vos papiers. »
 
Si certains scintillements de l’œil de la pratique n’eussent convaincu le marchand que toutes ces plaisanteries finiraient par être escomptées en bons écus, il eût perdu patience. Quoi qu’il en fût, il posa son gras portefeuille sur un ballot, et se mit à en étudier le contenu, tandis que le jeune homme, toujours debout, le considérait d’un air goguenard.
« La main et le style d’un gentilhomme., dit-il ; mais, tout compté, j’ai mes scrupules sur l’article religion, et la malice éclata de nouveau dans son grand œil bleu. Le pays est presque ruiné en religiosité blanche : nous avons, pour la veille des élections, un débordement de pieux politiques ; tant de pieuses gens se poussent dans toutes les dignités de l’Église et de l’État, qu’on ne sait, en vérité, à qui se fier. J’ignore d’ailleurs quel est au juste le cours de la religion, à l’heure qu’il est. Je n’ai de longtemps consulté les journaux pour voir comment elle est cotée. À combien de centaines de dollars évaluez-vous l’article religion ?
 
— Vous aimez à rire, à ce que je vois, reprit le marchand, mais au fond il y a du bon sens dans votre dire. Moi aussi je connais des religions de différents calibres ; et je sais qu’il y a du déchet parfois. Vous avez vos assemblées de cagots ; vos dévots qui s’égosillent à chanter, et qui, blancs ou noirs, sonnent creux. — Mais cette piété-ci est de bon aloi. Je l’ai observée, chez des nègres comme chez des blancs ; ça vous rend les gens doux, tranquilles, fermes, honnêtes : pour rien au monde ils ne se laisseraient tenter à faire ce qu’ils se figurent être mal. D’ailleurs, vous avez vu dans la lettre ce que l’ancien maître de Tom dit de lui.assemblé
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es de cagots ; vos dévots qui s’égosillent à chanter, et qui, blancs ou noirs, sonnent creux. — Mais cette piété-ci est de bon aloi. Je l’ai observée, chez des nègres comme chez des blancs ; ça vous rend les gens doux, tranquilles, fermes, honnêtes : pour rien au monde ils ne se laisseraient tenter à faire ce qu’ils se figurent être mal. D’ailleurs, vous avez vu dans la lettre ce que l’ancien maître de Tom dit de lui.
 
— Allons, reprit d’un ton sérieux le jeune homme, feuilletant ses billets de banque, si vous me certifiez que c’est une piété sans tarre, et qui sera inscrite à mon débit, dans le grand livre de là-haut, comme à moi appartenant, j’en ferai la folie. Combien avez-vous dit ?
 
— Je serais curieux de savoir, dit ce dernier tout en parcourant le papier, ce que je pourrais valoir, moi, si j’étais convenablement détaillé et inventorié : — tant pour la forme de la tête ; — le front haut, tant, — et les bras, et les mains, et les jambes ! — et en outre, l’éducation, la science, les talents, la probité, la religion ! — Eh là ! ce dernier article n’enflerait guère le mémoire. Mais viens, Éva, poursuivait-il ; et prenant l’enfant par la main, il la conduisit de l’autre côté du bateau ; là, passant négligemment le doigt sous le menton du noir, il dit d’un air de bonhomie : Lève les yeux, Tom, et vois comment tu goûtes ton nouveau maître. »
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Tom le regarda. On ne pouvait contempler cette figure gaie, jeune, ouverte, charmante, sans un sentiment de plaisir, et les larmes jailliront presque des yeux du brave nègre lorsqu’il dit du plus profond de son cœur : « Dieu vous bénisse, maître ! »
La vie de notre héros venant se mêler à celle de gens de la haute volée, force nous est de présenter ces derniers au lecteur.
 
La
La famille d’Augustin Saint-Clair, établie dans la Louisiane, était originaire du Canada. De deux frères d’humeurs, de caractères, de natures analogues, l’un alla gouverner une belle ferme dans l’État de Vermont ; l’autre, resté dans la Louisiane, en devint l’un des plus opulents planteurs. La mère d’Augustin descendait des premiers colons français qui avaient traversé l’Atlantique. Elle n’eut que deux fils : Augustin, le dernier, hérita de l’extrême délicatesse de constitution de sa mère, et, sur l’ordre exprès des médecins, fut envoyé tout jeune à la ferme de son oncle, afin de fortifier son tempérament à l’air vivifiant du Nord.
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famille d’Augustin Saint-Clair, établie dans la Louisiane, était originaire du Canada. De deux frères d’humeurs, de caractères, de natures analogues, l’un alla gouverner une belle ferme dans l’État de Vermont ; l’autre, resté dans la Louisiane, en devint l’un des plus opulents planteurs. La mère d’Augustin descendait des premiers colons français qui avaient traversé l’Atlantique. Elle n’eut que deux fils : Augustin, le dernier, hérita de l’extrême délicatesse de constitution de sa mère, et, sur l’ordre exprès des médecins, fut envoyé tout jeune à la ferme de son oncle, afin de fortifier son tempérament à l’air vivifiant du Nord.
 
Si la sensibilité presque féminine qu’Augustin laissait voir, dans son enfance, avait disparu en apparence, lorsqu’il parvint à l’âge d’homme, elle n’en gardait pas moins au fond toute sa vivacité, toute sa fraîcheur. Ses talents distingués, en le portant vers les études littéraires et philosophiques, l’éloignaient des affaires et de la vie positive, et à peine terminait-il son éducation qu’il fut absorbé par une passion profonde. Son heure, — celle qui ne sonne qu’une fois, avait sonné ; son étoile, — celle qui si souvent n’éclaire que des rêves, avait paru à l’horizon ; bref, il aima, fut aimé, se fiança à une charmante fille des États du Nord, et partit pour hâter les préparatifs du mariage.
 
Il n’était arrivé que depuis peu dans le Sud, lorsqu’il y reçut un paquet contenant toutes ses lettres d’amour. Elles lui étaient renvoyées avec un mot du tuteur de sa fiancée, qui le prévenait qu’elle avait fait un autre choix, et serait mariée au moment où il recevrait cet avis. Frappé au cœur, mais trop fier pour demander une explication ou faire entendre une plainte, Augustin essaya, par un effort désespéré, d’arracher le trait qui le navrait. Lancé dans le tourbillon du monde, il fit la cour à la jeune beauté à la mode, parvint à se faire agréer promptement, et, dès que la chose fut possible, devint l’époux d’un beau visage, de deux brillants yeux noirs, d’une dot de cent mille dollars, et fut réputé le plus heureux des mortels.
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visage, de deux brillants yeux noirs, d’une dot de cent mille dollars, et fut réputé le plus heureux des mortels.
 
Le couple fortuné savourait sa lune de miel, en faisant à de nombreux amis les honneurs d’une splendide villa, située sur les bords du lac Pontchartrain. Augustin, au milieu d’une réunion brillante, plaisantait gaiement avec ses convives, lorsqu’on lui remit une lettre, d’une écriture trop connue. Il pâlit, mais sut se contenir, et continua la conversation. Dès qu’il le put il s’éclipsa, et alla seul, dans sa chambre, ouvrir le fatal écrit ; heureux s’il ne l’eût jamais pu lire ! C’était d’elle ; c’était le récit des longues persécutions auxquelles elle avait su résister. La famille de son tuteur voulait la contraindre à l’épouser et interceptait les lettres d’Augustin. Elle avait écrit, écrit encore, succombant presque à la douleur et au doute ; sa santé fléchissait sous le poids des anxiétés ; mais, parvenue enfin à découvrir la fraude dont ils étaient victimes, elle venait lui prodiguer les assurances d’une confiance sans bornes, et de l’inaltérable affection qui faisait maintenant le désespoir d’Augustin. Il répondit immédiatement :
Ainsi finirent pour Augustin le romanesque et l’idéal de la vie. La réalité resta ; — la réalité semblable au lit vaseux que laisse la marée, lorsque les vagues étincelantes et bleues se sont retirées, avec leur couronne de blanches voiles, et leur harmonieuse musique d’eaux jaillissant sous le battement régulier des rames, — quand il ne reste plus qu’une fange limoneuse, plate, gluante, nue, — la réalité enfin !
 
Dans un roman les cœurs se brisent, les gens meurent, c’est chose terminée. Il n’en est pas ainsi de la vie réelle :
Dans un roman les cœurs se brisent, les gens meurent, c’est chose terminée. Il n’en est pas ainsi de la vie réelle : quand tout ce qui la faisait aimer a disparu, elle vous demeure. Boire, manger, s’habiller, marcher, faire des visites, acheter, vendre, lire, parler, cette part de l’existence restait à Augustin. Si sa femme avait eu les vertus de la femme, elle aurait pu renouer les fils rompus de la vie, et refaire la trame du bonheur. Mais Marie Saint-Clair se doutait-elle seulement qu’il y eût des fils brisés ? On le sait : ce n’était qu’un beau visage, deux yeux superbes, cent mille dollars, et tous ces avantages n’offrent rien qui puisse soulager un cœur navré.
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quand tout ce qui la faisait aimer a disparu, elle vous demeure. Boire, manger, s’habiller, marcher, faire des visites, acheter, vendre, lire, parler, cette part de l’existence restait à Augustin. Si sa femme avait eu les vertus de la femme, elle aurait pu renouer les fils rompus de la vie, et refaire la trame du bonheur. Mais Marie Saint-Clair se doutait-elle seulement qu’il y eût des fils brisés ? On le sait : ce n’était qu’un beau visage, deux yeux superbes, cent mille dollars, et tous ces avantages n’offrent rien qui puisse soulager un cœur navré.
 
Augustin, pâle comme un mort, étendu sur un sofa, allégua une migraine subite, et sa femme lui recommanda des sels volatils : la pâleur et le mal de tête persistèrent semaine après semaine en dépit du remède : « Vraiment, dit Marie, j’étais loin de me douter que M. Saint-Clair fût valétudinaire ! Ses maux de tête continuels sont très-désagréables pour moi ; on peut trouver étrange qu’étant si nouvellement mariée, je me montre toujours seule dans le monde. » Au plus profond de son cœur, Augustin s’applaudissait du peu de discernement de celle qu’il avait épousée ; mais il put observer, à mesure que le vernis des premiers jours de noces s’effaçait, une métamorphose d’ailleurs assez commune. Il vit la jeune beauté admirée, adulée, servie dès l’enfance, devenir, dans la vie domestique, une maîtresse dure et impérieuse. Marie n’avait pas été douée par la nature d’une sensibilité vive, ni d’une grande puissance d’affection ; le peu qu’elle en avait se perdit dans un égoïsme effréné, et sans ressource parce qu’il était complètement naïf. Entourée dès le berceau de serviteurs qui ne vivaient que pour étudier ses caprices, fille unique d’un père opulent qui ne lui refusait rien, jamais l’idée d’un sentiment, d’un droit chez autrui, pas plus que d’un devoir chez elle-même, n’avait effleuré son esprit. Riche héritière, jeune, belle, parée, le monde, dès qu’elle y parut, l’accueillit en reine ; des adorateurs de toutes classes se pressèrent autour d’elle, et lorsque Augustin l’emporta sur ses rivaux, elle le regarda naturellement comme trop heureux. Le manque de cœur est loin de rendre indulgent en fait d’échange d’affection. Il n’est peut-être pas sur terre plus impitoyable créancier que la femme égoïste ; elle se montre exigeante et jalouse à proportion de son insensibilité et de sa froideur ; elle veut être d’autant plus aimée qu’elle est moins aimable. Madame Saint-Clair, qui n’admettait pas que le mari pût se relâcher des attentions et des galanteries de l’amant, fit la plus vigoureuse défense pour retenir Augustin sous le joug. Il y eut des pleurs, des bouderies, des accès de colère, force humeur, caprices, plaintes, reproches. Le naturel aimable et conciliant de Saint-Clair le poussa tout d’abord à s’efforcer d’acheter la paix par des présents et des flatteries ; puis, quand Marie lui donna une charmante petite fille, il sentit se réveiller en lui des éclairs de tendresse. Sa mère avait été remarquable par une élévation de caractère et une pureté d’âme peu communes. En nommant l’enfant du nom révéré de son aïeule, il espéra la douer en partie de ses vertus ; mais ce mélange de vénération filiale et de tendresse paternelle remarqué par madame Saint-Clair, éveilla toutes ses jalouses susceptibilités. Il semblait que l’affection prodiguée à sa fille fût un vol fait à elle-même. Dès lors sa santé avait commencé à s’altérer. Une constante inaction de corps et d’âme, le travail rongeur de l’ennui et d’une humeur acariâtre, joints à la faiblesse inhérente aux premiers temps de la maternité, changèrent en peu d’années la florissante et belle jeune fille en une femme jaune, languissante, flétrie, dont une variété de maux imaginaires consumait la vie, et qui se considérait comme la plus souffrante et la plus malheureuse des créatures humaines.
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et lorsque Augustin l’emporta sur ses rivaux, elle le regarda naturellement comme trop heureux. Le manque de cœur est loin de rendre indulgent en fait d’échange d’affection. Il n’est peut-être pas sur terre plus impitoyable créancier que la femme égoïste ; elle se montre exigeante et jalouse à proportion de son insensibilité et de sa froideur ; elle veut être d’autant plus aimée qu’elle est moins aimable. Madame Saint-Clair, qui n’admettait pas que le mari pût se relâcher des attentions et des galanteries de l’amant, fit la plus vigoureuse défense pour retenir Augustin sous le joug. Il y eut des pleurs, des bouderies, des accès de colère, force humeur, caprices, plaintes, reproches. Le naturel aimable et conciliant de Saint-Clair le poussa tout d’abord à s’efforcer d’acheter la paix par des présents et des flatteries ; puis, quand Marie lui donna une charmante petite fille, il sentit se réveiller en lui des éclairs de tendresse. Sa mère avait été remarquable par une élévation de caractère et une pureté d’âme peu communes. En nommant l’enfant du nom révéré de son aïeule, il espéra la douer en partie de ses vertus ; mais ce mélange de vénération filiale et de tendresse paternelle remarqué par madame Saint-Clair, éveilla toutes ses jalouses susceptibilités. Il semblait que l’affection prodiguée à sa fille fût un vol fait à elle-même. Dès lors sa santé avait commencé à s’altérer. Une constante inaction de corps et d’âme, le travail rongeur de l’ennui et d’une humeur acariâtre, joints à la faiblesse inhérente aux premiers temps de la maternité, changèrent en peu d’années la florissante et belle jeune fille en une femme jaune, languissante, flétrie, dont une variété de maux imaginaires consumait la vie, et qui se considérait comme la plus souffrante et la plus malheureuse des créatures humaines.
 
Il n’y avait ni fin ni trêve à ses doléances : la migraine, entre autres, la confinait dans sa chambre trois jours sur six ; les soins du ménage retombaient en entier sur les domestiques, et Saint-Clair n’avait nulle raison de trouver son intérieur agréable. Sa fille unique était fort délicate : on pouvait craindre que sa santé, sa vie peut-être, fussent sacrifiées à l’impéritie, à l’incapacité de la mère. Augustin se décida donc à faire une tournée chez ses parents de l’État de Vermont ; Il y mena sa petite Évangeline, et parvint à persuader à sa cousine, miss Ophélia Saint-Clair, de venir s’établir près d’elle et de lui dans leur résidence du Sud. Il l’y conduisait, lorsqu’ils furent rencontrés sur le bateau par notre ami Tom.
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sur les domestiques, et Saint-Clair n’avait nulle raison de trouver son intérieur agréable. Sa fille unique était fort délicate : on pouvait craindre que sa santé, sa vie peut-être, fussent sacrifiées à l’impéritie, à l’incapacité de la mère. Augustin se décida donc à faire une tournée chez ses parents de l’État de Vermont ; Il y mena sa petite Évangeline, et parvint à persuader à sa cousine, miss Ophélia Saint-Clair, de venir s’établir près d’elle et de lui dans leur résidence du Sud. Il l’y conduisait, lorsqu’ils furent rencontrés sur le bateau par notre ami Tom.
 
Tandis que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans brillent encore à travers les vapeurs du soir aux yeux des passagers, faisons un peu connaissance avec miss Ophélia.
 
Quiconque a voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelle, au sein de quelque frais village, une grande ferme avec sa cour gazonnée, si propre, sous l’ombrage épais d’un érable à sucre. Ne lui souvient-il pas de cette atmosphère d’ordre, de paix, de pureté, de durée, d’immuable repos qu’on respire alentour ? Rien de perdu, rien hors de place, pas un pieu de travers dans les clôtures, pas un brin de paille oublié sur les tapis de gazon, pas un bouquet arraché aux lilas qui fleurissent sous les fenêtres. Au dedans sont de vastes pièces, tellement tranquilles et nettes, qu’il semble impossible que l’on y ait vécu, que l’on y agisse encore. Les meubles, mis en place, le sont une fois pour toutes ; et les arrangements domestiques suivent des révolutions périodiques, aussi ponctuelles que celles de l’horloge qui, de son coin, les règle et les surveille. Certes le voyageur n’oubliera pas le ''grand salon'', comme on le nomme dans la famille, avec sa respectable bibliothèque vitrée, où l’Histoire de Rollin, le Paradis perdu de Milton, les Progrès du Pèlerin de Bunyan, et la Bible de Famille de Scott s’alignent côte à côte avec une suite de volumes, non moins solennels et non moins vénérables. Point de servante au logis. La maîtresse, avec son bonnet d’un blanc de neige, ses lunettes sur le nez, s’assied l’après-midi, causant au milieu de ses filles comme si jamais aucune d’elles n’eût mis la main aux vulgaires soins du ménage. C’est à une époque des plus reculées de la journée, pleinement oubliée depuis, que toutes ont dépêché l’entière besogne, et, à quelque heure que vous les rencontriez, ''l’ouvrage est terminé'' ; le plancher de la cuisine ne connaît plus ni tache ni souillure ; les ustensiles, les chaises, les tables n’ont jamais été salis ou dérangés, du moins serait-il impossible de le supposer : et pourtant on fait là trois et quatre repas par jour ; la lessive et le repassage de toute la famille se confectionnent là ; et là, par quelque procédé muet et mystérieux, se fabriquait d’énormes quantités de fromage et de beurre.
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maîtresse, avec son bonnet d’un blanc de neige, ses lunettes sur le nez, s’assied l’après-midi, causant au milieu de ses filles comme si jamais aucune d’elles n’eût mis la main aux vulgaires soins du ménage. C’est à une époque des plus reculées de la journée, pleinement oubliée depuis, que toutes ont dépêché l’entière besogne, et, à quelque heure que vous les rencontriez, ''l’ouvrage est terminé'' ; le plancher de la cuisine ne connaît plus ni tache ni souillure ; les ustensiles, les chaises, les tables n’ont jamais été salis ou dérangés, du moins serait-il impossible de le supposer : et pourtant on fait là trois et quatre repas par jour ; la lessive et le repassage de toute la famille se confectionnent là ; et là, par quelque procédé muet et mystérieux, se fabriquait d’énormes quantités de fromage et de beurre.
 
