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== 7. ==
 
Le sens historique, lorsqu’il peut régner sans entraves et tire toutes les conséquences de sa domination, déracine l’avenir, parce qu’il détruit les illusions et enlève aux choses existantes l’atmosphère qui les entoure et dont elles ont besoin pour vivre. C’est pourquoi la justice historique, lors même que l’on en ferait profession, sous l’inspiration des sentiments les plus purs, est une vertu terrible, car elle sape toujours par la base et elle détruit ce qui est vivant. Juger, pour clicClic, c’est toujours anéantir. Quand, derrière l’instinct historique, il n’y a pas un instinct constructeur qui agit, quand on ne détruit et ne déblaye point, pour qu’un avenir déjà vivant en espérance édifie sa demeure sur le sol débarrassé, quand la justice seule règne, alors l’instinct créateur est affaibli et découragé. Une religion, par exemple, qui doit être transformée en savoir historique, une religion qui doit être étudiée de part en part, scientifiquement, une fois cette étape franchie, sera, par là même, détruite. Toute vérification historique amène au jour tant de choses fausses, grossières, inhumaines, absurdes, violentes que, forcément, se dissipe l’atmosphère d’illusion pieuse où tout ce qui a le désir de vivre peut seul prospérer. Car l’homme ne saurait créer qu’en amour ; abrité par l’illusion de l’amour, il aura la foi absolue en la perfection et la justice.
 
Dès que l’on force quelqu’un à ne plus aimer d’une façon absolue, on a coupé la racine de sa puissance : dès lors il desséchera, c’est-à-dire qu’il ne sera plus sincère. Il faut opposer aux effets de l’histoire les effets de l’art, et c’est seulement quand l’histoire supporte d’être transformée en œuvre d’art, de devenir un produit de l’art, qu’elle peut conserver des instincts et peut-être même éveiller des instincts. Or, une pareille façon d’écrire l’histoire serait en parfaite contradiction avec la tendance analytique et antiartistique de notre époque, on irait même jusqu’à y voir une falsification. Mais les études historiques qui ne font que détruire, sans qu’un profond instinct édificateur les dirige, usent et déforment peu à peu leurs instruments. Les historiens étouffent les illusions, et « celui qui détruit les illusions, en lui-même et chez les autres, sera puni par la nature, qui est le plus sévère des tyrans ». À vrai dire, durant un certain temps, on peut s’occuper d’études historiques, avec innocence et sans y chercher malice, comme si c’était là une occupation semblable à toutes les autres. La nouvelle théologie, en particulier, semble s’être mise en rapport avec l’histoire par pure innocence, et, maintenant encore, elle daigne à peine s’apercevoir que, par là même, probablement bien à contrecœur, elle s’est placée au service de l’ « écrasez l’infâme » de Voltaire. Que personne ne s’y trompe, croyant reconnaître, sous tout cela, de nouveaux et vigoureux instincts de bâtisseur. À moins que l’on ne veuille faire passer la prétendue Association protestante pour le sein maternel d’une nouvelle religion et le juriste Holtzendorf (éditeur et préfacier d’une encore plus prétendue Bible protestante) pour saintSaint jeanJean au bord du Jourdain. Possible que, durant un certain temps, la philosophie hégélienne, dont la fumée emplit encore les esprits d’un âge moyen, aide à la propagation de cette naïveté, de telle sorte, l’on établit, par exemple, une différence entre l’ « idée du christianisme » et ses « apparences » multiples et imparfaites. On se fera alors accroire à soi-même que cette « idée » trouve un malin plaisir à se manifester sous des formes toujours plus pures, pour finir enfin par choisir la forme certainement la plus claire et la plus translucide — au point qu’elle devient à peine visible — dans le cerveau de l’actuel ''theologus liberalis vulgaris''.
 
