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Voilà les services que les études historiques peuvent rendre à la vie. Chaque homme, chaque peuple, selon ses fins, ses forces et ses nécessités, a besoin d’une certaine connaissance du passé, tantôt sous forme d’histoire monumentale, tantôt sous forme d’histoire antiquaire, tantôt sous forme d’histoire critique, mais non point comme en aurait besoin une troupe de purs penseurs qui ne fait que regarder la vie, non comme des individus avides de savoir et que seul le savoir peut satisfaire, pour qui l’augmentation de la connaissance est le but même de tous les efforts, mais toujours en vue de la vie, par conséquent aussi sous la domination, sous la conduite suprême de cette vie même. C’est là le rapport naturel d’une époque, d’une civilisation, d’un peuple avec l’histoire, — rapport provoqué par la faim, régularisé par la mesure des besoins, contenu par la force plastique inhérente. La connaissance du passé, dans tous les temps, n’est souhaitable que lorsqu’elle est au service du passé et du présent, et non point quand elle affaiblit le présent, quand elle déracine les germes vivaces de l’avenir. Tout cela est simple, simple comme la vérité, et celui-là même en est persuadé qui n’a pas besoin qu’on lui en fasse la démonstration historique.
 
Qu’on nous permette de jeter un coup d’œil rapide sur notre temps ! Nous sommes effrayés, nous reculons. Qu’est devenue toute la clarté, tout le naturel, toute la pureté dans ce rapport entre la vie et l’histoire ? Le problème s’agite maintenant à nos yeux dans tout son désordre, son exagération, son trouble. La faute en est-elle à nous, les contemplateurs ? Ou bien la constellation de la vie et de l’histoire s’est-elle véritablement transformée, par le fait qu’un astre puissant et ennemi s’est introduit dans cette constellation ? Que d’autres montrent que nous avons mal vu, nous voulons dire ce que nous croyons voir. En effet, un astre nouveau s’est introduit. La constellation s’est véritablement transformée, et cela par la science, par la prétention de faire de l’histoire une science. Dès lors ce n’est plus seulement la vie qui domine et qui dompte la connaissance et le passé. Toutes les bornes sont arrachées et tout ce qui a existé autrefois se précipite sur l’homme. Les perspectives se déplacent jusque dans la nuit des temps, jusqu’à l’infini, aussi loin qu’il y eut un devenir. Nulle génération ne vit encore un pareil spectacle, spectacle impossible à dominer du regard, comme celui que montre aujourd’hui la science du devenir universel : l’histoire. Il est vrai qu’elle le montre avec la dangereuse audace de sa devise : ''fiat veritas, pereat vita''.
 
Imaginons maintenant le phénomène intellectuel qui naît de la sorte dans l’âme de l’homme moderne. La connaissance historique jaillit, toujours à nouveau, de sources inépuisables ; les choses étrangères et disparates se pressent les unes à côté des autres ; la mémoire ouvre toutes ses portes et n’est pourtant pas assez ouverte ; la nature fait un effort extrême pour recevoir ces hôtes étrangers, pour les coordonner et les honorer ; mais eux-mêmes sont en lutte les uns avec les autres, et il paraît nécessaire de les dompter et de les dominer tous, pour ne pas périr dans la lutte à laquelle ils se livrent. L’habitude d’un train de maison aussi désordonné, agité à ce point et sans cesse en lutte, devient peu à peu une seconde nature, bien qu’il soit indiscutable que cette seconde nature est beaucoup plus faible, beaucoup plus inquiète et malsaine de part en part que la première. L’homme moderne, en fin de compte, traîne avec lui une énorme masse de cailloux, les cailloux de l’indigeste savoir qui, à l’occasion, font entendre dans son ventre un bruit sourd, comme il est dit dans la fable. Ce bruit laisse deviner la qualité la plus originale de l’homme moderne : c’est une singulière antinomie entre un être intime à quoi ne correspond pas un être extérieur, et vice versa. Cette antinomie, les peuples anciens ne la connaissaient pas.
Je veux parler sans façon de nous autres Allemands d’aujourd’hui, qui souffrons plus que tout autre peuple de cette faiblesse de la personnalité, de cette contradiction entre le contenu et la forme. La forme nous apparaît communément comme une convention, comme un travestissement et une dissimulation, et c’est pourquoi, si on ne la hait point, elle n’est en tous les cas pas aimée. Il serait plus exact encore de dire que nous avons une crainte extraordinaire du mot convention et aussi de cette chose qui s’appelle la convention. C’est cette crainte qui a poussé l’Allemand à quitter l’école des Français, car il voulait devenir plus naturel et, par là, plus allemand. Or, avec ce « par là », il semble bien avoir fait un mauvais calcul. Échappé de l’école de la convention il se laissa dès lors aller où bon lui semblait, selon que l’envie le poussait, et, au fond, il n’en continuait pas moins d’imiter, avec négligence et au hasard, dans un demi oubli, ce que jadis il avait imité scrupuleusement et souvent avec bonheur.
 