C’est dans une ferme semblable, an sein d’une famille de ce caractère, que miss Ophélia avait vu s’écouler doucement environ quarante-cinq automnes, lorsque son cousin l’invita à visiter sa résidence du Sud. Bien qu’elle fût l’aînée d’une lignée nombreuse, Ophélia, aux yeux des siens, n’était toujours qu’une « enfant ». L’idée de l’envoyer à la Nouvelle-Orléans parut prodigieuse à tous. Le vieux père, à cheveux blancs, sortit l’atlas de Morse de la bibliothèque ; il y chercha les latitudes et longitudes de cette contrée lointaine; et pour s’édifier sur la nature du pays, il lut consciencieusement les voyages de Flint au Sud et à l’Ouest. La bonne mère demanda avec anxiété « si Orléans n’était pas une ville bien perverse ! » Pour son compte, elle aimerait autant s’exiler « aux îles Sandwich, ou dans n’importe quelle autre région païenne. »
 
Chez le ministre, chez le docteur, dans la boutique do miss Peabody, la modiste, se murmurait la grande nouvelle : Ophélia Saint-Clair ne parlait-elle pas d’accompagner son cousin à Orléans ! Le village entier ne pouvait mieux faire que d’aider à élaborer une question aussi complexe ; en
Chez le ministre, chez le docteur, dans la boutique do miss Peabody, la modiste, se murmurait la grande nouvelle : Ophélia Saint-Clair ne parlait-elle pas d’accompagner son cousin à Orléans ! Le village entier ne pouvait mieux faire que d’aider à élaborer une question aussi complexe ; en conséquence, c’était à qui en parlerait. Le ministre, inclinant vers les abolitionnistes, craignait que ce pas, fort grave, n’encourageât les habitants du Sud à maintenir l’esclavage. Le docteur, vigoureux appui de la fédération, jugeait le départ de miss Ophélia nécessaire ; il était bon de prouver aux citoyens de la Nouvelle-Orléans, qu’au fond on ne pensait pas trop mal d’eux dans le Nord : les gens du Sud avaient vraiment besoin d’être encouragés. Quand, enfin, la décision prise entra dans le domaine public, Ophélia fut, pendant une quinzaine de jours, solennellement invitée, par ses amis et connaissances, à prendre le thé chez chacun à tour de rôle, et tous ses projets et plans furent discutés et approfondis à loisir. Miss Moseley, appelée dans la ferme comme couturière, acquit soudain un certain degré d’importance, vu les développements apportés à la garde-robe d’Ophélia. Des gens dignes de foi affirmèrent que le ''squire Sanclare'', façon usuelle de prononcer le nom dans le pays, avait remis à miss Ophélia cinquante dollars bien comptés, en l’engageant à acheter ce qu’elle trouverait de plus beau ; et deux robes neuves en soie, avec un superbe chapeau, lui avaient été expédiés de Boston.
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conséquence, c’était à qui en parlerait. Le ministre, inclinant vers les abolitionnistes, craignait que ce pas, fort grave, n’encourageât les habitants du Sud à maintenir l’esclavage. Le docteur, vigoureux appui de la fédération, jugeait le départ de miss Ophélia nécessaire ; il était bon de prouver aux citoyens de la Nouvelle-Orléans, qu’au fond on ne pensait pas trop mal d’eux dans le Nord : les gens du Sud avaient vraiment besoin d’être encouragés. Quand, enfin, la décision prise entra dans le domaine public, Ophélia fut, pendant une quinzaine de jours, solennellement invitée, par ses amis et connaissances, à prendre le thé chez chacun à tour de rôle, et tous ses projets et plans furent discutés et approfondis à loisir. Miss Moseley, appelée dans la ferme comme couturière, acquit soudain un certain degré d’importance, vu les développements apportés à la garde-robe d’Ophélia. Des gens dignes de foi affirmèrent que le ''squire Sanclare'', façon usuelle de prononcer le nom dans le pays, avait remis à miss Ophélia cinquante dollars bien comptés, en l’engageant à acheter ce qu’elle trouverait de plus beau ; et deux robes neuves en soie, avec un superbe chapeau, lui avaient été expédiés de Boston.
 
Quant à la convenance de ces déboursés extravagants, l’esprit public hésitait : les uns trouvaient qu’on pouvait se permettre du luxe une fois dans la vie ; d’autres affirmaient que l’argent eût été plus fructueusement employé par les missionnaires ; mais tous s’accordaient sur la beauté de l’incomparable ombrelle envoyée de New-York ; et, quelque chose qu’on pût dire d’Ophélia, du moins était-il avéré qu’une de ses robes se tenait debout toute seule. Certaines rumeurs se propagèrent sur des mouchoirs à points à jour, et même, le croirait-on ? garnis de dentelles ! on alla jusqu’à dire qu’ils étaient brodés aux coins ! Le dernier fait, douteux, n’a jamais pu être éclairci.
 
Voyez maintenant, dans le bateau à vapeur, la voilà !
Voyez maintenant, dans le bateau à vapeur, la voilà ! miss Ophélia en personne, revêtue de son habit de voyage neuf, d’indienne brune calandrée ; grande, roide, avec sa charpente osseuse, ses contours anguleux, son visage effilé, ses lèvres minces, comprimées par l’habitude de prendre en toute occurrence un parti décisif, ses yeux noirs et perçants, sur l’éveil pour découvrir quelque soin à prendre, quelque désordre à rectifier. Se» mouvements sont vifs, secs, énergiques. Assez taciturne d’ailleurs, elle dit cependant tout ce qu’elle veut dire, et ses mots vont droit au but. Enfin, elle est, dans son ensemble, la vivante personnification de l’ordre, de la méthode, de l’exactitude. Sa ponctualité défie celle de la meilleure pendule, et se montre aussi inexorable que le balancier d’une machine à vapeur.
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miss Ophélia en personne, revêtue de son habit de voyage neuf, d’indienne brune calandrée ; grande, roide, avec sa charpente osseuse, ses contours anguleux, son visage effilé, ses lèvres minces, comprimées par l’habitude de prendre en toute occurrence un parti décisif, ses yeux noirs et perçants, sur l’éveil pour découvrir quelque soin à prendre, quelque désordre à rectifier. Se» mouvements sont vifs, secs, énergiques. Assez taciturne d’ailleurs, elle dit cependant tout ce qu’elle veut dire, et ses mots vont droit au but. Enfin, elle est, dans son ensemble, la vivante personnification de l’ordre, de la méthode, de l’exactitude. Sa ponctualité défie celle de la meilleure pendule, et se montre aussi inexorable que le balancier d’une machine à vapeur.
 
À ses yeux, le péché des péchés, l’essence de tous les maux, se résume en un mot : ''désordre !'' et ce mot revient souvent. Tout son mépris se condense dans l’emphase avec laquelle elle le prononce. Tout acte qui n’est pas la suite d’un dessein arrêté, les gens qui ne font rien, ceux qui ne savent ce qu’ils feront, ceux qui ne prennent pas les moyens de terminer ce qu’ils entreprennent, « désordonnés, désordre ! » Mais, la plupart du temps, le dédain d’Ophélia se congèle en une expression rêche et refrognée, plutôt qu’il ne s’exhale en paroles.
 
Son intelligence est cultivée ; son esprit net, actif, vigoureux. Elle a lu, et bien lu, l’histoire. Elle connaît ses vieux auteurs classiques ; et sa pensée, dans un cercle restreint, est droite et forte. Ses règles de morale, ses dogmes religieux, bien distincts, bien complets, dûment coordonnés, sont étiquetés, rangés, classés, comme les nombreux paquets de sa boite à ouvrage. Il y en a juste le compte, et il n’y en aura jamais ni plus ni moins. Il en est de même de ses notions sur tout ce qui concerne la vie pratique : — tenue de ménage dans toutes ses branches ; opinions politiques, sociales et privées en cours dans son village natal ; enfin, au fond de tout, comme au-dessus de tout, se trouve le principe même de ses actes et de ses pensées, ''sa conscience'' ; et nulle part la conscience ne se montre aussi dominante, aussi exclusivement reine et maîtresse que parmi les femmes de la Nouvelle-Angleterre. C’est la base, la roche vive, le granit primitif qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre, et s’élève sur les crêtes des plus hautes montagnes.
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au-dessus de tout, se trouve le principe même de ses actes et de ses pensées, ''sa conscience'' ; et nulle part la conscience ne se montre aussi dominante, aussi exclusivement reine et maîtresse que parmi les femmes de la Nouvelle-Angleterre. C’est la base, la roche vive, le granit primitif qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre, et s’élève sur les crêtes des plus hautes montagnes.
 
Miss Ophélia est l’aveugle esclave du devoir. Dès qu’elle soupçonne que le ''sentier du devoir'', c’est son expression favorite, court dans une direction, elle s’y élance, et ni l’eau ni le feu ne l’en feraient dévier. Elle marchera à travers l’ouverture béante d’un puits, ou droit à la bouche d’un canon, n’importe, si le sentier y mène. Malheureusement pour son repos, son type de perfection est si haut placé, comprend un si grand nombre de détails, et fait abstraction si complète de la fragilité humaine, que la pauvre Ophélia, en dépit d’héroïques efforts, reste un peu en route ; — aussi son humeur et sa piété contractent-elles quelque amertume dans le douloureux sentiment d’une continuelle insuffisance.
 
Mais qui, au nom du ciel, a pu combiner des éléments aussi hétérogènes, miss Ophélia et Augustin Saint-Clair ? — Augustin, gai, facile, étourdi, sceptique, foulant aux pieds, avec une insouciance hardie ou une insolente liberté, les habitudes les plus chères, les opinions les plus révérées de l’excellente fille ? — S’il le faut dire, c’est presque l’amour maternel. Jadis, c’est d’Ophélia que le petit garçon apprenait son catéchisme ; elle a raccommodé ses hardes, peigné ses cheveux, soigné les maux de son enfance ; enfin, coutumier du fait, Augustin a dès longtemps accaparé la plus grande part des affections d’un cœur qui est loin d’être froid ; il n’a donc pas eu grand’peine à persuader à miss Ophélia que « le sentier du devoir » conduit droit à la Nouvelle-Orléans, où elle doit venir avec lui prendre soin d’Éva, et sauver d’une ruine complète sa maison désorganisée par l’état maladif de sa femme. L’idée d’un ménage à l’abandon remue d’ailleurs les entrailles d’Ophélia ; puis elle s’est prise d’affection pour la charmante petite fille, qu’il est difficile de voir sans l’aimer ; enfin, quoiqu’elle considère Augustin comme une espèce de païen, elle l’aime, rit de ses plaisanteries, excuse ses fautes, et montre pour ses erreurs une indulgence, dont s’étonneraient ceux qui connaissent à fond lui ou elle. Mais c’est en la voyant agir que nous achèverons de juger miss Ophélia.
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sa maison désorganisée par l’état maladif de sa femme. L’idée d’un ménage à l’abandon remue d’ailleurs les entrailles d’Ophélia ; puis elle s’est prise d’affection pour la charmante petite fille, qu’il est difficile de voir sans l’aimer ; enfin, quoiqu’elle considère Augustin comme une espèce de païen, elle l’aime, rit de ses plaisanteries, excuse ses fautes, et montre pour ses erreurs une indulgence, dont s’étonneraient ceux qui connaissent à fond lui ou elle. Mais c’est en la voyant agir que nous achèverons de juger miss Ophélia.
 
La voilà donc dans la chambre de l’arrière, entourée d’une multitude confuse de petits et de grands sacs de nuit, de boites, de paniers, renfermant chacun quelque lourde responsabilité. Elle lie, elle enveloppe, elle attache, elle ficelle avec feu.
— En vérité, tante, je n’en sais rien.
 
— Jamais d’attention ! Allons, je m’en vais faire la revue de votre ménagère : — un dé, la cire, deux bobines, les ciseaux, le poinçon, l’aiguille à passer. — À merveille ! — mettez-la-moi là. Mais, en vérité, ma pauvre enfant, comment vous en tirez-vous donc quand vous êtes seule avec votre père ? vous devez tout perdre !
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comment vous en tirez-vous donc quand vous êtes seule avec votre père ? vous devez tout perdre !
 
— Eh bien, tante, quand je perds mes affaires, papa m’en rachète d’autres plus jolies.
— Oh ! papa ne se presse jamais, et nous ne sommes pas encore au débarcadère. Venez donc sur la galerie, tante. Tenez, voyez ! voilà notre maison ! là ! tout au haut de cette rue… »
 
Le bateau commença alors, avec de sourds grognements, monstre colossal et fatigué, à se frayer une route entre les nombreux navires et à se rapprocher du quai. Éva, toute joyeuse, indiquait du doigt les flèches, les clochers, les dômes de sa ville natale, à mesure qu’elle les reconnaissait.
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dômes de sa ville natale, à mesure qu’elle les reconnaissait.
 
« Oui, oui, ma chère, c’est bel et bon ; mais voilà le bateau qui s’arrête !… et votre père, encore un coup ? »
— Voilà plus d’une heure que nous le sommes, prêtes, et je commençais vraiment à être fort en peine de vous !
 
— Trop heureux, cousine. Eh bien, la voiture attend ; la foule s’est éclaircie, nous pouvons maintenant sortir d’une façon décente et chrétienne, sans être poussés et suffoqués. Ici, dit-il au cocher debout derrière lui, enlève-moi ces paquets.
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suffoqués. Ici, dit-il au cocher debout derrière lui, enlève-moi ces paquets.
 
— Je m’en vais les voir charger, dit Ophélia.
— Je suis sûre que Tom est une perfection de cocher, et qu’il ne se grisera jamais, dit Éva. »
 
La voiture s’arrêta devant un antique hôtel d’une architecture bizarre ; mélange du style espagnol et du style français. Le corps de logis enfermait une vaste cour dans le genre moresque, où la voiture pénétra en traversant un portail cintré. L’intérieur était d’un goût élégant et voluptueux ; de larges galeries couraient tout autour, et les minces et légers arceaux, les grêles pilastres, les ornements, les arabesques reportaient l’imagination vers le règne des Orientaux en Espagne, vers l’Alhambra et les Abencerrages. Au milieu de la cour, les eaux jaillissantes d’une fontaine retombaient écumeuses dans un bassin de marbre blanc, qu’entourait une épaisse bordure d’odorantes violettes. Des myriades de poissons d’or et d’argent, vivantes pierreries, étincelaient çà et là en se jouant à travers les eaux cristallines. Une mosaïque de cailloux, disposés en fantastiques dessins et encadrés dans un gazon fin et ras comme du velours, environnait la fontaine, et une allée sablée pour les voitures circulait autour du parterre. Deux grands orangers, alors en fleur, projetaient leur ombre, exhalaient leurs parfums. De nombreux vases en marbre blanc de sculpture arabe, rangés en cercle, ornaient les marges de gazon, et contenaient les plus rares fleurs des tropiques ; c’étaient de beaux grenadiers, avec leurs feuilles d’émeraude et leurs fleurs couleur de flamme, des jasmins d’Arabie à feuilles sombres, à étoiles d’argent ; ceux d’Espagne à fleurs d’or, des géraniums panachés ; de magnifiques rosiers courbés sous leurs guirlandes embaumées, des verveines à odeur de citronnelle. Toutes ces fleurs prodiguaient leurs parfums, leurs éclatantes couleurs ; et, de loin en loin, un triste et mystique aloès, aux feuilles étranges, massives, éternelles, vieux sorcier, regardait en pitié les grâces fugitives, les passagères fraîcheurs qui foisonnaient à ses pieds.
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d’odorantes violettes. Des myriades de poissons d’or et d’argent, vivantes pierreries, étincelaient çà et là en se jouant à travers les eaux cristallines. Une mosaïque de cailloux, disposés en fantastiques dessins et encadrés dans un gazon fin et ras comme du velours, environnait la fontaine, et une allée sablée pour les voitures circulait autour du parterre. Deux grands orangers, alors en fleur, projetaient leur ombre, exhalaient leurs parfums. De nombreux vases en marbre blanc de sculpture arabe, rangés en cercle, ornaient les marges de gazon, et contenaient les plus rares fleurs des tropiques ; c’étaient de beaux grenadiers, avec leurs feuilles d’émeraude et leurs fleurs couleur de flamme, des jasmins d’Arabie à feuilles sombres, à étoiles d’argent ; ceux d’Espagne à fleurs d’or, des géraniums panachés ; de magnifiques rosiers courbés sous leurs guirlandes embaumées, des verveines à odeur de citronnelle. Toutes ces fleurs prodiguaient leurs parfums, leurs éclatantes couleurs ; et, de loin en loin, un triste et mystique aloès, aux feuilles étranges, massives, éternelles, vieux sorcier, regardait en pitié les grâces fugitives, les passagères fraîcheurs qui foisonnaient à ses pieds.
 
Des rideaux d’étoffes moresques relevés, mais qu’on pouvait abaisser à volonté pour exclure les rayons du soleil, festonnaient les galeries qui tournaient autour de cette enceinte, ou tout respirait le luxe et l’élégance.
— Pas mal, si cela n’avait pas l’air si antique et si païen, » dit Ophélia en sortant du fiacre.
 
Tom, déjà descendu, regardait autour de lui dans une calme béatitude. Le nègre, plante exotique, arraché aux régions les plus splendides du monde, garde au plus profond de son cœur un amour désordonné pour tout ce qui est beau, riche, fantastique, et cette passion qu’il satisfait comme il peut, grossièrement et sans goût, excite le dédain de la race blanche, plus exacte, plus correcte et plus froide.
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aux régions les plus splendides du monde, garde au plus profond de son cœur un amour désordonné pour tout ce qui est beau, riche, fantastique, et cette passion qu’il satisfait comme il peut, grossièrement et sans goût, excite le dédain de la race blanche, plus exacte, plus correcte et plus froide.
 
Épicurien et poète dans l’âme, Saint-Clair sourit à la remarque de miss Ophélia, et se tournant vers Tom, qui, tout pétrifié d’admiration, promenait partout ses regards ravis, et dont la noire face reluisait de plaisir :
« Oh, c’est toi, Adolphe ? comment te va, mon garçon ? » dit le maître lui tendant la main.
 
Le mulâtre se hâta de débiter, avec un grand flux de paroles, l’improvisation qu’il préparait depuis trois semaines.
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paroles, l’improvisation qu’il préparait depuis trois semaines.
 
« C’est bon ! c’est bon ! dit Saint-Clair de son air habituel d’insouciante raillerie ; fort bien récité, Adolphe. Veille à ce que les bagages soient mis en place, je reviendrai tout à l’heure à nos gens. » En parlant, il conduisait miss Ophélia au salon.
 
« Si cela vous arrange, à merveille ! mais vous autres, gens du Sud, vous faites des choses auxquelles, moi, je ne saurais me résoudre.
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— Quelles choses, je vous prie ? demanda Saint-Clair.
« Eh bien ! Jocko ! dit le maître, rabattant le lorgnon d’un revers de sa main, est-ce ainsi qu’on accueille un camarade ? — Eh, vraiment ! poursuivit-il, le regardant de plus près, et posant l’index sur le brillant gilet qu’étalait Adolphe : Qu’est-ce que tu as là ? Il me semble que ceci est de ma connaissance !
 
— Oh, maître ! tout taché de vin ; maître n’est pas fait, dans sa position, pour porter un pareil gilet ! J’ai compris qu’il me revenait ; bon tout au plus pour un pauvre nègre comme moi. » Et Adolphe secouant sa tête, passa avec grâce ses doigts dans ses cheveux parfumés.
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fait, dans sa position, pour porter un pareil gilet ! J’ai compris qu’il me revenait ; bon tout au plus pour un pauvre nègre comme moi. » Et Adolphe secouant sa tête, passa avec grâce ses doigts dans ses cheveux parfumés.
 
