Différences entre les versions de « Le Capitaine Robinson, Récit du Cap Horn »

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(Nouvelle page : Catégorie:Revue des Deux Mondes {{TextQuality|75%}}<div class="text"> {{journal|Le capitaine Robinson, récit du cap Horn|Théodore Pavie|Revue des Deux Mondes T.37, 186...)
 
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Sans prendre garde aux mouvemens du roulis que les grandes vagues imprimaient au navire, elle se mit à se promener dans la cabine, répétant à demi-voix une de ces chansons mélancoliques chères aux gens de sa couleur, et qui sont comme l’accent douloureux d’une race déchue. Le capitaine Robinson, qui se tenait sur le pont, veillant au dépècement de la baleine, entendit ce chant étrange qui ressemblait au bourdonnement d’un gros insecte enfermé dans une bouteille. Il prêta l’oreille pendant quelques minutes à l’interminable chanson, et s’approcha doucement de la cabine qu’il avait cédée aux deux femmes naufragées. La voix de la négresse devenait de plus en plus traînante, et pourtant celle qui chantait ainsi sautait d’un pied sur l’autre en marquant du talon un rhythme saccadé.
 
— ''God bless my star'' <ref>(1) 1« Dieu bénisse mon étoile!» Exclamation familière aux Américains du Nord. </ref>! — La négresse a perdu la tête! dit à demi-voix le capitaine Robinson; la voilà qui danse et qui pleure tout à la fois!
 
Il pousse doucement la porte, et voit la Joaquinha qui chantait en tournant sur elle-même, comme si elle eût obéi à une force surnaturelle, et berçait toujours la jeune Brésilienne.
— Voyez-vous, continua la Joaquinha, le père de ma maîtresse, dom José de Minhas, est parti de Lima pour Rio un mois avant nous; d’importantes affaires l’ont forcé de se mettre en mer sans attendre sa fille, qui se trouvait malade.
 
— Attention à gouverner! cria le capitaine au timonier, ''Keep full''! portez plein <ref>(2) «Faites donner le vent en plein dans les voiles. » </ref>!
 
— S’il apprend que le navire a sombré, il croira sa fille perdue, et il en mourra de chagrin, reprit la Joaquinha.
— Et pourquoi on ne peut tuer un de ces petits pétrels roux et noirs qui nous suivent en voltigeant, une patte en l’air et l’autre posée sur la vague, sans qu’il arrive un malheur à bord? ajouta le vieux baleinier.
 
Pendant que les matelots causaient ainsi à voix basse, en fumant, sur le gaillard d’avant, le crépuscule étendait sa teinte blanchâtre sur les eaux vertes. — ''Glory of God'' <ref> (3) «Gloire de Dieu !»</ref>! s’écria l’Irlandais en pâlissant, le voilà qui flotte près de nous!...
 
Les marins se levèrent tous avec empressement et aperçurent le corps du naufragé que les vagues roulaient à quelques pas devant la proue du navire
— Eh bien! faisons route au sud, monsieur. Si nous avions rencontré quelque navire marchant à l’est du cap, je lui aurais confié les deux femmes que j’ai à bord; mais je ne puis rester à croiser ici : la saison avance. Après tout, ne sont-elles pas bien sur le ''Jonas''?... Faites porter au sud; les baleines sont par là…
 
Le navire, recevant la brise en plein dans ses larges voiles, fila plus rapidement, et bientôt disparut dans les vagues, qui le ballottaient toujours, le sinistre objet dont la vue frappait l’équipage d’une vague terreur. A peine les matelots placés en vigie sur les mâts pour épier les baleines le distinguèrent-ils encore pendant une demi-heure, pareil à un point blanc flottant sur la surface glauque de l’Océan, dans le sillage du ''Jonas''. Servi par un vent favorable, le navire se balançait de droite à gauche d’un mouvement doux et régulier. Dona Isabela encore bien faible, se décida cependant à quitter le lit sur lequel elle venait de goûter quelques heures d’un sommeil troublé par des rêves pénibles. Elle avait besoin de respirer au grand air. Appuyée sur le bras robuste de la Joaquinha, elle fit quelques pas dans la cabine pour essayer ses forces, puis monta lentement l’escalier qui conduisait sur le pont. Autour de ses épaules flottait un manteau de fourrure que le capitaine avait mis à sa disposition; elle vint s’asseoir sur le devant de la dunette. Avec son pâle visage, ses traits nobles et fiers, ses yeux noirs voilés dis longs cils, ses petites mains fines ornées de bagues et de diamans, elle ressemblait assez, sous son étrange costume, à une néréide égarée dans les tristes régions du pôle austral. Près d’elle se tenait debout la Joaquinha, drapée dans une mante à larges raies, comme une ''signare'' <ref> (4) Mot emprunté à la langue portugaise, et qui sert à désigner une classe de ''dames'' noires qui occupent un certain rang parmi les indigènes du Sénégal.</ref> de la côte du Sénégal. Son regard morne cherchait vainement sur l’immensité de cette mer toujours battue par des vents impétueux, et sur la voûte sombre d’un ciel éternellement couvert de nuages, les rayons de l’astre vivifiant sans lequel tout languit dans la nature.
 
Les matelots, baleiniers, harponneurs, rameurs et chefs de pirogues, contemplaient avec curiosité, de l’avant du navire, ces deux femmes qu’ils avaient à peine entrevues au moment du sauvetage, et que le hasard venait de jeter inopinément au milieu d’eux. L’officier qui les avait arrachées à la mort au péril de sa vie, M. James, demeurait à une distance respectueuse, appuyé sur la lisse; de temps à autre, il tournait la tête vers la jeune fille, dont la main crispée avait saisi la sienne d’une étreinte désespérée au moment où il s’élançait au fond de la barque. Celle-ci ne put s’empêcher de frissonner en apercevant son libérateur, dont la vue lui rappelait les angoisses des jours précédens.
— Je l’ai vu, monsieur, il est à l’arrière du navire; c’est lui qui nous pousse, et voilà pourquoi le ''Jonas'' marche comme s’il avait des ailes...
 
— Vous rêvez, Patt <ref>(5) Abréviation de Patrick. </ref>, répondit l’officier.
 
— Non, monsieur, sur mon âme, je l’ai vu; il me regardait en ricanant avec sa face verdie par la mer et fracassée par la balle du capitaine... Nous sommes perdus! Ne sentez-vous pas comme le navire s’enlève sur la vague?
 
 
TH. PAVIE.
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<small>(1) « Dieu bénisse mon étoile!» Exclamation familière aux Américains du Nord. </small><br />
<small>(2) «Faites donner le vent en plein dans les voiles. » </small><br />
<small> (3) «Gloire de Dieu !»</small><br />
<small> (4) Mot emprunté à la langue portugaise, et qui sert à désigner une classe de ''dames'' noires qui occupent un certain rang parmi les indigènes du Sénégal.</small><br />
<small>(5) Abréviation de Patrick. </small><br />
 
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TH. PAVIE.
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