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== 9. ==
 
Notre époque est-elle peut-être une pareille époque de premiers-nés ? De fait, la véhémence de son sens historique est si grande et se manifeste d’une façon si universelle et si absolument illimitée, qu’en cela du moins les époques à venir loueront son caractère d’avant-garde — en admettant toutefois qu’il y ait en général des époques à venir, entendues au point de vue de la culture. Mais à ce point de vue précisément une lourde incertitude subsiste. À côté de la fierté de l’homme moderne se dresse son ironie à l’égard de lui-même, la conscience qu’il lui faut vivre dans un état d’esprit rétrospectif, inspiré par le soleil couchant, la crainte de ne rien pouvoir reporter sur l’avenir de ses espérances de jeunesse, de ses forces juvéniles. Çà et là, on va plus loin encore, dans le sens du cynisme, et l’on justifie la marche de l’histoire, même toute l’évolution du monde, pour l’ajuster à l’usage de l’homme moderne, selon le canon cynique : On dira qu’il fallait qu’il en fût ainsi, qu’il fallait que les choses allassent comme elles vont aujourd’hui, que l’homme devînt tel que les hommes sont maintenant. Personne n’a le droit de s’opposer à cette nécessité. Celui-là se réfugie dans le bien-être d’un pareil cynisme qui ne peut s’accommoder de l’ironie. C’est à lui que ces dix dernières années offrent, de plus, une de leurs plus belles inventions, c’est une formule complète et arrondie pour ce cynisme. Il appelle sa façon de vivre — façon conforme à l’époque et sans inconvénients -« le complet abandon de la personnalité au processus universel » ! La personnalité et le processus universel ! Le processus universel et la personnalité de la puce terrestre ! Hélas ! Pourquoi faut-il entendre sans cesse l’hyperbole des hyperboles, le mot univers, alors que chacun ne devrait sincèrement parler que de l’homme ! Héritiers des Grecs et des Romains ? Héritiers du christianisme ? Tout cela semble ne pas exister pour ces cyniques. Mais héritiers du processus universel ! Le sens et la solution de toutes les énigmes du devenir, exprimés dans l’homme moderne, le fruit le plus mûr sur l’arbre de la connaissance ! — C’est là ce que j’appelle un sentiment sublime ! Ce signe distinctif permet de reconnaître les premiers-nés de toutes les époques, bien qu’ils soient venus les derniers. Jamais les considérations historiques n’ont poussé si loin leur rôle, pas même en rêve, car maintenant l’histoire de l’homme n’est plus autre chose que la continuation de l’histoire des animaux et des plantes. Même dans les plus obscures profondeurs de la mer, l’universaliste de l’histoire trouve encore, sous forme d’organismes vivants, les traces de lui-même. En s’extasiant, comme s’il s’agissait d’un miracle, devant l’énorme chemin déjà parcouru par l’homme, le regard chavire lorsqu’il contemple ce miracle encore plus surprenant — l’homme moderne lui-même, capable d’embrasser ce chemin d’un seul coup d’œil. L’homme moderne se dresse fièrement sur la pyramide du processus universel. En plaçant au sommet la clef de voûte de sa connaissance, il semble apostropher la nature qui, autour de lui, est aux écoutes et lui dire : « Nous sommes au but, nous sommes le but, nous sommes l’accomplissement de la nature. »
 
L’éparpillement frénétique et étourdi de tous les principes, la décomposition de ceux-ci en un flux et un reflux perpétuels, l’infatigable effilochage et l’historisation, par l’homme moderne, de tout ce qui a été, la grande araignée au centre de la toile universelle — cela peut occuper et préoccuper le moraliste, l’artiste, l’homme pieux et peut-être aussi l’homme d’État. Nous autres, nous voulons nous contenter de nous en amuser aujourd’hui, en voyant tout cela se refléter dans le splendide miroir magique du parodiste philosophe. Chez celui-ci le temps est arrivé à la conscience ironique de lui-même, avec une précision qui va « jusqu’à la scélératesse » (pour employer une expression de GoetheGœthe). Hegel a une fois affirmé que « quand l’Esprit fait un soubresaut, nous autres philosophes, nous y sommes intéressés ». Notre époque a fait un soubresaut vers l’ironie de soi-même, et voici, déjà M. Eduard von Hartmann était là pour écrire sa célèbre philosophie de l’inconscient, ou pour parler plus exactement : sa philosophie de l’ironie inconsciente. Rarement nous avons lu une invention plus joyeuse et une friponnerie plus philosophique que celle de Hartmann. Celui que Hartmann n’éclaire pas sur le devenir, celui qu’il ne met pas de bonne humeur est vraiment mûr pour n’être plus. Le commencement et le but du processus universel, depuis les premiers balbutiements de la conscience jusqu’au retour dans le néant, y compris la tâche exactement définie de notre génération dans ce processus universel, tout cela représenté comme coulant de la source d’inspiration de l’inconscient, inventée avec tant d’esprit, et rayonnant dans une lumière apocalyptique, tout cela imité à s’y méprendre et avec un sérieux de brave homme, comme si c’était vraiment une philosophie pour de bon et non pas une philosophie pour rire : voilà un ensemble qui prouve que son créateur est un des premiers parodistes philosophiques de tous les temps. Sacrifions donc sur son autel, sacrifions-lui donc, à lui l’inventeur de la véritable médecine universelle, une boucle de cheveux, pour emprunter à Schleiermacher une de ses expressions admiratives. Car, quelle médecine serait plus salutaire contre l’excès de culture historique que les parodies de toute histoire universelle écrites par Hartmann ?
 