« C’est là ton avis, hé ? reprît nonchalamment Saint-Clair. Ah ça, écoute un peu ; je vais présenter Tom à sa maîtresse, après quoi tu le conduiras à l’office, et songes-y ! ne t’avise pas de prendre des airs avec lui. Il vaut deux fois un freluquet de ton espèce.
 
Adolphe marcha devant d’un pas leste, et Tom le suivit d’un pas lourd.
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« C’est un véritable ''Béhémoth !'' dit Marie.
— Il faut être aussi insouciant que vous l’êtes pour me tourmenter de la sorte, et me contraindre à parler et à regarder, quand vous savez que je suis demeurée tout le jour couchée avec le plus affreux mal de tête ! Depuis votre arrivée c’est un bruit, un remue-ménage ! j’en suis à demi morte.
 
— Vous êtes sujette à la migraine, madame ? dit Ophélia, sortant tout à coup des profondeurs de la bergère, où elle était demeurée ensevelie, faisant, à part elle, l’inventaire du mobilier et en calculant la dépense.
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Ophélia, sortant tout à coup des profondeurs de la bergère, où elle était demeurée ensevelie, faisant, à part elle, l’inventaire du mobilier et en calculant la dépense.
 
— Oh ! je suis un véritable martyr, soupira la dame.
 
« Aujourd’hui, Marie, votre âge d’or commence, dit Saint-Clair ; notre cousine, alerte et entendue comme une vraie fille de la Nouvelle-Angleterre, va décharger vos épaules du lourd fardeau des soins domestiques, vous donner le temps de vous reposer, et de redevenir belle et jeune tout à loisir. Et plus vite se fera la cérémonie de la remise des clefs, mieux cela vaudra.
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Ceci se passait pendant le déjeuner, peu de jours après l’arrivée de miss Ophélia.
 
— Voilà Mamie, n’est-ce pas égoïste à elle de dormir si profondément, quand elle sait que presqu’à toute heure de la nuit j’ai besoin de petites attentions ? Elle est si difficile à réveiller pendant mes plus grandes souffrances ! Je suis plus malade ce matin, grâce aux efforts que j’ai faits pour l’appeler.
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— N’est-elle pas restée debout plusieurs nuits de suite, près de vous ces temps-ci, maman ? demanda Éva.
Miss Ophélia avait écouté cette conversation d’un air grave et observateur ; à ce moment elle serra fortement les lèvres, comme une personne décidée à reconnaître son terrain avant de se risquer.
 
« Mamie a bien une sorte de bonté, continua Marie ; elle est douce, respectueuse, mais égoïste au fond. Le souvenir de son mari la troublera et l’agitera toujours. À l’époque de mon mariage et de ma venue ici, j’ai été obligée, vous le savez, de l’emmener avec moi ; mon père ne pouvait se passer du mari ; c’est un forgeron, et partant il lui était très-nécessaire. Je pensais, et je le dis alors, que Mamie et lui feraient bien de se rendre réciproquement leur liberté, car il était plus que probable qu’ils ne se reverraient jamais. Aujourd’hui je regrette de n’avoir pas insisté davantage, et donné à Mamie un autre mari ; mais je fus faible, sotte, et je cédai. J’avertis Mamie qu’elle ne pouvait s’attendre à le revoir plus d’une ou deux fois dans sa vie, que je ne retournerais pas à l’habitation de mon père, l’air ne m’en étant pas favorable ; je lui conseillai donc de changer d’époux, mais elle ne voulut pas, absolument pas. Il y a des points sur lesquels Mamie est d’un entêtement qui passe toute croyance !
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favorable ; je lui conseillai donc de changer d’époux, mais elle ne voulut pas, absolument pas. Il y a des points sur lesquels Mamie est d’un entêtement qui passe toute croyance !
 
— A-t-elle des enfants ? demanda miss Ophélia.
Miss Ophélia lui jeta un coup d’œil, et vit sur son visage une légère rougeur de honte, et l’expression de dédain et d’ironie qui comprimait ses lèvres.
 
« J’ai toujours traité Mamie en enfant gâtée, reprit Marie. Je voudrais qu’une de vos servantes du Nord pût voir ses armoires, et tout ce qu’elles renferment ; des robes de soie, de mousseline, jusqu’à de la vraie batiste. J’ai quelquefois travaillé des après-midi entières à lui arranger ses coiffes et ses habits, afin qu’elle fût prête pour une fête. Quant à être grondée, elle ne sait ce que c’est : elle n’a été fouettée qu’une fois ou deux dans toute sa vie ; le matin, elle prend son thé ou son café noir, avec du sucre blanc. C’est absurde ! je le sais ; mais Saint-Clair aime la prodigalité pour lui, et autour de lui, et laisse faire à ses domestiques comme ils l’entendent. Nos gens sont gâtés, c’est un fait, et la faute en est à nous s’ils agissent comme des égoïstes et des enfants pillards ; mais j’ai tant et si souvent prêché Saint-Clair là-dessus que j’en suis fatiguée.
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prêché Saint-Clair là-dessus que j’en suis fatiguée.
 
— Et moi aussi, » répondit Saint-Clair en prenant le journal.
« Saint-Clair rit toujours quand je fais la plus petite allusion à mes maux, » dit Marie de la voix d’un martyr expirant. « Dieu veuille qu’il ne s’en souvienne pas un jour avec amertume ! » Et Marie porta son mouchoir à ses yeux.
 
Il y eut un silence embarrassant. À la fin Saint-Clair se leva, regarda sa montre, dit qu’il avait un rendez-vous, et sortit.
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regarda sa montre, dit qu’il avait un rendez-vous, et sortit.
 
Éva se glissa derrière lui, miss Ophélia et Marie restèrent seules à table.
— Éva est très-étrange ; il y a des choses sur lesquelles elle est si originale ! elle ne me ressemble en rien. » Et Marie soupira, comme si elle eût pensé que ce fût là un grand sujet de tristesse.
 
Miss Ophélia se dit en son for intérieur : « J’espère bien qu’elle ne vous ressemble pas » ; mais elle eut la prudence de garder cette réflexion pour elle.
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bien qu’elle ne vous ressemble pas » ; mais elle eut la prudence de garder cette réflexion pour elle.
 
« Éva s’est toujours plu au milieu des esclaves. Pour certains enfants, cela n’a pas d’inconvénient. Moi, je jouais toujours avec les négrillons de mon père, et cela ne me fit jamais aucun mal. Mais Éva traite d’égal à égal avec toutes les créatures qui l’approchent. C’est une étrange manie de cette enfant. Je n’ai jamais pu l’en corriger ; et je serais assez portée à croire que Saint-Clair l’y encourage. Il est de fait que Saint-Clair, sous son toit, est indulgent pour tous, excepté pour sa femme. »
— Mais, s’écria impétueusement miss Ophélia, vous admettez, je pense, que vos esclaves sont des créatures humaines, et doivent avoir besoin de repos quand ils sont épuisés de fatigue ?
 
— Certainement, c’est justice. Je suis très-attentive à ce qu’ils aient ce qui leur faut, pourvu que cela n’aille pas jusqu’à l’abus ; vous comprenez. Mamie peut, à une heure ou l’autre, rattraper son sommeil ; cela ne fait pas difficulté. D’ailleurs, c’est la masse la plus endormie que j’aie jamais vue ! Debout, assise, causant ou marchant, elle dort partout, envers et contre tous. Il n’y a pas à craindre que Mamie ne dorme pas assez ! Mais traiter les esclaves comme des fleurs exotiques ou des vases de Chine, c’est aussi par trop ridicule ! » Marie s’arrêta pour se plonger dans les molles profondeurs d’un énorme coussin, et attirer à elle un élégant flacon de cristal taillé.
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traiter les esclaves comme des fleurs exotiques ou des vases de Chine, c’est aussi par trop ridicule ! » Marie s’arrêta pour se plonger dans les molles profondeurs d’un énorme coussin, et attirer à elle un élégant flacon de cristal taillé.
 
« Vous le voyez, continua-t-elle, d’une voix languissante et douce, comme pourrait l’être le dernier souffle d’un jasmin d’Arabie, ou toute autre chose aussi éthérée ; vous le voyez, cousine Ophélia, je parle rarement de moi. Ce n’est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes ; à dire vrai, je n’en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels je diffère de Saint-Clair. Saint-Clair ne m’a jamais comprise, ne m’a jamais appréciée, et c’est même là, je crois, la source de tous mes maux. Il se propose le bien, je veux le croire ; mais les hommes sont égoïstes par constitution, et sans égards pour leurs femmes. Du moins, c’est mon impression. »
Elle se mit à tricoter rapidement, serrant les lèvres d’une façon énergique, qui disait mieux que les mots : « Vous ne me ferez pas parler : ce sont vos affaires, non les miennes ; je n’ai rien à y voir. » Elle n’avait pas l’air plus sympathique, que ne l’aurait eu à sa place un lion de pierre ; mais Marie s’en souciait peu. Elle avait à qui parler, elle en sentait le besoin, cela lui suffisait ; et pour se remonter respirant son flacon, elle poursuivit :
 
« J’apportais, en épousant Saint-Clair, ma dot et mes
« J’apportais, en épousant Saint-Clair, ma dot et mes esclaves, et la loi m’autorisait à les conduire à ma guise. Saint-Clair, lui aussi, avait sa fortune et ses gens, et j’eusse été charmée qu’il les menât à sa façon, s’il n’était intervenu dans mes affaires. Il a quelques idées saugrenues, extravagantes, sur certains chapitres, entre autres sur le traitement des esclaves. Il les fait presque passer avant moi, et même avant lui ; il leur laisse faire toutes sortes de dégâts sans jamais lever le doigt. Parfois, pourtant, Saint-Clair est effrayant. — Il m’effraie, dans certains cas, moi-même, doux comme il le parait d’ordinaire ! Il a mis les choses sur un pied tel, que, quoiqu’il arrive, il ne doit pas dans sa maison y avoir un seul coup donné, excepté par lui ou par moi ; et sa volonté sur ce point est si absolue que je n’ose la contrecarrer. Vous pouvez deviner où cela mène ! Saint-Clair ne les battrait pas, quand ils le fouleraient aux pieds ! et moi… jugez si on peut, sans cruauté, m’infliger une pareille fatigue ! Vous le savez, les esclaves ne sont que de grands enfants.
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esclaves, et la loi m’autorisait à les conduire à ma guise. Saint-Clair, lui aussi, avait sa fortune et ses gens, et j’eusse été charmée qu’il les menât à sa façon, s’il n’était intervenu dans mes affaires. Il a quelques idées saugrenues, extravagantes, sur certains chapitres, entre autres sur le traitement des esclaves. Il les fait presque passer avant moi, et même avant lui ; il leur laisse faire toutes sortes de dégâts sans jamais lever le doigt. Parfois, pourtant, Saint-Clair est effrayant. — Il m’effraie, dans certains cas, moi-même, doux comme il le parait d’ordinaire ! Il a mis les choses sur un pied tel, que, quoiqu’il arrive, il ne doit pas dans sa maison y avoir un seul coup donné, excepté par lui ou par moi ; et sa volonté sur ce point est si absolue que je n’ose la contrecarrer. Vous pouvez deviner où cela mène ! Saint-Clair ne les battrait pas, quand ils le fouleraient aux pieds ! et moi… jugez si on peut, sans cruauté, m’infliger une pareille fatigue ! Vous le savez, les esclaves ne sont que de grands enfants.
 
— Je n’en sais rien, et remercie Dieu de l’ignorer, répondit brièvement miss Ophélia.
 
« Vous n’imaginez pas, vous ne pouvez imaginer les épreuves qu’ils suscitent tous les jours, à toutes heures, en tout et pour tout, à leur maîtresse. Je ne m’en plains pas à Saint-Clair ; il a là-dessus les principes les plus étranges. Ne prétend-il pas que, les ayant faits ce qu’ils sont, nous devons les supporter ! Que leurs défauts viennent des nôtres, et qu’il serait cruel de les leur donner, et de les en châtier. Il dit qu’à leur place nous en ferions tout autant, comme s’ils pouvaient nous être comparés !
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— Croyez-vous que Dieu les ait tirés du même limon ? demanda laconiquement miss Ophélia.
Miss Ophélia parut craindre de rompre le silence ; mais, dans le mouvement rapide et saccadé de ses aiguilles, il y avait des volumes, si Marie eût été capable de les comprendre.
 
« Vous êtes maintenant, poursuivit-elle, au courant de ce que vous avez à diriger. Une maison sans règle, où les serviteurs ont et font ce qui leur plaît, à l’exception de ce que, malgré ma pauvre santé, j’ai pu sauvegarder d’autorité. Je prends mon nerf de bœuf, et leur en applique parfois quelques coups ; mais c’est un exercice beaucoup trop fatigant pour moi. Si Saint-Clair voulait seulement faire comme les autres !
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malgré ma pauvre santé, j’ai pu sauvegarder d’autorité. Je prends mon nerf de bœuf, et leur en applique parfois quelques coups ; mais c’est un exercice beaucoup trop fatigant pour moi. Si Saint-Clair voulait seulement faire comme les autres !
 
— Et que font-ils ?
 
— Moi aussi ? je croyais tout à fait bien parler, d’une façon remarquable pour moi ! Je fortifie toujours vos observations, Marie.
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— Vous savez bien que vous faites tout le contraire !
— Après tout, où est le mal que le grand pauvre diable désire ressembler à son maître ? et si je l’ai élevé de façon à ce qu’il plaçât son bonheur suprême dans l’eau de Cologne et les mouchoirs de batiste, pourquoi ne lui en donnerais-je pas ?
 
— Pourquoi plutôt ne l’avez-vous pas mieux élevé ? demanda miss Ophélia, avec une soudaine résolution.
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demanda miss Ophélia, avec une soudaine résolution.
 
— Trop de peine à prendre ; la paresse, cousine, l’invincible paresse, qui ruine plus d’âmes qu’on ne mettrait de gens en fuite en faisant le moulinet. Sans la paresse, j’aurais été un ange. Je serais porté à croire que cette paresse est ce que votre vieux docteur du Vermont appelait : « L’essence du mal moral. » C’est à coup sûr un triste sujet de méditation.
— Allons ! allons ! cousine ! répondit Saint-Clair en se levant vivement ; vous ne nous connaissez pas encore ! » Il s’assit au piano et attaqua un air de bravoure. Saint-Clair avait le génie de la musique, son exécution était brillante et ferme, ses doigts volaient sur les touches avec le mouvement rapide et léger d’un oiseau. Il joua air après air, en homme qui essaye de se remettre de belle humeur ; à la fin, repoussant les cahiers de musique, il se leva et dit gaiement : « Eh bien, cousine, vous nous avez donné une leçon un peu verte, mais vous avez fait votre devoir, et en somme, je ne vous en estime que plus. Je ne mets pas en doute que vous ne m’ayez jeté un pur diamant, mais il m’a si rudement atteint en plein visage, qu’au premier choc je ne l’ai pas apprécié tout ce qu’il vaut.
 
— Pour moi, je ne vois pas le but de cette mercuriale, reprit Marie. S’il est au monde quelqu’un qui traite mieux que nous ses esclaves, je serais enchantée qu’on me le montrât. Cela ne les rend pas meilleurs d’un atome ; au contraire, ils deviennent de plus en plus mauvais. Quant à les sermonner ou à les reprendre, je l’ai fait à m’égosiller, leur disant leurs devoirs et le reste. Ils peuvent aller à l’église autant qu’ils le veulent, quoiqu’ils ne comprennent pas plus le prêche que ne le comprendraient des porcs. En sorte que, vous le voyez, cela ne leur est pas de grande utilité ; mais ils y vont ; ainsi les moyens de s’instruire leur sont donnés. Mais, comme je vous l’ai déjà dit, c’est une race inférieure ; toujours elle le sera. Il n’y a pas de rachat pour elle. Vous n’en pourrez rien faire, si vous l’essayez. Vous ne l’avez pas encore tenté, cousine Ophélia ; moi, je l’ai tenté ; je suis née et j’ai été élevée au milieu d’eux, je les connais. »
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les sermonner ou à les reprendre, je l’ai fait à m’égosiller, leur disant leurs devoirs et le reste. Ils peuvent aller à l’église autant qu’ils le veulent, quoiqu’ils ne comprennent pas plus le prêche que ne le comprendraient des porcs. En sorte que, vous le voyez, cela ne leur est pas de grande utilité ; mais ils y vont ; ainsi les moyens de s’instruire leur sont donnés. Mais, comme je vous l’ai déjà dit, c’est une race inférieure ; toujours elle le sera. Il n’y a pas de rachat pour elle. Vous n’en pourrez rien faire, si vous l’essayez. Vous ne l’avez pas encore tenté, cousine Ophélia ; moi, je l’ai tenté ; je suis née et j’ai été élevée au milieu d’eux, je les connais. »
 
Miss Ophélia pensait en avoir assez dit, et elle garda le silence. Saint-Clair se mit à siffler.
Tom était assis dans la cour sur un petit banc de mousse ; chaque boutonnière de sa veste était ornée de branches de jasmin, Éva lui passait en riant une guirlande de roses autour du cou, puis, riant toujours, elle se percha sur ses genoux, comme un moineau apprivoisé.
 
« Ô
« Ô Tom, vous êtes si drôle ! »
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Tom, vous êtes si drôle ! »
 
Tom avait un bon et discret sourire, et semblait, en sa paisible façon, être aussi réjoui de sa drôlerie que l’était sa petite maîtresse. En apercevant son maître, il leva les yeux vers lui, d’un air demi confus, demi suppliant.
— Hélas ! cousin, répondit, d’un ton pensif, miss Ophélia, il y a du vrai dans ce que vous dites.
 
— Que deviendrait l’humble et le pauvre sans les enfants ? reprit Saint-Clair, revenant au balcon et montrant Éva, qui gambadait auprès de Tom. L’enfant est le seul vrai démocrate. Tom, en ce moment, est un héros pour Éva ; ses histoires lui paraissent merveilleuses ; ses hymnes et ses chants méthodistes, plus beaux qu’un opéra ; les petites amorces et autres babioles, qui emplissent ses poches, une mine féconde de joyaux ! Il est à ses yeux le plus merveilleux Tom qu’une peau d’ébène ait recouvert ! — Éva est une de ces fleurs du ciel envoyées par Dieu, surtout pour le pauvre et pour l’humble, qui, sur terre, ont si peu d’autres joies !
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mine féconde de joyaux ! Il est à ses yeux le plus merveilleux Tom qu’une peau d’ébène ait recouvert ! — Éva est une de ces fleurs du ciel envoyées par Dieu, surtout pour le pauvre et pour l’humble, qui, sur terre, ont si peu d’autres joies !
 
— C’est singulier, cousin, à vous entendre parler on vous prendrait presque pour un ''prédicant''.
 
