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Ce serait là une mythologie et, de plus, une mythologie fort mauvaise. De plus, on oublie que ce moment est précisément le moment de la fécondation, le plus violent, le plus actif et le plus personnel dans l’âme de l’artiste, un moment de suprême création, dont le résultat sera une peinture vraie au point de vue artistique, mais non pas au point de vue historique. Concevoir ainsi l’histoire au point de vue objectif, c’est le travail silencieux du dramaturge. À lui de sonder en imagination les événements, de lier les détails pour en former un ensemble. Partout il devra partir du principe qu’il faut mettre une unité de plan dans les choses, dès que cette unité ne s’y trouve pas déjà. C’est ainsi que l’homme entoure le passé d’un réseau, c’est ainsi qu’il le domine, c’est ainsi qu’il manifeste son instinct artistique — mais non point son instinct de vérité et de justice. L’objectivité et l’esprit de justice n’ont rien de commun. On pourrait imaginer une façon d’écrire l’histoire qui ne contiendrait pas une parcelle de commune vérité empirique et qui pourrait pourtant prétendre au plus haut degré à l’objectivité. Grillparzer ose même déclarer : « Qu’est donc l’histoire sinon la façon dont l’esprit des hommes accueille les événements qui pour lui sont impénétrables ; la façon dont il lie ce qui cadre Dieu sait comment ; la façon dont il remplace ce qui est incompréhensible par quelque chose de compréhensible ; la façon dont il prête ses conceptions d’une finalité extérieure à un tout qui ne connaît probablement qu’une finalité intérieure ; la façon dont il admet le hasard là où agissent mille petites causes ? Tout homme possède sa finalité particulière, en sorte que mille directions courent les unes à côté des autres en lignes courbes et droites ; elles s’entrecroisent, se favorisent ou s’entravent, vont de l’avant et reculent, et prennent de la sorte, les unes vis-à-vis des autres, le caractère du hasard, rendant ainsi impossible, abstraction faite des influences des phénomènes de la nature, la démonstration d’une finalité décisive dans les événements qui embrasserait l’humanité tout entière. »
 
Or, le résultat de ce regard « objectif » jeté sur les choses doit précisément mettre en lumière une pareille finalité. C’est là une hypothèse qui, si l’historien l’érigeait en article de foi, ne pourrait prendre qu’une forme singulière. Il est vrai que Schiller voit parfaitement clair au sujet du caractère absolument subjectif de cette supposition, quand il dit de l’historien : « Un phénomène après l’autre commence à se soustraire à l’aveugle hasard, à la liberté sans règle, pour prendre rang, tel un membre qui s’ajuste dans un ensemble harmonieux — ensemble qui à vrai dire n’existe que dans l’imagination. » Que faut-il penser, par contre, de cette affirmation d’un célèbre historien virtuose, introduite avec tant de crédulité, et qui flotte entre la tautologie et le contresens : « Toute activité humaine est soumise à la puissante et incessante marche des choses, activité imperceptible, qui se soustrait parfois à l’observation » ? Dans cette phrase il n’y a pas plus de sagesse énigmatique que de folie non énigmatique. Elle ressemble à cette affirmation du jardinier de la cour dont parle GoetheGœthe : « On peut peut-être forcer la nature, mais non pas la contraindre », ou bien à cette inscription d’une boutique de foire dont parle Swift : « Ici l’on peut voir le plus grand éléphant du monde, à l’exception de lui-même. » Car, quelle opposition y a t-il entre la marche des choses et l’activité humaine ? Je remarque en général que les historiens, pareils à celui dont je viens de citer une phrase, n’instruisent plus dès qu’ils s’abandonnent à des généralités et qu’alors ils voilent, par des obscurités, le sentiment. Les sciences, les généralités sont ce qu’il y a de plus important, pour autant qu’elles contiennent les lois. Mais, si l’on voulait nous présenter comme des lois des affirmations semblables à celle que nous venons de reproduire, nous pourrions répondre, que dans ce cas, le travail de l’historien ne serait que du gaspillage, car si l’on déduit de pareilles phrases les obscurités et le reliquat insoluble dont nous avons parlé, ce qui demeure est archiconnu et même trivial, chacun ayant eu l’occasion de s’en rendre compte dans le plus étroit domaine de l’expérience. Or, incommoder avec ce fatras des peuples entiers et y employer de pénibles années de travail, ce ne serait pas autre chose que d’accumuler, dans les sciences naturelles, expérience sur expérience, sans tenir compte que, du trésor des expériences connues, la loi a depuis longtemps pu être déduite. Selon Zöllner, les sciences naturelles souffriraient du reste aujourd’hui de ces excès insensés dans l’expérimentation. Si la valeur d’un drame ne résidait que dans l’idée principale et dans le thème final, le drame lui-même ne serait qu’un long détour, un chemin pénible et tortueux, pour arriver au but. J’espère donc que la signification de l’histoire ne se trouve pas dans les idées générales qui seraient en quelque sorte ses fleurs et ses fruits, mais que sa valeur consiste précisément à paraphraser spirituellement un thème connu, peut-être ordinaire, une mélodie de tous les jours, pour l’élever jusqu’au symbole universel, afin de laisser entrevoir, dans le thème primitif, tout un monde de profondeur, de puissance et de beauté.
 