Si l’on voulait dire sèchement ce que Hartmann proclame du haut du trépied enfumé de l’ironie inconsciente, il faudrait affirmer que, selon lui, notre temps doit être tel qu’il est, pour que l’humanité en ait une fois sérieusement assez de cette existence. Nous le croirions volontiers. Cette effrayante ossification de notre époque, ce fiévreux clapotement de tous les os — tels que David Strauss nous les a décrits naïvement comme la plus belle réalité — Hartmann ne les justifie pas seulement après coup, ex causis efficientibus, mais encore d’avance, ex causa finali. Depuis le jour du jugement dernier, l’espiègle fait rayonner sa lumière en arrière sur notre temps et il se trouve alors que notre temps est parfait, parfait pour celui qui veut souffrir autant que possible des cruautés de la vie, pour celui qui ne saurait désirer assez vite la venue de ce jour du jugement. Il est ce que Hartmann appelle l’âge dont l’humanité s’approche maintenant, son « âge d’homme ». Mais, si nous en croyons sa propre description, c’est là l’état bienheureux, où il n’y aura plus que des « bonnes médiocrités », où l’art sera « ce qu’est, pour le boursier berlinois, la grosse farce de théâtre », où « les génies ne seront plus un besoin de l’époque, parce que ce serait là jeter les perles devant les pourceaux, ou encore parce que l’époque aura passé de la phase à laquelle convenaient les génies à une phase plus importante », à cette phase de l’évolution sociale où chaque travailleur, « avec un labeur qui lui laisse assez de loisir pour son développement intellectuel, mènera une existence confortable ».
 
Espiègle de tous les espiègles, tu exprimes le désir de l’humanité actuelle ! Mais tu sais également quel spectre se trouvera à la fin de cet âge viril de l’humanité, comme résultat de ce développement intellectuel vers une bonne médiocrité : le dégoût. Visiblement, tout va au plus mal, mais, dans l’avenir, tout ira plus mal encore, « visiblement l’Antéchrist étend de plus en plus son influence » — mais il faut qu’il en soit ainsi, il faut que tout cela arrive, car, avec tout cela, nous nous trouvons sur le meilleur chemin vers le dégoût de toute existence. « Donc, allons de l’avant dans le processus universel, en bons travailleurs dans le vignoble du Seigneur, car c’est ce processus seul qui peut mener au salut ! »
 