 
À cette époque, la situation extérieure de Tom n’était pas, selon le monde, celle d’un homme à plaindre. Dans sa prédilection pour lui, et poussée aussi par l’instinct d’une noble nature reconnaissante et affectueuse, la petite Éva avait prié son père d’attacher Tom à son service personnel, pour l’escorter pendant ses promenades à pied ou à cheval. Tom avait donc reçu l’ordre formel de tout quitter pour se mettre à la disposition de miss Éva ; ordre qui, comme nos lecteurs l’imaginent, fut loin de lui déplaire. Sa mise était soignée, Saint-Clair étant sur ce chapitre scrupuleux jusqu’à la minutie. Son service d’écurie, vraie sinécure, consistait simplement à inspecter et diriger tous les jours un palefrenier. Marie Saint-Clair avait déclaré qu’elle ne pouvait souffrir l’odeur des chevaux, et que ceux de ses gens qui l’approchaient ne devaient être employés à aucun service désagréable. Son système nerveux ne supporterait pas une pareille épreuve. La moindre mauvaise odeur, à son dire, la pouvait tuer, et terminer d’un seul coup tous ses tourments terrestres. Tom avec son ample habit, son chapeau bien brossé, ses bottes luisantes, son col et ses manchettes d’un blanc irréprochable, sa grave et bonne figure noire, eut pu paraître digne d’être évêque de Carthage, comme le furent en d’autres temps des hommes de sa couleur.
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chevaux, et que ceux de ses gens qui l’approchaient ne devaient être employés à aucun service désagréable. Son système nerveux ne supporterait pas une pareille épreuve. La moindre mauvaise odeur, à son dire, la pouvait tuer, et terminer d’un seul coup tous ses tourments terrestres. Tom avec son ample habit, son chapeau bien brossé, ses bottes luisantes, son col et ses manchettes d’un blanc irréprochable, sa grave et bonne figure noire, eut pu paraître digne d’être évêque de Carthage, comme le furent en d’autres temps des hommes de sa couleur.
 
Il habitait une somptueuse résidence ; considération à laquelle cette race impressionnable n’est jamais indifférente. Il jouissait, avec un bonheur calme et recueilli, de la lumière, des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums qui embellissaient la cour, des tentures de soie des tableaux, des lustres, des statues, des lambris dorés, qui faisaient pour lui, de la suite de ces riches salons, une espèce de palais d’Aladin.
 
Si jamais l’Afrique se civilise et s’élève — et son tour de figurer dans le grand drame du progrès humain arrivera en son temps — la vie s’éveillera chez elle avec une splendeur, une surabondance, qu’à peine peuvent concevoir nos froides tribus de l’Occident. — Sur cette terre lointaine et mystérieuse, fertile en or, en pierreries, en myrtes, en palmiers aux feuilles ondoyantes, en fleurs rares, surgiront des arts nouveaux, d’un style neuf et splendide. Et cette race noire, si longtemps méprisée et foulée aux pieds, donnera peut-être au monde les dernières et les plus magnifiques révélations de la puissance humaine. En tous cas, elle sera, — par sa douceur, son humble docilité d’âme, sa confiance en ses supérieurs, son obéissance à l’autorité, son enfantine simplicité de tendresse, son admirable esprit de pardon, — elle sera certainement la plus haute expression de la ''vie chrétienne''. Et peut-être, comme Dieu châtie ceux qu’il aime, peut-être n’a-t-il précipité la pauvre Afrique dans la fournaise de l’affliction, que pour la rendre la plus noble, la plus grande dans le royaume qu’il élèvera, quand tous les autres royaumes auront été essayés et rejetés, car « les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers ! »
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l’affliction, que pour la rendre la plus noble, la plus grande dans le royaume qu’il élèvera, quand tous les autres royaumes auront été essayés et rejetés, car « les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers ! »
 
Étaient-ce donc là les préoccupations de Marie Saint-Clair, tandis que debout, somptueusement parée sur la véranda, un dimanche matin, elle attachait à son poignet délié un riche bracelet de diamants ? Ce devait être cela, ou des pensées du même genre, car Marie avait le culte des belles choses ; et elle allait se rendre dans tout son éclat de diamants, de soie, de dentelles, de joyaux, à une église à la mode, pour y faire admirer sa toilette et sa piété. Marie s’était toujours fait une loi d’être très-religieuse les dimanches. À l’église, à genoux ou debout, souple, élégante, aérienne, flexible en tous ses mouvements, enveloppée de son écharpe de dentelle comme d’un nuage, c’était une gracieuse créature ; elle le sentait, et se savait bon gré d’être si distinguée et si pieuse. Miss Ophélia, à ses côtés, formait avec elle un parfait contraste : non qu’elle n’eût sa belle robe de soie, son riche cachemire, son beau mouchoir ; mais une raideur anguleuse et carrée lui prêtait je ne sais quoi d’indéfini, aussi sensible cependant que l’était la grâce de son élégante voisine ; — non la grâce de Dieu, entendez bien, — c’est tout autre chose.
 
— Je suis bien aise de te voir sortir ; et la petite fille jeta ses deux bras autour d’elle. Tiens, prends mon flacon, Mamie.
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— Quoi ! votre belle affaire d’or, avec ses diamants ! Seigneur, miss Éva, ça être beaucoup trop beau pour moi !
— Je voudrais que Saint-Clair m’accompagnât quelquefois à l’église, dit Marie, mais il n’a pas un atome de religion. C’est vraiment inconvenant.
 
— Je le sais, répondit Saint-Clair. Vous autres femmes, vous allez, je suppose, à l’église, pour apprendre à vous conduire dans le monde, et votre piété rejaillit sur nous, en considération. Si je faisais tant que d’y aller, moi, j’irais où va Mamie. Là, du moins, il y a chance de se tenir éveillé.
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considération. Si je faisais tant que d’y aller, moi, j’irais où va Mamie. Là, du moins, il y a chance de se tenir éveillé.
 
— Quoi, parmi ces braillards de méthodistes ! fi ! l’horreur !
Il pensa et sentit ainsi une seconde ; puis il alluma son cigare, lut le journal et oublia son petit Évangile. Différait-il en cela de beaucoup d’autres gens ?
 
« Faites attention, Évangeline, dit Marie ; il est toujours bien et convenable d’être bon envers les domestiques ; mais il est inconvenant de les traiter comme nous traiterions des parents, ou des gens de notre caste. Si Mamie était malade, vous ne la mettriez pas dans votre lit, n’est-ce pas ?é
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tait malade, vous ne la mettriez pas dans votre lit, n’est-ce pas ?
 
— Si fait, maman, répondit Éva, parce que ce serait plus commode pour la soigner, et puis aussi parce que mon lit est beaucoup meilleur que le sien, vous savez. »
 
— Oh ! simplement mes idées sur la société et ses différentes classes. Le texte était : « Dieu fit toute chose belle en sa saison. » Le prédicateur a démontré que tous les rangs et toutes les distinctions sociales venaient en droite ligne de Dieu ; qu’il était admirablement juste que les uns fussent placés au sommet et les autres à la base, plusieurs étant nés pour commander, et plusieurs pour obéir ; et ainsi de suite. Enfin il a parfaitement appliqué ces paroles au jargon ridicule qu’on débite sur l’esclavage ; il a prouvé clair comme le jour que la Bible était pour nous, et soutenait nos institutions. Je souhaiterais que vous l’eussiez entendu !
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— Grand merci, je n’en ai que faire ; j’en apprendrai tout autant dans le ''Picayune''{{refl|1}}, et, de plus, je fumerai mon cigare, ce que je ne pourrais faire à l’église.
 
— Je déteste l’horrible logique de votre Nouvelle-Angleterre, cousine, dit gaiement Saint-Clair ; si je réponds à cette question, vous m’en poserez une demi-douzaine, toutes plus ardues les unes que les autres, et je ne me soucie pas de définir ma position. Je suis de ceux qui aiment à lancer des pierres aux maisons de verre des voisins ; je n’ai donc garde de m’en élever une pour la faire lapider.
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— C’est bien de lui ! vous n’en tirerez rien ; il vous échappera toujours, dit Marie ; et je crois, ma parole, que c’est son peu de religion qui lui fait prendre tous ces faux fuyants.
 
— La Bible était le livre de ma mère, répondit Saint- Clair ; il l’aidait à vivre ; il l’a aidée à mourir : Dieu me préserve de croire qu’il justifie l’esclavage ! J’aimerais autant qu’on voulût me prouver que ma mère buvait de l’eau-de-vie, mâchait du tabac et jurait, pour me convaincre que j’ai raison d’en faire autant. Je n’en serais pas plus content de moi-même, et j’y perdrais la consolation de la respecter. Et c’est une grande consolation en ce monde que d’avoir quelque chose à respecter ! Bref, vous le voyez, dit-il en reprenant tout d’un coup sa gaieté ; tout ce que je veux, c’est que chaque chose reste à sa place, en son casier. Le cadre de la société en Europe, comme en Amérique, se compose d’une infinité d’éléments qui ne soutiendraient pas l’examen d’une moralité scrupuleuse ; ce qui prouve que les hommes ne peuvent aspirer au bien absolu, mais seulement
suivre de leur mieux la route battue. Maintenant si un homme vient me dire : « L’esclavage nous est nécessaire, nous ne pouvons vivre sans lui ; si nous l’abolissons, nous sommes réduits à la mendicité, et nous prétendons le garder. » C’est là un langage clair, net et fort ; il a du moins pour lui le mérite de la vérité ; et si nous en jugeons par l’expérience, la majorité le soutiendra. Mais si un homme, au contraire, prenant une mine hypocrite, s’en vient d’un ton cafard me citer l’Écriture, je le soupçonne aussitôt de n’être pas à beaucoup près aussi saint qu’il voudrait le paraître.
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garder. » C’est là un langage clair, net et fort ; il a du moins pour lui le mérite de la vérité ; et si nous en jugeons par l’expérience, la majorité le soutiendra. Mais si un homme, au contraire, prenant une mine hypocrite, s’en vient d’un ton cafard me citer l’Écriture, je le soupçonne aussitôt de n’être pas à beaucoup près aussi saint qu’il voudrait le paraître.
 
— Vous êtes bien peu charitable ! s’écria Marie.
 
— C’est bien tout juste, Éva, s’écria Marie. Une de ses idées baroques !
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— Est-ce que c’est baroque, papa ? murmura Éva comme elle grimpait sur ses genoux.
 
 
::<div style="font-size: 90%">Défense d'un homme libre.</div>
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Défense d'un homme libre.</div>
 
 
— Une fois au Canada, je pourrai te seconder, dit Éliza. Je suis habile couturière ; je sais blanchir, repasser, et à nous deux nous trouverons moyen de vivre.
 
— Oui, Éliza, à ''nous deux'', et avec notre enfant. Oh ! si les gens pouvaient savoir ce qu’il y a de joie pour un homme à penser que sa femme et son enfant lui appartiennent ! Je me suis souvent étonné de voir des blancs, en pleine possession de leurs enfants, de leur femme, se créer à plaisir des chagrins, des tourments ! Moi, je me sens riche et fort, bien que nous n’ayons chacun que nos dix doigts. À peine oserais-je demander à Dieu d’autres faveurs. Oui, quoique j’aie péniblement travaillé tous les jours de ma vie, et qu’à vingt-cinq ans je n’aie pas un denier, pas un toit pour me couvrir, pas un pouce de terre que je puisse appeler mien, si on me laissait en paix, — je serais heureux, — reconnaissant. Je travaillerai, et j’enverrai l’argent du rachat de toi et de mon fils. Quant à mon vieux maître, il a quintuplé et au-delà ce que j’ai pu lui coûter ; — je ne lui dois rien.
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jours de ma vie, et qu’à vingt-cinq ans je n’aie pas un denier, pas un toit pour me couvrir, pas un pouce de terre que je puisse appeler mien, si on me laissait en paix, — je serais heureux, — reconnaissant. Je travaillerai, et j’enverrai l’argent du rachat de toi et de mon fils. Quant à mon vieux maître, il a quintuplé et au-delà ce que j’ai pu lui coûter ; — je ne lui dois rien.
 
— Nous ne sommes pas hors de danger, dit Éliza ; nous ne sommes pas encore au Canada.
« Notre ami Phinéas, dit Siméon, à découvert quelque chose d’important pour toi et les tiens, Georges ; il est bon que tu l’entendes.
 
— En effet, reprit Phinéas, et cela prouve, comme je l’ai toujours dit, qu’en certains endroits, un homme ne doit jamais dormir que d’une oreille. La nuit dernière je m’arrêtai dans une petite auberge isolée sur la route d’en bas ; tu te rappelles, Siméon, la même où nous vendîmes quelques pommes l’an passé à une grosse femme qui avait d’énormes pendants d’oreilles. Eh bien, j’étais las d’avoir longtemps roulé, et après souper je m’étendis sur un tas de sacs dans un coin, et je tirai sur moi une peau de buffle, en attendant que mon lit fût prêt. Voilà que je m’avise de m’endormir : oh mais, comme une souche !
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sur un tas de sacs dans un coin, et je tirai sur moi une peau de buffle, en attendant que mon lit fût prêt. Voilà que je m’avise de m’endormir : oh mais, comme une souche !
 
— D’une oreille, Phinéas ? dit tranquillement Siméon.
— Non, des deux cette fois ! je dormis oreilles et tout, plus d’une bonne heure ; car j’étais furieusement fatigué. Quand je commençai à m’éveiller un peu, je m’aperçus qu’il y avait dans la chambre des hommes assis autour d’une table, qui buvaient et causaient. Je pensai, à part moi, qu’avant de bouger, je ferais bien de savoir un peu ce qui les amenait là, d’autant mieux qu’ils avaient marmotté quelque chose des quakers. « C’est sûr, dit l’un, ils sont dans la colonie, ça ne fait pas de doute. » Pour lors, j’écoutai de mes deux oreilles, et je compris qu’il s’agissait de vous autres. Je ne soufflai mot ; ils développèrent tous leurs plans. Le jeune homme doit être renvoyé au Kentucky, à son maître, qui en veut faire un exemple, pour dégoûter les nègres de s’enfuir. Deux d’entre eux doivent s’emparer de la femme et l’aller vendre pour leur compte à la Nouvelle-Orléans ; ils calculent qu’ils en auront de seize à dix-huit cents dollars. Quant au petit, il doit revenir au marchand qui l’a acheté. Restent encore Jim et sa vieille mère qu’on rendra tous deux à leur maître. Ils ont dit aussi qu’il y avait deux constables, dans une ville située un peu plus haut, qui viendraient avec eux arrêter les fugitifs. La jeune femme sera menée devant un juge ; et un des drôles, qui est petit et qui a la langue bien pendue, jurera qu’elle lui appartient, et se la fera adjuger pour la conduire au Sud. Ils savent au juste de quel côté nous allons cette nuit, et ils seront sur nos talons, en force, comme qui dirait six ou huit. Voilà ! Qu’y a-t-il à faire à présent ?
 
Le groupe qui venait d’entendre cette communication restait pétrifié, dans des attitudes diverses. Rachel Halliday avait cessé de pétrir sa pâte pour écouter la nouvelle, et levait au ciel ses mains enfarinées, d’un air de détresse : Siméon paraissait profondément pensif ; Éliza entourait son mari de ses bras, et le regardait. Georges, debout, les poings serrés, les yeux étincelants, avait l’expression terrible d’un homme dont la femme doit être vendue à l’encan, et le fils livré à un marchand d’esclaves, le tout sous la protection des lois d’une nation chrétienne.
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ciel ses mains enfarinées, d’un air de détresse : Siméon paraissait profondément pensif ; Éliza entourait son mari de ses bras, et le regardait. Georges, debout, les poings serrés, les yeux étincelants, avait l’expression terrible d’un homme dont la femme doit être vendue à l’encan, et le fils livré à un marchand d’esclaves, le tout sous la protection des lois d’une nation chrétienne.
 
« Que ferons-nous, Georges ? demanda Éliza d’une voix faible.
 
— Phinéas est sage et habile, dit Siméon. Tu feras bien, Georges, de t’en rapporter à son jugement ; et posant affectueusement sa main sur l’épaule du fugitif, il indiqua du doigt les pistolets : Ne prends pas conseil de ceux-ci, et ne sois pas trop prompt ! — Dans la jeunesse le sang est chaud.
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— Je n’attaquerai point, dit Georges, tout ce que je demande au pays c’est de me laisser partir en paix. Mais — il fit une pause, son front s’obscurcit, et ses traits se contractèrent. — J’ai eu ma sœur vendue au marché de la Nouvelle-Orléans. — Je sais pourquoi on les vend et ce qu’en font ceux qui les achètent. Et je me laisserais enlever ma femme, et je la laisserais vendre, quand Dieu m’a donné pour la défendre deux bras robustes ! Non ; que le Seigneur m’assiste ! je combattrai jusqu’au dernier souffle, avant de laisser prendre ma femme et mon fils. M’en blâmez-vous ?
— C’est bien aussi ce que je lui demande, dit Phinéas, car si la tentation est trop forte, qu’ils prennent garde à eux : Voilà !
 
— On voit bien que tu n’es pas Ami de naissance, reprit Siméon en souriant. Le vieil homme prend encore vigoureusement le dessus. »
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reprit Siméon en souriant. Le vieil homme prend encore vigoureusement le dessus. »
 
À dire vrai, Phinéas avait été longtemps un hardi pionnier, un intrépide chasseur, un excellent tireur de daim ; mais devenu amoureux d’une jolie quakeresse, il s’était laissé entraîner par ses charmes à faire partie de la secte des Amis ; et bien qu’il fût un honnête, sobre et serviable membre de la communauté, les plus spiritualistes ne lui trouvaient pas assez d’onction, du moins dans le discours.
 
Phinéas est adroit, dit Siméon ; il fera pour toi ce qu’il y a de mieux à faire, Georges.
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— Ce qui me chagrine surtout, reprit le jeune homme, c’est qu’il y ait risque pour vous.
— Le Seigneur aie pitié de nous ! dit Éliza toute en larmes. Qu’il nous permette seulement de sortir de ce pays ensemble, et je ne lui demande plus rien.
 
— Dieu est-il donc de leur côté ? murmura Georges, donnant cours à l’amertume de ses pensées plutôt qu’il ne
— Dieu est-il donc de leur côté ? murmura Georges, donnant cours à l’amertume de ses pensées plutôt qu’il ne répondait à sa femme. Voit-il tout ce qu’ils font ? Pourquoi laisse-t-il arriver ces choses ? Ils nous disent que la Bible est pour eux : certes, ils ont le pouvoir ! Ils sont riches, bien portants, heureux : ils sont membres des églises, et comptent sur le ciel : leur vie coule facile en ce monde. Tout leur vient à souhait ! Et de pauvres, honnêtes, fidèles chrétiens, — aussi bons, ou meilleurs chrétiens qu’eux, — sont couchés dans la fange sous leurs pieds ! ils les achètent ; ils les vendent ; ils trafiquent de leur sang, de leur cœur, de leurs gémissements, de leurs larmes, — et Dieu le permet !
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répondait à sa femme. Voit-il tout ce qu’ils font ? Pourquoi laisse-t-il arriver ces choses ? Ils nous disent que la Bible est pour eux : certes, ils ont le pouvoir ! Ils sont riches, bien portants, heureux : ils sont membres des églises, et comptent sur le ciel : leur vie coule facile en ce monde. Tout leur vient à souhait ! Et de pauvres, honnêtes, fidèles chrétiens, — aussi bons, ou meilleurs chrétiens qu’eux, — sont couchés dans la fange sous leurs pieds ! ils les achètent ; ils les vendent ; ils trafiquent de leur sang, de leur cœur, de leurs gémissements, de leurs larmes, — et Dieu le permet !
 
— Ami Georges, dit Siméon, de la pièce voisine, écoute ce psaume, il te fera du bien. »
 
— N’est-ce pas là ce que tu sens, Georges ?
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— Oui, on vérité, répondit-il ; ce sont mes pensées, comme si je les eusse écrites.
 