Mais, pour y parvenir, il faut avant tout une grande puissance artistique, de hautes vues créatrices, un sincère approfondissement dans les dates empiriques, un développement par l’imagination des types donnés — à vrai dire, c’est de l’objectivité qu’il faut, mais comme qualité positive. Or, trop souvent l’objectivité n’est qu’une phrase. Au lieu du calme tranquille et sombre de l’œil artistique qui cache un éclair intérieur, on n’aperçoit qu’un calme affecté ; de même que l’absence d’allure et de force morale se travestit généralement en observation froide et incisive. Dans certains cas, la banalité de sentiments, la sagesse de tout le monde qui ne fait l’impression du calme et de la tranquillité que par l’ennui qu’elle répand, ne se hasarde à paraître au-dehors que pour se donner l’apparence de cette condition artistique, où le sujet se tait et devient parfaitement imperceptible. Alors on cherche à faire montre de tout ce qui n’émeut point et le mot le plus sec paraît être le bon. On va même jusqu’à croire que celui qu’un moment du passé ne regarde en rien est précisément appelé à présenter ce moment. C’est le rapport qu’occupent souvent, les uns vis-à-vis des autres, les philologues et les Grecs : ils ne se regardent en rien. On appelle alors cela de l’ « objectivité ». Or, quand c’est ce qu’il y a de plus élevé et de plus rare qui doit être exposé, l’indifférence étalée avec intention, l’argumentation volontairement plate et sèche, sont d’autant plus révoltantes, surtout quand c’est la vanité de l’historien qui pousse à cette impassibilité aux allures objectives. Du reste, en face de pareils auteurs, il importe de motiver son jugement selon le principe que la vanité chez l’homme est en raison inverse de sa raison.
 
Non, ayez au moins de la probité ! Ne cherchez pas à donner le change en vous efforçant de créer l’apparence de la justice quand vous n’êtes pas prédestinés à la terrible vocation du juste. Comme si l’obligation de la justice envers toutes choses était la tâche de toutes les époques ! On peut même affirmer que les époques et les générations n’ont jamais le droit de s’ériger en juges sur toutes les époques et toutes les générations antérieures. Des individus seuls, et parmi eux les plus rares, peuvent accomplir cette mission ingrate. Qui donc vous force à juger ? Faites donc un examen de conscience, vous verrez alors si vous êtes capables de juger quand vous le voudrez. En tant que juges, il vous faudrait être placés plus haut que ceux que vous avez à juger, tandis que votre seule qualité c’est d’être arrivés plus tard. Les hôtes qui s’approchent en dernier lieu de la table doivent, à bon droit, occuper les dernières places, et vous voulez obtenir les premières. Eh bien ! Accomplissez du moins ce qu’il y a de plus élevé et de plus sublime. Peut-être vous fera-t-on alors de la place, lors même que vous arriveriez les derniers.
 