C’est ainsi que, par rapport aux temps d’autrefois, on vit aujourd’hui encore selon une convention française, mais cette convention est devenue négligente et incorrecte, ainsi que le démontrent nos moindres gestes : que nous marchions, que nous nous arrêtions ou que nous causions ; ainsi que le démontre notre façon de nous vêtir et de nous loger. En s’imaginant prendre un essor vers le naturel, on se contenta d’avoir recours au laisser-aller, à la paresse, au plus petit effort de domination de soi. Parcourez une ville allemande ! Toute convention, si on la compare à l’originalité nationale des villes étrangères, s’affirme par son côté négatif. Tout est incolore, usé, mal copié, négligé ; chacun agit à sa guise, non point conformément à une volonté forte et féconde par les idées qui s’expriment, mais selon les lois que prescrivaient d’une part la hâte générale et d’autre part la nonchalance universelle. Un vêtement dont l’invention n’est pas un casse-tête, qui peut être endossé sans perte de temps, c’est-à-dire un vêtement emprunté à l’étranger et imité avec autant de négligence que possible, voilà ce que les Allemands s’empressent d’appeler une contribution au costume germanique. Ils repoussent, véritablement avec ironie, le sens de la forme, — car ils possèdent le sens du continu. Ne sont-ils pas le peuple fameux par son intimité ?
 
Or, cette intimité court encore un danger fameux. Le « contenu » dont il est entendu qu’il ne peut pas être vu du dehors pourrait, à l’occasion, se volatiliser. Au dehors on ne s’en apercevrait pas, ni même que ccce contenu n’a jamais existé. Quoi qu’il en soit, ce danger, imaginons que le peuple allemand est loin de le courir. L’étranger aura néanmoins raison jusqu’à un certain point quand il nous reprochera que notre être intime est trop faible et trop désordonné pour agir au-dehors et se donner une forme. Il se peut avec cela que cet être intime possède un rare degré de sensibilité, qu’il se montre sérieux, puissant, intense, bon et peut-être plus riche que l’être intime des autres peuples. Dans son ensemble il demeure néanmoins faible, parce que toutes ces fibres admirables ne se joignent pas en un nœud puissant. De la sorte l’action visible ne répond pas à une action d’ensemble qui serait la révélation spontanée de cet être intime, elle n’est, au contraire, que l’essai timide ou grossier d’une fibre quelconque qui veut se donner l’apparence de la généralité. C’est pourquoi il n’est pas possible de juger l’Allemand d’après une action isolée et, même après avoir été vu à l’œuvre, en tant qu’individu, il reste encore mystérieux. On n’ignore pas que c’est par ses sentiments et ses idées que l’Allemand donne sa mesure. Ses sentiments et ses idées il les exprime dans ses livres. Hélas ! Dans ces derniers temps, les livres des Allemands permettent plus que jamais d’émettre des doutes au sujet de ce fameux « être intime » et l’on se demande si celui-ci niche toujours dans son petit temple inaccessible. Ce serait épouvantable de songer qu’il pourrait disparaître un jour et qu’il ne resterait que l’extérieur, cet extérieur arrogant, lourd et humblement paresseux, qui serait alors le signe distinctif de l’Allemand. Épouvantable, presque autant que si cet être intime, sans qu’on s’en aperçoive, était faussé, maquillé, truqué, transformé en comédien, ou pis encore. Grillparzer, qui se tient à l’écart, livré à ses observations discrètes, semble, par exemple, croire qu’il en est ainsi d’après ses expériences pratiques, sur le domaine dramatique et théâtral. « Nous sentons avec des abstractions, dit-il, nous sommes à peine encore capables de savoir comment les sentiments s’expriment chez nos contemporains ; nous leur faisons faire des soubresauts qu’ils n’ont plus coutume de faire aujourd’hui. Shakespeare nous a tous corrompus, nous autres modernes. »
 