Mais quand il entend ces christianismes les plus purs se prononcer sur les christianismes antérieurs qui étaient impurs, l’auditeur impartial a souvent l’impression qu’il n’est point du tout question de christianisme. De quoi donc alors ? À quoi devons-nous penser, quand nous entendons « les plus grands théologiens du siècle » définir le christianisme comme la religion qui permet « de pénétrer par l’esprit dans toutes les religions véritables et, plus encore, dans celles qui sont seulement possibles », quand l’ « Église véritable » qu’apportera l’avenir sera « une masse en fusion et sans contours, où chaque partie se trouvera tantôt ici, tantôt là et où tout se mêlera en paix » ? Encore une fois, à quoi devons-nous penser ?
 
Ce qui s’est passé avec le christianisme, à savoir que, sous l’influence du traitement historique, il est devenu falot et anti-naturel (au point que cette pratique juste poussée à l’extrême en a fait une simple histoire de la religion, de religion qu’il était), on peut l’étudier sur tout ce qui possède de la vie. Ce qui vit cesse de vivre quand on a achevé de le disséquer. L’état douloureux et maladif commence quand commencent les exercices de dissection historique. Il y a des hommes qui croient à une vertu curative, transformatrice et réformatrice de la musique allemande sur les Allemands. Ils voient avec colère et considèrent que c’est une injustice commise sur ce que notre civilisation a de plus vivant, quand des hommes comme Mozart et Beethoven sont aujourd’hui déjà accablés par le savant fatras des biographes, et forcés de répondre à mille questions insidieuses, par le système de torture de la critique historique. Ce qui n’a pas encore épuisé ses influences vivantes n’est-il pas chaque fois aboli mal à propos ou du moins paralysé, par le fait que l’on dirige la curiosité sur d’innombrables micrologies de la vie et des œuvres et que l’on cherche des problèmes de la connaissance, là où l’on devrait apprendre à vivre et à oublier tous les problèmes ? Or, transportez, en imagination, quelques uns de ces biographes modernes au lieu de naissance du christianisme ou de la réforme luthérienne. Leur sèche curiosité pragmatisante aurait suffi pour rendre impossible toute mystérieuse action à distance, comme l’animal le plus misérable peut empêcher la formation du chêne le plus puissant, par le fait qu’il dévore le gland.
 
Tout ce qui vit a besoin de s’entourer d’une atmosphère, d’une auréole mystérieuse. Lui enlève -t-on cette enveloppe, condamne-t-on une religion, un art, un génie à graviter comme un astre sans enveloppe nébuleuse, on ne doit pas s’étonner de voir cet organisme sécher, se durcir, se stériliser à bref délai. C’est la loi qui régit toutes les grandes choses, lesquelles, comme dit Hans Sachs dans Les Maîtres Chanteurs, « ne prospèrent pas sans un peu d’illusion ».
 