Le vignoble du Seigneur ! Le processus ! Mener au salut ! Qui donc n’entend pas là la voix de la culture historique, laquelle ne connaît que le mot « devenir », de la culture historique travestie avec intention en une monstrueuse parodie, pour dire, derrière son masque grotesque, les choses les plus folâtres à son propre sujet ? Car que demande en somme ce dernier appel espiègle aux travailleurs dans le vignoble ? Dans quelle tâche doivent-ils bravement aller de l’avant ? Ou, pour poser autrement la question : celui qui possède la culture historique, le moderne fanatique du processus qui nage et se noie dans le fleuve du devenir, que lui reste-t-il à faire, pour cueillir un jour la moisson de ce dégoût, l’exquis raisin de ce vignoble ? — Rien, sinon de continuer à vivre ainsi qu’il a vécu, de continuer à aimer ainsi qu’il a aimé, de continuer à haïr ainsi qu’il a haï, de continuer à lire le journal qu’il a lu jusqu’à présent. Pour lui, il n’existe qu’un seul péché — vivre autrement qu’il a vécu. Cependant comment il a vécu, une célèbre page imprimée en gros caractères nous l’enseigne, une page écrite en style lapidaire et qui a jeté tous les champions de la culture actuelle dans un ravissement aveugle, dans un fol accès d’enthousiasme, parce qu’ils croyaient lire dans ces phrases leur propre justification, éclairée par une lumière apocalyptique. Car, de chaque individu, l’inconscient parodiste réclame : « l’abandon complet de la personnalité en faveur du processus universel, pour atteindre le but de celui-ci qui est le salut universel ». Ou, avec plus de clarté encore : « L’affirmation de la volonté de vivre est proclamée provisoirement comme la seule chose raisonnable : car c’est seulement par le complet abandon à la Vie et à ses douleurs, et non par la lâche renonciation individuelle et par la retraite qu’il y a quelque chose à faire pour le processus universel... » « L’aspiration à la négation personnelle de la volonté est aussi insensée et inutile ou même plus insensée que le suicide... » « Le lecteur qui réfléchit comprendra, sans autres explications, comment s’organiserait une philosophie pratique, érigée sur ces principes, et aussi que cette philosophie ne saurait contenir aucun germe de division, mais qu’elle aboutit à une complète réconciliation avec la vie. »
 
Le lecteur qui réfléchit comprendra... et pourtant l’on pourrait mal interpréter Hartmann ! Et, comme il est infiniment réjouissant de voir qu’il a été mal compris ! Les Allemands actuels seraient-ils particulièrement subtils ? Un brave Anglais trouve qu’ils manquent de delicacy of perception ; il ose même dire in the german mind there does seem to be something splay, something blunt-edged, unhandy and infelicitous. — Le grand parodiste allemand serait-il tenté de protester ? Il est vrai que, d’après ses explications, nous approchons de « cet état idéal où l’espèce humaine fera son histoire avec conscience ». Mais il appert que nous sommes encore assez loin de cet état, peut-être plus idéal encore où l’humanité lira le livre de Hartmann avec conscience. Si nous en arrivons là, personne ne laissera plus passer sur ses lèvres le mot « processus universel », sans que ses lèvres se mettent à sourire. Car on se souviendra alors du temps où l’on écoutait l’évangile parodiste de Hartmann avec toute la probité de ce german mind, même avec « le sérieux contorsionné des hiboux », pour parler avec Goethe, du temps où non seulement on l’écoutait, où encore on l’absorbait, le combattait, le vénérait, l’étalait et le canonisait.
 
Il faut cependant que le monde aille de l’avant, son état idéal ne viendra pas en rêve, il faut le conquérir par la lutte, et c’est la joie qui mène au salut, à la délivrance de cet incompréhensible sérieux de hiboux. Il viendra un temps où l’on s’abstiendra sagement de tous les édifices du processus universel et aussi de vouloir faire l’histoire de l’humanité, un temps où l’on ne considérera plus les masses, mais où l’on reviendra aux individus, aux individus qui forment une sorte de pont sur le sombre fleuve du devenir. Ce n’est pas que ceux-ci continuent le processus historique, ils vivent au contraire en dehors des temps, contemporains en quelque sorte, grâce à l’histoire qui permet un tel concours, ils vivent comme cette « république des génies » dont parle une fois Schopenhauer ; un géant en appelle un autre, à travers les intervalles déserts des temps, sans qu’ils se laissent troubler par le vacarme des pygmées qui grouillent à leurs pieds, ils continuent leurs hautains colloques d’esprits. C’est à l’histoire qu’appartient la tâche de s’entremettre entre eux, de pousser toujours à nouveau à la création des grands hommes, de donner des forces pour cette création. Non, le but de l’humanité ne peut pas être au bout de ses destinées, il ne peut s’atteindre que dans ses types les plus élevés.
 