Ce n’est que par la plus grande force du présent que doit être interprété le passé : ce n’est que par la plus forte tension de vos facultés les plus nobles que vous devinerez ce qui, dans le passé, est digne d’être connu et conservé, que vous devinerez ce qui est grand. L’égal par l’égal ! Autrement vous abaissez le passé à votre niveau. Ne croyez pas à une historiographie qui ne sort pas de la pensée des cerveaux les plus rares ; vous reconnaîtrez toujours la qualité de ces esprits lorsqu’ils seront forcés d’exprimer une idée générale ou qu’il leur faudra répéter une chose universellement connue. Le véritable historien doit avoir la force de transformer les choses les plus notoires en choses inouïes et de proclamer les idées générales, avec tant de simplicité et de profondeur que la profondeur en fait oublier la simplicité et la simplicité la profondeur. Personne ne peut être en même temps un grand historien, un artiste et un esprit borné. Il ne faut cependant pas mépriser les travailleurs qui poussent la brouette, qui remblayent et tamisent, sous prétexte qu’ils ne pourront assurément pas devenir de grands historiens ; il faut encore moins les confondre avec ceux-ci, mais les regarder comme des ouvriers et des manœuvres nécessaires au service du maître : quelque chose comme ce que les Français appellent, avec une naïveté encore plus grande qu’elle ne serait possible chez des Allemands, des historiens à la façon de M. Thiers. Ces travailleurs deviendront peu à peu de grands savants, mais cela ne suffit pas pour qu’ils deviennent jamais des maîtres. Un grand savant et un esprit borné, voilà qui se rencontre déjà plus facilement sous le même bonnet.
 
Donc, c’est l’homme supérieur et expérimenté qui écrit l’histoire. Celui qui n’a pas eu dans sa vie des événements plus grands et plus sublimes que n’en ont eu ses semblables ne sera pas à même d’interpréter ce qu’il y a dans le passé de grand et de sublime. La parole du passé est toujours parole d’oracle. Vous ne l’entendrez que si vous êtes les constructeurs de l’avenir et les interprètes du présent.
 
On explique maintenant principalement l’extraordinaire influence, si lointaine et si profonde, des oracles de Delphes par ce fait que les prêtres delphiens avaient une connaissance approfondie du passé. Du moment que vous regardez vers l’avenir, que vous vous imposez un but sublime, vous maîtrisez en même temps cet instinct analytique exubérant qui maintenant ravage pour vous le présent et qui rend presque impossible toute tranquillité, tout paisible développement, toute maturité. Élevez autour de vous le rempart d’un espoir sublime et vaste, d’une aspiration pleine d’espérance. Formez-vous une image, à quoi l’avenir doive correspondre et oubliez de croire que vous êtes des épigones, ce qui est une superstition. Vous aurez suffisamment à penser et à inventer, si vous pensez à cette vie à venir. Mais ne demandez pas à l’histoire de vous montrer le pourquoi et le comment. Si pourtant vous vous pénétrez de la vie des grands hommes, vous y trouverez ce commandement supérieur d’aspirer à la maternité et d’échapper à cette bruyante contrainte de l’éducation moderne qui trouve son profit à ne pas vous laisser mûrir, pour pouvoir vous dominer et vous exploiter. Et si vous avez besoin de consulter des biographies, ne choisissez pas celles qui portent le titre : Monsieur Untel et son Temps, mais préférez les études qui pourraient s’intituler : « Un lutteur qui combattit son temps. » Abreuvez votre âme de Plutarque et osez croire en vous-mêmes en croyant à ses héros.
 
Avec une centaine de ces hommes, élevés ainsi à l’encontre des idées modernes, je veux dire, avec des hommes qui ont atteint leur maturité et qui ont pris l’habitude de ce qui est héroïque, toute la bruyante culture inférieure de ce temps serait réduite à un silence éternel.
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