Mais tout peuple aussi, tout homme qui veut arriver à maturité, a besoin d’une de ces illusions protectrices, d’un nuage qui l’abrite et l’enveloppe. Aujourd’hui cependant on a horreur de la maturité, parce que l’on fait plus de cas de l’histoire que de la vie. Bien plus, on se glorifie de ce que « la science commence à régner sur la vie ». Il est possible que l’on finisse par en arriver là, mais il est certain qu’une vie ainsi régentée ne vaut pas grand-chose, parce qu’elle est beaucoup moins « vie », et porte en germe moins de vie à venir que la vie de jadis, régie non par le savoir, mais par l’instinct et par de puissantes illusions. On nous objectera que notre temps ne doit pas être l’ère des personnalités accomplies, mûries, harmonieuses, mais bien celle d’un travail collectif, le plus productif possible. Cela revient à dire que les hommes doivent être dressés en vue des besoins de notre temps, afin qu’ils soient en mesure de mettre la main à la pâte qu’ils doivent travailler à la grande usine des « utilités » communes avant d’être mûrs, et même afin qu’ils ne deviennent jamais mûrs, — car ce serait là un luxe qui soustrairait au « marché du travail » une quantité de force. On aveugle certains oiseaux pour qu’ils chantent mieux : je ne crois pas que les hommes d’aujourd’hui chantent mieux que leurs grands-parents, mais ce que je sais, c’est qu’on les aveugle tout jeunes. Et le moyen, le moyen scélérat qu’on emploie pour les aveugler, c’est une lumière trop intense, trop soudaine et trop variable. Le jeune homme est promené, à grands coups de fouet, à travers les siècles : des adolescents qui n’entendent rien à la guerre, aux négociations diplomatiques, à la politique commerciale, sont jugés dignes d’être initiés à l’histoire politique. Et, de même que le jeune homme galope à travers l’histoire, l’homme moderne galope à travers les musées, ou court entendre des concerts. On sent bien que telle musique sonne autrement que telle autre, que telle chose produit une autre impression que telle autre. Or, perdre de plus en plus ce sentiment de surprise, ne plus s’étonner démesurément de rien, enfin se prêter à tout, — voilà ce qu’on appelle le sens historique, la culture historique. À parler franc : la masse des matières de connaissance qui nous arrivent de toute part est si formidable, tant d’éléments inassimilables, exotiques, se poussent violemment, irrésistiblement, « tassés en hideux monceaux », pour trouver accès dans une jeune âme, que celle-ci n’a d’autre ressource, pour se défendre de cette invasion, qu’une hébétude volontaire. Chez des natures douées à l’origine d’une conscience plus subtile et plus forte, un autre sentiment ne tarde pas à se faire jour : le dégoût. Le jeune homme est devenu un sans-patrie, il doute de toutes les coutumes et de toutes les idées. Il le sait bien à présent : autres temps, autres mœurs ; peu importe donc ce que tu es. Dans une mélancolique atonie, il laisse défiler devant lui une opinion après l’autre, et il comprend l’état d’âme et la parole de Hölderlin, après la lecture de l’ouvrage de Diogène Laërce sur la vie et la doctrine des philosophes grecs : « Une fois de plus j’ai ressenti cette impression souvent éprouvée déjà, que ce caractère transitoire et éphémère des pensées et des systèmes de l’homme m’affecte d’une manière plus tragique que ce que l’on nomme les vicissitudes de la vie réelle. »
 
Non, une telle inondation historique, abêtissante et violente, n’est certainement pas indispensable à la jeunesse, ainsi que le montre l’exemple des anciens ; bien plus elle est un danger, et un danger des plus graves, comme le montre l’exemple des modernes. Or, considérez à présent l’étudiant d’histoire lui-même, à qui est échu en héritage ce sens blasé trop précoce qui s’aperçoit déjà chez lui dès son jeune âge. Il s’est assimilé la « méthode » de travail personnel, le tour de main et le ton distingué de son maître ; un petit chapitre du passé soigneusement isolé du reste est le champ d’expériences livré à sa sagacité et à la méthode qu’il a acquise ; il a déjà produit, ou même, pour employer une expression plus altière, il a déjà « créé ». Dès lors, il est devenu, par ce haut fait, serviteur de la vérité et maître dans le domaine de l’histoire. Si, comme enfant déjà, il était « fait », le voilà maintenant trop fait : vous n’avez qu’à le secouer et la sagesse tombera à grand fracas de ses branches. Mais cette sagesse est pourrie, et chaque pomme a son ver. Croyez-m’en, quand on veut que les hommes travaillent et se rendent utiles dans l’usine de la science, avant d’avoir atteint leur maturité, on ruine la science dans le plus bref délai, aussi bien que l’on ruine les esclaves employés de trop bonne heure à cette usine. Je regrette que l’on soit obligé de se servir déjà de l’argot des propriétaires d’esclaves et des employeurs, pour décrire des conditions de vie qui devraient être imaginées pures de tout utilitarisme et à l’abri des nécessités de l’existence. Mais involontairement des expressions comme « usine », « marché du travail », « offre et demande », « exploitation » — et quels que soient les autres termes qui qualifient les auxiliaires de l’égoïsme — vous viennent aux lèvres, lorsque l’on veut décrire la plus jeune génération des savants. L’honnête médiocrité devient toujours plus médiocre, la science, au point de vue économique, toujours plus utilitaire. Les savants dernier modèle ne sont, en réalité, instruits que sur un seul point — sur ce point là, il est vrai, ils sont plus instruits que tous les hommes du passé, mais sur tous les autres points ils sont — pour parler avec prudence — seulement infiniment différents de tous les savants de l’ancien modèle.
 