Il est vrai qu’à cela notre joyeux personnage répond, avec cette dialectique admirable qui est aussi vraie que ses admirateurs sont admirables : « Tout aussi peu qu’il y aurait harmonie avec l’idée de l’évolution si l’on attribuait au processus universel une durée infinie dans le passé, parce que alors toute évolution imaginable aurait déjà été parcourue — ce qui n’est pas le cas (ah le coquin !) — tout aussi peu nous pouvons concéder au processus une durée infinie dans l’avenir ; dans les deux cas l’idée de l’évolution vers un but serait supprimée (ah, encore une fois, le coquin !) et le processus universel ressemblerait au travail des Danaïdes. Mais la victoire complète de la logique sur l’illogisme (ah coquin des coquins !) doit correspondre à la fin terrestre du processus universel, au jour du jugement. »
 
Non, esprit clair et moqueur, tant que l’illogisme règne encore comme aujourd’hui, tant qu’il pourra par exemple être parlé encore, comme tu fais, de « processus universel », avec l’assentiment général, le jour du jugement sera encore loin. Car on se réjouit encore trop sur cette terre, plus d’une illusion fleurit encore, par exemple l’illusion que se font tes contemporains à ton sujet ; nous sommes loin d’être assez mûrs pour retomber dans ton néant, car nous croyons que ce sera encore plus gai ici-bas quand une fois on aura commencé à te comprendre, toi l’Inconscient incompris. Si pourtant le dégoût devait venir impétueusement, tel que tu l’as prophétisé à tes lecteurs, si tu devais garder raison avec tes descriptions du présent et de l’avenir — et personne ne les a méprisés tous deux, ne les a méprisés autant que toi, jusqu’au dégoût, — je serais tout prêt à voter avec la majorité, d’après la formule préconisée, une motion proposant que samedi soir, à minuit exactement, ton univers devra disparaître. Et que notre décret se termine par cette conclusion : à partir de demain, le temps n’existera plus et tous les journaux cesseront de paraître. Mais il se peut fort bien que notre démarche soit sans effet et que nous ayons décrété en vain. Eh bien alors, nous ne manquerons du moins pas de temps pour faire une plus belle expérience. Nous prendrons une balance et nous mettrons sur l’un des plateaux l’inconscient de Hartmann, sur l’autre le processus universel de Hartmann. Il y a des gens qui prétendent que, des deux côtés, nous aurions le même poids, car dans les deux plateaux, il resterait un mot, tous deux également mauvais, et une plaisanterie, toutes deux également bonnes. Quand une fois la plaisanterie de Hartmann aura été comprise, personne ne se servira plus du mot de Hartmann sur le « processus universel », autrement que pour... plaisanter. De fait, il est grandement temps d’entrer en campagne, avec le ban et l’arrière-ban des méchancetés satiriques, contre les débauches du sens historique, contre le goût excessif pour le processus, au détriment de l’être et de la vie, contre le déplacement insensé de toutes les perspectives. Et, il faut le dire à la louange de l’auteur de la Philosophie de l’inconscient, il a réussi à sentir violemment ce qu’il y a de ridicule dans la conception du « processus universel » et à le faire sentir plus violemment encore par le sérieux particulier de son exposition. À quoi sert le « monde », à quoi sert l’ « humanité » ? Cela ne doit provisoirement pas nous préoccuper, à moins que nous ne voulions nous amuser d’une petite plaisanterie ; car la présomption des petits reptiles humains est ce qu’il y a de plus drôle et de plus joyeux sur le théâtre de la vie. Mais à quoi tu sers, toi, l’individu ! demande-le-toi, et si personne d’autre ne peut te le dire, essaye donc de justifier le sens de ton existence, en quelque sorte a posteriori, en t’imposant à toi-même un but, un « service » supérieur et noble. Que ce service te fasse périr ! Je ne connais pas de meilleur but dans la vie que de se briser contre le sublime et l’impossible, animae magnae prodigus. Si, par contre, les idées du devenir souverain, de la fluidité de toutes les conceptions, de tous les types et de toutes les espèces, de l’absence de toute diversité entre l’homme et la bête — doctrines que je tiens pour vraies, mais pour mortelles, — avec la folie de l’enseignement qui règne aujourd’hui, sont jetées au peuple pendant une génération encore, personne ne devra s’étonner, si le peuple périt d’égoïsme et de mesquinerie, ossifié dans l’unique préoccupation de lui-même. Il commencera par s’effriter et par cesser d’être un peuple. À sa place, nous verrons peut-être apparaître, sur la scène de l’avenir, un enchevêtrement d’égoïsmes individuels, de fraternisations en vue de l’exploitation rapace de ceux qui ne sont pas des « frères », et d’autres créations semblables de l’utilitarisme commun.
 