Ces paroles, dites par quelque prédicant, austère pour autrui, indulgent pour lui-même, et débitées comme un lieu commun de pieuse rhétorique à l’usage des affligés, eussent manqué leur effet ; mais, venant d’un homme qui s’exposait tous les jours, avec calme, à l’amende et à la prison, pour servir une cause humaine et divine, elles avaient un poids immense : et les pauvres fugitifs désolés y puiseront un surcroît de force et de courage.
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Rachel prit Éliza par la main, et la conduisit à table : à peine étaient-ils à souper qu’on frappa doucement : Ruth entra.
« Sortez un moment, vous autres, dit Phinéas à ceux qui étaient déjà dans la voiture, afin que j’assujettisse la banquette de derrière pour les femmes et l’enfant.
 
— Voilà deux peaux de buffle, dit Rachel ; arrange les sièges aussi commodément que possible C’est une fatigue de voyager toute une nuit ! » Jim s’élança hors du chariot le premier, et en fit descendre avec soin sa vieille mère, qui, cramponnée à son bras, regardait avec anxiété autour d’elle, s’attendant à voir se glisser quelque traqueur dans l’ombre.
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soin sa vieille mère, qui, cramponnée à son bras, regardait avec anxiété autour d’elle, s’attendant à voir se glisser quelque traqueur dans l’ombre.
 
« Jim, tes pistolets sont-ils prêts, et armés ? demanda Georges à voix basse.
 
Vers trois heures du matin, Georges distingua le cliquetis rapide et pressé d’un pas de cheval, arrivant derrière eux. Il poussa Phinéas du coude. Phinéas arrêta ses chevaux : il écouta.
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« Ce doit être Michel, dit-il ; je crois reconnaître le galot de sa bête. » Il se leva debout sur le siège, et regarda en arrière.
Il parlait encore, la brise apporta le son affaibli d’une troupe au galop.
 
« Rentrez, — et vivement ! dit Phinéas. S’il faut se battre, attendez que je vous mène un bout de chemin plus loin. » Georges et Jim sautèrent sur la banquette, et Phinéas lança ses chevaux à fond de train. Michel les escortait. Le chariot roula, bondit, vola presque sur la terre durcie, mais le bruit des cavaliers qui accouraient derrière devenait de plus en plus distinct. Les femmes l’entendirent ; elles regardèrent avec terreur au dehors, et virent, à la cime d’une colline distante, un groupe d’hommes qui se détachait sur le fond rouge du ciel rayé par les premières lueurs de l’aube. Encore une autre colline franchie ; les traqueurs viennent d’apercevoir le chariot, que sa bâche blanche signale de loin : un brutal hurlement de triomphe arrive jusqu’aux fugitifs. Éliza, qui se sent défaillir, presse fortement son enfant sur son sein ; la vieille gémit et prie : Georges et Jim arment leurs pistolets avec l’énergie du désespoir. L’ennemi gagne du
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sein ; la vieille gémit et prie : Georges et Jim arment leurs pistolets avec l’énergie du désespoir. L’ennemi gagne du
terrain. La voiture a fait un soudain détour, et s’arrête en vue d’une chaîne de rochers escarpés, surplombant, formant une masse isolée et gigantesque au milieu d’un terrain plane et découvert. Ce solitaire amas de rocs, qui se dresse, noir et massif, sur le ciel coloré du matin, semble offrir une retraite assurée.
 
La troupe des cavaliers, arrivée aux palissades, maugréait, jurait, et, mettant pied à terre, se disposait à poursuivre sa proie.
 
De
De leur côté, les pauvres malheureux traqués avaient atteint le sommet de la chaîne. Là, le sentier fuyait à travers un étroit défilé, ou l’on ne pouvait passer qu’un à un. Tout à coup ils se trouvèrent arrêtés par une crevasse large de plus d’un mètre : au delà, une pile de rocs, séparée du reste de la chaîne, élevait à trente pieds de hauteur ses flancs nus et perpendiculaires comme les murailles d’un château fort. Phinéas franchit d’un bond la crevasse, et déposa l’infant sur une plate-forme tapissée de mousse, à la cime du rocher.
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leur côté, les pauvres malheureux traqués avaient atteint le sommet de la chaîne. Là, le sentier fuyait à travers un étroit défilé, ou l’on ne pouvait passer qu’un à un. Tout à coup ils se trouvèrent arrêtés par une crevasse large de plus d’un mètre : au delà, une pile de rocs, séparée du reste de la chaîne, élevait à trente pieds de hauteur ses flancs nus et perpendiculaires comme les murailles d’un château fort. Phinéas franchit d’un bond la crevasse, et déposa l’infant sur une plate-forme tapissée de mousse, à la cime du rocher.
 
« À votre tour ! cria-t-il. Sautez ferme, si vous tenez à la vie ! » L’un après l’autre ils franchirent le précipice, et escaladèrent le roc. Des fragments de pierres mobiles leur servaient de rempart, et les empêchaient d’être vus d’en bas.
— À ton aise, Georges, donne-t’en à cœur joie ! reprit Phinéas en mâchant quelques feuilles de thym ; mais tu ne m’interdis pas le plaisir du spectacle, je suppose. Vois donc comme ils se consultent là-bas ! ils ont l’air de poules qui se préparent à grimper sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de leur envoyer un mot d’avis, avant de les laisser se mettre en route ? ne fût-ce que pour les avertir loyalement qu’ils se feront tuer ? »
 
Le groupe au-dessous, éclairé par les premières lueurs du jour, était maintenant très-visible. Il se composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux constables, et d’un ramas de vagabonds enrôlés avec un verre d’eau-de-vie à la prochaine taverne, pour prendre part au divertissement de traquer des nègres marrons.
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d’eau-de-vie à la prochaine taverne, pour prendre part au divertissement de traquer des nègres marrons.
 
« Eh bien, Tom, voilà vos racoons pris au gîte, dit l’un.
— Je suis Georges Harris. Un M. Harris, du Kentucky, m’appelait son esclave. Mais maintenant je suis libre, debout sur le sol que Dieu a fait libre, avec la femme et l’enfant que j’ai le droit d’appeler miens. Jim et sa mère sont avec nous. Nous avons des armes pour nous défendre, et nous nous défendrons. Vous pouvez monter, si vous le voulez ; mais le premier qui arrive à portée de
nos pistolets est un homme mort, et ainsi du second, du troisième, et des autres jusqu’au dernier.
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— Allons, allons, dit un gros homme essoufflé qui s’avança en se mouchant : ce n’est pas là une manière de parler convenable, jeune rebelle. Nous sommes officiers de justice, comme vous voyez ; nous avons de notre côté la loi, le pouvoir et le reste ; vous ferez donc mieux de vous rendre tout tranquillement, puisqu’il vous faudra tôt ou tard en venir là.
Georges était beau à voir, sur la cime de ce roc, faisant sa déclaration d’indépendance. Les rougeurs du matin teignaient de pourpre ses joues basanées, et les premiers feux du jour allumaient une flamme dans ses yeux noirs, alors que la main levée vers le ciel, il en appelait de l’homme à Dieu.
 
Si c’eût été un jeune Hongrois défendant avec courage, dans quelque gorge de montagne, la retraite de fugitifs échappés de l’Autriche, en Amérique on l’eût proclamé un héros ! mais nous sommes trop bien appris et trop bons patriotes pour voir rien d’héroïque dans la défense de gens de couleur, de race africaine, s’enfuyant de l’Amérique au Canada. Ceux de nos lecteurs qui ne verraient pas la chose du même œil, en doivent prendre toute la responsabilité. Que des réfugiés hongrois, parvenus à se soustraire aux mandats et aux autorités de leur légitime gouvernement, mettent le pied en Amérique, la presse et les législateurs rivalisent d’applaudissements et de félicitations. Mais que des fugitifs africains au désespoir en fassent autant, c’est… hélas ! que ''n’est-ce'' pas ?
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la responsabilité. Que des réfugiés hongrois, parvenus à se soustraire aux mandats et aux autorités de leur légitime gouvernement, mettent le pied en Amérique, la presse et les législateurs rivalisent d’applaudissements et de félicitations. Mais que des fugitifs africains au désespoir en fassent autant, c’est… hélas ! que ''n’est-ce'' pas ?
Quoi qu’il en soit, il est certain que l’attitude, l’œil, la voix, le geste frappèrent un moment de mutisme le groupe au dessous. Il y a quelque chose dans la hardiesse et la décision qui impose, même aux plus grossières natures. Marks, seul, ne fut pas ému. Il arma secrètement son pistolet, et profitant du silence qui suivit le discours de Georges, il le visa et tira.
 
« Je crois que le coup a porté, dit un des hommes. J’ai entendu un cri perçant.
 
— Je monte tout droit, pour mon compte, dit Tom. Je n’ai jamais eu peur de ces chiens de nèg’, et je ne commencerai pas à présent. Qui me suit ? Et il s’élança sur les rocs.
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n’ai jamais eu peur de ces chiens de nèg’, et je ne commencerai pas à présent. Qui me suit ? Et il s’élança sur les rocs.
 
Georges entendit distinctement ces mots ; il arma son pistolet, l’examina, et visa le point du défilé où le premier qui arriverait en haut devait se montrer.
« Le Seigneur nous assiste ! Ce sont de vrais diables ! » s’écria Marks, battant en retraite au bas du rocher, avec beaucoup plus d’empressement qu’il n’en avait mis à monter. Les autres descendaient pêle-mêle après lui ; en particulier le gros constable, haletant et soufflant de la façon la plus énergique.
 
« Vous autres, dit Marks, faites le tour, et allez-vous-en ramasser là-bas ce pauvre Tom, tandis que je vais monter à cheval et courir à toute bride chercher de l’aide ! C’est entendu, » Et sans prendre garde aux railleries et aux huées de ses compagnons, Marks tint parole, et s’éloigna au grand galop.
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entendu, » Et sans prendre garde aux railleries et aux huées de ses compagnons, Marks tint parole, et s’éloigna au grand galop.
 
« A-t-on jamais vu plus rampante vermine ? dit un des hommes. Nous amener ici pour faire ses affaires, et détaler en nous laissant dans la nasse !
— Oh ! c’est qu’après la mort vient le jugement ! dit la jeune femme.
 
— Oui,
— Oui, reprit la vieille, qui avait passé tout le temps du combat à geindre et à marmotter des prières méthodistes. C’est tout de même un terrible passage pour l’âme de la pauvre créature !
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reprit la vieille, qui avait passé tout le temps du combat à geindre et à marmotter des prières méthodistes. C’est tout de même un terrible passage pour l’âme de la pauvre créature !
 
— Sur ma parole, je crois qu’ils le plantent-lâ ! » dit Phinéas.
 
— Pour le donner à soigner aux quakers ? dit Phinéas. C’est là ce qui serait joli ! ma foi, pour mon compte, je ne m’y oppose pas. Voyons un peu où il en est ? » et Phinéas qui, dans le cours de sa vie de pionnier et de chasseur, avait acquis quelque expérience de chirurgie pratique, s’agenouilla près du blessé et l’examina attentivement.
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« Marks, dit Tom d’une voix faible, est-ce toi, Marks ?
Tom gémit et ferma les yeux. Chez les hommes de cette classe, la vigueur et la résolution sont tout à fait physiques et s’écoulent avec le sang. L’abattement de ce pauvre géant était pitoyable à voir.
 
Les nouveaux venus avaient maintenant rejoint. On enleva les banquettes du chariot. Des peaux de buffle doublées en quatre furent étendues dans un des côtés, et quatre hommes y transportèrent, à grand’peine, la lourde masse de Tom. Dès qu’il fut dans la voiture, il s’évanouit. La vieille négresse, dans son ardeur de compassion, s’assit auprès et lui soutint la tête sur ses genoux. Éliza, Georges et Jim se casèrent comme ils purent dans ce qui restait d’espace, et on se mit en route.
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s’évanouit. La vieille négresse, dans son ardeur de compassion, s’assit auprès et lui soutint la tête sur ses genoux. Éliza, Georges et Jim se casèrent comme ils purent dans ce qui restait d’espace, et on se mit en route.
 
« Que pensez-vous de la blessure ? demanda Georges, assis sur le siège à côté de Phinéas.
— Eh ! nous le porterons chez Amariah. Il y a la grand’mère d’Étienne, Dorcas, qu’on l’appelle, qui est une fameuse garde. C’est comme qui dirait de nature, chez elle; jamais elle n’est plus contente que quand elle a un malade à soigner. Nous pouvons le lui laisser pour une bonne quinzaine. »
 
Au bout d’une heure de route, on atteignit une belle ferme, où un déjeuner abondant attendait les voyageurs fatigués. Tom Loker fut bientôt déposé dans un lit beaucoup plus propre et plus moelleux qu’aucun de ceux qu’il eût jamais occupés. Sa blessure fut pansée et bandée avec soin. Ouvrant et fermant, comme un enfant fatigué, ses yeux languissants, il regardait les rideaux blancs de la fenêtre, et les douces ombres qui glissaient sans bruit dans sa chambre et autour de son lit.
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plus propre et plus moelleux qu’aucun de ceux qu’il eût jamais occupés. Sa blessure fut pansée et bandée avec soin. Ouvrant et fermant, comme un enfant fatigué, ses yeux languissants, il regardait les rideaux blancs de la fenêtre, et les douces ombres qui glissaient sans bruit dans sa chambre et autour de son lit.
 
Nous allons pour l’instant prendre congé de lui et de ses compagnons.
D’abord Saint-Clair l’employa par hasard ; puis, frappé de son bon sens, de sa capacité, il s’en remit de plus en plus à lui, si bien qu’il finit par être chargé de l’approvisionnement de la maison et de la plupart des emplettes.
 
« Non, non ; dit Saint-Clair, un jour qu’Adolphe se plaignait que le pouvoir passât en d’autres mains, laisse Tom à son affaire. Tu sais ce dont tu as envie, il sait, lui, ce qu’il en coûte ; et nous pourrions fort bien voir la fin de nos écus, si quelqu’un n’y veillait de près. »
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son affaire. Tu sais ce dont tu as envie, il sait, lui, ce qu’il en coûte ; et nous pourrions fort bien voir la fin de nos écus, si quelqu’un n’y veillait de près. »
 
Jouissant de la confiance illimitée d’un maître, qui lui passait un billet sans le regarder, et qui empochait la monnaie sans compter, Tom n’avait pour sauvegarde contre les tentations que son inébranlable droiture, fortifiée de sa foi chrétienne ; mais cela suffisait : s’en fier à lui était la plus sûre garantie de sa scrupuleuse loyauté.
Avec Adolphe, le cas était tout différent : étourdi, égoïste, gâté par un maître qui trouvait plus facile de laisser faire que de régenter, il en était venu à confondre le ''tien'' et le ''mien'', au point que Saint-Clair lui-même était parfois troublé. Son bon sens lui disait que sa façon d’agir avec les inférieurs était injuste et dangereuse. Une sorte de remords chronique le poursuivait, sans lui donner la force de changer d’habitude : ce remords même se traduisait en excès d’indulgence. Il passait légèrement sur les fautes les plus graves, se disant que s’il eût rempli son devoir, ses gens eussent mieux fait le leur.
 
Ce jeune maître, beau, spirituel, dissipé, inspirait à Tom un respect bizarrement mêlé d’inquiétude et de sollicitude paternelle. Qu’il ne lût jamais la Bible, qu’il n’allât jamais à l’église, qu’il plaisantât librement de tout ce qui s’offrait à la pointe de son esprit, qu’il passât les soirées du dimanche à l’Opéra ou au théâtre, qu’il fréquentât les clubs, les tavernes, et soupât plus souvent dehors qu’il n’était convenable, — c’est ce que Tom ne pouvait s’empêcher de voir, comme tous. Il en avait conclu que « le maître n’était pas chrétien » : mais il se fût bien gardé de faire part à d’autres de cette conclusion ; seulement, il en faisait le sujet de mainte et mainte prière, le soir, dans sa chambrette. Il lui arrivait aussi de dire quelquefois sa façon de penser, mais toujours avec un certain tact : comme, par exemple, lorsque Saint-Clair, invité par de bons vivants à se réunir à eux, fut rapporté chez lui, entre une et deux heures du matin, dans un état d’anéantissement qui ne prouvait que trop la victoire des appétits physiques sur le moral. Tom et Adolphe aidèrent à le coucher ; le dernier, regardant la chose comme une excellente plaisanterie, riait aux éclats du rustique effroi de Tom, assez simple pour passer le reste de la nuit debout, en prières, près de son maître.
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invité par de bons vivants à se réunir à eux, fut rapporté chez lui, entre une et deux heures du matin, dans un état d’anéantissement qui ne prouvait que trop la victoire des appétits physiques sur le moral. Tom et Adolphe aidèrent à le coucher ; le dernier, regardant la chose comme une excellente plaisanterie, riait aux éclats du rustique effroi de Tom, assez simple pour passer le reste de la nuit debout, en prières, près de son maître.
 
« Eh bien, qu’attends-tu donc ? dit Saint-Clair, assis le lendemain dans la bibliothèque, en robe de chambre et en pantoufles, comme il venait de donner à Tom de l’argent et l’ordre de faire quelques emplettes. Est-ce que tout n’est pas en règle ? ajouta-t-il en le voyant immobile à la même place.
« Oh ! c’est tout ? dit-il gaiement.
 
— Tout ! s’écria Tom, se retournant et tombant à genoux. Oh ! mon cher jeune maître ! j’ai peur que ce soit la perdition de ''tout'', — ''tout'', corps et âme. Le bon livre ne dit-il pas : « Il mord par derrière comme un serpent, et il pique comme un basilic{{refl|1}} ? »
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cher jeune maître ! j’ai peur que ce soit la perdition de ''tout'', — ''tout'', corps et âme. Le bon livre ne dit-il pas : « Il mord par derrière comme un serpent, et il pique comme un basilic{{refl|1}} ? »
 
La voix de Tom se brisait ; des larmes inondaient ses joues.
Dans les États du Sud les domestiques des habitations diffèrent entre eux du tout au tout, selon le caractère et la capacité des maîtresses qui les ont formés.
 
Au midi comme au nord, il existe des femmes qui réunissent à la fois la science du commandement et le tact nécessaire pour élever. Sans user de sévérité, et avec une facilité apparente, elles gouvernent les différents sujets de leur petit royaume, tirant parti même des défauts, et compensant ce qui manque aux uns par ce que les autres ont de trop, de manière à créer un système des plus harmonieux et des mieux ordonnés.
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tact nécessaire pour élever. Sans user de sévérité, et avec une facilité apparente, elles gouvernent les différents sujets de leur petit royaume, tirant parti même des défauts, et compensant ce qui manque aux uns par ce que les autres ont de trop, de manière à créer un système des plus harmonieux et des mieux ordonnés.
 
Madame Shelby, que nous avons vue à l’œuvre, était une de ces excellentes maîtresses de maison, telles que nos lecteurs en ont peut-être rencontré une ou deux. Rares partout, elles ne sont pas communes dans le Sud, où cependant elles se trouvent quelquefois, et où l’état social leur offre de brillantes occasions de se signaler.
L’office, la lingerie, le placard aux porcelaines, la cuisine, la cave, tout fut soumis à une sévère inspection. Les œuvres de ténèbres apparurent au grand jour, et toute chose cachée fut mise en lumière, à ce point que les principautés et puissances inférieures prirent l’alarme, et firent entendre de sourds murmures contre « ces mesdames du Nord. »
 
La vieille Dinah, cuisinière en chef, et de droit suzeraine en son département, était furieuse de voir ainsi usurper ses privilèges. Aucun baron féodal, signataire de la grande charte, n’eût plus vivement ressenti un empiétement de la couronne.
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de la grande charte, n’eût plus vivement ressenti un empiétement de la couronne.
 
