Différences entre les versions de « Un Philosophe poète anglais »

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(Nouvelle page : {{TextQuality|75%}}<div class="text"> {{journal|Un Philosophe poète|J. Milsand|Revue des Deux Mondes T.40, 1862}} : ''Gravenhurst, dialogues sur le bien et le mal'', par »...)
 
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«BUTLERI. — Ce n’est pas au point de vue du bonheur que je parlais : aussi bien je ne crois guère aux Manfred qui se drapent dans leur désespoir philosophique; en réalité, l’énigme de notre destinée ne les empêche pas de rire et de dormir, et si leur tristesse est vraie, c’est qu’ils ont quelque autre maladie qui épanche de ce côté ses humeurs malsaines. Sous le rapport des jouissances, je veux bien encore que notre ignorance nous donne .plus de bénéfice que de perte. Chercher sans trouver, c’est ce qui nous vaut la joie d’être sans cesse occupés à chercher; d’ailleurs c’est à cela que nous devons ces pensées profondes et troublées qui sont le ravissement du poète, ces arcs-en-ciel faits de larmes et de soleil, comme vous disiez si bien. Mais ce qui m’étonne précisément, c’est que vous ne portiez la cause que devant notre appétit de bonheur. J’ai en moi, j’ai droit d’avoir d’autres besoins, et il me semble que vous traitez bien légèrement la plus noble des tristesses de notre être. Quoi! voila l’homme qui aspire avec angoisse à connaître sa destinée future, et qui, en dépit de sa volonté, ne peut s’arrêter dans l’indifférence! S’il l’essaie, les troubles, les vides, les terreurs de son être l’obligent à recommencer. Voilà l’homme qui s’efforce de plonger son regard dans ce monde de la tombe où il a vu descendre les siens, où il descendra lui-même. Le caractère le plus brave n’est pas sûr d’être toujours à l’abri de la peur; l’intelligence la plus solide, celle qui se suffit le mieux, qui a le plus de force pour braver l’incertitude, et qui se vante le plus haut de ne jamais céder à d’indignes faiblesses, ne peut pas répondre que le lendemain, que pendant la maladie, à la veille de la mort, elle ne sera pas vaincue. Sa bravoure même, qui sait jusqu’à quel point elle est réelle? En tout cas, laissez faire le temps; qu’elle se blase sur l’orgueil de se montrer ou de se croire forte, que l’horizon terrestre se rétrécisse, et vous verrez! le monde est plein de ces exemples; vous la verrez peut-être fermer les yeux et embrasser la croyance qui se trouvera le plus près d’elle,...oui, sans choix aucun, peu importe laquelle : elle ne regardera pas même autour d’elle pour chercher la meilleure des croyances connues, elle prendra celle qui est là, celle qui lui est déjà connue... Son besoin n’est pas de croire à ceci plutôt qu’à cela, c’est de croire. Ainsi est l’homme : depuis le commencement du monde, il a fallu qu’il crût, il le faudra encore longtemps. Et vous voulez que je sourie en apprenant que cette soif éternellement condamnée à s’assouvir de mensonges, que cette prédestination à d’éternelles superstitions était nécessaire pour procurer à l’homme l’avantage et la jouissance d’être une intelligence toujours en mouvement! Vous me dites complaisamment que cette ignorance éternellement condamnée à se persuader qu’elle a trouvé ce qu’elle ne doit jamais trouver était après tout la meilleure combinaison possible, et que je dois la tenir pour telle, parce que le doute et la foi avaient chacun son rôle à jouer dans notre développement, parce qu’il fallait d’un côté que beaucoup prissent l’impénétrable nuit pour une glorieuse lumière, afin que chaque époque eût une croyance capable de lui servir de règle, et de l’autre côté que nulle foi ne pût satisfaire entièrement l’esprit humain, afin qu’il y eût toujours des douteurs pour le forcer à imaginer de meilleures superstitions. Eh! tout cela peut être très vrai, et, je l’avouerai sans peine, je ne conçois pas plus que vous comment l’homme eût pu avoir l’honneur de faire des progrès, s’il eût été capable de découvrir tout de suite la vérité absolue; mais cela ne m’empêche pas de trouver bien creuses et même bien factices toutes ces considérations humanitaires et utilitaires dont, moi aussi, je cherche par momens à me payer. Je n’admettrai pas, je ne le puis pas sans avilir l’homme, qu’il y ait là de quoi contenter toutes les exigences de notre être, — et vraiment j’ai peur que notre philosophie, quand elle veut trop s’élever pour voir de haut, ne réussisse qu’à nous faire perdre le sentiment de nous-mêmes, à nous empêcher de voir et de sentir ce que nous sommes et ce que nous pensons réellement. Si notre raison est susceptible d’embrasser à la fois le présent et le passé, d’être ici et là-bas, cette omniprésence est pour elle une telle fatigue qu’en voulant trop longtemps s’enfler de la sorte elle risque à tout moment d’éclater. La bête se cabre, et elle nous jette à terre pendant que notre esprit se promène dans l’éternel et l’universel.
 
«ADA. — Après toutes nos généralisations, la vie est triste pour beaucoup d’entre nous. Il y a de glorieuses choses sur la terre et dans le ciel; mais que dit notre grande femme poète <ref>(1) C’est mistress Browning que veut désigner Ada. </ref> :
 
::«Pour cacher tout cela, c’est assez de deux larmes?»
 
 
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<small>(1) C’est mistress Browning que veut désigner Ada. </small><br />
 
 
 
J. MlLSAKD.
J. MlLSAND.
 
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