Pour préparer ces créations, il suffira de continuer à écrire l’histoire au point de vue des masses et de chercher, dans l’histoire, ces lois que l’on peut déduire des besoins de ces masses, c’est-à-dire les mobiles des couches les plus basses du limon social. Pour ma part, les masses ne me semblent mériter d’attention qu’à trois points de vue. Elles sont d’une part des copies diffuses des grands hommes, exécutées sur du mauvais papier et avec des plaques usées ; elles sont ensuite la résistance que rencontrent les grands et enfin les instruments dans la main des grands. Pour le reste, que le diable et la statistique les emportent ! Comment la statistique démontrerait-elle qu’il y a des lois dans l’histoire ? Des lois ? Certes, elle montre combien la masse est vulgaire et uniforme jusqu’à la répugnance. Faut-il appeler lois les effets des forces de gravité que sont la bêtise, la singerie, l’amour et la faim ? Fort bien ! Convenons-en ! Mais alors une chose est certaine, c’est que, pour autant qu’il y a des lois dans l’histoire, ces lois ne valent rien et l’histoire ne vaut pas davantage.
 
Mais c’est précisément cette façon d’écrire l’histoire qui jouit maintenant d’un renom universel, la façon qui considère les grandes impulsions de la masse comme ce qu’il y a de plus important et de plus essentiel dans l’histoire et qui tient tous les grands hommes simplement pour l’expression la plus parfaite de la masse, la petite bulle d’air qui devint visible dans l’écume des flots. C’est la masse qui devrait engendrer de son propre sein ce qui est grand, l’ordre devrait naître du chaos ? On finit alors généralement par entonner l’hymne à la louange de la masse qui engendre. Et l’on appelle « grand » tout ce qui, pendant un certain temps, a remué la masse, tout ce qui a été, comme on dit, « une puissance historique ». Mais n’est-ce pas là confondre volontairement la quantité avec la qualité ? Quand une masse grossière a trouvé qu’une idée quelconque, par exemple une idée religieuse, était bien adéquate à elle-même, quand elle l’a défendue âprement et l’a traînée après elle pendant des siècles, alors, et alors seulement, l’inventeur et le créateur de cette idée sera considéré comme grand. Pourquoi donc ? Ce qu’il y a de plus noble et de plus sublime n’agit pas du tout sur les masses. Le succès historique du christianisme, sa puissance, son endurance, sa durée historique, tout cela ne démontre heureusement rien, pour ce qui en est de la grandeur de son fondateur et serait, en somme, plutôt fait pour être invoqué contre lui. Entre lui et ce succès historique, se trouve une couche obscure et très terrestre de puissance, d’erreur, de soif de passions et d’honneurs, se trouvent les forces de l’empire romain qui continuent leur action, une couche qui a procuré au christianisme son goût de la terre, son reste terrestre. Ces forces qui rendirent possible la continuité du christianisme sur cette terre et lui donnèrent en quelque sorte sa stabilité. La grandeur ne doit pas dépendre du succès et Démosthène a de la grandeur bien qu’il n’eût point de succès. Les adhérents les plus purs et les plus véridiques du christianisme ont toujours mis en doute son succès temporel, ce que l’on a appelé sa « puissance historique » ; ils ont plutôt entravé ce succès qu’ils ne l’ont accéléré. Car ils avaient coutume de se placer en dehors du « monde », ne s’occupant point du « processus des idées chrétiennes », c’est pourquoi, la plupart du temps, ils sont demeurés, dans l’histoire, parfaitement inconnus. Pour m’exprimer au point de vue chrétien, je dirai que le diable gouverne le monde et qu’il est le maître du succès et du progrès. Dans toutes les puissances historiques, il est la véritable puissance, et, en somme, il en sera toujours ainsi, bien qu’il soit désagréable de se l’entendre dire, pour une époque habituée à diviniser le succès et la puissance historique. Car notre époque s’est précisément exercée à appeler les choses d’un nouveau nom et à débaptiser le diable lui-même. Nous nous trouvons certainement à l’heure d’un grand danger : les hommes semblent prêts à découvrir que l’égoïsme des individus, des groupes et des masses a été de tous temps, le levier des mouvements historiques. Mais, en même temps, on n’est nullement inquiété par cette découverte et l’on décrète que l’égoïsme doit être notre dieu. Avec cette foi nouvelle, on s’apprête, sans dissimuler ses intentions, à édifier l’histoire future sur l’égoïsme, on exige seulement que ce soit un égoïsme sage, un égoïsme qui s’impose quelques restrictions pour jeter des bases solides, un égoïsme qui étudie l’histoire précisément pour apprendre à connaître l’égoïsme peu sage. Cette étude a permis d’apprendre qu’à l’État incombe une mission toute particulière dans ce système universel de l’égoïsme qui est à fonder. L’État doit devenir le patron de tous les égoïsmes salués, pour protéger ceux-ci, par sa puissance militaire et policière, contre les excès de l’égoïsme peu sage. C’est pour réaliser le même but que l’histoire — sous forme d’histoire des hommes et d’histoire des animaux — est introduite soigneusement dans les couches populaires et dans les masses ouvrières, lesquelles sont dangereuses parce que sans raison, car l’on sait qu’un petit grain de culture historique est capable de briser les instincts et les appétits obscurs, ou de les amener dans la voie de l’égoïsme affiné.
 