C’est là un cas particulier généralisé avec trop de promptitude. Mais combien terrible serait cette généralisation, justifiée si les cas particuliers s’imposaient trop souvent à l’observateur ! Quelle désespérance dans cette phrase : nous autres Allemands nous sentons par abstractions ; nous sommes tous corrompus par les études historiques. Une affirmation qui détruirait dans ses racines tout espoir en la venue prochaine d’une culture nationale. Car tout espoir de cet ordre naît de la foi en la sincérité et le caractère immédiat du sentiment allemand, de la foi en une nature intime encore intacte. Que peut-on encore espérer, que peut -on encore croire, quand la source de la foi et de l’espoir est troublée, quand l’être intime a appris à faire des soubresauts, à esquisser des pas de danse, à se farder, à s’exprimer par des abstractions et des calculs, pour finir par se perdre soi-même peu à peu ? Et comment un grand esprit productif pourrait-il encore vivre au milieu d’un peuple qui n’est plus sûr de l’unité de son être intime et qui se divise en hommes cultivés avec un être intime déformé et corrompu et en hommes incultes avec un être intime inaccessible ? Comment saurait-il tenir bon, quand l’unité du sentiment populaire est perdue, quand, de plus, il sait que chez l’une des parties, celle qui s’appelle la partie instruite du peuple et qui possède un droit à accaparer les génies nationaux, le sentiment est faussé et artificiellement colorié ? Que le jugement et le goût soient devenus çà et là plus fins et plus subtils, ce n’est pas pour l’individu une compensation. Il souffre d’être forcé de parler, en quelque sorte, à une secte, et de ne plus être indispensable au milieu de son peuple. Peut-être lui arrivera-t-il maintenant de préférer enfouir son trésor, parce qu’il est dégoûté de se voir prétentieusement patronné par une secte, tandis que son cœur est rempli de pitié pour tous. L’instinct du peuple ne vient plus au-devant de lui ; il est inutile de lui tendre les bras avec impatience.
 
Que reste-t-il alors au grand homme, si ce n’est de tourner sa haine enthousiaste contre ces entraves, contre les obstacles qui se dressent au milieu d’une prétendue éducation du peuple, pour condamner du moins, en tant que juge, ce qui, pour lui, le vivant, l’animateur, n’est que destruction et avilissement? C’est ainsi qu’il abandonne la joie divine du créateur, de celui qui aide, pour rester accablé sous la profonde compréhension de sa destinée. Et il finit le cours de sa vie en initié solitaire, en sage rassasié. C’est là le spectacle le plus douloureux qu’on puisse voir. Celui qui possède le don de l’observer reconnaîtra le devoir sacré qui s’impose. Il se dira qu’il faut trouver un moyen de rétablir cette unité supérieure dans la nature et l’âme d’un peuple. Cette scission entre l’être intime et l’extérieur, il faut qu’elle disparaisse sous les coups de marteau de la détresse. À quels moyens devra-t-il recourir? Sa profonde compréhension, voilà tout ce qui lui reste. Il faut donc qu’il exprime ce qu’il a compris, qu’il le développe, qu’il le répande à pleines mains, et ainsi il créera un besoin. Ce besoin violent produira un jour l’action vigoureuse. Et pour ne laisser aucun doute sur la façon dont j’entends cette détresse, cette nécessité, cette compréhension, je veux affirmer ici expressément que c’est l’unité allemande dans ce sens supérieur que nous aspirons à atteindre, avec plus d’ardeur que l’unité politique, l’unité de l’esprit allemand et de la vie allemande, après l’anéantissement des contrastes entre la forme et le contenu, l’être intime et la convention.
 
Que reste-t-il alors au grand homme, si ce n’est de tourner sa haine enthousiaste contre ces entraves, contre les obstacles qui se dressent au milieu d’une prétendue éducation du peuple, pour condamner du moins, en tant que juge, ce qui, pour lui, le vivant, l’animateur, n’est que destruction et avilissement ? C’est ainsi qu’il abandonne la joie divine du créateur, de celui qui aide, pour rester accablé sous la profonde compréhension de sa destinée. Et il finit le cours de sa vie en initié solitaire, en sage rassasié. C’est là le spectacle le plus douloureux qu’on puisse voir. Celui qui possède le don de l’observer reconnaîtra le devoir sacré qui s’impose. Il se dira qu’il faut trouver un moyen de rétablir cette unité supérieure dans la nature et l’âme d’un peuple. Cette scission entre l’être intime et l’extérieur, il faut qu’elle disparaisse sous les coups de marteau de la détresse. À quels moyens devra-t-il recourir ? Sa profonde compréhension, voilà tout ce qui lui reste. Il faut donc qu’il exprime ce qu’il a compris, qu’il le développe, qu’il le répande à pleines mains, et ainsi il créera un besoin. Ce besoin violent produira un jour l’action vigoureuse. Et pour ne laisser aucun doute sur la façon dont j’entends cette détresse, cette nécessité, cette compréhension, je veux affirmer ici expressément que c’est l’unité allemande dans ce sens supérieur que nous aspirons à atteindre, avec plus d’ardeur que l’unité politique, l’unité de l’esprit allemand et de la vie allemande, après l’anéantissement des contrastes entre la forme et le contenu, l’être intime et la convention.
 
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