Dinah était un personnage en son genre, et il serait injuste pour sa mémoire de n’en pas donner quelque idée au lecteur. Née cuisinière, tout autant que la tante Chloé, car cette vocation est indigène à la race africaine, elle n’avait pas eu, comme sa consœur, l’avantage d’être élevée et dressée méthodiquement. Son génie, à elle, était tout spontané, — et comme les génies, en général, opiniâtre, tranchant et irrégulier à l’excès.
Dinah était passée maître dans l’art de trouver des excuses : elle en connaissait toutes les rubriques, et avait pour axiome qu’une cuisinière ne peut jamais avoir tort. Dans les cuisines du Sud, il ne manque ni de têtes ni d’épaules subalternes sur qui faire retomber le poids de ses péchés. Un dîner était-il manqué, il y avait cinquante bonnes raisons pour qu’il en fût ainsi, et autant de délinquants en faute, contre lesquels Dinah vitupérait avec un zèle infatigable.
 
Il est vrai qu’elle échouait rarement en dernier résultat.
Il est vrai qu’elle échouait rarement en dernier résultat. Quoique sa façon de procéder fût quinteuse, intermittente, et qu’elle dédaignât de tenir compte du temps et du lieu, quoique sa cuisine eût généralement l’air d’avoir été dévastée par quelque ouragan terrible, et qu’elle eut, pour mettre ses ustensiles, autant de places diverses qu’il y a de jours dans l’an, si l’on avait la patience d’attendre que le monde surgît du chaos, le dîner finissait par arriver en bon ordre, et tel qu’un épicurien n’y eût pu trouver à redire.
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Quoique sa façon de procéder fût quinteuse, intermittente, et qu’elle dédaignât de tenir compte du temps et du lieu, quoique sa cuisine eût généralement l’air d’avoir été dévastée par quelque ouragan terrible, et qu’elle eut, pour mettre ses ustensiles, autant de places diverses qu’il y a de jours dans l’an, si l’on avait la patience d’attendre que le monde surgît du chaos, le dîner finissait par arriver en bon ordre, et tel qu’un épicurien n’y eût pu trouver à redire.
 
C’était le moment des préliminaires du repas. Dinah, qui soignait ses aises, et qui éprouvait le besoin de se ménager de grands intervalles de repos avant l’action, était assise sur le plancher, et fumait une vieille pipe tronquée, sorte d’encensoir qu’elle allumait pour aider à ses inspirations : c’était sa manière d’invoquer les muses domestiques.
Après avoir fait la revue de diverses parties de la maison, miss Ophélia fit son entrée dans la cuisine. Informée par de nombreux rapports de ce qui se passait, Dinah avait résolu de se tenir sur la défensive, et de n’opposer aux nouvelles mesures qu’une feinte ignorance, sans en venir à une guerre ouverte.
 
La cuisine était une vaste pièce carrelée, dont une immense et antique cheminée occupait tout un côté. Saint-Clair avait en vain tenté d’y substituer un foyer moderne à fourneaux. Aucun puseyiste{{refl|2}}, aucun conservateur encroûté, ne se montra jamais plus inflexiblement attaché aux usages consacrés par le temps.
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fourneaux. Aucun puseyiste{{refl|2}}, aucun conservateur encroûté, ne se montra jamais plus inflexiblement attaché aux usages consacrés par le temps.
 
À son retour du Nord, Saint-Clair, frappé de l’ordre qui présidait aux détails du ménage chez son oncle, et se berçant de I’espérance illusoire d’aider Dinah dans ses arrangements, l’avait libéralement pourvue d’armoires et de buffets : autant eut valu en pourvoir un écureuil, ou une pie. Plus il y avait de tiroirs, de resserres, plus Dinah trouvait de cachettes pour les chiffons, les peignes, les vieux souliers, les rubans, les fleurs artificielles fanées, et autres articles de toilette qui faisaient ses délices.
— Oh ! Seigneur ! non, miss : comme y avait pas un seul torchon, j’ai pris la nappe ; mais je l’ai mise de côté pour la laver, et voilà pourquoi elle est là.
 
— Toujours et partout le désordre ! » se dit miss Ophélia, continuant l’inventaire du tiroir, où elle trouva une râpe à muscade, deux ou trois noix, un recueil d’hymnes méthodistes, un couple de madras sales, une pelote de laine et un tricot, un sac à tabac et une pipe, quelques pétards, une ou deux soucoupes de porcelaine dorée remplies de pommade, un ou deux vieux escarpins, un morceau de flanelle soigneusement attaché avec des épingles et renfermant de petits oignons blancs, plusieurs serviettes damassées, quelques gros torchons, des aiguilles à ravauder, et une foule de petits papiers déchirés, d’où s’échappait un déluge d’herbes aromatiques.
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deux ou trois noix, un recueil d’hymnes méthodistes, un couple de madras sales, une pelote de laine et un tricot, un sac à tabac et une pipe, quelques pétards, une ou deux soucoupes de porcelaine dorée remplies de pommade, un ou deux vieux escarpins, un morceau de flanelle soigneusement attaché avec des épingles et renfermant de petits oignons blancs, plusieurs serviettes damassées, quelques gros torchons, des aiguilles à ravauder, et une foule de petits papiers déchirés, d’où s’échappait un déluge d’herbes aromatiques.
 
« Où tenez-vous vos noix muscades, Dinah ? dit miss Ophélia de l’air d’un martyr qui demande à Dieu le don de patience.
 
— N’avez-vous donc pas d’endroit où mettre ce que vous devez donner à blanchir ?
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— Oh ! que si bien ! maître Saint-Clair a fait faire tout exprès ce grand coffre-là ; mais je pétris dessus ; j’y mets un tas de choses ; et c’est pas commode à lever, voyez-vous !
— Oui, mais elles ont passé aussi dans le tiroir, comme vous voyez.
 
— Je crois bien ! pour peu que miss continue de mettre
— Je crois bien ! pour peu que miss continue de mettre tout sens dessus dessous, il en passera bien d’autres ! Miss en a déjà répandu un gros tas par ici, dit-elle en s’approchant avec malaise des tiroirs. — Si miss voulait seulement remonter au salon, et attendre mon jour de nettoyage, miss verrait après ! mais je ne peux rien faire tant que les dames sont là sur mon dos. — Sam ! veux-tu bien ne pas donner ce sucrier au petit ! — Je t’allongerai une taloche, si tu ne fais pas attention.
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tout sens dessus dessous, il en passera bien d’autres ! Miss en a déjà répandu un gros tas par ici, dit-elle en s’approchant avec malaise des tiroirs. — Si miss voulait seulement remonter au salon, et attendre mon jour de nettoyage, miss verrait après ! mais je ne peux rien faire tant que les dames sont là sur mon dos. — Sam ! veux-tu bien ne pas donner ce sucrier au petit ! — Je t’allongerai une taloche, si tu ne fais pas attention.
 
— Je vais visiter la cuisine, et mettre tout en place une ''bonne'' fois, Dinah ; vous n’aurez plus qu’à maintenir l’ordre.
« Seigneur bon Dieu ! si c’est là comme s’y prennent ces « mesdames du Nord », ce ne sont pas de vraies dames, pour sûr, dit-elle à quelques-uns de ses satellites, dès qu’elle fut assez loin pour n’être pas entendue. Je m’en tire pour le moins aussi bien le jour de mes nettoyages, mais je n’ai que faire de tracassières qui tournent autour de moi, se mettent dans mon chemin, et fourrent toutes mes choses là où je ne peux plus les trouver. »
 
Dinah avait, il est vrai, à certaines époques ses accès de réforme, qu’elle appelait ses jours de nettoyage. Elle commençait alors avec un grand zèle à vider de fond en comble les tiroirs et les armoires, déversant tout sur le plancher et les tables, de manière à quintupler la confusion ; puis, elle allumait sa pipe, et ruminait à loisir sur ses rangements. Elle examinait chaque objet, discourait dessus, mettait tout le menu fretin à fourbir vigoureusement les ustensiles de cuivre, et tenait la maison pendant plusieurs heures dans un état d’énergique désordre, pleinement justifié, selon elle, par l’annonce que c’était « jour de nettoyage. » — Les choses ne pouvaient « durer comme ça ; » et elle tiendrait la main, dorénavant, à ce que ces « petits drôles » fussent mieux ordonnés : car Dinah nourrissait l’agréable illusion qu’elle était l’ordre incarné, et que c’était de la faute « de ces jeunesses » et de tous les habitants du logis, si l’on restait court en fait de perfection.
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plancher et les tables, de manière à quintupler la confusion ; puis, elle allumait sa pipe, et ruminait à loisir sur ses rangements. Elle examinait chaque objet, discourait dessus, mettait tout le menu fretin à fourbir vigoureusement les ustensiles de cuivre, et tenait la maison pendant plusieurs heures dans un état d’énergique désordre, pleinement justifié, selon elle, par l’annonce que c’était « jour de nettoyage. » — Les choses ne pouvaient « durer comme ça ; » et elle tiendrait la main, dorénavant, à ce que ces « petits drôles » fussent mieux ordonnés : car Dinah nourrissait l’agréable illusion qu’elle était l’ordre incarné, et que c’était de la faute « de ces jeunesses » et de tous les habitants du logis, si l’on restait court en fait de perfection.
 
Quand les casseroles étaient récurées, les tables grattées et lavées à blanc, et que tout ce qui pouvait offusquer la vue avait été relégué dans les trous et recoins, Dinah, vêtue de ses plus beaux atours, un tablier blanc devant elle, coiffée d’un brillant madras, signifiait à tous les jeunes maraudeurs qu’ils eussent à s’interdire l’entrée de sa cuisine, où elle prétendait faire régner une propreté exemplaire.
 
— J’en suis convaincu, dit Saint-Clair.
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— Toujours aux expédients ! une prodigalité folle ! un désordre tel que je n’en ai jamais vu !
— Mais n’avoir ni heure fixe, ni temps, ni lieu, ni ordre ; — laisser ainsi tout aller à l’aventure !
 
— Ma chère de Vermont, vous autres natifs du pôle nord, vous attachez trop de valeur au temps ! Que voulez-vous qu’en fasse un homme, qui en a deux fois plus qu’il n’en peut employer ? Quant à l’ordre et à la méthode, qu’importe une heure de retard ou d’avance pour le déjeuner ou le dîner, si l’on n’a rien à faire qu’à lire, étendu sur un sofa ? Tenez, voilà Dinah qui vous fera un excellent dîner, — soupe, ragoût, volaille rôtie, dessert, glaces, et le reste ; — elle tire tout cela du chaos et des ténèbres de sa cuisine : j’en suis émerveillé quand j’y pense, et je trouve son art sublime. Mais, le ciel nous assiste ! si nous venions à descendre dans ces noires profondeurs, et à voir tout ce qui fume, tout ce qui court, tout ce qui grouille là, si nous assistions à certains procédés préparatoires, mais nous ne mangerions plus. Croyez-moi, chère cousine, dispensez-vous de cette pénitence ! elle est rude et ne sert à rien ; vous y perdriez votre bonne humeur ; Dinah y perdrait la tête. Laissez-la en faire à sa guise !
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tout ce qui fume, tout ce qui court, tout ce qui grouille là, si nous assistions à certains procédés préparatoires, mais nous ne mangerions plus. Croyez-moi, chère cousine, dispensez-vous de cette pénitence ! elle est rude et ne sert à rien ; vous y perdriez votre bonne humeur ; Dinah y perdrait la tête. Laissez-la en faire à sa guise !
 
— Mais, Augustin, vous ne savez pas dans quel état j’ai trouvé les choses.
— Ne pouvez-vous donc les instruire ?
 
— Les instruire ! Tarare ! Quel genre d’instruction leur donnerais-je ? cela m’irait bien, d’ailleurs ! Quant à Marie, elle a certainement assez de nerf pour tuer tous les esclaves d’une plantation, si je la laissais faire ; mais elle ne parviendrait pas à exorciser le démon de la ruse.
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parviendrait pas à exorciser le démon de la ruse.
 
— N’y en a-t-il donc pas d’honnêtes ?
— C’est horrible ! dit miss Ophélia, vous devriez rougir de vous-même !
 
— Cela m’arrive bien quelquefois. Mais que voulez-vous ? on est en si bonne compagnie, reprit Saint-Clair, tant de gens suivent la route battue ! Regardez en haut, en bas, d’un bout à l’autre de l’univers, n’est-ce pas la même histoire ? Les classes inférieures ne s’usent-elles pas, esprit, corps et âme, au profit des classes supérieures ? Il en est ainsi en Angleterre ; il en est de même partout ; et cependant toute la chrétienté s’émeut et s’indigne de ce que nous agissons comme elle, avec un peu de différence de forme.
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nous agissons comme elle, avec un peu de différence de forme.
 
— Il n’en est pas ainsi dans l’État de Vermont.
 
« Y a des cachets dans cette vieille cruche cassée, sur la planche, là-haut, reprit Dinah. Grimpe, Jakes, et aveins-les.
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— Des cachets ! pourquoi faire ? dit miss Ophélia.
— Ah ! pour ça, je vous en défie, reprit Dinah. Son dos n’est qu’une plaie — elle ne peut pas seulement attacher ses hardes.
 
— Vraiment, on ne devrait pas envoyer des créatures de cette espèce dans des maisons comme il faut, dit miss Jane. Qu’en pensez-vous monsieur Saint-Clair ? » ajouta-t-elle en faisant des agaceries à Adolphe.
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cette espèce dans des maisons comme il faut, dit miss Jane. Qu’en pensez-vous monsieur Saint-Clair ? » ajouta-t-elle en faisant des agaceries à Adolphe.
 
Entre autres empiétements sur le bien de son maître, Adolphe s’était approprié son nom et son adresse. Dans les cercles des gens de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne le nommait que ''monsieur Saint-Clair''.
— L’entendez-vous, le fat ! s’écrièrent les deux dames avec des éclats de rire immodérés.
 
— Allons, débarrassez-moi de vous, interrompit Dinah. Je ne veux pas vous avoir à caqueter dans ma cuisine, et à vous pavaner dans mon chemin.
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veux pas vous avoir à caqueter dans ma cuisine, et à vous pavaner dans mon chemin.
 
— Tante Dinah est furieuse de ne pouvoir aller au bal ! dit Rosa.
 
— Pourquoi faire ? dit la femme. Je vous demande pas de m’aider.
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— Vous avez l’air malade ?… vous avez l’air en peine ? Bien sûr vous avez quelque chose ! dit Tom.
— Qui a pu vous pousser à boire ?
 
— La misère ! J’ai eu un enfant depuis que je suis ici, et je
— La misère ! J’ai eu un enfant depuis que je suis ici, et je croyais qu’on me le laisserait, puisque le maître n’en trafiquait pas. C’était ben la pus gentille petite créature ! Maîtresse en était comme affolée d’abord. Jamais ça ne pleurait ! — Si dodu, si vivace ! — Mais maîtresse tomba malade ; moi, je la veillais. Je gagnai la fièvre ; mon lait passa et l’enfant dépérit, vu que maîtresse ne voulait pas lui faire acheter du lait. J’avais beau dire qu’il ne m’en restait pas une goutte ; elle ne m’écoutait pas ! ou elle disait que je pouvais ben nourrir l’enfant avec ce que tout le monde mangeait ; et le pauv’ petit agneau devenait maigre à faire peur ! Il n’avait pas que la peau et les os ! il ne jetait qu’un cri de nuit comme de jour. Ça ennuya maîtresse qui se fâcha : elle dit que je le gâtais, qu’elle voudrait le voir crevé ! Elle me défendit de le garder à côté de moi, parce qu’il me tenait réveillée, et que je n’étais pas bonne à rien le lendemain. Elle me fit coucher dans sa chambre ; il me fallut porter mon pauv’ petit dans un grenier, où il pleura et cria toute la nuit à mort ! — Et il mourut. Je me suis mise à boire pour chasser son cri de mes oreilles. J’ai bu — et je boirai ! quand même ça me mènerait droit en enfer ! le maître dit que j’irai en enfer ! moi, je dis que j’y suis déjà !
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croyais qu’on me le laisserait, puisque le maître n’en trafiquait pas. C’était ben la pus gentille petite créature ! Maîtresse en était comme affolée d’abord. Jamais ça ne pleurait ! — Si dodu, si vivace ! — Mais maîtresse tomba malade ; moi, je la veillais. Je gagnai la fièvre ; mon lait passa et l’enfant dépérit, vu que maîtresse ne voulait pas lui faire acheter du lait. J’avais beau dire qu’il ne m’en restait pas une goutte ; elle ne m’écoutait pas ! ou elle disait que je pouvais ben nourrir l’enfant avec ce que tout le monde mangeait ; et le pauv’ petit agneau devenait maigre à faire peur ! Il n’avait pas que la peau et les os ! il ne jetait qu’un cri de nuit comme de jour. Ça ennuya maîtresse qui se fâcha : elle dit que je le gâtais, qu’elle voudrait le voir crevé ! Elle me défendit de le garder à côté de moi, parce qu’il me tenait réveillée, et que je n’étais pas bonne à rien le lendemain. Elle me fit coucher dans sa chambre ; il me fallut porter mon pauv’ petit dans un grenier, où il pleura et cria toute la nuit à mort ! — Et il mourut. Je me suis mise à boire pour chasser son cri de mes oreilles. J’ai bu — et je boirai ! quand même ça me mènerait droit en enfer ! le maître dit que j’irai en enfer ! moi, je dis que j’y suis déjà !
 
— Oh ! pauvre chère créature ! penser que personne ne vous a jamais dit que le Seigneur Jésus vous aime, qu’il est mort pour vous ! On ne vous a pas dit qu’il viendrait à votre aide, que vous pourriez aller au ciel et vous y reposer à la fin ?
Tom reprit tristement le chemin du logis. Dans la cour il rencontra la petite Éva, une guirlande de tubéreuses sur la tête, et les yeux rayonnants de joie.
 
« Oh Tom !
« Oh Tom ! vous voilà ! je suis bien aise de vous avoir trouvé ! papa veut que vous atteliez tout de suite les poneys, pour me mener promener dans ma petite voiture neuve, dit-elle. Mais qu’y a-t-il, Tom ? vous avez l’air si grave !
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vous voilà ! je suis bien aise de vous avoir trouvé ! papa veut que vous atteliez tout de suite les poneys, pour me mener promener dans ma petite voiture neuve, dit-elle. Mais qu’y a-t-il, Tom ? vous avez l’air si grave !
 
— Je ne suis pas à mon aise, miss Éva, dit Tom ; je vais tout de même atteler les chevaux.
 
— Prue ne reviendra plus, dit mystérieusement la femme.
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— Pourquoi ? demanda Dinah ; elle n’est pas morte ?
— Quelle nouvelle iniquité y a-t-il encore sous le soleil ? demanda-t-il.
 
— Quelle
— Quelle iniquité ?… ces misérables ont fait mourir Prue sous le fouet ! » Et elle commença le récit avec vivacité, en insistant sur les détails.
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iniquité ?… ces misérables ont fait mourir Prue sous le fouet ! » Et elle commença le récit avec vivacité, en insistant sur les détails.
 