En résumé, pour parler avec Eduard von Hartmann, l’homme a maintenant « égard à une installation pratique et habitable de la patrie terrestre qui envisage l’avenir avec circonspection ». Le même écrivain dénomme une semblable période « l’âge viril de l’humanité », et ainsi il se moque de ce que l’on appelle aujourd’hui « homme », comme si par là il fallait seulement entendre l’égoïste désabusé. Il prophétise, de même, qu’après un pareil âge d’homme, viendra un âge de vieillesse qui le complétera, mais cette prophétie a visiblement le but d’accabler de ses lazzis nos vieillards actuels, car il parle de la maturité contemplative qu’ils mettent « à passer en revue les souffrances et les sombres orages de leur vie passée et la vanité de ce qu’ils considéraient jusqu’à présent comme le but de leurs efforts ».
De quelque côté que viennent les dangers pour notre vie et notre civilisation, que ce soit de ces vieillards sauvages, privés de dents et de goût, ou de ces êtres qu’Hartmann dénomme des « hommes », en face de tous deux, nous voulons tenir à pleines dents aux droits de notre jeunesse, et ne pas nous lasser de défendre l’avenir, dans notre jeunesse, contre ces iconoclastes qui veulent briser les images de l’avenir. Mais cette lutte nous fait faire une constatation particulièrement grave : On active, on encourage et l’on utilise avec intention les débauches du sens historique dont souffre le présent.
 
Et, ce qui est plus grave, on l’utilise contre la jeunesse, pour dresser celle-ci à cette maturité de l’égoïsme vers quoi l’on tend partout, on l’utilise pour briser la répugnance naturelle de la jeunesse par une explication lumineuse, c’est-à-dire scientifico-magique de cet égoïsme, à la fois viril et peu viril. On sait de quoi est capable l’histoire, quand on lui donne une certaine prépondérance, on ne le sait que trop ! Elle extirpe les instincts les plus violents de la jeunesse, la fougue, l’esprit d’indépendance, l’oubli de soi, la passion ; elle tempère l’ardeur de son sentiment de justice ; elle étouffe ou elle refoule le désir d’arriver lentement à la maturité par le désir contraire d’être bientôt prêt, d’être bientôt utile, d’être bientôt fécond ; elle corrode, par le poison du doute, la sincérité et l’audace du sentiment. Oui, elle s’entend même à frustrer la jeunesse de son plus beau privilège, à lui enlever sa force d’accepter une grande idée, dans un élan de foi débordante, de faire naître du fond d’elle-même une idée plus grande encore.
 
L’excès des études historiques est capable de tout cela, nous l’avons vu, car cet excès déplace sans cesse, chez l’homme, les perspectives, transforme l’horizon, supprime l’atmosphère dont il est entouré, ce qui ne permet plus à l’homme d’agir et de sentir au point de vue non historique. L’homme abandonne dès lors l’horizon infini, pour se retirer en lui-même, dans le plus petit cercle égoïste, où il se dessèche. Il parviendra peut-être à l’habileté, jamais à la sagesse. Il laisse alors composer avec lui, il compte avec les faits dont il s’accommode, il ne s’emporte plus avec colère, mais il cligne de l’œil et s’entend à chercher son propre avantage ou l’avantage de son parti, dans l’avantage ou le préjudice des autres. Il désapprend la honte superflue et devient ainsi, petit à petit, ce que Hartmann appelle l’ « homme », ce que Hartmann appelle le « vieillard ».
 
Mais on veut qu’il devienne ainsi ; c’est là le sens de ce « plein abandon de la personnalité au processus universel » que l’on réclame avec tant de cynisme — on le veut, à cause de son but qui est la délivrance du monde, comme nous l’affirme Eduard von Hartmann, l’espiègle. Or, la volonté et le but de ces « hommes », de ces « vieillards » de Hartmann, peut être difficilement la délivrance du monde, car certainement le monde serait délivré, s’il était délivré de ces hommes et de ces vieillards. Car alors commencerait le règne de la jeunesse.
 
 
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