Ils n’en réclament pas moins pour eux des honneurs et des avantages, comme si l’État et l’opinion publique étaient tenus de regarder les nouvelles monnaies comme étant d’aussi bon aloi que les anciennes. Les charretiers ont fait entre eux un contrat de travail et ils ont décrété que le génie était inutile ; — sur quoi ils ont délivré à chaque charretier l’estampille du génie. Mais la postérité verra bien à leurs édifices qu’ils ont fait un travail de charretier et non point œuvre d’architecte. À ceux qui ont sans cesse à la bouche le cri de guerre moderne et l’appel au sacrifice : « division du travail, restez dans le rang ! » il convient de répondre une fois haut et clair : plus vous voudrez accélérer les progrès de la science, plus vite vous anéantirez la science, de même que périt une poule que l’on contraint artificiellement à pondre trop vite ses œufs. La science a fait, dans cette dernière dizaine, des progrès étonnamment rapides. À merveille ! Mais regardez donc les savants : des poules épuisées. Vraiment, ce ne sont point là des natures « harmonieuses » ! Ils savent seulement caqueter plus souvent qu’autrefois, parce qu’ils pondent plus d’œufs : il est vrai que ces œufs sont de plus en plus petits, encore que les livres que font les savants soient de plus en plus gros. Un dernier résultat, résultat fort naturel, se produit, le désir général de « populariser » la science (de même que celui de la « féminiser », de l’ « infantiliser »), ce qui équivaut à ajuster le vêtement de la science au corps du « public moyen », pour désigner une activité de tailleur dans le langage des tailleurs. GoetheGœthe voyait dans ce procédé un abus et voulait que les sciences n’agissent sur le monde extérieur que par une pratique supérieure. Les anciennes générations de savants avaient en outre de bonnes raisons pour considérer un pareil abus comme pénible et importun. Les jeunes savants ont également de bonnes raisons pour le prendre à la légère, puisque, abstraction faite de la petite sphère scientifique qui leur appartient, ils font partie, eux aussi, du public moyen et portent cri eux les besoins de ce public. Il leur suffit de s’asseoir commodément pour ouvrir le domaine de leurs études à ce besoin mêlé de curiosité populaire. Ce geste de paresseux devient après coup « l’humble condescendance du savant qui se penche vers son peuple », alors qu’en réalité le savant n’est descendu qu’en lui-même, pour autant qu’il n’est point savant, mais fraction du populaire. Créez donc vous-même la conception du « peuple », vous ne pourrez l’imaginer assez noble cini assez haute. Si vous aviez une haute idée du peuple, vous auriez aussi pitié de lui et vous vous garderiez bien de lui offrir votre mixture historique comme un breuvage de vie. Or, au fond, vous pensez peu du chose au sujet du peuple, parce que vous ne pouvez pas avoir de son avenir une estime véritable et bien fondée, et vous agissez comme des pessimistes pratiques, je veux dire comme des hommes guidés par le pressentiment de la décadence, et qui, par conséquent, deviennent indifférents au bien des autres et même à leur propre bien.
 
Pourvu que la glèbe sur laquelle nous vivons nous porte encore ! Et si elle ne nous porte plus ce sera également « tant mieux ». Tel est leur sentiment, et ainsi ils vivent d’une existence ironique.
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