« Je pensais que cela finirait ainsi un jour ou l’autre, dit Saint-Clair, continuant de lire son journal,
— Comment pouvez-vous fermer vos yeux et vos oreilles ? Comment pouvez-vous laisser passer de pareilles choses !
 
— Ma chère enfant, comment espérer mieux ? voilà toute une classe avilie, irritante, indolente par nature, livrée, sans contrat ni conditions, aux mains de ceux dont se compose la majorité de ''notre'' monde : gens peu scrupuleux, sans nulle habitude de se dominer, qui ne sont pas même éclairés sur leurs propres intérêts, — et c’est le cas de la plus grande moitié du genre humain. Dans une république ainsi organisée, que peut faire un homme d’honneur, sinon fermer les yeux tant fort qu’il peut, et se cuirasser le cœur ? Je ne peux pas acheter chaque pauvre misérable que je rencontre. Je ne puis pas m’ériger en chevalier errant, et entreprendre de redresser chaque tort individuel dans une ville comme celle-ci. Tout ce que je puis, c’est de m’en tenir à l’écart. »
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cuirasser le cœur ? Je ne peux pas acheter chaque pauvre misérable que je rencontre. Je ne puis pas m’ériger en chevalier errant, et entreprendre de redresser chaque tort individuel dans une ville comme celle-ci. Tout ce que je puis, c’est de m’en tenir à l’écart. »
 
La belle figure de Saint-Clair s’assombrit un moment, il prit l’air soucieux ; mais, évoquant presque aussitôt un gai sourire, il dit :
— Certainement, vous le défendez, — vous tous, — vous autres gens du Sud ! sinon pourquoi auriez-vous des esclaves ?
 
— Êtes-vous assez innocente, ma chère cousine, pour supposer que personne en ce monde ne fait que ce qu’il croit être bien ? vous-même n’avez-vous jamais rien fait, ne faites-vous jamais rien qui s’écarte de la droite ligne ?
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supposer que personne en ce monde ne fait que ce qu’il croit être bien ? vous-même n’avez-vous jamais rien fait, ne faites-vous jamais rien qui s’écarte de la droite ligne ?
 
— Si cela m’arrive, je m’en repens, j’espère, dit miss Ophélia faisant jouer ses aiguilles avec énergie.
— Cousin Augustin, dit miss Ophélia avec sérieux en interrompant son tricot, vous avez sans doute raison de réprouver mes erreurs. Je sais que tout ce que vous dites est vrai, — personne ne le sent plus que moi ; mais il me semble, cependant, qu’il y a quelque différence entre nous. Je crois que je me couperais la main droite plutôt que de continuer à faire, de jour en jour, ce que je juge être mal. Ma conduite, il est vrai, n’est pas toujours d’accord avec ma profession de foi, et c’est en quoi je mérite votre blâme.
 
— Maintenant, cousine, dit Augustin s’asseyant sur le parquet, et posant sa tête sur les genoux de miss Ophélia, n’y mettez pas tant de solennité ! Vous savez que j’ai toujours été un impertinent garçon, un franc vaurien, j’aime à vous taquiner, — voilà tout, — pour vous voir un peu en colère. Je vous crois parfaite, d’une bonté désespérante ! Rien que d’y penser, m’énerve, me tue presque !
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désespérante ! Rien que d’y penser, m’énerve, me tue presque !
 
— Mais il s’agit d’un sujet grave, mon cher enfant, mon Auguste, reprit miss Ophélia posant sa main sur le front du jeune homme.
— Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia.
 
— Attendez ! j’y arrive. Vous allez voir. Le fait est, cousine, dit-il, sa belle figure prenant tout à coup une expression grave et réfléchie, que, sur cette question abstraite de l’esclavage, il ne peut y avoir, à mon sens, qu’une seule opinion. Les planteurs, qui en tirent de l’argent, — les hommes d’église, qui veulent plaire aux planteurs, — les politiques, qui s’en servent pour gouverner, — peuvent fausser la langue et plier la morale à un degré qui émerveillera le monde ; ils peuvent enrôler à leur service la nature, la Bible, et qui sait encore quoi ! mais, après tout, ni eux ni le monde n’en croient une syllabe. Bref, la chose vient du diable ; et, à mon avis, c’est un assez joli échantillon de ce qu’il sait faire. »
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degré qui émerveillera le monde ; ils peuvent enrôler à leur service la nature, la Bible, et qui sait encore quoi ! mais, après tout, ni eux ni le monde n’en croient une syllabe. Bref, la chose vient du diable ; et, à mon avis, c’est un assez joli échantillon de ce qu’il sait faire. »
 
Miss Ophélia cessa de tricoter et le regarda toute surprise. Saint-Clair paraissait jouir de son étonnement.
 
« Vous ouvrez de grands yeux ! Puisque vous m’avez mis sur ce chapitre, j’en aurai le cœur net. Cette institution maudite, maudite de Dieu, maudite de l’homme, quelle est-elle ? Dépouillez-la de tous ses ornements, pénétrez à la racine et au cœur, qu’y trouvez-vous ? parce que mon frère Quashy{{refl|2}} est ignorant et faible — et que je suis intelligent et fort, — parce que je sais comment m’y prendre, et que je le ''peux'', il m’est loisible de lui voler tout ce qu’il a, de le garder, et de ne lui donner que ce qui me convient. Ce qui est trop pénible, trop sale, trop déplaisant pour moi, sera de droit la besogne de Quashy. Parce que je n’aime pas à travailler, Quashy travaillera ; — parce que le soleil me brûle, Quashy endurera l’ardeur du soleil. Quashy gagnera l’argent, je le dépenserai. Quashy se couchera dans les mares du chemin, afin que je passe à pied sec. Quashy fera ma volonté, non la sienne, tous les jours de sa vie, avec la chance de gagner le ciel à la fin, si je le juge convenable. Voilà, en résumé, tout ce qu’est l’esclavage. Je défie qui que ce soit de lire notre Code noir, tel qu’il existe dans nos livres de lois, et d’en tirer autre chose. On parle des ''abus'' de l’esclavage ! hâblerie. ''La chose elle-même'' est l’essence de tout abus. Et si la terre ne s’enfonce pas sous nous, comme Sodome et Gomorrhe, c’est que nous en ''usons'' encore d’une façon discrète. Moitié par pitié, moitié par honte, parce que nous sommes des hommes nés de femmes, et non des bêtes sauvages, la plupart d’entre nous ne se servent pas, — n’osent pas se servir du terrible pouvoir que nos impitoyables lois mettent entre nos mains. Celui qui va le plus loin, celui qui fait le pire, reste encore dans les limites que la loi lui assigne. »
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encore d’une façon discrète. Moitié par pitié, moitié par honte, parce que nous sommes des hommes nés de femmes, et non des bêtes sauvages, la plupart d’entre nous ne se servent pas, — n’osent pas se servir du terrible pouvoir que nos impitoyables lois mettent entre nos mains. Celui qui va le plus loin, celui qui fait le pire, reste encore dans les limites que la loi lui assigne. »
 
Saint-Clair s’était levé, et cédant à son exaltation, il marchait à pas précipités. Son beau visage, d’une pureté de ligne grecque, brûlait du feu de l’indignation. Ses grands yeux bleus flamboyaient, et ses gestes se passionnaient à son insu. Miss Ophélia ne l’avait jamais vu ainsi ; elle le contemplait en silence.
— Augustin ! Augustin ! vous en avez assez dit, certes. De ma vie je n’ai rien entendu de semblable, même dans le Nord.
 
— Dans le Nord, dit Saint-Clair changeant tout à coup d’expression, et reprenant son ton habituel d’insouciance. Pouah ! vos gens du Nord ont le sang glacé. Vous êtes froids en tout. Vous ne pouvez vous décider à maudire à tort et à travers comme nous, une fois que nous nous y mettons.
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travers comme nous, une fois que nous nous y mettons.
 
— Mais, reprit miss Ophélia, la question est…
 
« Ma mère, poursuivit Saint-Clair se levant, et s’arrêtant à l’autre bout de la chambre devant un portrait, qu’il contempla avec une vénération fervente, ma mère était ''divine !'' Ne me regardez pas ainsi ! — Vous savez ce que je veux dire. Elle pouvait être de race mortelle, mais jamais je n’ai pu découvrir en elle une trace de faiblesse humaine ou d’erreur ; et tous ceux qui se la rappellent, esclaves ou hommes libres, serviteurs ou amis, en disent autant. Eh bien, cousine, depuis des années cette mère s’est dressée, seule, entre moi et l’abîme d’une complète incrédulité. Elle était une incarnation de l’Évangile ; une preuve vivante de sa vérité, un être inexplicable et inexpliqué, autrement que par la foi. Ö mère ! mère ! » dit Saint-Clair, joignant les mains avec transport : puis, réprimant son émotion, il revint s’asseoir sur l’ottomane et continua :
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« Nous étions jumeaux mon frère et moi. On prétend que les jumeaux doivent se ressembler ; nous, nous différions de tous points. Il avait les yeux noirs et ardents, des cheveux d’ébène, un profil romain très-accentué, un teint brun et robuste. J’avais les yeux bleus, les cheveux blonds, la ligne grecque, le teint blanc et délicat. Il était actif et observateur ; j’étais rêveur et indolent. Généreux envers ses amis et ses égaux, il était orgueilleux, dominateur, arrogant avec les inférieurs, et impitoyable pour tout ce qui prenait parti contre lui. Tous deux nous avions le respect de la vérité : lui, par hauteur et par courage ; moi, par amour de l’idéal. Nous nous aimions comme s’aiment les garçons, par accès et par éclipses. Il était le favori de mon père ; j’étais celui de ma mère.
 
« En ces jours-là, cette question de l’esclavage n’avait jamais été soulevée, discutée, comme maintenant. Personne n’y voyait de mal.
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Mon père était né aristocrate. Je me figure que, dans quelque préexistence, il avait occupé un haut rang parmi les esprits qui composent la hiérarchie céleste, et qu’il en avait gardé l’orgueil ; tant cet orgueil de cœur était inné et incarné en lui, quoiqu’il fût originairement d’une famille pauvre et nullement noble. Mon frère était créé à son image.
« Or, un aristocrate, comme vous savez, n’a, dans le monde entier, aucune sympathie humaine, par delà une certaine limite sociale. En Angleterre, cette limite s’arrête à certain point ; dans l’empire Birman à tel autre ; en Amérique, à un autre encore ; mais l’aristocrate de ces divers pays ne la franchit jamais. Ce qui serait abus, détresse, injustice dans sa propre classe, devient dans une autre une froide nécessité. La ligne de démarcation de mon père était la couleur. Jamais il n’y eut homme plus juste, plus généreux ''parmi ses égaux'' ; mais il considérait le nègre, à travers toutes les dégradations possibles de nuance, comme un lien intermédiaire entre l’homme et la brute, et basait sur cette hypothèse toutes ses idées de justice et de générosité. Je présume que si on lui eût demandé, à brûle-pourpoint : « Croyez-vous que ces gens-là aient des âmes immortelles ? » il eût fini, après quelques « hem ! ha ! » par répondre : « Oui. » Mais mon père n’était pas homme à se troubler beaucoup de spiritualisme. Tous ses sentiments religieux se bornaient à vénérer Dieu, comme le chef suprême et accepté des hautes classes.
 
« Mon père occupait environ cinq cents nègres. Il était inflexible, exigeant, pointilleux en affaires : tout devait marcher par système, avec une exactitude rigoureuse. Maintenant, si vous mettez en ligne de compte que cette précision mathématique était exigée d’une bande d’esclaves paresseux, pillards, désordonnés, qui, de leur vie, n’avaient eu pour stimulant que le désir d’esquiver le travail et « d’escroquer le temps, » comme vous dites, vous autres gens de Vermont, vous comprendrez qu’il dut se passer sur la plantation nombre de choses des plus horribles et des plus douloureuses pour un enfant sensitif comme moi.
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autres gens de Vermont, vous comprendrez qu’il dut se passer sur la plantation nombre de choses des plus horribles et des plus douloureuses pour un enfant sensitif comme moi.
 
« De plus, il y avait un commandeur, — grand, efflanqué, muni de deux poings vigoureux, renégat de l’État de Vermont (pardonnez, chère cousine), qui, après avoir fait un apprentissage régulier d’endurcissement et de brutalité, prenait ses degrés dans la pratique. Ma mère n’avait jamais pu le souffrir, ni moi non plus ; mais il exerçait sur mon père un très-grand ascendant, et cet homme était le despote absolu du domaine.
« J’étais alors un petit garçon ; j’avais le même amour que j’ai encore pour toutes choses humaines, — une sorte de passion pour l’étude de l’humanité, sous n’importe quelle forme. Je fréquentais les cases, je me glissais dans les cultures, parmi les travailleurs, dont j’étais naturellement le grand favori : toute espèce de plaintes, de griefs, m’arrivaient aux oreilles ; je les rapportais à ma mère, et à nous deux nous formions une sorte de comité pour le redressement des torts. Nous avions empêché et réprimé beaucoup de cruautés, et nous nous félicitions d’avoir fait tant de bien, lorsque, comme il arrive souvent, mon zèle outrepassa les bornes. Stubbs se plaignit de ne pouvoir plus gouverner les esclaves, et menaça d’abandonner son poste. Bien que tendre et indulgent mari, mon père ne reculait jamais devant ce qu’il jugeait nécessaire. Il posa son pied, comme un roc, entre nous et les travailleurs des champs. Il signifia à ma mère, dans un langage parfaitement respectueux, mais très-positif, qu’elle était entièrement maîtresse des serviteurs du dedans, mais qu’elle n’eût pas à se mêler de ceux du dehors. Il la respectait plus qu’aucun être vivant ; mais il en eût dit autant à la Vierge Marie si elle eût entravé son système.
 
« J’entendais quelquefois ma mère raisonner avec lui, et s’efforcer d’éveiller ses sympathies.
« J’entendais quelquefois ma mère raisonner avec lui, et s’efforcer d’éveiller ses sympathies. Il écoutait ses plus touchants appels avec une politesse désespérante. « Tout aboutit à ceci, disait-il : dois-je renvoyer Stubbs ou le garder ? Stubbs est la ponctualité, l’honnêteté même, un homme d’affaires essentiel, et aussi humain que la plupart des gens. Nous ne pouvons avoir la perfection ; si je le garde, je dois maintenir son administration dans son ''ensemble'', quand même il se passerait, de temps à autre, des choses exceptionnelles. Tout gouvernement implique une sévérité nécessaire. On ne peut juger les règles générales d’après les cas particuliers. » Mon père semblait considérer cette dernière maxime comme une décision souveraine en matière de cruauté. Après l’avoir prononcée, il s’étendait ordinairement sur le sofa, en homme qui en a fini des affaires, et qui se dispose à faire un somme, ou à lire le journal, selon l’occasion.
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Il écoutait ses plus touchants appels avec une politesse désespérante. « Tout aboutit à ceci, disait-il : dois-je renvoyer Stubbs ou le garder ? Stubbs est la ponctualité, l’honnêteté même, un homme d’affaires essentiel, et aussi humain que la plupart des gens. Nous ne pouvons avoir la perfection ; si je le garde, je dois maintenir son administration dans son ''ensemble'', quand même il se passerait, de temps à autre, des choses exceptionnelles. Tout gouvernement implique une sévérité nécessaire. On ne peut juger les règles générales d’après les cas particuliers. » Mon père semblait considérer cette dernière maxime comme une décision souveraine en matière de cruauté. Après l’avoir prononcée, il s’étendait ordinairement sur le sofa, en homme qui en a fini des affaires, et qui se dispose à faire un somme, ou à lire le journal, selon l’occasion.
 
« Le fait est que mon père avait de la vocation pour être homme d’État. Il eût partagé la Pologne aussi aisément qu’une orange, ou foulé systématiquement aux pieds la pauvre Irlande, sans le moindre scrupule. Enfin, ma mère céda, en désespoir de cause. On ne saura qu’au jour du Jugement Dernier ce que de nobles et sensitives natures comme la sienne ont souffert de leur impuissance, plongées dans ce gouffre d’injustice et de cruauté, dont elles comprennent seules les ténébreuses horreurs. Pour ces âmes d’élite, ''notre'' monde est un enfer anticipé ! Que lui restait-il, à ''elle ?'' ses enfants, et la consolation de les élever dans ses vues, avec ses sentiments. Eh bien, après tout ce qu’on a dit de l’éducation, l’homme demeure ce qu’il est par nature, et rien de plus. Alfred était aristocrate au berceau ; à mesure qu’il grandit, toutes ses sympathies, tous ses raisonnements prirent cette direction, et les exhortations de ma mère furent jetées aux vents. Elles pénétrèrent, au contraire, profondément en moi. Jamais elle ne contredisait ouvertement ce que disait mon père ; jamais elle ne semblait différer d’avis avec lui ; mais elle burinait au fond de mon âme, en caractères de feu, de toute la force de sa noble et ferme conviction, l’idée de l’excellence suprême de l’âme humaine. Je la regardais en face avec un respect mêlé d’effroi, lorsque, me montrant le ciel étoilé, elle me disait : « Vois-tu, Auguste ! toutes ces étoiles s’éteindront, mais l’âme du plus pauvre, du dernier de nos esclaves, leur survivra. — L’âme vit autant que Dieu ! »
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elle burinait au fond de mon âme, en caractères de feu, de toute la force de sa noble et ferme conviction, l’idée de l’excellence suprême de l’âme humaine. Je la regardais en face avec un respect mêlé d’effroi, lorsque, me montrant le ciel étoilé, elle me disait : « Vois-tu, Auguste ! toutes ces étoiles s’éteindront, mais l’âme du plus pauvre, du dernier de nos esclaves, leur survivra. — L’âme vit autant que Dieu ! »
 
« Elle avait quelques vieux tableaux, un entre autres qui représentait Jésus guérissant un aveugle. Ils étaient très-beaux, et me faisaient une vive impression. « Regarde, Auguste, disait-elle ; l’aveugle était un mendiant, pauvre, repoussant à voir ; c’est pourquoi IL ne voulut pas le guérir ''de loin'' ! IL l’appela, et apposa ''ses mains sur lui''. Rappelle-toi cela, mon enfant. » Ah ! s’il m’eût été donné de grandir près d’elle, elle m’eût élevé à je ne sais quel degré d’enthousiasme. — J’aurais pu devenir un saint, un réformateur, un martyr. — Mais, hélas ! hélas ! je la quittai que je n’avais que treize ans, et je ne l’ai plus revue ! »
Saint-Clair se cacha la figure dans ses mains, et se tut pendant quelques minutes. Enfin il releva la tête, et poursuivit :
 
« Quelle pauvre et mesquine prétention que la vertu humaine ! Affaire de latitude, de longitude, de position géographique, jointe aux instincts naturels : un hasard, pour la plupart d’entre nous. Votre père, par exemple, s’établit dans l’État de Vermont, où, par le fait, tous sont égaux et libres ; il devient membre régulier d’une église, diacre ; il fait partie, avec le temps, d’une Société Abolitionniste, et nous regarde tous à peu près comme des païens. Cependant, de constitution, d’habitudes, c’est le duplicata de mon père. Je vois pointer de cinquante façons le même esprit, orgueilleux et dominateur. Vous savez à merveille qu’il serait impossible de persuader à quelques-uns des gens de votre village, que le ''squire'' Saint-Clair se croit de la même pâte qu’eux. Le fait est que, bien qu’il soit tombé à une époque de démocratie, et qu’il ait embrassé la théorie démocratique, il est aristocrate de cœur, tout autant que mon père, qui régnait sur cinq à six cents nègres. »
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même pâte qu’eux. Le fait est que, bien qu’il soit tombé à une époque de démocratie, et qu’il ait embrassé la théorie démocratique, il est aristocrate de cœur, tout autant que mon père, qui régnait sur cinq à six cents nègres. »
 
Miss Ophélia eût envie de contester la vérité de cette peinture ; elle posa son tricot pour commencer : Saint-Clair ne lui en laissa pas le temps.
« Mon père en mourant légua toute sa propriété à ses fils jumeaux, mon frère et moi, pour être partagée comme nous l’entendrions. Il n’y a pas sous le soleil une âme plus noble, un homme plus généreux qu’Alfred, en ce qui touche ses égaux. Aussi cette question de propriété fut-elle vidée entre nous sans un seul mot d’aigreur ou de dissentiment. Nous convînmes de faire valoir ensemble ; et Alfred, dont la vie extérieure et les occupations avaient doublé les forces, devint un planteur enthousiaste et des plus prospères.
 
« Mais deux ans d’épreuve me convainquirent que l’association ne pourrait durer. Posséder un troupeau de sept cents êtres humains, sans les connaître personnellement, sans y prendre un intérêt individuel ; les voir achetés, vendus, parqués, nourris, dressés à une précision militaire, exploités comme autant de bêtes à cornes ; — le problème, sans cesse renaissant, d’en obtenir tout le travail possible en réduisant le plus possible les jouissances les plus communes de la vie ; la ''nécessité'' de surveillants, de commandeurs ; l’indispensable fouet, premier, dernier et unique argument : — tout cela m’était nauséabond ; et quand je pensais à l’estime que faisait ma mère d’une pauvre âme humaine, oh ! alors, c’était effroyable !
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achetés, vendus, parqués, nourris, dressés à une précision militaire, exploités comme autant de bêtes à cornes ; — le problème, sans cesse renaissant, d’en obtenir tout le travail possible en réduisant le plus possible les jouissances les plus communes de la vie ; la ''nécessité'' de surveillants, de commandeurs ; l’indispensable fouet, premier, dernier et unique argument : — tout cela m’était nauséabond ; et quand je pensais à l’estime que faisait ma mère d’une pauvre âme humaine, oh ! alors, c’était effroyable !
 
« Qu’on ne vienne pas me dire que les esclaves ''jouissent'' de cet état de choses ! je n’ai pas la patience d’entendre les incroyables sottises que débitent quelques-uns de vos ''protectionnistes'' du Nord, dans leur zèle à justifier nos péchés. Nous savons à quoi nous en tenir. Oser prétendre qu’un homme vivant peut se complaire à travailler tous les jours, depuis l’aube jusqu’à la nuit, sous l’œil constant d’un maître, sans pouvoir se permettre un seul acte de sa volonté propre, sans cesse appliqué à la même fatigante et stérile besogne, le tout pour deux pantalons et une paire de souliers par an, et juste assez de nourriture et d’abri pour le maintenir sur pied : c’est par trop abuser aussi de la parole ! Un homme qui soutient que des créatures humaines peuvent, en général, s’accommoder de cette façon de vivre tout aussi bien que d’une autre, mérite d’en essayer. Pour mon compte, j’achèterais le misérable, et le mettrais à la tâche, sans le moindre remords.
— J’avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres gens du Sud approuviez ces choses, et les croyiez justifiées par la sainte Écriture.
 
— Mensonges ! nous n’en sommes pas encore réduits là. Alfred, qui est un despote des plus déterminés, n’a jamais eu recours à ce genre de défense. Non ; dans son orgueil il se tient de pied ferme sur ce bon, vieux et respectable terrain, ''le droit du plus fort''. Il dit, avec assez de justesse, à mon sens, que le planteur américain ne fait, sous une autre forme, que ce que l’aristocratie et les capitalistes font en Angleterre pour les classes inférieures : à savoir, les ''approprier'', os et chair, âme et corps, à leur usage et convenance. Il défend son système et le leur au moins d’une façon logique. Il dit qu’il ne peut y avoir de haute civilisation sans l’esclavage des masses, nominal ou réel. Il faut (toujours selon lui) une classe subalterne, adonnée aux travaux physiques et bornée à la vie animale, afin de ménager à la classe supérieure des richesses et du loisir pour se cultiver, développer son intelligence, et devenir l’âme dirigeante des infimes. Il raisonne ainsi, parce que, comme je vous l’ai dit, il est né aristocrate ; moi, je n’en crois rien, parce que je suis né démocrate.
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mon sens, que le planteur américain ne fait, sous une autre forme, que ce que l’aristocratie et les capitalistes font en Angleterre pour les classes inférieures : à savoir, les ''approprier'', os et chair, âme et corps, à leur usage et convenance. Il défend son système et le leur au moins d’une façon logique. Il dit qu’il ne peut y avoir de haute civilisation sans l’esclavage des masses, nominal ou réel. Il faut (toujours selon lui) une classe subalterne, adonnée aux travaux physiques et bornée à la vie animale, afin de ménager à la classe supérieure des richesses et du loisir pour se cultiver, développer son intelligence, et devenir l’âme dirigeante des infimes. Il raisonne ainsi, parce que, comme je vous l’ai dit, il est né aristocrate ; moi, je n’en crois rien, parce que je suis né démocrate.
 
— Comment comparer deux choses si différentes ? reprit miss Ophélia. Le travailleur anglais n’est ni acheté, ni vendu, ni séparé de sa famille, ni fouetté.
— Mais, prouver que l’esclavage n’est pas pire que tel autre abus, ce n’est pas le justifier.
 
— Ce n’est pas non plus ce que je prétends faire ; je dirai même que ''notre'' violation des droits humains est la plus audacieuse et la plus flagrante. Acheter un homme comme on achèterait un cheval, examiner ses dents, faire craquer ses jointures, essayer son pas, et le payer à beaux deniers comptants, autoriser des spéculateurs, des nourrisseurs, des marchands, des courtiers, à brocanter d’âmes et de corps humains, — c’est traduire aux yeux du monde civilisé, sous sa forme la plus saisissante, ce qui n’est au fond que la même chose, la confiscation d’une classe au profit de l’autre, sans grand souci du bien-être de la classe confisquée.
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profit de l’autre, sans grand souci du bien-être de la classe confisquée.
 
— Je n’avais jamais envisagé la question de ce point de vue.
— Enfin, dit miss Ophélia, comment en êtes-vous venu à renoncer à votre vie de planteur ?
 
— Nous cheminions ensemble tant bien que mal, poursuivit Saint-Clair ; mais Alfred s’aperçut que je ne pouvais me faire à cette vie. Après avoir réformé, changé, amélioré selon mes idées, il trouvait absurde que je ne fusse jamais content. — Après tout, c’était la chose même que je haïssais : le servage de ces hommes, de ces femmes ! l’ignorance, la brutalité, le vice à perpétuité, battant monnaie pour moi !
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cette vie. Après avoir réformé, changé, amélioré selon mes idées, il trouvait absurde que je ne fusse jamais content. — Après tout, c’était la chose même que je haïssais : le servage de ces hommes, de ces femmes ! l’ignorance, la brutalité, le vice à perpétuité, battant monnaie pour moi !
 
« De plus, j’intervenais toujours dans les détails. Moi, le plus paresseux des mortels, je compatissais trop aux paresseux ; et quand les pauvres diables, en cherche d’expédients, mettaient des pierres au fond des paniers de coton pour les faire peser davantage, ou remplissaient leurs sacs de terre, masquée d’une légère couche de duvet, je me disais que j’en aurais fait tout autant à leur place ; et je ne pouvais pas, je ne voulais pas permettre, qu’on les fouettât. C’était naturellement la ruine de toute discipline : et Alfred et moi nous en vîmes précisément au même point où j’en étais venu avec mon digne père, plusieurs années auparavant. Il me dit que j’étais sentimental, efféminé, que je n’entendrais jamais rien à la vie active ; il me conseilla de placer mes fonds dans la banque, de me retirer dans la maison patrimoniale, à la Nouvelle-Orléans, de faire de la poésie, et de lui laisser gérer la plantation. C’est ainsi que nous nous séparâmes, et que je vins ici.
— Pourquoi n’avoir pas alors affranchi vos esclaves ?
 
— Je n’étais pas à cette hauteur. En faire des outils à gagner de l’argent me répugnait ; — mais les avoir pour aider à le dépenser n’avait pas un si vilain aspect. Quelques-uns étaient de vieux serviteurs de la maison, auxquels j’étais attaché, et les plus jeunes étaient les enfants des vieux. Tous étaient satisfaits de leur sort. » Il fit une pause, et se promena de long en large d’un air pensif. « Il y a eu un temps de ma vie, reprit-il, où j’avais des projets, et l’espérance de faire autre chose en ce monde, que d’y flotter à la dérive. J’aspirais vaguement à être une sorte d’émancipateur — à purger ma terre natale de cette tache, de cette souillure ! Tous les jeunes gens ont eu de ces accès de fièvre, à ce que je suppose — Mais alors…
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cette tache, de cette souillure ! Tous les jeunes gens ont eu de ces accès de fièvre, à ce que je suppose — Mais alors…
 
— Pourquoi ne pas essayer ? dit miss Ophélia. Vous deviez mettre la main à la charrue et ne pas regarder en arrière.
— Mon cher cousin, pouvez-vous être satisfait de passer de la sorte ce temps d’épreuve ?
 
— Satisfait ! ne viens-je pas de vous dire que je m’en méprisais ? Mais, où en étions-nous ?… Ah ! à la grande affaire de l’affranchissement. Je ne crois pas que mes sentiments sur l’esclavage me soient particuliers. Beaucoup d’hommes, au fond de leur cœur, pensent comme moi. La terre gémit sous le poids de cette iniquité : fatale à l’esclave, elle est, pour le moins, aussi funeste au maître. Il n’est pas besoin de lunettes pour voir qu’une classe nombreuse d’êtres vicieux, imprévoyants, avilis, est un double fléau, pour elle et pour nous. Le capitaliste, l’aristocrate anglais ne sentent pas de même, parce qu’ils ne se mêlent pas à la classe qu’ils dégradent. Nous, au contraire, nous l’avons dans nos maisons ; ce sont les compagnons de nos enfants, et ils exercent plus d’influence que nous sur leurs jeunes esprits, car c’est une race à laquelle l’enfance s’attache et s’assimile. Si Éva ne tenait pas de la nature des anges, elle serait déjà perdue. Nous pourrions tout aussi bien laisser circuler la petite vérole dans nos familles, et nous flatter que nos enfants ne l’attraperont pas, que de les croire à l’abri des dangers du contact impur de créatures ignorantes et vicieuses. Cependant, nos lois interdisent formellement un système d’éducation générale, et elles font sagement ; car du jour où une génération sera élevée, il y aura explosion jusqu’aux nues. Si nous ne leur donnions pas la liberté, ils la prendraient.
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pourrions tout aussi bien laisser circuler la petite vérole dans nos familles, et nous flatter que nos enfants ne l’attraperont pas, que de les croire à l’abri des dangers du contact impur de créatures ignorantes et vicieuses. Cependant, nos lois interdisent formellement un système d’éducation générale, et elles font sagement ; car du jour où une génération sera élevée, il y aura explosion jusqu’aux nues. Si nous ne leur donnions pas la liberté, ils la prendraient.
 
— Et comment pensez-vous que cela doive finir ?
À table, Marie fit allusion à l’incident de Prue. « Je suppose, cousine, dit-elle, que vous nous prenez tous pour des barbares.
 
— L’acte me paraît d’une révoltante barbarie, répliqua miss Ophélia, mais je n’en conclus pas que vous soyez tous des barbares.
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Ophélia, mais je n’en conclus pas que vous soyez tous des barbares.
 
— Quant à moi, reprit Marie, je sais qu’il est impossible de venir à bout de quelques-unes de ces créatures. Elles sont si mauvaises qu’elles ne méritent pas de vivre. Je n’ai pas l’ombre de sympathie pour des malheurs de ce genre. Cela ne leur arriverait pas, si elles voulaient se bien conduire.
— Vous ! se récria Marie, je serais charmée de savoir quand vous avez jamais fait pareil exploit.
 
— Je vais vous le dire. C’était un géant d’une force prodigieuse, Africain de naissance, et qui avait au suprême degré l’instinct sauvage de la liberté. Un véritable lion d’Afrique ! On le nommait Scipion. Personne n’en pouvait rien faire. Il fut vendu et revendu, passa de surveillant en surveillant, jusqu’à ce qu’enfin Alfred l’acheta, persuadé qu’il pourrait le dompter. Un beau jour, le noir terrassa le contre-maître, et décampa dans les marais. J’étais en visite sur la plantation, car nous avions déjà cessé d’être associés mon frère et moi. Alfred était exaspéré : je lui dis qu’il y avait de sa faute, et j’offris de parier que je materais ce terrible rebelle ; bref, il fut convenu que si je l’attrapais, on me le livrerait pour expérimenter dessus. Une bande de six ou sept hommes se mit en campagne avec chiens et fusils. Les gens, comme vous savez, peuvent apporter juste autant d’ardeur à chasser un homme qu’un daim : c’est affaire de coutume ; j’étais moi-même passablement excité, quoique je ne m’en mêlasse que comme médiateur, au cas où il serait pris.
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l’acheta, persuadé qu’il pourrait le dompter. Un beau jour, le noir terrassa le contre-maître, et décampa dans les marais. J’étais en visite sur la plantation, car nous avions déjà cessé d’être associés mon frère et moi. Alfred était exaspéré : je lui dis qu’il y avait de sa faute, et j’offris de parier que je materais ce terrible rebelle ; bref, il fut convenu que si je l’attrapais, on me le livrerait pour expérimenter dessus. Une bande de six ou sept hommes se mit en campagne avec chiens et fusils. Les gens, comme vous savez, peuvent apporter juste autant d’ardeur à chasser un homme qu’un daim : c’est affaire de coutume ; j’étais moi-même passablement excité, quoique je ne m’en mêlasse que comme médiateur, au cas où il serait pris.
 
« Eh bien ! les chiens aboyèrent, hurlèrent. Nous galopions à leur suite, et nous finîmes par faire lever le gibier. Il bondit, courut comme un cerf, et nous distança pendant quelque temps ; mais, à la fin, il se fourvoya dans un épais fourré de roseaux, et là, réduit aux abois, je vous assure qu’il tint vaillamment tête aux chiens. Il les lançait à droite, à gauche, et en avait assommé trois avec ses poings, quand un coup de fusil le jeta bas : il tomba presque à mes pieds, blessé et saignant. Le pauvre diable me regardait avec des yeux pleins de courage et de désespoir. Je fis reculer les chiens et les hommes qui accouraient à la curée ; je le réclamai comme mon prisonnier. C’est tout ce que je pus faire que de les empêcher de l’achever dans le feu du triomphe : mais je tenais à mon marché, et Alfred me le vendit. Eh bien, je me mis à l’œuvre, et au bout d’une quinzaine, il fut apprivoisé : il devint aussi soumis, aussi souple, qu’on pouvait le désirer.
— Que lui aviez-vous donc fait ? demanda Marie.
 
— Mon procédé était des plus simples. Je l’installai dans ma propre chambre, je lui fis faire un bon lit ; je pansai ses blessures et le soignai moi-même, jusqu’à ce qu’il fut de nouveau sur pied. Puis, en temps voulu, je fis dresser son acte d’affranchissement, et lui déclarai qu’il pouvait aller où bon lui semblerait.
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nouveau sur pied. Puis, en temps voulu, je fis dresser son acte d’affranchissement, et lui déclarai qu’il pouvait aller où bon lui semblerait.
 
— S’en alla-t-il ? dit miss Ophélia.
— Je ne sais pas l’expliquer, papa. Je pense beaucoup, beaucoup de choses ! Je vous les dirai peut-être un jour.
 
— Eh bien, pense tant que tu voudras, ma chérie, — mais surtout un pleure pas, et ne tourmente pas papa, dit Saint-Clair. Regarde ! quelle belle pêche j’ai cueillie pour toi ! »
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surtout un pleure pas, et ne tourmente pas papa, dit Saint-Clair. Regarde ! quelle belle pêche j’ai cueillie pour toi ! »
 
Éva la prit et sourit, quoique les coins de sa bouche fussent encore agités d’un tressaillement nerveux.
Le fait est que les aspirations de Tom vers sa case étaient devenues si fortes, qu’il avait demandé à Éva une feuille de papier. Rassemblant tout le petit fonds de savoir littéraire qu’il devait aux instructions de Georgie, il avait conçu l’idée audacieuse d’écrire tout seul à tante Chloé, et il s’essayait à faire un brouillon sur son ardoise. Il y était fort empêché, car il avait complètement oublié la forme de certaines lettres, et il ne savait trop comment se servir de celles qu’il se rappelait. Tandis qu’il travaillait et que, dans son labeur, il respirait haut et péniblement, Éva se percha comme un oiseau sur le dossier de sa chaise, et regarda par dessus son épaule.
 
« Oh ! onde
« Oh ! onde Tom, quelles drôles de petites choses vous faites-là !
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Tom, quelles drôles de petites choses vous faites-là !
 
— Je tâche d’écrire à ma pauvre chère femme, miss Éva, et aux petits, dit Tom, passant le revers de sa main sur ses yeux : mais j’ai peur de pas en venir à bout.
« Qu’est ceci ? dit Saint-Clair en s’approchant et regardant l’ardoise.
 
— C’est
— C’est la lettre de Tom. Je lui aide à l’écrire, dit Éva. N’est-ce pas qu’elle est bien ?
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la lettre de Tom. Je lui aide à l’écrire, dit Éva. N’est-ce pas qu’elle est bien ?
 
— Je ne voudrais pas vous décourager tous deux, reprit Saint-Clair ; mais je crois, Tom, qu’il vaudra mieux que j’écrive la lettre pour toi ; et c’est ce que je ferai à mon retour de la promenade.
Cependant, miss Ophélia persévérait toujours dans ses labeurs de ménagère, et toute la maison, depuis Dinah jusqu’au dernier marmiton, s’accordait à dire que c’était décidément une personne ''curieuse'', terme par lequel un domestique du Sud témoigne de son antipathie pour ses supérieurs.
 
La haute compagnie de l’office, Adolphe, Jane et Rosa, déclarèrent que ce ne pouvait être une ''dame'', vu que les dames ne travaillaient pas ainsi sans relâche ; de plus, miss Ophélia n’avait pas de belles façons : ils s’étonnaient vraiment qu’elle pût être parente des Saint-Clair. Marie, elle-même, assurait qu’elle était harassée de voir la cousine Ophélia toujours à l’ouvrage. Il est vrai que son activité était assez incessante pour justifier ces plaintes. Du matin au soir, elle ourlait, piquait, cousait avec l’énergie de quelqu’un qui se sent aiguillonné par la nécessité ; quand le jour baissait et que la couture avait disparu, l’inévitable tricot la remplaçait, et elle y allait du même train. La voir était un vrai labeur !remplaç
=== no match ===
ait, et elle y allait du même train. La voir était un vrai labeur !
 
 
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